‹ Discours sur le régime commercial de la FranceChapitre 6 sur 10 · U DISCOURS · texte numérisé non relu

U DISCOURS

que c’est la chose la plus difficile à fixer au monde qu’un prix de revient, et il aurait vu aussi qu’il est extrêmement difficile d’apprécier si une industrie est plus protégée qu’une autre. Cependant, autant qu’on peut arriver à une appréciation exacte en ce genre, je vais vous prouver, messieurs, que l’agriculture, par exemple, est à peu près la plus protégée de toutes les industries en France, et que du reste c’est aussi celle qui en a le plus besoin... (M. Sainte-Beuve fait un geste de dénégation.)

Attendez! vous êtes un peu vif, mon collègue. (Rire général.)

En France, sont protégés les blés, le bétail, les pâturages, les bois, les plantes oléagineuses, toutes les cultures industrielles , et puis tous les genres d’industries manufacturières: la houille, le fer, le coton, les draps, même la soierie...

Voix à gauche. — Et le vin !

M. Thiers. — Levin lui-même. (Chuchotements à gauche. — Rires.)

Je sais que les vins sont très-fiers et qu’ils affirment qu’ils pourraient se passer de protection. Je conviens que ceux de Bordeaux n’en auraient aucun besoin. Eh bien, moi qui, sans faux patriotisme, suis très-admirateur de la grandeur et de la supériorité de mon pays, moi qui dis avec vous que s’il a des rivaux il n’a pas de maîtres, moi qui oserais dire que je le crois supérieur à tous ses voi-

si ns. . . (Mouvement.) Ceci serait de la fatuité nationale, si je n’expliquais bientôt cette opinion de manière à la justifier... Moi qui ai cette faiblesse, ce tort, ce ridicule, si vous le voulez, de croire mon pays supérieur aux autres, je ne voudrais pas cependant que nos vins du midi, avec ce qui se prépare maintenant en Italie et en Espagne, acceptassent la concurrence sans aucune protection. Je connais ces pays-là, et j’affirme qu’il y aurait imprudence à le faire.

Tout est donc protégé en France.

Maintenant, prenons chacune des industries, l'une après l’autre.

Le blé!

M. Sainte-Beuve a dit : Le blé n’est pas protégé en comparaison des autres produits nationaux; il y a une échelle mobile, tandis que pour les fers il n’y a pas d’échelle mobile.

Je ne voudrais pas, messieurs, vous fatiguer par trop de détails. (Parlez! parlez!) Cependant, il faut que je vous fasse connaître l’action de l’échelle mobile.

On a voulu assurer à chaque pays producteur un prix qui, d’après l’expérience du passé, paraissait être ce qu’on appelle le prix rémunérateur.

Ainsi, on a pensé que dans le midi de la France il fallait un prix rémunérateur de 24 fr. par hectolitre, et cependant tous les baux formés supposent

un prix moyen de 20 fr. l’hectolitre dans cette région, tandis que dans le nord de la France, au contraire, il suffit de 1 8 fr. Eh bien, le tarif nouveau sur les blés a été fait dans la supposition qu’il fallait 24 fr. : savez-vous en quoi consiste l’échelle mobile? Lorsque le prix baisse d’un franc, qu’il tombe à 23 fr., par exemple, le droit augmente de 2 fr., et ainsi de suite. Je vais montrer le résultat que cette combinaison peut avoir, celui qu’elle a aujourd'hui.

Dans la région à laquelle Marseille appartient, le prix du blé est tombé à 14 fr. 88 cent., soit 1 5 fr. La chute du prix a été de 24 à 15 fr., c’est-à-dire de 9 fr. Le droit étant double de la dépréciation, il est de 1 8 fr. par hectolitre.

Or, j’ai ici des états relevés sur les livres des maisons qui font le commerce des blés. Savez-vous à quel prix peut être rendu à Marseille l’hectolitre du blé d Odessa, et le meilleur? A 13 fr.

Voilà donc une industrie qui a, pour la protéger, sur une valeur de 13 fr. un droit de 18 fr., c’està-dire près de 150 pour 100. Je vous parle d’après les tarifs eux-mêmes.

Maintenant, M. Sainte-Beuve me dit : Le fer n’a pas d’échelle mobile, et quand le fer fait de trop gros bénéfices, on lui laisse recueillir tous ces bénéfices. Pour le blé, au contraire, si le prix monte, on ne lui laisse pas recueillir tous les bénéfices qu’il

aurait pu obtenir; car l’échelle mobile s’abaissant, laisse entrer les grains étrangers.

Vous vous révoltez de cela! mais je me révolterais du contraire, parce que bien qu’on veuille protéger les céréales , on ne veut cependant pas donner aux producteurs, quand il s’agit de l’alimentation du peuple , la faculté , après deux , trois ou quatre mauvaises récoltes, de maintenir un prix qui deviendrait un prix de famine.

Mais, me dites- vous, vous laissez exister un prix de famine pour le fer.

Je vais vous répondre pour les fers. Lorsque vous aurez, par exemple, une mauvaise récolte, puis une seconde, une troisième, est-ce que vous pourrez à l’instant même doubler, tripler la production du blé pour uppléer aux quantités de grainsqui manquent? Non; c’est très-lentement que la culture du blé peut s’étendre. Savez-vous ce qui arrive, au contraire, pour le fer? Je vais vous le montrer les exemples en main.

A l’époque du très-grand développement des chemins de fer, il s’est opéré tout à coup une extension de production qui a étonné tout le monde, et à laquelle on ne voulait pas croire d’abord.

Il y avait 38 hauts fourneaux en 1 844 : j’étais membre de la commission des douanes en 1847; nous avons travaillé à cette époque six mois de suite avec beaucoup de soins, avec beaucoup d’attention,

et voici ce que nous avons reconnu : c’est que, tandis qu’il y avait 38 hauts fourneaux en 1844, on en avait créé en deux ans 61 de plus, et que la production avait tellement augmenté que, par l’effet seul de la concurrence intérieure , le prix s’était presque abaissé jusqu’au prix de l’Angleterre.

Ainsi , voilà la raison de procéder comme l'ont fait nos tarife. Lorsqu’il s’agit, en effet, de produits manufacturés , s’il y a une année de cherté , on trouve par la concurrence intérieure , l’année d’après, le correctif. Mais pour les céréales, il n’en est pas de même : quand il y a eu deux, trois, quatre années mauvaises de suite, et cela s’est vu, car, d’après une expérience très-ancienne , il a été reconnu que les bonnes années et les mauvaises années s’enchaînent , quand il y a deux, trois, quatre mauvaises années de suite , vous arrivez à des prix de famine. Voilà , je le répète , la raison qui , dans tous les pays, lorsqu’il fallait protéger l’agriculture, a fait préférer l’échelle mobile au droit fixe.

Ainsi, en fait, le blé en France est protégé par un droit qui, aujourd’hui, est de 150 p. 100 de la valeur.

M. Sainte-Beuve , qui est très-fécond dans ses aperçus, ajoute : Le blé n’est pas protégé, mais il n’en a pas besoin. Abolissez vos tarifs, vous introduirez les blés étrangers en France, les blés d’Odessa , et cela ne fera rien du tout.

Je lui demande d’abord comment le peuple pourra obtenir le pain à si bon marché par l’introduction des blés d’Odessa, si cette introduction ne doit pas abaisser le prix du blé? Comment! quand il s’agit de faire adopter la mesure, vous parlez de l’intérêt du peuple! et quand ensuite vous voulez rassurer les producteurs sur l’effet de la mesure, vous dites : Cela ne fera rien du tout! Il faut s’entendre, cependant : ou cela ne fera rien du tout, ou cela fera quelque chose. (On rit.)

Je vais vous montrer, moi, que cela ferait beaucoup.

Les réformateurs anglais ont dit aussi , eux , que cela ne ferait rien du tout. Vous n’êles pas le seul qui l’ait dit... Vous n’avez pas inventé ce raisonnement.

M. Sainte-Beuve. — Je ne l’ai pas dit.

M. Thiers. — Vous ne l’avez pas dit! Mon cher collègue , il vous arrive ce qui arrive souvent après un long discours, ce qui m’arrivera peut-être à moimême : c’est que, dans le torrent d’idées et d’arguments qu’on produit , on peut bien en oublier quelques-uns. Vous l’avez si bien dit, que vous avez fait ce raisonnement : qu’en Angleterre , quoique le prix du blé fût supérieur à celui du blé en France, le blé d’Odessa n’y arrivait pas; et vous en avez conclu qu’il n’arriverait pas davantage en France. Donc vous avez soutenu , j’en appelle à la mémoire

de tout le monde... (Oui! oui!) que la mesure ne produirait aucun résultat sensible.

D’ailleurs, répudiez ce raisonnement ; soit. Je n’ai pas ici assez de documents pour faire des citations; et je craindrais d’ailleurs d’allonger le débat ; mais je vous prouverai que tout le monde a dit cela en Angleterre. Quand on a voulu attirer à soi les propriétaires, les fermiers, tous les hommes prudents qui craignaient les résultats possibles , on leur a dit : Cela ne fera rien du tout.

Eh bien , voici ce qui s’est passé.

Vous nous avez parlé du prix des blés; il y a huit jours, j’étais à Londres, et c’est après une enquête assez difficile, c’est après avoir entendu des personnes très-éclairées et même des personnages officiels, que je suis arrivé à constater le véritable prix du blé en Angleterre. De même qu’en France, on dit qu’il faut 18 fr. dans le nord et 20 fr. dans le midi , pour que le cultivateur soit suffisamment ré munéré, à condition toutefois que le blé se vendra souvent davantage, voici, en Angleterre, d’après quelle base tous les baux ont été faits , et cela n’est contesté par personne, ni Iibre-échangistes, ni protectionistes : 56 schellings le quarter. Savez-vous à combien le blé était il y a un mois ou deux? A 38, 39, 40 schellings. Il est reconnu par tout le monde que l’agriculture a perdu plus de 30 p. 1 00. Ainsi, quand on dit que l’introduction des blés étrangers ne fera

rien, on se trompe; voilà une première preuve du contraire. Aujourd’hui, en Angleterre, les blés d’Odessa, on peut les trouver à 34 ou 30 schellings; mais le prix de ce qu’on appelle la moyenne était à 38, à 39, à 40 schellings , il y a quelques semaines. En ce moment, grâce à un mouvement qui s’est produit sur les grains dans toute l’Europe, il a dû augmenter. Eh bien ! tous les baux ont été faits sur le pied de 36 schellings. Vous dites que l’abolition du droit protecteur ne fera rien! Encore une fois, c’est là une première preuve qui vous confond , puisqu’eu Angleterre, c’est déjà le tiers de la valeur du grain qui a disparu. Mon honorable ami M. Sainte-Beuve a souvent dit : Voilà un argument irréfragable.

Il n’y a pas de raisonnements irréfragables, mais il y a des faits irréfragables, et j'affirme que celui-ci l’est positivement, car il n’est contesté par personne : 36 schellings étaient le prix reconnu nécessaire en Angleterre; cela répondait à ce qu’on appelle en France 24 fr. l’hectolitre; et ce prix est tombé à 38 ou 40 schellings, c’est-à-dire à 16 ou 17 fr. l’hectolitre.

En Angleterre, messieurs, la question qui nous occupe a dû prendre une forme qui a contribué beaucoup à sa solution : c’est la forme aristocratique d’un côté, démocratique de l’autre, et voici pourquoi.

La terre est exclusivement possédée en Angleterre

par les grands propriétaires, exclusivement cultivée par ce que j’appellerai une bourgeoisie agricole, celle des fermiers, qui est très-riche, très-opulente, qui chasse avec ses maîtres, qui a des chevaux et qui forme une véritable classe moyenne.

Je comprends donc qu’en Angleterre, et croyez que je ne parle pas ici au point de vue d’un aristocrate... Je serais fort ridicule , moi, tel que vous me connaissez, si j’étais un aristocrate : je suis un homme d’ordre et point un aristocrate, vous allez le voir... Je comprends , dis-je , qu’en Angleterre la question ait pris la forme démocratique d’un côté, aristocratique de l’autre, car il y avait d’un côté toutes les classes populaires, et de l’autre les grands propriétaires et la riche bourgeoisie agricole des fermiers. Mais en France, vous savez ce qui en est. Quand vous ruinerez le cultivateur, est-ce le riche que vous ruinerez? J’ai ici la note des contributions directes, et je vais vous dire combien il y a de cotes de chaque valeur. Je dois toutefois vous faire remarquer que le même individu a souvent plusieurs cotes, et il serait impossible qu’il en fût autrement. Eh bien , voulez-vous savoir combien il y a de cotes de 5 francs? 5,441,000 cotes; puis, de 5 à 10 francs : 1 ,81 8,000 cotes; de 1 0 à 20 fr. : 1 ,61 4,000 cotes ; de 20 à 30 fr. : 791,000 cotes, etc.

Vous le voyez donc, et vous le saviez par la simple observation des faits, sans recourir aux registres

des contributions directes, le paysan est propriétaire en France, le peuple est propriétaire ; c’est un des plus beaux côtés de notre civilisation. (Très-bien ! très-bien !) Ce n’est pas en aristocrate, comme vous le voyez, que je parie. La terre n'appartient pas à quelques-uns dans ce pays, mais à tout le monde, et quand vous ruineriez la terre, vous ruineriez tout le monde. Je vous montrerai tout à l’heure quelle faute énorme vous commettriez sous le rapport national.

Maintenant, savez-vous à quel prix les blés pourraient arriver à Marseille? Je ne vous donnerai pas beaucoup de détails, mais voici encore le compte pris sur les livres les plus authentiques du commerce.

Commençons d'abord par relever une espèce d’axiome de nos adversaires. Ils disent : il faut prendre les choses où elles coûtent le moins cher. Voilà le bel argument du laissez- faire et du laissez-passer , qui n’a jamais rien produit dans le monde, je n’aurai pas de peine à le prouver! Il nous faudrait donc prendre les grains que nous mangeons sur les bords du Volga et du Danube, car je vous déclare qu’on peut en tirer le blé à bien meilleur marché qu’on ne peut se procurer la houille d’Angleterre par rapport à celle de la France. Dans cet espace immense, qui s’étend des bouches du Volga aux bouches du Danube, savez-vous à quel prix on peut avoir un ouvrier?

J’en faisais le compte ces jours derniers à l’exposition de Londres avec des marchands russes. On peut avoir un ouvrier à dix ou douze sous par jour. Savez- vous à quel prix, dans ces mômes pays, on peut produire le blé ? On peut le produire à 5 fr. l’hectolitre. On a besoin de transporter ce blé à des distances immenses , cela est vrai ; mais la famille qui l’a produit, avec les animaux qui ont servi à labourer la terre , le transportent sur un char, l’embarquent sur de grands fleuves, qui le conduisent à Odessa , où il revient à 8 fr.

Or, le propriétaire russe, quand le blé est à 8 fr., est-il malheureux? Il l’est moins que vous quand le blé est à 14 fr. , prix actuel. A 10 fr., il est trèsheureux, tellement heureux, qu’en vendant, il y a quelques années, son blé un peu au-dessus, il a trouvé moyen de se libérer auprès des banques, qui lui avaient prêté les capitaux d’exploitation; alors l’argent a afflué dans les forteresses de Saint- Pierre et de Saint-Paul, et l’empereur de Russie a pu prêter des fonds à toute l’Europe. (Mouvements divers.)

Je ne veux pas abuser de ce triste souvenir; je suppose le blé à 10 fr. à Odessa, prix ordinairement élevé : il ne s’agit pas, bien entendu, du prix extraordinaire qu’une disette sur le continent pourrait

faire naître Le fret pour arriver à Marseille est

de 2 fr.; dans les cas extraordinaires , il est de 3 fr.;

il peut coûter 4 fr. pour aller à Londres. Le prix du blé en entrepôt à Marseille est donc de 1 1 fr. pour les qualités inférieures, 13 et 14 fr. pour les qualités supérieures. Il y a encore les blés d'Espagne, de Naples, les plus beaux du monde, qui ne coûtent à Marseille que 1 3 et 1 4 francs.

Quel prix faut-il dans le midi pour que le cultivateur soit suffisamment rémunéré? II faut 20 fr. Je ne parle pas du prix que le tarif voudrait assurer aux propriétaires, et qui est de 24 fr. ; je parle de ce qui est admis par tout le monde comme prix rémunérateur, je parle du prix de 20 fr. Eh bien , si vous pouvez avoir à Marseille des blés étrangers à 12, 13, 14 fr. au plus, et qu’il faille 20 fr. pour les blés français, que deviendrez-vous?

Oh! dit-on, il faut prendre la chose là où elle coûte le moins!... Voilà le grand argument de messieurs les économistes, de ces littérateurs d’une nouvelle espèce, inventeurs, je leur en demande pardon, de la moins divertissante des littératures... Ils pourront du reste se venger demain, et ils n’y manqueront pas; mais qu’ils me permettent de le leur dire, ils ont créé non pas une science, mais une littérature, et une littérature ennuyeuse (rire général et prolongé)... non pas que ce soit une chose ennuyeuse que le coton, le blé, le sucre, le fer, la houille : ce sont les éléments de la grandeur des nations. Mais ces sujets ne deviennent intéressants

MSCOtJftS

que quand on en parle d’après une exacte observation des faits- Quand, au contraire, on n’en fait qu’une matière à discours et à pamphlets, ils deviennent le sujet de la plus vaine, de la plus puérile, et quelquefois de la plus désastreuse des littératures. (Vive approbation sur un grand nombre de bancs.)

M. Saixtb-Beuve. — Je demande la parole.

M. Thiers. — Ma foi, nous, vieux entêtés du système protectioniste, qu'on traite tous les jours comme des esprits étroits et bornés, nous parions très-rarement; ces messieurs, eux, écrivent incessamment : il nous sera bien permis, une bonne fois, de dire ce que nous pensons de tant de découvertes de génie, destinées à produire une si grande prospérité. S’ils se plaignent, ils conviendront, au moins, que la représaille a été bien tardive.

Ces messieurs, donc, prétendent qu’il faut prendre le blé là où il coûte le moins. Il faut donc le prendre à Odessa, à Naples, à Séville, et je vous ai dit dans quelle situation se trouveraient dans ce cas les blés de notre pays.

Les hommes sensés qui honorent M. Peel, honorent en lui, savez-vous qui? Le chef d’une grande aristocratie qui a dit à cette aristocratie et à la royauté : Il faut faire des sacrifices. Je conçois cela en Angleterre, où l’aristocratie ne se soutient que par les concessions qu’elle consent très-habilement

à faire. Oui, il faut savoir céder à propos : les aristocraties et les royautés ne se sauvent souvent qu'à ce prix ; et j’honore dans M. Huskisson, dans M. Peel, dans le duc de Wellington, une aristocratie qui a su faire des sacrifices.

M. Barthélémy Saint-Hilaire et quelques- autres membres. — Très-bien ! très-bien!

M. Thiers. — Mais, en France, est-ce le cas?

avez-vous en France une aristocratie à laquelle on puisse demander des sacrifices?

Mais ce n’est pas évidemment de cela qu’il s’agit, et je n’hésite pas à le dire en face de la glorieuse et juste renommée de M. Peel, il y a eu dans la mesure à laquelle il a attaché son nom une témérité , qui à un certain point de vue peut passer pour une imprudence.

L’Angleterre, aujourd’hui, est obligée de prendre à l’étranger un tiers de sa consommation en blé, c’est-à-dire 30 millions d’hectolitres. Ces approvisionnements , se portant sur des navires de 200 à 300 tonneaux, exigent 8 à 10,000 bâtiments. Il est vrai que les mêmes bâtiments font plusieurs voyages, ce qui réduit le nombre à 2 ou 3,000 bâtiments parcourant sans cesse les mers. L’Angleterre, nou6 le savons, dit : « Je suis la maîtresse des mers. » Eh, mon Dieu ! il est bien vrai que si nous regardons dans l’ histoire de ce siècle, tandis que la victoire, pendant un temps du moins, nous accompagne tou-

jours sur le continent, tout est , je ne dirai pas honte sur les mers, car, au contraire, tout y est héroïsme, mais enfin tout y est malheur. Je sais bien que dans sa dernière lutte avec nous l’Angleterre l’a emporté; mais aussi on sait de quels redoutables navigateurs Napoléon avait prévu l’avenir, lorsque, abandonnant la Louisiane aux États-Unis, il disait à M. de Marbois : « Je serai peut-être vaincu , mais je prépare mes vengeurs. » (Très-bien! très-bien!)

Ces redoutables navigateurs, dont je vous montrerai tout à l’heure le génie maritime, et dont les Anglais se préoccupent beaucoup plus que M. Sainte- Beuve ne paraît le croire, car s’il est facile ici de raisonner sur cette rivalité, je vous assure qu’à Liverpool on en raisonne autrement; ces redoutables navigateurs, sans parler de nous, qui sommes restés quelque chose, après tout, dans le monde maritime, peuvent changer la face des choses. Alors que deviendra le pays qui sera obligé d’avoir 2 ou 3,000 bâtiments toujours sous voiles pour lui apporter son alimentation?

Ah ! je sais bien ce qui arrivera alors ! A présent, en Angleterre, on met beaucoup de terres en pâturages; on se hâtera de les remettre en céréales, oui, mais à quel prix ! On donne aujourd’hui au peuple anglais le pain à un prix très-inférieur, je ne le méconnais pas; mais la guerre survenant, l’Angleterre reslât-elle maîtresse du champ de bataille, les

assurances seules feront monter le pain comme elles font monter le prix du sucre. Alors cette nation verra en quelques jours le pain doublé, triplé peut-être, pour elle : il y a là, quoi qu’on en dise, un avenir qu’aucune nation prudente ne devrait braver. (Trèsbien! très-bien!)

Maintenant, que l’Angleterre reste la maîtresse des mers, comme elle aime à s’appeler... Eh! mon Dieu! cette puissante et généreuse nation, qui ne trouve pas mauvais que nous parlions souvent d’Austerlitz et d’Iéna, parle, elle aussi, de Trafalgar, rien de plus simple... c’est un noble sentiment chez une nation que de se glorifier elle-même : si la vanité d’un individu est ridicule, la vanité d’une nation est un grand sentiment qui produit de grandes choses... (Très-bien! très-bien!) ...Que l’Angleterre s'appelle la maîtresse des mers, je le veux bien; elle a raison, elle est la maîtresse des mers, comme nous l’avons été un moment du continent.... Que s’appelant la maîtresse des mers, elle dise fièrement au monde : Je ne vous crains pas, j’ouvre mes ports, je fais cette grande expérience de consentir à me nourrir de blé venu des bords du Volga et du Mis-

sissipi qu’elle agisse et parle ainsi, c’est un acte

de noble orgueil qui sera peut-être puni par le résultat, comme les plus grandes hardiesses le sont queliuefois. Mais nous, qui, pour avoir été un moment les maîtres du continent, n’avons pas été,

que je sache, les maîtres des mers; que, sous prétexte de céder à certaines idées soi-disant libérales, nous allions nous exposer à voir le tiers de notre consommation dépendre de la mer ! je dis que , si nous faisions cela , nous ne serions que des enfants ou des fous ! Je ne sais que ce nom qu’on pourrait nous donner dans le monde si nous agissions de la sorte. (Très -bien! très-bien!) Voilà pour les blés.

Si mes forces et si la patience de l’Assemblée me le permettaient, je traiterais nos diverses industries avec autant de détail... (Parlez! parlez!)

Mais je suis obligé de courir un peu, car il y aurait un livre à faire sur ce sujet, et on ne peut pas faire un livre à la tribune.

Je vais donc examiner Tes divers produits de l’agriculture, le bétail, par exemple.

Le bétail est protégé en France directement et, si j’ose le dire, indirectement. Il est protégé par le droit qui frappe à son entrée chaque tête de bétail , car il y a 50 fr. pour les bœufs, et 5 fr. pour les moutons ; il est protégé encore par une autre taxe, c’est celle qui porte sur les laines étrangères.

Vous savez que la laine est un des principaux produits du bétail. Sans doute, la statistique est une chose incertaine encore; pourtant elle a fait de grands progrès en France, de très-honorables progrès. On s’accorde, en général, à estimer la pro-

d net ion française, agricole et manufacturière, à 12 milliards : c’est le chiffre que j’ai apporté moi-môme dans la discussion do papier-monnaie; cependant j’ai le sentiment secret que c’est plus de 1 2 milliards, que c’est 13 ou 14 milliards peut-être.

Mais ce qui reste vrai dans les statistiques, c’est la relation des productions entre elles. Si les céréales, dans une production de 12 milliards, représentent à peu près 3 milliards 3 ou 400 millions, le bétail représente, soit par le produit de la viande abattue et du laitage, soit par le produit des cuirs, des laines, à peu près 1 milliard 400 millions ; les pâturages, 600 millions. Ainsi le bétail comprend une production d’à peu près 2 milliards, qui est protégée par le droit de 50 fr. et de 5 fr. sur le bétail, et par le droit de 22 pour 100 sur les laines.

M. Sainte-Beuve nous a dit : En Angleterre, on a accordé la liberté du bétail, et cela n’a rien fait. C’est vrai, mais en voici la raison : c’est que le bétail d’Angleterre est d’une qualité supérieure au bétail de toute l’Europe, c’est que l’Angleterre est une lie, et que les pays qui pourraient apporter du bétail dans des conditions avantageuses en Angleterre sont séparés d’elle par toute l’étendue de la France. Ces pays sont le Wurtemberg, la Suisse, le Piémont. Pour transporter des animaux vivants par mer, il faut surmonter de*grandes difficultés, et l’on n’est pas encore parvenu à vaincre ces difficultés de manière

qu’il y ait avantage à opérer de pareils transports. L'expérience de l’Angleterre ne prouve donc rien; mais en France, avec les chemins de fer qui permettent de communiquer à de grandes distances, qui sont particulièrement propres à transporter le bétail, je ne suis pas assuré que, si l’on faisait cesser la protection, on ne ressentît pas sur-le-champ dans les pays éleveurs une commotion très-fàcheuse. Je suis convaincu que la perte serait immense. (Marques nombreuses d'assentiment.)

J’ai entendu contester l’utilité de la protection de 50 fr., et l’on a beaucoup dit qu’il entrerait peutêtre un peu de bétail dans le midi de la France par la Savoie, un peu en Alsace par le grand-duché de Baden, mais qu’il n’en viendrait pas dans la Normandie. Je crois qu’avec les chemins de fer cela changerait; mais il y a quelque chose que je n’ai jamais entendu contester, c’est que, si l’on supprimait le droit sur les laines, l'élève des troupeaux deviendrait impossible en Picardie. Cette détestable protection que vous méprisez tant, que vous trouvez si ridicule, elle a fait une chose que moi, je l’avoue,

moi, esprit borné, ennemi des réformes (avant

1789, j’aurais été un grand réformiste; depuis 1789, je n’ai plus qu’un penchant, c’est d’être un homme d’ordre , suffisamment libéral , et réformiste peu , parce qu’une révolution a passé sur nos têtes)... eh bien , cette détestable protection a fait une chose

que moi, entêté anti-réformiste, j’apprécie beaucoup.

Nous avions des laines très-médiocres; Napoléon eut l’idée d’introduire le mérinos : cela ne parut pas d’abord très-sérieux , comme le procédé de faire du sucre avec de la betterave. Cependant la paix est venue, la paix qui, presque toujours, fait tant fructifier les idées conçues pendant la guerre, quand elles sont grandes. Avec la paix est venue la protection, qui était nécessaire après la guerre, car la guerre était la plus forte des protections , en interdisant les rapports et les échanges enlre les nations.

La protection est donc venue. On a développé dans la Picardie une admirable race de troupeaux qui donne la laine longue, la laine propre au peigne, celle qui sert à produire de beaux tissus, que nous faisons accepter à toute l’Europe. Tout à l’heure je parlerai de nos 400 millions de draps.

Voilà ce que la protection a produit. Cependant, malgré la qualité supérieure de cette laine, savezvous ce qu’il faut aux cultivateurs en France pour qu’ils puissent élever un troupeau, et vous n’ignorez pas que sans troupeaux il n’y a pas d’engrais, et que sans engrais il n’y a pas de céréales? Eh bien , il leur faut 17 à 18 sous par livre de laine. Et si les producteurs de la Picardie m’entendaient, je suis convaincu qu’ils seraient mécontents du chiffre de 17 à 18 sous.

M. Legrand. — Ce n’est pas assez; il en faut 20.

M. Thiers. — Ce n’est pas assez?

M. Legrand. — Non. (On rit.)

M. Thiers. — Vous voyez bien que je ne me trompais pas. Eh bien, voici un fait dont j'apporterais la preuve si nous allions devant une commission , et j’espère que ce ne sera pas cette fois, car je regarderais la prise en considération de la proposition de M. Sainte-Beuve comme un désastre déjà pour nos industries, par l'effet moral qu’elle produirait; mais si jamais, à propos d’une loi de douanes, car de temps en temps on est bien obligé d’en apporter quelqu’une, nous sommes appelés à former une commission , je ferai mes humbles efforts pour être de celte commission , et je fournirai des documents d’une clarté éclatante. En attendant voici un fait dont la preuve se trouve dans les livres de l’un des commerçants de nouveautés les plus honorables de Paris.

En prenant, il y a deux ans, à Londres, de la laine d’Australie, pas si belle que celle que nous faisons dans la Picardie, mais belle encore, assez belle pour être employée avec avantage; en payant le droit de 22 pour 1 ÜO , le fret , la commission , le transport, le négociant dont il s’agit a encore trouvé 6 pour 100 de profit à prendre de la laine d’Australie comparativement avec do la laine de France payée au bas prix de 1 5 sous la livre. Cette laine d’Australie arrive en quantité immense en Angle-

terre. Les gens qui connaissent les faits commerciaux le savent bien. Voulez-vous que sur-le-champ, en abolissant le droit, la laine d’Australie détruise en entier en France l’intérêt qu’on a à élever des troupeaux? On me dit : Mais le droit, depuis qu’il existe, n’a pas fait élever le prix de la laine : c’est vrai , pas plus que le droit n’a fait élever le prix du fer, le prix de la houille. Mais si les droits protecteurs devaient empêcher les prix de baisser, nous les trouverions détestables. Oui, le droit sur la laine n’a pas empêché la laine de baisser en France; mais n'a-t-il rien fait d’ailleurs? Il a fait que le producteur français, pouvant élever encore des troupeaux, en a successivement augmenté le nombre , et le prix de la laine a baissé, parce qu’il y avait, indépendamment de la concurrence étrangère , une concurrence intérieure qui suffisait pour atteindre ce résultat. Il y a eu baisse du prix de la laine; mais on a pu avoir néanmoins le prix de 15, 17, 18 sous, qui rendait possible en France l’élève du bétail.

Votre raisonnement que le droit n’a pas fait élever le prix de la laine ne prouve donc rien ; car, s’il l’avait élevé, cela prouverait seulement que les droits protecteurs sont détestables.

Le droit a fait, je le répète, que, malgré la laine d’Australie, vous pouviez avoir des troupeaux en France. Or, vous le savez, sans troupeaux point d'agriculture: tout le monde en convient. Adressez -

vous aux gens de bon sens, vous les verrez frémir à la seule idée de laisser disparaître le droit sur la laine.

Vous avez cité un habile fabricant de Reims. Dieu me préserve de discuter ici un individu. Je n’en ai ni le droit ni la volonté; cependant j’ai entendu dire que cet individu n’avait pas à Reims beaucoup d’adhérents à son opinion. J’ai entendu dire que la chambre du commerce et le conseil du département avaient réclamé contre ses doctrines, et déclaré qu’elles étaient absolument fausses. D’ailleurs , serait-il bien étonnant qu’un homme qui emploie les laines , car il est fabricant de lainages, demandât l’abolition des droits sur la laine? Moi, je n’en suis pas étonné du tout. (Rire approbatif.) Seulement je voudrais l’appeler ici et lui poser cette question : « Vous ne voulez plus de la protection pour la laine : d’accord. Eh bien, voulez-vous que les lainages étrangers ne soient plus prohibés? C’est cette question que je demande à poser à M. Henriot et que je lui adresse du haut de la tribune. S’il y répond, vous nous apporterez sa réponse à la tribune aussi , et nous la discuterons.

M. Sainte-Beuve. — Elle est arrivée ce matin.

M. Thiers. — Adressez-vous à tous les drapiers , à tous les fabricants de lainages, demandez-leur s’ils veulent la liberté du commerce, même au prix de la

suppression du droit de 22 pour 100 sur les laines : demandez-le-leur et vous verrez!

Eh bien, c’est là ce que j’appelle à mon tour raisonner en esprits étroits. Ceux-là raisonnent ainsi qui ne veulent pas reconnaître quelles sont les conditions de la production en France, et qui, comme M. Henriot, ne songeant qu’à leur industrie, ne voyant qu’elle, oublient toutes les autres...

Et , qu’on me permette de répondre à un fabricant que j’aime et que j’honore, M. Jean Dollfus, qu’on a cité ici. M. Dollfus, qui est un producteur de toiles peintes , et qui voudrait que les toiles blanches entrassent sans payer de droit, car telle est la question... (Hilarité prolongée.)

M. Kestner. — Il appelle la concurrence des toiles peintes aussi.

M. Thiers. — D’abord , qu’il me soit permis de déclarer que je n’entends rien dire de désobligeant pour la personne de M. Dollfus. (Non! non! c’est entendu !)

Je le connais , je l’estime comme un des fabricants qui font le plus d’honneur à notre pays; mais s’il demande la concurrence des toiles peintes, grand miracle!... c’est comme l’Angleterre demandant la concurrence de la houille. Oui, il est vrai que, pour les tissus de grand luxe, nous ne redoutons aucune rivalité. 3Iais, si M. Dollfus, au lieu d’ôtre un fabricant de tissus d’une rare beauté, qui sont

recherchés par toute l’Europe , fabriquait des étoiles communes de cotou , demanderait-il la concurrence? Voilà où est la question. Voilà ce que j’appelle raisonner en esprit étroit , lorsque chacun ne songeant qu’à son industrie particulière, s’embarrasse fort peu de savoir si un autre a besoin de protection. Ce système tant attaqué n’en a pas moins produit ce résultat , que, tandis que l’Angleterre n’a pas doublé ses exportations , la France a plus que doublé les siennes.

Je n’en dirai pas davantage sur les laines, et je traiterai rapidement ce qui concerne les autres produits agricoles. Je pourrais montrer que le bois est protégé par un tarif contre les bois de construction étrangers ; et c’est pour cela que l’État a le droit de dire aux propriétaires de bois : Je vous protège, mais vous ne défricherez pas quand il vous plaira. — J’en demande pardon à M. le ministre des finances, je ne suis pas de son avis; je le blâme beaucoup d’avoir appuyé la liberté du défrichement ; et la chambre a prouvé une grande sagesse de vues en repoussant le défrichement.

Oui y on protège les industries: mais, en les protégeant dans l’intérêt du pays, on leur demande, dans ce même intérêt, des sacrifices quelquefois fort onéreux. 11 n’y a pas de plus grand sacrifice que de dire à une production : Vous ne disposerez pas de vos produits comme vous le voudrez ; vous

les donnerez à la marine , si la marine les réclame. — En effet, ce sont là les sacrifices qu’une politique prévoyante exige quelquefois.

C’est ce qui a fait dire à Montesquieu , dans un langage simple et profond que je pourrais citer ici, et qui est bien plus beau que le langage d’Adam Smith, esprit ingénieux, mais bien éloigné de la grandeur et delà force de Montesquieu...

Je veux vous citer ces belles paroles de Montesquieu , quoique je n’aime pas les citations à la tribune... (Rires et chuchotements.)

Oh ! c’est un mot que je dis sans intention de critiquer mon honorable adversaire...

J’ai beaucoup lu de livres écrits par ces littérateurs que j’appelle des économistes (nouveaux rires); j’en ai beaucoup lu , mais je dois vous avouer une chose, il n’y en a qu’un qui m’ait remué , qui m’ait touché fortement, comme la vérité, exprimée en langage original , doit toucher un esprit qui a quelque élévation. Je veux parler de quelques chapitres de Y Esprit des lois consacrés à cette matière.

Eh bien! savez-vous pourquoi Montesquieu remue quand il parle économie politique ? C’est parce que ce n’est pas un petit esprit critique , allant chercher dans les lois les mieux faites de quoi les mettre en contradiction avec elles-mêmes. Il prend les grands faits , le grand côté des choses.

Voici ce qu’il dit dans un petit chapitre de dix lignes :

« La liberté du commerce n’est pas la facultéa c- » cordée aux négociants de faire ce qu’ils veulent ; » ce serait bien plutôt la servitude du commerce. » Ce qui gêne le commerçant ne gêne pas pour cela » le commerce. C’est dans les pays de la liberté (il » songeait à l’Angleterre en disant cela) que le né- » gociant trouve des contradictions sans nombre. Il » n'est jamais moins croisé par la loi que dans les » pays de la servitude. L’Angleterre défend de faire » sortir ses laines, et elle veut que le charbon soit » transporté, par mer, dans sa capitale; elle ne » permet point la sortie de ses chevaux , s’ils ne » sont coupés. Les vaisseaux de ses colonies qui d commercent en Europe doivent mouiller en An- » gleterre. Elle gêne le négociant, mais c’est en fa- » veur du commerce. »

Voilà le grand esprit, voilà les grandes vues politiques, voilà la véritable économie! Je ne vous parlerai pas des autres protections qui s’appliquent à toutes les cultures industrielles, telles que les plantes oléagineuses , le lin , le chanvre , la betterave : tant il y a que, sur 7 milliards dont se compose la production agricole en France, excepté le vin, qui pourrait se passer de la protection , je le reconnais , mais qui , à mon avis , courrait quelques chances dans le midi, s’il s'exposait au libre échange,

les 7 milliards de la production agricole sont tous protégés par nos tarifs. Maintenant, pour compléter les 12 milliards de la production nationale, il reste un milliard de produits mixtes, et 4 milliards de produits industriels.

Permeltez-moi , sans vouloir abuser de l’attention de l’Assemblée , de dire quelques mots sur vos principales industries , la houille , le fer, les cotons , les draps, etc. On dit : Mais la houille c’est le principe générateur de la force ; sans houille il n’y a pas d’industrie; la houille est l'arme de la paix... Vous n’avez pas assez dit : oui , c’est l'arme de la paix , mais il fallait ajouter que c’est aussi l'arme de la guerre. La houille, elle est nécessaire en tout temps. Et ici se révèle tout le secret de la protection. Oui , vous payez la houille plus cher en France qu’en Angleterre, mais, comparativement, beaucoup moins cher que vous ne payez le blé, par rapport au blé russe et au blé napolitain. Vous vous résignez à cette nécessité pour avoir de la houille en France, pour en avoir sur votre sol , indépendamment de l’étranger, et cela , parce qu’elle est l’arme de la paix et de la guerre! Et cependant, savez-vous dans quelle proportion elle supporte la concurrence étrangère? Vous seriez effrayés, par exemple, si pour le blé vous acceptiez la concurrence de l'étranger pour un tiers de la consommation française. Eh bien , la houille française supporte plus du tiers , c’est-à- dire que , pour

51 millions d’hectolitres de houille française consommée en France , on consomme 30 raillions d'hectolitres de houilles, soit anglaises, soit belges!

Voilà une protection , assurément bien modérée , et je crois qu’on peut dire qu’au delà il y aurait imprudence. Maintenant que vous en coûte-t-il? Sans doute, la houille française coûte plus cher que la houille anglaise; mais quelle est la cause de cette différence? Croyez-vous que ce soit l’infériorité de l'industrie houillère en France? Voici des faits que je connais bien et que je puis affirmer.

En moyenne, la houille en France, sur le carreau des mines, représente à peu près 60 à 70 centimes. Il y a des bassins qui la donnent à beaucoup meilleur marché; d’autres la produisent plus chèrement ; même on peut dire (mais les moyennes sont toujours difficiles à établir) que la moyenne est en France de 60 centimes. Savez-vous quelle est la moyenne en Angleterre? elle est de 30 ou 40 centimes. A combien la houille revient-elle en France sur les lieux où on la consomme? Moyennement, à 2 fr., c’est-à-dire 200 centimes. Quelle est donc la principale cause de la différence de prix entre la houille anglaise et la houille française? La différence est dans les prix de transport. Savez- vous pour combien , dans les deux francs, on peut compter le prix de transport? pour 1 30 ou 1 40 centimes.

Maintenant , quand je disais , il y a quelques an-

nées : Attendez, attendez , vous arriverez à de meilleurs prix; à quoi faisais-je allusion? A ce que tout le monde a reconnu indispensable, au perfectionnement de la viabilité en France.

Par exemple , une houille à Saint-Étienne , qui coûte 50 cent, sur le carreau de la mine, savezvous combien elle coûte à Mulhouse? Elle coûte 2 fr. 40 cent. , c’est-à-dire qu’elle supporte près de 2 fr. de frais de transport.

Faut-il donc vous en prendre à l’industrie houillère, quand elle n’est que pour 50, 60 ou 70 centimes dans le prix de 2 fr. à 2 fr. 50 cent, que coûte le combustible? Elle a déjà fait de grands progrès vers la perfection qui lui appartient, et j’appelle perfection, l’art de descendre à ces grandes profondeurs, l’art de gouverner des ouvriers qui sont difficiles à gouverner, l’art enfin du mineur qui est très-compliqué.

En effet, l’industrie houillère a déjà diminué le prix de ses produits de plus d’un tiers, de 90 à 60 centimes. Mais quand, pour aller du nord à Paris, il en coûte 1 fr. de transport; de l’Aveyron à Paris, 6 fr. ; de Saint-Étienne à Mulhouse, 2 fr. , vous vou» en prenez à l’industrie houillère ! Vous avez tort. Quand vous égorgeriez cette industrie, quand vous la forceriez à baisser son prix de 60 centimes à 40, qu’auriez-vous gagné? 20 centimes. Ce ne serait pas une grande différence; vos consomma-

teurs vous en sauraient peu de gré, et vous auriez détruit vos établissements. Donc à qui la faute si l'industrie houillère ne peut arriver à donner ses produits aux prix anglais? La faute en est à la difficulté des transports.

Et sous ce rapport même vous avez réalisé des progrès notables : il ne faut pas calomnier notre temps, qui a beaucoup fait depuis dix-huit ans pour le perfectionnement de la viabilité, qui a tellement fait que la houille, qui valait en moyenne 4 fr. , 3 fr. 1/2, vaut aujourd’hui 2 fr.

L’État lui a déjà procuré I fr. , 1 fr. 50 c. d’amélioration de prix; il pourra lui en procurer encore. Voilà ce que j’appelle de la patience bien entendue, c’est d’attendre que l’État ait fait tout ce qui peut amener les produits nationaux chez les consommateurs à des prix auxquels ils ont le droit de les désirer et de les espérer.

Voix nombreuses. — Très-bien! très-bien!

M. Thiers. — Maintenant, savez-vous ce qui vous arriverait si, par impatience, vous vouliez avoir ces produits aux mêmes prix que le charbon anglais?

Aujourd’hui les houilles anglaises arrivent à Rouen, à Angers, à Bordeaux, à Marseille : faites le moindre changement à vos tarifs, elles seront à Paris, elles seront à Tours, elles seront à Orléans, et elles remonteront la Garonne, elles entreront dans

vos provinces du midi : alors vos houillères seront perdues.

11 faut, messieurs, que vous sachiez que cette industrie a eu des efforts prodigieux à faire, car il n’y a peut-être rien de plus difficile , dans les arts humains, que l’art de descendre à ces immenses profondeurs de 15 à 1,800 pieds, c’est-à-dire à des profondeurs qui égalent dix fois la hauteur de la colonne de la place Vendôme. La plus grande difficulté que l'on a rencontrée dans celte industrie , ç’a été de former des populations de mineurs. Voilà d’abord des populations dont le travail serait anéanti. Puis , ayez une guerre , à qui demanderiez-vous de la houille? A la Belgique. Mais la Belgique pourraitelle fournir à tous vos besoins? Non, malgré toute sa richesse. A quel prix, d’ailleurs, pourrait-elle vous donner la houille dans le midi, à Marseille, à Toulon? A 6 ou 7 francs l’hectolitre, alors que vous l’avez aujourd’hui à 2 fr. et demi.

Savez-vous ce qu’on a dépensé de houille pour notre marine, en temps de paix? 11 ou 12 millions de francs dans une année. Songez à ce que cela coûterait en temps de guerre ; car la houille , je le répète , est aussi bien l’arme de la guerre que celle de la paix.

Cette protection dont vous vous plaignez n’est donc qu’un acte de haute prévoyance de la part de l’Etat , qui a voulu assurer au pays , et sans aucune

«ISCOVRS

dépendance de l'étranger, les moyens de faire mouvoir les machines de la paix comme celles de la guerre! Un tel intérêt valait la peine de quelques sacrifices, et on n’a pas hésité à se les imposer. La raison de la protection, la voilà. (Vive approbation. — Très-bien! très-bien!)

Maintenant, je ne dirai qu’un mot du fer. Le fer , ce paresseux qui s’endort, comme un aristocrate qu’il est (on rit), à l’abri des tarifs, vous allez voir ce qu’il a fait pour la France!

Que produisait-on en France il y a trente ans? Du fer au bois, et pas autre chose. Le fer au bois est un excellent fer, mais il est très-cher. Le bois, en effet, est, on peut le dire, l’ami du fer. La houille est loin de le valoir pour ce genre d’emploi, parce que la houille a un principe sulfureux qui rend le fer cassant et aigre. Le fer au bois était donc excellent , mais il était cher.

Quand les Anglais ont commencé à fabriquer le fer à la houille, il était bien meilleur marché qu'en France, par une raison fort simple, parce que la houille était moins cher que le bois, et que, d’ailleurs, il y avait au profit de l’Angleterre des avantages particuliers, c’est que la houille et le minerai de fer, bien souvent, étaient stratifiés ensemble. On trouvait le minerai et le combustible l’un à côté de l’autre. Les Anglais pouvaient donner ainsi à 30 fr. le fer dans nos ports. Et qu’en serait-il arrivé, si on

ue se fût pas garanti par on tarif protecteur? C'est que les consommateurs qui n’avaient pas besoin d’un fer de première qualité pour beaucoup de travaux , eussent accordé la préférence au fer anglais, qui était suffisant pour certains usages, pour les charpentes, pour les ponts, pour tous les emplois enfin où il faut de la force sans avoir de choc à essuyer.

Eh bien, le fer à la houille valait peu ; on l’aurait acheté 30 fr. Probablement vous n'auriez plus fabriqué de fer au bois que dans les Vosges, les Pyrénées, peut-être dans quelques parties reculées de la France, et tout le reste des fers, qui représentent une immense production de 4-00 millions de francs au moins, vous aurait échappé.

Qu’est-il arrivé, au contraire? Il s’est formé une admirable combinaison ! Vous avez conservé le fer au bois pour les emplois qui exigent plus de douceur et de ténacité, et entre le fer au bois et le fer à la houille, on a produit un fer mixte, qui a quelquesunes des qualités du fer au bois, et toutes les qualités du fer à la houille.

Vous avez eu ainsi trois sortes de fer, et à quel prix?

Le fer valait au moins GO fr. le quintal métrique. Eh bien , à mesure que le fer mixte a commencé, il n’a plus valu que 56 fr., et le fer à la houille, qui sert à faire les rails, a coûté 32 fr. Voilà les prix en 1826. Et aujourd’hui, où en est le prix du fer au

bois? A 36 ou 38 fr. A 36 fr. le fabricant est niai rétribué, c’est vrai; mais à 38 fr. il peut continuer à produire sans se ruiner.

Le prix du fer mixte, qui était de 35 à 56 fr., est tombé à 27 fr. ; et celui du fer à la houille , qui était de 52 fr., est tombé à 22 fr. A ces prix, les fers français sont-ils bien loin des fers anglais? Vous allez en juger. Le fer à la houille, qu’on vend 22 fr. à Paris, et qui vient de l’Aveyron, qui est égal, si ce n’est supérieur, au fer anglais similaire, savezvous combien il se vend en Angleterre? 5 à 6 livres sterl. la tonne, ce qui fait 12 à 15 fr. le quintal métrique. Ainsi, à 5 et 6 livres sterl. la tonne, vous avez, à Londres, un fer dont le pareil coûte, à Paris, à peu près 22 fr. Maintenant pour ce fer français qui, vendu à Paris, coûte 22 fr. , quels sont les frais de transport? 6 fr. pour venir de l’Aveyron à Paris. A quel prix revient-il au lieu de production? A 16 fr. Il n’y a pas de bénéfice à ce prix ou bien peu ; mais enfin la production en est possible à 1 6 fr.

Voilà donc le fer à la houille français qui déjà approche beaucoup pour le prix du fer anglais, puisque le fer anglais coûte à Londres 12 ou 15fr., et qu’il ne coûte pas plus de 1 6 fr. en France au lieu de production. Si, avec les frais de transport, il coûte à Paris 22 fr. , est-ce la faute de l’industrie? Je ne dis pas que ce soit la faute de l’État, car l’État a

fait des efforts immenses pour perfectionner la viabilité; mais il n’a pu tout achever à la fois.

Vous voyez donc qu’on avance. Quand je disais en 1836... ce n’était pas dans un rapport écrit, mais à la tribune, dans la vivacité de la discussion... quand je disais : Dans six ans... peut-être me suis-je trop avancé; mais quand j'ai dit qu’on ferait de grands progrès en six ans, vous voyez qu’on en a fait, puisque vous n’êtes plus séparés des produits- anglais que par un ou deux francs de distance pour les fers à la houille.

A cela on dit : Mais alors abaissez les tarifs.

Je vais vous montrer où est le danger de l'abaissement prématuré des tarifs, danger que vous ne voulez pas voir. I.a concurrence intérieure est si active, si ardente, quand on a créé l'ambition de produire, et on crée l'ambition de produire quand on crée l’intérêt de produire par un tarif élevé, l’ardeur est telle, que la concurrence nationale suffît pour faire baisser les prix. C’est elle en effet qui a amené de 52 fr. à 22 fr. les fers à la houille. Mais voici le danger d’abaisser les tarifs trop tôt, et trop considérablement, quand on est en communication avec un bassin de production immense comme le bassin anglais. :

Savez-vous ce que l'Angleterre produit de tonnes de fer par an? Elle produit 1,500,000 tonnes, et nous n’en produisons que 400,000.

Ne jugez pas la différence de notre prospérité d'après ces deux chiffres ; si notre production est si inférieure en quantité, c’est que nous avons du bois de construction, c’est que nou6 employons la pierre dans beaucoup de choses, et que l’Angleterre remplace souvent le bois et la pierre par du fer. Ses constructions ne valent pas mieux que les nôtres, j'en suis convaincu, et cependant il faut dire qu’avec le fer elle fait des choses merveilleuses. Quoi qu’il en soit, la production de fer est de 1,500,000 tonnes en Angleterre, et de 400,000 en France.

Savez-vous ce qui arrive quand on est en communication avec un bassin de production aussi vaste ? C’est qu’au premier mouvement du commerce, le bassin le plus vaste se décharge aux dépens du bassin le moins étendu. Qu’avons-nous fait en 1 848? Nous avons écrasé la Suisse et l’Allemagne du surplus de nos tissus d’Alsace dont nous ne savions que faire. Croyez-vous qu’il y eût conspiration làdedans? pas du tout. Les libre-échangistes nous supposent assez sots pour prétendre que les nations conspirent les unes contre les autres pour se ruiner réciproquement, et là-dessus faisant appel à l’évidence, ils disent : Non, on ne conspire pas. — Je le reconnais ; mais ce n’est pas par conspiration qu’on agit de la sorte. Quand il y avait des marchandises en Alsace dont on ne savait que faire, et qu’on avait besoin d’argent, on les vendait à 30 et 40

p. 100 de perte; et on ne se croyait pas plu6 malheureux qu’en vendant à 60 fr. des rentes qui avaient valu 1 20 fr. On se résignait à cette perte pour faire de l'argent; que ce fût sur des marchandises ou sur des rentes qu’on perdît 30 ou 40 pour 1 00, le malheur était le même, et on lesubissait par nécessité.

Il se manifeste en Angleterre des mouvements incroyables dans la production , on y voit souvent une témérité qui n’est pas aussi grande que celle des Américains , mais qui 6’en approche. Eh bien , quand nous voyons que les Anglais travaillent 300 millions de kilogrammes de coton et nous 63 millions , qu’ils produisent 1,500,000 tonnes de fer, et nous 400,000, ne devons-nous pas être effrayés de ce qui arriverait dans le cas d’une crise commerciale chez eux? Ils se débarrasseraient à nos dépens, surle-champ, sans conspiration, en perdant 30, 35, 40 pour 1 00 des produits dont ils seraient encombrés. Voilà ce qui fait que ces sots qui ont inventé le système protecteur, ont pensé qu’une nation qui avait chez elle un grand marché , devait se le réserver.

Oh! quand on a un marché restreint comme celui des trois îles britanniques, qui composent pourtant un fort beau territoire , je le reconnais , mais enfin , un marché restreint par rapport à certains produits qui dépassent de beaucoup les besoins nationaux , je comprends qu’alors, à tout prix, on veuille cher-

cher des marchés extérieurs; mais quand on a le beau marché qui s’appelle la France, il faut d’abord se le réserver, se l’assurer pour soi tout seul, et puis, quanta l'étranger, lui laisser place, comme on dit, s'il en reste. (Hilarité.)

Un mot sur le coton. Après cela , je vous délivrerai de ces énumérations de faits , et je passerai aux théories.

Que représentait en France le coton en 178G?

Peut-être 20 ou 25 millions de production. Savez-vous ce qu’il représente aujourd’hui? 6 à 700 millions. Voilà le grand mal qu’on nous a fait en protégeant le coton ! II représentait 20 à 25 millions il y a cinquante ans, et il représente aujourd’hui 700 millions de travail! Quel malheur, en vérité ! ; > .

Maintenant le coton , lui aussi , a-t-il été un paresseux qui s’est endormi à l’abri de la protection ? Voici la marche des prix : il y a dix ans, on fabriquait en France 34 millions de kilogrammes de coton; on en fabrique aujourd’hui 65 millions. Et combien coûtent ces 65 millions? Juste ce que coûtaient les 34 millions, c’est-à-dire de 6 à 700 millions. Ainsi, aujourd’hui, on donne au peuple de France 65 millions de kilogrammes de coton manufacturé pour le même prix auquel on donnait 34 millions il y a dix ans, sous le seul aiguillon de la concurrence intérieure.

Voulez-vous remonter plus haut encore , et voir la succession des prix? Le kilogramme de coton filé, qui vaut aujourd’hui 3 fr. 20 c., valait, il y a dix ans, 6 fr., et à la fin de l’Empire, 12 fr. 60 c. Ainsi , en trente-six ans, on est descendu de quatre fois la valeur de la marchandise.

Je sais bien que, comparativement aux cotons anglais, il y a encore 10 ou 15 pour 100 de différence selon les uns, 30 ou 40 pour 100 suivant les autres. Quant à moi , j’ai essayé de faire à cet égard des prix de revient , et je suis porté à penser que nous sommes encore à une distance de 30 pour 1 00 des Anglais.

Vous croyez peut-être que c’est encore la faute de la protection , si nous sommes à celte distance de nos rivaux; car, tel est l’éternel argument des libreéchangistes! Ceci va nous conduire à une observation des plus importantes en cette matière. On dit : Oui, toutes vos industries produisent à des prix élevés ; mais voici pourquoi : c’est qu’en vous protégeant réciproquement, vous finissez par vous rendre chers les uns les autres; cessez de vous protéger, vous serez tous alors dans les mêmes conditions , et la concurrence se fera à armes égales.

A armes égales! Ah ! je voudrais bien qu’il en fut ainsi. Est-il donc vrai que les 20 pour 100, les 30 p. 1 00 que dqs cotons coûtent de plus que les cotons anglais, soient dus à la protection?

Si

Si cela était vrai , vous auriez gain de cause ; mais c’est là où messieurs les libre-échangistes n’ont jamais voulu porter la discussion et le calcul avec quelque rigueur.

Messieurs, vous avez entendu cet argument si complaisant : Débarrassez l'agriculture de ce que vous lui coûtez par la protection , de ce que vous lui coûtez pour le fer, parexemple, l’agriculture sera bien heureuse alors d’accepter la liberté du commerce , et de recevoir les blés d’Odessa.

Vous allez voir combien ce raisonnement est puéril... Je l’appelle de son nom, j’en demande pardon à ceux qui l’ont imaginé. L’agriculture, si on ne considère que les céréales, représente à peu près 3 milliards de produits, d’après les statistiques les plus vraisemblables : si on embrasse tout, 7 milliards. Eh bien, combien l’agriculture emploie-t-elle de fer pour produire ces 3 ou ces 7 milliards? On produit 400,000 tonnes de fer en France. Tous ceux qui ont cherché à évaluer ce qui allait à l’agriculture, ont trouvé que c’était le quart : ce serait 100,000 tonnes. Je ne veux pas discuter avec vous; je vais supposer, ce que personne ne croit, que l’agriculture absorbe la moitié de la production du fer, c’està-dire 200,000 tonnes.

Maintenant , je vais prendre non pas le fer à la houille , dont elle emploie cependant quelque peu , mais le fer moyen, qui est à 27 fr. lequintal : 100,000

tonnes, c’est 27 millions; 200,000 tonnes, c’est 54 millions.

Que coûte de plus le fer français, en le comparant au fer anglais? Combien voulez- vous que je mette de surplus? Le fer anglais similaire du nôtre qui coûte 27 fr. le quintal , 270 fr. la tonne , coûterait an moins 20 fr. Ce serait donc 7 fr. de différence par quintal; ce serait 7 millions pour 100,000 tonnes, 14 millions pour 200,000 tonnes. Franchement, sur une production de 3 milliards , s’il s’agit des blés , et de 7 milliards, s’il s’agit de toute l'agriculture, croyez-vous que 7 ou 1 4 millions soient pour notre agriculture une cause d’infériorité par rapport à celle des Russes? C’est une chose ridicule à dire et à soutenir.

Après les blés voulez-vous que je prenne le coton ? Oh! c’est encore la protection qui ruine ce malheureux coton ! 11 s’est élevé entre M. Dollfus et les filateurs de cSton une grande contestation. M. Dollfus a dit aux filateurs de coton et aux tisserands : Au fond, il n’y a que 51/2 pour 1 00 de différence entre vous et les Anglais. Les autres ont répondu... je crois qu’ils ont un peu exagéré, qu’ils se sont faits plus malheureux qu’ils ne sont... ils ont répondu que la différence était de 40 pour 100. J’ai refait les calculs avec les gens les plus habiles ; eh bien , je crois qu’on est près de la vérité... je n’affirme rien toutefois, car on ne peut être ici que dans une vérité approxi-

mative... je crois qu’on est près de la vérité en disant que la différence est de 30 pour 1 00.

Dans une fabrique de 20,000 broches, dont la production est à peu près de 800,000 fr. par an, le kilogramme de coton filé coûte 3 fr. 20 c. Eh bien, M. Dollfus a trouvé 46,000 fr. de frais de plus en France qu’en Angleterre (1).

Les fabricants qui lui ont répondu, ont prétendu qu’ils trouvaient une différence de 296,000 fr. dans les frais de production. Moi, je ne trouve que 250,000 fr. Peu importe. Je laisse le tableau de ces diverses évaluations, pour qu’il soit inséré au

(I) Filature de coton de 20,000 broches.

L'aitoèlalion

M. D-Ilfut.

(tour la riéfenie du travail

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