‹ Discours sur le régime commercial de la FranceChapitre 7 sur 10 · Thlrri · texte numérisé non relu

Thlrri

■ aliooul.

Intérêt et amortissement du ma-

tériel

15,000 fr.

37,700 fr.

30,000 fr. .

Entretien du matériel

Combustible

Fret

Transport à l'usine

Main d'œuvre

Taux do l'intéiét de l'argent. . .

Droit du coton

Frais et pertes divers

Excédant de frais au détriment

de la filature française. . . .

46,400 fr.

496,000 fr.

450,000 fr.

Évaluation du produit

Surcharge proportionnelle

1 M. Thicrs a réuni en un seul chiffre la différence de l’intérêt de l'amortissement et de l'entretien du matériel.

* Des fabricants de Rouen fort compétents évaluent celte différence ü 60,000 fr.

Moniteur. Mais si je vous donnais tous les chiffres du tableau , vous verriez que la proportion entre les diverses causes d’augmentation demeure à peu près la même dans les deux cas. Eh bien, savez-vous pour combien les frais de construction, de machines, de combustible, qui sont plus grands en France qu’en Angleterre, figurent dans l’augmentation de dépense de 250,000 fr.? Pour 50,000 fr. Par conséquent, dans ces 30 pour 100 de plus que coûtent en France les cotons, quelle serait la différence provenant de la protection? La protection y entrerait pour 6 pour 100. Donc, si vous abaissiez la protection, de quoi dégrèveriez-vous l’industrie? De 0 pour 100. Quelle différence resterait-il entre les Anglais et les Français? 24 pour 1 00.

Mais, allez-vous me dire, vous êtes donc bien mal habiles!

Non. Voici en deux mots la différence, et les causes de celte différence : c’est que les Anglais fabriquent cinq fois plus de colon que nous; c’est qu’ils ont à Liverpool un marché immense où ils achètent les matières premières à meilleur marché, et ont le choix des qualités; c’est que, dans le fret, il y a une différence à leur profit qui est de 27,000 fr. ; c’est qu’il en coûte plus pour transporter le coton au Havre, qu’il n’en coûte pour le transporter à Liverpool; c’est que, pour le transporter du Havre à Mulhouse , il en coûte encore un fret dont il faut

tenir compte; c’est qu’en Angleterre un ouvrier conduit beaucoup plus de broches qu’il n’en conduit chez nous ; c’est que les capitaux coûtent 2 pour 1 00 de moins en Angleterre qu’en France, si l’on s’en rapporte au cours des fonds publics.

Ainsi , quand vous auriez aboli l’impôt sur le fer, sur la houille , vous laisseriez encore entre nous et les étrangers, grâce à ces circonstances particulières, une différence de 2i pour 100, et nous serions écrasés dans la concurrence.

Voilà ce que vaut cet argument qui consiste à dire qu’en abolissant la protection pour tout le monde, on rendrait les armes égales!

Voulez- vous que j’applique cette observation à la marine? Je vous demande pardon de tous ces détails... (Parlez! parlez!)

On vous dit toujours : la Restauration a eu tort, elle a compromis notre marine par ses traités. (Mouvement à gauche.)

Messieurs, vous savez que je ne suis pas le nourrisson de la Restauration, et quand je la défends, on peut m’en croire. (On rit.) Je ne suis pas non plus son ennemi , mais enfin ma gloire n’est pas attachée à défendre la sienne.

Eh bien, la Restauration, on l’accuse d’avoir signé plusieurs traités de liberté de commerce, sans avoir pris les précautions convenables.

Voyez comme messieurs les libre-échangistes rai-

sonnent singulièrement! L'expérience partielle de leur système, quand on l’a essayée, n’a pas réussi, alors ils accusent ceux qui l’ont faite, et obligés malheureusement de reconnaître que le pavillon français a été battu dans la libre concurrence, ils disent : Vous êtes entrés dans la lice sans avoir les armes égales; or, comme les bâtiments coûtent plus cher en France qu’aux Etats-Unis, la France ne pouvait pas soutenir la concurrence; on a été battu, c’est votre faute. —

Messieurs, voici des faits que nous avons constatés dans la commission des douanes, en 1847, en présence des représentants du Havre et de Nantes; voici des calculs que j’ai établis quand j’entendais dire que c’était la protection qui faisait renchérir toutes les matières, et qui rendait ainsi notre marine inférieure. J’ai employé deux mois à rechercher au Havre même la vérité, car j’étais convaincu qu’on soutenait une erreur; j’ai voulu voir les choses sur les lieux mêmes, et puis c’est après débat contradictoire que la commission des douanes a reconnu pour vraies les évaluations suivantes.

En 1847, un navire de 500 tonneaux coûtait 200,000 fr. Que représentait dans ce prix de 200,000 fr. la différence du prix du fer, du cuivre, du bois? 15,000 fr.

Pour ce capital de 15,000 fr. supposez un intérêt de 5 pour 100, supposez un amortissement

de 5 pour 100, et c’est le plus considérable assurément, vous avez 10 pour 100. Sur 15,000 fr., combien cela fait-il? 1,500 fr. Combien ce môme vaisseau coûtait-il d’entretien par an? 72,000 fr. pour l’équipage et toutes les dépenses.

Je vous le demande, qu’est-ce qu’une différence de 1,500 ou 2,000 fr. de frais sur une dépense totale de 72,000 fr. ?

Maintenant, quelles étaient les bonnes et les mauvaises années de ce môme bâtiment? Quand il avait eu ce qu’on appelle des retours , quand il avait eu du fret en revenant , comme il en avait eu en partant de France , le produit brut s’élevait à 200,000 fr. Quand il n’avait pas obtenu ces conditions avantageuses, c’est-à-dire dans les mauvaises années, le produit n’était que de 45,000 fr. Eh bien, entre un produit de 45,000 fr. et un produit de 200,000 fr. , qui constituaient la bonne ou la mauvaise année, vous oseriez vous attacher à 1 ,500 fr. de frais, et attribuer à une différence pareille la cause de l'infériorité de notre marine! Allons, ce ne serait pas chose soutenable, et il faut cesser de dire que la cherté de construction est la cause de l’infériorité de notre marine marchande.

Messieurs, la cause véritable de cette infériorité, c’est que malheureusement vous avez voulu... non, ce n’est pas le mot, je le rétracte... c’est que vous avez eu la main forcée dans vos relations avec l’An-

gleterre et avec l’Amérique. En effet, vous pouvez bien, chez vous, imposer vos produits comme il vous plaît; vous pouvez bien, si cela vous convient, imposer chez vous la houille et le fer; mais si vous imposez les bâtiments américains en France, savezvous ce qu’on fait? On impose les bâtiments français en Amérique. (C’est cela !) Nous avons joué à la guerre des tarifs avec les Américains : les Américains ont porté le droit de tonnage à un prix exorbitant. Nous ne pouvions plus entrer en Amérique; il a bien fallu se rendre.

Pour ces produits qui s’appellent bâtiments , et qui vont dans les ports étrangers, qui sont obligés de payer à l’entrée et à sortie de ces ports, on vous rend ce que vous faites' à l'instant même. Nous avons donc été obligés. .. qu'importe qu’on se nomme restauration, gouvernement de juillet, république, la condition est la même... nous avons été obligés d’accepter l’égalité de pavillon. Qu’eu est-il résulté? C’est que les Américains, qui battent aujourd’hui les Anglais, je le prouverai tout à l’heure, quoi que vous en disiez, ont eu à eux seuls la plus grande matière de fret, le colon.

Voilà la vraie cause.

On avait dit que c’était parce que les Américains avaient de plus grands bâtiments et pouvaient avoir * moins de matelots ; on avait dit que nous étions timides, on avait dit que nous avions tort de n’avoir

que des bâtiments de 300 et 400 tonneaux. Le Havre a été sensible à ce reproche; il a fait, comme le6 Américains, des bâtiments de 1,000 tonneaux. La dépense de navigation était alors un peu moindre. Mais qu’arriva -t- il? Le Havre ne trouva pas de coton à transporter ; il fit les frais de bâtiments de 1,000 tonneaux et ne trouva souvent du fret que pour 3 ou 400 tonneaux. Les Américains, propriétaires du coton, commençaient par remplir leurs bâtiments, et n’en remplissaient les nôtres que quand les leurs étaient pleins.

Voix nombreuses. C’est clair, quand il en restait!

M. Thiebs. — Ce n’est donc pas la protection qui ruine notre industrie, qui la rend plus chère, car c’est 5, 6, 7, 8 pour 100 qu’elle ajoute à ses frais, tandis que la différence des circonstances locales entraîne certaines différences de prix , qui causent notre infériorité, infériorité partielle, temporaire, laquelle n'empêche pas , je vous le démontrerai bientôt, que, dans son ensemble, notre situation industrielle ne soit peut-être la plus belle de toutes.

Ainsi , en résumant cette partie de ma discussion qui consiste dans l’appréciation des faits, vous le voyez, messieurs, c’est parce qu’on ne peut pas se livrer à l’étranger pour des intérêts comme celui de l’alimentation d’un grand pays , c’est parce qu’on ne veut pas se livrer à l’étranger pour quel- * que chose d’aussi important que le combustible , le

ter, les machines; c’est par ces motifs supérieurs et tous nationaux que la protection a été établie. C’est aussi pour l’intérêt des classes ouvrières; car qu'arrive-t-il lorsque vous rendez les conditions de la production impossibles pour le fabricant? Le fabricant liquide et il se retire. Sans doute , il est à plaindre, sa carrière est manquée; mais il a encore de quoi vivre, et après tout il peut changer de profession. Mais les malheureux ouvriers qui forgent le fer, qui descendent dans les mines, qui filent et tissent le coton , que deviennent-ils quand le fabricant est obligé d’abandonner la partie? Ile deviennent ce qu’est devenue la population française en 1786, lorsque, pour la première fois, on a tenté votre expérience ! Alors il y avait une population malheureuse dans les rues de Rouen qui mourait de faim , qui faisait des émeutes, et qui maudissait les auteurs du traité de 1786.

La révolution de février, je lui rends œt hommage , a bien compris les vérités que j'expose ici. Loin de vouloir livrer notre industrie à la concurrence extérieure, elle n’a pas même voulu lui laisser subir la concurrence intérieure , et , pour prévenir celle-ci , elle a été jusqu’à imaginer des systèmes que j’ai combattus comme contraires à toute bonne organisation sociale. Mais repoussant la concurrence intérieure, elle ne pouvait pas être assez inconséquente pour admettre sans mesure et sans précau-

tion la concurrence extérieure, car elle eût livré ainsi au hasard des combinaisons de l’étranger le sort des classes ouvrières en France !

Maintenant, j’entre dans la théorie; je ne m’étendrai pas très-longuement sur ce sujet, mais il faut bien combattre cette théorie vide , inféconde et stérile du laisser-faire, du laisser-passer.

On dit : Vous ne ferez plus de fer, vous ne ferez plus de coton; mais vous ferez des tissus de luxe, de la soie, du vin!...

Ah! je vais vous demander une chose : Est-ce que vous feriez venir des mûriers à Lille ou à Rouen? Est-ce que vous feriez de la soie à Lille ou à Rouen? Nous achèterions , dites-vous, la matière première. Sachez que, chez tous les peuples, l’industrie de la soie n’a réussi qu’autant qu elle possédait à côté d'elle la matière première; et Lyon n’est si admirable, si considérable que parce qu’il a la soie auprès de lui. On a fait des essais dans le Nord, mais c’était pour amuser les savants, les oisifs (Hilarité générale); vous ne pourrez jamais transporter la soie dans le Nord.

Mais, dit-on encore, on ferait du vin! Ici l’argument ne peut pas être avancé sans provoquer la risée universelle. Comment, je ferais du vin à Lille, à Rouen! C’est ridicule. Il faut produire dans chajue province d’un État ce qu’on peut y produire, et disposer par les tarifs les choses de manière que

chaque population fasse de toutes choses , le plus et le mieux, suivant les lieux qu’elle habite; et, en ce genre , il est permis d’enlever à ses voisins tout ce qu’on peut. C’est une lutte légitime, naturelle, qui a existé chez tous les peuples et dans tous les temps; dans le Midi, on prend si l’on peut l’industrie de la soie aux Italiens ; dans la Normandie, l’industrie du coton aux Anglais; dans la Flandre, l’industrie de la houille aux Belges. On complète ainsi le travail national autant que le climat et les lieux le permettent , et cela n’est possible qu'avec la protection.

Vous nous citez les Anglais comme les ennemis de la protection. Ah! les habiles de l’autre côté du détroit doivent bien sourire de l’innocence de vos théories. (Hilarité générale.) Et par quoi les Anglais sont-ils donc si grands? C’est quand on jette les yeux sur l’histoire, non pas des yeux distraits, ma's attentifs, qu’on est frappé de la puérilité, de l’infécondité de ce laisser-faire, de ce laisser-passcr. Voyez donc si c’est avec ce laisser- faire, ce laisser-passer , que les Anglais sont devenus ce qu’ils sont. Je ne veux pas vous fatiguer, mais pormettez-moi de citer quelques faits, et de vous donner bien en raccourci, bien vite, l’histoire de cette industrie anglaise que vous admirez tant, et si justement !

Que faisaient les Anglais au quinzième, au seizième siècle, sous Henri VIII, par exemple? Ils avaient des céréales, pas trop cependant , beaucoup

plus de pâturages, du bétail, de la laine en quantité, cir celle-ci constitue leur véritable origine industrielle; ils avaient du chanvre, du lin, comme plantes textiles, et puis c’était tout. La houille!... la houille qui fait aujourd’hui leur puissance , savez-vous ce que les Anglais en faisaient à cette époque? Le parlement en interdisait l’usage, parce que la fumée qui s’en échappe nuisait, disait-on, à l’agriculture. (Sourires.)

Voilà où en étaient les Anglais aux quinzième et seizième siècles.

Vous allez voir, en pratiquant le contraire du libre échange, ce qu’ils sont devenus.

Leurs laines, à qui les vendaient-ils? Aux Brabançons et aux Florentins. Les Brabançons les tissaient, les Florentins les foulaient et les coloraient, et ils en reportaient une partie aux Anglais, en échange des laines brutes. Les Anglais assistaient, non avec indifférence, à ce brillant spectacle. Un jour ils eurent le ridicule d'être jaloux, de vouloir, eux aussi, mettre la main à l’œuvre, et ce méchant Henri VIII, que je n'appellerais pas méchant s’il n’avait fait que cela (Rires d’approbation), partagea le ridicule de sa nation. II commença par interdire, sous des peines terribles , la sortie de la matière première; puis il interdit, par des tarifs, par des prohibitions, l’introduction de la matière fabriquée. Il réserva ainsi à sa nation la matière première, et le

privilège de la fabriquer; puis en cinquante ans les Anglais devinrent aussi grands fabricants d’étoffes de laine que les Brabançons, je ne dis pas que les Florentins, car on ne conjure pas la différence des climats , et ils ne devinrent pas aussi grands colorateurs d étoffes que les Italiens , mais ils devinrent grands fabricants de drap.

Voilà leur premier ridicule; attendez les autres.

Il y avait un peuple admirable, admirable à sa façon, qui travaillait le coton avec une perfection extraordinaire, et qui, depuis la découverte de l'Amérique, depuis le passage du cap de Bonne-Espérance, commençait à remplir l Europe de ses étoffes. L'Europe était émerveillée de ces étoffes, et dans son admiration, elle les appelait du nom du pays qui les avait produites; elle les appelait indiennes : c'étaient des mousselines, des toiles peintes.

Les Anglais dirent : On fait cela dans l’Inde beaucoup mieux quon ne pourrait le faire chez nous; c est égal , il faut essayer de le fabriquer. Ils commencèrent, pour économiser le coton, par établir la chaîne avec du fil de lin, et par tramer avec du colon.

Le sage Guillaume, à son tour, lui qui était Hollandais, partisan du libre commerce (mais il était devenu Anglais, etilavait bien fait) [Sourires], le sage Guillaume interdit le coton étranger, et à l’abri de cette prohibition absolue, le colon fit des progrès

rapides en Angleterre. Le coton, en effet, produisit de grandes merveilles en Angleterre, car c’est lui qui éveilla en co pays le génie mécanique. On trouvait bien lent, bien gauebe, qu'une femme se servît de son rouet pour filer le coton. On lui substitua des cylindres divisant le coton, le distribuant entre mille fuseaux appelés broches, et on arriva ainsi à faire exécuter par une personne l’œuvre de quatre cents.

Pendant que chez les Anglais s’accomplissait cette merveille, leur marine en opérait une autre, malheureusement à nos dépens; elle faisait la conquête de llnde. Ah! c’était bien le cas alors de dire: L’Inde est à nous, ce n’est plus la peine de fabriquer du coton. — Eh bien, le jour où, après les triomphes de notre Bailly de Suffren dans l’Inde, tristement compensés par les malheurs de M. de Grasse dans les Antilles, l’Inde devenait la propriété des Anglais, savez -vous ce qu’ils faisaient? Au lieu d’une prohibition absolue, ils mettaient un droit de 75 pour 100 sur les cotonnades de l’Inde, et ils continuaient à fabriquer du colon, quoique l’Inde leur appartînt. Et à quoi sont-ils arrivés aujourd'hui? Ils sont arrivés avec notre aide, car c’est nous qui leur avons appris à peindre les étoffes de coton , ils sont arrivés à envoyer dans l’Inde, qui leur appartient, d’énormes quantités de coton fabriqué, de ces étoffes qui s’appelaient indiennes, et qui maintenant s’appellent étoffes de Mulhouse.

Les Anglais ont eu un autre ridicule , ils ont voulu produire des étoffes de soie; alors ils ont établi la prohibition contre les soieries étrangères. Ils n’ont pas réussi , j’en conviens , et cependant , bien qu'ils n’aient pas complètement réussi , je vous assure que les fabricants de Lyon , dont la belle industrie attire l’admiration de l’Europe, sont importunés de voir les progrès que fait la soierie en Angleterre.

Eh bien , est-ce tout ? L’industrie de la houille est bien grandement établie chez les Anglais , et cependant ils ont non-seulement empêche l’importation de la houille chez eux ; mais, pour en priver les étrangers, ils ont empêché d’exporter la houille d’Angleterre. Cette dernière précaution devait faire croire qu'ils ne craignaient pas la houille étrangère. Ils n’en ont pas moins imposé cette même houille étrangère. Savez-vous comment ils ont agi pour les fers? Ils avaient à faire une chose bien simple, c’était de prendre le fer de Suède, qui était vis-à-vis de leur rivage , de la Suède , pays ami pour eux , qui soutenait la cause protestante, qui était leur allié; c’était bien simple de laisser leur navigation profiter de ce transport, car il n’y a pas de plus beau fret que le fer !

Qu’ont-ils fait pourtant? Tandis qu’ils achefaient les mines de Suède pour quarante et cinquante ans. . . (11 y a, en effet, des marchés pour certaines villes qui font la quincaillerie en Angleterre , en vertu des-

quels les produits des mines de Suède sont achetés pour quarante ans...) C’était bien le cas de laisser entrer le fer de Suède en Angleterre... Eh bien, savez-vous à quel prix ils portaient le droit , non pas du temps de Henri VIII, mais en 1819? Jusqu’à 50 et 60 fr. le quintal; tandis que nous, en France, nous n’avons jamais porté ce même droit au delà de 25 fr. Voilà comment les Anglais, qui assurent, dit-on, leur fortune avec le libre échange, ont dirigé leur politique commerciale.

Je pourrais énumérer toutes leurs industries. Ce n’est pas le libre échange et le laisser-faire qui les a fait naître et développées. Quand les Anglais ont créé des races d’animaux admirables , est-ce avec Je libre échange? Ils ont prohibé les animaux étrangers; aussi, ont-ils produit les plus belles races de bétail qu’on puisse trouver. Ils voulaient avoir des chevaux : ils n’avaient que ces chevaux du Nord, que tout le monde a pu voir en voyageant sur les plages basses des mers septentrionales, et qu’on peut encore voir en Angleterre dans les établissements qui ne sont pas les mieux pourvus : c’était une race de chevaux grands, longs, efflanqués et sans vigueur. Quel moyen ont-ils employé? Ils avaient vis-à-vis de chez eux, en Normandie , une belle race, droite , grande , bien faite, mais qui manquait un peu d’ardeur. Ils s’en sont emparés, puis ils sont allés chercher des chevaux arabes; et non pas avec le laisser- faire , avec le

laisser-passer, mais avec une activité énergique, ils ont créé la plus belle race de chevaux ; après l’avoir créée, ils ont voulu longtemps la conserver pour eux, et ils frappaient d’un droit tous les animaux étrangers, et ils ne permettaient pas qu’un cheval entier sortît de chez eux !

Ils ont voulu davantage , car il faut aller jusqu’au bout pour vous faire bien connaître ce que c’est que la doctrine du laisser-faire et du laisser-passer ; ils ont voulu avoir chez eux tous les climats; malgré les brumes de leur sol , ils ont voulu avoir toutes les fleurs , tous les végétaux, et ils les ont logés dans d’immenses espaces , sous le fer et sous le verre. Et savez-vous où ce ridicule les a conduits? Il les a conduits au Palais de cristal ! (Mouvement.)

C’est le jardinier du duc de Devonshire, M. Paxton , qui eu a donné l’idée. On ne savait comment loger les magnificences du genre humain, car l’exposition de Londres, c’est l’exposition des magnificences du genre humain, c’est le plus beau spectacle que la civilisation ait jamais présenté! (Marques d’approbation.)

On ne savait comment loger tout cela. Avec la pierre, il aurait fallu trois fois Saint-Pierre de Rome; avec le bois, on n’aurait peut-être pas atteint les proportions nécessaires, et couru en outre les chances de l'incendie. Eh bien , le jardinier du duc de Devonshire a dit aux Anglais : Vous logez sous le

fer el le verre tons les climats, tous les végétaux, toutes les fleurs, vous avez donc de quoi loger les produits magnifiques de l’industrie humaine... — el ce ridicule de vouloir avoir tout chez eux a conduit les Anglais, à quoi? au palais de cristal, que vous admirez avec raison, car c’est une merveille. (Vive approbation.)

Une voix à droite. On l’avait demandé chez nous il y a deux ans.

M. Pecpik. — Oui, c’est une idée française; on avait demandé en France l'exposition universelle.

M. Thiers. — Je ne retiendrai pas longtemps l’Assemblée, mais j’ai besoin encore de quelques développements pour traiter complètement mon sujet. (Parlez! parlez!) Je vous demande pardon de vous occuper si longuement, mais vous n’aurez jamais à approfondir un sujet plus important. Est-ce que c’est avec ce sot principe d’indifférence du laisserfaire, du laisser-jmsser , qu’on parvient à créer une industrie?

Si par exemple vous aviez étudié l'histoire de la soie en France, vous verriez par quel prodige d’activité et de persévérance on est arrivé à créer cette industrie. Les rois de France que Machiavel et Guichardin ont traités d’étourdis, pïfur être allés en Italie... (quand on ne veut pas regarder au plus profond des choses, on les juge quelquefois légèrement, quelque grand esprit que l’on soit)... savez-vous ce

SU K LE RÉGIME COMMERCIAL DK l.A FRANCE. ~i

que ces rois allaient faire en Italie? Ils obéissaient à un instinct profond de la nation, qui voulait aller chercher dans le Midi les produits les plus beaux , produits qu’on était obligé d'acheter à grands frais, de seconde main , et souvent de médiocre qualité. François I" et Henri IV faisaient planter des mûriers dans les jardins royaux, et donnaient des capitaux à ceux qui voulaient en cultiver.

Lorsque plus tard Louis XIV abattait la puissance espagnole , Colbert à côté de lui exécutait des conquêtes plus importantes, il introduisait les draps en France. Est-ce avec celte doctrine du laisser- faire et du laisser-passer qu’il favorisait l’industrie? Non, il appelait les hommes les plus capahles , il leur donnait des terres, de l’argent, des titres de noblesse. Il donnait à Van Robaix la faculté de fabriquer exclusivement dans un espace déterminé, et personne ne pouvait faire du drap à côté de lui à Abbeville.

Quand on voulait enlever les dentelles aux Vénitiens et aux Anglais, on appelait une femme, on lui donnait des ouvriers, de l’argent et des privilèges, pour fabriquer, pendant un temps donné, à l’exclusion de tous autres, de la dentelle.

Quand on voulait prendre les glaces de Venise sous Colbert, on faisait venir des Vénitiens; on leur donnait de l’argent, des terres et des privilèges exclusifs.

Quand on a voulu les poteries de Bernard de

7i DISCOURS

Palissy, et plus tard la porcelaine, c’est en plaçant dans des bâtiments royaux les inventeurs, en leur donnant des moyens de produire aux frais de la royauté, qu’ils produisaient ces belles choses; et sous la révolution et sous l’empire, on condamnait au feu les marchandises anglaises; on arrivait ainsi à se donner, au lieu de 20 millions de coton, 5 à 000 millions.

On se donnait du fer et des machines avec la protection, et non avec le laisser- faire et le laisser-passer, qui est 1’indiUérence, l’inaction, l’impuissance et la sottise... (Vive sensation.)

Les temps sont changés, dit-on ; c’est vrai, ils sont changés, je le sais bien. On ne peut plus employer les mômes moyens, je le reconnais. Je ne viens pas proposer d’employer, par exemple, la noblesse (Hilarité), et cepenJant, attendez...

M. Ch aram aile. — Elle ne se cote pas à la Bourse.

M. Thiers, « la gauche. — Croyez-le bien, je suis aussi démocrate que vous; mais dans ma démocratie, je tâche d’étre un peu philosophe, de voir les hommes tels qu'ils sont, et de ne pas les prendre au sérieux quand ils disent que , parce que les mots ont changé, les choses ont changé aussi. J’ai récompensé avec la croix d'honneur, et je crois que j’ai bien fait, des fabricants qui avaient rendu de grands services à la France. Vous voyez donc que les mots

changent plus que les choses , bien que les choses changent aussi dans une certaine mesure.

Je ne vous conseillerai pas d’aller aujourd’hui douner des capitaux à tel ou tel industriel , on l’a proposé; mais dans notre temps, avancer ou donner des capitaux aux industries, ce serait absurde. Oh! des rois qui étaient proprietaires de tout, qui traitaient la France comme leur jardin, jardin qu’ils cultivaient quelquefois très-bien... (Rires approbatifs.)

M. de La Rochejaqcelein. — Ils l'agrandissaient très-bien.

l ue voi x à gauche : On a chassé le jardinier.

M. Thiers. — Nous avons changé de jardinier, soit! (Nouveaux rires.)

Eh bien , ces rois , quand ils prenaient sur leurs plaisirs, quelquefois sur leurs désordres ou sur des créations insensées, pour faire prospérer l’industrie du drap, l’industrie de la dentelle, l’industrie des glaces, tout le monde les approuvait. Mais cela ne peut plus être. Je ne vous propose donc pas de donner de la noblesse, de donner des capitaux, et moins encore d’édicter des peines terribles, comme on l’a fait quelquefois.

Je ne veux pas qu’on brûle les marchandises étrangères, je ne veux pas même des prohibitions, à moins qu elles ne soient indispensablement nécessaires. Mais ce qui est partout indispensable, ce qu’on fait partout, je vous le prouverai tout à l’heure en

D1SC01J HS

quelques mots, c’est d’intervenir, et d'intervenir en créant aux producteurs un grand intérêt à produire les choses. On peut bien , quand on sert dans les armées, se battre par patriotisme, mais on ne fabrique pas du coton , on ne fabrique pas du fer, on ne fabrique pas du lin par patriotisme : il faut y avoir un intérêt. C’est avec des tarifs qu’on crée un iutérêt à produire les choses, et qu’on parvient alors à les faire naître dans un pays. C’est ainsi que les Anglais ont développé l’industrie chezeux ; c’est ainsi qu’on la développe partout. Sans doute ces tarifs ne doivent pas être éternels, je le reconnais; ils ne doivent pas être excessifs, et c’est pour cela que depuis vingt ans nous discutons les tarifs de douane. Quelquefois la prohibition doit faire place à un droit protecteur élevé , quelquefois un droit protecteur élevé doit faire place à un droit moindre, j’accorde tout cela : mais il faut toujours qu’on crée un grand intérêt à produire les choses, et vous en avez sous les yeux un exemple tout récent. Vous alliez perdre une des plus belles industries, celle du lin. Ce produit s’échappait du pays , et ce n’était pas seulement les fileuses à la main qui allaient le perdre, c’était la France tout entière qui allait perdre 1 00 millions de produit; c’était le sol qui allait perdre une somme de 40 ou 50 millions de francs, en voyant disparaître la culture du lin et du chanvre.

Qu’avez- vous fait? L’empereur avait promis un

million à celui qui trouverait la machine à filer le lin. Le million n'étant plus là , j’ai encouragé M. Scrive, très-habile fabricant de Lille, à se rendre en Angleterre. Il y est allé reprendre la machine de Ph. de Gérard. Il a été obligé de la cacher dans du suif; après des difficultés de toute espèce, il est revenu à Lille. Il avait dépensé une fortune honorablement acquise à construire son établissement. On a été touché de ses efforts; on a vu que cette industrie allait nous échapper : on a accordé 5 p. 100 de protection. Savez-vous ce qu’on a fait ainsi? On a soutenu un peu M. Scrive. Quelques-uns l’ont imité, et comme les uns et les autres restaient dans un état de marasme, on est allé à 10, à 12 p. 100, même contre les Anglais jusqu’à 25; et en quelques années, en trois ou quatre ans, vous êtes arrivés à une production de 100 millions, qui a dédommagé la France delà perte doses fileuses à la main. (Trèsbien ! très-bien !)

Les libre-échangistes... eh! mon Dieu, j’en ai vu beaucoup qui, lorsqu’ils s’apprêtaient à être députés, adoucissaient considérablement leur théorie... (Hilarité) ; j’en connais beaucoup aussi qui, lorsqu’ils auront à toucher aux tarifs, y regarderont de près... Il peut se succéder des gouvernements de telle ou telle forme; tant qu’il y aura de la liberté ici, et que les intérêts seront sérieusement représentés, je ne crains rien ; et si je combats ces théories, ce n’est pas

que je redoute prochainement des résolutions fatales à notre industrie, mais j’ai vu que les théories dangereuses négligées, dédaignées, qu’on laissait imprudemment passer, se changeaient quelquefois en tempêtes. J’ai acquis, depuis quelques années surtout, cette expérience qu'il ne faut pas laisser le mal s’aggraver, qu’il faut le combattre dès l’origine et en face , et que ce n’est qu’en le combattant ainsi qu’on l’arrête. (Très-bien! très-bien!)

Quant à moi, j’ai la conviction que je défends ici la véritable prospérité de mon pays; et si je fais tant d’efforts qui me paraissent inutiles dans les dispositions où je vois l’Assemblée, c’est que je ne les crois pas inutiles au dehors de cette enceinte. (Assentiment.) Il ne faut pas laisser dire que ce qui a porté si haut la grandeur commerciale de notre pays, est une ignoble coalition d’intérêts privés, que la vérité philosophique est contre nous , et qu’il faut pour se conformer à cette vérité renoncer plus ou moins prochainement à toute protection de l’industrie par les tarifs. Non, cela n’est pas, il ne faut pas le laisser dire. (Très-bien! très-bien !)

Maintenant, il faut parler un peu des nations étrangères, de l’Angleterre d’abord, puis après l’Angleterro de l’Amérique et de la Russie : elles le méritent, elles sont bien grandes et elles offrent de précieux exemples à étudier.

L’Angleterre, dit-on, abolit ses tarifs... J’ai rap-

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porté de Londres un volume in-octavo qui est tout plein de tarifs très-élevés, quoique quelques-uns aient été fort abaissés; mais c’est encore un gros livre que le livre des tarifs anglais, je vous en réponds... Messieurs, je ne vous retiendrai pas longtemp . ...

Voix Iris-nombreuses. Parlez! parlez!

M. Tiuers — Parlons donc de cette expérience anglaise, qui a, dit-on, tant réussi, et qui opère de si graudes merveilles. Eh bien, voici ce qu’ont fait les Anglais. Ils étaient les plus forts pour certaines industries, et pour ces industries ils ont songé à braver la concurrence étrangère. C’est ici que vous allez juger de la profonde différence qui existe entre l’industrie anglaise et l’industrie française, genre de comparaison fort utile, fort instructif, qu’on peut faire surtout à Londres, dans le magnifique Palais de cristal où sont étalées les œuvres de toutes les nations. C’est nous qui sommes les premiers inventeurs des expositions; les Anglais, qui souvent profitent de nos inventions et qui en profitent grandement , comme il est permis de profiter des inventions d’autrui , car il n’y a rien de plus beau que la lutte de ces deux grandes nations , aujourd’hui qu’elle est pacifique et loyale , il faut le dire, et qu’elle est accompagnée des meilleurs sentiments des uns pour les autres; les Anglais, dis-je, ont profité de cette idée, ils l’ont grandement appliquée, et ils ont fait

appel au genre humain pour qu’il leur envoyât ses produits.

Eh bien, voyons ce qu’on apprend à Londres, dans le Palais de cristal, sur les deux grands pays, je dirai môme sur les quatre grands pays qui sont en lutte industrielle, car les Russes et les Américains, véritables Hercules au berceau, qui ont fait leurs débuts grandement, méritent de figurer dans cette comparaison. Voyons donc le caractère des industries de ces divers peuples, et le secret de la conduite des uns et des autres.

Savez- vous quel est le caractère vrai de l’industrie anglaise? C’est la spécialité, consistant à fabriquer certains produits avec une supériorité incontestable , et un bon marché que personne ne peut égaler. Elle fait de la houille, du fer, du coton, et même du drap à un prix tel qu’elle ne craint personne. Elle fait à bon marché parce qu’elle fait beaucoup ; ce n’est pas à cause de tel ou tel avantage ou de telle supériorité naturelle , c’est à cause de la quantité môme de ses produits qu’elle fabrique si bien et à si bas prix. Mais la conséquence de cet état de choses, c'est que son marché national, quoique fort vaste, ne pouvait plus suffire au débouché de ses produits. Alors les Anglais ont dit : Que pouvons-nous faire de mieux? C’est de tâcher de solliciter les autres nations par notre exemple à recevoir ces produits spéciaux que nous fabriquons si bien ,

si grandement , à si bon marché. Pour cela , il faut leur faire quelques sacrifices; nos voisins sont trèshabiles dans les industries de luxe; livrons-leur quelques-unes de ces industries , et alors les Anglais nous ont livré les soieries, les toiles peintes, la ganterie. Après avoir fait cela , les fabricants de toiles peintes, notamment M. Cobden, homme très-distingué... très-distingué assurément... grand homme, cela viendra... (On rit.)

M. Cobden, homme d’un incontestable mérite, a dit : Mais, pour procurer des débouchés à ces produits spéciaux que vous fabriquez si bien, vous sacrifiez les fabricants des produits de luxe, dont je suis (car il était fabricant de toiles peintes), vous sacrifiez les toiles peintes, les soieries et beaucoup d’autres produits, soit; mais alors, liberté pour tout le monde!... et dès cet instant, par un sentiment naturel de justice, ceux qui tenaient lu gouvernement, les grands seigneurs du pays, ont été forcés de proclamer la liberté du commerce des céréales. Il a fallu en finir par là. Cependant, après ce grand effort, M. Peel est tombé; il a été remplacé par les • whigs. On a demandé comment avait été aboli l’acte de uavigalion. Oh! je vous déclare qu’on a été bien étonné de voir sortir du portefeuille du libre échange l'abolition de l’acte de navigation. Mais les whigs, qui succédaient à M. Peel, et qui avaient à prouver qu’ils restaient dans ce système du libre échange,

oat cherché quelque chose à réformer à leur tour; ils ont trouvé le fameux acte de navigation de Cromwell qui restait encore debout, et ils l’ont abattu ; et vous verrez bientôt les conséquences.

Voilà donc la succession des idées et des faits en Angleterre! On a dit : Il y a des produits que nous faisons d’une manière remarquable, pour lesquels nous n'avons rien à craindre; ce sont les fers, la houille, les cotons. Eh bien, nous allons livrer quelques produits manufacturés, comme la soie, comme les toiles peintes, pour engager les autres nations à accepter les produits que nous faisons le mieux ; et cela exécuté, on a été entraîné, par un enchaînement inévitable, à accorder la liberté du commerce pour l’agriculture, et puis l’abolition même de l’acte de navigation, pour que tous les intérêts payassent leur tribut au même système.

Quel est le résultat? Il a été jugé très-diversement, et on ne sait pas même encore aujourd’hui quelles seront les dernières résolutions britanniques. Mais, croyez-le bien, je ne veux pas venir ici prévoir l’avenir, l’avenir qui, dans notre siècle, arrive si vile; je ne veux pas dire d’avance qu’une chose sera, qu’une autre ne sera pas : c’est s’exposer à des mécomptes; je ne veux pas me compromettre avec des prophéties, ni commettre à cette tribune des témérités déplacées; je n’en ai jamais commis à la tribune ni ailleurs, je ne le crois pas. Mais en-

fin, quel a été le résultat? Mon Dieu , sur le fer, le coton, la houille, il est nul. Comment voulez-vous qu'il en fût autrement ? Personne ne fait le fer, le coton , la houille à aussi bon marché que les Anglais. Ce n’est pas là, pour le libre échange, un argument qui pût prouver grand’ chose. Ah! pour les soieries, pour les toiles peintes, pour la ganterie, il y a eu un résultat assez sensible. Ainsi pour les soieries, il y a eu une grande souffrance. Mais dans cette industrie, comme dans celles qu’on a exposées à la concurrence exiérieure, le produit inférieur était garanti ou par le bon marché ou par des tarifs, et c’est là le secret de l’expérience anglaise! On a conservé un droit suffisamment protecteur de 1 5 p. 100 sur les soieries inférieures; on en a conservé un de 10 p. 100 sur quelques ouvrages de coton, et quant à celui de 15 p. 100 sur les soieries inférieures, on y a ajouté la faculté pour les agents de recourir au pesage qui, quelquefois, fait monter le droit à plus de 20 p. 100. C’est ainsi que, môme avec le libre échange, les Anglais ont protégé d'un droit qui va quelquefois à 20 p. 100 les produits inférieurs, qui sont les plus considérables.

Grâce à cette combinaison, le produit inférieur, qui est toujours le plus important, à cause de sa quantité, - a été sauvé, et il n’y a eu souffrance que pour le produit de luxe; mais celui-là, môme avec un droit de 30 p. 100, n’en aurait pas couru moins

de chances. Yoici pourquoi : les Anglais sont trop riihes pour être arrêtés par l'élévation des droits; et comme nos soieries de luxe sont les plus belles, on les aurait achetées même avec un droit de 30 p. 100.

Au fond, l'expérience pour les soieries, renfermée dans ces limites, ne pouvait pas donner un grand résultat; mais il y a autre chose qui se prépare. Les Anglais sont très-inquiets, à l'heure qu’il est, de la rivalité des soies unies qui se fabriquent à Eberfeld et à Zurich , et il se pourra, je n’aflirme rien , il se pourra qu’ils soient obligés un jour de relever le tarif des soieries unies.

Pour les toiles de coton, qu’est- il arrivé? Là encore les produits inférieurs se sont trouvés garantis. Les toiles de coton en effet, qui, pour une grande partie, sont des toiles à très-bas prix, avec un tarif de protection de 10 p. 100, se trouvent suflisamraent couvertes (1). Qu’est-ce qu’il y a de découvert? Ce sont les produits supérieurs. Nous faisons à Mulhouse, grâce à ce goût françaisdont je vous parlerai tout à l’heure, des produits admirables, qu’on irait acheter à quelque prix que ce fût, à

(1) J'ai commis ici une erreur, de nulle importance, je crois, dans mon argumentation, mais dont on s'est prévalu contre moi. Le tarif anglais contient la mention d'un droit de 10 four 100 sur certains ouvrages de coton. Ce tarif ne s'applique point aux toiles peintes , je le reconnais. Mais mon raisonnement est-il pour cela moins concluant et moins juste? Pour les produits d'une importance considérable, les Ang'ais te sont exposés h la concurrence, ou rouverts par le bon marché, ou couverts par un tarif qui défendait le gros de leur production. Ils étaient couverts par le bon marché a l'égard des tissus

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moins qu’il n’y eût prohibition absolue. Or, dans tous les cas, les produits similaires, c’est-à-dire les produits fins, auraient eu à souffrir, et l’expérience a montré qu’il n’y avait pas à cela de grands inconvénients.

Ainsi, par exemple, l’Angleterre, qui consomme pour un milliard à 1 ,200 millions de coton, a reçu à peine pour une vingtaine de millions de nos cotons peints de Mulhouse; mais des plus fins, des plus beaux , des plus vantés par la mode. Elle n’a donc exposé que la tête; mais le corps, le fond est demeuré couvert, tandis qu’il ne l’eût pas été chez nous si nous avions tenté une semblable expérience.

Donc, ici, la réforme n’était que d’une médiocre importance, n’avait pas grande conséquence, et les Anglais achetaient, par un mince sacrifice, la chance de voir les autres nations les imiter pour les houilles, les fers et les cotons. Voilà tout le secret de l’expérience. (Très-bien! très-bien!)

Une voix. — La perfide Albion !

M. Tiiiers. — Permettez; les Anglais n’apportent pas ici de perfidie; il serait ridicule d’appeler cela

de coton, par un tarif de 15 pour 100 au moins à l'égard des soieries. Les toiles teintes de Mulhouse à cause du goût qui les distingue, les soir ries façonnées de Lyon à cause de leur rare beauté, seraient entrées quel qu'eût été le tarif. Ils n'ont ainsi exposé, comme je l'ai dit, que la tête de chaque industrie, en garantissant le corps tout entier, et ils se sont donné, moyennant un léger sacrifice, la chance de faire prévaloir dans le monde une liberté commerciale qui devait assurer le placement des immenses produits dont ils sont surchargés.

de la perfidie. Non, ils ont Ircs-bien calculé leurs tarifs, et ils ont vu jusqu'à quel point ils pouvaient accepter le libre échange. Mais où ils n’ont pas eu autant de prudence, c’est pour les céréales. Mais là c’était une question politique, une question de parti, et c’est par la raison politique qu’ils ont été obligés de cédera la coalition qu’ils avaient provoquée.

Aujourd'hui vous entendez dire beaucoup de choses sur l’état de la propriété en Angleterre. Les libre-échangistes do l’autre côté du détroit en prennent leur parti ; ils disent : Les fermiers sont assez riches, les grands propriétaires le sont trop; les uns et les autres souffrent, tant pis pour eux ; ils finiront par trouver quelques dédommagements, et puis, s’ils n'en trouvent pas, ils seront, les uns et les autres, un peu moins riches; le malheur ne sera pas bien grand. J’avoue que je ne puis pas tout à fait raisonner ainsi. L’Angleterre, qui jouit aujourd’hui d’un ordre admirable... et je ne souhaite pas malheur, Dieu m’en préserve, à celte grande nation qui est notre amie au fond; qui, malgré la différence de forme de gouvernement , est une nation vraiment libérale; qui, dans les grands événements dont le monde peut être un jour menacé, sera, si nous ne commettons pas de faute, sera notre alliée; qui aujourd’hui n’éprouve pour nous que les sentiments d’une rivalité loyale et généreuse... les deux tribunes en font foi qui, de moitié avec nous,

tient le flambeau de la civilisation , et le tiendra longtemps avec nons pour le bonheur et le repos du monde.... (Bravo, bravo....) Ah! je suis loin, je le répète, de souhaiter malheur à cette grande nation; ce serait une impiété, une barbarie! Mais crovez-vous que sir Robert Peel ait fait une chose indifférente et de peu de conséquence en élevant cette question des céréales, qui a partagé denx classes profondément, qui les a rendues pour longtemps ennemies, les propriétaires et les fermiers? Les propriétaires, eux, sont plus sages, ils sont plus près de se résigner, quoiqu’ils souffrent cruellement. Et ne croyez pas que ce soit seulement une perte de 10 ou 13 p. 100 dont ils sont frappés. La grande propriété en Angleterre a des charges nombreuses, des charges de toute nature, li y a les cadets, il faut bien faire quelque chose pour eux ; il y a nne sorte de dette publique de famille qui se transmet de génération en génération , et à laquelle il faut faire face : et, en effet, parmi ces grandes maisons qui ont fait la gloire et la grandeur de l’Angleterre, il y en a certaines qn'on a expropriées récemment, pour acquitter des dettes héréditaires qui n’avaient pas toujours une mauvaise origine, et provenaient souvent d’un goAt excessif pour les arts, pour les grandes et magnifiques constructions, pour les créations philanthropiques...

Eh bien , ces familles n’ont peut-être pas la moi-

tié de leurs revenus apparents, et elles sont dans la situation la plus difficile. Ces grandes familles qui , cependant, sont la sauvegarde de la liberté anglaise , car si l’aristocratie anglaise n’existait plus, le lest de ce grand vaisseau disparaîtrait, et le vaisseau sombrerait peut-être... (Rumeurs à gauche. — Approbation à droite.)

Je ne parle pas en aristocrate , messieurs, je parle en observateur des faits. (Mouv ements ensensdivers.)

C’est votre honneur, messieurs , de pouvoir entendre de ma bouche, sans vous trop irriter, ces paroles sur l’aristocratie anglaise; vous vous honorez en les écoutant , et je m’honore en les prononçant. (Très-bien!)

Eh bien, oui, l’aristocratie anglaise est l’auteur de la liberté de l’Angleterre ; je la verrais périr ou s’appauvrir avec un extrême regret , et le peuple anglais en juge comme moi : quand il voit dans les rues de Londres ces beaux équipages, ces magnifiques chevaux , il ne crie pas contre eux , il dit : Cette richesse est la mienne, elle fait mon aisance, à moi. (Nouvelle approbation à droite. — Bruit à gauche.)

Soit, laissons-la. Mais les fermiers, cette bourgeoisie agricole qui cultive la terre, qui y est attachée comme à la glèbe , qui ne peut s’en séparer , que dire de sa situation ?... On dit quelquefois, pour atténuer le mal : Les fermiers ne s’en vont pas , les propriétaires ne les renvoient pas, donc les choses

ne sont pas dans on élat aussi fâcheux qu'on le prétend. Mais on juge mal en jugeant ainsi sur les apparences. Les fermiers ne s’en vont pas, et les propriétaires ne les renvoient pas, parce qu’ils sont liés les uns aux autres par une misère commune. Les fermiers ne trouveraient pas d’autres propriétaires ni les propriétaires d’autres fermiers, ils souffrent tous en commun, attendant on ne sait quelle issue à leurs souffrances. Mais il y a ainsi en présence, d’une part, une classe, celle des fermiers et des propriétaires qui ne peuvent exister avec le prix actuel des blés, et de l’autre, une classe tout aussi nombreuse, celle des industriels qui ne veulent pas renoncer au bas prix du pain qu’on leur a brusquement procuré. Croyez-vous que ce soit là une chose indifférente , et que ce ne soit pas, au contraire, la cause d’une vive et juste inquiétude? Allez en Angleterre , et vous verrez combien il y a là de causes de préoccupation. J’espère que les difficultés se résoudront, je le souhaite pour celte grande nation qui intéresse toute la civilisation; mais ce qui reste une témérité incontestable, c’est d’avoir exposé l’Angleterre à tirer de l’étranger, de l’étranger seul , le tiers de sa consommation.

Pour moi, il n’y a pas d’explication, il n’y a pas d’atténuations à ce résultat. Je conviens que peut-être la hardiesse réussira , que peut-être les Américains, s’ils entrent un jour en lutte, seront battus; mais,

fussent ils battus, ce qni est bien douteux dans l’avenir, fussent-ils battus, il y aura un terrible mécompte pour les Anglais : c’est qu’il arrivera chez eux pour le pain ce qui est arrivé pour le sucre chez toutes les nations , et qu’à la simple déclaration de guerre, par le changement des assurances , ils verront renaître un prix du pain bien supérieur à celui qu’ils n’ont pas voulu supporter, et qui était, en réalité , la moyenne des prix entre la paix et la guerre. Mais enfin, quel qu’en soit le résultat, l’expérience pour l’Angleterre était possible, car elle est une nation spéciale, toisant de certains produits grandement, largement, pouvant les donner aux autres au lieu de les recevoir d’eux , et elle a pu consentir, pour obtenir le placement de ces produits qu’elle fabriquait si bien , le sacrifice de quelques industries de luxe; et une fois entraînée, elle a fait sur le3 céréales une expérience dont aujourd’hui personne ne peut prévoir la fin, mais qui est très-audacieuse, et qu'on ne pourra apprécier qu’avec le temps. Ainsi, supposez une nation dans les mêmes conditions que l’Angleterre, pouvant essayer la même chose sans plus de péril, vous lui diriez, avant de tenter le même essai , d’attendre que le temps eût prononcé! Mais à l’égard d’une nation placée dans des conditions toutes différentes, ne pas même attendre que le temps ait prononcé , c’est , permettez-moi de vous le dire, une double folie!

Maintenant je suis naturellement conduit à vous dire quelques mots de l’industrie française. Savezvous quels sont ses caractères? et leur simple énoncé va vous prouver tout de suite que nous ne pouvons pas faire ce qu’a fait l'Angleterre. Ses caractères, les voici : c’est l’universalité, la perfection, et une certaine cherté relative. Je viens de prononcer le mot perfection , et je ne crains pas de le prononcer, parce que les hommes éclairés qui ont examiné attentivement nos principaux produits ne le trouveront point déplacé. Certes, je ne voudrais pas me couvrir de ridicule aux yeux de l’Europe, en venant afficher un patriotisme qui est puéril quand on peut s’en moquer au delà des frontières. Les caractères de l'industrie française sont, je le répète, l’universalité, la perfection et une certaine cherté relative.

Permettez-moi de bien caractériser ces trois traits.

Universalité! oui, nous faisons de tout, et trèsbien. L’Angleterre fabrique la houille, le coton, le fer avec une grandeur extraordinaire, avec un bon marché merveilleux; mais la soie, elle la fait médiocrement; les draps, elle est bien loin de les faire aussi bien que nous. Enfin, elle n’a pas le vin. Ce n’est pas sa faute. (On rit.) Elle s’est donné de beaux raisins sous verre, mais elle n’a pu se donner du vin. Maintenant comparez-vous à l’Allemagne? L’Allemagne n’a pas de soieries ou elle n’a que des soieries communes; elle fait des draps en Saxe, des

draps remarquables, mais elle ue fait pas de machines comme vous et comme les Anglais; sous ce rapport elle commence seulement ; elle n’a pas vos vins, elle en a quelques-uns sur le Rhin, mais pas comparables à la qualité et à la quantité des vôtres.

L'Italie a des soieries bien inférieures aux vôtres; elle produit de la draperie médiocre. Il en est de même de l'Espagne, car l’Italie et 1 Espagne sont actuellement à peu près dans les mêmes conditions : mais ces pays n’ont pas ce que vous avez; ils ne produisent pas comme vous des cotons fort beaux, beaucoup de houille, beaucoup de fer.

Ainsi , si vous vous comparez aux autres nations, vous avez le complet, toujours le complet. Une nation est toujours pour ainsi dire d'une seule pièce, et en tout semblable à elle-même. M. Cuvier disait, dans son cours d’anatomie comparée : « Donnez-moi un os d’un animal quelconque, et je vous referai l’animal. » On pourrait dire d'une nation : « Donnezmoi un de ses tableaux , un de ses livres ou une de ses étoffes, et je vous referai la nation tout entière.»

En effet, ce caractère d’universalité qui est dans notre littérature, dans nos arts, nous le portons dans l’industrie, nous faisons tout avec une supériorité presque égale. On s’en tire avec nous, parce que notre supériorité blesse quelquefois, on s’en tire en disant : « La France a de l'esprit, elle a du goût. » Messieurs, elle a mieux que cela : le goût est une

grande chose assurément, ce n’est rien moins que le génie des arts; mais la France a une profonde intelligence. Il a fallu , par exemple, dans la construction des machines, économiser le combustible : eh bien , la France a fait des machines à vapeur fixes, qui n’usent par heure et par force de cheval que 2 kilogrammes de charbon, tandis que les machines fixes anglaises en consomment 4.

11 a fallu adapter l’hélice aux bâtiments de guerre, et la placer au-dessous de la ligne de flottaison. C’est la France qui a fait en ce genre les principales découvertes. Seulement les Anglais, qui ont plus de capitaux , les ont mieux appliquées, et sur une plus grande échelle.

La Fiance a donc une profonde intelligence; c’est ce qui m’a charmé à l'exposition de Londres, car j’ai éprouvé à ce spectacle la plus grande joie patriotique que j'aie éprouvée de ma vie. Il y a quarante ans, nos armées nous couvraient de gloire , et cela nous consolait des tristesses de la politique. Aujourd'hui, c’est notre industrie qui nous honore; c’est elle qui nous relève aux yeux de l'Europe, et qui lui fait dire que, malgré nos troubles, nous sommes restés la plus civilisée des nations. (Marques nombreuses d’approbation et applaudissements.)

Oui, nous faisons toutes choses; nos ouvriers si vifs, si bouillants, si ingouvernables, mettez-les dans un atelier, la lime à la main, ils exécutent avec une

perfection, un soin admirables. Et la preuve, c’est que pour les instruments de précision, la grande horlogerie, les instruments d’astronomie, les instruments de navigation, il n’y a que nous de la main de qui on les reçoive avec une parfaite sécurité. Nos ouvriers, qui possèdent une rare intelligence, ont en outre, quand ils travaillent, une patience et un soin qui les rendent l’objet de l’admiration générale.

Ainsi, nous avons le mérite de l’universalité, nous faisons de tout : nous faisons des soieries d’une beauté inimitable; nous faisons les draps reconnus les plus parfaits qu’il y ail en Europe; mais en Allemagne, mais en Suisse, on fait des soieries inférieures, qui sous le rapport du bas prix pourraient être redoutables pour les nôtres. En Saxe, on commence à faire des draps qui , quoique inférieurs aux nôtres, sont déjà beaux , et à cause des laines saxonnes ont un avantage de prix qui rendrait leur concurrence dangereuse.

Nous travaillons admirablement les cotons, surtout pour l’application de la couleur ; nous créons ainsi ces toiles peintes de Mulhouse, dont M. Dollfus voudrait faire une plus grande quantité, au risque de voir diminuer nos filés et nos tissus blancs; ces toiles sont les plus belles, elles sont supérieures à toutes les autres. Mais quand on arrive aux prix, on voit qu’elles sont plus chères à cause de leur perfection môme. Là encore , et sous ce point de vue , nous

pouvons avoir à craindre nos voisins, c’est-à-dire les Anglais.

Nous produisons du blé, et nou6 le produisons aussi bien que l’Angleterre; nous faisons de la farine et nous la faisons mieux que l’Angleterre, puisqu’elle achète toutes nos farines ; et cependant si nos blés sont meilleur marché que ceux d’Angleterre , nous avons là-bas, en Russie, un concurrent qui pourrait les mettre en danger.

Vous voyez donc que nous produisons de tout avec une rare perfection; mais parce que nous produisons de tout, cela nous donne des rivaux partout ; cela fait que , partout , pour chaque chose , nous avons un concurrent contre lequel il faut nous défendre. Nous avons l’universalité, mais, à cause de cette universalité même, nous avons l’obligation de nous défendre partout contre des rivaux qui pourraient nous mettre en péril. Ce sont les Russes pour les blés; ce sont les Suisses et les Allemands pour les soieries; ce sont les Saxons pour la draperie ; ce sont les Anglais pour le coton, le fer et la houille. Cela indique la profonde différence des deux nations anglaise et française. Oui, la nation spéciale, qui fait certains produits en abondance et avec grande supériorité, et qui a besoin de trouver pour eux un placement extérieur, peut sacrifier quelques industries de luxe pour obtenir en échange le placement de ces produits surabondants. Mais celle qui

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fait tout, et qui le fait très-bien, a surtout besoin d’éviter la concurrence; elle devait se réserver son marché; elle se l’est réservé, et il est assez beau, assez vaste pour qu’elle n’ait rien à regretter.

Cependant résulte-t-il de cette situation, laquelle entraîne une certaine cherté relative (car il faut voir la liaison des choses, sous peine de ne les pas comprendre ; l’universalité entraîne la protection, la protection entraîne la cherté) ; résulte-t-il de cette situation que nous ne puissions pas avoir d’exportation? Nullement. Après les Anglais nous avons la plus belle exportation , à cause de la perfection môme de nos produits. Oui , nous vendons cher ; mais nous sommes comme ces marchands qui vendant cher vendent cependant beaucoup plus que leurs voisins qui vendent moins cher, parce qu’ils offrent aux acheteurs de plus belles choses. Les Anglais ont pour 13 à 1,600 millions d'exportations. C’est beaucoup plus que nous. Mais quand on son^e à notre existence maritime, quand on songe que nous u’avonspas l’Inde comme eux, quand on songe que nous n’avons presque plus de colonies, car nos colonies ne sont que très-peu de chose relativement aux colonies anglaises, quand on songe que nous n’avons que 3 millions de tonneaux de navigation, tandis que les Anglais en ont 12 millions, on doit encore trouver remarquable que nous arrivions à une exportation de 1,100 millions, c’est-à-

dire que nous serrions les Anglais de si près. En effet, nous exportons 200 millions de soieries, 60 millions de toiles de coton , 50 millions de draperie, 120 millions de tissus de laine, et quelques centaines de millions en meubles, orfèvrerie, peaux ouvrées , vins recherchés , belles farines , etc. Je ne puis pas faire une énumération complète de toutes nos exportations; mais tous ces produits de luxe qui font l’amour, l’admiration du monde, c’est nous qui les lui donnons.

Voilà notre industrie.

Pour la masse des choses, nous nous réservons notre marché, et il est assez beau pour qu’on ne soit pas trop malheureux de s’y enfermer. Nous trouvons ensuite dans la perfection de nos produits les moyens d’exporter une quantité de marchandises approchant assez près de la masse des exportations anglaises , qui sont les plus grandes du monde.

Maintenant cette cherté nous expose-t-elle (et c’est là le point capital) à rendre la vie de l’ouvrier, la vie du peuple plus chère chez nous? Oh ! à cet égard, voici un document que je déposerai pour que le Moniteur veuille bien l’imprimer comme note à mon discours (1 ). Il serait trop long de vous en rapporter

(1) La livre anglaise pèse 14 onces. C'est un septième de moins que le demi-kilogramme.

Le schelling anglais se compose de 12 pence, lesquels valent 1 fr. 85 c. Donner au penny la valeur de 2 sous de France , c'est donc faire perdre 4 p. 100 de sa valeur à la monnaie anglaise.

tous les détails; mais, voulant pousser à. bout cette grande question de la liberté des échanges, parce que j’en sais toute l'importance pour mon pays, je suis allé dans un grand nombre de boutiques à Londres avec des fabricants , des négociants habiles , de

Le yard correspond à 91 centimètres. 11 faut donc ajouter 10 p. 100 au prix du yard pour avoir le prix du mètre.

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