‹ Discours sur le vaisseau abandonnéChapitre 2 sur 3 · LL 01 LÉ LL D À · texte numérisé non relu

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comme le prétend Charlevoix dans sonhistoire de la Nouvelle- France. Ilne me fut pas difficile, en suivant attentivement le texte du second voyage de Jacques Cartier, tel que nous le donne Lescarbot, de prouver, jusqu’à l’évidence, que ce navigateur Malouin avait réellement passé l’hiver à la rivière Saint-Charles, et non à celle qui porte aujourd’hui le nom de Jacques Cartier ; et je crois que depuis ma dissertation il n’est resté en ce pays aucun doute sur ce sujet. Il est bien vrai qui je n’ai pas cherché l'endroit particulier où Cartier a hiverné, mais mon sujet ne l’exigeait pas alors.

Vers la fin de l'été de l’année 1835, j'appris que quelques messieurs de cette ville avait exploré l'embouchure de la rivière Saint-Charles afin de déterminer positivement l'endroit où Cartier avait hiverné pendant son second voyage en Canada ;je lus l’inscription suivante sur une plaque de cuivre fixée sur une croix de bois. Cette croix est plantée au sud-est de la vaste cour située au devant de l’hôpital de marine de Québec :

‘ Erigée le 15 septembre 1835, en mémoire du débarquement du célèbre navigateur Jacques Cartier, natif de Saint- Malo, le jour de l’exaltation de la sainte Croix, le 14 septembre, À. D. MDXXXV.”

Lorsque je vis cette inscription, jeregrettai de n'avoir pas eu l’occasion de communiquer aux explorateurs du local occupé par les vaisseaux de Jacques Cartier pendant son hivernage à la rivière Saint-Charles, mes idées relatives à cet objet, avint qu’ils eussent fait planter leur croix. Comme c’est moi qui, au sujet du canon de bronze précité, ai tiré cette question de la poussière des bibliothèques, et que j'étais vivement impressionné par l'étude spéciale que j'avais faite du second voyage de Cartier, il me semblait que ce n’était que quelque part au nord-ouest de l’embouchure de la rivière Saint-Charles, vers le nord de la presqu'île sur laquelle est bâti l'Hôpital de Marine et de l’autre côié de cette rivière, que l’on devait fixer ce local. Je ne prétends pas diminuer en aucune manière quelconque le mérite de M. Hamel pour sa découverte des débris de la Petite Hermine, tout au contraire je crois qu’il a bien mérité de la science en général pour toutes les peines qu’il a prises afin de constater l’identité de l’objet de ses recherches archéologiques et particulièrement pour s’être mis en correspondance avec M. le maire de Saint-Malo, dont il a obtenu des renseignements précieux pour nous. Mais

comme je réclame jusqu’à un certain point un droit de paternité ou de priorité d'invention sur cette question, je me flatte que l'on ne prendra pas en mauvaise part la liberté que je me

onne de faire quelques observations fondées sur le texte du journal de Cartier, afin de démontrer que c’est véritablement à l'endroit où l’on a découvert ces restes d’un vaisseau, que Cartier a passé l’hiver de 1535 41536. Lorsque je composai la dissertation précitée, j’avais en ma poseession le second voyage de Cartier, tel qu’on le trouve dans l’histoire de la Nouvelle-France par Lescarbot, mais maintenant je me sers du second voyage de Cartier tel que publié l’année dernière par Ja société Littéraire et Historique de Québec, comme étant la meilléure édition de cet ouvrage que l’on puisse se procuter, à raisons des cartes topographiques, et des notes historiques dont elle est enrichie.

Messieurs, après ces préliminaires, peut-être trop longs et énnuyants, auxquels mon sujet m’a condamné, je sollicite vivement votre attention.Nous dlione examiner quelques faits rapportés par Cartier, et, en quelque manière interroger comme témoinsirrécusables de ces faits, leslieux qui nous ont vu naître et que nous avons jonrnellement sous les yeux. Considérez-vous pendant quelques instants comme des jurés sous serment qui doivent rendre un verdict. Cen'’est que de votre ve conviction que je désire obtenir votre assentiment à l'opinion que je vous émettrai relativement à ces restes du navires en question. L'endroit particulier où nous devons déterminer que Cartier hiverna, se trouve inclus dans tout cet espace qui est borné d’un côté à l’est par une ligne tirée de la pointe

e la Canardière à l’extrémité est de la rue Saint Paul, et de l’autre côté à l’ouest par le sol tel qu’il se montre à découvert

endant les hautes marées du mois de septembre, c’est l’em-

ouchure de la rivière Saint-Charles. Vous connaissez comme moi les vastes grèves qu’elle offre à nos regards pendant le reflux, ou pendant que la mer est basse. Venons aux faits historiques. | |

Le 7 septembre 1535, Cartier part de l’isle aux Coudres pour remonter le fleuve St. Laurent. Il voit 14 îles distantes de la première de sept à huit lieues. Il donne à la plus grande environ dix lieues de long et cinq de large. Il

. mit ses navires à l’ancre entre cette grande île et la terre du t nord.. Ilalla à terre, y débarqua Taiguragny et Domagaya, deux sauvages qu’il avait pris en son premier voyage. Î y

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trouva plusieurs gens du pays qui commençèrent par fuir, mais qui ayant reconnu ces deux sauvages, les accueillirent avec de grandes démonstrations de joie. (Cartier reçut de ces gens du gros mil ou bled d’Inde, des anguilles et autres poissons en présent, et en retour il leur donna quelques bagatelles dont ils parurent fort contents.

Le lendemain, 8 septembre, Donnacona chef ou Agouhanna de Stadaconé, vint avec douze barques ou canots, accompagné de plusieurs gens au devant des navires de Cartier. Donnacona fit retirer dix de ses barques, et se rendit à bord des navires, avec deux seulement et les hommes qu’elles contenaient. Je n'ai pas le temps de raconter toutes les politesses que l’on se fit des deux côtés et le collation de pain et de vin que Cartier présenta au chef de Stadaconé et à ses gens, et comment on se laissa réciproquement satisfait. Dès que Donnacona fut parti avec ses barques, Cartier fit apprêter les siennes pour remonter le fleuve avec le flot afin de chercher, dit-il, “ hâble et lieu de sauveté pour mettre les navires ; ‘et fusmes outre le dit fleuve environ dix lieues, cotoyans “Ja dite isle, et au bout d’icelle trouvasmes un affourc d’eau ‘€ for beau et plaisant, auquel lieu y a une petite rivière, et “ hâble de barre marinant de deux à trois brasses, que troufi vasmes lieu à nous propices pour mettre nos navires à sau-

‘ veté.

Faisons ici quelques remarques. Cartier vient de nous dire qu’il alla avec le flot, ou la marée montante, environ dix lieues cotoyant la grande île, que par la suite il nomme l’île de Bacchus, et que nous nommons maintenant l’île d'Orléans ; et, quelques pages après, il donne douze lieues de longueur à cette île : de quelque manière qu’il compte ses lieues, il les fait certainement trop courtes ; car il est constant, si l’on veut s'en rapporter à la description topographique du Bas Canada, par M. Bouchette, que l’île d'Orléans a environ vingt milles de longueur, ou sept lieues moins un tiers. Lescarbot, dans une note en marge du second voyage de Cartier, dit que Adble de barre signifie un hâvre qui assèche de basse mer. Cet écrivain ne nons donne pas de définition du mot affourc ou affourg. Quant à moi, l’homonimie me dit que par ce mot l’on entendait du temps de Cartier ce que nous entendons, de nos jours, par celui de fourche : ce qui correspond parfaitement à la fourche d’eau que présentent à la vue le hâvre de la rivière St. Charles et le fleuve St. Laurent, entre Qué-

bec et la pointe. Lévi, lorsque l’on entre, à haute mer, dans le bassin de Québec, par le chenal du nord de l’Ile d’Orléans.

Après cette exploration, Cartier retourne à ses navires rt de là avec ses barques, il alla visiter la grande île, dont nous venons de parler. Il en admira les arbres, et surtout ses belles vignes, à raison desquelles il la nomma l'Isle de Bacchus. Tout le monde sait quec’est aujourd’hui l’Isle d’'Orléans.

Le 13 du même mois, Cartier part avec ses navires pour se rendre au hâvre qu'il avait visité ; il y arrive le lendemain, et il nomme ce lieu Sainte-Croix, parceque ce jour était la f8te de l’exaltation de la Sainte-Croix ; et la suite de son journal constate qu’il donna le même nom à la rivière que nous nommons aujourd’hui St. Charles.

Le 15 sept, Cartier accompagné de plusieurs de ses gens, alla à terre pour faire planter des balises et merches (ou marques), ‘‘ auquel lieu, dit Cartier, nous trouvasme entre autres les dits Donnacona, nos deux hommes, et leur bande, etse rendirent au devant de nous grand nombre de gens du pays, et les quels se tinrent à part sous une pointe de terre qui est sur le bord du dit fleuve, sans qu'aucun d’eux vint environ nous, comme les autres qui étaient de leur bande faisaient. Et après que le dit capitaine fut averti qu’ils y étaient, commanda à partie de ses gens d’aller avec lui, et furent vers eux sous la dite pointe, et trouvèrent le dit Donnacona, Taiguragny, Domagaya, et autres. Et après s’être entre salués, s’avança le dit Taiguragny de parler, et ditau capitaine que Je dit Seigneur Donnacona était marri dont le dit capitaine et ses gens, portaient tant de bâtons de guerre, parce que de leur part n’en portaient nuls, à quoi répondit le dit capitaine, que pour sa marrison (son déplaisir) ne laisserait à le porter, et que c'était la coutume de France, et qu’il le savait bien. Mais pour toutes ces paroles ne laissèrent le dit capitaine et Donnacona de faire grande chère ensemble ; et lors apperçusmes quetout ce que disait le dit Taguragny ne venait que de luÿet de son compagnon; car avant de partir du dit lien, firent une assurance le dit capitaine et Seigneur de sorte merveilleuse. Car tout le peuple du dit Donnacona ensemblement jettèrent et firent trois cris à plaine voix que c'était chose horrible à ouir, et à tant prirent con-

gé les uns des autres, ct nous retirasmes à bord pour icelui our.

‘“ Le lendemain, seize du dit mois nous mismes nos deux plus grands navires dedans le dit hâble et rivière, où il y a de pleine mer trois brasses, et de basse eau demie brasse, et fut laissé le gallion dedans la rade pour mener à Hochelaga.”’ Les mots qui suivent disent positivement que ces deux navires furent mis à sec. Ces deux grands navires, étaient la Grande Hermine, d’environ 120 tonneaux, la Petite Hermine, d'environ soixante, et ce gallion était l’Emérillon du port d'environ 40 tonneaux, Comme mon objet est de déterminer le lieu particulier de l’emhouchure de la rivière St. Charles où hiverna Cartier, je vais rassembler toutes les circonstances qui peuvent éclaicir ce point, Ce que j'ai dit jusqu’à présent est tiré du premier chapitre et du second de son second voyage en Amérique. Dans le 13e chapitre, Cartier après avoir raconté son voyage d’'Hochelaga et diverses autres circonstances, parle encore de l’Isle de Bacchus, de la terre double et de bonne hauteur de Stadaconé, que tout le monde sait être ce que nous appelons maintenant la ville de Québec ; “ sous laquelle haute terre, dit-il, vers le nord est la rivière et hâble de Sainte Croix : auquel lieu avons été depuis le quinzième jours de septembre er sixième jour de mai mil cinq cent trente-six : auquel lieu les navires demeurèrent à sec.”

Avant que Cartier eut mis ses deux vaisseaux à sec, le 16 septembre, il devait en avoir jeté les ancres dès le 14, jour de son arrivée, ÆEn quel endroit étaient-ils à l’ancre ? nous ne RTE que de ses deux plus grands vaisseaux, car il avait

aissé l’Emérillon dans la rade.

Lescarbot dit que l’objet de Cartier était de continuer les découvertes de Vérazani, dans le dessein de fonder des colonies en Amérique. Cedernier avait péri dix ans précédemment dans des lieux inconnus ; et des bruits couraient que les sauvages l'avaient dévoré. Cartier devait donc être très circonspect. Dans ce qui s’est passé le 15 septembre au sujet des‘armes que portaient les français, nous avons pu appercevoir des semences de défiances mutuelles entre ceux-ci et les sauvages, et le récit du second voyage de Cartier, décèle ses appréhensions continuelles. L'histoire nous apprend que du temps de Cartier Stadaconé était beaucoup plus peuplé que du temps de Champlain qui vint se loger à Fhdroit de Qué-

bec, où est maintenant le marché de la Basse-ville. Ce dernier dit dansses voyages que les sauvages de cet endroit craignaient tant leurs ennemis qu’ils en perdaient le sommeil. C’était l’effet des guerres survenues depuisce voyage de Cartier, entre les sauvages du. Canada etles Iroquois. Je présume que telles furent les raisons qui déterminèrent ce navigateur à se placer vers le nord du hâvre de Ste. Croix. Si nous prenons à la rigueur les expressions de Cartier pour désigner le lieu situé vers le nord de Stadocané, où il hiverna, nous dirons que ce fut à l'endroit où la rivière Sainte-Croix, que nons nommons actuellement St. Charles, se jète dans le havre ou embouchure de cette rivière ; plus haut ce serait purement la rivière Sainte. Croix. plus bas ce serait purement le hâvre ou embouchure de cette rivière, au lieu que le texte dit la rivière ct Hable de Sainte Croix, et plus bas vers l’est il aurait été hors de la portée d’un jet de pierre, circonstance dont nous allons bientôt voir l’importance.

Rappelons nous que les deux grands navires de Cartier étaient à l’ancre le 15 de sept. et que ce jour là Cartier alla à terre pour planter des balises et des marques, et qu’il rencontra sur une pointede terre Donnacona, Taiguragny, Domagaya et autres sauvages venant de Stadaconé, et qu’à cette pointe se firent ces trois grands cris dont nous venons de parler sous cette date. Dans quelle partie de l'embouchure de la rivière St. Charles, telle que nons l’avons décrite au commencement de ce discours, placerons nous cette pointe de terre ? Messieurs réfléchissez y bien, et dites-moi s’il est possible de la placer ailleurs qu’à l'extrémité septentrionale de la péninsule ou langue de terre sur laquelle est maintenant l’hopital de marine. Ainsi nous pouvons dire que les deux grands navires de Cartier étaient à l’ancre au nord de cette pointe de terre; et dans le fait il n’y a point d'autre pointe de terre dans cette embouchure,

Mais est-ce sur l’extremité nord de cette langue ou pointe de terre, que les navires de Jacques Cartier furent mis à sec, ou de l’autre coté de l’eau, c’ést à dire sur la rive nord de la rivière Saint-Charles, vis-à-vis-de cette pointe de terre ? Le journal de Cartier va répondre à cette question-là. Notre navigateur désirait emmener avec lui Taiguragny, à Hochelaga, célèbre village placé à peu près où est maintenant la ville de Montréal. Ce sauvage avait promis d’y aller; mais ensuite, pour s’excuser, il disait à Cartier que Donnacona ne le

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