I. Tout à plat, absolument, complètement
sorte, et qu'il se sentoit autant qu'eux; et pour ce îl ne suivit point Monsieur son maistre. Au retour, Montsalés sceut cecy, qui estoit haut à la main et bravasche; et, ayant un matin rencontré, dans la place de Bayonne, Lignerolles, ainsy qu'il alloit au lever de son maistre, l'accoste, et d'abord luy demande : « Lignerolles, avezvous dict telle parolle ? (qui est ce que j'ay dict cy-devant). — Ouy, respondit Lignerolles ; ce que j'ay dict, jamais je ne le desavoue. — Ah I mort-Dieu, dit Montsalés, ne faites jamais comparaison de moy. » Lignerolles réplique : a Quand j'en feray, je penséray vous faire autant d'honneur comme possible à moy de tort. — Ah ! mort-Dieu, réplique Montsalés, vous avez suivy BueiU (Ce Bueil estoit ce brave bastard de Sancerre, dont j'ay parlé cy-devant.) — C'en est Tune de mes gloires, respondit Lignerolles, car j'ay suivy un brave et vaillant capitaine en de belles advantures de guerre, où j'ay bien servy mon roy et appris beaucoup de luy. J'en ay, avant luy, suivy d'autres en Piedmont de moindre qualité que luy, mais pourtant braves et bons capitaines, portant l'harquebuse et la picque soubs leur charge, dont je m^en sens treshonnoré. Je ne sçay qui vous avez suivy en vos jeunes guerres. — Ah ! mort-Dieu, dit encor Montsalés, j'ay des qualités que vous n*avez pas (car il avoit l'Ordre et la compaignie de gens-d'armes de M. d'Annebaut, qui mourut à la battaille de Dreux). — Si vous les avez, respondit Lignerolles, gardez-les bien : elles vous font bien besoing. Quant à moy, je n'en perds que l'attente d'en avoir autant, car je les mérite fort bien. Il n'y a qu'un an ou deux que vous estiez guydon de monsieur le mareschal de Sainct- André, et moy de M. de Nemours, et le suis çncor ; dont
je m*en sens autant honnoré que vous pensez estre de vos grades ; et, si la faveur vous a gaigné le temps, il ne me peut guieres tarder. » (Comme de vray cela luy arriva, car il eut toutes ces charges.) Force autres choses se dirent-ils, mais voylà les principales : si que je croy qu'ils se fussent battus, sans que nous arrivasmes, le baron de Vantenat et moy, qui allions au lever du roy, et les en gardasmes, bien qu'il fust esté faict un bandon < gênerai et rigoureux sur la vie de ne mettre la main à l'espée, à cause de l'honnorable assemblée. Le roy sceut le tout, qui commanda à monsieur le connestable de les accorder, lequel trouva, à ce qu'ouys dire, que LigneroUes avoit fort bien desmeslé ses comparaisons, et en homme qui sçavoit dire et faire.
11 y eut puis après le sieur d'Autefort l'aisné, qui voulut avoir aussy sa revanche à son tour, lequel avoit esté faict chevallier de l'Ordre, de frais, à Toulouse. Par quoy il envoya appeller LigneroUes hors la ville par M. de La Gastine, tres-brave gentilhomme, lieutenant de M. de Longueville. A quoy ne faillit LigneroUes, ayant pour son second Nanzay, despuis capitaine des gardes. S'estans accostés, ils se retirèrent à part, et les seconds à part aussy. On ne sçait qu'ils dirent, si-non qu'on les vit despartir sans se battre, et quasy comme amys, dont plusieurs en murmurèrent : car ces appels ne se doibvent jamais desparlir sans en venir aux mains; et falloit, comme j'ay dict, vaincre ou mourir, ainsy que la coustume à Naples y estoit formelle, et s'est fort practiquée.
I . Bandon, pour abandon : bien qu'on eût renoncé à meUre Tépée à la main.
Du règne de nostre dernier roy Henry II, fut faîct un combat à Paris, en Tisle de Louviers, entre M. de Sourdiac, dict le jeune Chasteauneuf, de la maison de Rieux en Bretaigne, et M. de La Chesnaye-Lailler ', du pays d'Anjou, oncle de la femme dudict sieur de Sourdiac, de la maison du Bourg-rEvesque, que ledict sieur de Sourdiac avoit nouvellement espousée. Se doutant de quelques propos que je ne diray point, que pretendoit ledict sieur de Sourdiac de La Chesnaye avoir dict, pour cela l'envoya appeller en ladicte isie ; où estant, ledict sieur de Sourdiac luy demanda s'il avoit dict tels propos. L'autre luy respondit que, sur la foy de gentilhomme et d'homme de bien, il ne les avoit jamais dicts. « Je suis doncques content, répliqua le sieur de Sourdiac. — Non pas moy, répliqua l'autre, car, puisque vous m'avez donné la peine de venir icy, je me veux battre. Et que diront de nous tant de gens assemblés d'un costé et d'autre, deçà et delà de l'eau, d'estre icy venus pour parler, et non pour se. battre? Il y yroit trop de nostre honneur : çà, battons-nous. » Eux, s'estans doncques mis en présence avecques l'espée et la dague, se tirèrent force coups avant se blesser. Aucuns disoient que ledict sieur de Sourdiac estoit armé, et mesmes qu'aucuns ouyrent ledict La Chesnaye cryer haut : « Ah ! paillard, tu es armé * », ainsy qu'il l'avoit tasté d'un grand coup qu'il luy avoit tiré au corps. « Ah ! je t'auray bien autrement. » Et se mit à luy tyrer à la teste et à la gorge, à laquelle il luy donna un grand coup à costé, qui ne faillit rien qu'il ne luy coupast le sifRet; dont ledict
I. C'est de La Chesnaye-Raillé, et non Lailler. 3. Armé, c'est-à-dire cuirassé.
Sourdiac ne s'estonna nullement ; ains, redoublant son courage, luy tira une grande estoquade au corps, et le tua. De dire qu'il fust armé, je ne le puis croire, car je l'ai tousjours cognu brave et vaillant, les armes bien en la main, et l'honneur en recommandation pour faire telle supercherie. Et bien luy servit de bien faire et bien parer les coups : car ledict sieur de Sourdiac^ qui estoit mon grand amy, me le conta quelque temps après ce combat, me jurant n'avoir jamais veu un si brave et vaillant et rude homme que celuy-là ; comme de vray il Tavoit bien monstre en plusieurs guerres de Piedmont et de France, et estimé fort mauvais garçon. Encorle monstra-il en ce combat : car il avoit quatre-vingts ans ' lorsqu'il y vint, et mourut. Ainsy à belle vie belle mort, qu'il faut fort estimer, et sur-tout aussy son brave cœur et son ambition de n'estre voulu partir de la place assignée sans se battre, et ne s'amuser trop à parler; comme de vray c'est une grande honte, quand on vient là, de s'en retourner sans venir aux mains, et de se contenter en satisfaction de parolles.
Certes , quand on est en un logis du roy, ou une campaigne, qu'une armée, une cour marche, ou en d'autres lieux, l'on se peut esclaircir du différend par parolles comme l'on veut; mais, quand on est une fois entré dans le camp où vous estes appelle, c'est une chose peu noble que de venir aux parolles et laisser les armes à part. Je m'en rapporte aux grands capitaines.
Et, pour tourner encor au discours de MM. de Mont-
1 . 11 y a bien quatre-vingts dans le texte de Brantôme, mais ce doit être une erreur.
salës et Lignerolles, ils furent en leur temps braves gentilshommes. L'un fut tué à la battaille de Jarnac, et l'autre fut assassiné à Bourgueil en Anjou, la cour y estant, par sept ou huict braves et vaillans gentilshommes, qui furent le jeune Vilieclair, dict La Guerche , principal querellant , accompaigné du comte Montafîer, du comte Charles de Manffol , de Sainct-Jehan L'Orge ', et autres; lesquels tous quasy finirent de mesmes façon (que je dirois bien, mais cela seroit trop long), et tous tués, jusques au grand qui en fut autheur et fauteur^. En quoy doit-on bien prendre garde quand on tue un homme mal à propos en supercherie et advantage : car guieres n'a-on veu de tels meurtres et de telle sorte qu'ils n'ayent esté vengés de bille pareille, par la permission de Dieu, lequel nous a donné une espée au costé pour en user, et non pour en abuser. Il est doncques meilleur et plus juste de desmesler ses querelles par beaux appels et honnorables combats que par ces assassinats. £t qui sera l'homme, tant religieux et cérémonieux soit-il , qui voudra peser l'un et l'autre , ne trouve qu'un mesfaict n'est si grand que l'autre? Je desbattis un jour ceste dispute à un grand personnage théologien, qui certainement m'advoua que Dieu estoit grandement offensé en tous les deux mesfaicts; mais un assassinat,