‹ Discours sur les duels de BrantômeChapitre 117 sur 143 · SOI DISCOURS · texte numérisé non relu

SOI DISCOURS

d*Armaignac vers Paris, où il fit très-bien sa charge, et tres-valeureusement, ainsj que nos histoires le nous manifestent.

De mesmes aussy il arriva, au commancement de ceste guerre de la Ligue, que le roy de Navarre fit quelque certaine déclaration, en laquelle il desiroit, luy et le prince de Condé, son cousin, se battre contre M. de Guyse et M. du Mayne, frères. Le roy ne le voulut; mais ne faut doubler que les uns ny les autres n'eussent nullement refusé le combat : auquel, s'ils fussent venus, se fussent bien battus, car ils estoient quatre braves princes et vaillans combattans.

Il fut un bruit sourd à la cour, du règne du roy François II, que le roy de Navarre , mal content de quoy il ne tenoit le rang prés la personne du roy, comme il luy appartenoit, vouloit en faire de mesmes et présenter le combat à M. de Guyse, et prenoit pour son second monsieur le prince de Condé, qui , dés la journée d'Amboise, en vouloit à M. de Guyse : nos histoires en disent le subject. M. de Guyse estoit tout prest de l'accepter (je sçay bien ce que j'en ouys dire à un grand), et avoit pris pour second monsieur le grand prieur de France, son jeune frère, tresbrave et vaillant prince, dont j'en parle ailleurs. Le choix n'en estoit point mauvais parmy ses autres frères. Il faut présumer que ces quatre vaillans champions, entrans dans le camp, eussent rendu un combat tres-furieux. Les choses n'allèrent point plus advant, pour les raisons que je dirois bien.

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Sur quoy je feray encor ceste petite disgression, que, lors dudict règne du roy François II, vinrent à la cour, à Sai net-Germain, la plus grande part de ses grands capitaines et chevalliers de son royaume^ par son mandement, pour adviser aux affaires de son royaume, qui commançoit à se troubler. Parmy eux se trouva M. de Montluc, lequel, un jour entretenant à sa façon bravasche et libre M. de Guyse, vint à tumber sur le roy de Navarre, et luy dire comme il Tavoit veu à Nerac, et, l'ayant trouvé fort mal content de luy de quoy il tenoit le rang prés Sa Majesté qu'il debvoit tenir, il luy avoit dict qu'il luy debvoit faire entendre son mescontentement, et le faire plustost appeler sur ce différend, et le vuyder de sa personne à la sienne, et qu'il n'y avoit meilleur expédient que celuy-là, et qu'il s'asseuroit tant de la valeur de M. de Guyse qu'il ne refuseroit ce party. A quoy M. de Guyse tout froidement respondit : a Montluc, les parolles que vous me dites, me les dites-vous de la part du roy de Navarre qu'il vous en ait donné charge, ou de vous-mesme qu'ayez entrepris de les dire ?» M. de Montluc luy respondit : « Monsieur, je ne les dis que de moy-mesme, parce que je voy que le royaume s'en va brouillé fort par vos particulières divisions, et que je m'asseure tant de vostre valeur que, ledict roy vous offrant ce beau party, vous ne le refuserez point ; et par ainsy le royaume demeurera en paix par la mort de Tun ou de l'autre, ou de tous deux. — Vraiment! Montluc, à ce que je voy, respondit M. de Guyse tout en collere froide, vous estes devenu fort politique despuis que ne VQus ay veu. Je suis d'advis que le roy vous fasse son chancellier, et si vous estes un beau faiseur de combats. Il vous semble que vous estes encor en vostre Piedmont,

parmj vos gens de pied, où vous les faisiez battre comme il vous plaisoit, et comme la quinte vous en prenoit. Le roy de Navarre et moy, nous ne sommes point de vostre gibier; cherchez-en d'autre ailleurs. Le roy de Navarre et moy, nous nous cognoissons il y a long-temps. Je le tiens pour un des braves et vaillans princes du monde. Il sçayt bien aussy ce que je sçay faire. Lorsqu'il me fera entendre de ses nouvelles, je iuy feray aussy tost sçavoir des miennes. Allez, souciez-vous de vos affaires, et non des nostres. » Qui fut fort estonné, ce fut M. de Montluc, et à belles excuses, qui au bout de quelque temps furent receues, car M. de Guyse Taimoit fort, comme il iuy .monstra despuis en plusieurs endroits que je dis en sa vie. J'appris ce conte de bon lieu, le lendemain, que l'on voyoit M. de Montluc fort estonné, et point braver comme auparavant : car M. de Guyse , outre qu'il gouvernoit tout lors et estoit en très-grande faveur, il avoit de quoy par sa valeur pour estonner un homme. Voilà comme il ne faut pas se mesler légèrement des querelles et discordes des grands.

Nous tinmes aussy à la cour qu'après la prison de mondict sieur le prince de Condé à Orléans, et sur son innocence, il voulut quereller mondict sieur de Guyse et l'appeller; mais cela fut accordé par la sagesse de la reyne mère, qui fit là un grand coup, car il y eust eu là de grandes brouilleries. J'en parle ailleurs.

Nous lisons dans V Histoire de Naples ' et ailleurs comment ce brave Charles I, roy de Naples et de Sicille, et Alfonse, roy d'Arragon, eurent entr'eux grande querelle

l. Cest VHistoire de Naples de Collenuccio.

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pour le royaume de Stcille ; et , pour ce , s'assignèrent le combat , par le consentement des deux parties et ordonnance du pape, devant Bourdeaux, estant pour lors au roy d'Angleterre, duquel il voulut estre juge, et leur permit. Charles, courageux François, ne faillit, dans le temps assigné, ayant traversé toute l'Italie et la France avecques toutes les conditions et trouppes de gens ordonnés par le juge, de se trouver de bon matin au jour qu'il falloit, et là attendre son enoemy le matin jusqu'au soir; et, voyant qu'il ne venoit point, et se faisoit tard^ ny sçachant nouvelles autres de son ennemy, ayant envoyé de toutes parts, il s'en alla, et reprint son chemin par où il estoit venu. Mais Alfonse, qui estoit un fin et caut Espaignol , a voit fait dresser des postes, et mettre des chevaux de relais et frais, si secrettement que nul n'en sceut rien ny s'en apperceut; prit la poste, fit si grande diligence et si à propos qu'il arrive précisément une heure devant soleil couché (estant lors aux plus grands jours d'esté), et entre dans le camp; et, n'y trouvant point son ennemy, y brave et piaffe dedans à la mode espaignolle, prend acte de sa diligence et son deb« voir, laisse coucher le soleil, et puis s'en retourne comme il estoit venu : ce qui ne fut trouvé guieres beau pourtant d'aucuns. Et d'autres disent qu'il avoit observé les loix du duel et avoit comparu à propos, et sans avoir laissé couler et perdre le temps, ny coucher le soleil , ny venir la nuict: à quoy les duellistes le temps passé prenoient fort esgard, et y poinctilloient fort ^

I . Il fuft esté bien trompé si Charles n'eost bougé de la place, comme il debroit. (Note de Brantôme.)

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Il se lit aussi dans f Histoire de Naples que Robert, petit-fils de ce roj Charles I, estant assiégé dans Gennes par Frédéric Marje, viscomte de Milan, ce Marye appella Robert au combat de seul à seul ; mais Robert, encor qu'il fust très- vaillant, le refusa, parce que leurs dignités n'estoient pareilles, car Robert estoit roy de Naples. Dont sur ce il j a de belles disputes, que possible ailleurs nous déduirons, ne servans rien à nostre propos pour ce coup, sinon pour monstrer le combat de grand à grand.

Ce mesme roy Robert fut aussy une autre fois appelle et desfié par Frédéric, roy de Sicille, lequel Teust aussy tost pris au mot, puisqu'il estoit son pareil, et roy comme luy, sans que le pape Jehan, indigné de ce desfy, excommunia ledict Frédéric ; et, pour ce, ledict Robert en eut les mains liées : car, à ce que disent les docteurs ecclesias* tiques, il y va de Tame de se battre, voyre de parler et conférer, avecques un excommunié ; en quoy certes ledict pape trouva cest expédient meilleur, pour ne venir là dans le camp, que ne fut celuy du combat permis entre le roy Charles I, roy de Naples, et le roy d'Arragon, devant Bourdeaux, comme j'ay dict. Faut noter en cestuy-cy que, si le pape Jehan fit contre l'ame dudict Frédéric pour l'avoir excommunié, il fit bien autant pour sa vie : car ledict roy Robert estoit tres-brave et vaillant, comme il l'avoit monstre en plusieurs beaux exploicts, et que de frais il ne faisoit que de venir soustenir le siège de Gennes, où, l'espace de sept à huict mois durant, y estant enfermé, tous les jours se rendoit sur les murailles en personne, l'espée au poing, et là combattoit ordinairement vaillamment à repousser les ennemys ; dont despuis estant sorty, prit terre à Savonne, et les desfît. Tant y a qu'il eust pu faire

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belle peur à ce Frédéric s'ils se fussent affrontés, outre qu'il estoit un tres-homme de bien et de dévotion, et que Dieu fust esté pour luy. De plus, il estoit du noble sang de France, qui ne mentit jamais en telles bonnes occasions. C'est ce brave Robert qui fut grand-pere de ceste brave et belle reyne Jehanne I, la merveille de son temps en toutes choses. J'en parle en son discours que j'ay faict d'elle.

Voylà aucuns dcsfîs qui se sont veus et présentés de grand à grand le temps jadis, et ainsj aussj que nous en avons un assez frais, au temps de nos pères, du grand roy François et de l'empereur Charles, lesquels, après s'estre longuement outragés de parolles et de desmentis par he« rauts et cartels, se desfierentau combat ; mais ils n'y purent jamais parvenir, pour la difficulté et controverse qu'ils eurent du lieu et des armes. L'empereur Charles, disent nos histoires et nos pères, disoit à soy appartenir l'eslection du lieu, comme se disant provoquant et assaillant ; et, pour ce, en pleine assemblée du pape, de son sainct collège et de force ambassadeurs, mesmes de ceux du roy, en voyant une grande difficulté du lieu, dit qu'il n*y avoit rien de meilleur que se battre dans une isle, ou dans un bateau de grande rivière, ou sur un pont, avecques espée et dague, ou la cappe. Par ces mots il monstroit tout à coup avoir eslcction de lieu et d'armes. Enfin c'estoit un maistre homme. Le roy, voulant garder son advantage en Teslection d'armes, qui les devoit fournir comme provoqué et deffendeur, vouloit combattre à cheval, armé (en grand roy et prince) de toutes pièces, avecques une bonne lance et une bonne espée, bien qu'il ne fust jamais bien arresté du lieu du camp. Voylà pourquoi il ne voulut jamais re-

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cepvoir ny ouyr Theraut de l'empereur qu'il ne lui eust apporté le lieu et la seureté du camp pour, se battre : ce qu'il ne fit. Ne fut aussy non plus accordé des armes que l'empereur avoit dit avecques l'espée et dague ; disant le Toy que c'estoient armes trop communes et peu usitées parmy les grands roys, qui vont à leurs combats, rencontres et battailleSy tousjours sur un bon cheval, et biea armés, non point en petits piétons, soldats et espadassins, tous désarmés, desquels l'acte estoit combattre en telles armes et façons. En cela il parloit selon l'usance des anciens duellistes, comme j^ay dict cy-devant, qui vouloient que le corps fust couvert; autrement c'estoit se battre en bestes bruttes. L'empereur repliquoit qu'ils ne se pouvoient combattre de plus belles et nobles armes que de Pespée, qu'ordinairement on portoit au costé, pour une marque tres-insigne de noblesse et valeur, et comme pour une fidelle et ordinaire compaigne en paix et en guerre, qui de temps immémorial avoit esté inventée, portée, usitée et employée de tant de grands empereurs, roys, princes, capitaines et vaillans hommes, par laquelle ils avoient faict de si beaux exploicts. Enfin, sur ces discordances, leur combat ne se fit point.

Le plus beau et meilleur fust esté, sans tant controverser, comme dit une fois en Sicille un vieux capitaine espaignol sur ces discours, qu'ils se fussent battus au beau mitan de leurs armées assemblées pour donner battaille générale, et, sur ce poinct, leur commander faire alte et ne bouger sur la vie, et tous deux se desfier à la teste de leurs dictes armées, comme firent i£neas et Turnus, y comparoistre armés de mesmes armes desquelles ils debvoient combattre en gênerai, et là décider leur différend ensem-

ble, avecqnes conditions pourtant que qui seroii Yainqueur, ou vaincuy n'en seroit autre chose ; et les deux armées se retireroient avecques cela, sans s'entredemander rien, nj venir plus avant; et que jamab (me dit cest Espaignol] n'y fît si beau, nj se présenta plus belle occasion qu'au voyage de Provence', qu'il n'y avoit pas deux ou trois mois que l'empereur avoit tant bravé à Rome, et ne demandoit que se battre, comme j'ay dict ; mais tant s'en faut qu'ils vinssent là, que le roy ne voulut conduire son armée, et la donna à monsieur le grand-maistre ' en Avignon, et luy se tint à Valence cependant. A quoy je repliquay que le roy, tout aussy tost qu'il sceut le bandon 3 gênerai que Tempe* reur avoit faict d'amasser vivres à cbascun pour huict jours, cuydant que ce fust pour venir assaillir son camp, aussy tost s'y vint rendre pour donner battaille, et possible pour se battre main à main contre luy; si que l'empereur ne s'en fust pas mieux trouvé : car le roy avoit faict d'autres expertises d'armes, sans s'espargner ny estre espargné nullement, aux battailles de Marignan et de Pavie, tant signalées ; ce que n' avoit faict l'empereur encor. Ce qu'il m'advoua, et, pour conclusion, il ne me sceut que respondre que son maistre estoit encore jeune, et qu'avecques le temps il pourroit faire d'aussy beaux miracles de sa main que le roy, qui estoit beaucoup plus vieux que luy.

Il fust esté bien aussy bon, sans venir au sang, que ces deux grands princes eussent faict comme firent jadis nostre grand roy Philippes Auguste et Richard, roy d'Angle-

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