‹ Discours sur les duels de BrantômeChapitre 121 sur 143 · Abstraincts, astreints · texte numérisé non relu

Abstraincts, astreints

SUR LES DUELS siS

sieur le comte de Sancerre, qui disoit que, s*il luj faisoit cest honneur, qu'il avoit deux fort bonnes espées, l'une pour le service du roy, et l'autre pour se battre à luy. Mais, sur ces disputes, toute la vérité se descouvrit, d'autant que le seigneur de Granvelle avoit faict surprendre un paquet dans lequel fut trouvé l'alphabet du chiffre que ledict sei« gneur de Guyse avoit avec le comte de Sancerre, sur lequel il avoit contrefaict ladicte lettre au nom dudict seigneur de Guyse, et luy escrivoit que le roy ayant sceu l'extrémité de vivres et de poudres en laquelle estoit Sainct- Disier, qu'il advisast de trouver moyen de faire une composition si honnorable que les hommes fussent sauvés, car le roy ne les pouvoit secourir. Sa lettre fut faicte en chiffres, et donnée en secret à un tambour françois, estant allé au camp impérial pour quelques prisonniers, par un homme interposé et à luy incognu, qui disoit avoir charge de M. de Guyse de la faire tenir secrettement audit comte (brave astuce certes!), lequel, n'ayant pu cognoistre la fausseté de la lettre, et la pensant vraye, s'estoit rendu sur la parole de M. de Guyse, qui en vinrent là à se combattre; mais, après, toute la vérité fut cognue: et voylà en quoy il faut louer M. de Guyse et sa générosité de n'avoir voulu faire rempart de sa grandeur pour ne venir point au combat.

Monsieur le baron de La Garde, ayant une querelle contre M. de La Mole l'aisné, au commencement du règne du roy Charles IX, se voulut ainsy desmettre de son Ordre pour le combattre à Paris : je les vis. Sur quoy j'ay entendu dire qu'ayant esté demandé une fois à dom Ferdinand de Gonzague si un chevallier d'Ordre pouvoit et debvoit re-

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fuser au combat un chevallier qui n'estoit de TOrdrej pour ne faire de préjudice à l'Ordre, il respondit publiquement qu'encor qu'il fust prince et duc, chevallier de TOrdre^de la Toison, gouverneur de l'Estat de Milan, et lieutenantgênerai pour l'empereur en Italie, que, quand il auroit querelle d'honneur contre le seigneur Pierre Strozzy, qui estoit lors dans Parme, et Ferdinand devant, il ne refuseroit jamais un tel chevallier, encor qu'alors il n'eust l'Ordre ny les grades qu'il a eu despuis par ses œuvres vertueuses et vaillantises. Mais cestuy-là estoit un chevallier sans l'Ordre , qui en valloit bien une douzaine d'autres avecques l'Ordre : car enfin, encor que l'Ordre soit institué par les ducs de Savoye,de Bourgoigne, et roys d'Angleterre et de France, par une recompense, loyer et marque de grand honneur, ainsy que porte celuy de Bourgoigne : pretium non vile lahorum, c'est-à-dire « c'est un prix point petit de ses labeurs», et que d'autres fois cesdicts Ordres ayent esté tires-bien entretenus, et superstitieusement donnés à ceux qui le meritoient, despuis, et mesmes en nostre France, il ^'esl tant ravalé, et en a-on tant abusé, que pour l'injure de nos guerres civilles, et pour gaigner et entretenir des hommes, il s'en est tant donné indifféremment et aux uns et aux autres qu'on ne voyoit que de toutes parts chevalliers de l'ordre de Saine t-Michel. Ce qu'abhorrant, le roy Henry III, dernier mort, institua celuy du Sainct-Esprit, auquel on y trouva puis après de l'abus autant qu'à l'autre : car il se fit autant commun que l'autre, voyre pis, comme j'ay dict ailleurs; et se donna à force gens que je sçay bien, plus par compère et commère, comme l'on dit, et par faveur, que par la valeur et mérite, desquels j'en sçay un qu'un secrétaire des commandemens fit pour l'avoir

reccu en sa maison et luy avoir donné un disner en passant; et, pour luy rendre la pareille, le fit chevallier tout jeune enfant qu*il estoit; et n'avoit jamais veu armée royale, ny veu croix rouge ny blanche non plus, si-non sur le dos du prestre quand il disoit la messe, ny rien faict de son corps : si bien qu'on Tappelloit à la cour le chevallier d'un tel secrétaire.

Là dessus je laisse à discourir au monde à sçavoir si un tel petit seigneur et chevallier doit estre exempt de se battre contre un autre qui ne l'est pas, mais en est plus digne que luy. Voilà pourquoy il se faut mocquer de ces abus, et mespriser ces chevalliers qui se fondent si fort sur leurs prérogatives, voulans faire des gallans et des raminagrobis^ qu'il leur semble qu'on les doive respecter et craindre avec leur Sainct-Michel ou Sainct-Esprît.

Sur quoy j'ay ouy faire un conte d'un chevallier de l'Ordre, que, venant de la cour, de prendre l'Ordre, et allant en sa maison en poste, il fut rencontré de quelqu'un qui luy vouloit demander une parolle et le quereller. Il fut si estonné qu'il ne sceut que respondre, sinon de tirer et monstrer son Ordre qu'il avoit caché, et dire : « Que voulez-vous faire? Voylà qui vous garde de vous attaquer à moy. Ne le respectez-vous point? » Mais l'autre, n'y portant respect ny demy, s'en mocqua, et le dauba très-bien; et, pour toute. revanche, il dit qu'il s'en plaindroit au roy

I . Fair€ des raminagrobis, faire les gros dos, comme les chats.

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et au chapitre, la première fois qu'il se tiendroit, pour avoir ainsy offensé l'Ordre. J'ay cognu celuy qui fit le coup et celuy qui l'endura.

Tels et semblables gens et chevalliers ne feroient à grand peine ce que fit M. de Guyse le dernier mort, et tué à Bloys Tannée que le roy Henry III tourna de Poulongne, lequel estant allé à la chasse un jour au bois de Madrid avecques toute sa cour (j'y estois), M. de Guyse avoit quelque chose à demander à M. de Bussy, qui venoit lors du siège de Lusignan ^ où il avoit esté fort blessé en tresvaillamment combattant selon sa coustume. Ainsy que la chasse se faisoit, M. de Guyse prend M. de Bussy à part, sans faire rumeur ny semblant d'aucune querelle, ayant commandé à son escuyer de se retirer à part, et ne le sui* vre sur la vie; et, estant bien escarté dans le bois, comme je vis, n'y pensant nul mal, il luy demanda (tous deux tous seuls, de sa personne à la sienne) la parolle qu'il luy vouloit demander, et pour laquelle il l'avoit appelle; mais M. de Bussy l'en satisfit si honnestement que M. de Guyse eut occasion de s'en contenter, et luy dire : a Monsieur de Bussy, je me contente, vous jurant, si vous ne l'eussiez faict, nous nous fussions bien battus en ceste place, où vous voyez comme je vous y ay amené en gallant homme, m'estant despouillé de ma principauté et des grades que j'ay sur vous, pour me battre contre vous sans aucune supercherie, comme vous voyez, m'estant fort aysé de vous en faire quand je l'eusse voulu; mais, puisque je suis con-

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