Luy garda bonne, lui garda rancune
2 . Vouloir du mal talent, avoir de Tanimosité, de la mauvaise volonté.
fense, trouvant fort mauvais de quoy M. de Givry avoit accepté le combat, ce dit-on; et d'autres disoient que, puisque M. de Soissons lui avoit faict ceste honnorable offre, ne pouvoit moins faire que de Taccepter pour le plus haut comble de sa gloire. Dont en cest exemple faut louer grandement M. de Soissons et sa générosité, en voulant s'abaisser de sa qualité pour monstrer la grandeur de son courage.
Or, tout ainsy qu'il faut louer ces grands roys et princes de se desvestir de leurs grandeurs pour faire tels honneurs aux petits, il faut advertir aussy aucuns grands qu'ils n'en abusent point, ainsy que, du temps du roy Henry II, il arriva à monsieur le prince de La Roche-sur- Yon, prince du sang, et brave et vaillant. Estant à la chasse avecques le roy, il voulut braver M. d'Andellot et de paroiles et de faict. M. d'Andellot, qui estoit haut à la main et peu endurant, ayant mis la main à l'espée, blessa monsieur le prince. Mais le seigneur de Roches, que despuis j'ay veu premier escuyer du roy Charles, secondant monsieur le prince son maistre, blessa M. d'Andellot, et tous deux se cuyderent tuer, sans aucuns gentilshommes qui suivoicnt le cerf, et survinrent, et le roy et tout, qui l'empescha. Sur quoy il y eut une très-grande rumeur; et les princes du sang, tous mutinés, et voyant qu'il leur en prcnoit autant à l'œil', s'en plaindrent au roy et en demandèrent raison. Monsieur le connestable, qui vouloit soustenir la querelle
I . Expression analogue à celle-ci : qu'il leur en pendait autant au bout du nez.
SUR LES DUELS is5
de M. d'Andellot son nepveu, remonstra au roy publiquement et devant les princes du sang amutinés, si M. d*Andellot avoit tort, ii feroit satisfaction à monsieur le prince de La Roche; mais aussy, s*il n'avoit tort, qu'il n'estoit pas raison que les princes abusassent de leur principauté, laquelle certes leur avoit esté donnée de Dieu et de nature pour s*en faire respecter, et non pour en abuser, nj pour en gourmander les gentilshommes, qui sont chevalliers et gentilshommes comme eux. Et si le plus beau titre qu'un prince puisse avoir et porter, après sa principauté, est qu'il est gentilhomme; mesmes ce grand roy François ne juroit jamais par foy de roy ny de prince 1 mais, foy de gentilhomme 1 Les Espaignols mesmes, quand ils se veulent vanter, ils disent : Juro à Dios qut somos hidalgos como d rey, dintros menos; c'est-à-dire : a Nous sommes gentilshommes comme le roy; il est vray que nous n'avons pas tant d'escus. > Et voylà pourquoy un gentilhomme, quand il est bien gentilhomme, est fort à estimer. Cela s'entend bien gentilhomme de race, de valeur et de mérite, de nom et d'armes. Par ainsy, M. d'Andellot, qui estoit conditionné en tout cela, et qui, jeune qu'il estoit, avoit cherché l'advanture de guerre en tous lieux de la France, d'Allemaigne, d'Italie, d'Escosse et d'Angleterre, ne debvoit estre bravé ny mené de la façon comme le cuydoit mener monsieur le prince de La Roche-su r-Yon, s'il eust pu. Davantage, outre qu'il estoit gentilhomme ainsy qualifié, il estoit chevallier, non de l'Ordre, mais de vraye et noble chevallerie, qui valloit bien autant, quand on l'a vaillamment gaignée, comme l'Ordre; d'autant que le nom de chevallier et de chevallerie estoit cent fois plus ancien, voyre de temps immémorial, que l'Ordre, qui n'avoit esté
institué que despuis peu par les ducs de Savoye, Bourgoigne, Angleterre et France, à Tappetit de quelque humeur, je ne sçay quelle, qui leur en prit telle, ainsy qu'il se trouve par leurs institutions, nnesmes que nous trouvons dans les histoires de Flandres que le bon duc Philippes, instituteur de l'ordre de sa Toison, voulut que son fils, ce brave comte de Charolois, fust faict avec son baptesme chrestien et chevallier de son Ordre tout ensemble, et receust l'Ordre et le cresme tout à coup. Son petit-fils Charles V fut faict aussy chevallier de ce mesme Ordre en l'aage d'un an et demy, disent les mesmes histoires de Flandres.
Les chevalliers de chevallerie doivent précéder tous autres, et le nom de chevallier a esté le premier entre tous les noms d'honneurs et quelque titre gradué qui soit; tellement que, quant au nom de la relligion, ioix et observations d'ycelles, toutes choses sont communes, et n'y a différence du plus grand au plus petit; d'autant que ceste relligion les rend tous égaux à bien faire, et faict aussi égale distribution du fruict des œuvres; mesmes que les grands roys et princes souverains, quant au nom de chevallerie, ne sont rien davantage que simples chevalliers, et nul autre chevallier ne leur est inférieur, et aussy que ceste relligion de chevallerie a esté dite pareillement relligion d'honneur, et ceux qui en font profession sont dicts chevalliers d'honneur, pour autant que les vertus, estans les reigles qu'on doit observer en ceste relligion de chevallerie, nécessairement suivent l'honneur, comme ainsy soit que ces vertueuses opérations tirent par conséquent avecques soy l'honneur en char triumphant; et, pour ce, Marcellus, en mémoire de sa victoire, voulut bastir à Siracuse un temple
joinct ensemblement à la Vertu et à l'Honneur; mais, en estant empesché par le sacré collège des pontifes, il fut constraint d'en faire dresser deux, Tun consacré à la Vertu et l'autre à l'Honneur.
La Vertu et l'Honneur ont esté estimés de l'antiquité pour dieux tres-puissans ; et quant à l'Honneur, on le faignoit fils de la Révérence (ainsy qu'il se trouve en beaucoup de médailles antiques de la relligion), pour dénoter que les hommes de la profession d'honneur, eslevés hauts par leurs œuvres vertueuses, doivent estre révérés d'un chascun. Mais pourtant tels chevalliers eslevés en honneur ne doivent point abuser des grades. Voylà en quel honneur sont tenus les chevalliers de chevallcrie. Si bien que, le roy François ne se voulant contenter d'estre chevallier de l'Ordre, il vouloit estre chevallier de chevallerie à la bataille des Suisses à Marignan, par les mains de ce brave chevallier M. de Bajard, qui n'estoit que chevallier d'armes, et non de l'Ordre encor, comme il le fut après. Le roy Henry voulut estre fait chevallier de monsieur le mareschal du Biez, encor qu'il eust l'Ordre. Aussy le marquis de Pescayre disoit que cl nombre de la guerra, ganado con virtud verdadera y con hechos ilustres, era muy mas noble y /lonrado que era cl que se ganaba con el juego de la fortuna amorosa, 6 de el soberbio favor de los reyes del mundo. C'est-à-dire : « Le nom de la guerre, gaigné par une vraye vertu et par nobles faicts, est plus noble et plus honnorable que celuy qui se gaigne par le jeu de la fortune amoureuse, ou par la superbe faveur des roys du monde. » De telles ou semblables paroUes monsieur le connestable sceut si bien débattre la cause de M. d'Andellot qu'il la luy sceut gaigner devant le roy, et adviser d'un bon appoinctement.
Sur quoy il me souvient qu'aux premières guerres civilles, lorsque nous prinsmes Bloys sur les huguenots ', M. de Randan, qui avoit esté nouvellement estably couronnel de Tinfanterie de France en la place de M. d'Andellot, qui en avoit esté desmis à cause du party contraire qu'il tenoit, et qu'on disoit rebelle, pour cela vint avoir querelle avecques M. de Montbron, troisiesme fils de monsieur le connestable, gentil garçon certes, et brave et vaillant s'il en fut oncques, et tout pour l'ambition, car il portoit envie à M. de Randan de cest estât, pensant succéder à monsieur son cousin M. d'Andellot. Ils vinrent si advant en leurs querelles qu'ils estoient prests à se battre, sans l'empeschement qui y fut mis, et que monsieur le connestable en eut l'advis soudain, qui, comme prompt et collere qu'il estoit, s'en despita et se courrouça tellement que l'esclandre en fut grande en toute nostre armée, jusqu'à dire que M. de Randan estoit un petit gallant et un mignon de cour, et qu'il dormoit jusqu'à midy, et luy apprendroit sa leçon et son devoir. M. de Guyse, qui aymoit M. de Randan naturellement (comme certes il estoit aymable en tout), vint trouver monsieur le connestable en ceste grande collere, et luy remonstrer qu'on ne sçauroit dire autrement que M. de Randan ne fust de fort bonne part et bon lieu, et qu'en tous les endroits qu'il se fust jamais trouvé, ny en toutes les charges qu'il eust jamais eu, qu'il n'eust fait tousjours si bien et si vaillamment qu'on ne luy sçauroit rien reprocher, et que s'il dormoit ainsy haute heure, que telle estoit sa coustume et tel son naturel quand il estoit à