Gissoitnt, gisaient, c'est-à-dire consistaient
SUR LES DUELS i3
ceste sentence ladicte dame fut fort estonnëe ; laquelle, regardant beaucoup de ses parens, amjs et gentilshommes de la maison piteusement, n'en trouva aucun qui s'offrist, non qu'ils doubtassent de sa juste querelle, mais ils redoubtoient de la vaillance et force dudit Contran ; mauvais et poltrons parens estoient. Par cas, se trouva en ceste assemblée Ingelgerius, comte d'Anjou, jeune prince qui n'avoit encore atteint seize ans, lequel ladicte comtesse avoit tenu sur les saincts fons de baptesme, et \uy avoit donné le nom propre de son mary, et par ainsj estoit son filleul. Luy, voyant sa marraine à si mauvais point reduicte, il vint se présenter pour la deffendre, et se jetter à genoux devant le roy pour accepter le combat et gage de Contran pour la querelle de sa marraine (quelle bonté de filleul, et à propos, et quelle vertu de baptesme I) et aussy-tost contrejetta son gage à Contran, qui le recueillit et le prit : car telle estoit la coustume, que celuy qui appelloit jettoit un gand pour gage, et l'appelle le levoit; et si quelquesfois tous deux bailloient le gage ; et s'appelloit gage de bataille (comme, devant le roy Charles V, firent Jehan de Cuistelles de Haynaut et Pierre de Bournezel, qui leva le gage jette par Tautre). Le roy en voulut divertir ledict comte Ingelgerius tout ce qu'il put, en luy usant ces propres mots dits en l'histoire : a Mon fils, jeunesse et peu d'advis font aucunes fois à ceux dedans lesquels se logent entreprendre si hautes choses que puis après ils succombent soubs le faix. Pour ce, pensez-y, et que vous estes un peu trop jeune pour combattre un tel chevallier comme Contran. D'autre part, vous commencez vos premières armes par un champ de battaille mortelle. Et pourtant, mon fils, pensez mieux à vos affaires. »
Nonobstant ceste belle remonstrance, le petit comte tout courageux persista en son dire et sa resolution, dont toute la cour avoit pitié de luy, disant que c'estoit grand dommage d'envoyer un tel et si bel enfant à la boucherie et à la mort. Qui fut bien ayse d'autre part? Ce fut la comtesse sa marraine, qui l'en remercia et festoya grandement, luy remonstrant le fort de son accusation, et de combattre hardiment, car c'estoit sur une vraye vérité et bon subject. Lendemain au matin, à heure de dix heures, la battaille fut assignée. Le comte, ayant salué et pris congé de sa marraine, et ayant ouy sa messe, se recommandant à Dieu, et ses aumosnes et offertes distribuées, et s'estant garni du victorieux signe de la croix, monta à cheval, et entra dans le champ de battaille, où il trouva son ennemy Contran tout prest de l'assaillir. La dame comtesse de Castinois fut mandée, et furent les serments accoustumés pris d'un costé et d'autre; puis les deux champions s'entrecoururent fort rudement. Contran atteignit le jeune comte sur son escu, si qu'il le fauça tout outre, et le comte le frappa si impétueusement que ny escu ny harnois ne le purent empescher qu'il ne luy passast sa lance tout au travers du corps^ et l'abbatit de son cheval par terre. Lors le comte descendit et luy coupa la teste, laquelle il présenta au roy, qui l'accepta de bon cœur, et en fut tres-joyeux, comme s'il luy eust fait présent d'une cité. La comtesse fut soudain mise en pleine délivrance, laquelle humblement remercia le roy ; et puis vint devant tout le monde baiser et accoler de bon cœur son filleul, auquel, le lendemain, en recompense du tres-agreable service qu'il luy avoit fait, luy donna, par la volonté du roy, la seigneurie de Chasteau-Landon, et plusieurs beaux fiefs
SUR LES DUELS iS
et chastellenies en Gasdnots, desquelles ledit comte lors en fit aa roj hommage ; et eCe vesqL.u re'igieafemest en jeosnes, prières, aomosnes et œnTres Tennemcs le reste de ses joars '.
De ceste histoire, bien qoe Tije abrégée le p!as qae j'aj pa, se peut recoeillir et noter l'osance antique qu'il j avoit en France de ces combats et jetteoietts de g^»» et comment les cheTalIiers j estoient tecens qaind ï'^ ionloîent accuser on dépendre par battaîlle de leurs corps, et mesmes pour la deffense de l'honneur et de b vie des dames ; et croj ^comme j'aj ouj dire à de gaSIans hommes, et que j'en aj Teu l'institution qui le porte ainsj^ ceste coustume avoir estée Tenue et introduicte par le roj Artus de la Grande-Bretagne, lequel, lorsqu'il fonda l'ordre des chevalliers de la Table-Ronde, parmj leurs p!ns belles institutions et ordonnances, ils estoient tenus et estroictement liés de combattre pour les dames, et soustenir leurs vies, biens et honneurs, ainsj que nous en Tojons une infinité d'exemples dans nos vieux romans, entre lesquels le plus beau, si me semble, c'est de ce brave Renaud de Montauban, lorsqu'arrivant en Escosse, j envoyé par l'empereur Charlemaigne pour quérir secours, il délivra de mort et de feu la belle Genièvre, qui s'en alloit do tout perdue, et fit porter à son meschant accusateur la peine qu'il vonloit faire sentir à ceste belle créature : car de miséricorde il n'en
I. « C'est à sçaToir si premièrement, oa après, elle ne laj fit quelque petite coortoisie de son corps, pour telle obligation de Tie et d'honnenr, qui ne se ponvoit rescompenser si bien par ceste donation de son bien conmie par un honneste amour et belle charité de sa chair. Et quel mal pour cela? Le refus en fnst esté par trop ingrat. > (Note de Brantôme.)
ri
i6 DISCOURS
falloit point parler : il falloit ou mourir sur le coup, ou se rendre; et, estant rendu, la condition en estoit encor pire que la mort : car l'ignominie en estoit plus grande ; et, outre, le vainqueur en pouvoit disposer comme il luy plaisoit, ou le tuer, ou le tenir prisonnier, ou s'en servir d'esclave, ou le louer, ou le vendre, engager ou donner.
Ainsj que j'en aj discouru dans le chapitre de la rejne Jehanne de Naples, et que le vénérable docteur Paris de Pueto, qui a gentiment escrit des duels', traitte que ceste belle et généreuse reyne, tenant un jour, entre ses plus grandes festes et magnificences, le bal ouvert dans la il ' grande salle de son chasteau de Gayette, elle prit, pour
la mener danser, le seigneur Galeazzo de Mantoue, gentilhomme fort accomplj de ce temps ; et, la danse finie, il luy fit une grande révérence le genouil en terre, et, la remerciant tres-humblement de Thonneur qu'elle luy avoit faict, ne sçachanten quoy la recognoistre par aucun service condigne ^, luy fît vœu d'aller errant qui çà qui là parmy le monde, et tenter tous hasards et faicts chevalleureux, à toutes heures et rencontres de chevalliers errans, jusqu'à ce qu*il auroit vaincu et conquis par armes deux vaillans chevalliers, et les luy eust amenés à ses pieds pour luy en faire présent, et d'en disposer comme bon luy sembleroit. Telles courtoisies se rendoient le temps passé parmy les chevalliers envers les dames, selon l'usance des chevalliers errans. La fortune fut si grande pour ce gentilhomme que,
1. De Dutllo it Ke militari. Ce livre, traduit en italien, a été imprimé à Venise, en iSai.
2. Condigne, digne, en rapport avec l'honneur qui lui était fait.
Ijjli
dans l'an, il fit et s'hasarda tant qu'il conquit en Bourgongne, et en Bretaigne, et Angletterre, sa proje, et accomplit son vœu envers la reyne, et amena ses prisonniers. Mais elle, tres-gentille, bonne et tres-courtoise (aussy estoit-elle pour lors la plus belle princesse du monde, et la meilleure, et estoit-elle aussy sortie du noble sang de France), ne voulut envers eux user d'aucun privilège cruel practiqué de ces temps envers eux, pour les retenir en vile et serve condition comme esclaves; mais les receut treshumainement, leur fit une très-bonne chère, leur donna congé et liberté tout ensemble, les renvoya, avecques quelques presens encor; et s'en allèrent ainsy tres-contens d'avecques elle, grand mercy à sa bonté, beauté et générosité : car elle en pouvoit faire comme il luy eust pieu. J'en fais ce conte mieux en sa vie. Voylà pourquoy ce docteur Paris a raison de louer ce traict et desapprouver celuy des chanoines de Sainct -Pierre de Rome. Sur ce ledict vénérable docteur Paris de Puteo se met à exalter (comme de raison) ceste généreuse reyne, pour ce beau traict, en déprimant et meslouant' fort celuy que firent lesdicts chanoines de Sainct-Pierre de Rome à l'endroit d'un pauvre diable de chevallier, lequel ayant esté vaincu par un autre qui l'avoit voué pour pénitence et donné auxdicts messieurs les chanoines, l'acceptèrent de bon cœur, sans luy faire aucune grâce ny courtoisie libre, ains le menèrent et le contraignirent là, qu'il pouvoit aysement et librement sepourmener dans Teglise comme bon luy eust pieu, et de se présenter devant la porte, et d'adviser le monde de là en hors, mais l'outrepasser d'un pas seul, non, tant il estoit