I. Mcilouant, blâmant
encor plus misérable ; et le gardèrent ainsy longtemps en cest estât certes pire que la mort. Vojlà pourquoy le vénérable docteur a raison d'exalter ladicte reyne Jehanne et déprimer messieurs lesdicts chanoines.
Bref, selon les lois lombardes et anciennes coustumes, les conditions des vaincus estoient fort viles, sordides et fort misérables. Si y en a-t-il eu pourtant de nos temps, ou de nos pères, de ces combattans à outrance, et vainqueurs, qui ont esté modestes, et qui en leurs victoires ont addoucy les rigueurs de leurs lois et dispositions de droits.
Il se fit un gentil combat au siège de Florence, ordonné par ce grand capitaine le prince d*Orange (Paulo Jovio en fait le conte, mais non si gentiment comme je l'ay leu en un livre espaignol, et ouy raconter dans Florence autresfois). Le siège y estant doncques, comme chascun sçait, plus par leurs divisions, partialités, que autres choses, il y I eut un combat représenté par quatre jeunes hommes flo-
rentins : les deux estoient dans la ville, assiégés, et les deux autres assiegeans hors la ville, ainsy que coustumierement se voit en guerres civiles. Ceux de la ville furent ceux qui, de gayeté de cœur, ou d'animosité, ou despit, envoyèrent le cartel au camp du prince d'Orange, et luy fj! Il demandèrent le combat contre deux autres de leurs conci-
toyens qui estoient en son armée. Soudain ils furent pris au mot par deux autres vaillans jeunes hommes de la ville, qui estoient hors pourtant; dont ce combat fut accordé et assigné par ledict prince au lendemain, avecques toutes seuretés et belles parolles données. Estant doncques tous quatre entrés dans Testaquade ou le camp , qui estoit en-
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vîronné d'une grosse corde, que les lansquenets gardoient, environnés tout au tour avecques leurs picques, les solemnités et cerimonies y requises bien observées, n'ajans nulles armes defPensives, tous en pourpoinct , si non offensives, qui estoient espadas muy afîladas y agudas^j il pleut ainsj à la fortune de Mars de leur vouloir estre egalle à l'un et à l'autre party : car un de ceux de dedans fut vainqueur et l'autre vaincu; et de mesmes ceux de dehors, après avoir chascun fort et tres-vaillamment combattu, et d'un hardj courage, sans oublier rien du debvoir de hardys combattans, dont, entre autres, il y en eut un de ceux de dedans qui vint à estre blessé à mort ; et , rendant force sang, qui le debilitoit beaucoup, celuj de dehors luy dit alors qu'il se rendist; l'autre, n'en pouvant plus, et abhorrant ce mot pourtant de se rendre à son ennemy, luy respondit seulement et advisement, pour mieux garantir son honneur : a Je me rends à monsieur le prince.» Soudain son ennemy luy réplique : a II n'y a point icy autre prince que moy, et je n'y cognoîs point dans ce camp aucun que moy; et faut que tu le croyes, et qu'il n'y a nulle grandeur et authorité icy que mon espée. Par quoy, rends-toy à moy, et non à d'autre. » Sur ces parolles, l'autre, tumbant en terre, donna signal qu'il estoit vaincu, non par faute de courage, mais par desastre de la guerre. Toutesfois, l'ennemy fut honneste, et se sépara ainsy, la victoire egalle en perte et en bien.
Telle brave response firent ces deux braves cousins espaignols (desquels j'en parle ailleurs) à Scipion TAffricain, en Espaigne, lesquels, tous deux contendans à une mesme
I • Épées bien affilées et aiguës.
so DISCOURS
seigneurie que tous deux disoieut leur appartenir, concertèrent ensemble de la débattre par les armes, et entrer en camp. Et, ainsj que Scipion (tout courtois et bon qu'il estoit) leur pensa remonstrer qu'estant si proches il valloit mieux s'en remettre à des arbitres et juges, sans en venir là : « Non, non, luj respondirent- ils, en cela nous ne voulons recognoistre autres dieux ni autres juges que le dieu Mars et nos espées. »
Or, d'autant que ce combat de ces Florantins est signalé, j'ay bien voulu mettre leurs noms, tant des vaincus que des vainqueurs : car et les uns et les autres sont dignes à louer. De ceux de dedans, l'un se nommoit Dante Castellan, et contre luy combattoit, par ceux de dehors, Bertinello Ballandin, qui combattoient d''un costé du camp; de l'autre costé combattoit le compaignon de Dante, du dedans, Ludovico Martellj, contre son adversaire Juan Bombin. Pour fin, Dante vainquit Bertinello, et, sans disposer en rigueur de sa personne , le laissa là , et s'alla asseoir; ne luy estant loisible d'ayder à son compaignon (ce qui est à noter), il s'assit fort bien pour veoir le jeu et pour se reposer. Cependant le prince (par la permission du vainqueur) fit jetter hors du camp le jeune Bertinello, et commanda le faire panser. Ludovico Martelly combattit Juan Bombin, lequel il mit à tel poinct qu'il luy tint les propos que j'ay dict de se rendre; mais Bombin, faisant sa response précédente, fut vaincu, et pourtant gracieusement traicté de son victorieux, sans le faire passer soubs les lois rigoureuses des Lombards pour ces duels. Ce combat fut beau et gallant, et qui le voudra considérer sur aucunes particularités n'en fera pas mal son proffit.
SUR LES DUELS ai
Lorsque M. de Nemours, Gaston de Fojs, lientenant de roy en Italie , estoît à Ferrare , il j eut deux braies et gallans capitaines espaignols, lesquels, par le grand renom de la valeur, grandeur et gentillesse, pmdhommie et vertu qu'ils avoient sentj de ce brave prince , ajans une grande querelle ensemble, s'adviserent et s'accordèrent de luj demander le camp : ce qu'il leur accorda fort librement et courtoisement , pour le grand honneur qui luj en redon* doit', l'ajant préféré aux Espaignols à luj grands adversaires, et à force potentats d'Italie, voire à leur roy Ferdinand. Le jour estant assigné, les deux combattans ne faillirent à y comparoir avecques leurs parens et amis, parrains, confidans, et toutes solemnités faictes. Madame la duchesse de Ferrare ^ s'j voulut trouver, laquelle pour lors estoit des plus belles et accomplies princesses de la chrestienté, fust pour le corps que pour l'esprit, qui parioit force belles langues. Aussy M. de Nemours, pour sa perfection, en estoit espris un peu beaucoup, et en portoit ses couleurs gris et noir, comme dit le conte, et une faveur qu'il portoit sur soy le jour de la bataille de Ravenne. Le combat ayant esté donc entrepris et vaillamment exécuté, l'un des deux combattans vint à estre si fort blessé que, le sang luy coulant en grande abondance, luy vint à faillir, et, pour ce, tumber à terre. Son ennemy le pressa aussy tost de se rendre, l'espée à la gorge. Sur quoy madame la duchesse, qui estoit aussy bonne et courtoise comme belle et vertueuse, touchée de pitié, pria à joinctes mains M. de Ne-