‹ Discours sur les duels de BrantômeChapitre 23 sur 143 · Lucrèce Borgia, femme d'Alphonse d*Este, duc de Ferrare · texte numérisé non relu

Lucrèce Borgia, femme d'Alphonse d*Este, duc de Ferrare

sa DISCOURS

mours qu'il fist despartir le combat ^ et que l'autre ne poursuivist point son ennemj jusqu'à la mort. Mais M. de Nemours respondit à cela: « Madame, vous ne doublez point combien je vous suis serviteur, et qu'il n'y a chose au monde que je ne voulusse faire pour vous rendre marque tres-asseurée de ma volonté; mais en cecy je n'y puis rien ; et ne puis nullement offenser la loy du combat , ni honnestement prier le vainqueur contre la raison, ny luy oster ce qui est sien par l'hasard de la vie. »

Toutesfois , ce faict se termina par une gentille invention , car son parrain s'advança et dit : « Segnor Azevedo (car ainsy s'appelloit l'un des combattans, et l'autre le capitaine Saincte Croix)^ je cognois bien au cœur du capitaine Saincte-Croix qu'il mourroit plutostque de se rendre; mais, voyant qu'il n'y a point de moyen en son faict, je me rends pour luy. » Et ainsy demeura victorieux Azevedo, et en rendit grâces à Dieu, et fut emporté du camp avec grandes resjouyssances, pompes et magnificences; et fut soudain pansé Saincte-Croix , et estanché le sang de sa playe, et ses gens remportèrent avec ses armes, lesquelles Azevedo, s'estant oublié dés le camp de les emporter avec luy, envoya demander (comme à luy appartenantes) pour s'en triumpher; mais on ne les voulut rendre; dont les plaintes en estant venues à M. de Nemours et M. de Ferrare par M. de Bayard, qui en avoit esté le mareschal de camp, luy fît donner commission d'aller dire à Saincte- Croix qu'il eust à les rendre ; que s'il y contredisoit , que M. de Nemours le feroit rapporter dans le camp, où luy seroit la playe descousue, et le mettroit-on en la mesme

I • C'est-à-dire : séparer les combattants.

SUR LES DUELS s3

sorte et mesme estât que son ennemy l'avoit laissé quand son parrain s'estoit rendu pour luy. Quoy voyant Saincte- Croix, qu'il estoit forcé par les lois du combat de le faire, et qu'il n'en pouvoit plus, les rendit à M. de Bayard, qui les rendit au vainqueur, ainsy que la raison le vouloit. Il est vray qu'il y a des gens pointilleux qui pourroîent arguer là-dessus : car, puisqu'il avoit laissé les armes dans le camp, fust ou par oubly ou par ignorance de son debvoir, ou pour autre subject qui s'allegueroit bien là-dessus meshuy, il n'estoit plus receu de droit de redemander ne retirer ce qu'il avoit baissé en place. Je m'en rapporte au dire des grands capitaines; et, quant à moy, je penserois en faire là-dessus un discours plein d'argumens et raisons, et qui seroit beau.

A ce que conte l'histoire, le capitaine Saincte-Croix eut un tel coup sur la cuisse qu'il en eut tout le haut coupé jusqu'à l'os, dont en saillit aussy tost si grande abondance de sang qu'ainsy qu'il cuyda marcher pour se venger, iltumba. Quoy voyant , Azevedo luy dit : a Rends-toy, Saincte- Croix , ou je te tueray. » Mais il ne luy respondit rien, ains se mit sur le cul, tenant son espée au poing et faisant des exclamations, délibéré plutost mourir que de se rendre. Alors Azevedo luy dit : « Leve-toi , Sainte-Croix , car je ne te frapperay jamais ainsy. » Aussy il y faisoit dangereux, dit le conte, comme à un homme désespéré et de grand cœur. Puis il se releva et marcha deux pas, et tumba pour la seconde fois quasy le visage contre terre, et eut Azevedo l'espée levée une fois pour luy couper la teste : ce qu'il eust bien faict s'il eust voulu, mais il retira son coup; et, pour tout cela, ne se voulut jamais rendre; et ce fut lors que la duchesse pria M. de Nemours pour luy,

car il n'eo pouvoit plus; et, s'il eust demeuré guieres plus, ainsy perdant son sang, il estoit mort, demeurant sans remède.

Ceste invention du parrain fut tres-gentille. Toutesfois, Ton y peut là-dessus disputer beaucoup de beaux traicts, à sçavoir si le parrain se pouvoit rendre pour son filleul, et s'il n'y alloit point de l'honneur du filleul , et pour autres choses, que je laisse aux plus gentils et habiles duellistes à débattre et décider cela. Cest Azevedo fut fort honnoré des François, et mené en triomphe avecques trompettes et clairons au logis de M. de Nemours, qui le festoya avecques grand honneur, qu'il recognut pourtant tres-mal despuis , à ce que dit le conte , qui luy fut une grande lascheté. Il n'en dit le subject, mais est à présumer qu'il porta les armes contre M. de Nemours après, et se banda formellement contre les François.

Azevedo estoit l'assaillant, et avoit son parrain Federic de Bozollo, de la maison de Gonzague, et, ne sachant de quelles armes avoit à combattre, s'estoit garny de tout ce qui luy estoit nécessaire en homme d'armes, à la genette >, et à pied, et en toutes les sortes qu'il pouvoit imaginer qu'on sceust et deust combattre. Peu après, Azevedo s'estant entré dans le camp, le prieur de Messine vint porter deux secrettes > et deux rapières bien tranchantes (j*useray ainsy de ces mots du temps passé pour suivre le texte, et mieux observer et honnorer l'antiquité), et deux poignards,

1. Aller à cheval à la genette, c'est-à-dire avec des ëtriers trës courts, parce que c'est ainsi qu'on montait les genêts, espèce de cheval espagnol de petite taille.

a. Secrette, une sorte de casque : teereta, pot de fer à mettre sur la tête.

lesquels il présenta au seigneur Azevedo pour choisir, et qu'il prist ce qui luj estoit besoing; et, ce faict, se mit Saincte-Croix dans le camp. Tous deux se jetterent à genoux pour faire leurs prières à Dieu. Après furent tastés par leurs parrains, sçavoir s'ils avoient nulles armes nj charmes soubs leurs vestemens et sur eux. Ce faict , chascun vuida le camp, qu'il n'j demeura que les deux combattans, les deux parrains et le bon capitaine Bayard, qui, par M. de Nemours et le duc de Ferrare, et pour plus rhonnorer, et aussy qu'il n'y avoit homme qui s'entendist mieux à ces affaires, fut ordonné maistre et garde du camp. Le herault commença à faire son cry, tel qu'on a accoustumé faire en tel cas, que nul ne fist signe, crachast, toussast, fist autres choses dont nul desdicts combattans pust estre advisé. Ce faict, marchèrent l'un contre l'autre. Azevedo prit son poignard en une main, et sa rapière en l'autre ; mais Saincte-Croix mit son poignard au fourreau, et tint seulement sa rapière. Il ne faut doubler si le combat devoit estre mortel, car ils n'avoient nulles armes pour se couvrir. Par quoy, après plusieurs coups tirés, arriva ce qui a esté dict.

Par ainsy le combat fut finy, lequel certes fut beau et signallé, et auquel, et en celuy des quatre Florentins, se doibvent plusieurs choses observer. L'une, comme j'ay dict , c'est la reddition du pafrain pour le filleul , et si elle porte coup, laquelle certainement le peut porter grand, si l'on doit prendre au pied de l'escriture les lois des Lombards sur ce faict, ainsy que j'ay ouy dire à beaucoup de gallans hommes et capitaines , à la sentence desquels je m'en rapporte mieux qu'à mon advis, pour estre plus suffisans cent fois que moy. L'autre chose qui est à noter est

a6 DISCOURS

les courtoisies que ces gallans hommes combattans s* usèrent les uns aux autres, ne se privilegeans nullement des lois rigoureuses 'permises en ces faicts , et se contentans seulement de la reddition, et non de la vie, ny de la certitude et autres conditions viles et ignominieuses qu'ils leur pou voient imposer; et certes Âzevedo fut encor plus courtois que tous. Il est bien vraj qu'il y en a aucuns qui, voyans leurs ennemys de grand cœur et désespérés , craignent de les poursuivre chaudement : car n'est chose qu'on doit autant craindre qu'une personne blessée à la mort, car vous la voyez faire des efforts et des violences, et se lancer contre son ennemy comme lyon enragé. Voilà pourquoy les plus advisés et fins s'en tiennent loin , et ne les approchent voluntiers, de peur de leur dernière rage et vaillance, ainsy que fit le seigneur de Jarnac à feu M. de La Chastaigneraye, mon oncle , qu'il ne voulut approcher de prés lorsqu'il luy eut donné le coup de jarret : car il le cognoissoit de longue main pour un des plus vaillans et déterminés hommes du monde ^ et qui ne faudroit d'exercer sa dernière furie determinément , ainsy qu'il se lança sur luy par deux fois ; ce que craignant , l'autre temporisa tousjours, et eut loisir d'attendre que le roy eust jette le baston. La troisiesme chose qui est à noter est les mots que dit le Florantin à l'autre : qu'il ne recognoissoit aucun prince dans le camp que luy; et ce que dit M. de Nemours à madame la duchesse^ s' excusant qu'il n'avoit là aucune puissance sur le vainqueur, ainsy qu'il est vray, selon les anciens articles de la loi du duel.

Mais il y a eu despuis des roys, princes et seigneurs, souverains et leurs généraux , qui , voyans les abus et les

cruautés en cela par trop grandes, lorsqu'ils ont accordé les camps, se sont réservé des puissances et auctorités pour en disposer comme bon leur sembleroit , et comme grands juges et souverains magistrats; ainsy que fit le roy François au combat de Sarsay et Vegiers ', qui fut faict à Moulins au retour du camp de Piedmont : car, ne voulant voir le dernier hasard de la fortune en ce combat, jetta le baston, et en décida, ainsy que le conte en est bien escrit dans les Mémoires de M. du Bellay, lequel je me passeray de le transcrire icy, puisqu'il est très-bien et à plein escrit dans ce livre; et Tay ouy ainsy raconter à feu monsieur le connestable dans Moulins, et en ce lieu mesme, dont il s'en debvoit bien souvenir, car ce fut là, et lorsqu'il fut faict connestable, et le disoit-il; de mesme façon jettat-il aussy le baston à Fontainebleau pour le combat de Juillien Romero^ et de l'autre Espaignol, plus certes parce qu'il voyoit qu'ils ne faisoient rien qui vaille , si-non badiner de paroUes, de gestes et de desmarches, que pour autre subject, comme j'ay ouy dire à ceux qui y estoient.

Le roy Henry son fils en fit de mesme au combat de M. de La Chastaigneraye , jetta de mesme le baston, mais trop tard. Et ce jettement de baston, que Leurs Majestés tenoient en la main et le tiroient, portoit telle loy en soy

1. Helyon de Barbanson, sieur de Sarzay, et François de Saint- Julian, sieur de Venyers.

2. Julien Romero, capitaine espagnol, après avoir servi François I^', se mit à la solde de l'évêque de Liège, et fut fait prisonnier lors de la prise de Dinant par les Français, en i554. Il s'était autrefois, suivant de Thou, battu en duel à Fontainebleau, en présence de François I^', contre un autre Espagnol. Il mourut à Crémone en 1578, étant premier mestre de camp général de l'armée espagnole.

si rigoureuse qu'aussy tost qu'il estoit tiré il ne falloit sur la vie que pas un des deux combattans passast plus outre, ains qu'il cessast et retirast aussy tost son coup, quand bien il l'auroit tout prest de le faire; et puis soudain les juges, mareschaux et gardes du camp survenoient, qui separoient le tout.

Monsieur le grand maistre de Chaumont, lieutenant du roy en Testât de Miian, accorda un combat à deux Espaignols aussy à Parme , qui luy en avoient requis. L'un se nommoit le seigneur Peralte, qui autresfois avoit esté au service du roy de France, et fut tué d'un coup de faucon (je parle à l'antique) au camp de La Fosse, ainsy que le seigneur Jehan Jacques' chassoit l'armée du pape; et l'autre Espaignol s'appelloit le capitaine Aldano. Leur combat fut à cheval à la genette et à la rapière, et le poignard (ainsy parloit-on alors), et chascun trois dards à la main. Le parrain de Peralte fut un autre Espaignol, et celuy d'Aldano fut le gentil capitaine Molard. Il avoit tant neigé que leur combat se fit en la place de Parme, où on l'avoit relevée, et n'y ayant autres barrières que de neige. Chascun des deux combattans fit très-bien son debvoir; et enfin le seigneur de Chaumont, qui avoit donné le camp et en estoit juge, les fit sortir en pareil honneur.

Voyià comment aucuns roys, princes et juges de camps se sont attribué ces prééminences et auctorités, pour mieux en addoucir les rigueurs, et ne les faire venir à leurs extre-

I. Le maréchal de Trivulce. Brantôme fait sans doute allusion à la défaite des troupes de Jules II devant Bologne, en 1 5 1 1 .

mités. Aussy avoient-ils raisoo : car cela ne sent point son prince ny son seigneur chrestien, d'aller paistre et saouler ses yeux humains d'un espectacle de telles cruautés inhumaines jusqu'à l'extrémité : car le lyon, le plus fier et cruel des animaux, quand il a vaincu et porté par terre son ennemy, le laisse là et s'en va.

Parmy les faicts mémorables de M. de Bayard, il se parle d'un beau combat de tuy, qu'il fit au royaume de Naples, contre un gallant capitaine espaignol, qui se nommoit don Alonzo de Soto Maior, lequel, ayant esté prisonnier de guerre de M. de Bayard, et en ayant pris quelque mescontentement, publiant qu'il l'avoit tres-mal traicté, et non en cavallier qu'il debvoit estre (c'estoit pourtant contre raison qu'il disoit cela, car au monde il n'y eut plus courtois que M. de Bayard); par quoy luy, bien ennuyé des propos qu'en tenoit i' Espaignol, l'envoya desfier de sa personne à la sienne en camp clos; ce que l'autre accepta^ fust à pied, fust à cheval, et brava fort, et qu'il ne se desdiroit oncques de ce qu'il avoit dict de luy. Le jour doncques assigné estant venu, M. de La Palisse, accompaigné de deux cens gentilshommes, emmena M. de Bayard, son champion, monté sur un beau coursier habillé de blanc, par humilité, dit le conte, pensant combattre en cest estât; mais don Alonzo, à qui appartenoit l'élection des armes, dit qu'il vouloit combattre à pied, tant parce qu'il n'estoit, faignoit-il, si adroict à cheval que M. de Bayard, que ce jour-là c'estoit son accès de fiebvre quarte, qu'il avoit gardé deux ans, et parce, en estant plus foible, en pensoit avoir meilleur marché. M. de La Palisse et autres ses confidans luy conseilloient, pour l'amour de sa

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fîebvre, s'excuser et combattre à' cheval; mais M. de Bayard, tout plein de courage, et qui jamais n'en refusa homme, n'y voulut point contredire, ny faire nulle difficulté ny dispute, et se résout combattre à pied ; ce qui estonna don Alonzo, pensant que son ennemy n'y condescendist jamais; mais il n'estoit plus temps de s'en desdire, car la becace en estoit bridée, comme l'on dit. Le camp avoit esté dressé seulement de quelques grosses pierres mises l'une sur l'autre. M. de Bayard se mit à l'un des bouts du camp, accompaigné de plusieurs bons et vaillans capitaines, comme de MM. de La Palisse, d'Orose, d'Imbercourt, de Fonterrailles, du baron de Beard et autres, qui tous prioient pour leur combattant. Don Alonzo se mit à l'autre bout, accompaigné du marquis de Licide, de don Diego de Quignonnes, lieutenant du grand capitan Gonzallo Hernando ', don Pedro de Balde, et don Francisque d'Altemire; et puis envoya à M. de Bayard les armes, qui estoient un estoc et un poignard, eux armés de gorgerin et secrette. M. de Bayard ne s'amusa point à autrement choisir. Son parrain estoit un Belarbre, qui estoit son compaignon ancien d'armes, et pour la garde du camp M. de La Palisse, qui très-bien s'entendoit en ces choses là. De l'EspaignoI, et pour sa garde du camp, don Francisque d'Altemire, Tous deux en tel estât, entrés dans le camp, chascun se mit à genoux pour prier Dieu; mais M. de Bayard se coucha de son long pour baiser la terre, et, en se levant, fit le signe de la croix, puis marcha droict à son ennemy, aussi asseuré comme s'il fust esté dans un palais à danser parmy les dames, ainsy que dit le conte.

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