Tout un gênerai, c'est-à-dire tout un peuple
boiteux et mal dispos de sa jambe. Il avoit esté en son temps un fort bravasche soldat à la gasconne; mais, à ce coup, la braveté luy passa. Le capitaine italien fut fort estimé de la courtoisie qu'il luy avoit faicte de luy remettre la vie; mais d'aucuns disent qu'il le fit pour une considération, craignant que, s'il usoit ou abusoit de la victoire, et par une cruelle mort ou autre ignominie, qu'il n'esmeust les soldats françois qui estoient tous là assemblés, et qu'ils ne se mutinassent contre luy, et à luy-même ne luy donnassent la mort qu'il eust donnée à l'autre. Comme de vray, aucuns en murmuroicntj voire qu'ils estoient fort faschés d'avoir veu celuy de leur nation ainsy vaincu par l'Italien, et n'y eust eu guieres à faire qu'ils n'eussent faict des foux. Voilà pourquoy cest Italien fut fort sage et advisé de ne passer point par trop bors les bornes de sa victoire; si que possible, s'il eust esté en un lieu plus asseuré pour luy, ne sçait-on ce qu'il eust faict. Enfin, en tels cas, il fait bon estre tousjours bien considéré'.
J'ay ouy dire à M. le mareschal de Vieilleville, grand amy et compaignon de mondict oncle (aussy disoit-on à la cour :
Chastaigneraye, Vieuville et Bourdillon Sont les trois grands compaignons},
que, si M. de Jarnac ne se fust gouverné modestement après son combat, comme il fît, et qu'il eust voulu triumpher le moins du monde à la mode ancienne observée en ces
I. Considéré, prudent; le contraire d*inconsidéré qu'on emploie encore aujourd'hui.
choses là, qu'il s'en fust esmeu un grand esclandre : car ili bransloient la plus part (et mesmes aucuns jeunes hommes de la trouppe de mondict oncle), pour franchir la lice et sauter dans le camp, et y faire une rumeur et sédition bien estrange, qui se pouvoit faire aysement : car la bande de mondict oncle montoit à cinq cens gentilshommes, tous esleus de la cour de France, tous vestus de ses couleurs, blanc et incarnat, qui estoient assez bastans > non-seulement pour desfaire la trouppe dudict seigneur de Jarnac, et luy avecques elle, qui ne pouvoit monter qu'à cent gentilshommes habillés de ses couleurs blanc et noir, mais de fausser les gardes du camp, les juges, voire tout le reste de la cour ensemble. Si elle eust voulu bransler, et si M. d'Aumalle eust faict le moindre semblant du monde, la partie estoit jouée avecques beaucoup de sang : car tous ces braves gens et déterminés estoient désespérés du desastre et de la mort prochaine de leur vaillant champion et compaignon; comme, de vray, le despit et le desespoir en estoit extresme. Ha I que si de ce temps là la noblesse françoise fust esté aussy bien apprise et experte aux esmeutes et séditions comme elle l'a esté despuis les premières guerres, il ne faut doubler que ces braves gentilshommes, sans aucun respect ny signal de M. d'Aumalle, n'eussent joué la partie toute entière. Ne faut non plus doubter aussy que, si telle occasion se fust présentée despuis à feu M. de Guyse, son fils, tué à Bloys sur le poinct de ses hautes entreprises et grandes ambitions, qu'il ne l'eust prise par le poil, et n'eust faict mener si bien les mains que la renommée en eust voilé par tout le