Affinées, serrées
luj respondît . € Il te seirira, car j'aj bien résolu de ne te la laisser point prendre, nj de te faire aucun advantage nj courtoisie. » Cependant le blessé, s'aCToiblissant de son sang respandu, encor qu'il fist ce qu'il pouvoit, ne put rien gatgner sur Tautre, qui estoit rusé, et qui toujours temporisoit ; et, le voyant chancelier, ores deçà, ores deli, ne le voulut poursuivre jusqu'à la mort. Il luj dit fort courtoisement : f A ceste heure je te veux traicter non en ennemy, mais en amj d'armes et d'ancienneté. » Sur quoj les parrains ad visèrent soudain de les séparer, et arrester la fin du combat, dont peu de temps après furent reconciliés et rendus amis mieux que jamais.
J'en vis un autre peu après, de deux soldats corses, qui entrèrent en camp. Ils estoient couverts d'un jacque, ou chemise de maille sans manches, et ce jacque sur leur chemise simple sans pourpoinct, encore quMl fist assez froid, carc'estoit en automne, sur sa fin. En la teste ils avoient un morion; et, au bout du devant du morion, il y avoit enchâssée et antée une courte dague bien tranchante et bien pointue; et ce avoit esté faict en considération de celuy qui choisissoit et donnoit les armes, d'autant qu'il se sentoit plus foible que l'autre, et craignoit la prise et la lutte, à laquelle l'autre estoit adroit et fort; et puis ils n'avoient qu'une espée seulement. Estans entrés dans le camp solenellement, ils se tirèrent plusieurs coups sans se blesser; quoy voyant, le plus fort et le bon lutteur vint aux mains et aux prises, et porta son ennemy aussy tost par terre, sans que l'autre le desprist jamais, ny desemparast, le plus foible pourtant dessous; mais le malheur fut pour le plus fort que tumbant il se rompit un bras; ce qui fut fort
5o DISCOURS
heureux au plus foible. Estans donc ainsy par terre, ce fut à eux de s'ayder de la poincte de leurs dagues qui estoient antées au morion, et s'en entre-donnerent tant parmy le visage, dans le cou et aux bras, que tous demeurèrent outrés des playes, et n'en pouvoient plus; et je vous peux bien asseurer qu'ils combattirent tous deux en braves soldats, et quasyen enragés et vrays Corses; laquelle nation certes a renom des plus courageuses et braves de l'Italie, sans faire tort aux autres. Enfin les parrains les séparèrent en si misérable et piteux estât, sans emporter rien l'un de l'autre, soit en valeur, soit en honneur, soit en advantage ny courtoisie. Toutesfois, il y en eut un qui mourut au bout d'un mois, dont son compaignon en cuyda mourir de tristesse et ennuy : car ils s'estoient pardonnes et reconciliés, pensans tous deux mourir, ayans estes paravant grands amys.
Voylà comment vont les volontés et fortunes des personnes en combats. J'alleguerois une infinité d'exemples pareils aux precedens sur les courtoisies et discourtoisies, rigueurs, cruautés, et sur les douceurs et clémences advenues en ces* combats et duels; mais je n'aurois jamais faict. Je me contenteray pour ce coup de ceux que j'ay allégués, pour parler un peu d'aucuns abus que j'ay veu remarquer, qui se font, se commettent et arrivent en ces combats. L'un des grands est : sur les fascheuses peines et dangers à faire desfier ses ennemys, leur envoyer les cartels, les subterfuges que l'on fait pour ne les recepvoir, les manifestes qu'il faut faire publier; mais ce n'est pas tout : les grandes despenses qui s'y font, et principallement quand l'ennemy mande à l'autre de faire provision de toutes sortes d'armes dont il se peut adviser; et quelquefois, et
SUR LES DUELS Si
bien souvent, ne touchera point ny ne parlera de celles dont il ;le voudra combattre; ainsi que fit le seigneur de Jarnac à feu M. de La Chastaigneray, mon oncle, auquel il manda par un de ses cartels de faire provision de plus de trente sortes d'armes, tant de pied que de cheval, jusqu'à nommer les chevaux, comme coursiers, chevaux d'^Espaigne, turcs, barbes, roussins, courtaux harnachés, les uns à la genette, les autres à la mantouane, comme Ton disoit alors, les autres à grandes selles d'armes, et grandes bardes et selles rases; et le tout se faisoit tant pour surprendre son ennemy que pour le mettre en despense excessive et luy faire d'autant consumer et diminuer de son bien ; de sorte que, si mondict oncle n'eust eu des moyens de soy et ne fust esté assisté de ceux de son roy, son bon maistre, qui luy en fournit, et de ses amis, il eust succombé soubs le faix, ce qui certes estoit un grand abus. Aussy dit mon oncle, lorsque ce cartel luy fut porté : « Jarnac veut combattre mon esprit et ma bourse. »
Lorsque nous allasmes au siège de Malthe^, je vis un fort honneste gentilhomme, et gentil chevallier italien, qui portoit le nom de Farneze. M. d'Aymard me le présenta, qui Tavoit cognu autresfois fort familièrement; et, discourant avecques luy, il me conta que, par une querelle qu'il avoit eue contre un autre, et pour venir au combat avecques luy, qui le fuyoit tant qu'il pouvoit par ruses, subterfuges, et despenses, et brouilleries et cavillations^, il luy avoit faict