‹ Discours sur les duels de BrantômeChapitre 37 sur 143 · I . Pattente, lettre patente · texte numérisé non relu

I . Pattente, lettre patente

quelque subject qui n*estoit pas beau ny honneste, celuy qui estoit taché du vice dont il accusoit l'autre, qui en estoit innocent, fut vainqueur, et contraignit son ennemy de le déclarer homme de bien et d'honneur.

En cela ce sont des secrets de Dieu, lequel dispose de sa justice dans son équité et miséricorde, comme il luy piaist. Bien est vray qu'il a esté tousjours fort coustumier de favoriser en ces combats les bons droits, ainsy qu'il fit en ces precedens que j'ay allégué cy-dessus et plusieurs autres. Voylàpourquoy le sieur deCaronges se voulut enquérir curieusement de sa femme, et en sa conscience, sur sa juste ou injuste cause. Le seigneur de Mandozze en fit de mesmes à l'endroit de ceste belle duchesse de Savoye, de laquelle, pour en tirer mieux les vers du nez (comme on dit) et la pleine vérité, il s'habilla en cordelier, et la voulut ouyr en confession. Ce que les plus gentils présument que, si en sa confession il eust sceu et tiré d'elle quelque faute de crime, il n^eust jamais entrepris le combat, où il alla beaucoup plus asseurement.

Ce brave seigneur et vaillant chevallier, Renaud de Montauban, ne fit pas ainsi à l'endroit de la belle Genevre, fille au roy d'Ecosse: car, fust à droit ou à tort, se jetta à travers les armes pour la deffendre; car aussy bien l'eust-il deffendue et combattu pour elle, de s'estre laissée aller entre les bras de son amy, comme si elle se fust contenue (ce dit-il). Voyià en quoy il mérite double louange. Aussy tout gallant cavallier doit soustenir l'honneur des dames, soit qu'elles l'ayent offensé et forfaict, soit que non. J'entends si c'est forfaicture et offense à une belle, gentille et

honneste dame, d'aymer bien son serviteur amant et luy donner la vie. Et voyià le devoir du cavallier à l'endroit des dames, ainsy que j'en ai plusieurs veu de mon temps, et à la cour, et ailleurs, soustenir et deffendre l'honneur de leurs dames et par parolles et par leurs espées, encor qu'elles fussent les plus grandes putains du monde, et qu'ils les eussent cognues telles, et les autres contre lesquels ils se battoient. Et s'ils eussent 'faict autrement on les eust tenus pour vrays poltrons et indignes de l'amour de leurs dames : car, pour en parler sainement, toute dame, quelque grande putain qu'elle soit^ veutparoistre tousjours dame de bien et d'honneur. J'en parle ailleurs dans mes livres que j'ay faict des dames.

Il y en a aucuns qui ores qu'ils ne combattent pour ce subject des dames, et qui, se fiansen leurs braves courages et bonnes espées, prennent des querelles de gayeté de cœur, ou bien sur un meschant droit et grande injustice; mais bien souvent aussy sur ceste mauvaise querelle sont abattus : non pourtant que la dame bien souvent en soit villipendée, car l'on attribue le tout à Dieu ou bien au sort des armes, comme j'en alleguerois force exemples si je voulois.

J'ay leu autresfois en ce grand historiographe Paule iEmille, qui a si bien escrit nostre histoire de France, que Robert d'Artois, brave et vaillant capitaine de ce temps là s'il en fut oncques (ce fut celuy qui, ayant quitté le party françois, prit celuy de l'Anglois^ dont il fut cause de tant de maux, meurtres et pertes qui arrivèrent en France du

temps du roy Phîlippes de Vallois et du roy Jehan), celuylà doncques, voulant prétendre quelque droit à la comté de Flandres, produisit quelques titres faux, et que luymesme avoit faict falcifîer ; et les produisant devant le roy >, le roy, qui estoit bon prince, et son bon parent et amy, luy remonstra qu'il ne les debvoit plus produire, et qu'il y alloil de son honneur, car ils estoient faux. Robert, qui estoit haut à la main au possible, encor qu'il sceust bien sa fausseté, mais se fiant par trop en sa vaillance et sa bonne lance, n'eut point de honte de respondre au roy que ces instrumens et titres estoient très-bons et point faux, et qu'il le combattroit de sa personne à la sienne en champ clos, et luy maintiendroit la vérité. C'estoit trop arrogamment parlé à un roy duquel il estoit vassal. Le roy, qui fut sage, ne luy sonna grands mots là-dessus; mais, maschant sa colère, ne luy porta oncques puis de bien ny d'amytié, ny l'autre non plus au roy. Et voylà d'où sortirent leurs grandes animosités, et divorces, et maux pour eux et pour la France.

Je vous laisse doncques à penser si ce Robert d'Artois se soucioit guieres de juste querelle, puis que, si librement et avecques si grande injustice, il vouloit entrer en camp. Il avoit bien opinion que Dieu eust faict autant pour luy en son injustice comme en sa bonne cause, si ce n'estoit qu'estant entré dans le camp, il eust voulu faire comme j'ay ouy raconter en Italie d'un combattant italien, lequel, estant entré dans le camp avecques très-mauvaise cause, il en eut remords de conscience, et, songeant en soy comme il pourroit la rabiller, il advisa de son mauvais droict en

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