Se desmarcher, reculer
pour vaincu. Vojre encor seroit-il meilleur s'il le pouvoit jetter par-dessus la barrière au-delà du camp. Geste victoire seroit belle et honnorable pour le vainqueur, et fort ignominieuse pour le vaincu, et ne luy seroit loisible d'y rentrer plus, ny prendre ses armes, ainsy que cela s'est faict d'autres fois en des camps en Italie. Et, avant qu'entrer dans le camp, les conditions ainsy estoient arrestées des juges, parrains et confîdans; mais la façon précédente que j'ay dict n'est nullement belle et recevable; et toutesfois elle a esté permise et reçue par les lois lombardes.
Un autre abus, et pire de tous, et par trop cruel et inhumain, et que ces malheureuses lois lombardes vouloient, et comme il s'est practiqué fort souvent en Italie, que quiconque de ces combattans, et fussent tous deux, mouroient dans le camp, n'estoient nullement receus de l'Eglise pour y estre inhumés, et leurs corps ne pouvoient estre enterrés en terre saincte et bénite, mais profane, comme un Sarrazin et Arabe. Quelle cruauté estoit cela ! ils pouvoient bien estre admis^ avant qu'aller au combat, d'ouyr la messe, se confesser, prendre le sainct sacrement; et, mourant ainsy, ils meurent bons chrestiens. Et, si les armes ne leur sont esté favorables, pourquoy sont-ils privés de la sépulture saincte ? Ils en alleguoient beaucoup de raisons, et entre autres ceste-cy : c'est que, en mourant ainsy, que c'a esté par la permission de Dieu, et que sa querelle estoit injuste, et que par conséquent il est mort comme un vray criminel, et que le camp clos n'est qu'un vray gibet pour tels criminels, lorsqu'il n'y a point de preuves de leur mesfaict et crime; et que, venant à estre ainsy vaincus.
leur sentence leur est donnée du Ciel et leur crime avéré. £t Dieu sçait (comme j'ay dict cy-devant) si les vainqueurs bien souvent n'ont pas le plus juste droict.
Or je ne passeray plus outre. Il faut faire fin à ce discours de combats, car je ferois tort à ceux qui en ont si bien escrit, tant de nostre temps que du passé, comme le seigneur Mutio, M. Alciat', le seigneur doctor Paris de Puteo, et une infinité d'autres sçavans jurisconsultes italiens : car, de leur temps, ces combats ont eu une trèsgrande vogue, et estoient ces docteurs consultés, comme Ton fait des advocats en causes de justice.
Aujourd'huy tous ces combats sont du tout abolis par toute la chrestienté par le dernier concile de Trente; si bien qu'il y a environ vingt ans qu'un chevallier de Malthe, qui s'àppelloit don Juan de Gusman, que j'y ay veu, gentil chevallier certes, de fort grande maison, de celle de Gusman en Espaigne, brave, vaillant, fors qu'il avoit trèsmauvaise veue, et portoit ordinairement des lunettes, et on disoit de luy : Aqut esta don Juan de Gusman con sus antojos 2. Il estoit grand et beau joueur. Il eut une querelle contre un autre chevallier espaignol, mais non de sa religion ny de son ordre; et, ne la pouvant desmesler ny se battre en camp clos, ny en Italie, ny en Espaigne, ny ailleurs de la chrestienté, pour leur seureté, à cause de ce concile de Trente, ils s'assignèrent, par concert et accord faict entr'eux deux, le combat à La Vallonné 3, pays du
1 . Le traité d'Alciat, De singulari ctrtamint, a été traduit en français sous le titre : le livn du duel et combat singulier ; Paris, 1 55o.