Creasts, domesliques : espagn. creados
mit la main à l'espée pour le charger; mais il fut empesçhé par les compaignons, capitaines et soldats qui estoient là; que Tamayo sur cela se retira en la maison du capitaine Montes-doça, qui estoit là auprès. Et d'autant qu'il ne se sentoit assez courageux pour se battre contre Lunel, il ne coroparoit de long-temps, et se tient toujours caché, jusqu^à ce qu'il s'advise de passer en Espaigne, et là changer d'habit, et se faire homme d'église et prestre, ce qu'il fit estant là. Et dura bien un an entier que Lunel ne put sçavoir aucunes nouvelles de luy, encor qu'il le fist chercher par-tout, plantant et affichant cartels en toutes parts pour le desfîer, les envoyant en tous les lieux d'Italie les plus principaux, jusques en Espaigne, et au lieu de sa naissance, qui estoit en la ville d^Avilla; et tout cela avecques de grands dangers et de grands cousts : car il y fallut employer las auUnticas escrituras de escribanos reaies ^, ce dit le conte. Mais Tamayo, s'estant desjà faict prestre, se mocqua de Lunel, disant que son habit nouveau pris ne luy pouvoit permettre, renvoyant bien loing ces cartels ei desfis; dont Lunel, désespéré de ne pouvoir venir au combat, n'eut autre secours qu'à envoyer son dire, son manifeste et ses escritures aux principaux princes d'Italie et d'Espaigne, pour manifester son devoir, ses diligences, par lesquelles paroissoit qu'il n'avoit pas tenu à luy qu'il n'eust bravement combattu; qui tous luy respondirent qu'il avoit faict très-bien en gallant homme d'honneur et valeur; mais ce ne fut pas sans rire de la fourbe que Tamayo avoit faicte à Lunel, pour luy avoir faict despendre tant d'argent, luy
I . Les écritures authentiques des écrivains royaux (archivistes ou notaires).
avoir donné tant de peines, sueurs et travaux à le chercher» et luy très-bien et beau s'estoit faict prestre pour s'exempter de combat, et vivre désormais libre de guerre, de coups d'espée et d'estoquades. C'est une finesse celle-là tresseure pour la vie humaine, et plaisante pourtant à lire. Il j a eu force gens de guerre d'autresfois qui ont faict et font de ces traits, et se sont ainsy rendus religieux et prestres, pour désormais n'estre plus subjects aux hasards des guerres. Ils ne ressemblent pas ceux-là qui quittent la robbe longue et leurs biens d'église pour suivre les armes, dont il en est sorty de braves hommes, comme j'en ay faict ailleurs un discours. Il y en a aucuns, qu'on a cognu, qui ont pourchassé les ordres de nos roys, pour estre exempts des estoquades, combats et appels. Ce conte n'est des pires, et tres-plaisant ; et s'en joueroit une plaisante comédie en représentant un capitaine bravasche, braveur, menaceur de fendre des nazeaux pour du pain, tuer tout, et puis, pour en venir aux mains, se représenter prestre ou homme religieux. Je croy que Zany et Pantallon le fouetteroient bien et se mocqueroient bien de luy.
Or laissons ces contes, puisque la practique n'en est plus par le sainct concile de Trente. L'on s'advisa à Napies (et s'use fort aujourd'huy) d'une autre manière de combats, qui se font par appels et seconds, hors des villes, aux champs, aux forests, et entre les hayes et buissons, d'où estoit venu ce mot : combattere à la mazza, Moy, curieux, j'ay demandé d'autres-fois à gens bien experts en ces combats et mots chevalleresques la dérivation du mot. Ils m'ont dict, dans Napies mesme, que mafia en espaignol vaut autant à dire que buisson ou hayc^ et en langage napolitain
s'appelle mazza, mot corrompu, mais pourtant vient et derive de là pour la longue habitude et fréquentation de jadis entre les Napolitains et Espaignols, qui ont esté bons maistres autresfois; et pour s'appeller ainsy aux champs, entre les hayes et buissons, à Tescart, pour se battre, on disoit combatUre à la mazza. Ils m*en ont dict autres raisons pour ceste dérivation, que je laisseray pour prendre ceste-cy.
Or les combats à la mazza sont esté fort desapprouvés par les docteurs duellistes anciens, pour beaucoup de raisons, dont Tune estoit : d'autant que ces combats se faisoient sans aucunes armes deffensives, ny couvrans le corps, ce que Ton requiert fort en camp clos pour beaucoup de raisons que les escrivains duellistes escrivent, mais seulement avecques Tespée et la cappe, ou à la dague, qui ne sont estimées armes deffensives, d'autant que d'elles-mesmes ne couvrent le corps, si-non en tant que la dextérité de la personne le permet; et la raison pourquoy ces duellistes veulent le corps couvert est qu'ils disent qu'autrement est combattre en bestes brutes, et qui se vont précipiter à la mort comme bestes. Cela va bien, et est bon; mais, en quelque manière que ce soit, quand on vient là, ou couvert ou descouvert, il y faut venir résolu ou mourir ou vaincre; dadvantage, ceux sont plus à estimer qui vont au combat plus chargés de braves courages que d'une lourde masse d'armes, là où il y a tant d'abus, comme j'ay dict cy-devant. Mais, tout ainsy que la querelle est prise, selon ainsy se doit-elle demesler et vuider, sans aller emprunter tant de diversités et sortes d'armes, si-non celles qui se sont trouvées sur le point du différend, ou la cappe, ou Tespée, ou la dague et l'espée, fust sans estre couvert; et
7i DISCOURS
telle est Topinion d'aucuns gallans hommes ; et, si aux combats à outrance precedens que j'ay dict s*exerçoient peu de courtoisies, en combats de la mazza et d'appels il s'en est trouvé et veu aussy peu, et se sont peu practiquées; mais (qui pis est) en tels combats de la mazza à Naples, il y avoit tousjours (ou le plus souvent) des appellansou seconds, lesquels, voyans battre leurs compaignons, s'entredisoient entr'eux (bien qu'ils n'eussent débat aucun ensemble, mais plustost amytié que hayne) : « Et que faisons-nous, nous autres, cependant que nos amys et compaignons se battent ? Vraiment, il nous fait beau veoyr ne servir ky que de spectateurs à les veoyr entretuer I Battons-nous comme eux. » Et sans autre cerimonie se battoient et s'entretuoient bien souvent tous quatre. Cela estoit plus de gayeté de cœur que de subject et d'animosité.
Nos braves François estans au royaume de Naples, soubs le règne du roy Louys XII, commancerent à practiquer ces desfis et combats en un qui se fit entre treize Espaignols et treize François ; et ce furent les Espaignols qui les premiers desfierent, et ce plus de gayeté de cœur que pour autre subject, car il y avoit pour lors trefves entr'eux. Les François les prinrent aussy tost au mot ; et Dieu sçait s'ils y eussent failly, et faillirent non plus au jour et au lieu assigné, prés la ville de Monervine. J'ay veu le lieu, qu'aucuns de là m'ont monstre par especiauté. Tous y firent ce qu'il falloit faire en gens braves et vaillans. Ceux qui en ont escrit et parlé à Padvantage des Espaignols, et comme aussy je l'ay ouy dire à aucuns de ces pays-là, à Naples et tout, disent que les Espaignols vainquirent les François à cause d'une ruse qu'ils trouvèrent, de ne donner aux hommes,
SUR LES DUELS ^l
du premier abord, de leurs lances (car ils estoient armés à la gendarme, comme de ces temps ces armes leur estoient fort usitées), mais aux chevaux et les tuer, à cause d'une maxime qu'ils tenoient et observoient fort : Mutrio tl caballo, perdido el hombre de armas '. Nos François disent le contraire, bien que l'opinion et l'entreprise des Espaignois réussit très-bien : car la plus grand part des chevaux françois furent tués ; mais le brave M. de Bayard, et M. d'Orose, tres-vaillant aussy, leurs chevaux estans demeurés entiers, réparèrent le tout, ainsy que je le manifeste en un endroict de mes Kodomontades espaignolles, où ce grand capitaine Gonzalo mesme confesse les Espaignois n'avoir si bien faict comme il cuydoit, et comme il les avoit envoyés pour faire mieux ; j^y cotte les mesmes parolles en espaignol qu'il profera. Despuis ce combat (ce disent les Espaignois) les François ne firent plus bien leurs affaires audict royaume, tenans pour un certain scrupule que tels desfis sont désastreux à tout un gênerai 2, ainsy que j'ay veu tenir ceste opinion à plusieurs grands capitaines espaignois, italiens et françois, et mesmes à monsieur le mareschal de Byron, qui n'admettoit et ne trouvoit nullement bons ces desfis, appels et combats en une armée, fust d'ennemy à ennemy, fust d'autre à autre de Tarmée, et que tout cela ne faisoit qu'amuser le monde, desbaucher les affaires du prince, et faire perdre quelquesfois de belles occasions importantes au gênerai, qui se rencontrent quelquesfois, et faire entre-tuer deux braves hommes, qui pourroient estre cause du gain d'une battaille