‹ Discours sur les duels de BrantômeChapitre 51 sur 143 · I. Annuit, aujourd'hui^ à Tinstanl · texte numérisé non relu

I. Annuit, aujourd'hui^ à Tinstanl

SUR LES DUELS 8i

mes que j'ay point veu, mais tres-brave et vaillant, et qui avoit fort veu. Le combat fut en l'isie du Palais. Ainsy qu'ils s'j faisoient passer tous deux sans seconds, ils virent force gentilshommes qui couroientsur le quay pour prendre les batteaux, et aller après eux pour les séparer, car c*estoit à l'heure que le roy alloit à la messe en la chapelle de Bourbon. Ils dirent au battellier, car tous deux estoient en mesme batteau {Quai bontà y valor dti nostri cavalieri como degli antichi / > ), qu'il les passast viste et fist grande diligence, car ils avoient une affaire d'importance; dont ils donnèrent chascun un teston audict battellier; et, ayanspris terre, ils s'entredirent seulement : a Faisons viste, car voicy ces messieurs qui advancent pour nous séparer. » Ils n'y faillirent pas : car en quatre coups d'espée ils s'entretuerent tous deux, et tombèrent tous deux, l'un deçà et l'autre delà ; et les trouva-on rendans l'ame et l'esprit. Quelles resolutions et quelles animosités !

Monsieur le marquis de Mailleraye >, fils aisné de M. de Pienne, estant nouvellement tourné d'Italie, frais-<chement esmoulu, et qui avoit fort bien appris à tirer des armes, qu'il avoit des mieux en main, estant arrivé à la cour, un soir au bal prit querelle avecques le seigneur de Livarot (celuy qui avoit esté l'un des six au combat de Quielus et Antraguet), fust ou non avecques juste occasion, je ne le dis point, si-non que plusieurs tenoient que de

1. Quel courage et quelle valeur de nos chevaliers, égaux aux anciens !

2. Mailleraye est une faute. Il s'agit ici du marquis de Maignelais, qui avait alors vingt-quatre ans. Le combat eut lieu le 5 mai i58i.

8s DISCOURS

gayeté de cœur il avoit pris la querelle pour un mauvais garçon et grand mesprisant des autres despuis l'heureuse issue de son combat, et, pour ce, avoit esleu pour maistresse une dame de la cour, belle certes, et ne vouloit qu'aucun la servist que luy, comme jaloux de sa beauté, de son honneur et de son bien. Cedict marquis, tout gentil et tout courageux, en l'aage prés de vingt ans, luy présente son service debvant luy. L'autre, haut à la main comme luy, l'attaqua peu à peu deparolles. Enfin, à bonne paille bien seiche le feu se prend aysement. Par ainsy s'entredonnerent (sans faire grand bruict) le combat en une petite isle sur la rivière à Bloys, sans seconds ne sans rien. Le matin doncques ne faillirent, chascun sur un bon courtaut montés, à comparoir, ayant pourtant chascun un laquais pour tenir leurs chevaux. Le marquis ne faillit dans deux coups tuer son homme d'une estoquade franche, que je representerois mieux que je ne la dirois, car il me l'avoit dict avant, et le rendit tout roide mort. Mais, quel malheur pour luy ! ainsy qu'il s'en retournoit, le laquais de Livarot, qui estoit un grand laquais et fort, et desjà portant espée, l'ayant cachée une heure debvant dans du sable (aucuns disent que ce fut de son propre mouvement, autres du commandement de son maistre, ce que je ne croy, car il estoit trop gallant) , vint par derrière, et luy donna un grand coup d'espée, dont il le tua tout roide mort, ledict marquis ne disant seulement (ainsy que l'autre l'eut atteint) : «Ah! mon Dieu, qu'est cecy ? » Ledict laquais fut aussy tost pris par le rapport d'aucuns qui le virent, et fut aussy tost pendu, ayant confessé le tout, et qu'il l'avoit faict pour vanger la mort de son maistre. Plusieurs discourent là-dessus que, si l'un et l'autre eussent pris des

seconds, ce malheur ne fust pas advenu par le laquais, et qu'il est fort de besoin d'avoir des seconds, pour plusieurs raisons qui se peuvent alléguer là dessus, tant pour en<garder et éviter supercheries que pour tesmoigner de leurs valleurs ou poltronneries, enfin pour une autre infinité de raisons qui seroient trop longues à discourir; tout ainsj qu'il y en a force inconveniens que je ne veux m'amuser à exprimer, si-non un arrivé par un exemple faict à Rome du temps du pape Grégoire dernier', entre deux autres gentilshommes françois, qui estoient La Villatte, le baron de Salligny, et Matecolom, et Esparezat, Gascon et escuyer de la grande escuyerie du roi. Ils s'assignèrent le combat à quatre milles de Rome. Esparezat, autheur de la querelle, se battit contre La Villatte, son adversaire. Matecolom, second d'Esparezat, se battit contre le baron de Salligny; et, chascun s'estant mis à part assez loin de l'autre de quelque trente pas, après avoir faict leur debvoir, advint que Matecolom le premier tua son ennemy; et, voyant que son second Esparezat estoit long à tuer le sien, encor qu'il fust fort jeune garçon (ainsy que dit Francisco, tireur d'armes : Erano putti^, comme estoit aussy Salligny), s'en vint ayder à Esparezat, et tous deux tuèrent La Villatte, je croy non pas sans grand' peine. Encor que le jeune homme criast qu'il n'y avoit raison de se mettre deux sur un, Matecolom repliquoit : « Que sçai-je aussy ? Quand tu aurois tué Esparezat, tu me viendrois à tuer si tu pouvois, et me viendrois donner de l'affaire, où je ne m'y veux mettre plus que j'y suis, et en puis sortir. » Et voylà

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