‹ Discours sur les duels de BrantômeChapitre 59 sur 143 · I. Le siège fut levé en juillet · texte numérisé non relu

I. Le siège fut levé en juillet

a. Voyant le bon momtnt.

la cujsse, qui luy causa en marchant par pays une grande effusion de sang, dont il fut contrainct descendre en un bourg, et s'amuser et le faire panser à quelque petit barbier de village ; ce qui fut cause qu'ayant esté poursuivy par le prevost Tanchon, fut pris à douze lieues de Paris, non trop à l'ayse, car il fit grande deffense, dont il fut fort blessé, et fut mené à Paris, au Fort l'Evesque, et en tel danger que du jour au lendemain nous le tenions exécuté. Je le vis par deux fois en la prison, qui me disoit tousjours, d'une façon asseurée, qu'il ne se doubtoit pas moins que de la mort, de laquelle il ne se soucioit, puisqu'il avoit vangé celle de ses deux frères : car Millaud, avoit tué son autre frère, qui s'appelloit le baron de Tiers, et, disoit-on, en supercherie et advantage. (J'en ferois le conte, mais il seroit trop long, et ne serviroitpas trop icy.) Le voylà doncques aux vespres de la mort *, car le roy et le roy de Poulongue cryoient : « Qu'il meure ! » Mais monsieur le prevost de Paris ', son frère, qui tenoit en son logis pour lors les principaux de l'ambasssade des Poulonnois, s'advisa de les prier pour son frère, et demander aux deux roys sa vie : ce qu'ils firent ; et estois en la chambre du roy de Poulongne quand ils vinrent, où je les vis haranguer tout en latin, tres-eloquemment , et avecques telle passion et affection que le roy fut fort empesché à leur respondre leur requeste, qu'il n'accorda sur le coup, mais leur donna grande espérance. M. de Thou, premier président, qui

I . C*est-à-dire près de la mort. Il serait plus juste de dire « aux vespres de la vie », au soir, à la fin, à moins que ce ne soit ici le synonyme de chant mortuaire.

a . Antoine du Prat, prévôt de Paris depuis 1 5 5 3 .

l'aymoit fort, prit aussy son party, et remonstra aux roys que, s'ils eussent faict mourir Gounellieu et Millaud, les deux meurtriers de ses frères, infailliblement il debvoit mourir; mais, ne l'ayant faict, il falloit que la loy fust égale, et qu'il eust sa grâce et pardon comme les autres. Enfin, par temporisement, sollicitations et prières, son procès demeura en suspens. Cependant le roy de Poulongne, qui estoit son principal persécuteur, s'en va en son voyage : l'on fait son procès à la voilée; son pardon et grâce luy fut donnée^ et bien interinée. Le voylà pour* mener par la ville de Paris et à la cour mieux que jamais, bien venu et arregardé de tout le monde.

Le roy tourné de Poulongne, le baron luy fait la révérence; mais M. du Gua, qui estoit intime amy de Millaud, et qui estoit grand favory du roy, se déclare son ennemy mortel, le mesprise, le menace de luy nuire où il pourra. Je sçay bien ce que je luy en dis un jour, car tous deux estoient mes grands amys, et je les voulois accorder, comme le baron m'en avoit donné la parolle ; mais point, M. du Gua n'y voulut entendre, et luy dit qu'il le desespereroit. Il fut en train une fois de le faire appeller ; mais il ne le fit, pour des raisons que je ne diray pas, et que ce ne fust esté son plus grand expédient, ny le plus seur. Par quoy, ayant sceu que M. du Gua luy en brassoit une, il fut contrainct vuider de Paris et de la cour. Au bout de six mois il vint un soir le trouver en son lict qu'il faisoit diette, entre au logis avecques un de ses gens seulement, en laisse deux à la porte, monte en sa chambre, va à luy, qui, le voyant venir, saute en la ruelle, et, prenant un espieu pour se deffendre, l'autre l'eut aussi tost joinct ; et avecques une espée fort courte et tranchante (aussy en

tel cas elle est meilleure que la longue) luy bailla deux ou trois coups, et le laissa là pour demy mort, car il vesquit encor deux ou trois heures, disant tousjours qu'un homme en qui il se fioit Tavoit trahy. Pour fin, ledict baron, après avoir faict son coup, sort si heureusement du logis, et se retira si bien et sans aucun bruict, qu'on n'en soupçonna celuy qui avoit faict le coup que par conjectures, tant il fut faict secrettement , et ne se put jamais guieres bien prouver; mesmes à moy, qui luy estois amy intime, ne me l'a voulu confesser.

Voylà le brave M. du Gua tué, brave certes estoit-il en toutes générosités et vertus, ainsy que j^en parle en mon livre des Couronnels et Maistres de camp qui ont esté en France despuis leur première institution. Ce brave du Gua doncques fut tué parmy ses compaignies des gardes, parmy ses capitaines et soldats, et à cinquante pas quasy à la veue de son roy, qui le cherissoit comme il le meritoit certes, sans qu'on s'en aperceust jamais; qui fut estimé à la cour un cas estrange et inouy.

Pour faire fin, il faut donner ceste resputation au susdict baron, que c'a esté un terrible et déterminé exécuteur de vangeances. On l'accusa aussi d'avoir tué Montraveau le jeune, frère de M. de Clermont d'Amboyse; mais cela ne se put guieres bien prouver, car il fut tué dans des bois et garesnes de Nantouillet, d'autant que ces deux maisons n'estoient de longtemps bien ensemble.

S'il eust vescu, il en vouloit tuer encor deux que je sçay bien, qui, je croy, ne regrettèrent guieres sa mort. Aucuns de ses ennemys n'ont point approuvé ces façons de meurtres, et Pont voulu taxer qu'il n'estoit propre pour les appels, et pourquoy il ne s'en aydoit. J'en ay dict des rai-

sons cj-dessus. Toutesfois il monstra bien à sa mort qu'il estoit et pour l'un et pour l'autre; et si l'ay veu enappeller aucuns, et d'aucuns estre appelle, qu'il ne refusa jamais homme ; mais il fut accordé ; et ne faut doubter nullement de ses valleurs, car un homme de cœur ne fit jamais ce qu'il a faict, et eust faict encor sans sa mort.

Or c'est assez parlé de luy. Que si je pouvois l'immortaliser, je le ferois,tant pour ses mérites que pour la grande amjtié qui estoit entre luy et moy il y avoit quinze ans, et tousjours bien nourrie et entretenue par bons offices : aussy nous appellions-nous frères d'alliance. Je sceus, un jour après sa mort, à Estampes, en courant la poste, venant de chez moy, que, si je fusse arrivé plus tost, je ne luy eusse pas conseillé de se battre aux champs, car on se vouloit desfaire de luy, ou en quelque façon que ce fust; et possible, s'il eust eschappé de ce combat, il fust tumbé en une embuscade qu'on luy avoit préparée, comme j'ay sceu despuis : car il commançoit à estre plus crainct qu'aymé de quelques très-grands et très-grandes; si que ce traict du meurtre de M. du Gua fut estimé de grande resolution et asseurance.

J'en vais dire une autre qui ne luy en doibt rien, de ce brave feu monsieur le comte Martinengo, de ceste bonne et brave race des Martinengues, de laquelle cestuy-cy estoit bastard, disoit-on; mais ce bastard vallut bien deux légitimes, sans leur faire tort. Il vint avoir question avecques un gentilhomme bressan' des plus grands de la ville et

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