‹ Discours sur les duels de BrantômeChapitre 60 sur 143 · I . De la ville de Brescia · texte numérisé non relu

I . De la ville de Brescia

d'alentour. Apres l'avoir longtemps guetté et cavallé, ne le pouvant attrapper aux champs, s'estant retiré à la ville de Bresse, il se détermine de l'y aller tuer; et, s'estant accompaigné de deux bons soldats déterminés comme luy, entre dans la ville en plein midy, va dans la maison de son ennemy, monte en sa chambre, le tue soudainement, descend, se retire (ce n'est pas tout que faire un coup, il faut se sauver), passe par la mesme porte, monte, luj et ses gens, sur leurs bons chevaux qui les attendoient là auprès, fut à une lieue de là plustost que la rumeur et l'allarme fust esmeue en la ville. On court après, tant ceux de la justice que des parens du mort, qui estoient grands seigneurs; mais ils n'y gaignerent rien, et se sauve bravement en Piedmont, où il se met au service du roy Henry II, lequel il servit et la couronne de France, si fidellement que, tant qu'il a vescu, il se peut mettre au rang des plus fidèles serviteurs qui y ait esté, non seulement des estrangers, mais des bons François mesmes.

Ce ne fut pas tout : lorsque nous allasmes au secours de Malthe, il y vint pour son plaisir, comme si ce fust esté un jeune homme qui n'eust jamais veu guerre; mais en cela il respondit que la plus belle mort estoit que de mourir pour l'honneur et la religion de Dieu, et qu'en ce il vouloit imiter son grand prédécesseur le comte de Martinengo, qui de mesmes, pour son plaisir, alla au secours du dernier siège de Rhodes, où il mena, à ses propres cousts et despens, deux cens hommes de guerre, là où il fit si bien que l'histoire qui en a esté faicte asseure que la ville tint plus de deux mois pour sa venue qu'elle n'eust faict, et y fit de très-beaux combats. J'en ay leu l'histoire, qui ne se recouvre aysement ; mais je l'ay, et est très-

belle, déclarant beaucoup de beUes singularités de ce siège.

Pour retourner encor à nostre comte, allant à ce se* cours de Malthe, bien qu'il se fust fort dissimulé de ses amys de n'y aller point, à cause qu'il pourroit rencontrer encor quelque reste de ses ennemis cachés, amys de son trespassé, en quelque part d'Italie, je le Yis aussj résolu de faire ce voyage comme s'il n'eust eu aucun ennemy, disant tousjours que si on le tuoit il en tueroit aussy* Il passe par le Pîedmont comme nous autres, passe à Pavie, non guieres loin de Bresse, passe à Gesnes, d'une détermination aussy asseurée que j'aye jamais veu; s'embarque à Gesnes comme nous autres dans de petites fregattes. Enfin nous arrivasmes tous à Malthe ayant coustoyé toute l'Italie, sains et sauves, luy ne craignant rien. A nostre retour, il s'en tourne par terre comme nous autres; sçait qu'il y a dans Rome un parent de son homme, entreprend de l'aller tuer ; mais il fut dissuadé et pressé par ses amys de le laisser et sortir de la ville, et qu'il en avoit faict prou par le passé. Enfin il se retire en France, tousjours par terre, de ville en ville, n'approchant pourtant des terres des Vénitiens, car il n'avoit encor faict son accord, et fust esté en peine de la vie; et ce fust esté aussy par trop tenter Dieu et la fortune. Voylà de grandes et asseurées resolutions, mais grandes aussy celles dont il a usé, combattant si bien en nos guerres, tant estrangeres delà et deçà les monts que nos civilles, dont j'en parle ailleurs en mon livre des Cou^ formels.

Grande fut aussy sa vaillance et tout, qu'il monstra en ion combat qu'il fit en Piedmont sur le pont du Pau, contre un autre sien ennemy italien, chascun ayant deux

dagues aux deux mains. II est vray que la gauche et tout le bras entier, avecques les espaules, estoit armé d'un brassard; mais ce brassard estoit tout d*une venue, et ne se ployoit point; ce qui gesnoît et contraignoit le bras, et le tenoit fort droict. Cela avoit esté faict et ainsy choisy de son ennemy, qui avoit esté blessé au bras comme feu mon oncle de La Chastaigneraye. Enfin, monsieur le comte Martinengo demeura vainqueur, et tua son ennemy sur-lechamp. Ce combat fut fort furieux, à ce que j'en ay ouy discourir à gens qui le virent, mesmes au bon homme feu M. de Vassé', qui estoit parrain dudict comte, bien que le dict combat ne fust solemnisé de plusieurs cerimonies des camps clos que je dirois; si bien qu'on le tint quasy plus faict en forme d'appel et de combat à la mazza qu'autrement. Tout cela ne sert de rien à nostre faict. Tant y a qu'il fut beau et bien combattu, et qui rapporta audict comte beaucoup de réputation; non que pour cela il en ait esté guieres glorieux en son temps, ny pour plusieurs autres vaillances qu'il a faict en sa vie : car c'estoit le plus doux et gratieux gentilhomme qu'il estoit possible de veoyr, amy où il le promettoit; je le puis asseurer pour moy, et pour me l'avoir monstre une fois. Bref, sa réputation fut si bien divulguée, et sa valeur, que, la guerre s'estant esmeue entre le Turc et les Vénitiens^ un jour ils luy envoyèrent, sans y penser *, à Paris (où il se tenoit quasy ordinairement, ou à la cour, quand il n'y avoit point de guerre)^ son pardon gênerai et absolution de tout le passé, et une commission (avecques force ar-

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