‹ Discours sur les duels de BrantômeChapitre 62 sur 143 · L'évèque de Dax · texte numérisé non relu

L'évèque de Dax

2, En 1577.

loo DISCOURS

breton, haut à la main, nommé M. de Sourdeyal,qui longtemps a esté gouverneur de Bellisie, jusqu'à ce que le roy Charles luy osta pour la donner au mareschal de Rez en propre. Ce M. de Sourdeval vint à avoir une querelle contre un autre gentilhomme françois dont je ne sçaj bien le nom. Ils s'en allèrent sans sonner mot à personne, si-non entr'eux deux, hors de Bruxelles, où la cour impériale se tenoit. La fortune fut si bonne pour M. de Sourdeval (et aussy que c'estoit un tres-vaillant homme) qu'il blessa son ennemy quasy à la mort ; toutesfois si fut-il un petit blessé. Et, d'autant qu'il estoit venu à cheval sur un courtaut, et son ennemy à pied, il leva son ennemy et le monta sur son courtaut dans la selle et luy en crouppe, le tenant tousjours des deux bras, le soulageant le plus qu'il pouvoit ; et, par ainsy, se rendirent à la ville et chez un barbier, et le fît fort curieusement panser, dont il se guérit. Il y en a aucuns qui eussent mieux aymé mourir que se laisser aller à une telle courtoisie, vile pourtant pour un brave cœur; car, en ceste façon, le vainqueur triomphe fort; par quoy le vaincu eust mieux aymé là mourir qu'estre assisté de telle sorte. Autres disent : a II n'y a que de vivre. » Je m'en rapporte aux braves discoureurs. L'empereur en sceut le combat et le traict, et voulut veoyr ledict Sourdeval, et le loua devant tout le monde en sa salle, autant pour sa valeur que pour sa courtoisie honneste et gentillesse, et luy fit présent d'une belle chaisne d'or pour s'en faire mieux paroistre. Quel crevecœur à son ennemy vaincu! Je tiens ce conte de feu M. de Guyse le grand, qui y avoit accompagné monsieur son oncle, et d'aucuns gentilshommes qui estoient lors avecques monsieur le cardinal ; et aussy que j'ay veu ledict Sourdeval à la cour fort bien venu et

SUR LES DUELS loi

estimé, tant pour ce combat que pour autres siennes vaillantises faictes aux guerres. Je croj qu'il vit encor, et Tay cogna fort familièrement.

Lorsque le roy Henry II envoya en Escosse feu M. d*Esse, son lieutenant-general, pour y porter secours, avecques force galians et honnestes gentilshommes de la cour et de France, y avoit le sieur de Dussat', dict autrement Juri* gnat, et le capitaine Hautefort, tous deux gentilshommes de Perigord. Ils esmeurent dispute ensemble et querelle pour Tamour d'une grande dame qui estoit là, que je ne nommeray point. Ils s'assignèrent et s'appellerent tous deax à l'isle aux Chevaux, qui] est devant le Petit Lict (ceux qui ont veu le Heu comme moy sçavent où c'est), où s'y estans faict passer, se battirent tous deux tous seuls, si bien que ledict sieur Jurignat demeura fort blessé; mais Hautefort ne le voulut parachever, ains luy permit de repasser l'eau, et de se faire panser; et, estant guery, il rappella encor Hautefort jusqu'à deux fois, et demeura encor blessé comme la première fois ; et ledict Hautefort luy usa encor de la mesme courtoisie, jusqu'à ce que l'on les m\t d'accord, mais non pourtant qu'ils fussent jamais amys. Quelle fortune d'espée, et quel don de courtoisie! Je croy que ledict Jurignat vit encor, et Hautefort fut tué au voyage d'AUemaigne devant Yvoy , brave soldat et capitaine s'il en fut oncques (j'en parle ailleurs], grand et intime amy du feu capitaine Bourdeille, mon frère : aussy disoit-on d'eux qu'ils estoient des braves rodomons de Piedmont, comme estoient Villemaigne et Tays.

Page 1