‹ Discours sur les duels de BrantômeChapitre 67 sur 143 · I . C'est-à-dire : dont il eut une grande reconnaissance · texte numérisé non relu

I . C'est-à-dire : dont il eut une grande reconnaissance

SUR LES DUELS m

absent, s'amusant en Italie et mesme à Florence, où il fut

despuis tué pour faict d'amours. Estant donc venu en

France ceste fois là, il vint avoir querelle contre Sainct-

Maigrin pour le jeu, et s'appellerent. Ils n'eurent pas tiré

deux coups qu'ils vinrent aussy tost aux prises. Sainct-Mai-

grin estoit plus adroit à la lutte que l'autre, bien qu'il fust

aussy fort : il porta son homme par terre soubs luy, et luy

disant plusieurs fois qu'il luy demandast la vie. Sainct-Mai-

grin, dit-il, n^ayant nulles armes chascun, pour avoir esté

desemparés à cause de la prise, s'advisa de tirer une espine

d'un buisson et la luy présenter aux yeux, et luy dire que

s'il ne se rendoit et ne luy demandoit la vie, qu'il les luy

creveroit tous deux. Sur quoy l'autre luy demanda la vie,

dit Sainct-Maigrin, qui la luy donna. Le segnor Troïle

sentant que Sainct-Maigrin s'en vantoit, il dit fort bien

qu'il ne la luy avoit point donnée.

Enfin, ce fut un combat fort doubteux et peu bien entendu et conceu de plusieurs, et mesmes des juges que le roy ordonna pour les accorder; ce qui fut faict. Un d'iceux, grand prince, me dit qu'il y avoit plus d'ostentation vaine de Sainct-Maigrin que d'autre chose : car il n'estoit pas vray-semblable que l'autre eust donné si grand loysir d'amasser et tirer une espine, et mesme si à l'ayse comme d'une chose fort maniable, sans l'en empescher, et luy en donner au moins grande peine; ou bien il falloit qu'il l'eust cloué ou collé en terre pour ramasser son espine cependant. Par quoy, le tout fut accordé. Et je sçay bien ce que m'en dit ce grand : car jamais ils ne purent bien tirer la vérité de ce faict. Et voyià que servent ces combats aux champs, sans seconds ou autres tesmoings : car bien souvent on fait accroire beaucoup de choses qui ne sont sur-

lia -' DISCOURS '"•

.venues sur une infinité d'accidens qui y arrivent, que quelquefois on ne sçait qu'en croire, et mesmes pour ces cfemandeurs et donneurs de vie ; ainsy qu'il . arriva au seigneur de Chantlinâut, tres-brave et vaillant gentîlhonime, pour un homme qui estoit estropié d'une main. Il se battit, au Pré aux Clercs, contre Bonneval, brave et vaillant gentilhomme aussy, et de grande maison en Limosîn, tous deux tout seuls. Bonneval vint avoir une grande estoquade à travers le corps. Chantlinaut, le voyant touché au vif, le laissa là, et se retire sans estre blessé, et Bonneval pour se faire panser. Chantlinaut dit qu'il luy avoit demandé la vie, et luy avoit baillée de bon cœur. L'autre disoit que non. ^£t croy que, si Bonneval ne fust mort quelque temps après [car il ne mourut de ce coup), ils se fussent battus encor. . j

Il faut faire icy une disgression sur une dispute que j'ay veu pratiquer et se pratique tous les jours, à sçavoir mon : si celuy à qui on a donné la vie peut redemander le combat. Certainement, par les loix danoises et lombardes, aux camps clos et combats solemnels, cela ne se peut, pour les raisons et coustumes que j'ay allégué cy-devant. Quant aux appels et combats à la mazza, il ne l'estoit non plus per- .mis à Naples, dont le premier usage en est sorty, comme je l'ay appris là mesmes. Aussy, quand ils en venoient là, .ils se battoient si outrageusement que, sans mercy et selon Ja çoustume, il/alloit que l'un tuast l'autre, ou tous deux demeurassent sur la place, ainsy que cela s'est veu souvent, et là et en nostre France, qu'il ne falloit nullement parler de grâce de vie: car, quand Ton vient là, on est si fort pressé de son ennemy ou animé de rage, de dèspit et de

SUR LES DUELS ii5

vengeance, que l'on a quelquefois tué dans un coup, ou tous deux demeurent morts sur le champ, ainsy qu'en ces combats précédents que j'ay dict est arrivé, et plusieurs autres ; ainsy aussy qu'il arriva n'a pas longtemps au seigneur de Fourquevaux', brave et vaillant gentilhomme, que le seigneur de La Chapelle-Byron tua dans la forest de Fontainebleau, où ils s'estoient tous deux appelles; et dans deux coups l'autre demeura roide mort sur la place, et La Chapelle sain et sauve se retira ; lequel, venant de frais d'Italie, où il avoit appris du Patenostrier la milice de l'espée, avecques son brave courage, demeura vainqueur, bien que le vaincu sceust très-bien tirer des armes, comme je les luy avois veues très-belles en la main, et fust esté un brave jeune homme qui promettoit beaucoup.

Le capitaine Rollct, que j'ay veu nourrir page de M. de rArchant,et despuis gouverneur du Pont de l'Arche en ces guerres civilles, où il a faict très-bien la guerre, sortant hors de pages, rendit ainsy un combat au Pré aux Clercs tres-vaillamment et heureusement, et tua son ennemy (dont j'ay oublié le nom) sur le champ et aussy tost.

En ces combats hastifs et précipités, et qui donnent du premier coup la mort, il ne faut parler de la vie ; mais, quand on respire encore, il faut estre courtois sur le vaincu; la gloire en est très-belle et pie. De dire pourtant que le vaincu à qui la vie a esté donnée soit deshonnoré pour cela, il ne l'est point. C'est une fortune de Mars à qui le plus

Page 1