I. En décembre
a. Tout à trac, complètement, absolument, sans laisser de trace à y revenir.
ii6 DISCOURS
faicts en Italie, France et ailleurs, des combats à outrance et duels solemnels, où celuy des combattans qui avoit Teslection des armes, et mesmes de Tespée (comme quasy c'est tousjours Tordinaire, bien que Ton se balte avec la lance, la picque, l'halebarde et autres armes, de la porter au costé, comme la plus noble arme de toutes), faisoit porter dans le camp quatre espées, c'est à sçavoir deux pour les premiers assauts, et deux autres que les juges du camp garderoient pour une reserve, afin que, si Tespée de Tua ou de deux vinst à se rompre, les juges en fournissoient qui en avoit besoing, ou tous deux, en faisant faire le holà, et après recommençoient et poursuivoient leur battaille ; mais cela se faisoit avec pache et conditions accordées entre les parties, juges, parrains et confîdans, advant qu'entrer au combat; et de plus, ces deux secondes espées données, ou une seule, à qui en avoit faute, si elles se venoient à rompre, ne falloit plus parler d'avoir recours à d'autres troi*siesmes, et falloit mourir ou vaincre en quelque façon que ce fust, ou se rendre; et telles espées les appelloit-on les espées de provision. Aujourd'huy, en nostre nouveau et friand françois, on les appelleroit les espées ou secours de reserve.
Pour ce coup, je n'en allegueray autre exemple que celuy de feu M. de La Chastaigneraye, mon oncle, en son combat, où, son ennemy ayant faict apporter quatre espées, du commancement qu'on les vit paroistre on pensoit que Jarnac se vouloit battre de deux espées contre deux ; mais, après avoir ouy son dire de son parrain et confident, trouvèrent qu'il y en avoit deux de reserve, le tout avecques le mesme pache que j'ay dict cy-devant, que par après il n'en falloit plus espérer d'autres. L'on peut donc par là colliger
que c'est assez d'avoir tenté la première et seconde fortune, sans retenter la troisiesme, possible contre la volonté de Dieu, qui en puniroit la trop grande outrecuidance. Aînsy M. de Crequi, par le dire de plusieurs grands capitaines, fît bien d'achever ceste seconde partye, sans la remettre à la troisiesme.
Bref, il arrive en ces combats tant d'accidens et tant d'inconvenîens que je ne les aurois jamais dicts, tant à pied qu'à cheval, sur lesquels il faut que nos grands mareschaux et grands capitaines jugent si la vie a esté bien donnée, ou en advantage ou en desadvantage, en supercherie ou bonne guerre, et là dessus ordonnent un second combat, ou non. De les juger deshonnorés pour cela, comme j'ay dict, ils ne le sont; mais les faut appeller, à la mode de l'Espaignol, vincidos, no por falta de corazon y valor, mas por mala suerk '. Et pourtant c'est tousjours la vie donnée: car et que me chaut-il, si vous avez desemparé vostre espée, qu'elle vous soit rompue 'ou que soyez tumbé ? Cela ne s'appelle point vous avoir donné la vie par advantage.
Sur quoy, pour mieux faire, il faut que les grands juges fassent comme il se faisoit en tel cas à Naples, aînsy que je Tay là appris aussy. Les amys des deux partyes, ou les grands capitaines, les prenoient et les accordoient tout bellement en quelque façon que ce fust, par gentilles inventions que les bons et gentils esprits sçavent tres-bien
I. Vaincus, non par faute de courage et de valeur, mais par la la mauvaise fortune.
ii8 DISCOURS
excogiter'. Bien est-il vray que j'ay ouydire à aucuns que, pour le mesme sujet que l'on s'est battu et la vie donnée, le combat ne se peut redemander ; mais, au bout de quelque temps, si le vaincu prend un nouveau subject de son ennemy, il le peut faire : car, d'avoir tousjours les mains liées, et si l'autre l'offensoit encor de nouveau, il n'y auroit point de raison de luy refuser le combat, et que l'autre estant appelle n'y allast, autrement il luy iroit de son honneur ; ou bien que tous deux s'y accordassent de bonne voglio », ainsy que je vis cela mesmes arriver entre le capitaine Castelnau, gentil et vaillant soldat, bien qu'il fust fort jeune, du pays de Languedoc, brave race certes, dont j'en ay cognu quatre frères tres-vaillans, et le capitaine d'Alon, du pays de Xaintonge, vaillant aussy. Il estoit le second des trois frères, tous trois eslevés de monsieur le mareschal de Biron. Ils vinrent avoir querelle ensemble en l'armée où commandoit mondict sieur le mareschal, qui les accorda; mais, aussy tost après, ils prirent un nouveau desbat, et s'allèrent tous deux tuer, dont ce fut très-grand dommage. Aucuns dirent que ce fut de gayeté de cœur et de concert faict entr'eux avant l'accord, et que ce n'estoit que pour contenter mondict sieur le mareschal, et après s'iroient battre et se tuer, comme ils firent. Il falloit bien dire qu'il y eut de l'animosité.
Certes, si les partyes s'accordent en cela pour quelque raison et subject que ce soit, faire le peuvent ; mais gare que le dieu Mars ne s'irrite contre le vainqueur, le voyant abuser de la faveur qu'il luy avoit faicte, ny plus ny moins