‹ Discours sur les duels de BrantômeChapitre 80 sur 143 · Lieu que l'on doit respecter · texte numérisé non relu

Lieu que l'on doit respecter

i36 DISCOURS

homme, et qui suivoit aussy feu M. d'Orléans avecques M. de Sipierre. Mais quel appel fut-ce? Seulement M. de Sipierre luy dit : a Monsieur d'Andoing, je viens de laisser monsieur le viscomte de Gourdon, qui m'a dict et prié de vous dire que si je vous trouvois, qu'il s'en alloit ouyr la messe à Sainct-Paul, et que si vous y vouliez aller, que là ensemble tous deux vous i'oujriez, et de-là vous en irez pourmener jusques hors la porte de Sainct-Antoine. » Geste invention d'appel, encor qu'elle fust gentille et point guieres offensant le respect de la maison du roy, si fut-elle fort trouvée mauvaise du roy : car c'esloit un appel tousjours, veu les propos que les deux avoient eu le soir advant ; et fallut que M. de Sipierre s'absentast de la cour. Mais, par la prière de feu M. d'Orléans, il luy fut pardonné, car il l'aymoit fort ; aussy estoit-il aymable, car c'estoit un aussy brave et gentil cavallier, et le plus accomply en toutes choses qui fust à la cour il y a cent ans.

Du règne du roy François II, feu M. des Bordes, duquel je parle ailleurs, brave et vaillant gentilhomme, nepveu du mareschal de Bourdillon, et qui mourut lieutenant du comte d'£u en la battaille de Dreux, eut quelques parolles de picque contre feu M. d'Yvoy-Genlis, qui mourut en prison en Flandres, y ayant esté pris en y menant des forces, lorsque le duc d'Albe tenoitValenciennes assiégée, et la reprit aussy tost du costé de la citadelle, qui tenoit pour luy. J'en parle ailleurs. Gest Yvoy doncques, brave et vaillant gentilhomme aussy, ayant esté appelle pour M. des Bordes par feu M. de Gersay, qui mourut devant le fort de Saincte-Gatherine à Rouen, le jour qu'on le recognut, en une fort belle escarmouche aux premières

SUR LES DUELS i37

goeires ; ces deux gentîslhommes donc s'est ans battus fort Taîllamment prés da parc à Sainct-Germainen Lave, arriva qu'ils furent blessés tous deux fort, mais des Bordes beaucoup plus : car il eut un jarret coupé, dont il demeura estropié et boitteux toute sa vie ; ce qui fut grand dommage, car il estoit des gallands de la cour, et de fort belle et riche taille. Toute la cour en fut fort esmeue et contestée, tant des dames que des gentilshommes et seigneurs. Feu M. de Guyse le grand s'en escandalisa bien fort, comme grand-maistre de la maison du roy, à qui touchoit d'en observer et faire garder les privilèges et authoritcs fort estroitement de ladicte maison et hostel du roy; et, pour ce, commanda aux capitaines des gardes et prevost de l'hostel de s'informer diligemment qui avoit esté celuy qui avoit apporté la parolle d'appel ; et trouva M. de Gcrsay, qui, en ayant senly le vent, s'estoit un peu eschappé à l'escart. Mais aussy tost (parce qu'il estoit l'un des plus favoris du roy, avec Fontaine-Guerin, despuis tué à Sainct- Malo, en estant gouverneur, par les siens propres) fut pardonné, avecques une remonslrance que feu M. de Guyse luy fît devant le roy et monsieur le cardinal, qu'il n'eust plus à y retourner, ny nul autre, car il n'y alloit rien moins que de la vie, disant que c'est un crime capital. J'y eslois, et le vis. Si feu M. de Guyse eust vescu encore plusieurs années, il eust bien empesché tant d'appels qui s'en sont ensuivis aux cours de nos roys, et en eust bien fait punir, non-seulement pour ces appels en l'hostel du roy, mois plusieurs autres folies que j'ay veu faire, aussy bien dans les maisons du roy que dans ses salles et chambres.

Une fois, dans la chambre du roy Henry III, au Louvre,

lié

i38 DISCOURS

il y eut deux gentilshommes braves et vaillans et bien qualifiés, que je ne nommeray point, qui eurent une parolle ensemble; et vinrent si advant qu'ils furent aux mains et aux dagues, en la présence de trois presidens et cinq ou six conseillers de la cour, qui, par cas, se trouvèrent là, estans venus parler au roy pour quelques affaires qu'il leur avoit recommandé, et attendoient le roy qu'il sortist de son cabinet. Sur quoy monsieur le premier président dit : a Voylà des gentilshommes qui font là de grandes fautes. Que si dans nostre palais il leur fust arrivé d'en faire la moindre de toutes qu'ils ont faictes là, je leur aurois bientost fait leur procès. » Mais les autres soudain, par l'advis de leurs amys, furent contraints de dire que le tout s'estoit fait en jeu, pour coulorer leur faict.

Il arriva de mesmes à M. de Sainct-Luc à Anvers, dans la chambre de M. d'AIençon, luy estant en son cabinet; mais le prince d'Orange en vit le jeu en sortant, qui fut contre le sieur de Gauville, où il y eut quelques coups, dont le prince d'Orange s'en estonna, et dit que telles choses ne furent jamais veues ny faictes en la chambre, ny salle, ny logis de l'empereur son maistre ; autrement il eust mal basté ' pour les delinquans.

Si est-ce qu'une fois l'empereur, marchant par pays de Flandres en la compaignie des reynes Eleonor et Marie, ses sœurs, le comte de Ferla fit un peu du fou et de l'escandale tout auprès des filles desdites reynes, qu'il entretenoit en parlant à elles, et mit l'espée au poing contre

Page 1