I . A sa connaissance
14a DISCOURS
fust ou par luy, ou par les officiers de sa couronne. Il est vray qu'on m'en pourroit alléguer aucunes, qui sont trois ou quatre, qui font en cela contre moy. Je le croy bien : il le falloit ainsy. Je ne nommeray rien : ceux qui me liront m'entendront bien.
Mais, ce disent ces bons chrestiens, tous ces combats ne sont nullement saincts ny chrestiens, et deffendus de Dieu. En cela, pourn'estre bon théologien, je ne prends point la parolle ; mais pourtant David et Golliat combattirent bien ensemble, et Dieu en approuva le combat. Nos duellistes italiens disent que ces combats sont justes, et ce qui est juste n'est point desapprouvé de Dieu. Les grands sénateurs de nos roys les ont bien ordonnés d'autres fois, tesmoing celuy de Carouge, que j'ay dit, et force autres.
Force combats se sont faicts d'autres fois aux terres de l'Eglise, comme je l'ay veu la première fois que je fus jamais en Italie, le pape les sçachant, voyre leur accordant; et les seuretés y estoient plus grandes qu'aux autres terres. Cela y a esté commun, mesmes qu'ils en ont ordonné plusieurs combats parmy des grands, comme celuy du roy Charles d'Anjou et d'Alphonse, roy d'Aragon '.
Je sçay bien qu'un prescheur du roy* prescha publiquement , après le combat de Antraguet et Quielus , que ceux qui estoient morts là estoient damnés , et les vivans pas guieres mieux , s'ils ne s'admandoient. Voylà un grand jugement donné d'un humain, comme s'il en eust receu
I . a Si bien que le pape en excommunia le roy d^Aragon. Je ne sçay si c'est pour faute de ne s'estre trouvé au lieu assigné, ou pour autre sujet. Tant y a que cela se trouve escrlt aux histoires de Naples. » (Note de Brantôme.)
a. Maurice Poncet, curé de Saint-Pierre des Arcis.
belles lettres, et aussy que Dieu ne veut que Ton condamne, afin qu'on ne soit condamné. Je m'en rapporte de tout cela aux gens plus saincts relligieux et plus théologiens que moy. Mais tant j a, si tels combats ne sont si chrestiens que Ton diroit bien, pour le moins sont-ils tres-politiques et justes, et veux dire estre tres-necessaires, et que, puisque de deux maux il faut choisir le moindre, j'argu4 qu'en tels combats il n'y a que deux ou trois au plus qui meurent ; au lieu que j'en ay veu en nostre cour, advant nos appels, si un avoit une querelle contre un autre, falloit que tous deux fissent plus de quadrilles et amas de gens de leurs amys, de soldats, d'enfans de la mathe ', d'espadassins et d'autres; si bien que, se rencontrans dans une rue de Paris ou d'autre ville, queiquesfois à la cour (mais cela peu souvent, car l'on craignoit la Majesté et son prevost de l'hostel), queiquesfois aux champs, et là se rencontrans se tuoient et s'estropioient les uns les autres comme mouches et bestes.
Cela ay-je veu souvent à Paris, mais surtout je l'ay veU à Milan , où , la dernière fois que j'y fus tournant du secours de Malthe, j'y demeuray un mois, tant pour veoyr la ville (qui est des plaisantes d'Italie) que pour apprendre à tirer des armes du grand Tappe, tres-bon tireur d'armes alors; mais je jure que, tant que j'y fus, il ne se passa jour que je ne visse une vingtaine de quadrilles de ceux qui avoient querelle se pourmener ainsy par la ville; et se rencontrans se battoient et se tuoient, si bien qu'on en voyoit
! . Les tnfanii de la mate, les filous, ainsi nommés d'un lieu où Ils se réunissaient, et qui s'appelait la Mate.
sur le pavé estendus en place une infinité, encor qu'ils fussent armés de jache manichf, ganti di presa, t segreta in testa^. Et voyoit-on plus des gens sortir des boutiques avecques armes d'ast ^ , pour les séparer, qui bien souvent y perdoient leurs escrimes, voyre la justice.
Je ne conte point la grande despense qu'il faut faire pour entretenir ces espadassins et leur donner de bons pastsB ; mesmes qu'on a veu qu'ils selouoient comme vallets et serviteurs de boutique ou autres, et s'alloient présenter à ceux qu'ils sentoient avoir querelle, et vivoient de cela comme locataires à ce mestier et vrays enfans de la mathe. Combien en ay-je veu de tels gens et de tels desordres, et à Paris, et à Milan et aucunes villes de France, d'Espaigne et d'Italie 1
Et voilà pourquoy, en tels combats, on n'y voit point arriver tant d'abus, de desordres, supercheries et tant d'inconveniens, comme en ces rencontres et bandes contre bandes, et de gens contre gens, ramassés d'une part et d'autre; au lieu qu'en nos appels, aussy tost on a deffiny^ par une belle gloire son différend, ou bien l'on y meurt en belle réputation , pour avoir eu le courage et resolution d'estre entré en estaquade; et, si la fortune de l'espée ne leur a ry, encor d'avoir attenté c'est beaucoup, comme dit le latin : In rehus arduis tentare satis est î. Par ainsy, bien
1. De jaques de mailles, de gantelets et une secrète en tête.
2. Arme d*hast (tat. hasta), toute arme emmanchée au bout d'un long bâton.