Estrif, querelle
iS8 DISCOURS
le seigneur de Candalle avec sa picque et son espée au costé, le seigneur de La Chastaigneraje avec une rondelle et son espée en la main. La fortune voulut qu'en combattant vaillamment Tespée de mon oncle se rompit ; et demeure désespéré, ne pouvant nuire à son ennemy. Quoy voyant le seigneur de Candalle, qui combattoit prés de luj, tire son espée aussj tost du fourreau, et la présente au seigneur de La Chastaigneraje, et luj dit : « Vous estes trop brave et vaillant. Monsieur de La Chastaigneraye , pour chaumer à faute d*armes. Tenez, voylà mon espée que je vous preste : car j'ay ma picque encor entière. Donnons. Mais que tous fassent aussy bien que vous et moy, nous sommes dedans. » Mon oncle ne refusa point Tespée, mais la prit à grande joie, avecques un bon remerciement d'ennemy pourtant à ennemy. Ainsi le voulut ceste honneste courtoisie et nécessité de guerre. £t puis combattirent si bien, avecques d'autres vaillans leurs pareils, que la place en fut forcée et emportée. M. de Lautreq fut aussy tost après informé de ce beau trait, qu'il ne put assez louer, avecques ses autres vieux capitaines, et les rendit par ce moyen fort facilement amys; ce qu'il n'avoit pu auparavant : car ils estoient tous deux de haute maison et grande part; car, si la maison de Grilli et Candalle appartenoit à des plus grands de la France, celle de Bretaigne, de Vivonne et de La Chastaigneraye, ne leur en cède en rien : cela est aysé à prouver et à comparer ensemble. Tous deux estoient braves et vaillans, tous deux hauts à la main, qui ne vouloient céder d'un poinct l'un à l'autre, et tous deux poinctilleux, harnieux et escalabreux*.
1. Escalabreux, rude, intraitable. (Voir ci'^lessus la note, p. laS.)
SUR LES DUELS i59
Ea£a, tous deox se rendirent fort grands amys et grands compaignons de guerre, vivans emprés en fort grande amjtîé et privautc. Aussy tous deux moururent en mesme guerre et en mesme siège de Naples, comme j*ay ouy raconter aux miens qui estoient de ce temps.
Vojlà pourquoy je dis que Caesar a demeuré un peu manque > en la description de ces deux soldats romains, jaloux, envieux Fun de l'autre : car, ou du tout il les debvoit avoir rendu amjrs, ou d'eux-mesmes se dcbvoicnt estrc reconciliés ou s'cstre entrelués, et, par ce, si Cîrsnr Teust mis par escrit, Thistoire en fust esté plus gentille. Par cest exemple doncques de Caesar, il est bien aysé à conjecturer comme les combats et les duels n*cstoient guieres permis ny usités parmy les Romains : car, s*ils le fussent esté, les deux soldats tant ennemys eussent bientost vuidé leur différend en deux ou trois coups d'cspée et un tournemain, sans y retourner si souvent. Aussy croy-je que leurs consuls, empereurs et capitaines, en faisoient des ordonnances et estatuis et deffenses de ne venir là, afin qu'ils ne s'y amusassent, et tournassent toutes leurs animosités, poincts d'honneur et vaillances à bien servir leur republique; et aussy qu'en tels combats bien souvent se tue-t-il tel soldat, ou tel capitaine, qui possible seroit assez bastant ^ pour gaigner une battaille ou sauver un royaume, dont j'en allegucrois bien des exemples si je n^avois affaire ailleurs. Mais, quant à moy, il me semble
1 . A demeuré un peu court. Manque, du latin mancus, qui signifie manchot, et, par extension, défectueux, incomplet.