O DISCOURS SUR LES PASSIONS DE L AMOUR
Pascal soit l'auteur du Discours sur les Passions de V Amour parce que Pascal n'a jamais été amoureux. A la vérité il aurait pu écrire le Discours sans être amoureux et sans l'avoir jamais été et, comme a dit Beaumarchais, il n'est pas nécessaire de posséder les choses pour en discourir ; mais entin on peut soutenir avec quelque apparence que l'auteur du Discours a connu Tamour. Mais c'est alors qu'il devient impossible d'attribuer ce discours à Pascal qui, lui, n'a jamais été amoureux. On ne connaît pas toute la vie de Pascal ; mais on la connaît assez pour savoir que s'il a eu une période de divertissement, d'égarement, une période mondaine, il n'a jamais été amoureux. D'abord cela se saurait, et trop de gens avaient intérêt à le savoir pour ne pas l'avoir su et pour ne pas le crier, soit pendant le xvii« siècle, soit pendant le xviii* siècle, si cela avait été.
Ensuite cela n'aurait pas été unique et, à côté du grand amour prétendument révélé par le Discours, il y aurait dans la vie de Pascal quelques amours secondaires que l'on connaîtrait. Or il n'y en a aucun.
Donc rien ne prouve que le Discours sur
les Passions de r Amour soit de Pascal ; tout prouve qu'il n'est pas de lui, puisque si le Discours est d'un simple théoricien de Tamour, rien ne serait plus étrange que Pascal choisissant ce sujet et en traitant froidement pour le plaisir d'en traiter ; et puisque^ si le Discours est d'un amoureux, encore moins estil de Pascal qui n*a jamais connu l'amour.
Les arguments proavant qu'il n'est pas prouvé que Pascal soit l'auteur à\i Discours sur les Passions de V Amour sont excellents. Il n'est pas prouvé du tout que le Discours sur les Passions de l'Amour soit de Pascal.
Les arguments prouvant qu'il n'est pas vraisemblable que le Discours soit de Pascal me paraissent faibles.
Si ce Discours était de Pascal il en aurait été parlé depuis le milieu du xvii* siècle jusqu'au milieu du xix\
Pourquoi ? Que quinze pages manuscrites d'un auteur célèbre restent ignorées pendant deux siècles, cela est bien étonnant! Aucunement. On retrouvait tout récemment encore des lettres de M"' de Sévigné : et on retrouve encore des lettres de Voltaire. Même
dans les bibliothèques les plus publiques on retrouve tous les jours des choses que Ton ignorait qui y fussent, témoin ce manuscrit même d\i Discours sur les Passions deT Amour retrouvé il y a à peine cinquante ans dans la Bibliothèque Nationale. L'ignorance dans laquelle deux siècles ont été du Discours sur les Passions de V Amour ne nous paraît pas du tout extraordinaire.
Pascal n'a pas pu écrire le Discours sur les Passions de V Amour, ni comme théoricien, ni comme homme qui écrit des confidences, parce qu'il n'a jamais été amoureux et il n'a jamais été amoureux parce que cela se saurait ; or cela ne se sait pas ; et parce que, s'il avait eu un grand amour, il en aurait eu aussi de médiocres, ce que toute sa vie démontre qui n'a pas été. — Autrement dit pour que Pascal eût été passionnément amoureux il faudrait qu'à son ordinaire il eût été libertin. G^est précisément le contraire qui, en général, est le vrai et ce sont les chastes qui ont une fois dans leur vie une passion profonde. C'est ce que M""' Swetchine assurait quand elle écrivait : « Ces hommes qui paraissent froids et qui ne sont que timides adorent de
qu'ils osent aimer. » C'est ce que l'auteur même du Discourssur les Passions de V Amour affirme quand il écrit : « Les grandes âmes ne sont pas celles qui aiment le plus souvent ; c^est d'un amour violent que je parle: il faut une inondation de passion pour les ébranler et pour les remplir. Mais quand elles commencent à aimer, elles aiment beaucoup mieux. » — Rien ne me paraît plus naturel que Pascal aimant une fois, d'un amour profond, d'un amour malheureux et écrivant quelques pages à la fois sur ce sujet et sur cet épisode de sa vie.
D'abondant on s'est demandé : si le Discours sur les Passions de V Amour n'est pas de Pascal de qui serait-il ? On a proposé Saint-Evremond, Méré, La Bruyère. Mais La Bruyère a un tour de style très particulier qu'il serait bien étonnant qu'il n'eût pas eu du tout en écrivant ce Discours; et Saint-Evremond est tout le contraire de l'amoureux idéaliste qui apparaît continuellement dans le Discours; et enfin Méré est un imbécile. Cette sorte d'investigation ramène ou à Pascal ou à quelqu'un qui aurait l'àme de Pascal, les sentiments ordinaires
de Pascal, les idées ordinaires de Pascal et tout le talent de Pascal. Si cet homme avait existé je dirais à mon tour qu'il me semble que cela se saurait.
Pour moi je ne suis pas sûr du tout que le Discours sur les Passions de V Amour soit de Pascal; mais je le crois très fort; parce que quand je le lis je me trouve à toutes les lignes en plein Pascal et je crois que, le Discours n'eût-il jamais été attribué à Pascal, je le lui attribuerais spontanément, comme un amateur expérimenté attribue un tableau à Véronèse. Mais ceci n'est aucunement scientifique; il est tout littéraire et par conséquent inintellectuel.
Et maintenant lisons et examinons le Discours sur les Passions de V Amour sans pensée de derrière la tète et comme s'il était de n'importe qui.
J'ai adopté le texte du manuscrit 4015, celai qui n'est pas le manuscrit de Saint-Germain découvert par Victor Cousin ; je l'ai adopté, non pas que je le trouve meilleur, car c'est presque le contraire que je pense^ comme on le verra par mes notes sur les variantes ; mais parce que le texte du manus-
crit du fonds Saint-Germain étant imprimé partout et celui du 4015 ne l'étant nulle part à ma connaissance, excepté dans ]e livre — excellent — de M. Victor Giraud, intitulé Biaise Pascal ; c'était rendre service au public que de mettre sous ses yeux le texte le moins connu. Du reste, toutes les différences de texte qui ont quelque importance, je les signale dans mes notes, et ce sera donc comme si Ton avait ici les deux textes en regard l'un de Tautre.
Les Passions de TAmour
Uhomme est né pour penser; aussi n'est-il pas un moment sans le faire ; mais les pensées pures, qui le rendraient heureux s il pouvait toujours les soutenir, le fatiguent et V abattent, Cest une vie unie, à laquelle il ne peut s' accommoder ; il lui faut du remuement et de V action, c'est-à-dire qu'il est nécessaire qu'il soit quelquefois agité des passions dont il sent dans son cœur des sources si vives et si prof ondes.
L'homme est né pour penser. C'était aussi l'opinion de Pascal : « Toute la dignité de
rhomme est dans la pensée. La pensée est donc une chose admirable et incomparable par sa nature... Travaillons donc à bien penser; c'est le principe même de la morale ». Mais il faut du remuement et de l'action; l'homme, comme a dit Pascal, « tend au repos par l'agitation ». Qui lui donnera cette agitation qui lui est nécessaire? Les passions, qui le poussent en sens divers, « toutes lui promettant le repos dans la satisfaction de leur désir. »I1 est donc nécessaire que Fhomme pense ; aussi bien il le fait toujours ; mais il est nécessaire aussi que quelquefois il soit agité par les passions qui sont comme un «divertissement», pour parler comme Pascal, à l'ennui de penser toujours. A la vérité penser toujours serait précisément le bonheur, et comme dit Pascal, « tout le malheur de l'homme vient de ce qu'il ne peut rester tout le jour dans une chambre » ; mais enfin les choses sont ainsi et les passions, non pas comme dit Descartes, sont « utiles » à Fhomme ; mais elles lui sont nécessaires.
Les passions qui sont le plus convenables à rhomme et qui en renferment beaucoup (Vautres sont l'amour et V ambition : elles n'ont guère de liaison ensemble ; cependant on les allie assez souvent ; mais elles s'affaiblissent l'une Vautre réciproquement, pour ne pas dire qu'elles se ruinent.
L'amour et l'ambition ont cette liaison ensemble qu'ils sont dans presque tous les cas la même chose. L'amour comme l'ambition est un besoin de posséder. « L^amour, dit La Rochefoucauld, dans Tàme est une passion de régner. » Il va sans dire pourtant que Tambition et Tamour, identiques par leur nature, ne le sont pas par leurs objets et, par conséquent, qu'ils n'ont pas cette liaison ensemble d'agir de concert. On les allie assez souvent parce que
l'on est aussi impétueux pour posséder une 1
femme que pour escalader le pouvoir et c'est ce que Victor Hugo exprimait en disant : « Vou- .
loir tout de la vie, amour, puissance et gloire ». ^
Mais le cœur de l'homme étant trop faible pour soutenir deux grandes passions à la fois, il est très vrai qu^amour et ambition s'affaiblissent, presque jusqu'à se ruiner, mutuellement. Et c'est ce que l'auteur du Discours analyse dans le paragraphe qui suit.
Quelque étendue d'esprit que Von ait, Von n'est capable que d'une grande passion ; c*est pourquoi, quand V amour etV ambition se rencontrent ensemble, elles ne sont grandes que de la moitié de ce qu'elles seraient s'il ny avait que Vune ou Vautre, L'âge ne détermine point ni le commencement ni la fin de ces deux passions ; elles naissent dès les premières années et elles subsistent bien souvent jusques au tombeau. Néanmoins, comme elles demandent beaucoup de feu, les Jeunes gens y sont plus propres et il semble qu elles se ralentissent avec les années; cela est pourtant rare.
La première observation est d'un mathématicien plus que d'un psychologue. C'est ainsi que
Pascal jeune aurait raisonné. Que l'amour et l'ambition se rencontrent dans une âme ce n'est pas une raison pour qu'elles se la partagent et pour que lune ne soit grande que de la moitié de ce qu'elle serait si elle était seule. Car il arrive que les passions se renforcent l'une l'autre au lieu de se détruire. On peut être amoureux par ambition ou avec concours d'ambition et c'est presque toujours comme cela que les héros de Corneille sont amoureux. On peut aussi être ambitieux par amour et ne vouloir les grandeurs de ce monde que pour mériter l'amour de celle qu'on aime ou le maintenir. Les trois quarts des hommes ne sont ambitieux que par amour. J'accepte presque ce mot d'Augustin Filon : « Tout ce qui a été fait de grand dans le monde, ne l'a été que pour plaire aux femmes ». Dans ces cas l'ambition ne contrarie pas l'amour, l'amour ne contrarie pas l'ambition ; mais l'ambition avive l'amour et l'amour surexcite la passion ambitieuse.
Le reste de ce paragraphe est très juste : rien n'éteint l'ambition dans une âme ambitieuse, et rien n'éteint l'amour dans un cœur amoureux. L'âge n'amortit ni l'un ni l'autre ; tout ce qu'il peut faire et tout ce qu'il fait est de les rendre ridicules.
La çiede V homme est misérablement courte. On la compte depuis la première entrée au monde ; pour moi je ne voudrais la compter que depuis la naissance de la raison et depuis que l'on commence à être ébranlé par la raison^ ce qui n'arrive pas ordinairement avant vingt ans. Devant ce terme l'on est enfant et un enfant n'est pas un homme.
Je veux biec ; mais à ce compte il ne faudrait compter la vie de la plupart des hommes qu'à partir du moment de leur mort, la plupart des hommes ne naissant jamais à la raison et surtout n'étant jamais ébranlés par elle. L'auteur du Discours est un cartésien plus cartésien que Descartes, un ultra-idéologue. Et sans doute, comme il a dit, Thomme est né pour penser et, comme a dit Pascal, toute la'
dignité de l'homnie est dans la pensée. Toute sa dignité, oui ; mais non toute sa vie. Notre vie commence avec nos passions, c^est-à-dire à notre naissance et même avant ; car nos passions sont héréditaires. Un enfant est un homme en ce sens qu'il est tout l'homme passionné qu'il doit devenir. Il Test même par la raison; car la raison n'est qu'un manque de passion ou une limitation des passions. Ne dites pas : «Cet homme est raisonnable, cet homme est sensé»; dites: «Cet homme a moins de passions qu'un autre. » S'il est ainsi, l'enfant qui doit être un homme raisonnable, l'est déjà. Il n'y a que les nuances que comporte le devenir.
Qu'une vie est heureuse quand elle commence par l'amour et quelle finit par V ambition! Si f avais à en choisir une j e prendrais celle-là. Tant que Von adu feu^ Von est aimable ; mais ce feu s éteint^ il se perd ; alors que la place est belle et grande pour V ambition ! La vie tumultueuse est agréable aux grands esprits ; mais ceux qui sont médiocres n'y ont aucun plaisir ; ils sont machines partout. C'est pourquoi Vamour et l'ambition commençant et finissant la vie, on est dans l'état le plus heureux dont la nature humaine est capable.
L'auteur est évidemment ambitieux d^amour et de gloire, comme tous ios grands coeurs ;
mais croyant que chacune de ces passions doit, comme il l'a dit plus haut, remplir toute Tâme, et qu'on ne peut pas les « allier » ou qu'on les allie mal, il rêve à un moyen de les goûter toutes deux parfaitement au cours d'une vie et vous venez de voir quel est le moyen qu'il a trouvé.
11 n'est pas bon, à vrai dire. Rejeter la passion de l'ambition à la seconde moitié de la vie, ce n'est pas lui faire une place « grande et belle ». L'auteur semble croire qu'il ne faut pas de « feu » pour l'ambition. Il en faut un très ardent. La vérité est que l'ambition et l'amour nous prennent en même temps, d'autant plus, comme je l'ai dit, qu'ils ont même source et il est fort bon qu'il en soit ainsi. L'ambition commence même plus tôt que l'amour, puisque les enfants nés pour le succès (ou pour le malheur) en sont doués. La vie à rêver, selon mon sentiment, n'est pas celle qu'a rêvée l'auteur. Presque au contraire. La vie belle est celle qui commence par l'ambition et par l'amour, s'excitant réciproquement, comme j'ai dit, et qui finit par V amour.
S'aimer, être des compagnons et des associés très dévoués l'un à l'autre, se faire à soi et à ceux que l'on a créés une grande place au soleil, s'arrêter alors et s'aimer dans le présent
honorable, dans le passé où Ton a lutté et souffert vaillamment ensemble, d'un amour qui ramasse en lui toute une vie, c'est Texistence qu'il faut se souhaiter quand on est jeune, souhaiter aux autres quand on ne Test plus.
VdiUieuv an Discours est jeune. Il ne sait pas ce que c'est que l'amour dans la vieillesse. Je dirais ; que la vie est belle qui commence par l'ambition, qui continue par l'amour et Tambition et qui finit par F amour !
Ici l'auteur du Discours sur les Passions de r Amour et Pascal, quelques nombreuses ressemblances qu'ils aient peut-être par ailleurs, ne me semblent pas être tout à fait d'accord; car Pascal nous dit quelque part : « César était trop vieil, ce me semble, pour s'aller amuser à conquérir le monde. Cet amusement était bon à Auguste ou à Alexandre; c'étaient des jeunes gens, qu'il est difficile d'arrêter ; mais César devait être plus mûr. » Pascal semble donc, ici, être de cette opinion que l'ambition convient tout particulièrement aux jeunes gens et c'est bien, en effet, mon avis.
Ce n'est pas celui de La Bruyère qui, songeant évidemment à ce passage des Pensées^ nous dit : « César n'était point trop vieux pour penser à la conquête de FUnivers ; il n'avait point d'autre béatitude à se faire que le cours
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d'une belle vie et un grand nom après sa mort ; né fier, ambitieux et se portant bien, comme il faisait, il ne pouvait mieux employer son temps qu'à conquérir le monde. Alexandre était bien jeune pour un dessein si sérieux ; il est étonnant que dans un si jeune âge les femmes ou le vin n'aient pas plus tôt rompu son entreprise. »
Mais, du reste, comme s'il avait lu le Discours sur les Passions de rAinour, La Bruyère dit ailleurs : « Les hommes, commencent par l'amour, finissent par l'ambition et, souvent, ne se trouvent dans une assiette plus tranquille que quand ils meurent.»
Le plus curieux encore sur cette affaire, c'est Fapophtegme de La Rochefoucauld : « On passe souvent de Tamour à Tambition ; mais on ne revient guère de l'ambition à l'amour.» — Et pourquoi donc ? Parce que l'ambition, d'une part remplit l'âme tout entière et d'autre part n'a pas de raison de cesser jamais ? 11 y a du vrai ; mais l'amour aussi, à quelque âge de la vie qu'on soit, peut remplir toute l'âme, soiis^ des formes différentes et successives; et i^vécïsément à cause de ces modifications qui sont des renouvellements, n'a pas de raison, lui non plus, de cesser jamais.
Ce qui est peut-être piquant c'est que rêve-
nir de l'ambition à Tamour, c'est précisément ce que La Rochefoucauld a fait. Car il s'y connaît trop bien pour qu'il ne reconnût point que son amitié avec M°" de La Fayette n'était pas autre chose que l'amour tel qu'il existe entre les vieillards, et même « le grand amour» . On voit donc comme il se trompe, même sur son cas.
On pourra me répondre que tout justement c'est sur son cas qu'il ne se trompe point, le connaissant, mais le considérant comme exceptionnel; que les Maxunes sontjConime en général on le reconnaît, un réquisitoire contre l'humanité tout entière, moins l'auteur, et l'expression, à regard du genre humain, d'un mépris d'où Tauteur s'excepte ; que par conséquent, lorsque La Rochefoucauld dit : « On ne revient guère de l'ambition à l'amour » c'est précisément une façon de dire, comme partout ailleurs : « Gela n'est bon que pour hommes comme moi. » Il est très possible ; mais encore il aurait tort, car les passions fortes et les passions douces, surtout pour le commun de l'humanité, se partageant la vie ; et les premières prenant pour elles tout particulièrement la jeunesse, il reste que, non seulement pour les âmes exceptionnelles, mais pour tout le monde, l'ambition est une passion de jeunesse essentiellement, con-
curremment avec l'amour, mais souvent le refoulant à la seconde place ; et que l'amour est une passion, à la vérité de toute la vie, mais destinée à survivre à l'ambition et à en consoler. Seulement, remarquez encore ceci : par l'amour, La Rochefoucauld peut entendre et ce serait très bien dans la manière de son temps, la vie amoureuse ; et par « revenir de Tambition à Tamour » il peut entendre revenir de la vie d'ambition à la vie d^amour. La vie amoureuse c'est la vie de Don Juan, si commune alors, si traditionnelle dans le monde où vivait La Rochefoucauld ; c'est la vie des Guiche, des Varde, des Bussy, des Lauzun et de La Rochefoucauld dans sa jeunesse. A la prendre dans ce sens je n'ai pas besoin de dire que la maxime de La Rochefoucauld est très rigoureusement exacte ; et mon sentiment secret est que c'est justement dans ce sens qu'il Ta prise.
A mesure que T on a plus d'esprit [une plus grande intelligence] les passions sont plus grandes, parce que les passions n'étant que des sentiments et des pensées qui appartiennent purement à l'esprit, quoiqu'elles sont occasionnées par le corps, il est visible quelles ne sont plus que l'esprit même et qu'ainsi elles remplissent toute sa capacité. Je ne parle que des passions de feu; car pour les autres elles se mêlent souvent ensemble et causent une confusion très incommode ; mais ce n'est jamais dans ceux qui ont de l'esprit.
Ceci est propos d'homme qui se sent très intelligent et qui se sent très amoureux et qui voit bien que son intelligence ne le rend que plus amoureux que ne le serait un autre
homme. La théorie de la cristallisation est ici en germe et plus qu'en germe. L'auteur a senti que ses facultés intellectuelles, en brodant et brochant sur le fond de sa passion, l'on faite plus riche et plus grande.
Quant aux passions qui, quoique occasionnées par le corps, ne sont que des sentiments et des pensées et par conséquent remplissent tout Fesprit, c'est du Descartes : « Après avoir considéré en quoi les passions de l'âme diffèrent de toutes les autres pensées, il me semble qu'on peut généralement les définir des perceptions ou des sentiments ou des émotions de l'âme qu'on rapporte particulièrement à elle et qui sont causées et entretenues et fortifiées par quelques mouvements des esprits [des esprits animaux, façon dont les hommes du xvii° siècle désignaient les influences du corps sur l'âme]. On peut les nommer des perceptions lorsqu'on se sert généralement de ce mot pour signifier toutes les pensées qui ne sont point àQ^actions de Tâme, des volontés,,. On les peut nommer des sentiments, à cause qu'elles sont reçues en l'âme en même façon que les objets des sens extérieurs et ne sont pas autrement [que ceux-ci] connues par elle...»
YII
Dans une grande âme, tout est grand.
Probablement; mais qu'entend Tauteur par grande âme? D'après toutes ses idées générales, une âme qui pense beaucoup, de sorte que cette maxime est bien placée, à la suite de celle qui précède. Dans une âme qui pense beaucoup la passion même est plus grande que dans une autre, pour les raisons que nous avons dites. Selon Pascal il y a des grandeurs d^établissement et des grandeurs naturelles ; les grandeurs naturelles se subdivisent en grandeurs du corps et grandeurs de l'esprit : « Les grandeurs naturelles sont celles qui sont indépendantes de la fantaisie des hommes parce qu'elles consistent dans les qualités réelles et effectives de l'âme ou du corps qui rendent l'une ou l'autre plus estimable, comme les sciences, la lumière de l'esprit, la vertu, la santé, la
force. Si Fauteur du Discours avait la même façon que Pascal de définir la grandeur de Fâme, il voudrait donc dire ici que dans un esprit éclairé et intelligent et aussi dans une âme vertueuse l'amour lui-même sera grand.
YIIl
L'on demande s'il faut aimer. Cela ne se doit pas demander; on le doit sentir. L'on ne délibère pas là-dessus, Von y est porté et Von a le plaisir de se tromper quand on consulte.
Le texte doit être altéré. Quel plaisir peut-ii y avoir, plus dans ce cas-là que dans les autres, à être trompé. Je pense qu'ail faut lire le déplaisir. Le texte alors voudrait dire ceci : Il y en a qui demandent s'ils doivent aimer, non pas d'une façon générale, mais s'ils doivent aimer telle ou telle personne. Il ne faut pas plus le demander à autrui que le demander à soi-même. C'est chose de sentiment, non de considération. « Le cœur, comme dit Pascal, a ses raisons que la raison ne connaît pas »; c'est-à-dire il y a une raison intuitive qui ne procède pas par délibération et par raisonnement et qui se moque de la raison. C'est cette raison-là qui
seule connaît des choses d'amour. Et quand on consulte sur ces choses on a le déplaisir, non pas d'être trompé, mais de se tromper ; c'est-à-dire que l'on sent sourdement que l'on se trompe, qu'on se trompe comme d'adresse, comme on ferait si l'on consultait un opticien sur un agaric.
La netteté d'esprit cause aussi la netteté de la passion; c'est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur et il voit distinctement ce qu'il aime.
Très grande question; elle n'est pas la même que la précédente. Il s'agit bien encore de la grandeur d'esprit ; mais il s'agit surtout de sa netteté. Or, on a bien souvent prétendu qu^à analyser un sentiment,, on le détruit et même qu'à pouvoir l'analyser on Ta déjà détruit. On connaît le mot de Ghamfort: « Ce que j'aime en vous, dit une dame... — Si vous le savez, je suis perdu. » C'est-à-dire : Si vous ne m'aimez pas aveuglément, vous ne m'aimez pas ; si vous ne m'aimez pas parce que vous m'aimez, vous ne m'aimez pas.
Il y a bien à dire. A analyser les sentiments on les détruit : cela arrive. Mais il arrive aussi
qu'à analyser les sentiments on les confirme. On détruit les sentiments en les analysant quand ils sont déjà faibles; on confirme les sentiments en les analysant quand ils sont encore assez forts. En se donnant toutes les raisons d^aimer une personne qu'on aime, on se conduit fort bien à l'aimer davantage ; de même qu'à se donner toutes les raisons d'aimer une personne qu'on n'aime plus, on s'irrite et l'on ne se mène qu'à Taimer moins encore. Voir distinctement ce qu'on aime n'est donc pas exclusif d'aimer. La clarté ne refroidit pas l'ardeur, pourvu qu'il y ait ardeur déjà, ou encore.
Ilj' a deux sortes d'esprits, l'un de géométrie et Vautre que Von peut appeler de finesse. Le premier a des vues lentes, dures et inflexibles ; mais le dernier a une souplesse de pensée quil applique en même temps aux diverses parties aimables de ce quil aime. Des yeux il va jusqu'au cœur et par le mouvement du dehors il connaît ce qui se passe au dedans. Quand, on a Vun et Vautre esprit tout ensemble, que V amour donne de plaisir! Car Von possède à la fois la force et la flexibilité de Vesprit qui est très nécessaire pour V éloquence de deux personnes.
On connaît assez les articles de Pascal sur l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse pour que je juge très inutile de les citer. Je citerai
seulement cet autre mot de Pascal sur le même sujet ; « C'est un bon mathématicien, dira-t-on. Mais je n'ai que faire des mathématiques ; il me prendrait pour une proposition. » Le chevalier de Méré n'aimait point Tesprit géométrique et il se flattait d'avoir guéri Pascal de son goût pour cette science. Il lui écrivait : « Vous souvenez-vous de m'avoir dit une fois que vous n'étiez plus si persuadé de l'excellence des mathématiques [de ceci que les mathématiques sont la première des sciences]. Vous m'écrivez à cette heure que vous en êtes tout à fait désabusé et je vous ai découvert des choses que vous n'eussiez jamais vues si vous ne m'eussiez connu. Je ne sais pourtant, monsieur, si vous m'êtes si obligé que vous pensez. Il vous reste encore une habitude que vous avez prise en cette science, à ne juger de quoi que ce soit que par vos démonstrations, qui le plus souvent sont fausses. Ces longs raisonnements tirés de ligne en ligne vous empêchent d'entrer d'abord [d'emblée] sur des connaissances plus hautes qui ne trompent jamais. Je vous avertis que vous perdez ainsi un grand avantage dans le monde... »
M. le chevalier de Méré n'aurait pas été d'avis que « quand on a de l'esprit géométrique et de l'esprit de finesse tout ensem-
ble, l'amour donne un extrême plaisir. » Quant à l'auteur du Discours sur les Passions de l'Amour, il a certainement ou certainement il croit avoir ces deux esprits-là et il se félicite, même au point de vue des plaisirs de Famour, de les avoir. Seulement s'il prouve très bien par tout le paragraphe ci-dessus que Tesprit de finesse sert infiniment en amour, il ne prouve pas du tout que l'esprit géométrique y serve et c'est à peine s'il essaye de le prouver. Il n'en dit littéralement qu'un mot ; « On possède la force d'esprit. » Mais précisément, comme tout le paragraphe le montre, c'est la finesse d'esprit qui sert en amour et non guère la force.
Il me semble que l'auteur du Discours, content d'être un bon mathématicien et un bon moraliste, se félicite de ces deux talents un peu précipitamment, sans songer assez que dans la matière dont il traite l'un seulement est nécessaire (Cf. par. LXI).
« Nous naissons avec un caractère d'amour dans nos cœurs, qui se développe à mesure que l'esprit se perfectionne et qui nous porte à aimer ce qui nous paraît beau, sans qu'on nous ait jamais dit ce que c'est. Qui doute, après cela, si nous sommes au monde pour autre chose que pour aimer ? En effet. Von a beau se cacher à soi-même *, Von aime toujours. Dans les choses même où il semble qu'on ait séparé V amour, il s'j" trouve secrètement et en cachette et il nest pas possible que Vhomme puisse vivre un moment sans cela. »
Pascal a dit de son côté ce que c'était que ce caractère d'amour qui nous porte à aimer