DISCOURS SUR LES PASSIONS DE L^MOUR
qui n'est pas aimé et qui aime ; car lui aussi « y a intérêt » et Fauteur certainement ne l'oublie pas. L'amour qu'a la personne que vous aimez est lisible dans ses yeux pour vous et pour tout homme qui est votre rival. Voilà qui est sûr. L'auteur ne va peut-être pas assez loin. Les indifférents eux-mêmes s'aperçoivent très bien de ce langage des yeux de celle qui aime, à moins qu'ils ne soient des étourdis. La femme, je Lai dit souvent, est la franchise même. Elle est franche essentiellement, parce qu'elle est essentiellement impulsive. Ses yeux, son attitude, son geste, le ton de sa voix, tout en elle dit ce qu'elle pense et ce qu'elle sent. C'est pour cela qu'elle est menteuse. Se sentant continuellement trahie, se sentant continuellement dévêtue, se sentant continuellement rendue transparente par toute sa personne même, elle ment pour se défendre, et il le faut bien. Mais elle ne ment que quand elle parle. Il est vrai que quand elle parle elle ment toujours. Mais le moyen de faire autrement?
Donc les indifférents même et non pas seulement celui qui y a intérêt, liront l'aveu dans les yeux de la femme qui aime. Mais peut-être par « celui qui y a intérêt », Fauteur entendil, non seulement vous, Famoureux aimé; non seulement Famoureux non aimé, qui y a inté-
rêt aussi ; mais les indifférents attentifs qui, eux encore, ont un intérêt, celui de la curiosité psychologique ou de la curiosité malicieuse. S'il en est ainsi, je n'ai rien à dire. Tant y a que La Fontaine est bien d'accord avec Tauteur du Discours.
Rien n'est tel que l'œil du maître.
Quant à moi j'y joindrais encor l'œil de l'amant.
L'homme seul est quelque chose d'imparfait ; il faut qu'il trouve un second pour être heureux. Il le cherche le plus bien souvent ^ dans l'égalité de la condition, à cause que la liberté et que Voccasion de se manifester s'y rencontrent plus aisément. Mais Von ça quelquefois bien au-dessus et l'on sent le feu
1. Manuscrit 19303 : il le cherche bien souvent. Ici encore je préfère le manuscrit 19303.11 y avait très probablement dans le texte primitif le plus et au-dessus, comme correction, bien, ou bien et au-dessus, comme correction, le plus. Le copiste du 19303 a choisi. Il a choisi bien. Le copiste du 4015 na pas choisi; il a mis les deux, ce qui fait un barbarisme de tournure. Lecopistedu 19303 est donc plus louable, pour ceci qu'au moins il a choisi. Mais j'ajoute que moi j'eusse choisi /epZus souvent. J'ajoute encore qu'on peut lire : « il le cherche, ce plus, bien souvent », ce plus, cest-à-dire ce second qui l'augmentera. Mais je crois que je m'amuse.
s'agrandir quoique Von nose pas le dire à celle qui Va causé.
Le Discours sur les Passions de V Amour est partie une dissertation sur Tamour, partie la confession d'un amoureux. Jusqu'à présent, à mon avis, sauf le paragraphe X (« ... Ah I que l'amour donne de plaisir!... »)nous n'avons eu sous les yeux que la dissertation ; c'est à partir d'où nous sommes que la dissertation et la confession vont d'abord alterner ; puis la confession prendre à peu près la place entière. Il n'y a aucune composition dans le Discours sur tes Passions de r Amour ; mdÀs, par un mouvement qui me semble bien naturel, l'auteur a commencé par les idées générales que ses lectures, ses méditations et son expérience lui ont données sur l'amour ; puis s'échauffant et, parce qu'il s'échauffe, se défendant moins, il glisse à la confidence, toujours discrète, et voilée du reste, le tout, d'ailleurs, sans s'astreindre jamais à aucun ordre prémédité.
« Il faut qu'il cherche un second pour être heureux. » Descartes avait exprimé cette idée très explicitement, ce qui n'est pas d'ailleurs une raison pour que l'auteur du Discours sur
les Passions de V Amour ne Tait pas eue ; mais enfin Descartes l'avait exprimée et son texte est très curieux et du reste il est admirable. « L^agrément est particulièrement institué de la nature pour représenter la jouissance de ce qui agrée comme le plus grand des biens qui appartiennent à Thomme, ce qui fait qu'on désire très ardemment cette jouissance. Il est vrai qu'il y a diverses sortes d'agréments et que les désirs qui en sortent ne sont pas tous également puissants ; car par exemple la beauté des fleurs nous incite seulement à les regarder et celle des fruits à les manger. Mais le principal est celui qui vient des perfections qu'on imagine en une personne quon jiteîise 'pouvoir derenir un autre soi-même; car avec la différence du sexe que la nature a mise dans les hommes ainsi que dans les animaux sans raison, elle a mis aussi certaines impressions dans le cerveau qui font qu'en certain âge et en certains temps on se considère comme défectueux et comme si Von n était que la moitié d'un tout dont une personne de Vautre sexe doit être la moitié, en sorte que F acquisition de cette ynoitié doit être considérée par la nature comme le plus grand de tous les biens imaginables. Et encore qu'on voit plusieurs personnes de cet autre sexe, on n'en souhaite pas pour
cela plusieurs en même temps, d'autant que la nature ne fait point imaginer qu'on ait besoin de plus d'une moitié. Mais lorsqu^on remarque quelque chose, en une, qui agrée davantage que ce qu'on remarque en même temps dans les autres, cela détermine l'âme à sentir pour celle-là seule toute Finclination que la nature lui donne à rechercher le bien qu'elle lui représente comme le plus grand qu'elle possède; et cette inclination ou ce désir qui naît ainsi de l'agrément est appelé du nom d^amour plus ordinairement que la passion d'amour qui a été ci-dessus décrite [amour-bienveillance et amour-désir-de-possession ramenés à un seul en tant qu'essence par Descartes, comme nous avons vu]. Aussi a-t-il de plus étranges effets et c'est lui qui sert de principale matière aux faiseurs de romans et aux poètes. »
Donc, pour revenir au Discours sur les Passions de r Amour, il faut que l'homme trouve un second pour être heureux. Le plus souvent il le cherche dans une condition égale à la sienne parce qu'il y est tout porté. Mais il arrive qu'on aille bien au-dessus de sa condition et « l'on sent son feu s'agrandir », non pas en proportion de la grandeur de la condition de celle qu'on aime et il ne faudrait pas comprendre ainsi et le paragraphe suivant montre qu'il ne
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faut pas comprendre ainsi ; mais il s'agrandit naturellement comme tout amour qui naît ; ou il s'agrandit en proportion de la difficulté où il est d'aboutir ou seulement de se déclarer; et Ton n'ose pas parler à celle qu'on aime et Ton est très malheureux.
Quand Von aime une dame sans égalité de condition^ l'ambition peut accompagner le commencement de V amour ; mais en peu de temps il devient le maître. C'est un tjyran qui ne souffre point de compagnon ; il veut être seul ; il faut que toutes les passions ploient et lui obéissent.
Donc ce n'est pas à cause de la grandeur de la condition de la femme aimée que l'amour s'agrandit. Il ne s'accompagne d'ambition que dans les commencements et ensuite il règne seul comme c'est sa nature. L'auteur a éprouvé Corneille sur lui-même et a trouvé Corneille faux, La plupart des héros de Corneille sont en même temps ambitieux et amoureux et, soit leur amour lutte contre leur ambition, soit et plus souvent leur ambition et leur amour sont d'accord et
se soutiennent Tim l'autre. Il semble que l'auteur du Discours sur les Passioîis de l'Amour songe à Corneille et que ce paragraphe ici soit dirigé un peu contre lui. Tout ce qu'on peut conjecturer sur la date du Discours sur les Passions de r Amour est qu'il a été composé vers le milieu du siècle. Or vers 1650 la réaction contre Corneille n"* existait pas encore. Si le Discours sur les Passions de V Amour est postérieur à Pertharite, cette réaction pourrait être considérée tout au plus comme commençante. A la vérité si Fauteur (supposons 1652) est janséniste ou appartient un peu au monde janséniste, il ne doit pas aimer beaucoup Corneille qui n'a jamais été très en faveur dans ce monde-là. Songez à Nicole. On a supposé avec quelque apparence de raison que, parlant contre Desmarets, Nicole songe un peu à Corneille dans le passage suivant des Visionnaires ; car il serait un -peu étrange qu'il eût parlé des ouvrages de Desmarets de Saint-Sorlin comme d'oeuvres impérissables : « Chacun sait que sa première profession a été de faire des romans et des pièces de théâtre et que c'est par où il a commencé à se faire connaître dans le monde. Ces qualités qui ne sont pas fort honorables au jugement des honnêtes gens, sont horribles étant considérées selon les principes de la reli-
gion chrétienne et les règles de l'Évangile. Un faiseur de romans et un poète de théâtre est un empoisonneur public, non du corps, mais des âmes des fidèles, qui se doit croire coupable d'une infinité d'homicides spirituels, ou qu'il a causés en effet ou qu'il a su causer par ses écrits pernicieux. Plus il a eu soin de couurir d'un voile d'honnêteté les passions criminelles qu'il y décrit, plus il les a rendues dangereuses et capables de surprendre et de corrompre les âmes simples et innocentes. Ces sortes de péchés sont d'autant plus effroyables qu'ils sont toujours persistants jmrce que ces livres ne périssent pas et qu'ils répandent toujours un venin qui s'accroît et s'augmente par les méchants effets qu'ils continuent de produire dans ceux qui les lisent. »
Oui, cette diatribe a bien l'air d'être dirigée en bonne partie contre Corneille et tant y a que Corneille — préface à' Attila — s'y est reconnu ^
1. La rude réponse de la Préface d'' Attila, (1667) aux « invectives contre la comédie » peut s'adresser aux Visionnaires de Nicole (1665) ; elle peut s'adresser au Traité de la Comédie, du Prince de Gonti (1667) et elle s'adresse probablement à ces deux ouvrages. La phrase de Corneille semble l'indiquer: « On m'a pressé de répondre ici par occasion aux invectives qu'on a publiées depuis quelque temps contre la Comédie... »
Quant à Pascal il a attaqué directement Corneille dans le passage suivant : « Communitum cor [humilité] saint Paul. Voilà le caractère chrétien. Albe vous a nommé, je ne vous connais plus. Corneille. Voilà le caractère inhumain. Le caractère humain est le contraire. » — et plus à fond encore dans la fameuse page qui suit : « Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais entre tous ceux que le monde a inventés il n y en a point qui soient plus à craindre que la comédie. C'est une représentation si naturelle et si délicate des passions qu'elle les émeut et les fait naître dans notre cœur et surtout celle de l'amour, principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête. [Voilà évidemment pour Corneille]. Car plus il paraît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d'en être touchées. Sa violence plaît à notre amour-propre qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets que l'on voit si bien représentés ;et Ton se fait en même temps une conscience fondée sur l'honnêteté des sentiments qu'on y voit, qui ôte la crainte des âmes pures qui s'imaginent que ce n'est pas blesser la pureté d'aimer d'un amour qui leur semble si sage. Ainsi l'on s'en va de la comédie le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes
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les douceurs de ramour et l'âme et l'esprit si persuadés de son innocence qu'on est tout préparé à recevoir ses premières impressions ou plutôt à chercher les occasions de les faire naître dans le cœur de quelqu'un pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l'on a vus si bien dépeints dans la comédie ♦. »
Donc si nous étions sûr que le Discours sur les Passions de r Amour fût d'un janséniste, nous devrions considérer le paragraphe 25 comme une attaque oblique contre Corneille et, inversement, de ce qu'il semble bien que le paragraphe 25 est une allusion à Corneille nous sommes induits à conclure que le Discours sur les Passions de l'Amour est l'œuvre d'un janséniste ; mais ce ne sont là que des conjonctures.
1. Il faut reconnaître cependant que cette pensée de Pascal n'est pas d'une authenticité absolue. Elle n'est pas dans le manuscrit autographe; elle n'est que dans la copie faite d'après les papiers trouvés dans son cabinet; et d'autre part elle a été mise dans les Maximes de M'^" de Sablé publiées après la mort de cette dame (Voir Cousin : M""" de Sablé ; Sainte-Beuve : Port-Roy al,Ul, 9) mais pour ce de quoi nous traitons ici, à savoir de Thostilité des jansénistes à l'endroit de Corneille, que le propos soit de M""« de Sablé ou de Pascal, il n'importe pas.
Une haute amitié remplit mieux qu^une commune et égale ; le cœur de l'homme est grand: les petites choses flottent dans sa capacité; il n'y a que les grandes qui s'y arrêtent et y demeurent.
Amitié ici veut dire amour. C'est un sens qu'il a très souvent au xvn' siècle. (Voir Littré.)
L'auteur continue à être confidentiel. Il semble nous indiquer qu'il a pu faire la comparaison; qu'il a aimé dans sa condition, et qu'au moment où il écrit il aime au-dessus de lui. Il s'en félicite à un certain égard. Il a une sensation de plénitude. A aimer plus grand que lui, il s'est découvert un grand cœur. 11 analyse cette impression et il la généralise.
Il l'analyse : si l'amour pour plus grand que
soi remplit mieux, c'est que Famour lui-même est une tendance à quelque chose de grand. Le grand fait partie du beau, est un élément du beau et quand nous disons que Famour est un goût pour le beau, nous disons du môme coup qu'il est un goût du grand.
Il la généralise : ce n'est pas seulement Famour, et pour plus grand que soi, qui peut remplir le vaste cœur, ce sont toutes les grandes choses. Le cœur de l'homme est capable ou se croit capable d'infmi. Tous ses grands sentiments sont des tendances à l'infini, et ce sont ces tendances seules qui peuvent le remplir. A rapprocher encore du passage de Pascal, cité plus haut, inspiré de Jansénius et de saint Augustin, où il est dit que Fhomme a été créé pour un amour infini. Cet amour quand par « la chute » il en a perdu le sens, il le reporte sur lui-même et il s'aime ridiculement d'un amour infini; mais aussi, ce qui, pour être aussi décevant, est cependant moins ridicule, il peut le reporter sur un être autre que lui, beau, grand et haut placé. Alors ce sentiment le remplit, parce qu'il semble avoir quelque chose de divin. C'est encore une illusion, mais elle est noble. Il n'y a qu'une vraie grandeur; mais il y a des grandeurs fausses qui font pour un temps office de grandeurs vraies. Il suffit,
en quelque sorte provisoirement, pour qu'elles satisfassent le cœur, en s'y fixant et en le fixant. Il n'y a que le grand qui ne flotte pas dans le cœur de Thomme, mais qui s'y arrête et qui y demeure.
Von écrit souvent des choses que Von ne prouve qu'en obligeant tout le monde à faire réflexion sur soi-même et à trouver la vérité dont on parle. C'est en cela que consiste la force des preuves de ce que je dis.
Ceci est une note en marge. L'auteur est, semble-t-il bien, un mathématicien, un géomètre, qui est habitué à démontrer ce qu'il avance. Sinon, d'où lui viendrait ce scrupule ? Or il s'aperçoit qu'il avance des choses sans les prouver. Alors il s'avise que dans Tordre des sentiments, dans Tordre du cœur, on ne prouve jamais, on force seulement à réfléchir et à faire reconnaître au lecteur que ce, qu'on pense, il Ta pensé. C'est ici cette différence entre Tordre du cœur et Tordre de Tesprit à quoi Pascal a pensé si souvent : « Le cœur a son ordre,
l'esprit a le sien, qui est par principe et par démonstration ; le cœur en a un autre. On ne prouve pas qu'on doit être aimé en exposant d'ordre les causes de Tamour : cela serait ridicule... Cet ordre [celui du cœur] consiste principalement à la digression sur chaque point qu'on rapporte à la fin [au sujet] pour la montrer toujours. »
Du reste, quand on creuse un peu, on s'aperçoit bien que « tout raisonnement se réduit [se ramène en définitive] à céder au sentiment », c'est-à-dire que le raisonnement ne consiste qu'à rapprocher insensiblement ce que vous voulez prouver de quelque chose à quoi vous croyez sans qu'il soit susceptible de démonstration, de quelque chose à quoi vous croyez par « le cœur », c'est-à-dire par intuition.
Mais quand il ne s'agit que de la vérité d'un sentiment éprouvé, il n'est pas même besoin d'un raisonnement ramenant à un sentiment ; et ce raisonnement serait vain ; il suffit d'une affirmation mise en lumière par une analyse. Les psychologues ne raisonnent pas, ils constatent et leur manière de prouver la vérité de leur constatation c'est de l'exposer dans tout son détail. Ils disent : « J'éprouve ceci, ne réprouvez-vous point ? — Non ! — J 'éprouve ceci qui commence par ceci, qui continue par ceci.
quelquefois par ceci, et qui finit par ceci ou ceci encore. J'aime une femme ; elle me trompe ; je la hais furieusement ; de ma haine naît ceci que je veux avec fureur qu'elle n'appartienne plus qu'à moi, de sorte que je Faime, ce me semble, plus qu'avant ; un redoublement d'amour est né de la haine. Je la reconquiers. Je ne l'aime plus. Je m'étais trompé, ce que je prenais pour de Famour n'était qu'un désir de possession irrité par la dépossession. Quand il a été satisfait, il s'est éteint et il n'y a plus rien eu du tout. Donc il n'y avait pas d'amour. Donc, si nous généralisons, le désir de possession n'est pas l'amour ou du moins n'en est pas le fond. Avez-vous éprouvé cela ? — Oui. »
Rien n'a été prouvé. Il n'y a eu qu'une analyse, qu'une description, mais qui a forcé le lecteur à repasser par des chemins où il avait passé et il va sans dire que s'il n'y est point passé, non seulement on ne lui a rien démontré ; mais on ne lui a rien montré du tout. Voilà la manière des psychologues, lesquels n'apprennent que ce qu'on sait, et ne peuvent rien apprendre de plus, mais font savoir plus clairement ce que Ton savait confusément, et enseignent ce qu'on pourrait leur enseigner si Ton savait analyser comme eux.
L'auteur, habitué sans doute à d'autres me-
thodes, s'aperçoit de tout cela et, en passant, se le dit.
A la vérité il se le dit au moment où c'est le moins vrai. Il veut mettre en lumière cec qu'en aimant au-dessus de sa condition on remplit plus abondamment son cœur ; mais c'est un cas qui n'est pas celui de tout le monde, qui n'est celui que de quelques-uns et qui par conséquent ne peut être montré vrai, même par une fine analyse, qu'à très peu de personnes. Il ne m'est pas arrivé d'aimer une duchesse. L'amoureux d'une duchesse ne pourra donc pas m'amener, en faisant réflexion sur moi-même, à reconnaître à quel point l'amour d'une duchesse remplit le cœur bien autrement que celui d une égale.
Mais c'est précisément parce que l'auteur sent qu'il parle de choses qu'il ne peut ni démontrer ni même montrer qu'il songe à dire : « Croyez-m'en. C'est indémontrable ; ce n'est même pas très facile à montrer; cependant en faisant réflexion sur vous-même vous pouvez entrevoir la vérité de ce que je dis. Par exemple, avez- vous aimé au-dessous de vous ? Si oui, n'avez-vous pas éprouvé que cet amour flottait dans votre cœur et n'en remplissait pas la capacité. Eh bien... ^ Voilà les « preuves » du psychologue.
Pascal a exprimé la même idée presque dans les mêmes termes. « Quand un discours naturel peint une passion ou un effet, on trouve dans soi-même la vérité de ce qu'on entend^ laquelle on ne savait pas qu'elle y fût, de sorte qu'on est porté à aimer celui qui nous le fait sentir ; car il ne nous a pas fait montre de son bien, mais du nôtre ; et ainsi ce bienfait nous le rend aimable, outre que cette communauté d'intelligence que nous avons avec lui incline nécessairement le cœur à l'aimer. » — L'auteur du Discours sur les Passions de l'Amour parle de lui-même, sans ambages; et il semble que Pascal parle de lui-même à la troisième personne.
Quand un homme est délicat en quelque endroit de son esprit, il Vest en amour. Car. comme il doit être ébranlé par quelque objet qui est hors de lui, silj' a quelque chose qui répugne à ses idées, il s'en aperçoit et il le suit'. La règle de cette délicatesse dépend d'une raison pure, noble et sublime : ainsi Von peut se croire délicat sans quon le soit effectivement et les autres ont droit de nous condamner ; au lieu que pour la beauté, chacun a sa règle souveraine et indépendante de celle des autres. I\éanmoins entre être délicat et ne r être point du tout, il faut demeurer d'accord que, quand on souhaite d'être délicat, Von n'est pas loin de l'être absolument. Les
1. Manuscrit 19303 : il le fait. C'est comme cela qu'il faut lire. La leçon du 4015 est une absurdité.
femmes aiment à apercevoir une délicatesse dans les hommes ; et c'est ce me semble^ V endroit le plus tendre pour les gagner : Von est aise de voir que mille autres sont méprisables et qu'il n^y a que nous d'estimable.
Délicat, au xvir siècle, veut dire surtout susceptible : « Et plus Tamour est grand plus il est délicat » (Corneille). « Hélas I nous sommes si délicats sur la susceptibilité de nos amis ! » (Massillon). « Cette délicatesse qui vous rend si facile à être blessé est une véritable imperfection.» — « Le tempérament a beaucoup de part à la jalousie et elle ne suppose pas toujours une grande passion. C'est cependant un paradoxe qu'un violent amour sans délicatesse [c'est-àdire sans quelque chose d'ombrageux. Mal interprété par Littré] > (La Bruyère).
Mais délicatesse n'a pas ce sens dans le paragraphe du Discours sur les Passions de l'Amour que nous analysons ; il y signifie manière fine, déliée, discriminatrice, distinguée, d'apprécier toutes choses et particulièrement les choses du cœur. Il a ici le sens qu'il a dans la maxime de La Rochefoucauld : « La trop grande subtilité est une fausse délicatesse et la
véritable délicatesse est une solide subtilité. » Ne perdons pas de vue cette définition.
« Quand un homme est délicat en quelque endroit de son esprit, il Fest en amour. » L'auteur ne dit pas : quand un homme est délicat en général, d'ordinaire, il l'est en amour. Il dit : quand un homme est délicat en quelque endroit de son esprit... Il croit et j'estime qu'il a raison, que pour peu qu'on soit délicat, pourvu c[u'on le soit en quelque chose, on le sera en amour, parce que Ton sentira que c'est là ou jamais que la délicatesse est à sa place. Devant être, en amour, ébranlé, remué par quelque chose qui est hors de nous, cette émotion même s'il s'y mêle la constatation d'un fait, d'un détail qui répugne à nos idées, agrandit ce fait, ce détail, en fait quelque chose qui non seulement nous répugne, mais qui nous irrite et que nous fuyons : une femme que vous allez aimer et que vous découvrez qui est commère.
« La règle de cette délicatesse dépend d'une raison pure, noble et sublime...» Quelle délicatesse? La délicatesse en chose d'amour? Non; car l'auteur va dire que pour la délicatesse les autres ont le droit de vous trouver dans le faux ; mais que, pour ce qui est de la beauté, vous avez individuellement votre règle qui est souveraine. Donc,par le mot délicatesse à la troi-
sième phrase du paragraphe XXVIII, Tauteur a dû entendre la délicatesse en général et non la délicatesse en amour. — Alors il devait mettre la et non cette, — Oui, à mon avis.
La délicatesse dépend d'une raison pure, noble et sublime [dans la langue du xvn' siècle, sublime veut dire élevé^ comme en latin] ou plutôt la délicatesse c'est la raison à Fétat pur, noble et élevé; c'est la raison des hommes d'élite. Gomme a dit un auteur du xvin° siècle, dont le nom m'échappe « le goût n'est rien qu'un bon sens délicat » et la délicatesse c'est le bon sens des gens de goût. 11 s'ensuit, la raison à ce degré n'étant pas départie à tous, que l'on peut se croire délicat et ne pas l'être et que les autres ou plutôt d'autres, qui sont plus d'élite que vous n'êtes, ont le droit de vous condamner.
Mais, « pour ce qui est de la beauté, chacun a sa règle indépendante des autres [non pas des autres règles, je crois, mais des autres hommes] et souveraine pour lui. » — Pourquoi? Parce que la beauté n'existe pas. Parce que la beauté, — revenons toujours à Pascal, VU, 24 d'Havet, I, 32 de Brunschvigg — n'est qu'un rapport entre notre nature telle qu'elle est et ce qui nous plaît; et que par conséquent j'ai mon modèle de beauté, d'après lequel j'apprécierai toutes
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choses, qui est différent du vôtre, mais qui, ni ne peut se plier au vôtre, ni n'a aucune raison de s'y conformer.
« Néanmoins entre être délicat et ne l'être point du tout », quelque intervalle qu'il y ait, il y a un milieu qui consiste à vouloir l'être et quand on veut l'être on n'est pas loin de l'être en effet [absolument ne veut pas dire entièrement, avec la dernière plénitude ; mais effectivement], « Néanmoins » par delà le membre de phrase : « au lieu que, pour la beauté...» se rapporte à « Ton peut se croire délicat et ne Têtre point » et la suite des idées est celle-ci : en délicatesse générale la raison règne et il y aune règle et Ton peut se croire délicat et ne l'être point ; néanmoins si, non pas vous vous croyez délicat, mais vous souhaitez l'être, autant la croyance naïve serait très étrangère à la délicatesse et vous pourriez être un butor^ autant l'aspiration à la délicatesse est une déKcatesse déjà ; et, scandale à part, la délicatesse peut dire, comme Dieu ; « Tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais déjà trouvée. »
Et il n'y a rien de plus vrai.
« Les femmes aiment à apercevoir une délicatesse... et c'est l'endroit le plus tendre pour les gagner. » La raison en est claire. Les femmes n'aiment pas à être aimées; elles aiment à être
préférées. Leur jalousie proverbiale, et qui n'est pas légendaire, vient de là. Elles n'aiment pas précisément être aimées ; elles aiment qu^on n'aime pas les autres. La jalousie est un sentiment par lequel on souffre d'avoir un supérieur ou un égal. Si les femmes Font plus vif que les hommes c'est que toute leur valeur dans la société telle qu'elle a été organisée jusqu'ici est dans le fait de plaire aux hommes et que par conséquent elles en ont une grande quand elles sont aimées uniquement par un homme et, quand elles sont aimées concurremment avec d'autres, n'en ont aucune ; tandis que rhomme, encore qu'il se sente diminué quand il n'est pas aimé uniquement, mesure cependant sa valeur à d'autres choses, succès de profession, estime publique, etc. — La femme de demain, qui se sentira appréciée et évaluée pour son intelligence, son mérite professionnel, son influence éthique, etc., sera sans doute moins jalouse. C'est qu'il y aura eu un renversement ou un classement nouveau des valeurs.
La délicatesse en amour consiste donc à ménager la jalousie expectante de la femme et à l'endormir en persuadant à celle qu'on aime qu'elle n'aura jamais lieu d'être jalouse et que ce serait un paradoxe et une folie qu'elle le fût.
La Bruyère, dans le passage que nous avons
déjà cité, donne au mot de délicatesse presque le sens de jalousie ; pour lui c'est une jalousie discrète, qui souffre et qui ne fait pas souffrir les autres, une jalousie qui s'éveille parce qu'il y a quelque raison pour qu'elle s'éveille en effet, mais qui ne se déchaîne pas: « Il semble que s'il y a un soupçon injuste, bizarre et sans fondement qu'on ait une fois appelé jalousie, cette autre jalousie qui est un sentiment juste, naturel, fondé en raison et sur l'expérience, mériterait un autre nom. Le tempérament a beaucoup de part dans la jalousie et elle ne suppose pas toujours une grande passion. C'est cependant un paradoxe qu'un violent amour [et même qu'un amour] sans délicatesse. »
A le prendre ainsi, en amour, la délicatesse de l'homme consiste à ménager la délicatesse de la femme ; et c'est bien exactement, je crois, ce que l'auteur du Discours sur les Passions de r Amour a voulu dire.
Les qualités desprii ne s acquièrent point par l habitude; on les perfectionne. Seulement * de là il est visible ' que la délicatesse est un don de la nature et non pas une acquisition de Vart.
Aucune qualité, ni de l'esprit ni du cœur, ne s'acquiert par Thabitude ; toutes sont données et on les perfectionne ou on les perd. La délicatesse, comme toutes les autres qualités, est donc un don de la nature qu'on ne se procurera point qu'on ne Tait déjà.
Je pense que si l'auteur a écrit cette ligne, c'est surtout pour attirer l'attention sur ce
1. Manuscrit 19303. « On les perfectionne seulement. Do là... » Je préfère cette leçon. Seulement rattaché à la phrase suivante, n'a pour moi pas de sens.