Pensées : 1652 ; Maximes
cas ; car ici il s'agit d'un homme qui aime et qui se demande quel est Vobjet de l'amour et qui s'aperçoit qu'il est très difficile de le savoir et si c^est les qualités sans la personne, ce qui est bien abstrait, ou la personne sans les qualités ce qui est plus abstrait encore. Ecartons ces considérations qui ne se rapportent qu'indirectement à notre sujet et revenons à notre paragraphe XXXII du Discours sur les Passions de V Amour.
Il s'y agit simplement d'un homme qui a besoin de se reposer d'aimer et qui a une fidélité inconstante seulement par faiblesse de cœur. Il a besoin de reprendre des forces dans l'oubli, comme on reprend des forces dans le sommeil.La comparaison est absolument exacte. Or cela, c'est la théorie du « divertissement » appliquée à Tamour. Si Thomme a besoin de se divertir, c'est-à-dire de ne pas penser toujours à la même chose, ce qui « fatigue son esprit et le ruine, c'est qu'il est dans une condition faible et mortelle et si misérable » qu'il ne peut pas vivre avec lui-même. Or, en état d'amour, certes, il est diverti de lui et il semble qu'il ne puisse pas l'être davantage par quelque autre chose que ce soit; et de là vient que les hommes se jettent dans « la conversation des femmes » comme dans le divertissement
le plus puissant qui les puisse distraire d'euxmêmes. Mais encore ici finit par se retrouver Pincurable infirmité humaine qui est de ne pouvoir s'appliquer perpétuellement à un même objet, même de divertissement. Ceux-là sont des hommes absolument supérieurs qui peuvent s'attacher indéfiniment à une même chose quelle qu'elle soit. C'est ce qui a fait dire à Newton : « Je n'ai d'autre mérite à avoir fait cette découverte que d'y avoir pensé toujours. » C'est ce qui a fait dire à Buffon: « Le génie n'est qu'une aptitude à une longue patience » ; mais précisément être né apte aune longue patience n'est pas autre chose qu'être né supérieur.
Voilà la théorie du divertissement dans toute son étendue. Appliquez-la à l'amour. L'homme qui aime profondément est un homme qui est appliqué à la même idée ; c'est trop fort pour la nature humaine. Il faut qu'il se divertisse de cette idée, encore qu'elle soit l'idée d'autrui, absolument comme il faudrait qu'il se divertît de l'idée de lui si ce fût à lui qu'il songeât. De là les infidélités portant l'homme d'une femme à une autre femme, ou d'une femme au jeu, ou à la chasse, ou à la politique ou aux voyages.
Seulement avisez un homme qui, tout à la fois, comme tous les hommes, aura besoin de
divertissement et en même temps aura pour une femme un amour profond et exclusif. Cet homme ne se divertira pas en allant vers une autre femme ou vers le jeu, mais il se distraira dans une sorte d'indifférence momentanée. Le relâche sera son divertissement ; mais de ce divertissement au moias il aura besoin encore. Or cet homme quel sera-t-il? Certainement un homme supérieur. L'homme ordinaire se divertirait dans le « remuement » ou dans l'infidélité proprement dite. Ce sera un homme au cœur profond, mais inquiet, qui n'aura pas en lui l'aptitude à la continuité des occupations, sur qui r/mbitude, qui fait office d'attachement chez la plupart des hommes, naura pas de prise. Ce pourra très bien être un homme tour à tour savant, mondain, lettré, philosophe et théologien. Il est curieux comme le caractère de Pascal se dessine de plus en plus dans le Discours sur les Passions de VAmour. L'auteur du Discours sur les Passio?is de l'Amour a l'esprit de finesse et l'esprit géométrique et il se félicite d'avoir les deux, même et surtout lorsqu'il est amoureux d'une femme ; il est profondément convaincu de la misère et de l'infirmité de l'homme ; il est convaincu que l'homme « n'aime pas à demeurer avec soi » ; il est profondément pénétré de la théorie du
divertissement ; il est persuadé que Tesprit sert surtout à trouver dans le monde plus de personnages originaux; etc. On dirait que le Discours sur les Passions de V Amour a été écrit par un homme saturé de Pascal et qui se serait plu à y tracer un portrait de Pascal lui-même. Mais en même temps, et c'est très curieux, le Discours sur les Passioiis de l'Amour a presque le plus souvent un caractère confidentiel. Il faudrait conclure de tout cela que le Discours sur les Passions de l'Amour a été écrit par un disciple de Pascal qui lui ressemblait comme un frère. Gela est bien embarrassant.
Il faut pourtant avouer que c'est une misérable suite de la nature humaine et que l'on serait plus heureux si Ton n était pas obligé de changer de pensée; mais il n'jy a point de remède.
Suite et même conclusion du paragraphe précédent. Le manuscrit 19303 ne fait qu'un de ce paragraphe et du précédent. L'auteur tout en assurant la nécessité de ces relâches, de l'amour, les déplore comme un effet de l'infirmité humaine. Il dit, comme Pascal: « Condition de l'homme : inconstance, enfiui, inquiétude, » 11 croit, comme Pascal, que « Ton serait plus heureux » si Ton pouvait vivre avec une seule pensée ; il croit, comme Pascal, que le divertissement « est la cause de tous nos malheurs » ; il dit, comme Pascal : « Conseiller à
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un homme de vivre en repos c'est lui dire qu'il vive heureux ; c'est lui conseiller d'avoir une condition tout heureuse... Ce n'est donc pas entendre la nature », qui « commande » autre chose. Il dit comme Pascal, non pas tout à fait : « les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux de n'y point penser » ; mais quelque chose comme ceci : les hommes n'ayant pu guérir l'amour, se sont avisés, pour se rendre heureux, de, quelquefois, n'y point penser, et cette nécessité est la plus grande de leurs misères ; il dit comme Pascal: « La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement et cependant c'est la plus grande de nos misères... » Gomme La Bruyère dit : « 11 devrait y avoir dans le cœur des sources inépuisables de douleurs pour de certains partis. Ce n'est guère par vertu ou par force d'esprit que l'on sort d'une grande affliction ; l'on pleure amèrement et l'on est. sensiblement touché ; mais l'on est ensuite si faible ou si léger que l'on se console »;il dit: 11 devrait y avoir dans le cœur des sources inépuisables d'amour ; mais on est si faible et si léger que l'on se distraie et que l'on se repose, quitte à se ressaisir ensuite ; et il le faut et il n'y a dans le cœur, pour l'amour, que des sources intermittentes.
Ceci est la définition même de Thomme, « borné dans sa nature, infini dans ses vœux » ; c'est l'éternelle antinomie entre ce que Thomme est capable de concevoir comme bien et de ce qu'il est capable d'accomplir comme bien. En toutes choses il est également capable de concevoir Tabsolu et de ne réaliser que le médiocre. Il s'ensuit qu'il est éternellement au-dessous de lui-même et que, non seulement il se sent inférieur, mais inférieur à lui-même, ce qui est un déchirement.
Les physiologistes ont constaté que la marche n'est qu'une série de chutes. De toute façon l'homme ne marche pas autrement. A chaque pas il aspire au parfait, qu'il a reçu la malheureuse faculté de concevoir, et tombe dans la médiocrité que seule il lui est donné de réaliser. Gela fait le désespoir du philosophe et du reste le plaisir, un peu pervers, de l'artiste. « Malheureux, ditle sage ; heureux, dit le poète. »
J'ai dit à mon cœur, à mon faible cœur : N'est-ce pas assez d'aimer ta maîtresse ; Et ne vois-tu pas que changer sans cesse C'est à chaque pas trouver la douleur ?
11 m'a répondu : ce n'est point assez,
Ce n'est point assez d'aimer ta maîtresse;
Et ne vois-tu pas que changer sans ce^se Nous rend doux et cher les plaisirs passés ?
J'ai dit à mon cœur, à mon faible cœur N'est-ce pas assez de tant de tristesse; Et ne vois-tu pas que changer sans cesse C'est perdre en désirs le temps du bonheur ?
Il m'a répondu: ce n'est point assez, Ce n'est point assez de tant de tristesse: Et ne vois-tu pas que changer sans cesse Nous rend doux et chers les chagrins passés?
L'bomme qui « reprend des forces pour mieux aimer >,lui aussi, change sans cesse. 11 change, non d'objet, et c'est en cela qu'il est plus pur; mais de sujet, c'est-à-dire de moi ; il se fait un moi ardent et somptueux et à cela il jouit et il se fatigue ; il se fait un moi indifférent, séjourné et qui < ne sait pas > et à cela il se repose et se rassérène ; mais les périodes de nonchalance lui rendent doux et chers les plaisirs passés et insensiblement l'y ramènent, et, ce qui aiguillonne et éperonne davantage, lui rendent chers, regrettables et désirables les chagrins passés et insensiblement l'y ramènent. Et c'est ce que « la nature commande » et il est possible que l'auteur du Discours sur les Passions de F Amour n'ait pas été très malheureux.
Le plaisir cC aimer sans oser le dire a des épines ^ ; mais aussi il a des douceurs. Dans quel transport n'est-on point de former toutes ses actions dans la vue de plaire à une personne qu'on estime infiniment ? Von setudie tous les jours pour trouver des moyens de se découvrir et Von y emploie autant de temps que si Von devait entretenir celle que Von aime. Les yeux s allument et s'éteignent dans un seul moment et quoiqu'on ne voie pas manifestement que celle qui cause tout ce désordrey prenne garde, Von a néanmoins la satisfaction de sentir ces ravissements pour une personne qui le mérite si bien. L'on vou-