G DISCOURS SUR LES PASSIONS DE L^AMOUR
tien du mal tient F homme tellement suspendu en Tunique contemplation du mal qu'il n'est plus capable de penser aux autres choses pour lesquelles il pourrait éviter ce mal. » Si l'admiration est amenée par le développement extraordinaire, chez un être vivant, d'une faculté qui peut nous être nuisible: colère, envie, égoïsme violent, l'admiration devient horreur. Et enfin si l'admiration est amenée chez nous par lé développement dans un être vivant d'une ou plusieurs qualités qui ne peuvent pas nous être nuisibles et qui le font, à nos propres yeux, supérieur à nous, alors l'admiration est vénération ou respect.
Or, l'amour est d'abord et avant tout une admiration. Il est l'admiration de la chose nouvelle pour nous et qui nous était tout à l'heure inconnue et c'est ainsi que j'explique la règle des contraires contenue dans la théorie de Schopenhauer. Si en amour les contraires s'attirent — grandes aimant les petits, etc., — c'est parce que pour qui que ce soit son contraire est objet d'étonnement,de curiosité et au moins d'une demi-admiration.
Or, si l'amour est avant toute autre chose admiration, il est la contemplation attentive d'une chose dans laquelle l'imagination reste fixée parce que cette chose lui parait n'avoir
rien qui la relie à d'autres, parce que cette chose lui paraît incomparable. Voilà le début de l'amour. « On ne reconnaît rien au monde de grand », d'extraordinaire, « comme cela ».
Un pas de plus, l'observation vous fait connaître que ce grand, cet extraordinaire, est un bien et non pas un mal par rapport à vous, ou qu'il pourrait être, par rapport à vous, un bien et non pas un mal. Dès lors Fadmiration ne peut devenir, ni, bien entendu, Fhorreur, ni la consternation, et elle devient le respect, c'est-à-dire l'admiration pour quelque chose qui est supérieur à nous et dont, d'ailleurs, nous n'avons rien à craindre.
Cette vénération peut pousser plus loin et jusqu'à ce sentiment que Spinoza appelle l'adoration et que je ne vois pas qu'il définisse,, mais que je définirai ; l'admiration respectueuse pour quelque chose que nous sentons qui, non seulement nous est supérieur, mais nous dépasse infiniment.
Le respect n'est donc pas le fond de l'amour, mais il est la forme et il est le signe de l'amour vrai.
11 est en même temps un obstacle à ses démarches ; car le respect étant le sentiment de la grande distance qu'il y a entre quelqu'un qui nous est supérieur et nous-même,nous in-
terdit de franchir cette distance et ne nous permettrait de franchir cette distance qu'en disparaissant, de sorte qu'il semble bien que l'amour ne peut aboutir qu'à condition d'une déchéance. Et cela est vrai quelquefois, assez souvent même, ce qui est l'explication de ce fait que l'amour périt dans son triomphe, ou, pour parler plus franc, se détruit dans son acte ; mais, ce n'est pas vrai toujours ; parce que le respect « ce premier effet de l'amour » est évidemment, surtout son premier effet, comme le dit Tauteur ; mais peut être son effet continu et même son dernier effet.
L'amour est la connaissance de plus en plus intime d'un être qui est très différent de nous. Il arrive que cette connaissance diminue, et extrêmement, cette distance dont nous avons parlé et qui est la condition du respect ; il peut arriver par faitenient^aussiy quelle l^ agrandisse. Plus je l'ai connu, plus je Tai respecté, est un mot qui a pu être dit, qui a été dit avec raison en amitié et en amoar. Les natures riches sont inépuisables au respect, c'est-à-dire à Fadmiration attentive qui trouve toujours nouvelle matière où s'exercer.
Ceci du reste n'est qu'une application particulière d'un axiome général que je formulerai ainsi : « L'amour se renouvelle par le renou-
vellement de ce qui l'a fait naître. » Si ce qui Ta fait naître est la curiosité ~ cas extrêmement fréquent — il sera court, rien, s-énéralement, ne s'épuisant plus vite que la matière de la curiosité. Si ce qui l'a fait naître est la beauté, on ne peut pas malheureusement lui promettre une très longue durée et s'il est vrai que la beauté soit une promesse de bonheur on peut la définir, avec un peu de mauvaise humeur : la promesse d'un bonheur éternel qui sera éphémère.
Ainsi de suite ; mais si Tamour est de l'admiration pour les qualités de l'àme d^une personne, il y a des raisons pour qu'on ne l'épuisé pas à le goûter et pour que le respect qui est presque ce qui le fait naître et qui est ce qui le conserve, ne s'épuise pas non plus.
Il y a même ceci que, pour cause, je ne ferai qu'indiquer, mais qui est à noter et qui est bien significatif. Les réalités les plus loin poussées de Tamour, qui sont ce que beaucoup croient qui détruit le respect, ne le détruisent absolument pas, le laissent parfaitement intact, intact comme au premier jour, quand la personne qu'on aime le mérite par ce qui fait qu'on le mérite, à savoir par ses qualités morales. C'est bien la preuve que le respect est inhérent à l'amour vrai et aussi que l'amour vrai maintient
le respect avec lui, à travers tout ce qui semblerait devoir en divertir, comme une partie constitutive de lui-même (Cf. le paragraphe LVÏII).
Les auteurs ne nous peuvent pas bien dire les mouvements de Vamour de leurs héros eux-mêmes ^
Ceci est un des passages les plus confidentiels du Discours sur les Passions de l'Amour. Il est bien d'un homme qui a lu des poètes, des romanciers, qui a été frappé du conventionnel qui règne le plus souvent dans les romans et dans les poèmes et qui a été comme dégoûté de ce qu'il y a de littérature dans la littérature ; et cpi s'est dit que la raison en est très simple, à savoir: que les orateurs ne peuvent avoir par imagination les sentiments des gens passionnés. Ce serait l'esprit pouvant jouer le personnage du cœur et La Rochefoucauld dit avec
1. Manuscrit 19303: n2 peuvent pas bien dire les mouvements de l'amour de leur héros ; il faudrait qu'ils fussent héros eux-mêmes. — Ce texte est pour moi le préférable ;
l'autre ne sianiûant rien du tout.
beaucoup de raison que « Tesprit ne peut pas jouer longtemps le personnage du cœur. »
Mais la différence entre la passion vraie et la passion simulée par un habile artiste, il n'y a, remarquez-le bien, que les grands passionnés qui puissent s'en apercevoir jusqu'à en être blessés ; car les autres, au contraire, trouvent admirables et naturels et combien vrais, les sentiments exprimés dans les romans et dans lespocmes. Il faut avoir été amoureux soi-même pour trouver froides ou pour trouver inexactement rendues les passions figurées dans les ouvrages, pour en vouloir à un auteur ou d'avoir été impuissant à donner à une passion toute sa force ou d'avoir oublié telle nuance que Ton connaît, qui a pour vous une importance extrême et qu'on trouve ridicule qu'un autre ne connaisse pas.
De même les grands ambitieux trouvent extrêmement pâles les ambitieux de théâtre.
En général, du reste, les passionnes estiment très peu les expressions que les artistes donnent des passions et il n'y a guère que la musique, parce qu'ils y mettent tout ce qu'ils veulent et qu'elle est expressive sans être précise, qu'ils puissent vraiment souffrir.
Pascal, par exemple, méprisait la littérature. Il cherchait ce que pouvait bien vouloir dire
beauté poétique : « Gomme on dit beauté poétique, on devrait dire aussi beauté géométrique et beauté médicinale ; cependant on ne le dit pas ; et la raison en est qu'on sait bien quel est l'objet de la géométrie... et quel est l'objet de la médecine ; mais on ne sait pas en quoi consiste l'agrément, qui est l'objet de la poésie. On ne sait ce que c'est que ce modèle naturel qu'il faut imiter, et à faute de cette connaissance on a inventé de certains termes bizarres « siècle d'or, merveilles de nos jours, fatal » et on appelle ce jargon « beauté poétique ».
On voit bien que Pascal, lui aussi, connaît le modèle naturel quil faut imiter et estime que les poètes n'y connaissent rien.
Pour l'auteur du Discours sur les Passions de l'Amour le modèle naturel c'est la passion ; il ne s'occupe que de cela. Pour Pascal c^est la passion aussi ; car « merveille de nos jours » fait partie, en littérature, du langage de la passion; mais c'est en outre tout ce qui est senti par le cœur et exploité sans qu'il soit senti et prétendument exprimé sans quïl soit senti par le procédé littéraire : « siècle d'or » pour dire âge heureux ; « fatal x> quaud probablement il faudrait dire simplement « triste », mais de telle sorte que l'on montrât que l'on est triste en effet, etc. Pour Tauteur du Dis-
cours sur les Passions de V Amour ^i pour Pascal la littérature est le mensonge du cœur.
Ils ne l'aiment ni l'un ni Tautre, non plus qu'Alceste, parce qu'ils n'aiment rien de ce qui masque la nature et la déguise. « Masquer la nature et la déguiser », dit Pascal ; et encore : « Quand on voit le style naturel on est tout étonné et ravi ; car on s'attendait à voir un auteur et l'on trouve un homme ; au lieu que ceux qui ont le goût bon et qui en voyant un livre croient trouver un homme sont tout surpris de trouver un auteur : plus jmetice quam hiimane locutiis est. »
Cette opposition de Thomme et de Fauteur se retrouvera toujours, profondément sentie, d'une part par les « hommes » qui, pleins de sentiments forts et de passions ardentes, en voudront aux « auteurs » et les mépriseront de ce qu'ils prétendent exprimer des passions qu'ils ne sentent point ; d'autre part chez les auteurs qui n'expriment dans leurs œuvres exclusivement que ce qu'ils ressentent et ce qui les passionnent. Un Pascal, par exemple, ne se considère pas comme un auteur, il se tient purement pour un homme qui se sert de sa plume pour exprimer ce qu'il ressent comme homme : passion de sectaire, passion religieuse, etc. Un Bossuet de même, un Fénelon
de même. Pour ces artistes chez qui Thomme et Fauteur se confondent, Thomme chez qui l'homme et Fauteur sont distincts n'est pas autre chose et ne peut être autre chose qu'un comédien. Il joue la passion qu'il exprime et cela se voit assez.
Ils ne laissent pas, cependant, de se tromper. Voici pourquoi. Gomme nous avons en nous, ainsi que Fa très bien remarqué La Bruyère « les semences de toutes les vérités et de tous les sentiments », nous avons aussi les semences de toutes les passions et le génie soit du moraliste, soit du romancier, soit du poète dramatique est moins, peut-être, d'observer les passions chez ceux qui les manifestent que de les étudier dans leur propre âme en sachant voir jusqu'où elles iraient si elles se développaient et se déchaînaient. On demandait à Massillon : « Où avez-vous donc étudié ces passions et ces vices que vous n'avez jamais pratiqués? » 11 répondit ; « Dans mon cœur. » Le mot est profond, il est vrai, autant qu'il est de belle humilité chrétienne. Il faut en tenir grand compte.
Voilà dans quelle mesure l'avis de l'auteur du Discours sur les Passions de V Amour et celui de Pascal aussi doivent être, selon moi, rectifiés.
L'égarement à aimer en plusieurs endroits est aussi monstrueux que Vinjustice dans V esprit»
La Rochefoucauld aurait dit, selon ses habitudes de plume : l'infidélité est Tinjustice du cœur. Il y a beaucoup de vrai dans cette assimilation. L^injustice est Fimpuissance où est quelqu'un à préférer le droit à la passion qui ranime. Elle consiste donc à sacrifier les autres à son égoïsme et, le plus souvent, à ne pas môme s'apercevoir qu'on les sacrifie. On est injuste par hypertrophie du moi et par une sorte de naïveté à ne jamais le réprimer. La polygamie a tout à fait ce caractère. Celui qui la pratique ne tient compte que de ses appétits et non point du tout du droit qu'a une femme ou qu'elle s'attribue et qu'il est cruel de lui contester, d'être aimée uniquement. Elle
est bien au fond, dans le cœur, ce que le mépris de la justice est dansTesprit.
De là vient et c'est ce que tous les auteurs qui ont traité de Don Juan ont remarqué que, très naturellement. Don Juan devient méchant. Il le devient — et c'est toujours ainsi — parce qu'il l'est. 11 est au fond celui pour qui la justice n'existe pas, jura negat sibi nata. Seulement il le devient plus qu^il ne l'était primitivement, parce que Thabitude de vaincre endurcit déplus en plus son cœur et lui persuade que la justice n'est pas faite pour quelqu'un qui, à la violer, n'a recueilli que des succès très flatteurs. Il y a là comme une indifférence à la justice qui devient passion d'injustice par une évolution très naturelle des sentiments mauvais.
C'est comme l'impitié devenant cruauté, Tavidité devenant violence, etc.
Voilà donc qui est bien observé : au fond de rinfidèle ou ^iMioiàtV in fidélis le i\ y a des passions de l'amour ou des passions de la vanité accompagnées d'un mépris initial de la justice, de l'équité, du droit.
Cependant il existe une variété de Don Juan qui est le Don Juan bon et parfaitement destiné, malgré son erreur et son injustice ^ à ne devenir jamais le Don Juan méchant. Il y a le Don
Juan qui est ainsi par son bon cœur même et qui, à cause de son bon cœur, aime toutes celles qui l'aiment, ce qui peut le mener assez loin. 11 y a le Don Juan qui, parce qu'il prend sa jouissance dans la jouissance des autres, ce qui, tout compte fait, est la bonté même, ne peut pas se refuser, ne peut pas attrister en disant : non.
Et comme il ne peut pas, non plus, être polygame déclaré, puisque ne pas dissimuler à chacune qu'il en aime d'autres ou qu'il se laisse aimer par d'autres serait contrister chacune, chose qui répugne à son bon cœur, il arrive qu'il fait en définitive autant d'infortunes, peut-être plus, que le Don Juan méchant.
Ce Don Juan-ci est très connu puisqu'il est catalogué par la langue proverbiale. On dit de lui: « Oh I un bon cœur, un vrai cœur d'hôpital. » C'est reconnaître, tout en le raillant, qu'il n'est point du tout un méchant et que même sa bienveillance, au moins, sa charité, peut-être, ne doit pas être contestée.
11 est à remarquer que jamais, à ma connaissance, les auteurs dramatiques ni les romanciers n'ont tracé ce caractère, du moins en grande figure, .l'en crois voir la raison. « L'homme à femmes », qu'il soit méchant ou qu'il soit bon, est antipathique. Il l'est aux hommes parce
qu'ils en sont touj ours jaloux ; il l'est aux femmes parce qu'elles ne veulent pas avouer, ni s'avouer à elles-mêmes qu'elles ont un faible pour lui. Dès lors romanciers et poètes se donnent de garde d'en faire un personnage principal de leurs fictions. Ils en font un personnage secondaire, ils en font un de ces personnages auxquels on se peut plaire; mais qu'on ne prend pas au sérieux, ce qui dispense de toute récrimination. Tel Honoré d'Urfé par son personnage, délicieux, du reste, d'Hylas, et certes celui-ci, quoique très léger et un peu fanfaron de vices, est à coup sûr de très bon fond, à preuve qu'autour de lui tout le monde l'aime, hommes et femmes.
J'ai pourtant conseillé à un très grand auteur dramatique — et parce que déjà il y songeait — de tenter ce sujet d'un Don Juan bon. Je ne l'aurais pas conseillé à un auteur dramatique qui n'eut pas été de tout premier ordre, et encore à celui à qui j'en ai parlé je crains d'avoir donné un conseil, sinon perfide, du moins dangereux.
Toujours est-il que dans la plupart des cas, je le reconnais, le Don Juan n'est pas parmi « les justes » et est bien l'homme qui, se considérant comme un privilégié, n'admet pas que la loi commune soit pour lui ; il est bien, avant
tout, comme Molière Ta très bien vu « le conquérant », celui « qui ne peut se résoudre à borner ses souhaits », Il y a bien là une injustice monstrueuse, c'est-à-dire une tendance anormale— c'est le sens du mot monstrueux — à ne pas tenir compte de Fidée de justice. Les hommes qui sont du caractère de l'auteur du Discours sur les Passions de r Amour sont blessés par de tels gens dans leurs sentiments de délicatesse, de discrétion, d'équité; et, comme ils sont tout prêts, eux, à se sacrifier et à jouir de leur sacrifice, ils ont une horreur naturelle pour ceux qui, évidemment, répugnent peu à sacrifier les autres.
En amour, un silence vaut mieux quun langage. Il est bon d'être interdit ; il y a une éloquence du silence qui pénètre plus que la langue ne pourrait faire. Qu'un amant persuade bien sa maîtresse quand il est interdit et que d^ ailleurs, il a de l'esprit! Quelque vivacité que Von ait, il y a des rencontres oîi il est bon quelle s'éteigne. Tout cela se passe sans règle et sans réflexion et quand l'esprit le fait il n'y pensait pas auparavant. C'est par nécessité que cela arrive.
Il est bizarre que Tauteur ait écrit tin silence et un langage, expressions douteuses, surtout la dernière. « Le silence vaut mieux que le langage » était bien indiqué. Je sais bien que l'auteur craindrait que l'on comprît : « Le silence
continu » et en effet le silence continu serait pénible et la dame pourrait dire : « Ce silence éternel m'effraie. » Mais alors Fauteur aurait peut-être dû écrire : « Un moment de silence vaut mieux que toutes les paroles » ou quelque chose d'analogue.
De même : « il y a une éloquence du silence qui pénètre plus que la langue ne pourrait faire » me paraît d'assez mauvais style et c'est certainement « que la parole ne pourrait faire > qu'il fallait mettre.
De même : « Tout cela se passe sans réflexion et quand l'esprit le fait il n'y pensait pas auparavant. > Qu'est-ce que l'esprit fait? 11 fait ce qui se passe ? Ou il fait le silence ? Ou il fait tout cela, en général, à savoir le relâche de la vivacité ? Gela n'est pas écrit.
D'autant plus que ce n'est pas l'esprit qui fait que les choses se passent ainsi ; il n'y est pour rien et l'auteur le dit lui-même « C'est par nécessité que cela arrive et l'esprit n'y pensait pas auparavant » ; donc il n'a rien fait.
Autre maladresse, plus légère, à la vérité, de rédaction : « Qu'un amant persuade bien sa maîtresse quand il est interdit et que d'ailleurs il a de l'esprit ! » Ceci est comme un repentir d'un auteur gauche qui s'aperçoit au
milieu de son discours qu'il y a quelque chose d'essentiel qu'il n'a point dit et qu'il n'est que temps d'introduire. Il se dit : « L'air interdit n'est touchant que si l'interdit n'est pas un sot I C'est juste, mettons vite cela »; et il le met naïvement. Mais c'était chose à ne pas mettre du tout, comme allant sans qu'on la dît et comme évidemment sous-entendue, ou à mettre tout au commencement : « en amour, l'homme, connu du reste pour avoir de l'esprit, persuade mieux par le silence que par le langage » — et non pas^ maladroitement, au milieu, de Tair d'un homme qui se reprend.
Tout ce paragraphe est mal venu. Je ne crois guère qu'il soit de l'auteur du Discours sur les Passions de l'Amour, qui est un très bon écrivain. Il a l'air d'une note qui s'est glissée là par suite d'une circonstance accidentelle. (Ces circonstances accidentelles sont fréquentes. Par exemple, ce pourrait être ici un texte pris par l'auteur dans quelque ouvrage et copié par lui pour être refait et ne l'ayant point été et resté là. Plusieurs fois la chose a eu lieu.)
Il n'est du reste en soi qu'un commentaire assez faible du paragraphe XXXIV et du paragraphe XXXVIl et c'est dans le groupe XXXIV- XXXIX qu'il devrait être placé. Je n'y vois
que le mot agréable, «Téloquence de silence » meilleur « qu^éloquence d'action » ou, si l'on veut qui lui fait réplique et qui le complète, qui me paraisse à relever comme louable.
Uon adore souvent ce qui ne croit pas être adoré et on ne laisse pas que * de lui garder une fidélité inviolable quoiqu'il n'en sache rien; mais il faut que l'amour soit bien fin et bien pur.
N'entendez pas, finesse au mot /i?i. Cela ne veut pas dire sagace, adroit, habile. Gela veut dire, par métaphore tirée de ce qu'on dit des matières précieuses, la même chose que pur. Gela veut dire sans alliage. Ainsi Ton dit : or fin, argent fin, sucre fin, vin fin, G'est ainsi que « le fin du fin » ne signifie pas le plus spirituel du spirituel, mais le plus épuré de ce qui est épuré, une quintessence de sentiment
1. Manuscrit 19303: et on ne laisse pas de lui. Cf. paragraphe XIV. Le manuscrit 4015 affectionne la locution : laisser que de.
IDG DISCOURS SUR LtS PASSIONS DE l'aMOUR
OU de pensée. « C'est là savoir le fin des choses, le grand fin^ le fm du fin », comme dit la Madelon de Molière.
Donc le paragraphe signifie que quand l'amour est très pur, très épuré, raffiné presque, on peut adorer ce qui ne croit pas être adoré et lui être invariablement fidèle. C'est très probablement une confidence de l'auteur.
En tout cas c'est une profession de foi. L'amour pour lui est une religion. Remarquez qu'en amour, non seulement il ne demande pas de retour, mais il ne demande même pas, encore qu'il fût heureux de l'avoir, cette récompense bien discrète qui consiste à se dire : « Du moins elle sait que je l'aime et que je lui suis fidèle et il ne se peut qu'elle ne m'en sache quelque gré. » Ceci est déjà une petite récompense. Le véritable amour peut se passer même de celle-là.
Et il est bien juste alors qu'on l'appelle l'amour pur ; car il est très exactement pour une mortelle ce qu'est pour Dieu « l'amour pur » des théologiens. « L'amour pur » consiste à aimer Dieu parce qu'il est aimable sans aucune considération d'intérêt personnel et par conséquent sans aucune considération de récompense, si petite qu'elle puisse être. Il doit être absolument désintéressé. Il doit être, comme
dit saint François de Sales, «une sainte indifférence > à l'égard de soi-même ; et il devrait ne désirer nullement même le salut de notre âme, Ji était qu'aimer Dieu contient qu'on se conforme à son vouloir qui est que nous aspirions au salut et que nous le voulions avec lui pour sa gloire. Il doit être Tamour de Dieu pour l'amour de Dieu, tout motif humain exclus.
De même, avec la différence de l'infini au fini et d'une existence à l'éternité, Tamour pour celle qu'on aime doit être sans aucun espoir de retour et, quand elle Tignore, il ne peut pas être même le désir de se conformer à sa volonté qui serait qu'on l'aimàl:, et de lui être agréable ainsi, ce qui serait encore une récompense; et il reste qu'il soit pur d'une pureté absolue et qu'il n'ait pour plaisir que celui qu'a dit La Rochefoucauld : « Le plaisir de l'amour est d'aimer. » Et voilà, je crois, le fin du fin.
Je pense qu'il faut retenir de ceci que l'amour pur divin et l'amour pur humain n'ont pas été sans avoir une grande influence l'un sur l'autre et que le lecteur mondain d'un saint François de Sales, en son âme naturellement délicate et affinée encore par la sentimentalité théologique, appliquait naïvement à Famour
humain ce qu'il entendait dire du divin amour. Les époques qui ont connu le mysticisme de Tamour ont toujours été les mêmes — songez à Dante et à Pétrarque — où était très répandu le mysticisme théologique.
Et je prie qu'on ne voie rien de scandaleux dans ces paroles. Comme Ta dit admirablement Henri Lavedan, « Tamour n'est pas un mot profane; c'est un mot profané. »
Nous connaissons Vesprit des hommes et par conséquent leurs passions par la comparaison que nous faisons de nous-même avec les antres. Je suis de Vavis de celui qui disait que dans V amour on oubliait sa fortune, ses parents et ses amis : les grandes amitiés vont jusque-là. Ce qui fait que V on va si loin dans l'amour cest qu'on ne songe pas que Von aura besoin d'autre chose que de ce que Von aime : Vesprit est plein ; il n'y a plus de place ni pour le soin ni pour V inquiétude. La passion ne peut pas être belle sans cet excès ; de là vient qu'on ne se soucie pas de ce que dit le monde que Von sent déjà ne pas devoir condamner notre conduite puisqu'elle vient de la raison. Il jy a une olénitude de passion ; il ne peut pas y avoir un commencement de réflexion.
La première phrase contient an aveu de « littérature personnelle » un aveu que le Discours sur les Passions de F Amour est une confession, aveu qui me paraît formel, quelque effort que je fasse, très loyalement, pour ne pas être de mon avis. La suite des idées n'est-elle pas celle-ci ? Nous connaissons l'esprit et les passions des hommes par ??o?^6 comparés keux. Or quelqu'un a dit que dans Famour on oublie tout ce qui n'est pas lui. Je suis de son avis, c'est vous dire que j'ai éprouvé cela ou que je l'éprouve. Le paragraphe pouvait commencer par : « Je suis de Tavis de celui qui disait... » sans rien du tout de la première phrase et iJ aurait exactement le même sens didactique et la même valeur didactique. On dirait qu'en ajoutant ou en n'éliminant point la première phrase, l'auteur a tenu à déclarer qu'il n'était pas seulement un observateur des passions mais un renseigné par lui-même. Sa phrase revient à dire : « Il y a quelqu'un qui a dit... Je juge de lui par moi-même ; aussi bien, en matière de passion, c'est toujours ce que l'on fait ; et j'affirme qu'il est dans le vrai. »
On ne peut guère plus clairement confesser qu'on se confesse.
« Dans l'amour on oublie sa fortune et ses
amis : les grandes amitiés vont jusque-là. » Amitié ici veut dire amour, comme si souvent au XVII" siècle, comme dans le Discours sur les Passions de l'Amour, paragraphe XXVI.
« Ce qui fait que l'on va si loin dans l'amour, c'est qu'on ne songe point que l'on aura ^ besoin d'autre chose que de ce qu'on aime : l'esprit est plein ; il n'y a plus de place pour le soin ni pour l'inquiétude. » Ceci, on le sent, doit être vrai dans les grandes passions et est fort bien vérifié par les catastrophes et crimes passionnels (suicides, meurtres) que nous voyons tous les jours. C'est ce qu'on appelle l'envoûtement. L'esprit est plein, c'est-à-dire qu'il n'y a aucune de nos idées qui ne se rapporte et qui ne se soumette à l'idée de notre passion, de sorte qu'il n'y a aucun de nos actes qui ne soit au service d'icelle ; la tyrannie de la passion maîtresse est absolue.
Ceci, transporté dans l'ordre des théories littéraires, est extrêmement intéressant : il va contre Corneille — encore — qui n'a guère manqué de mettre dans le cœur de ses héros l'amour et une passion autre, le plus souvent pour qu'elles fissent combat l'une contre l'autre, souvent pour qu'elles s'accordassent et tendis-