PREMIÈRE PARTIE
Liaison de ce sujet arec le précédent. Les Indiens. On s'est exagère leur «iniquité. — Lear astronomie. Efforts de Bailly pour lui attribuer une ancienneté extraordi. naire. — Réfutation de ce système par Delambre et Montncla. — Recherches de Davis et de Bentley. — Opinions de Schaubach, Laplace et antres. — Chronologie. Recherches désir W. Joues, Wilfort et Hamilton. Tentatives de Heeren pour dé* terminer le point de départ de l'histoire indienne. — Découvertes du colonel Tod. — Des autres nations asiatiques. — Dernières recherches faites dans l'histoire pri* mitive des Annénieus, des Géorgiens et des Chinois.
Après avoir ainsi reconnu , autant du moins qu'il nous était possible, l'époque où fut construit et orné en premier lien ce théâtre sur lequel se sont passés toutes les grandes scènes de la vie humaine , il pourrait sembler superflu d'interroger ceux qui y ont figuré , et d'apprendre d'eux quand a commencé ce drame immense de guerre et de paix , de barbarie et de civilisation , de viees grossiers et de nobles vertus. Car, la nature, que jusqu'ici nous avons seule consultée, n'a ni l'orgueil, ni le désir , ni le pou* voir de se peindre elle-même autrement qu'elle n'est en réalité. Tandis que, si nous demandons aux nations les plus anciennes quand elles s'élevèrent et quand elle firent le premier pas dans la carrière de leur système social , nous entendrons se soulever pour' nous répondre une multitude de mesquines ambitions,' de préjugés et de prétentions jalouses; et alors, entre nous et la * vérité, se placera comme un brouillard l'ignorance volontaire ou traditionnelle qui enveloppera nos recherches de mystère et d'incertitude, et nous livrera, loin de nous guider sur la route, au danger constant des plus graves erreurs.
Bien plus, il y a eu des investigateurs savants et judicieux qui ,
s'étant proposé un but spécial dans leurs recherches, se sont euxmêmes laissés égarer par ses fausses lumières , qui ont admis comme de l'histoire ce qui n'était que de la fable mythologique , ont établi leurs calculs sur des (dates entièrement actives, et, n'accordant pas même aux livres hébreux le caractère d'autorité qu'ils ne refusent point aux Vedas de Flnde ou à la liste des rois Egyptiens, ont avec la plus inconséquente légèreté condamné les livres saints , parce qu'ils leur ont paru au premier coup-d'œil ne pas s'accorder avec les annales des autres nations. Par bonheur cependant , nous avons découvert des méthodes qu'ils ne connurent point; nous avons appris à contrôler l'histoire des peuples dès les premiers moments de leur naissance ; nous nous sommes habitués à scruter, avec le zèle infatigable du jurisconsulte, de vieux documents à demi rongés par les siècles et à en découvrir le mérite ou à en signaler les défauts ; nous avons perdu le goût des investigations railleuses et de cette frivolité d'examen qui donne à un trait d'esprit la valeur d'un argument ; nous avons appris à suivre une marche plus solennelle et plus sage dans nos progrès vers toutes les parties de la science, à préférer le réel au brillant, le fait à la théorie , et une comparaison patiente et laborieuse à de vagues analogies.
Cette préférence dont j'ai parlé et que donnent des hommes instruits et capables à un document quel qu'il soit, venu des terres lointaines, sur ceux que le Christianisme a reçus du peuple juif, cette préférence est assurément l'un de ces faits en si grand nombre, lesquels combinés entre eux établissent un phénomène remarquable de l'esprit humain : l'amour extravagant de tout m qui sort de l'ordinaire dans les choses placées au-delà de notre atteinte, et le désir de déprécier ce qui est en notre possession. J'ai chez moi un manuscrit arabe , qui a pour objet, entre autres matières diverses qui y sont traitées, de rendre compte des cités, principales du monde. Naturellement Rome ne pouvait être exclue d'une semblable énumération. Mais ni la fabuleuse cité du romancier le plus visionnaire, ni la splendeur fictive de Tirana d'orient, ni les rêves d'imagination du plus téméraire faiseur d'utopies, n'offrirent jamais l'exemple d'un mépris pour les possibilité* de la vie réelle comparable £ celui qui résulte de cette description de l'éternelle cité. On la représente comme ayant une longueur
Û% soixante oH quatre-vingt milles, à travers laquelle coule le fleuve majestueux appelé le Romulûs; sur ce fleuve on admire plusieurs centaines de ponts en airain, construits de telle manière qu'on les enlève à l'approche de l'ennemi. Les portes de la tifie sont nombreuses et toutes de h même matière. On fait la peinture minutieuse des églises , de leurs dimensions et des richesses qu'elle» couàen^nt ; malheureusement on omet dans le nomta* l'église de saint Pierre. L'auteur a noté avec le plus grand soin la quantité des portes d'airain et des portes d'argent; H dit éodibien de colonnes en marbre, combien en argent, combien en or, on trouve dans chacune de ces églises*. Eh bien ! quelqu'absurde que twrt ceci puisse paraître , c'est peu de chose auprès de ce que des Européens, hommes du monde et de savoir, se sont permis ,> quand pour la première fois ils ont tracé le tableau historique et scientifique des nations d'Orient, alors peu connues parmi nous. là se trouvaient des calculs astronomiques du caractère le plus raffiné, exigeant des observations faites à des époques séparées l'une de l'autre par des distances inappréciables ; on y remarquait des période* ou cycles de temps nécessairement formés alors que l'état des cieux était plus jeune qu'à présent d'un ntfffln bre infini de siècles ; c'étaient des livres manifestement écrits plusieurs miMiers d'années avant que l'Occident eût donné le moindre signe de vie ; des monuments érigés nombre de siècles avant que le déluge eût balayé la surface entière de la terre; «An c'étaient de longues listes de rois et même de dynasties parfaitement conservées dans les annales des nations et qui doivent remonter bien au-delà de l'époque assignée à la créatWB du monde par les livres de Moïse, si modernes en comparaison-.
Que sont dévenues aujourd'hui toutes ces merveilles! Vous, hommes d'expérience, vous pouvez traduire en formes réelles et vtflgaires les visions brillantes de l'Arabe : vous transformez le puissant fleuve Romuius en cette petite rivière à Peau jaunâtre appelée le Tibre, les portes d'airain en péristyles de bois, l'or et forgent en pierre et en marbre, et peut-être dans l'une de vos promenades du matin vous avez fait le tour de la cité incommensurable. Alors je me flatte que vous traiterez de même les visions tout aussi peu fondées du philosophisme romancier. Quand nous
— Stft — aurons visité aujourd'hui et à notre prochaine réunion les pays où Ton prétend qu'ont existé ces prodiges de science et de littérature, vous vous convaincrez, j'en suis bien sur, que ces terres lointaines sont, comme les autres, confinées dans de certaines limites de durée, que le courant de leurs traditions entraîne avec soi la quantité ordinaire de fange et de décombres, que ces matériaux précieux dont on nous dit que leurs monuments et leurs temples étaient composés , ne différaient point de cette substance en laquelle toutes choses humaines doivent consister. Mais dans l'un et l'autre cas, ce qui était important n'a pas été aperçu. L'Arabe n'était point assez civilisé pour comprendre les ressources de l'art que nous possédons chez nous, ressources qui ont infiniment plus de prix que des portes d'argent ou des colonnes d'or, et les présomptueux philosophes du dernier siècle furent trop aveugles ou plutôt trop aveuglés pour reconnaître la richesse véritable que l'Orient offrait à leurs recherches , c'està-dire la confirmation des vérités primitives, l'éclat jeté sur les saintes investigations, et la carrière de connaissances ethnologiques et morales qui s'ouvrait devant eux dans cette contrée.
Néanmoins les objets dont je vais traiter sont en opposition avec ce que j'ai dit sur la tendance des hommes à mépriser ce qu'ils ont dans la main et à s'exagérer la valeur de ce qui est loin d'eux. Car, tandis que parmi nous cette étrange propension semble exister, tandis que la moindre découverte en contradiction avec les Ecritures est saisie par quelques hommes avec tant d'empressement ( nous aurons encore de ceci un grand nombre d'exemples , si les précédents discours n'en ont pas fourni assez ) , tandis qu'une importance contre nature est attribuée à toute chose venant au jour qui semble heurter quelque assertion du texte sacré, les nations d'Orient s'attachent si scrupuleusement à leurs livres religieux et rejetten^avec tant d'opiniâtreté chaque fait qui peut les démentir; les Chinois, les Indiens et les anciens Egyptiens ont adhéré toujours si étroitement à l'exactitude infaillible de leurs annales respectives , que nous devons expliquer , autrement que par une cause naturelle, cette facilité avec laquelle nous voyons que les nôtres sont abandonnées si souvent. En vérité, je crois que si les livres de Moïse, au lieu d'avoir été conservés par de*
Chrétiens, avaient été découverts pour la première fois parmi les Juifs de la Chine , ou que le docteur Buchanan les eût rencontrés chez ceux du Malabar « , ils auraient été reçus comme des trésors de connaissances historiques et philosophiques, par lesmêmeshommes qui, en d'autres circonstances, ont dirigé contre eux le dédain et le blasphème.
Mon intention n'est pas de parcourir une route que les anciens écrivains ont déjà dépouillée de son intérêt , d'examiner l'antiquité des Chaldéens ou des Assyriens , et les objections qu'ont fait naître dans les premiers temps les fragments tirés de Bérose et de Sanehoniathon. Ils appartiennent , ces fragments , à la simple chronologie; on n'y trouve pas une parcelle d'intérêt historique. Nombre d'écrivains populaires en ont fait usage , et l'on peut dire qu'à présent ils sont dédaignés de l'école qui autrefois leur supposait quelque valeur. C'est pourquoi je me dirigerai sur-le-champ vers le pays dont la primitive histoire possède les titres les plus forts à notre attention, et qui nous offrira la plus frappante démonstration du principe que j'ai principalement en vue dans la série de ces discours.
On dirait que la péninsule de l'Inde est un champ que la Providence a spécialement livré à la culture de nos compatriotes ; elle doit avoir pour nous un intérêt particulier. Rien d'ailleurs de plus heureux ne pouvait arriver pour la satisfaction des besoins Jde l'esprit humain que la découverte des richesses littéraires de cette contrée. le goût Européen , que les convulsions politiques et religieuses des seizième et dix-septième siècles avaient conduit à chercher un aliment et un plaisir dans les souvenirs des anciennes doctrines classiques , commençait à se fatiguer de cette nourriture délicate , mais sans variétés ; la foule des nouveaux écrivains enfantés par la jeune presse avait cessé de lui fournir des provisions fraîches; chaque manuscrit avait été lu et vérifié, chaque lettre contestable était devenue le thème de controverses savantes; nous soupirions, si l'on peut ainsi dire, pour quelque chose de complètement original qui pût ranimer et mettre de nouveau en exercice notre appétit languissant. L'Arabie et la Perse avaient été sous ce rapport l'objet d'infructueux essais. Le maho-
1 Des copies du Pentateuqtle y ont été trouvées en effet.
métisme pesait comme un cauchemar sur toute leur littérature religieuse, leur exquise poésie était trop sensuelle pour satisfaire aux besoins intellectuels de l'Europe civilisée , leur histoire était trop bornée , trop moderne , et trop connue déjà par sa connexité avec la nôtre , pour exciter en nous un intérêt bien puissant. Mais quelles que fussent nos prévisions à l'égard de l'Inde , elle» ont été plus que surpassées. JLà nous avons été admis sur-le-champ aux sources véritables de l'ancienne philosophie, introduits dans les laboratoires de ces opinions diverses qui ont formé les écoles de l'Occident et placés près du berceau de not^e raoe, de ce berceau autour duquel les premiers accenU de notre langage sont conservés encore dans leur simplicité. Là, nous ayons approché l'oracle et le sanctuaire de toute l'ancienne théogonie payanne, nous avons pénétré dans l'asile le plus secret, le plus intime de toute doctrine mystique, de toute religion symbolique. C'est là que chaque chose porte le cachet de sa pureté et de sa simplicité primitive ; nous sentons là, soit que nous examinions les méditations philosophiques des sages, soit que nous remontions jusqu'à leur origine les annales mythologiques du pays, que nous ayons sous les yeux, les oeuvres d'un génie naturel et l'ensemble fidèle des traditions nationales.
Toutefois ne permettons pas à nos impressions de nous entraîner trop loin; ne nous laissons pas éblouir par la nouveauté de la scène jusqu'au point de nous exagérer ses beautés véritables. De même que le naturaliste , en contemplant les gigantesques forêts d'Afrique ou d'Amérique, pourrait, en les comparant à la mes? quine stature de nos arbres, supposer que , s'il a fallu au chêne des centaines d'aimées pour atteindre sa hauteur , ces forêts colossales ont dû eue plantées dans le sol depuis un nombre incalculable de siècles , de même le philosophe serait amené à conclure qu'un espace de temps indéfini à dû être nécessaire pour la croissance et la consolidation des systèmes de science trouvés dans l'Inde antérieurement à l'apparition de la philosophie en Occident. Ici d'autres éléments que la durée des âges doivent être pris en considération. D'un côté, il faut apprécier la fertilité vigoureuse du sol et la féconde chaleur du climat; de l'autre , l'action complexe des influences physiques et morales , résultat d'un établissement formé de bonne heure dans une contrée favorable à leur déve-
loppement, Pheureuse préservation des traditions prifiaordiales , et le paisible état des esprits au milieu des objets qui les disposent à la contemplation.
Je crains d'avoir permis à mes pensées de s'égarer ainsi de réflexion en réflexion, avant qu'un sujet plus important et plus substantiel ait d'abord reçu de moi l'attention qu'il mérite et à laquelle vous vous attendez. Je vais donc sur-le-champ me mettre à l'œuvre. Aujourd'hui je n'ai pas à m'occuper des Indiens en ce qui concerne leur littérature , c'est uniquement de leur histoire qu'il s'agit. Et ce travail , je le diviserai en deux parties. Je tracerai d'abord le tableau historique de l'enquête dirigée sur l'ancienneté de leurs connaissances scientifiques , principalement en astronomie , car ce dernier point a été l'un des plus alarmants- sujets traités par les hommes hostiles à la religion. Ensuite je ferai pour vous une rapide esquisse des recherches faites dans leurs annales et des résultats qu'on a obtenus en s'efforçant de dissiper les doutes et les obscurités de leur histoire politique.
Le premier savant de réputation qui attribua aux découvertes astronomiques des Indous une antiquité surnaturelle ait l'infortuné Bailly. Pendant sa vie, il posséda, au moins parmi les mathématiciens peu exercés , un renom brillant ; mais il fut infecté de tous les défauts de son époque : il aimait les hypothèses étranges et téméraires, magnifiquement soutenues par des arguments ingénieux et variés. « Il n'écrivit pas pour les hommes de savoir, a dit Delambre , il aspirait à une renommée plus étendue. H céda au plaisir d'associer son nom à celui de Voltaire ; il ressuscita la vieille fable de TAtlantis ; il eut un bon nombre de lecteurs r et ce fut ce qui causa sa ruine. Le succès de son premier paradoxe le conduisit à en créer d'autres. Il inventa sa nation éteinte et son astronomie perfectionnée dans les temps mythologiques; il appuya toute chose ensuite sur cette idée de prédilection, et- ne se, montra pas fort scrupuleux dans le choix des moyens destinés à donner une couleur favorable à son hypothèse ' . »
Dans son histoire de l'astronomie ancienne il produisit la théorie dor' 1 est ici question. Par l'analyse des formules astronomiques Indous , connues comme elles pouvaient l'être alors au
1 Astronomie du moyen-âge, 1209, p. xxnv
moyen des renseignements imparfaits donnés parle Gentil, il fut amené à conclure qu'elles étaient fondées sur des observations réelles, mais que l'état présent et le caractère des Indiens ne nous permettaient pas de les considérer comme des découvertes originales, appartenant à ce peuple.
Conséquemment, l'astronomie actuelle de l'Inde ne se compose, aux yeux de Bailly , que des fragments et des débris d'un système de science plus ancien et beaucoup plus parfait. En ajoutant à ces conjectures quelques autres d'un genre différent basées sur des suppositions, des allégories et de vagues aperçus, il établit sa célèbre théorie suivant laquelle une nation qui a depuis longtemps disparu du monde existait , il y a nombre de siècles , dans le nord de l'Asie; et de cette source serait provenu tout le savoir qui s'est rencontré dans la péninsule méridionale. « Les Indiens, dit Bailly formaient, dans mon opinion, une nation pleinement constituée dès l'année 3555 avant Jésus-Christ. Ceci est la date réduite de leurs dynasties. Il est étonnant, ajoute-t-il ailleurs, qu'on trouve chez les Brahmanes des tables astronomiques dont l'ancienneté est de cinq ou six mille ans ». » Je veux vous donner un exemple de la manière de raisonner de Bailly, quand il cherche à établir l'origine septentrionale des connaissances astronomiques. « Les Chinois, dit-on, ont un temple que l'on croit dédié aux étoiles du nord, et on l'appelle le palais de la grande lumière. Il ne contient point de statues , mais seulement une draperie enrichie de broderies sur laquelle on a inscrit : A l'esprit du Dieu Petou. Les Petous, dit Bailly , sont , au dire de Magelhaens , les étoiles du nord. »
Mais ce temple n'a-t-il pu être dédié à taurora borealis? 11 semble que le nom de « palais de la grande lumière » fortifierait cette conjecture. Pourquoi les chinois auraient-ils fait une divinité des étoiles du nord, plutôt que de celles de tout autre point du ciel? Elles n'ont rien de remarquable, tandis que le phénomène de Vaurora borealis, ces cercles, ces rayons, ces torrents de lumière semblent avoir en eux quelque chose de divin. Cette conjecture est en même temps confirmée par une autre de M. Mairan, savoir, quel'Olympus était le siège des dieux de la Grèce, parce
» Histoire de l'astronomie ancienne. Paris 1775, p, 107; n5f
— SW7 — que cette montagne paraissait surtout environnée des clartés septentrionales. Mais Vaurora loreaUs n'est point du tout remarquable en Chine : car, en trente-deux ans, le P. Parennin ne fut jamais témoin d'un phénomène qui méritât ce nom. Ainsi nous voyons, conclut Bailly , dans cette espèce d'adoration rendue aux clartés du nord et aux étoiles du nord (ici les deux objets, pris l'un pour l'autre précédemment, sont artificieusement réunis), une trace frappante de la superstition d'une époque primitive , et une présomption que les Chinois étaient établis autrefois sous un ciel plus septentrional -, où le phénomène de Vaurora borealis, étant plus développé et plus fréquent , doit avoir produit une impression plus vive * ! »
Est-ce là de la science ou du roman? Est-ce; de l'histoire ou une vision? Voltaire lui-même, avec tout son amour pour ce qui était hardi et nouveau , ne put digérer cette création du nouveau peuple et cette origine attribuée à l'astronomie , science qui , au dire du monde entier, doit avoir exigé des cieux brillants et de doux climats, dans un pays de neiges presque continuelles et de montagnes brumeuses. Il adressa à Bailly plusieurs lettres, écrites avec cette légèreté de ton et cette insouciance de la vérité ou de la fausseté du sujet en discussion , qui caractérise chacun de ses ouvrages. Tout ce dont il se montre jaloux , c'est de défendre les Brahmanes qu'il avait pris sous sa protection spéciale, et de ne point sacrifier ses doctrines favorites à lui, sur l'antiquité historique des Indiens. « Rien ne nous est jamais venu de la Scythie, écrit-il , si ce n'est des tigres qui ont dévoré nos agneaux. Quelques-uns de ces tigres, il est vrai, se sont occupés d'astronomie , dans les loisirs qu'ils se sont donnés après avoir ravagé l'Inde ; mais devons-nous supposer que ces tigres sont sortis de leurs repaires avec des cadrans et des astrolabes ? Qui a jamais entendu dire qu'aucun philosophe grec ait été chercher la science dans le pays de Gog et Magog ». » Dans ses réponses, Bailly entre pleinement dans l'explication des bases de sa théorie. Il est, je dois l'avouer , très-fatigant de lire les compliments exagérés qu'if adresse au professeur superficiel de l'incrédulité religieuse. « Les
1 Page xor.
» Lettres sur l'origine des sciences. Londres et Paris 1777.
Brahmes , répondit-il aux observations de Voltaire , seraient vraiment fiers s'ils savaient qu'ils possèdent tin tel apologiste. Pins éclairé qu'ils ne peuvent jamais l'avoir été, vous possédez la réputation dont ils jouissaient dans l'antiquité. Les hommes vont maintenant à Ferney , comme autrefois à Benarès ; mais Pythagore aurait été mieux instruit par vous , car le Tacite , l'Euripide et l'Homère du siècle, vaut à lui seul toute cette ancienne académie. » — « Si les chants immortels du barde grec n'existaient plus, écrit-il dans un autre endroit, M. de Voltaire, après avoir décrit les combats et les triomphes du bon Henri, aurait compris comment Homère écrivit l'Iliade et mérita sa renommée1. » Mais passant sur ces flatteries nauséabondes, je dirai seulement que, dans cet ouvrage, Éailly résume et présente sous une forme plus populaire les arguments exposés dans son ouvrage scientifique , en faveur de son peuple primitif , source de toute science humaine.
Il n'était pas encore satisfait ; il entreprit la tâche plus formidable de vérifier mathématiquement les calculs Indiens , et de réduire à l'épreuve de rigides formules, les connaissances astronomiques et les résultats contenus dans les rapports des voyageurs et des missionnaires. 11 serait étranger à mon plan, et à peine intéressant pour vous , de le suivre pas à pas dans cette laborieuse entreprise. Je ine contenterai de voiis donner une légère idée de sa méthode et de ses résultats.
On a publié en Europe trois suites de tables astronomiques ; une d'elles a évidemmeiit été empruntée à une autre des trois , et c'est pourquoi Bailly la rejette. Les deux autres portent dés dates différentes : l'une, Fan 149i de notre ère ; l'autre , 5192 ans avant notre ère. Bailly s'occupe ensuite de démontrer qu'il est absolument improbable que les Indiens aient emprunté ces dates des autres nations, parce qu'ils en diffèrent essentiellement dans leur supputation chronologique. Il conclut que ces deux époques doivent avoir été fixées d'après des observations certaines; d'autant plus que le rapport qu'on y donne sur l'état des corjw célestes est -exact dans chacune. Les positions du soleil et de la lune sont indiquées, pour la période primitive, avec une précision qu'on
1 Pages 16-207.
ne pourrait obtenir aujourd'hui, eh calculant d'après nos meilleures tables ; il y ^st fait mention d'une conjonction de toutes les planètes, et les tables de Cassini prouvent qu'une pareille conjonction eut lieu vers ce même tetfips , quoique Venue ne fut pas du nombre ».' Toutes ces particularités, que j'ai rap^ portées sans aucune prétention scientifique, semblent établies d'après un rigoureux calcul, dans le cours de l'ouvragé de Bailly.
Telle était la théorie spécieuse de cet homme infortuné. Dans son premier ouvrage ,* il avait imaginé que les recherches scientifiques de la nation éteinte étaient antédiluviennes, ôtque les Indiens , les Chaldééns et d'autres étaient les races qui avaient hérité dès fragments épars dé la science primitive, après le grand cataclysme *. Dans ce dernier ouvrage, pourtant, il né s'occupe nullement de cette hypothèse; l'astronomie de l'Inde y est traitée comme une invention indigène , Ou , du moins , Bailly se contenté d'essayer de prouver que la date supposée des premières observations astronomiques faites dans l'Inde doit être correcte. Cependant il trouva bientôt parmi ses savants compatriotes un adversaire fofrt capable de réfuter sa théorie romanesque. Delambre ,' danâ son Histoire de VAêtrmomie aneienne , fut nécessairement conduit à traiter des observations qui étaient supposées faites par les Hindous ; et sans entrer dans aucun examen approfondi et mathématique des connaissances et des formules si vantées par son Collègue de l'Académie , il découvrit une à une les inexactitudes commises par ce dernier dans la position de la question , et èe qu'il y avait d'arbitraire dans l'adoption de la date , base de tes inexactitudes. Il démontre qu'il n'y a pas de raison sur terre pour admettre la vérité des observations astronomiques des Hindous ; mais il approuve les solutions données par les écrivains anglais dont je vais parler 3.
Nous devons convenir que le ton sur lequel Delambre réfute Bailly ne serait guère propre à satisfaire un admirateur des rêves
1 Traité de l'astronomie indienne et orientale. Paris 1787,11. 20 et suiv.
* Histoire de l'astronomie , p. 89.
3 Histoire de l'astronomie ancienne, p. 400 et suiv.
de ce dernier. Car, d'un bout à l'autre, il montre peu de respect pour la science ou pour le caractère de ce philosophe; et il met constamment en doute, non-seulement l'exactitude ée ses inductions mathématiques , mais encore la rectitude de ses propositions. Ce fut dans notre pays que Jtailly trouva un champion disposé à le défendre. Entre l'époque où il a écrit, et le temps où Dekmhre Ta réfuté , de grandes lumières, comme je l'ai donné à entendre , avaient été jetées sur cette question : la publication d'une collection précieuse de traités mathématiques indiens, par M. Colebrooke , fournit l'occasion à la revue d'Edimbourg de vanter l'antiquité de la science des Hindous et de censurer la conduite de Delambre. L'occasion , il faut l'avouer , était étrange ; car l'ouvrage de Colebrooke offre des raisons assez fortes et assez plausibles pour supposer l'origine comparativement moderne des mathématiques dans Tlnde. Il nous donne , dans les savantes notes et explications de son discours préliminaire, une liste fournie par les astronomes du Ujjayani au docteur Hunter , de leurs plus célèbres écrivains en astronomie ; le plus ancien de ces écrivains est Varaha-Mihira , qu'ils placent au troisième siècle de l'ère chrétienne. Mais on ne connaît rien de lui , tandis qu'un autre astronome du même nom est très-célèbre, et celui-ci, Colebrooke nous le montre comme ayant vécu , ainsi qu'il est rapporté dans la table du docteur Hunter, vers la fin du sixième siècle. Il cite, il est vrai, des traités plus anciens appelés les cinq Siddhantas; mais il existe encore, relativement à ces traités , un espace de temps assez considérable pour qu'ils aient vu le jour et même vieilli avant l'époque du second Vahara-Mihira, et cela sans qu'il soit besoin de remonter à une antiquité fort extraordinaire « . De même, Brahmegupta , un des plus anciens écrivains en mathématiques qui soient connus et auquel M. Colebrooke a emprunté quelques traités dans sa collection , ne peut être considéré comme antérieur au septième siècle; il y a plus: ce pénétrant et judicieux orientaliste, après avoir exposé les motifs qui donnent à croire qu'Aryabhatta est le père et l'inventeur de l'algèbre chez les Hindous , arrive à traiter
1 Algèbre avec arithmétique et mesurage, tirés du sanskrit. Lond. 1817. Mais voyez Revue hist. de l'astronomie des Hindous, par Bentley. Lond. 1825.
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de son ancienneté, et il conclut qu'il florissait« vers le cinquième siècle de l'ère chrétienne et peut-être dans un temps plus reculé. » Il s© trouvait presque ainsi le contemporain de Diophante ; quoique M. Colebrooke pense qu'il était supérieur au mathématicien grec, en ce qu'il 'avait pout résoudre les équations compliquées une méthode que J'autre ne possédait pas x. Ces décisions et ces aveux d'un juge aussi compétent que Colebrooke ne pouvaient constituer une base solide à l'opinion qui veut que les Hindous aient droit à une grande antiquité dans la science astronomique. Mais le critique de la revue, admettant tous ces faits, assure hardiment qu'il ne nous faut en aucune façon considérer Aryabhatta comme l'inventeur de sa méthode, qu'on doit admettre que plusieurs siècles ont dû s'écouler entre la première invention de cette méthode et les perfectionnements qu'elle a reçus *. Quoique ce critique avoue que BaiHy était inexact , faute de connaissances locales et par sa trop grande confiance dans les sources où il puisait , comme aussi par l'esprit de système qui l'entraînait, il persiste à soutenir que non-seulement l'antériorité originelle de la science des Hindous est tout-à-fait prouvée par la publication de M. Colebrooke T mais encore que tout le monde doit maintenant reconnaître que la science actueUe n'est qu'un débris de celle qui florissait dans la péninsule indienne , alors que le sanskrit était une langue vivante; ou peut-être « quelque mère-langue, encore plus ancienne, jeta-t-elle ces racines qui ont pénétré plus ou moins profondément dans les langues particulières de tant de nations nombreuses et lointaines qui couvrent l'Orient et l'Occident 3. » Conclusion qui nous ferait remonter bien au-delà des bornes de l'histoire, et presque au point que BaiHy aurait désiré.
Comme le nom de Delambre était mentionné avec une sorte de malignité, et qu'on l'accusait même d'une injuste sévérité envers la mémoire de son collègue de l'Académie, le savant astronome ne perdit pas de temps pour répondre aux arguments aussi bien qu'à la censure du critique, et une occasion hii en fut offerte par la publication de son ouvrage sur l'astronomie du moyen âge,
1 Page 10.
* Revue d'Edimbourg, t. XXXIX, p. U3.
3 Page i63.
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Dans le discours préliminaire , il examine en détail les différente sujets proposés à l'admiration du lecteur par le critique anonyme, et il conclut que, bien que Ton soit parvenu à démontrer que les Indiens avaient acquis un certain degré d'habileté dans la solution de problèmes algébriques plus ingénieux qu'utiles , on n'a pas encore prouvé qu'ils aient rien possédé qui approchât d'une connaissance correcte et positivé de l'astronomie l.
Comme je me suis arrêté longtemps sur les opinions de Delambre, il ne serait pas juste de passer sous silence là rencontre des mêmes opinions dans un autre célèbre historien de la science des mathématiques , lequel écrivit aussi à une époque où la France était encore plus sous l'influence de cette école philosophique à laquelle Bailly s'était malheureusement attaché. Je veux parler de Montucla, qui, avefc la plus grande impartialité, s'impose la tâche d'examiner lès raisons données par Bailly, pour établir l'excessive antiquité de l'astronomie chez lès Hindous. 11 analyse, par exemple, la grande période de Cali-Yuga , embrassant 4,520,000 années, et trouve que si on la divise par 24,000 elle donne pour quotient 180 ; ce qui porte à soupçonner que cette période n'est que la moitié d'une autre composant le produit de 24,000 divisé par 560. Or, comme les Arabes pensent que 24,000 années constituent la période dans le cours de laquelle les étoiles fixes, par leur mouvement progressif, doivent accomplir une révolution entière , il semblerait que les Indiens, s'emparant de cette idée, firent leur grande période équivalente à une année de 560 jours , longueur prihiitive de Tannée , dont chaque jour est témoin d'une révolution complète des corps célestes. Montùcla confirme son assertion en l'appuyant de supputations semblables faites par les Arabes , et elle lui sert de motif entr'autres raisons , pour conclure que l'astronomie indienne, loin de pouvoir se vanter d'une antiquité aussi merveilleuse que l'avait imaginé son infortuné compatriote, fut empruntée des peuplés de l'Asie occidentale \
Mais il convient d'examiner les travaux de nos compatriotes dans cette branche de l'histoire astronomique. M. Davis est le premier,
1 Histoire de l'astronomie du moyen âge. Paris 18x9, P- 37. » Hist. des mathém. Paris, n° 7, tome I, p. 429.
comme l'a remarqué Cotebrooke, qui ait donné un tableau exact de l'astronomie des Hindous , d'après leurs propres traités. Montticla avait dit que le Surya-Syddhanta , ouvrage astronomique , supposé le fruit de l'inspiration divine, serait une acquisition précieuse ; « mais , ajoutait-il , qui forcera Jamais ces hommes mystérieux à en donner communication » ? » C'est précisément de ce même ouvrage que M. Davis a tiré ses matériaux, et il déclare que les brahmes ne lui ont témoigné aucune répugnance , soit pour le lui communiquer, soit pour l'aider à le comprendre. L'objet de ses recherches était simplement de découvrir la méthode et les formules par lesquelles les Indiens calculent leurs éclipses, et dès-lors il peut sembler qu'il ne jettera que peu ou point de liimière sur le sujet de notre recherche. Cependant il est manifeste, d'après ces remarques préliminaires, qu'il considère les époques éloignées que les Hindous ont adoptées pour bases ou point de départ de leurs calculs, comme ayant été adoptées arbitrairement, au moyen d'une supputation rétrograde, et non déterminée, ainsi que l'imaginait Bailly, d'après des observations positives *i
On doit cependant reconnaître que M. Bentley a étudié sérieusement et avec succès cet ouvrage, et d'autres non moins importants de l'astronomie indienne, dans l'intention de déterminer la véritable antiquité de cette science ; et c'est par ses recherches , qui embrassent un long espace de temps , que je terminerai cette partie de ma tâche. Son premier essai sur ce sujet parut dans le sixième volume des Bêcher ches sur VAsie. Il peut être divisé en deux parties. Dans la première , il examine les systèmes astro-* nomiques des Indiens, et démontre combien un Européen qui les ignorerait pourrait aisément tomber dans des erreurs graves, lorsqu'il voudrait leur assigner une date. Il s'occupe ensuite de rechercher avec soin la date du Surya-Siddhanta , auquel les brahmes donnent modestement une ancienneté de plusieurs millions d'années. « La manière la plus correcte et la plus certaine de rechercher l'antiquité des ouvrages astronomiques indiens , écrit-il , est de comparer leurs calculs , sur les positions et les mouvements
* Page 443.
* Recherches sur l'Asie, tom. II, p. 228, éd. Calcutta.
des planètes, avec ceux tirés des tables européennes les phis exactes. Car il est clair que tout astronome, quel que soit son système, ou réel ou artificiel, doit tâcher de donner la véritable position des planètes au moment où il écrit , et il le doit , au moins autant qu'il le peut, ou que le permet la nature, de son système; autrement son travail serait entièrement inutile. Ainsi donc , les positions et les mouvements du soleil, delà lune et des planètes, à toute époque quelconque , se trouvant établis par des calculs tirés de quelque ancien système indien, et, d'une autre part, leurs positions et leurs mouvements à la même époque se trouvant établis d'après les tables européennes les plus correctes, nous pouvons déterminer l'époque antérieure où leurs positions respectives étaient précisément les mêmes '. » M. Bentley fait ensuite l'application de cette méthode si simple. Il prend sa date, d'un côté, d'après le traité indien, et de l'autre, d'après les tables de Lalande, et en calculant le nombre d'années à retrancher du traité indien, il découvre que des périodes diverses de 600, 700 et 800 'ans ont dû s'écouler depuis le temps où ce traité fut composé. Non content de cela, M. Bentley donne de fortes raisons pour conclure que l'auteur est Varaha, dont on sait que le disciple, Sotanund, vivait il y a environ 700 ans, époque correspondante à la date moyenne déduite par ses calculs du Surya-Siddhanta même a.
La revue périodique que j'ai déjà citée , comme ayant si vivement défendu les théories imaginaires de Baiily, ne faisait par là que continuer l'examen, entrepris dans son premier numéro, des travaux de M. Bentley. A l'attaque sévère et raisonnée qu'elle dirigea contre lui , ce dernier répondit avec force et clarté dans le 8e volume des Aecherches 3 ; mais je ne m'y arrêterai pas , parce que l'auteur a depuis donné une explication plus étendue , plus correcte, et beaucoup plus importante, de ses idées. C'est de ce dernier travail que je vais parler.
Dans l'année même où M. Bentley publiait son Examen historique de V Astronomie indienne , le savant Ideler se plaignait
r Page 564.
1 Page 573. Ceci, cependant, a été rejeté par M, Colebrooke, dans son Algèbre.
3 Pages r93 et suiv.
à Berlin que personne ne se fût encore trouvé qui réunit une connaissance suffisante de la langue sanskrite et de l'astronomie '. En cette occasion, cependant, ces deux conditions semblent avoir été combinées dans le même homme, avec la force de volonté, le zèle et l'étude nécessaires pour l'exécution de cette difficile entreprise ; et probablement la sévérité avec laquelle l'auteur avait été traité lors de sa première tentative l'excita à continuer sa tâche, et ne fit qu'accélérer des recherches qu'elle était destinée à entraver.
Dans cet ouvrage, Bentley, après une préface dans laquelle il confirme par de nouveaux calculs ses premières assertions à l'égard du Surya-Siddhanta , traite méthodiquement des différentes époques qui doivent servir à diviser l'histoire de l'astronomie indienne. 11 établit huit périodes ou âges différents, et tâche de déterminer et de fixer chacun d'eux par une date astronomique. La première opération , dans tout système d'astronomie , doit être la division du ciel, sans laquelle toute classification serait impraticable. La plus ancienne division indienne est la division en stations lunaires, autrefois au nombre de vingt-huit, maintenant de vingtsept. L'histoire place cette opération entre l'année 1528 et Tannée 1375 avant Jésus-Christ , et la date astronomique citée comme contemporaine se rapporte exactement à cette période. Car l'indication des points occupés alors par le système céleste sur la ligne des équinoxes et sur celle des solstices , fournit pour résultat l'année 1426 avant Jésus-Christ ». Or, si ce calcul est exact, nous avons , sans aucun doute , une date entièrement vraisemblable , pour fixer l'époque où les Hindous firent cette première opération astronomique. M. Bentley place l'observation rapportée ensuite onze cent quatre-vingt-un ans avant l'ère chrétienne : quand le soleil et la lune se trouvèrent en conjonction , et que les astrono. mes reconnurent que les colures avaient dévié de 5° 20 de la position qu'ils occupaient lors de la première observation. Le tout consiste à donner aux mois les noms qui leur sont propres ; c'est ainsi qu'on parvient à déterminer une époque.
x Haudbuch der Math, und Tcchnischen chron. Merlin i8a5, t. I, p. 5.
» Page 4.
L'ère ensuite la plus importante , ère déterminée par là date astronomique qu'elle fait supposer, est le siècle de Rama, dont les exploits forment le thème le plus glorieux de la poésie indienne. Le Ramayana, ou poëme épique qui célèbre ce roi, donne une description immense de la position des planètes à sa naissance et au moment où il atteignait sa vingt-unième année. Le résultat de cette description est , que l'état du système céleste n'a pu être tel que vers Tannée 961 avant Jésus-Christ ». Je ferai remarquer qu'il y a aussi, dans l'histoire de Rama, un passage qui correspond dans tous ses détails avec le combat des dieux et des géants décrit dans la mythologie grecque.
Je ne suivrai pas M. Bentley dans la dernière partie de son travail , parce que tout ce que nous pouvons raisonnablement désirer, nous l'avons trouvé dans la première partie. Il nous importe peu que les Hindous aient fait remonter l'existence de leurs astronomes à une absurde antiquité , et qu'ils prétendent que Garga et Parasara ont vécu et écrit 5,100 ans avant Jésus-Christ ; quand il peut être prouvé que leur science astronomique ne commença ses observations que plusieurs siècles plus tard. Mais il est juste dédire que la date du Vasishta Siddhanta et du Surga-Siddhanta, que les Hindous avaient coutume de faire remonter à un ou deux millions d'années , ne s'élève pas , d'après les calculs de M. Bentley au-delà du dixième ou du onzième siècle de Père chrétienne.
Il existe une légende d'une grande importance, dont cet écrivain tâche de déterminer l'époque, par un calcul astronomique, c'est l'histoire de Krishna, l'ApoUon indien. Dans les légendes du pays , il est représenté comme un Avatar, ou incarnation de la Divinité. A sa naissance, des chœurs de Devantas chantèrent des hymnes à sa louange , tandis que des bergers entouraient son berceau; il fallait cacher sa naissance au tyran Causa, à qui il avait été prédit que cet enfant causerait sa perte. L'enfant se sauva avec ses parents au-delà des côtes del'Yamoune. Pendant quelque temps il vécut dans l'obscurité , puis il commença sa vie publique , et se distingua par sa valeur et sa bienfaisance; il immolait les tyrans et protégeait les pauvres ; il lavait les pieds des brahmes et prêchait la doctrine la plus parfaite; mais à la fin la puissance
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de ses ennemis prévalut : il fut , suivant une tradition, cloué à un arbre par une flèche , et prédit , avant de mourir, les maux qui arriveraient dans le Cali-Yuga , ou mauvais âge du monde , trente-six ans après sa mort x . Pouvons-nous être surpris que les ennemis du Christianisme se soient emparés de cette légende , comme contenant le texte originel de notre histoire évangélique ? Le nom de Christ et Krishna , corrompus par quelques-uits en Kristna , tarent déclares identiques , et les nombreuses similitudes qui se trouvaient entre leurs histoires furent considérées comme trop clairement définies pour permettre de douter que tous deux ne fusseilt un seul et même personnage ». La facilité avec laquelle les premiers explorateurs des lettres indiennes se laissèrent entraîner, par leur enthousiasme , à attribuer une antiquité extravagante à tout ce qu'ils rencontraient , vint favoriser ces assertions. Sir W. Jones, qui était considéré comme une autorité infaillible en de telles matières , et dont le jugement mérite assurément considération, avait affirmé qu'il était certain « que le nom de Krishna , et les traits généraux de son histoire , étaient bien antérieurs à la vie de notre Sauveur, et probablement au temps d'Homère. » Puis , reconnaissant l'impossibilité de tant de coïncidences accidentelles dans les deux vies ou les deux histoires, H suppose que les points de ressemblance moins importants furent, dans des temps plus modernes , ajoutés à la légende première d'après des Evangiles falsifiés 3. Maurice, pareillement, reconnaît l'antiquité de la légende , et aborde les difficultés d'une façon encore moins propre à servir un adversaire du Christianisme , car il la considère comme le reste d'une ancienne tradition primitive, concernant la venue future d'un rédempteur qui , en effet, devait être un Avatar, ou incarnation de la Divinité 4. C'est donc à l'examen de l'époque à laquelle vivait ce héros di-
1 Yoyez cette légende dans Paulinus à saint Barthotomaes , System* Brahmanium. Rome 1802, pages 146 et sniv. ; Religion de l'antiquité, de Creuzer, par Guigniaud , tom. I. Paris* 182 5, p. ao5.
* Ruines, ou Méditations sur les révol. des empires, par Volney, Paris 1820, p. 267,
3 Recherches sur l'Asie, tom. I, p. 273.
4 Hist de l'Hindostan. Lopd. 182e , tom. II, p. 225.
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vin que M. Bentley a appliqué ses calculs astronomiques. 11 a cherché sans relâche , dans les relations qui le concernaient, quelque date qui pût servir de base pour déterminer l'époque de sa vie; et après avoir trouvé ces relations trop insignifiantes, quoique l'histoire portât que le célèbre astronome Garga avait assisté à sa naissance et avait décrit l'état des cieux à ce moment solennel , M. Bentley fut assez heureux pour se procurer le Janampatra de Krishna , qui contient la position des planètes à la naissance du demi-dieu. D'après la supputation basée sur les tables européennes, réduites au méridien d'Ujein , il parait que les cieux ne peuvent avoir offert l'état décrit dans le Janampatra que le 7 août de Tan 600 de notre ère ». M. Bentley conclut donc que cette légende fut une habile imitation du Christianisme , forgée paries brahmes, dans le dessein prémédité d'empêcher les naturels du pays d'embrasser la nouvelle religion qui avait commencé à pénétrer jusqu'aux limites les plus reculées de l'Orient.
Il arrivera probablement que bien des personnes ne seront pas d'accord avec cet écrivain sur quelques-unes de ses opinions, et je (lois dire que , sans preuves plus positives , je ne puis aller aussi loin que lui sur quelques points particuliers; néanmoins-, quant à la démonstration qu'il donne du peu d'ancienneté de la date qu'il faut assigner aux observations et aux ouvrages des Hindous sur l'astronomie , il mérite certainement les suffrages des meilleurs mathématiciens modernes. Sans parler de Delambre, qui considérait son travail sur l'époque du Surya-Siddhanta comme entièrement satisfaisant , nous avons l'opinion de Schaubach , qui soutient que toute la science des Hindous en astronomie leur est venue des Arabes, et que par conséquent elle appartient plutôt à la science moderne qu'à l'ancienne *. Lapiace , dont le nom sera sans doute mis par tout astronome de nos temps bien au-dessus de Bailly, dont on a exagéré le mérite, de Bailly dont il était l'ami et le chaud admirateur, s'exprime ainsi à ce sujet : « L'origine de l'astronomie dans la Perse et dans l'Inde est maintenant perdue, comme chez toutes les autres nations , dans l'obscurité
1 Page 3.
» Dans la Monatlichc corresp. , par le baron de Zaoh. ; février et mars iSi3.
de leur, histoire ancienne. Les tables des Indiens supposent des connaissances très-avancées en astronomie; mais il y a tout lieu de croire que ces tables ne peuvent réclamer une très-haute antiquité. En ceci je m'éloigne à regret de l'opinion d'un illustre et malheureux ami. » Cette expression montre clairement que ce ne fut par aucun penchant pour notre cause que Laplace se prononça contre les prétentions de l'astronomie sanskrite. Après ces remarques, il passe à un examen détaillé de la question que certes j'ai bien souvent posée , savoir : si les observations qui ont servi de base aux calculs des tables indiennes , et qui sont datées de 1491 , et de 5102 ans avant l'ère chrétienne, furent jamais réellement faites ; et il conclut qu'elles ne Font pas été , et que les tables ne furent basées sur aucune observation véritable, attendu. que les conjonctions qu'elles supposent ne peuvent avoir eu lieu. » C'est ce qui résulte encore, ajoute-t-ii, des mouvements moyens que ces tables assignent à la lune, par rapport à son périgée , à ses noeuds et au soleil ; mouvements qui , plus rapides que suivant Ptolémée, indiquent que les tables dont il s'agit sont postérieures à cet astronome. Car nous voyons , d'après la théorie de la gravitation universelle , que ces trois mouvements s'accélèrent de siècle en siècle. Ainsi* les résultats de cette théorie, si, importante pour l'astronomie lunaire, servent aussi à éclaircir la chronologie '. A ces, témoignages nous pouvons ajouter celui du docteur Maskelyne, communiqué à M. Bentley en personne *, celui d'Hee* ren 3, de Cuvier 4, et de Klaproth, qui s'exprime en ces termes : a Les tables astronomiques des Hindous , auxquelles on avait attribué une antiquité prodigieuse, ont été construites dans le septième siècle de l'ère vulgaire, et ont été postérieurement reportées par des, calculs à une, époque antérieure 5. ».
D'après ces autorités confirmatives, ajoutées au* opinions déjà citées et antérieures des mathématiciens français , nous pouvons
1 Exposition du système du monde, sixième édition. Bruxelles 1827, p. 427.
» Préface, page a 5.
3 Ideen iiber die politik, quatrième édit. , p. 14a*
4 Cuvier, Discours prél'unin. , in- 8. Paris i8a5 , p. a3S.
5 Mémoires relatifs à l'Asie. Paris x8a4, p. 397.
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raisonnablement douter qu'un autre champion s'élève pour défend dre l'extrême antiquité de la science astronomique des Indiens. Il sera difficile, en tous cas, de rétablir une telle prétention, et de la faire remonter assez haut pour qu'elle puisse menacer d'un conflit la chronologie de Moïse. Il existe d'autres branches des connaissances indiennes qui peuvent également vous paraître dignes d'investigations, par exemple, la date des écrits sacrés et philosophiques, auxquels plusieurs savants ont attribué une antiquité si absurde, il y a quelques années; mais comme mon intention est, suivant ma promesse, de consacrer un discours spécial à la littérature orientale, je réserverai pour ce discours ce qui mé parait le plus important sur ce sujet. Ainsi, je passerai de l'astronomie à l'histoire des Indiens , et je verrai si celle-ci peut en aucune façon, et plus que l'astronomie, prétendre rivaliser d'ancienneté avec les faits rapportés dans le Pentateuque.
On devait naturellement supposer que l'orgueil national, qui avait fait assigner une antiquité extravagante à l'origine de la science, avait en même temps suggéré ridée d'une antiquité correspondante pour les gouvernements sous lesquels bette science avait lui. Une fiction supposait nécessairement l'autre. Et quand les nations orientales se mettent à donner une ancienneté fabuleuse â leur origine et à leur histoire primitive , elles ne s'arrêtent pas à des bagatelles, et ne se laissent pas intimider par notre règle européenne, qui veut qu'on tienne compte des probabilités. Un million d'années est aussi vite inventé qu'un millier, et il n'est besoin que d'un très-petit nombre de rois pour remplir cet immense espace de leurs règnes , si vous accordez à ces règnes la modeste quantité de douze douzaines de siècles pour chacun. Et vos lecteurs croiront le tout , si vous pouvez leur faire franchir seulement le premier pas, c'est-à-diré si vous pouvez leur faire croire que ces rois ont été les descendants du soleil et de la lune, ou qu'ils ont quelque autre origine céleste. Nous ne pouvons vraiment nous empêcher de plaindre ceux qui ont été entraînés à croire de pareilles absurdités; je pense toutefois que nous devons plaindre aussi ceux qui ont essayé d'analyser la masse de fables qui nous est présentée par l'histoire indienne, et de s'emparer des rares parcelles de vérité qui sont enfouies dans ce chaos. ^ En cela, comme dans là plupart des autres recherches sur
l'Inde, sir W. Jones ouvrit la ttt&rche. Il prit pour base de ses explorations la liste généalogicjue des rois, extraite du Purahas, par le Pundit Rliadacanta ; et il entreprit la tâche de débrouiller leur histoire , bien résolu à riè se laisser entraîner par aucune considération, quelque importante qu'elle fût, vers une décision que l'équité n'approuverait pas. « Nfe m'attachant, écrit-il, à aucuri système , étant aussi disposé à rejeter Phistoif e de Moïse , si Ton prouve qu'elle est erronée , qu'à M croire , si elle est confirmée par un raisonnement droit et par une incontestable évidence , je tais mettre sous vos yeux un précis de la chronologie indienne, extrait des livres sanskrits *. » Cependant sir Jones découvrit bientôt qu'il avait affaire aux races divines dont nous avons parlé , et que ces races étaient exemptes des lois qui limitent la durée des dynasties mortelles. Peu intimidé par cette découverte effrayante, qui aurait désespéré un investigateur moins fervent et moins laborieux, il tâche d'expliquer les absurdités et de concilier les contradictions, 11 trace des tables des rois et leur assigne des dates , suivant les conjectures les plus plausibles qu'il puisse former. Voici ses propres paroles sur le résultat de ces infructueux travaux ; « Nous avons donné, conclut-il, Une esquisse de l'histoire des Indiens, dans toute la longue durée (Ju'on peut justement lui assigner ; et nous avons remonté sur les traces de l'empire indien jusqu'à plue de trois mille huit cerits ans au-delà de notre époque à. » Adoptant même; d'après un investigateur très-partial, l'antiquité jusqu'à laquelle on peut, avec une apparence de raison, faire remonter leà annales de l'Indostan, nous ne voyons pas de gouvernement établi dans ce pays avant les deux mille ans qui ont précédé Père chrétienne, c'est-ànlire avant Page d'Abraham , durant lequel, selon la Genèse, f Egypte possédait une dynastie Constituée , et la Phénicie une littérature et un commerce florissant. Sir W. Jones fut suivi par M. Wilfori. Ce dernier tâcha dlntroduire une apparence d'ordre dans les dynasties de Maghâda, dont le tableau se trouve dans le Purana^3. Hamiltonlui succéda
' De la chronologie des Hindous. Recherches sur l'Asie, tome II, page*.
a Page] 145.
3 Des rois du Maghada. Recherches sur l'Asie, tom. IX, p. 8a.
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dans le même travail > ; mais ces deux patients investigateurs se trouvèrent à chaque pas arrêtés par des méprises volontaires, ou par les plus étonnantes contradictions. Le premier de ces écrivains nous montre, par un triste exemple/ jusqu'où peuvent aller les fraudes des Pundits, et nous donne conséquemment la mesure de la confiance que nous devons leur accorder dans les passages de leurs livres où ils voudraient nous foire croire à une antiquité déraisonnable. M. Wilfort nous dit qu'un homme dévoué, employé par lui à grands frais pour l'aider dans ses travaux, n'hésita pas à effacer et à changer des passages dans les livres les plus sacrés de sa religion; et Çuand ce même homme pensait que ses extraits pourraient être collationnés sur les livres, il allait jusqu'à composer des milliers de vers pour empêcher la découverte de sa fraude ». M Wilfort reconnut, à l'égard du sujet qui nous occupe, que ces saints hommes de l'Inde ne faisaient aucun scrupule d'inventer des noms et de les insérer entre ceux de héros plus célèbres ; il ajoute qu'ils justifiaient leur conduite en disant que telle avait toujours été la coutume de leurs prédécesseurs. Donc, après avoir fait tous les retranchements et toutes les concessions convenables , nous ne trouverons que de bien mauvais matériaux pour construire une histoire qui présente quelque caractère de certitude ou même de probabilité. Les deux auteurs que j'ai nommés ne nous ont donné, en définitive, qu'une série de rois dont l'existence n'est attestée par aucune autre preuve que des poèmes et des fables.
« Dans ce cas, dit un écrivain plein de sagacité, lequel cependant est plutôt porté à s'exagérer qu'à déprécier l'antiquité de la littérature des Hindous, ces dynasties ne font pas plus autorité que les générations des héros et des rois parmi les Hellènes-, et ces tables tiennent le même rang dans la mythologie indienne que celles d'Apollodore dans la mythologie grecque. Nous ne pouvons espérer d'y rencontrer aucune histoire critique ou chronologique; c'est une histoire composée par des poètes et conservée par des poètes, et par conséquent poétique, sans être pour cela
* Généalogie des Hindous , extrait de leurs livres sacrée, Edimbourg 181g.
» Rech. sur l'Asie, tom. VIII, p. a5o. ^ „
entièrement composée de fictions '. » « La chronique et l'histoire des Hindous, écrit un autre, sont en général aussi poétiques et aussi idéales que leur géographie. Chez ce peuple, l'imagination remporte sur toute autre faculté ». » En effet, Klaproth place le commencement de la véritable chronologie indienne dans le douzième siècle de notre ère 3.
Heeren s'est néanmoins donné beaucoup de peine pour remonter jusqu'aux premières institutions des Hindous, et pour reconstruire leur premier état politique. Il prouve dans le plus grand détail que la caste des brahmes est une nation ou tribu différente des habitants de la péninsule; et prenant ce peuple au siège de son établissement dans les montagnes du nord, Û le suit à travers la ligne de temples qu'il a tracée dans sa marche jusqu'au sud. Il cite l'autorité de quelques voyageurs pour prouver que les brahmes ont le teint plus clair que les hommes des autres castes, assertion qui, vous vous le rappellerez, est en contradiction avec celle d'autres voyageurs que je vous ai cités en traitant des variétés de l'espèce humaine. Pourtant, je ne vois aucune forte objection à élever contre cette hypothèse, qui semble seule donner la solution du pouvoir absolu des brahmes sur la masse de la nation 4. Et après tout, quoique ceci suppose une période de temps très-reculée ( car les plus anciens récits sur l'Inde montrent déjà ce système gouvernemental profondément enraciné à leur époque )', ' nous n'en obtenons pas davantage de résultat définitif.
La guerre entre les Coros et les Pandos, les Grecs et les Troyens ' de la poésie sanskrite, parait, dans sa base historique, offrir à Heeren la preuve d'une organisation politique très-ancienne dans les régions du Gange. Mais encore n'avons-nous jusque-là qu'une grande antiquité, sans aucune époque chronologique décisive; et, à l'égard de cette guerre, il est bon de remarquer qu'elle est si essentiellement liée à l'histoire de Krishna, que, si la théorie de M. Bentley est exacte sur ce dernier point, l'autre événement
« Heeren, ubi sup. , p. a 4a.
» Guiguiant, sur Creuzer, ubi sup., tome I, deuxième partie, p. 585.
3 Ubi sup., p. 412.
4 Ubi sup., p. 957,
doijt pajtagpr le même sort et être considéré comme une invention moderne.
Au reste , Heeren s'attache patiemment à mettre en ordre et à concilier les divers fragments qui restent des annales primitives ; il cherche à découvrir quels Curent les premiers états et les premières dynasties qui en eurent le gouvernement ; mais les résultats auxquels il arrive, après son long travail, à travers lequel je n'ai aucun désir de vous conduire , sont tels que le plus timide croyant ne doit point s'en alarmer. « D'après toutes les considérations précédentes, écrit-il, nous pouvons conclure que la région du Gange a été le siège de royaumes importants et de villes florissantes, plusieurs siècles et probablement 2,000 ans avant Jésus- Christ l. » Voici ses conclusions c « Au lieu de six mille ans avant Alexandre , date adoptée par quelques écrivains , sur la foi d'Arrian , au lieu des millions d'années supputées d'après les fables des brahmes , nous trouvons , comme Jones et d'autres l'ont conjecturé, que le temps d'Abraham est l'époque historique la {dus ancienne d'une organisation politique dans l'Inde. »
Après vous avoir ainsi et assez longuement conduits à travers les histoires qui depuis quarante ans ont été faites sur la chronologie des Indiens, ce serait une grave omission, et en outre une violence faite à mes affections, de passer sous silence et de ne pas apprécier selon leur mérite les travaux d'un homme que j'ai l'honneur de compter parmi mes auditeurs , et dont on eût pu croire que la présence m'empêcherait de signaler les découvertes. Je suis certain que personne ne parcourra les deux magnifiques volumes sur les Annales des antiquités de JRajasthan 2, sans reconnaître que leur auteur est parvenu à ajouter, à des recherchés épuisées en apparence , un fonds de nouveaux matériaux auquels sV nit une sagacité supérieure , qui a jeté de grandes lumières nonseulement sur le sujet qui nous occupe maintenant , mais aussi sur ceux qui JL'ont précédé. Et si nous descendons vers les temps plus rapprochés , il a certainement été assez heureux pour trouver
1 Page 272.
a Par le lieutenant-colonel James Tod. Londres, tom. I, 1829; t. II, i832. Depuis que ces discours ont été prononcés , la mort a ravi à notre littérature cet homme aussi aimable que savant et infatigable.
à fouiller un vaste terrain encore inexploré dans les pays dont il a le premier écrit l'histoire. Il a été ainsi à même de combiner ( et bien peu d'autres avant lui avaient eu ce privilège ) de nouveaux événements avec un nouveau théâtre ; le drame varié d'une histoire à peine connue, avec une scène embellie de la parure la plus spiendide que puisse procurer la nature, et de? monuments les plus somptueux que l'art oriental y pourrait ajouter. Soit que nous considérions la partie géographique, historique, ou artistique des additions faites à nos connaissances sur l'Inde par la publication de cet ouvrage, soit que nous considérions l'intérêt de la narration eu elle-même, nous pouvons en toute sûreté, je pense, ranger cet écrit parmi les plus estimables et les plus beaux qui aient paru sur la littérature orientale.
Le colqnel Tod a certainement surpassé tous ces prédécesseurs dans la rectification et la mise en ordre des listes des dynasties indiennes. U démontre qu'il existe une conformité générale entre les généalogies produites par Jones , Bentley et WUfort, et celles que lui-même a tirées de différentes sources. Et comme il y a assez de différences entre ces généalogies pour garantir qu'elles proviennent d'originaux divers, il conclut, non sans beaucoup d'apparence, qu'elles sont fondées sur quelque vérité. Les deux races principales , comme jjel'ai déjà fait observer, sont celles du soleil et de la lune , et il est à remarquer que les deux lignes présentent à peu près le même nombre de rois. Ainsi, en prenant Bouddha pour le régénérateur du genre humain après le déluge , fait qui ne parait pas impossible , puisque c'est Bouddha qui commence la lignée lunaire des princes, nous aurions , suivant les tables généalogiques, « cinquante-cinq princes depuis Bouddha jusqu'à Krishna et Youdistca ( je rapporte les propres expressions du colonel Tod ) î » et en admettant le moyen terme de vingt ans pour chaque règne, nous trouverions une période de 1,100 ans, laquelle étant ajoutée à une autre pareille , calculée de cette époque jusqu'à Vicramaditya, qui régna 56 ans avant Jésus-Christ, laquelle, dis-je, m'autoriserait à placer l'établissement dans l'Inde proprement dite de ces deux grandes races , distinctiveraent appelées , l'une race de Soorya , l'autre de Chandra , vers 2,256 ans avant l'ère chrétienne. C'est à cette époque, néanmoins un peu plus tard, que, suivant Topinion générale, les monarchies égyptienne, chi-
noise et assyrienne se sont établies , et cNétait environ un siècle et demi après ce grand événement , le déluge '. Jusque-là, apurement , il n'y a rien qui nous puisse causer le moindre embarras; si nous prenons la chronologie des Septante , que plusieurs modernes sont disposés à suivre , nous trouvons même un espace de* temps plus considérable entre le grand fléau et l'époque assignée ici à l'établissement de ces dynasties royales. Ce i$ui peut» servir à confirmer ce calcul, c'est l'uniformité d'autres résultats* obtenus par Femplôi d'un procédé semblable.
Mais la découverte la plus frappante , et assurément la plus précieuse du colonel Tod dans les annales des Hindous, est le rapport historique qu'il semble avoir établi entre les Indiens primitifs et les tribus de l'ouest, tribus qui, nous l'avons déjà vu, paraissent avoir une origine commune, si l'on s'en rapporte aux témoignages de la philologie comparative. Cet écrivain prouve d'abord que les Hindous eux-mêmes placent le berceau de leur nation vers l'ouest, et probablement dans la région du Caucase. À différentes époques, ces tribus, qui restèrent dans cette partie de l'Asie, et qui .avaient reçu le nom de Scythes, semblent être devenus les usurpateurs des nouveaux établissements de leurs frères , et avoir considérablement modifié les mœurs et la religion des Indiens, en même temps qu'elles donnèrent naissance à quelques familles de rois, qui ont pris rang parmi les plus distinguées. Nous avons parlé d'une irruption de ces tribus dans l'Inde , environ six cents ans avant Jésus-Christ, irruption presque contemporaine d'une invasion semblable, partie du même lieu, et qui se répandit dans l'Asie mineure, dans le nord de l'Europe et dans l'Orient jusqu'à la Bactriane, où elle renversa la domination des Grecs. On doit retrouver les anciens Gètes dans les Jits de l'Inde moderne. Ils sont répandus dans le pays qui s'étend depuis les montagnes de Joud jusqu'aux rives de Mékran , et suivent encore le même genre de vie nomade qu'ils menaient dans leurs latitudes plus septentrionales. Les Asi de l'histoire ancienne sont probablement la race Aswa des Indiens ». Après avoir établi ces ressemblances de noms, le savant écrivain découvre de tels points
* Tom. I, p, 37.
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— SÎTT — de simtlitade entre les* habitants du Nord et les habitants actuels du Rajasthari , dans l'habillement , la théogonie , les coutumes guerrières, les formes religieuses et tes coutumes civiles , qu'il ne laisse subsister aucun doute raisonnable sur l'affinité de ces deux races *. Doit-on prétendre que les ressemblances dont il s'agit proviennent d'une invasion subséquente, ou faut-il y voir les restes d'une .affinité primitive, c'est, je pense, ce qui peut fournir matière à une ample discussion. J'ai (tes raisons de douter que quelques-unes des étymologtes puissent être bien défendues ; et je craint que dans plusieurs cas la ressemblance de nom ne soit pas assez Confirmée par la date historique, pour que nous puissions conclure, en toute sûreté , que les objets sont identiques. Néanmoins toutes ces considérations sont d'une importance secondaire; mon savant ami en a fait assez peur*me convaincre des rapports priraitifc qui existent entre les tribus occupant encore la Scandinavie , et celles qui n'ont pas cessé de dominer dans l'Inde; et ceci nous fournira matière à plusieurs réflexions.
Car vous remarquerez comment , en plus d'une occasion" , indépendamment de mon but principal, celui de découvrir le fruit des recherches scientifiques dont les vérités sacrées ont été l'objet, j'ai tâché d'appeler votre attention sur la lumière qu'une étude jette nécessairement sur une autre. Aussi je désire que vous observiez à présent combien nos premières recherches semblent s'éclairer vivement de ces dernières qui sont tout-à-fait différentes, à l'exception de ce point , cependant , qu'elles servent de confirmation encore plus complète de la vérité des saintes Ecritures déjà attestée par les autres. Chaque nouveau pas dans l'étude comparative des langues nous a démontré d'une manière de plus en plus positive que le genre humain formait dans l'origine une seule famille; et l'étude de l'histoire primitive des nations, jointe à l'observation de leurs mœurs, de leur religion et de leurs coutumes , nous amène précisément à la même conclusion. Et ceci ne se borne pas seulement aux membres de la même famille territoriale , tels que les Germains et les Indiens; car le colonel Tod a réellement signalé des coïncidences si curieuses entre l'origine à laquelle prétendent les Mongols et les Chinois, et les annales fabuleuses et
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primitives des Indiens, que ces coïncidences semblent, weeçui touche la recherche historique de leur origine commune, nou$ placer à peu près dans la même position que le font les découvertes de Lepsius et autres à l'égard des recherches ethnographiques j c'est-à-dire qu'elles laissent entrevoir la possibilité de démontrer que des familles d'hommes, entièrement séparées aujourd'hui par des langages différents , n'ont été originellement qu'une seule et même famille. Dans chaque science , peut-être , n'at-on fait qu'un seul pas, mais il a été fait avec tant de succès, qu'on en peut espérer des découvertes encore plus amples et plus satisfaisantes. Et si l'origine commune de ces nations peut être historiquement établie, nous aurons acquis une forte preuve qu'il a fallu l'action de, quelque cause grande et inconnue , pour donner à chacune d'elles, un langage si essentiellement distinct.
De plus , par les recherches dont il s'agit , il nous est encore mieux prouvé que le climat ou quelque autre cause peut changer l'extérieur et la physionomie d'un peuple. Car, en adoptant l'hypothèse du savant écrivain dans toute son étendue, en supposant que la race qui occupe maintenant le Eajasthan soit une tribu du nord qui en sortit pour l'envahir, 600 ans avant Jésus- Christ , et que cette tribu ne fut qu'une portion de la même nation qui, vers la même époque s'empara du Jutfand, il nous est démontré que deux colonies de la même tribu peuvent, , dans le cours de quelques siècles,, avoir acquis les caractères physiques les plus différents : l'une ayant les cheveux blonds et la peau blanche des Danois , l'autre, la couleur brune des Indiens. 4u reste, n'allons pas si loin ; supposons seulement que les ressemblances de noms et de mœurs soient des traces d'une affinité primitive, nous pouvons encore tirer de cette hypothèse une conclusion qui ne différera de l'autre qu'à cause d'une sorte d'incertitude dans la comparaison des dates, et dire que les Gètes. de la Scythie donnèrent naissance aux races les plus blondes de la nation du Caucase , tandis que les Gètes de l'Hindoustan ont fourjù les hommes les plus bruns du Mongol. Cette réflexion aussi contribuera beaucoup à renverser l'hypothèse d'Heeren » quant à l'existence de deux races différentes dans la .péninsule indienne, races distinctes aujourd'hui par la différence de couleur, et qui constituent les brahmes et les castes inférieures.
Là ressemblance complète entre les systèmes fabuleux de l'Inde, de la Grèce et de la Scandinavie, ressemblance qui se fait voir, non-seulement dans les caractères et les attributs de leurs divinités respectives , mais encore dans leurs noms et dans les moindres circonstances de leurs légendes, est une découverte qui appartient à fa première histoire des études de ce genre. SirW. Jones, Willort, et d'autres, dans la dernière génération, ont amplement démontré ce point. Le dernier nommé de ces écrivains a aussi renouvelé avec le soin le plus attentif et le plus laborieux l'ancienne hypothèse , suivant laquelle il existait une affinité étroite entre les adorateurs du Nil et ceux du Gange; mais malheureusement les circonstances que j'ai déjà détaillées , à l'égard de cet auteur, ont refroidi l'intérêt qu'autrement ses recherches auraient dû exciter. Cependant le colonel Tod a ajouté1 plusieurs points intéressants ;de ressemblance à ceux que nous possédions déjà , entre les fables des deux pays. Je me contenterai de citer sa description de la fête de Goure * , célébrée avec une grande solennité à Mewar, et les remarques qu'il y a jointes en forme de commentaires. Ici nous trouvons donc encore de nouvelles raisons pour soupçonner qu'une affinité existe entre deux nations qui appartiennent à différentes familles, selon les divisions philologiques.
Cette accumulation croissante de preuves en faveur de l'origine commune des nations , tirées de recherches qui n'étaient aucunement dirigées vers cette découverte, doit grandement fortifier notre confiance dans l'utilité d'une étude quelconque, lorsqu'on la met scrupuleusement en harmonie avec les sciences qui s'en rapprochent, et qu'on la fait avancer avec celles-ci d'un pas égal.
Après avoir vu la chronologie de l'Inde réduite de la sorte à des limites raisonnables , après avoir lu dans son histoire primitive les nouvelles analogies découvertes entre son origine et celles des autres nations , il ne reste rien qui doive plus longtemps nous retenir parmi les habitants de l'Asie. Aucun autre peuple de ce continent n'a donné lieu à des recherches aussi assidues; en partie, parce qu'aucun n'offre des matériaux d'un intérêt capable d'exciter au même point le zèle des savants , et , en partie, parce que
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— sao — nos relations avec l'Iode nous ont donné plus d'occasions de cultiver la langue dans laquelle l'histoire de ce pays a été écrite. Toutefois , pour ne pas manquer de courtoisie envers les autres nations , et afin qu'on ne puisse croire que leurs annales ne sont pas aussi faciles à traiter que celles que J'ai discutées , je vous {tonnerai en peu de mots l'opinion d'un ou de deux écrivains qui ont, de notre temps, pris la peine de débrouiller leurs chronologies primitives.
Klaproth , dans son essai réimprimé plusieurs fois par lui , sous des formes et dans des langues, différentes, a tâché de fixer le commencement de l'histoire douteuse des différentes nations de l'Asie, ensuivant principalement leurs propres historiens1. Son travail a été bref quant aux royaumes mahométans, royaumes dont toute l'histoire ancienne se compose de ce qu'ils empruntent de Moïse , ou de ce qu'ils greffent sur quelque souche juive. Les annales persannes elles-mêmes peuvent à peine remonter au-delà de l'avènement des Sassanides au trône, en 28T. Cyrus y est représenté comme un personnage héroïque ou fabuleux. Avant lui, nous avons la dynastie des Pishdadiens, ère purement fabuleuse a;et c'est un sujet de discussion parmi les savants , de savoir si Gustasp, contemporain de Zerdhust, ou Zoroastre, est l'Hystaspe de l'histoire, ou un souverain contemporain deNinus *, ou enfin le Cyaxare des Médes 4.
Dans la même catégorie rentrent à peu près ces nations chrétiennes, dont l'histoire, comparativement moderne, a été écrite par le clergé, l'historien nécessaire d'un peuple dont la civilisation est peu avancée encore. Ces nations devaient naturellement rejeter les traditions indigestes et fabuleuses qui forment l'histoire primitive des populations païennes , et repousser l'idée de leur ressembler
1 Examen des historiens asiatiques , publié d'abord dans le Journal asiatique, septembre et novembre i3a3; réimprime ensuite dans ses Mémoires relatifs à l'Asie, tom. I, p. 389, auxquels je renverrai dans le texte. L'essai reparut dans son Asie polyglotte, p. 1-18.
a Hyde, de Religione veterum Persarum, p. 3ia. .
3 Volney, Recli. nouv, surl'hisr. ancienne. Paris i8aaf p. a83.
4 L'opinion préférée par Tyclisen, Comment, soc. Gœtting, t. II, p. xia.
par une descendance commune de divinités impures et impies ; elles devaient tâcher de substituer à de pareilles traditions celle* que les écrits révélés offraient ^n remplacement. Nous voyons que lés Géorgiens et les Arméniens se trouvent effectivement dans ce cas. Le première partie de leurs annales est tirée de la Bible; ils s'efforcent de découvrir leurs ancêtres dans cet immense arsenal de l'histoire primitive, le livre de la Genèse. Ils remplissent ensuite un long espace avec des récits empruntés à des historiens étrangers ; et enfin ils rattachent à ces récits leurs mesquines traditions, trop modernes pour alarmer la susceptibilité la plus délicate, au sujet de la révélation. L'époque la plus reculée à laquelle puisse atteindre chez eux le moindre fait méritant d'être appelé historique, se trouve, suivant Klaproth , deux ou trois siècles avant Jésus-Christ ».
Il nous reste encore à nous occuper de la Chine , et cette contrée assurément doit être exceptée des remarques que j'ai faites. EMe possède une littérature nationale d'une grande antiquité, et elle prétend être la première nation du globe. Nous savons tous aussi que ses annales remontent à une antiquité formidable , et il est naturel qu'on s'attende à nous voir examiner ses prétentions avec autant de soin que nous en avons mis à vérifier celles de sa rivale dans PInde. Je mécontenterai néanmoins de vous présenter en peu de mots les conclusions déduites par Klaproth, de l'étude de ses écrivains , étude à laquelle il s'est principalement livré ; et je puis vous assurer que vous aurez les décisions d'un juge qui n'est aucunement disposé a seconder nos désirs , en dépréciant les titres de gloire des Chinois.
Selon lui, le plus ancien historien de la Chine fut son célèbre philosophe et moraliste Confucins. On dit qu'il a tracé les annales de son pays qui sont connues sous le nom de Chuking, depuis le temps d'Yao jusqu'à l'époque où il a vécu. On suppose que Confucius vivait environ A ou 500 ans avant Jésus-Christ ; et l'ère de Yao est placée 25W ans avant la même époque. Ainsi donc , plus de deux mille ans séparent le premier historien des premiers événements qu'il rapporte. Mais cette antiquité, quelque reculée qu'elle fût , ne satisfaisait pas l'orgueil des CJiipois ; des historiens plus ré»
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cents oht placé d'autres règnes avant celui de Yao , et les ont fait remonter jusqu'à la vénérable antiquité de trois millions deux cent soixante six mille ans avant Jésus-Christ.
Afin que vous puissiez apprécier plus exactement l'authenticité des annales chinoises , je ne dois pas oublier de vous faire remarquer que, 200 ans après la mort de Confucius, l'empereur Chi- Hoarïti , de la dynastie de Tsin , proscrivit les ouvrages de ce philosophe et ordonna que toutes les copies en hissent anéanties. Le Chu-Ring , cependant , fut retranscrit sous la dynastie suivante de Hau, sous la dictée d'un vieillard, dont la mémoire l'avait fidèlement retenu. Telle est donc l'origine de la science historique en Chine; et, en dépit de tout le respect dû au grand moraliste de l'Orient , et bien qu'il déclare nravoir écrit que d'après des matériaux déjà existants , Klaproth n'hésite pas à nier l'existence de toute certitude historique dans lç céleste empire, antérieurement à Tannée 752 avant Jésus-Christ , époque voisine de la fondation de Rome , et alors que la littérature hébraïque était déjà sur son déclin f .
Les Japonais , en fait de science historique , ne sont que les copistes des Chinois. Eux aussi prétendent à leurs millions d'années avant l'ère chrétienne. Mais la première partie de leurs annales est purement mythologique ; la seconde nous présente les dynasties chinoises comme régnant dans le Japon ; et ce n'est que Vers l'avènement desDaïri au trône, 660 ans avant Jésus-Christ, qu'on peut ajouter quelque foi à leurs annales >.
En jetant un coup d'œil en arrière sur la chronologie des différentes nations dont j'ai traité, on ne peut s'empêcher d'être frappé de cette remarque, que toute tentative faite pour assigner à aucune d'elles un système de chronologie contraire à l'autorité des livres de Moïse , a échoué. La plupart même de ces nations , quand nous avons accordé une existence réelle aux parties les plus dou-
1 Abel Rt rausat est disposé à faire remonter l'histoire des Chinois à detix mille deux cents mis avant Jésus-Christ, et toute tradition plausible jusqu'à deux mille six cent trente sept ans. Cette antiquité même ne présente rien de formidable à la croyance chrétienne. ffouvcaaK mé* langes asiatiques, tom. I , p. 6i. Paris 1829.
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teuses de leur histoire , ne nous rejettent pas â une époque antérieure â celle que l'Ecriture assigne à l'existence d'empires puissants dans l'Afrique orientale , et d'états conquérants sur les côtes occidentales de l'Asie.
Le savant Windischmann, que je nomriîe avec orgueil mon ami , range aussi ftarmi les temps incertains la période entière de l'histoire chinoise que RIaproth a classée de cette sorte ; il démontre la concordance de cette époque avec une autre forme de supputation , tirée des cycles d'années adoptées pai4 les Chinois ; et le résultat de ce travail est un rapport d'une évidence suffisante entre la date assignée à la fondation de l'empire céleste par Fo-Hi ou Tu-Chi , que quelques-uns même ont supposé être Noé , entre cette date, dis-je , l'époque du déluge, selon le Pentateuque samaritain, et le commencement du Cali-Yuga indien ou âge de fer '. Le philosophe Schlegel non-seulement partage cette opinion, mais il croit aussi avec Abel Remusat , que les caractères écrits des Chinois doivent avoir 4000 ans d'antiquité ; ce qui , observe-t-il , en ferait remonter l'origine à trois ou quatre générations après le déluge , selon l'ère vulgaire; estimation qui certainement n'est pas exagérée ».
Même dans l'Inde , vous avez vu des auteurs , comme le colonel Tod , suivre en tous points les tables chronologiques du pays, et cependant arriver presque exactement à la même époque pour le commencement de son histoire. Assurément une pareille coïncidence doit avoir force de preuve pour les esprits les plus obstinés ; elle doit les convaincre que quelque grande et insurmontable barrière doit s'être élevée entre les nations et toutes les traditions primitives qu'on puisse appeller certaines , quoique néanmoins cette barrière ait laissé passer quelques faibles lueurs de souvenir quant à l'état originel et à la condition plus heureuse de la race humaine. Une soudaine catastrophe , par laquelle le genre humain fut en grande partie , mais non totalement détruit , nous offre la solution là plus naturelle de toutes les difficultés historiques; et le concours des témoignages que nous avons sur ce grand phénomène
1 Die philosophie, x th. i Abtheil , Bonn. 1827.
a Philosophie de l'histoire , tome I , page 106 , traduction de Robert-
physique, joint à l'aveu tacite des nations les plus vaines de leur antiquité, doit assurément garantir de toute attaque cette partie de notre histoire révélée.
Il existe encore une nation dont l'histoire est peut-être plus intéressante qn'aucune de celles dont nous avons traité; mais elle nous fournira des matières suffisantes pour une autre réunion.