ARCHÉOLOGIE
Remarques préliminaires. — Médailles : Conciliation d'une contradiction apparente entre la Genèse et les Actes des Apôtres. — Application <jno Frolilicb fait des médailles a la défense. de la chronologie des Maehabées. —Alexandre appelé 1c pre*
- mier roi parai les -Grecs. — Mort d'Antiocbus Évergète. — Aveux des adversaires de Frohlku. — Assentiment d'£ckhel. — Objection de M. Tochon d'Annecy. — Médailles apainéennes ; leur histoire ; leur comparaison avec d'autres monuments. — Inscriptions : éclaircissements du texte de l*£criture d'après ces inscriptions. — Assertions de Gibbon et de Dodwcll sur le petit nombre des martyrs chrétiens» et objections de Buraet réfutée» pat Viaooati , d'après les inscriptions. «* Monuments.
— Usage du vin nié en Égjpte, et par oonséquent l'écriture attaquée. 7- Réfuta* lion de cette chicane , d'après les monuments égyptiens. — Costaz , Jomard f Chainpollion et Rosclliui. — Vase curieux trouvé dans la campagne de Rome, et qui a rapport au déluge. —Conquête de Juda par Shishak, représentée a Karnak.
— Conclusions. .
Nos dernières recherches nous ont conduite par degrés au milieu des monuments de l'antiquité; et, de l'examen de quelques grands points chronologiques relatifs à l'authenticité de l'histoire sacrée, nous nous sommes trouvés presque imperceptiblement amenés à traiter de simples monuments érigés ou par des rois ou par leurs peuples. Ainsi Ton pourrait dire que l'étude dans laquelle nous allons entrer a déjà été commencée, ou au moins que la liaison centre ce quia été dit et ce qui va suivre est si étroite et si naturelle, qu'elle exige à peine que nous divisions ce double sujet en deux classes distinctes de recherches. Dans toutes les histoires examinées jusquici nous avons eu en vue un objet spécial, raccord des monuments primitife avec la chronologie sacrée ; et la route que nous nous étions tracée a été par conséquent uniforme et simple. Nous avons suivi les progrès effectifs de la science; et, comparant avec notre histoire sacrée les résultats que cette science a obtenus , nous avons toujours trouvé qu'en levant toutes les difficultés, elle nous donnait en outre une foule de nouvelles et intéressantes coïncidences chronologiques.
11 y a cependant un grand nombre de monuments démontrant
l'authenticité de l'Ecriture sainte qui ne peuvent entrer dans cette classe, et qui, s'ils eussent été cités au milieu de notre dissertation, auraient embarrassé nos études et nui à l'union de notre plan. C'est pourquoi je les rangerai tous dans une classe distincte, sous le nom d'archéologie. Evidemment, le caractère de cette étude ne nous permettra guère de suivre une méthode aussi uniforme et aussi graduelle que dans nos dernières recherches; car, ainsi que les objets dont elle s'occupe , cette étude est nécessairement d'une nature fragmentaire ; elle ne reconnaît pas tes unités de temps , de lieu ou d'action ; elle fait profession d'interroger les restes de tous les temps et de tous les pays , quels qu'en soient les matériaux ou les formes. Ainsi , à mesure qu'elle promène son attention de la Grèce à l'Italie , et de la Sicile à l'Egypte ; à mesure qu'elle interroge une médaille, fixe la localité d'un édifice, ou juge de son âge, elle doit varier ses règles, sa méthode et sa direction. De là vient que , comme science, on ne peut dire qu'elle ait une impulsion déterminée , tendant au développement d'aucune conclusion générale. Notre marche doit être du même genre. Ici , nous ramasserons une médaille ; là , nous nous arrêterons sur une inscription; nous nous contenterons des monuments que le hasard jettera sur notre chemin , et nous recueillerons soigneusement les preuves et les éclaircissements , quels qu'ils soient , qui sembleront devoir servir à nos convictions religieuses.
A ces remarques, je dois encore ajouter qu'ici je ne puis que prétendre à glaner sur ce que d'autres ont laissé en arrière. De toutes les espèces de preuves confirmatives qui font l'objet de ces discours , aucune n'a été plus souvent traitée que celle qui se tire de ces restes d'antiquité. Toute introduction élémentaire à l'Ecriture consacre un chapitré à ce sujet , quoique certains exemples , tels que le monument de la captivité assyrienne, donné par Horne, d'après Kerr-Porter, soient loin d'être positif* ; et que d'autres, tels que la raédaitie d'Apamée, ne soient aucunement exacts. Maintenant , comme je me suis engagé à ne produire aucun exemple déjà cité dans Tes ouvrages relatife aux preuves du Christianisme, je mécontenterai de ce quête travail dés autres peut avoir omis.
Je ne puis m'empécher de mentionner en cet endroit un ouvrage qui a privé notre discussion d'une classe de monuments relatifs à
riiistoire xJu Christianisme. Je veux parler de «l'Essai sur les mon* naies, les médailles et les pierres précieuses anciennes, qui jettent Ses éclaircissements sur les progrès du Christianisme dans les premiers temps , » par Walsh » . Toutefois cet ouvrage doit désappointer l'attente du plus grand nombre des lecteurs. La plupart des matières qu'il contient ne sont que d'un intérêt secondaire ; une grande partie du volume est employée à traiter des gnostiques et de leurs doctrines , et ce travail fait une triste figure auprès de» profondes recherches des écrivains du continent, tels que Néan* tler et Hahn. La seconde partie de l'ouvrage nous donne une collection de médailles sur l'histoire des, empereurs, depuis Dioclé> lien jusqu'à Jean Zémiscùs en 969 , ce qui devient plus intéressant; mais elle renferme des inexactitudes , et elle fournit ea outre 4 l'auteur l'occasion de déployer une rudesse de critique hors, de, propos.
C'est avec ces désayantages que nous commencerons nos rechejv ches sur les médailles , les inscriptions et les monuments de la^r tiquité.
I. H existe une contradiction apparente entre les paroles de la Genèse (chap. xxxih, v, 19) et les Actes des Apôtres (vu, 16), relativement au prix d'un champ acheté par Jacob aux fils d'Hémor ; car saint Etienne , dans les Actes , nous dit que le prix en fut payé en une somme d'argent, Urnes aguriou, tandis que le texte de la Genèse dit qu'il fut payé en cent agneaux ou moutons. Au moins , le mot hébreu, employé en cette occasion (jke^ita) est ainsi rendu par toutes les versions anciennes. C'est pourquoi la version anglaise, qui traduit par pièces d'argent , a ajouté en marge, pour se rapprocher de l'original , l'autre interprétation. En sun» posant que la traduction de ces anciennes versions soit correcte, $ «p'il y ait eu quelque raison pour que toutes aient donné Je même sens à ce mot , il y avait un moyen très-simple de concilier le* deux passages } c'était de remarquer que le môme terme exprimait les deux objets; ou autrement, il fallait supposer que l'ancienn* monnaie phénicienne portait la figure d'un agneau , qu'elle en r*> présentait l'équivalent , et qu'elle tirait aussi son nom de cet emblème. Rien n'est plus commun qu'une telle substitution. Parmi ta
* Londres i8a8.
Anglais , Ydnge et ta croix , dont il est si souvent parlé dan» Shakspeare , recevaient leurs noms des images qu'ils portaient ; et, chez ïes Romains , le nom même de monnaie , pecunia , est considéré comme provenant d'une cause exactement semblable, d'un mouton <|ui s'y trouve gravé. Mais la publication d'une médaille trouvée par le docteur Clarke près de Citium , dans Me de Chypre, nous a donné toutes les preuves que nous pouvions désirer. Feu le savant docteur Munter a présenté à ce sujet, à l'Académie royale de Danemark, une dissertation qui fut insérée dans les acîcs de 1823 de cette académie » ; il y fait observer que la médaille, qui est d'argent , est assurément phénicienne , puisqu'elle porte sur le revers une légende en caraclères phéniciens ; sur le côté opposé est là figure d'un mouton, et on ne peut former aucun doute quant à l'extrême antiquité de la médaille. Il est donc trés-probablc, con-, clut-il , que nous avons la monnaie même dont il est parlé dans l'Ecriture ; au moins nous savons avec certitude que les Phéniciens avaient une monnaie portant un symbole correspondant à la signification du mot hésita; et la preuve, qui seule manquait pour changer de fortes conjectures en une certitude morale , est acquise maintenant ».
On a fait une application des plus complètes et des plus judicieuses de la science numismatique à la justification de la chrono-logie sacrée , relativement aux deux derniers livres historiques des Juifs, ceux des Machabées. Aucun livre de l'Ecriture n'avait été soumise un examen plus rigoureux que ceux-ci, car ils entrèrent , dans les sujets de disputes religieuses qui suivirent la réforme. La religion catholique, qui les met au nombre des livres canoniques» éprouve nécessairement un intérêt plus vif à leur égard ; mais il» doivent paraître d'une immense valeur à tous les Chrétiens t puis^ qu'ils forment le dernier et unique chaînon historique qui unisse l'ancienne et la nouvelle loi , et que l'on y trouve la seule relation de l'accomplissement des promesses prédisant la restauration et la
* Classif. philosophique et historique.
» Sur le revers, outre la légende, est une couronne de perles. On serait tenté de soupçonner qu'une telle circonstance peut expliquer l'étrange traduction des deux interprétations d'Onkelos et de Jérusalem , qui rendent toutes deux cent fcesitas par un cent de perles.
continuation du royaume de Juda jusqu'à la veau* du Messie. 11 existait cependant de grandes difficultés sur des dates assignées par ces livres à des événements racontés aussi dans tes histoires classiques , de même que sur la manière dont Us étaient rapportés. Par une étrange inconséquence, il est presque toujours arrivé, lorsqu'on a comparé quelque livre sacré avec un auteur profane, qu'on a regardé comme chose convenue que le premier devait être dans Terreur, si tous deux n'étaient pas d'accord. Nous avons vu ce système prévaloir quand nous avons traité des antiquités indiennes et égyptiennes. Lorsqu'elles n'étaient pa* en harmonie avec la chronologie de l'Ecriture, celle-ci était déclarée fautive, quoique, en bonne critique , on dût au moins lui accorder une égale valeur. Eh bien ! le même système fut précisément suivi dans l'occasion qui nous occupe maintenant. On trouva sans doute des différences entre les dates assignées aux événements dansées livres et les dates [que leur donnaient d'autres auteurs plus éloignés quant aux temps et aux lieux du théâtre de l'action; et tout naturellement le livre sacré fut condamné comme inexact. Erasme Frohlich, dans la préface de ses Annales des rois et des événements de la Syrie., ouvrage numismatique d'une grande autorité et fruit de profondes recherches , a entrepris de comparer la chronologie de ces livres , non pas avec le témoignage vague d'autres historiens, qui souvent même diffèrent entre eux, mais avec des preuves contemporaines et incontestables , les médailles; et le résultat de sou travail fut une table confirmant en tous points l'ordre et les époques des événements rapportés dans l'histoire sainte '. A Vous supposerez sans peine que les objections élevées contre l'Ecriture ne furent pas abandonnées sans combat. La première édition de Pouvrgc de Frohlich parut en 1744 , et deux ans après, Ernest-Frédéric Wernsdorff entra dans la lice comme son adversaire ». ses^fforts ne furent pas jugés heureux, même par son propre parti ; et son frère Gottlieb 3 vint à son aide l'année sui-
'« Annales rompendiarii regum et rerum Sy riae, deuxième édition. Vi<n. 1754. La seconde partie de ses prolégomènes est entièrement remplie par la justification de ces livres.
* DefiojitJbus historiœ Syriœ, etc.JLip*, 1746.
3 Gottticb , Commerçtatio histor. critica, etc. Wratislau, 1747.
vante. Un ouvrage anonyme leur répondit sur tous les points, en 1749 * ; et , malgré la violence de langage employée par les deux frères , je crois que quiconque prendra connaissance de la dispute géra convaincu que la victoire ne resta pas de leur côté. Au reste , pour donner deux on trois exemples des explications de Frohlichf je choisirai dans le nombre celles que les Wernsdorff reconnaissent eux-mêmes comme satisfaisantes.
Dam le premier volume des Machabées (vi, 2) , on parle d'Alexa&dre-4e-Grand, en le désignant ainsi : Celui qui fut le premier rot parmi les Grecs. La désignation est fausse, a-t-on dit, car Alexandre a eu plusieurs prédécesseurs en Macédoine ; ils furent certainement rois, et ils régnèrent chez les Grecs. On peut, à la vérité, répondre qu'Alexandre fut le premier parmi eux qui fonda un empire portant lé nom de ce peuple; mais la solution donnée par Frohlich est meilleure; car il est extraordinaire que pas un des prédécesseurs d'Alexandre, quelle qu'ait pu être sa puissance, ne prit jamais sur sa monnaie le titre de Basileus ou roi, avant lui ; « et , dit Frohlich, ce n'est pas une chose sans importance, qu'aucune médaille , reconnue pour appartenir véritablement aux souverains de Macédoine, antérieurs à Alexandre , ne porte le titre de roi; on y trouvé seulement le nom du monarque, comme, par exemple, Àmyntas, Archelaûs,Perdiccas, Philippe ; quelques monnaies portent simplement Alexandre , mais un grand nombre le roi Alexandre a. » Gottlicb Wernsdorff reconnaît que cette observation est exacte. «Le fait, dit-il, est juste, et je ne pourrais guère supposer qu'aucun douté pût exister à cet égard ; car les historiens juifs, par le nom de Grecs, entendent toujours les Macédoniens, et, par royaume, l'empire macédonien , ou plus particulièrement celui des Séleucides. » Pourtant" il accuse FrohHch d'une double fraude : la première, suivant lui, c'est d'attribuer à Philippe Aridée une médaille de Philippe Amyntor, médaille donnée par Spanheim , et sur laquelle on trouve le titre de roi ; la seconde , de passer sous silence une médaille d'Ar- * gœus. « On dit qu'il existe aussi une médaille d'Argœus, avec cette
* Curante Casparo Schmidt hibliopego. Vien. 1749.
* Frohlich, p. 81.
légende : Argueiou Basileôs, Argents, roi l. » A ces objections, le défenseur anonyme de Frohlich répond que la médaille supposée d'Amynlor est évidemment, d'après le style du travail, une monnaie d'un roi gallo-grec, et que personne n'a jamais vu ou pu prétendre découvrir l'Argaeus de Tollius. 11 nous assure aussi que lui et Frohlich ont soigneusement examiné toutes les médailles du cabinet impérial et des autres collections, et qu'ils n'ont jamais vu le titre de roi sur aucune médaille antérieure à l'époque d'Alexandre a.
En outre , le second livre des Machabées contienj , <Jans le premier chapitre , une lettre des Juifs de la Palestine à leurs frères en Egypte , datée de Tannée des Séleucides , 188 ; on y trouve un récit détaillé de la mort du roi Anliochus en Perse. On a demandé qnel Antiochus était celui-ci ? Indépendamment des objections chronologiques, ce ne pouvait être certainement Antiochus Soter, qui mourut à Anlîoche, ni son successeur, Antiochus Théus, qui fut empoisonné par Laodice ; ni Anliochus Magnus , qui était l'ami des Juifs. Quant à Anliochus Epiphancs , le rrièine livre (ix , 5) nous donne un récit tout-à-fait datèrent de sa mort. Antiochus Eupator, son successeur, après un règne de deux ans , fut tué parDémétrius, et l'enfant du même nom , proclamé roi par Tryphon , fut aussi empoisonné par lui. Il ne reste d'autre souverain de ce nom qu*Antiochus Sidetès , également appelé Evergète , dont le règne est te seul qui coïncide avec l'époque de la lettre. Mais une difficulté aussi sérieuse , en apparence du moins , qu'aucune des précédentes , semble l'exclure : le règne de ce monarque commença en 174, et Porphyre et Eusèbe sont d'accord pour en fixer la durée à moins de neuf ans. Suivant eux , il doit avoir péri dans une guerre vers l'an 182. Comment alors les Juifs , en 188 , ont-ils pu parler de sa mort comme d'un événement récent ? Imaginerait-on , par exemple, que , de nos jours , les membres dune communauté religieuse quelconque, écrivant une lettre à leurs frères habitant un pays trèsvoisin , pour leur apprendre que le souverain qui les opprimait est mort, prissent ce soin six ans après l'événement ? La rencontre de ces deux historiens dans le même témoignage fut considérée com-
1 Commentât io XXII , p. 3 9.
* Op. cit., p. 170.
me décisive contre l'historien juif , et Prideaux> sans hésiter, adopta leur opinion comme exacte « . Eh bien ï Frohlich a prouvé d'une manière incontestable qu'ifo se trompent. D'abord, il â produit deux médailles portant le nom d' Antiochus, Tune datée de 185, l'autre de 184; deux ans par conséquent après le temps que ces historiens fixent comme celui de sa mort. Sur Tune on lit :
BA2IAEA2. ANTioctow TTP ; AZT. AlIP Du roi Antiochus de Tyr, l'asile sacré, 184 2,
Une discussion s'est élevée de notre temps sur ces médailles. Ernest Wernsdorff reconnaît l'authenticité de la dernière; il reconnaît qu'elle prouve d'une manière satisfaisante qu'Antiochus Sidetès a vécu au-delà de l'époque qui lui est assignée par l'histoire profane ; et il semble même ajouter son propre témoignage à celui de Frohlich, en s'exprimant ainsi : « Bien que je sois volontiers de cet avis , en ce qui touche les médailles et les dates qu'elles portent , il est arrivé à Frohlich , comme à moi , grâce aux soins d'un homme très-habile en cette matière, d'avoir sous les yeux et entre les mains plusieurs médailles frappées par l'ordre d' Antiochus 3. » Gottlieb , son auxiliaire, est moins traitable; il doute que la légende ait été bien lue ; il suppose que probablement une légère altération dans une lettre aura changé le nombre 181 en celui de 1844. Mais, quand nous reconnaîtrions comme irrécusable tout ce qui a été écrit contre ces deux médailles , il en existe d'autres produites depuis les observations des deux frères, qui semblent mettre la question hors de doute ; car Frohlich a ensuite publié une médaille du même roi, portant la date de 485 5; et Eckhelen a ajouté une quatrième frappée en 186 6.
1 Ancien et nouv. Testament réunis , tabî. chron. à la fin du vol. ; -quatrième éd. 1749.
2 Page 24. Voyez les médailles sur la gravure, n° 27, 29.
3 De fontibus hist. Syrœ , p. 1 3.
4 Ubi sup., sec. 5111, p. 79. Voyez la réponse ,288.
5 Ad numismata regum velerum, etc. , p. 69.
6 Sylloge numorum veterum, p. 68. Doctrina numorum veterum, tom, III, p. 336.
— 52* — Ce point de chronologie sacrée a été examiné de nouveau , il y a quelques années, par M. Tochon d'Annecy x, qui évidemment n'était guidé par aucun désir d'affaiblir L'autorité du livre des Machabécs. 11 dit, ce dont chacun sera d'accord, que de graves difficultés environnent toujours les hypothèses, et que le témoignage contradictoire des historiens ne devrait pas être rejeté légèrement. Nous devons, il est vrai, rencontrer des contradictions apparentes dans toutes les parties de l'histoire ; la difficulté est de savoir où il convient de placer le blâme. Les médailles frappées pour le couronnement de Louis XIV indiquent une date différente de celle que tous les historiens contemporains s'accordent à fixer comme indiquant le jour même de cet événement. Entre tous , un seul , le docteur Ruinart, a noté une circonstance qui explique cette différence : il fait remarquer que le couronnement devait avoir lieu un certain jour, celui que portent tes médailles , et qu'elles étaient en conséquence préparées ; mais que des circonstances imprévues occasionnèrent la remise de la cérémonie au jour désigné par les historiens. Rien n'est plus simple que tout cela , et pourtant , si une telle explication n'eût été donnée, les antiquaires, dans un millier d'années , auraient pu être fort embarrassés pour concilier ces différences. Dans ce cas donc, les médailles avaient tort et les historiens raison; dans celui qui nous oceupe, nous sommes également amenés à condamner une classe d'autorités, et je crois que la critique hésitera peu à se prononcer. Dans l'exemple qui vient d'être donné, les médailles sont inexactes, en ce que la date qu'on y avait gravée ne fut pas changée quand on différa l'événement qu'elles devaient rappeler ; mais ici il nous faudrait supposer une erreur incroyable, de fausses dates successives, d'après lesquelles de nouvelles médailles auraient été frappées au nom d'un monarque mort depuis longtemps.
M. Tochon rejette les deux premières médailles, principalement celle de 184, mais par des motifs autres que ceux de Wernsdorff, et qui sont admis par Eckhel. Selon lui, le a ou 4 supposé, qui est presque effacé, parait être un B ou 2, d'une forme particulière \
1 Dissertation sur l'époque de la mort d'Àntiochus VII ( Evergète Sidetès). Paris i8i5.
» Dissertation, p. aa.
Contre les deux dernières médailles, il n'allègue que de» raisons spécieuses ; il fait valoir les difficultés qu'on rencontre quand on veut les considérer comme authentiques , au mépris de tant d'autorités historiques '.A quelques égards, il est à peine juste pour Frohlich ; il ne cesse de soutenir que le savant jésuite place la mort du roi en 188 a ; et , en conséquence , il demande comment il se fait que nous ayoro des médailles de son successeur, Antiochus Grypus, portant la date de 187 3. Or, Frohlich place la mort d' Antiochus Evergèteen 186 4. De la sorte, comme aucune médaille d' Antiochus Grypus ne porte de date antérieure à cette dernière > l'opinion de Frohlich reçoit une confirmation qu'on peut appeler négative. Jusqu'ici donc l'application des médailles a servi à défendre la chronologie de l'histoire sacrée.
J'appellerai maintenant votre attention sur une classe de médailles qui a été longtemps le sujet de disputes sérieuses et de conjectures sans fin ; elle fait allusion à la grande catastrophe qui a déjà plus d'une fois occupé notre attention. Après les preuves que nous avons trouvées du déluge , dans les traditions de tous les pays , « de la Chine au Pérou , » après les traces de ses ravages , traces que nous avons découvertes amoncelées sur les montagnes, et étendues dans les vallées de notre globe , il semblera peut-être peu important de nous occuper des monuments secondaires sur lesquels chaque nation , et même chaque ville, peut avoir jugé convenable d'inscrire à cet égard ses traditions. Néanmoins il ne nous faut pas négliger les petites choses pour les grandes ; toutes doivent concourir, autant qu'elles peuvent, à défendre la noble et glorieuse cause de la religion. Il est évident que les anciens avaient deux versions très-différentes sur le déluge : l'une était une fable populaire adaptée à leur mythologie nationale; l'autre, bien plus philosophique, était tirée des traditions de l'Orient, et
» Page 64.
* Page» *4, *9, etc.
3 m Comment alors supposer que la mort d'An'ioclius Evergèfe puisse être arrivée Tan 188? Elle serait postérieure au règne de son fils.» Page 61.
4 Année 186. «Je pense que c'est vers ce temps qu'arriva la mort d'Antiochus VII, » p. 88.
par conséquent beaucoup plus d'accord avec la narration de l'Ecriture. La première est le déluge des poètes, tel qu'Ovide Ta décrit. Millin a fait observer qu'il n'existe aucun monument où ce déluge soit représenté ». La seconde version se trouve conservée dans les écrits de Lucien et de Plutarque. Suivant cette tradition, Deucalion est représenté comme faisant une arche ou coffre dans laquelle il se retira , prenant avec lui un couple de chaque espèce d'animaux, ainsi que sa femme et ses enfants ; ils voguèrent dans cette arche tant que dura le déluge , et « tel est , dit Lucien à la fin de sa narration , le récit historique fait par les Grecs sur Deucalion a. » Plutarque ajoute que le retour d'une colombe annonça d'abord à Deucalion que les eaux s'étaient retirées 3. Or, les médailles dont je vais parler , ainsi qu'un autre monument dont je parlerai en son temps , offrent l'image de cette histoire traditionnelle.
Les médailles impériales de bronze de la ville d'Apamée , en Phrygie , portent sur un côté la tête de différents empereurs, tels que Sévère, Macrin , et Philippe l'ancien. Sur toutes , le revers est semblable ; on y voit l'image tracée dans la lithographie que nous plaçons sous vos yeux (pi. i, fig. 1 ). Eckhel la décrit ainsi : « Un coffre voguant sur les eaux , et dans lequel sont un homme et une femme qu'on aperçoit jusqu'à la ceinture; en dehors, et tournant le dos au coffre , semblent marcher une femme habillée d'une longue robe , et un homme court vêtu ; ils tiennent leur main droite élevée ; sur le couvercle du coffre est un oiseau ; un autre oiseau , qui se balance dans l'air, tient entre ses pattes une branche d'olivier 4. » La surface étroite d'une médaille pouvait difficilement représenter d'une manière plus expressive ce grand événement. Elle nous offre deux scènes différentes , mais évidemment les mêmes acteurs. En effet , le costume et les têtes des personnages qui sont en dehors de l'arche ne nous permettent pas de les
1 Galerie mythologique. Paris x8n,tomeII, p. x36. * De deaSyria, tom. II, p. i6x; éd. Benev. Amst. 1687.
3 Utrum animalià terrestria, aut aquatica magis sint solertia. Oper. Paris 157a, tom. III, p. 1783.
4 Doctrina numorum veterum. Vienne 1793, première part., \SlU9 p. x3o.
considérer comme autres que les figures qui sont dedans :.n<us les voyons d'abord flottant sur les eaux dans une arche ; puis del)out , sur la terre ferme , dans une attitude d'admiration » , avec la colombe, qui porte au-dessus de leurs têtes le symbole de la paix.
Mais il nous reste à examiner la circonstance la plus intéressante. Sur le panneau de devant de cette arche sont quelques lettres , et le sens qu'elles renferment a été le sujet de plusieurs savantes dissertations. Le premier qui publia ces médailles fut Octave Falconieri, à Rome, en 1667; la gravure qu'il donne de la médaille du Severus de Paris porte les lettres khtqn , qu'il lit comme la continuation de MAr magnêtôn a. Vaillant prétend y lire, ainsi que sut la médaille de Chigi ? du temps de Philippe, NEftfc, pour nêôkorôn. Le révérend M. Mills a composé sur ce sujet un essai qui fut inséré dans le quatrième volume de l'Archéologie, par la Société royale des antiquités; il y déclare fausse toute médaille qui ne porte pas ce dernier mot. Bianchini a publié deux copies de cette médaille ; sur Tune d'elles , il lit KftE ; et sur l'autre , NEft 3. Falconieri a aussi donné une autre médaille qui présente les mêmes lettres que la première de ces deux copies. Ainsi, nous avions quatre versions de la même légende , et chaque recherche nouvelle semblait embrouiller encore plus la dispute. NftE .paraissait un sens trop favorable au but qu'on se proposait dans la première publication de ces médailles, pour ue pas exciter le soupçon ; et telle était la crainte qu'on avait de reconnaître pour véritable une légende si importante, que M. Barrington, tout en avouant qu'elle est correcte , ne voulait pas croire quelle fit aucunement allusion au nom porté dans l'Ecriture , mais supposait plutôt qu'elle était mise pour noi, nous, duel de egô% moi , et que c'était une abréviation de ces paroles d'Ovide : «A nous deux nous, sommes une foule 4 / » Il est certain que de tous ces sens aucun n'est correct ; car Eckhel a prouvé que les médailles ne
« Eckhel, ibid., p. i36.
2 De nummo apamensi Deucal., etc ; ad P. Seguinum. Rome 1667.
3 La Storia imiversale provata con monumenti. Rome 1697, p. 186,
4 Archeeologia , tom. IV, p. 3i5.
— apportent que les deux lettres NO ; et il Ta prouvé d'après les observations faites par lui-même et par Frohlich sur les médailles de Vienne et de Florence ; par Venuti , sur celles de la collection cTAlbani, et par Barthélémy, sur les Severus de Paris. Il est vrai que, dans quelques-unes des médailles, l'N seule est visible; mais en même temps on peut distinguer sur la plupart la trace d'une troisième lettre, qui n'a pas été effacée à dessein , mais qui s'est effacée parce qu'ellç formait le point le plus saillant du relief. Eckhel, après avoir examiné les différentes explications données par d'autres à cette légende, les rejette; il conclut en disant que, comme toute la scène représentée sur la médaille se rapporte évidemment au déluge de Noé , il doit en être de même de l'inscription qui se voit sur l'arche, et que, par conséquent, c'est le nom de ce patriarche qu'il faut lire; et il prouve son assertion par des médailles de Magnésie , en Ionie, sur lesquelles est la figure d'un vaisseau portant l'inscription APro , sans donte dans le but de préciser clairement l'événement qu'elle . rappelle , l'expédition des Argonautes T.
Ici néanmoins s'élève l'apparence d'une difficulté. Quel motif a pu porter les Apaméens à choisir un tel événement pour le graver en forme de symbole sur leur monnaie ? Cette difficulté est aussi facilement levée que l'autre. Les villes avaient coutume de prendre pour emblème tout événement remarquable qui , selon la fable , était arrivé dans leur voisinage. Ainsi la monnaie de la ville de Thermes , en Sicile , portait l'effigie d'Hercule , parce que la mythologie suppose que le héros s'arrêta en cet endroit. Il en est précisément ainsi pour Apamée, ou, comme on l'appelait anciennement, Célène; car les livres de la Sybijle, qui, bien que supposés, sont un témoignage suffisant de l'existence d'une tradition populaire, nous disent expressément que , dans le voisinage de Célène, se trouve le mont Ararat, sur lequel reposa l'arche. Cette tradition n'ayant évidemment aucun rapport avec le déluge de Deucalion , dont le siège était la Grèce , explique suffisamment pourquoi les Apaméens firent graver un tel événement sur leur monnaie. Telle est aussi probablement l'origine d'un autre ancien nom d'Apaméè , Kibôto$ , Y arche , ainsi que l'a démontré Win-
x Page i3a.
kelmann; et ce nom est le mot employé par les Septante et par Josèphe dans la description de l'arche de Noé '.
Nous avons donc ici l'exemple d'un monument qui confirme le témoignage de l'Ecriture, et dont l'authenticité et l'autorité sont dues aux progrès de la science qui fut la première à le produire. Car nous avons vu que le savant médailliste, qui peut être considéré comme ayant donné avant tous les autres à l'étude des monnaies un ordre systématique, et comme ayant groupé la science entière dans un seul pian , est aussi le premier qui ait écarté toute incertitude sur ces documents intéressants , et en ait mis le sens entièrement hors de doute.
On peut objecter qu'une pareille figure donnée à l'arche s'accorde difficilement avec la description déjà mentionnée , que les historiens sacrés ou profanes nous font du déluge ; les uns et les autres supposent que non-seulement Noé et sa femme , mais aussi toute sa famille et un grand nombre d'animaux , ont été renfermés dans l'arche. De telles circonstances ne peuvent guère être exprimées parla figure d'un petit coffre contenant deux individus. Pour lever cette difficulté , je proposerai une comparaison entre les premiers monuments chrétiens et la représentation que nous offrent les médailles. Personne ne peut douter que, dans les monuments chrétiens, on n'ait eu en vue te récit de l'Ecriture. Eh bien ! l'arche y est toujours représentée comme un coffre carré flottant sur un courant d'eau 5 on n'y voit que la personne du patriarche jusqu'à la ceinture, et au-dessus la colombe qui lui apporte la branche d'olivier. Telle est la manière dont le sujet est représenté sur quatre sarcophages de marbre dans les dessins d'Aringhi * ; ainsi on le trouve dans la peinture de la seconde chambre du cimetière de Calliste3, et enfin sur une feuille de métal dont le sénateur Buonarroti nous a donné le dessin * et Ciampini
1 Voyez les Monument! antiebi inediti, par Win kelmann. Rome 1767, tom. II, p. 953. Eckhel. ibid. , p. i3a, z3g.
* Roma sublerranea. Rome x65t, tom. I, p. 3 2 5, 33r, 333; tom. II, p. i43.
3 Ibid., 539, 55 1, 556.
4 Osservazioni sopra a!cuni frammenti di vasi antiebi di vetro , lom.