LITTÉRATURE SACRÉE
JUmaaqces préliminaires sur les rapports de ers études avec la religion. — Science critique. — Son objet et ses principes. Ancien Testament. — Houbigant, MichacKt, Kcnnicott , de Rossi. — Encouragements donnés par Rome à ces études. — Nouveau
i Testament. — Présomptions formées par des esprits forts. Wetstein , Griesbach. Résultats : 1. Preuve obtenue de la pureté du texte en généra) ; II. Authenticité de certains passages ; III. Sécurité contre les découvertes à venir. — Réfutation d'une anecdote racontée par Michaêlis et le doct. Mnrsh. — Philologie sacrée. — Grammaire hébraïque. — Son origine parmi les Chrétiens. Rcuchlin et Pellicanus, etc. Application des langues connues. De Dieu , Schultcns : École hollandaise de littérature sacrée. — École allemande ; Michaêlis , Storr, Gcsenius. — Application que ce dernier fait de la philosophie sacrée , pour annuler la prophétie d'Isaïe , 5?, 53. Réfutation par" des grammairiens plus récents de la règle qu'il 'pose. — Ewald. Études herméneutiques. — I. Usage qu'on a fait de cette science pour attaquer la réputation des Pères. Leur justification tirée des progrès mêmes de la science. Winer, Clausen , Rosenmûller ; II. Justification des anciens commentateurs catholiques par * le même moyen ; III. Attaques contre l'Écriture , principalement contre les prophéties , fondées sur rimperfectio&des interprétations bibliques ; école rationaliste. — Retour aux bons principes. — Hengstenberg. — IV. Application pratique de ta philologie à la réfutation des objections faites contre l'authenticité du passage de Matth. it2, d'après les expressions qui y sont employées.
L'Orient à déjà plus d'une fois occupé notre attention, et ce serait assurément en vain que, dans l'espoir d'un plus grand succès, on chercherait en faveur du Christianisme des preuves auxiliaires ou des documente confirmante de ses livres sacrés, ailleurs que dans le pays où il a pris naissance. L'Orient porte, à notre égard et à l'égard de toute la race humaine, un caractère qu'aucune situation relative ne peut altérer : au savant et au philosophe, il ouvre une mine historique et sacrée de méditations qui procure , chaque fois qu'on y fouille plus avant, des trésors
nouveaux et inépuisables. L'Orient est le berceau où naquirent les espèces primitives et où elles furent renouvelées après le déluge , mais aussi la source d'où , par une puissance dont n'a été doué aucune autre partie du globe , sont sorties successivement des générations d'hommes, se poussant les unes les autres, comme les flots se poussent vers le rivage du centre immobile de l'Océan. Dénué en apparence du pouvoir de donner à ses habitants le dernier développement de l'énergie intellectuelle, l'Orient les a engendrés et préparés de telle sorte, que, soumis à des influences convenables, ils sont parvenus au dernier degré possible de civilisation, de lumières et de puissance.
Car les nations de l'Asie, tant qu'elles restent au lieu de leur naissance, comme dans une pépinière où leur développement est gêné, paraissent incapables de s'élever au-dessus d'un certain degré de prééminence morale. Tandis que la vie physique semble chez elles portée au plus haut degré de perfection ; tandis que tout le luxe que la nature a répandu sur la terre est là plutôt un bienfait gratuit qu'une production; tandis qife l'extérieur de l'homme et ses qualités corporelles de beauté, d'agilité, de force et de tempérament, s'y manifestent dans toute leur excellence; tandis, enfin, que chaque institution gouvernementale ou morale, sociale ou religieuse, y porte l'empreinte d'un bien-être physique porté au plus haut point de la puissance donnée à l'homme de se satisfaire, une limite infranchissable est néanmoins placée entre ces nations et une supériorité dun ordre plus noble. Là jamais la civilisation ne laisse assez grandir les ailes de l'esprit pour qu'il s'élève jusqu'aux régions des jouissances purement intellectuelles; les facultés inventives y sont toujours remplacées par l'adresse et l'habileté pratiques; l'immutabilité des lois y est suppléée parles violences passagères de la conquête ou par la permanence du despotisme; en un mot, la civilisation y reste, de siècle en siècle, à un niveau toujours le même , rarement au-dessous , et jamais audessus d'un point désigné,
Mais cet étrange contraste entre les habitants de l'Asie et les races qui, une fois sorties de son sein, ont manifesté de si merveilleuses facultés intellectuelles, est aussi une source d'avantages impotv tants et pleins d'intérêt; car il donne aux habitants de l'Asie un caractère fixe et inaltéré, qui met les races sorties de cette con-
trée en état d'en rechercher l'histoire et les institutions jusque dans les temps les plus reculés; il établit entre le présent et le passé des rapports qui autrement eussent été effacés, et qui nous procurent un grand nombre d'éclatantes et précieuses lumières sur nos monuments sacrés. C'est en vain qu*on tenterait de déterminer îlétat où se trouvait n'importe quel pays en Europe, par exemple, l'Allemagne, la Grande-Bretagne ou la France, il y a deux cents ans, en se réglant sur les institutions, les coutumes ou les signes extérieurs qui subsistent encore de cette époque. Excepté les grands traits inaltérables de la nature, les montagnes, les mers et les rivières, il ne reste rien qui n'ait été changé ou modifié; le langage , le gouvernement , les arts , la culture , l'aspect des Champs et l'extérieur de l'homme, tout est différent, tout rend témoignage d'un changement compliqué. Mais si nous nous transitons en Orient, il en est tout autrement. Nous voyons les Chinois absolument tels que les représentent leurs plus anciennes traditions écrites, nous voyons les Mongols et (es Turcomans nomades avec leurs maisons roulantes et leurs troupeaux errants , menant la vie des anciens Scythes , nous voyons le Brahnte faisant ta même ablution dans te fleuve sacré , se condamnant aux mêmes mortifications que celles des anciens gymnosophistes, ou plutôt que telles prescrites par ses livres sacrés plus anciens encore ; enfin , nous apercevons l'Arabe buvant aux mêmes sources, suivant les mêmes sentiers que le juif d'autrefois dans ses pèlerinages, labourant ta terre avec les mêmes instruments et dans les mêmes saisons, construisant sa maison sur le même modèle, et parlant presque le même langage que les anciens possesseurs de la terre promise.
11 suit de là qu'on peut , à chaque pas , trouver dans cette bientieureusè contrée d'innombrables explications de rEcriture-Sainte. Mais , en outre, le propre de ce caractère constamment uniforme dés nations les plus orientales est de s'attacher avec ténacité à toutes les grandes traditions, et de conserver avec un soin vigilant tout ce qui rappelle l'histoire primitive dé l'homme. Donc, tious possédons aujourd'hui une pierre de touche qui ne peut nous tromper quand nous nous en servons pour éprouver la vérité de ce qu'on dit du passé ; un moyen de réunir des anneaux , qui autrement seraient à jamais dispersés, et qui font partie de cette
grande chaîné : l'histoire de l'esprit humain, depuis tes premieri enseignements de son enfonce jusqu'aux pensées les plus hardie de son âge mûr.
Entré maintenant dans la partie qui forme plus spécialement k sujet de mes recherches , et sentant plus immédiatement sous m? main tous les matériaux qui se rattachent à ce sujet , mon principal*éfaharras , aujourd'hui comme dans mon prochain discours , sera, parmi d'innombrables exemples, d'en choisir quelques-uns cTun intérêt général , et de me renfermer dans la simple esquisse "de choses susceptibles d'un fini beaucoup plus parfait, voulant ainsi qu'elles puissent être plus aisément retenues. Je diviserai inon sujet en deux parties : aujourd'hui, je traiterai de la littérature sacrée de TOrient, et, dans notre prochaine réunion, de sa littérature profane.
Je subdiviserai de même en deux parties la tâche que je me suis donnée pour aujourd'hui , et je nommerai Tune recherches brfHques, et Vautre recherches philologiques. Car , en vue de conserver un certain rapport entre la présente et la prochaine réunion, je suis obligé de comprendre sous le titre tf études profanes lès -explications d'histoire primitive puisées à des sources non inspirées. Le sujet du discours d'aujourd'hui se composera entièrement des études qui n'ont rapport qu'au texte de l'Ecriture.
La science critique peut être justement considérée comme le fondement de ces recherches : si l'intelligence claire des paroles de l'Ecriture forme nécessairement la base de toute saine inter- |>rétation, lire correctement ces paroles doit-être un acheminement vers cette compréhension. Or, telle est la tâche que remplit la science de la critique sacrée : d'abord , elle s'enqttiert des véritables mots de chaque texte pris séparément ; puis elle examine les différences qui peuvent exister entre les divers textes; et, pesant les arguments qui militent en faveur de chacun d'eux , elle décide sur ce que doit préférer le commentateur on le traducteur. Mais ensuite elle va plus loin; elle généralise ses résultats en vérifiant l'exactitude du volume sacré tout entier , après les révolutions de tant de siècles.
L'influence de cette étude sur tes preuves qui existent en faveur du Christianisme est évidemment très-grande; car, dan» son ap-
plication particulière , on peut perdre ou gagner Jjeaucoup par un mot ou par une syllabe. L'application que Hm à faite au Christ delà belle prophétie (Ps. xxi,l17) : « Ils ont percé mes mains et mes; pieds, » est contestée par le» Juifs et par tous les théologiens de l'école rationaliste, et la-dispute roule entièrement sur la manière -de lire les mots. La lettre actuelle- du texte hébreu duhne au passage un sens tout différent, qui est: « Mes mains et mes pieds sont semblables à un lion ; » et un grand nombre de dissertations ont été pubhees*à l'effet de savoir quelle était la lettre véritable du texte. U est .singulier que, dans le nouveau testament, les passages les plus importants relatifs à la controverse suscitée par les seciniens se trouvent dans le même cas, et forment le sujet des investigations critiques les plus compliquées. A peine *fcst-il besoin «de citer l'éternelle querelle qui s'agite encore pour Savoir si le célèbre verset des trois témoins (I. Jean, v. 7) fait J>artiedu texte original, ou si c'est une interpolation. Mais un autre passage plus important, relatif au même dogme, présente des particularités encore plus curieuses : ce passage ( I. Tim. , 5, H6 ) soulève une dispute grave ; il s'agit de savoir si nous devons lire ; « Dieu apparut dans la chair » ou « qui apparut dans la chair. » Dans cette controverse, on n'a pas seulement combattu avec la plume, elle a été littéralement l'occasion de vérifications microscopiques ; fcar il s'agit desavoir si le mot qui se trouve dans les plus célèbres manuscrits est 02, qui, ou Oi, abréviation de 0eo8,Dieu. Or, le pronom et l'abréviation s'écrivent de même; la seule différence entre eux est la ligne transversale du 0 qui distingue cette lettre de l'O , et la ligne qui est au-dessus de cette même lettre, en signe d'abréviation. Il est des savants r, par exemple, qui assurent que, dans le célèbre manuscrit alexandrin du musée britannique , ces lignes sont ajoutées par une main plus moderne; tous conviennent qu'elles ont été très-imprudemment retouchées; d'antres ont soutenu qu'on pouvait apercevoir quelques vestiges du trait originel, au grand jour, à l'aide d'une bonne lentille; et leurs adversaires ont encore répliqué que c'était seulement la ligne transversale d'une lettre écrite sur l'autre côté de
1 Voyez Woide, Notilia cod. Alexandrini. Leij»s.j788 , ppge 17a, S»7.
la page, qui paressait à travers le vétia quand on relevait vers, le soleil. Bref, cette dispute a continué, et le passage a passé de mains en mains jusqu'à ce que traits et lettres, retouches et orir ginaux , fussent également effacés : à cet égard donc la décision de la postérité doit reposer sur Je jugement qu'elle peut former de, tant de témoignages contraires. JJne variété d'opinions, pareille existe à légard du même passage x dans un autre célèbre manuscrit de Paris , appelé Cpdeœ Ephrem ; Wolde , Griesbach et Less Pont examiné , et cependant n'ont pu* assurer quel est le mot vé- * ritable.
Au reste, le but principal et très-important objet de cette étude, celui qui se rapporte plus particulièrement à Pinte/ition de ces dis- . cours , est de nous procurer les moyens de décider jusqu'à quel point le texte de l'Ecriture, tel que nous le possédons mainte-, nant, est pur d'altération essentielle et de corruption ; par conséquent d'éloigner toute crainte et toute inquiétude à l'égard de «on interprétation. Pour montrer quel a été le succès des recherches dans cette science , je la suivrai dans son application aux textes de l'ancien et du nouveau Testament, et j'en esquisserai -en peu de mots l'histoire. , « •
Je n'ai pas besoin de dire que , dès les premiers temps de * l'Eglise , on sentit la nécessité d'avoir des textes corrects, et qu'on s'imposa l'obligation de prendre toutes les peines requises pour se les procurer * ; avec cette différence que, comme la langue de l'ancien Testament était peu connue des Chrétiens, leur attention se dirigea surtout vers le perfectionnement de leurs versions. Origène , Eusèbe, Lucien et d'autres Grecs instruits consacrèrent leurs talents à cette tâche, purgèrent la version des Septante des erreurs qui s'y étaient glissées par degrés , et produisirent différents textes que pourtant on pouvait reconnaître dans les divers manus- crits de cette version. En Occident, saint Jérôme,, Cassiodore et Âlcuin prirent la même peine pour la version latine. Mais tous les écrivains ecclésiastiques qui , outre ceux déjà cités , s'occupèrent
1 « Avant tout , l'habileté de ceux qui désirent connaître les saintes Ecritures doit s'occuper avec soin de corriger les textes. » Saint Augustin, De doctrina Christ, j livre II, chapitre xiv, tome III, p. 27; éd. Maur.
de critique , particulièrement saint Augustin et le vénérable Bède, reconnurent l'un après l'autre la nécessité d'avoir recours aux originaux , et tâchèrent autant que possîble d'obtenir un texte correct '. Lorsque les Chrétiens commencèrent à cultiver davantage l'étude de l'hébreu , et que l'invention de l'imprimerie en eut rendu le texte accessible à tous, une discussion importante s'éleva sur son exactitude. Dans plusieurs des passages les plus intéressants, comme celui que j'ai cité du psaume xxvn , on vit que le texte différait des versions alors en usage ; et des soupçons s'élevèrent contre les Juifs , qui en avaient pendant si longtemps gardé le monopole : on les accusa d'avoir profité de cette circonstance pour altérer et corrompre singulièrement le texte original en divers endroits. De là plusieurs prétendirent que les versions devaient être préférées au texte original; d'autres, plus modérés, soutinrent que l'on devait au moins corriger le texte d'après les versions. Mais , ayant même qu'on eût donné aux études critiques leur entier développement , et qu'elles eussent pris la forme de ces principes qui, en toute science , doivent suivre, et non précéder l'observation, l'examen rigoureux de presque tous les passages cités à l'appui des opinions dont nous venons de parler conduisit à la réfutation de ces opinions , et il fut prouvé avec une évidence incontestable que les Juifs avaient conservé le volume sacré pur âe la moindre altération intentionnelle. Tel est le jugement que l'on s'accorde à prononcer sur les disputes longues et animées de Cappellus et des Buxtorfs.
Cependant un grand nombre de savants n'étaient pas encore convaincus ; et leur obstination fit faire à cette branche de la littérature sacrée le progrès le plus important , celui qui consiste à établir la base de toute bonne recherche critique ; car on parvint à réunir les différents textes que fournit un examen détaillé des manuscrits, des versions et des anciennes citations. Tel était au înoins le motif qui excita le zèle du père Houbigant : il s'imagina que le texte hébreu était essentiellement corrompu ; et il essaya , en 1755, de le publier en quatre beaux volumes in-folio , purgé de ses altérations et rendu à sa pureté primitive par l'examen de plusieurs manuscrits des bibliothèques de Paris, et par compa-
1 Adv. Faust. , lib, X, cap, n, tom. VIII, p. a 19.
raison des plus anciennes versions. Quelques téméraires que fussent ses théories et l'application qu'il en faisait, les amis de la religion n'en conçurent aucune alarme; ses supérieurs ecclésiastiques n'entravèrent son chemin par aucun «bstacle, et le pape même lui envoya une magnifique médaille d'or, comme un témoignage d'approbation pour le zèle et l'application qu'il avait déployés dans cette circonstance1.
Cette route fut suivie par d'autres savants , que guidaient des motifs meilleurs et d'un ordre plus élevé. Jean-Henry Michaëlis , dont la réputation à été éclipsée bien injustement par celle de son neveu, publia en 1720, après trente années d'un travail continuel, une édition de la Bible, avec des notes dans lesquelles il signale , entre autres remarques précieuses, les différences perceptibles qui existent entre trois manuscrits conservés à Erfurf. Toutefois, notre pays a le mérite d'avoir produit le plus grand et le meilleur ouvrage sur cette science importante, celui auquel toutes les recherches postérieures doivent nécessairement se rattacher comme des suppléments et des appendices. Le savant Benjamin Rennicott a travaillé plus de dix ans pour préparer les matériaux de sa grands Bible critique sortie des presses de Clarendon, dans l'intervalle de 1776 à 1780 : il ne se contenta pas de collationner les manuscrits d'Angleterre , il étendit ses recherches sur le continent , et reçut partout les plus nobles encouragements. 11 communiquait chaque année au public , dans un rapport, les résultats de ses travaux et les découvertes intéressantes qui en étaient la suite; il parvint ainsi à entretenir le même intérêt chez les savants, depuis la première annonce jusqu'à l'entier accomplissement de son œuvre herculéenne.
Rien n'a été plus commun que de nous accuser, nous , qui résidons à Rome, et ceux surtout qui y possèdent quelque autorité, de décourager quiconque veut se livrer à des recherches critiques principalement sur la littérature sacrée, et de jeter tous les obstacles possibles sur le chemin de ceux qui la cultivent. J'aurai à m'occuper un peu plus tard d'une accusation particulière de cette nature; mais la conduite et les sentiments professés à Rome envers Kennicott et son entreprise prouvent assez combien de telles
1 Voyez la Bibliothèque biblique, par Orme, art. Houbigant.
^ 560 — accusations sont dénuées de fondement. 11 nous dit lui-même que la " première ville où il ait trouvé des encouragements et de l'assistance est Rome, et il publie la lettre suivante, que lui écrivit le cardinal Passionei , bibliothécaire du Vatican, en date du 16 mai 1761 ; il la désigne ainsi : le certificat de Home :
« L'entreprise d'une nouvelle édition de la Bible, faite à Oxford d'après tous les manuscrits hébraïques existant dans les bibliothèques les plus célèbres, a rencontré ici des approbateurs dans toutes les personnes qui en ont eu connaissance. Afin d'aider l'auteur d*un ouvrage aussi important, je lui ai- permis avec plAsir d'interroger les anciens manuscrits hébraïques qui existent dans la bibliothèque du Vatican; et j'ai accordé officiellement cette permission, en ma qualité de bibliothécaire de la sainte Eglise romaine1. »
En 1Ï72, le P. Fabricy , dominicain , publia à Rome deux très gros volumes x destinés presque entièrement à prouver le grand avantage que doit retirer la religion de Texamen libre et complet de notre présent texte hébreu au point de vue critique , examen tel que le promettait Kennkott. « Ce qui doit principalement nous intéresser, dit-il, c'est que notre œuvre donnera infailliblement à la religion des armes puissantes pour confondre une erreur fondamentale .des impies et des esprits forts , sur l'état actuel de notre texte hébreu. Un fait important résultera de l'inspection des manuscrits hébraïques, comparés avec notre texte vulgaire et avec les plus anciennes versions, c'est la certitude que notre divine Ecriture est essentiellement exempte de corruption. 11 n'y a pas de meilleure manière de réfuter l'hypothèse de ceux qui , de nos jours, s'appellent philosophes et qui refusent d'ajouter foi aux livres sacrés , sous prétexte que les textes originaux de l'Ecriture sont essentiellement altérés, et se trouvent maintenant dans le plus grand désordre ». »
Ce fut à la faveur de tels encouragements que le champion qui succéda à Rennicott, et qui entra le dernier dans la lice, put parvenir à exécuter sa belle et difficile entreprise : cet homme était Jean-Bernard de Rossi, pauvre et modeste professeur de Parme,
« Kennic. Vet, Test. , préf. , p. 8.
» Des titres primitifs de la révélation , fom. I , p. 3.
Qans une relation intéressante de ses travaux, qu'il publia peu de temps avant sa mort , il ne se considère que comme un humble instrument entre les mains de la divine Providence : elle l'avait destiné , pensait-il , à l'accomplissement de l'œuvre qui fut. celle de sa vie entière , la collection des manuscrits et des éditions rares du texte hébreu. Sans fortune, sans influence, sans protections , il se consacra à sa tâche , il y voua tout 6on modique avoir, il employa toute son adresse à surmonter la répugnance des Juifs à se dessaisir de leurs traditions écrites; et par cette application . constante à un objet grand et religieux, il réussit dans son dessein au-delà de ses plus belles espérances. Kennicott , dans l'Europe entière , n'a pu consulter que 501 manuscrits hébreux , aucune bibliothèque publique en Angleterre ou sur le continent ne possède plus de cinquante documents de ce genre. En 1784, de Rossi publia le premier volume de ses versions diverses , en forme de supplément à. la collection de Kennicott; \\ y donne le catalogue de 479 manuscrits alors en sa possession. Avant qu'il eût terminé le quatrième volume, en 1788, les manuscrits de sa collection s'étaient élevés à 612; et en 1808, il publia un volume supplémentaire dans lequel il donne le catalogue de 68 manuscrits ; ce qui fait en tout 680 manuscrits hébreux. Comme jusqu'à sa mort, survenue il y a peu d'années, il a continué d'augmenter cette inestimable collection , elle est beaucoup plus nombreuse maintenant. Les offres les plus avantageuses furent faites à ce digne ecclésiastique pour l'engager à céder son trésor littéraire : l'empereur de Russie lui en offrit un prix exorbitant; mais de Rossi répondit toujours que sa collectum, ne sortirait point de l'Italie. Fie VI avait auparavant proposé de la lui acheter, et la pensée de voir sa bibliothèque réunie à celle du Vatican le tenta peut-être plus vivement que l'or ; mais il préféra accepter une bagatelle pour lui et pour sa nièce de la main de son souverain, et il légua sa bibliothèque à celle de sa patrie. Grâce aux précieux travaux de cet homme humble, mais digne de tant d'éloges, on peut dire que l'histoire de cette partie de la critique sacrée est terminéq , nous en verrons les résultats réunis à ceux de l'autre branche plus intéressante encore, l'examen critique du nouveau Testament.
Très-peu de temps après la première publication de cette col-
leciion sacrée, la coutume vint d'examiner, <(uoique sans beaucoup d'exactitude et sans aucun plan uniforme, les manuscrits qui abondaient dans toutes les bibliothèques. Ce ne fut qu'après la grande édition de Mill, en 1700, édition qui résuma tous les travaux de ses prédécesseurs, corrigea leurs erreurs et accrut considérablement leurs diverses collections, qu'on put dire que la critique sacrée avait pris une forme systématique. Après Mill, cette tâche avança rapidement, et des éditions critiques publiées successivement occupèrent l'attention des savants pendant tout le dix-huitième siècle. L'édition de Wetstein, publiée en 4754 et 1752 , éclipsa de beaucoup tout ce qui avait paru auparavant. Mais , ainsi que les autres , cet auteur a cédé la prééminence dont il a longtemps joui au grand réformateur de la crititique sacrée, Jean-Jacques Griesbach : c'est à ce dernier que nous devons les pr incipes régulateurs qui, depuis lors, l'ont toujours dirigée presque avec un sceptre de fer.
Ce fut en ce qui concerne cette branche de la science critique que l'intérêt des savants, et particulièrement des théologiens, se trouva surtout excité ; car c'était principalement sur ce point que les ennemis de la religion, ou de ses dogmes les plus essentiels, avaient espéré de trouver des armes pour leur cause. On avait supposé d'avance que quelque version différente, plus favorable aux opinions sociniennes, serait probablement découverte un jour, et en tous cas, beaucoup croyaient que l'incertitude serait telle à l'égard du texte , et le choix si difficile entre plusieurs sens différents , que toute croyance en serait ébranlée , et que l'autorité de l'Ecriture, comme guide vers la vérité , serait entièrement détruite. Telle est la manière dont le célèbre Anthony Collins envisagea les travaux critiques de Mill et des autres, dans son Discours sur le libre-penser (free-thinking). Il profita des différences qui se trouvent entre Mill et Whitby, sur quelques passages et sur la valeur des divers textes en général, pour en conclure que le nouveau Testament dans son entier, devenait dèslors très-douteux. Cependant il fut bientôt châtié par la verge pesante de Bentley, qui, se cachant sous le nom de Phileleuter^ ( ami de la liberté) de Leipsick, démontra à fond la folie des assertions de Collins , et justifia le texte inspiré des altérations qu'on lui reprochait.
• — 565 — Et , en effet , nous pouvons bien demander quel a été le résultat de ces recherches rigoureuses et infatigables , de ces laborieuses comparaisons entre les manuscrits de tous les siècles , de ces nombreuses théories sur la classification des documents critiques, de toutes les années enfin que des hommes instruits ont consacrées à la tâche assidue de rectifier et de perfectionner le livre sacré ! En vérité , si nous exceptons les grandes et importantes conclusions dont nous nous occupons en ce moment , le résultat obtenu est si peu de chose , qu'on pourrait dire que , pour y atteindre , on a follement prodigué le temps et les talents , et cela non pas que les interprétations différentes aient manqué; au contraire , le nombre en est accablant : le premier travail de Mill en a produit trente mille , et Ton peut avancer que le nombre s'en accroît tous les jours. Mais , dans toute cette quantité , quoique chaque source où Ton puisse parvenir ait été épuisée; quoique les éclaircissements de textes donnés par les Pères de tous les siècles aient été recueillis; quoique les versions de toutes les nations, arabe, syriaque, cophte, arménienne et éthiopienne, aient été mises à contribution pour leur manière d'interpréter le sens ; quoique les manuscrits de tous les pays et de chaque siècle , depuis le seizième en remontant jusqu'au troisième , aient été mille fois compulsés par des essaims de savants , jaloux d'enlever leurs trésors ; quoique des critiques , après avoir épuisé les richesses de l'Occident, aient voyagé en naturalistes dans des contrées lointaines pour découvrir de nouveaux témoignâmes; quoiqu'ils aient visité , comme Scholz ou Sébastiani , les profondeurs du mont Athos , ou les bibliothèques encore inconnues des déserts de l'Egypte et de la Syrie ; malgré tout cela on n'a rien découvert ; non, pas même une seule version qui ait pu jeter le moindre doiite sur aucun des passages considérés auparavant comme certains et décisifs , en faveur de quelque point important de la doctrine sacrée ; car, ainsi qu'on peut le voir dans les exemples que j'ai déjà cités, tels que la première épitre à Timothée (chap. m , v. 16), le doute existait déjà, enfanté par les différences que l'on avait observées entre les anciennes versions. Ces différences de texte, presque sans une seule exception, laissent intactes les parties essentielles de chaque phrase, et n'ont rapport qu'à des points d'une importance secondaire, tels que l'insertion ou l'omission d'un article ou d'une
conjonction , l'exactitude plus ou moins grande d'une construction grammaticale ; ou la forme plutôt que la substance des mots. Par exemple , le premier verset de l'Evangile de saint Jean a été le sujet de diverses conjectures critiques , faites dans l'intention de détruire la force avec laquelle il prouve la divinité du Christ. Un autre a soutenu que le mot discuté devait être pris au génitif : ic et le Verbe était de Dieu ; » un autre , que la phrase devait être ponctuée différemment , et qu'on devait lire : « et Dieu était, laissant le Verbe »pour le joindre à la phrase suivante. Or, après avoir examiné toutes les preuves mises en œuvre avec une adresse sans égale par des hommes qui n'étaient nullement contraires à la cause que fortifiaient ces conjectures , qu'a-t-on découvert relativement à ce passage ! Plusieurs manières de lire, sans doute, comme on trouve une seule fois, dans Clément d'Alexandrie, « le Verbe était en Dieu , » au lieu de « avec Dieu ; » et de plus , dans un manuscrit et dans Grégoire de Nysse, le mot Dieu avec un article « était le Dieu. » Ce sont les seules variantes du texte que l'on ait trouvées , tandis que la grande doctrine qu'il renferme reste parfaitement intacte, et qu'il est démontré que les suppositions présomptueuses de Photin , de Creïlius et de Bardht sont frivoles et dénuées de tout fondement.
Dans le fait , si nous parcourons le nouveau texte publié par Griesbach , le premier critique qui ait hasardé d'insérer une nouvelle version dans le texte reçu , et si nous remarquons , ce qui est facile à cause de fc différence des caractères , combien sont peu nombreuses les occasions où la grande quantité de documents qu'il a consultés lui a permis de faire quelque rectification , nous ne pouvons qu'être surpris de l'exactitude de notre texte ordinaire, bien qu'il ait été formé sans choix sur les premiers manuscrits qui tombèrent sous la main , après l'invention de l'imprimerie. Pour mieux dire, nous devons éprouver une grande satisfaction en voyant le peu de différence qui existe entre les meilleurs manuscrits et ceux mêmes qui sont le moins estimés , et la manière consolante dont s'est conservée l'intégrité complète de l'histoire inspirée.
Ces résultats déjouèrent si complètement les espérances des ennemis de la religion, qu'un savant célèbre du dernier siècle nous dit que, dès lors , ils commencèrent à augurer moins favorablement
de cette sorte de critique qu'ils avaient d'abord si hautement recommandée, espérant qu'elle conduirait à des découvertes plus conformes à leurs maximes que ne Tétait l'ancien système ».
Au reste, les résultats dont il s'agit sont absolument les mêmes que ceux obtenus par l'étude critique de l'ancien Testament. 11 a été reconnu par le savant Eickhhorn que les différences dans les versions de Kennicott sont d'une très-petite importance , et offrent à peine assez d'intérêt pour dédommager du travail qu'elles lui ont coûté ». Dans ces dernières années, nous avons eu du même fait une nouvelle et frappante confirmation. Le docteur Buchanan se procura et apporta en Europe un manuscrit dont se servaient les Juifs de race noire, établis de temps immémorial dans l'Inde, où ils avaient été, depuis des siècles, séparés de toute communication avec leurs frères des autres parties du monde. C'est un fragment d'un immense rouleau , qui devait avoir, lorsqu'il était dans son entier, environ 90 pieds de long ; Tnême , tel qu'il est maintenant , il se compose de pièces écrites par différentes personnes à des époques diverses , et il contient une partie considérable du Pentateuque ; les lettres sont tracées sur des peaux teintes en rouge. M. Yeates, après avoir collationné ce manuscrit sur l'édition de Van der Hooght, considérée toujours comme l'édition-modèle pour de pareilles collations , l'a publié , et le résultat de cet intéressant travail est qu'il n'existe pas entre les deux textes plus de quarante différences, dont aucune n'a la moindre valeur ; pour la plupart , elles ne concernent que des lettres , telles gue jod ou vau, qu'on peut ajouter ou omettre très-indifféremment. Et vraiment, ce nombre est bien peu de chose en comparaison d'autres publications imprimées et très-correctes. M. Yeates fait observer avec raison que nous avons aujourd'hui des fragments tirés au moins de trois anciennes copies du Pentateuque , lesquelles s'accordent pour attester la conservation intégrale et pure du texte sacré , à la fois reconnu par les Chrétiens et par les Juifs dans cette partie du monde 3.
Mais revenons au nouveau Testament et aux études critiques
1 Michaelis, tom. II, p. 266.
2 Einleitung, a th. s. 700 ;eJ. Leips. I824.
3 Examen d'une copie indienne du Pentateuque, p. 8.
qui en ont interrogé le texte , et nous verrons que les avantages qu'elles nous ont procurés ne se bornent pointa nous assurer que dans ce texte on n'a rien pu découvrir jusqu'ici qui soit capable d'ébranler la foi due à la pureté de nos saints livres. Car cet avantage ne fut que le premier obtenu par Mill et Wetstein, dès le commencement de leur travail. Le critique dont le nom a terminé la liste s'est avancé beaucoup plus loin ; il nous a donné en outre un motif de sécurité pour l'avenir. Sa grande théorie de la classification des manuscrits lui fut toutefois suggérée , en premier lieu , par un élégant et profond érudit , Jean-Albert Bengel : ce savant est un noble modèle de la personnification des principes que j'ai tâché de vous inculquer dans le cours de nos conférences. 11 était tourmenté par le grand nombre des variantes qui se trouvaient dans le texte du nouveau Testament , et il craignait que par là toute confiance dans la correction de ce texte, ne fut détruite. H ne savait qui consulter ; il craignait de découvrir l'état de son âme. Avec une droiture et un courage qui l'honorent , il résolut d'affronter toute difficulté , de se vouer lui-même aux recherches critiques , et de trouver la solution de ses scrupules dans la science même qui les lui suggérait. Le résultat fut tel qu'on aurait pu le prévoir ; il se convainquit lui-même de la pureté du texte, et il en simplifia l'étude pour tous ceux qui pourraient se trouver dans une position semblable à celle dont il sortait. Il remarqua bientôt que c'était peine perdue de tenir compte du nombre des manuscrits sur un passage quelconque ; en effet , beaucoup de passages se présentaient toujours dans le même ordre, en sorte que, la lettre de l'un une fois connue , on pouvait considérer le manuscrit où il se trouvait comme le type dune foule d'autres , qui appartenaient , pour ainsi dire, à la même famille. Il établit donc en principe que, si Ton trouve un vieux manuscrit célèbre, qui s'accorde avec une version très-ancienne sur quelque point du texte , on peut en toute sûreté considérer leur identité comme certaine.
Ce n'était là pourtant que le germe imparfait du système découvert et produit par Griesbach. Ce dernier reconnut , au moyen d'une recherche longue et laborieuse, que tous les manuscrits qui ont vu le jour sont divisés en trois classes , auxquelles il a donné le nom de Bévisions, parce qu'il suppose qu'elles sont le produit
d'éditions corrigées sur le texte dans différents pays ; et c'est pourquoi il leur donne les titres de Révisions d'Alexandrie, de l'Occident et de Byzance. Tout manuscrit connu appartient à Tune de ces classes ; et , quoiqu'il puisse accidentellement s'écarter du type commun , il s'y rapporte quant à son ensemble. La conséquence d'un tel arrangement est facile à saisir. Nous ne parlons plus de vingt manuscrits en faveur d'un sens et de vingt en faveur d'un autre sens ; nous ne songeons plus à examiner la valeur individuelle de chacun d'eux ; nous n'avons plus à mettre dans la balance, d'un côté le nombre, de l'autre la valeur intrinsèque, et * décider entre ces deux considérations. Les manuscrits pris isolément n'ont maintenant aucune valeur ; nous ne décidons qu'entre les familles. Si deux familles s'accordent , leur version réunie est probablement correcte ; si elles sont tellement confondues ensemble, que des manuscrits de toutes les familles se trouvent mêlés à Tune et à l'autre, on ne saurait décider la question. Mais nous obtenons par là une garantie contre la découverte de tous documents à venir ; car, si l'on venait à trouver un manuscrit, quelque vénérable et précieux qu'il fût , il devrait d'abord entrer dans les rangs pour être joint à Tune des familles, dont il augmenterait la valeur, tandis qu'il perdrait toute autorité s'il subsistait séparément, et ne pourrait de la sorte troubler notre sécurité. S'il présentait des anomalies capables de le faire exclure de ces familles et d'empêcher sa classification, il devrait être considéré comme un banni, et ne serait pas plus capable de déranger le système général qu'une comète, traversant les orbites des planètes, ne pourrait en déranger Tordre en refusant d'obéir aux lois qui les
Cette grande et importante amélioration dans l'étude critique du nouveau Testament a éprouvé des modifications qui tendent toutes à simplifier davantage cette étude. Nolan, Bug, Scholz et beaucoup d'autres , ont proposé diverses classifications de manuscrits ; mais ils n'ont guère fait autre chose que varier les noms et le nombre des classes ; quant aux principes , ils les ont conservés en entier. On peut dire que Scholz a proposé le changement le plus important. Après avoir voyagé dans toute l'Europe et dans une partie de l'Orient , pour vérifier des manuscrits , il publia en 1855 le premier volume d'une nouvelle édition critique. Dans
la préface, il réduisait les familles à deux , rendant ainsi l'application du principe de Griesbach encore plus facile. J'apprends , par une lettre que j'ai reçue de lui il y a peu de lemps , que le second volume de cet ouvrage est maintenant sous presse.
Ainsi , nous pouvons dire que la science critique a non-seuîcmcnt renversé toute objection tirée des documents que nous possédions déjà , mais qu'elle a en même temps placé entre nos mains des règles simples et faciles pour décider sur les points de controverse les plus compliqués. Et ces résultats seront encore plus à notre portée , quand la nouvelle édition qui se prépare aura paru ; elle ne renfermera que la réunion complète des versions choisies, vérifiées avec grand soin et rendues avec une rigoureuse exactitude.
Outre ces avantages généraux, nous pouvons dire que plusieurs passages particuliers , sur lesquels s'étendait une ombre de doute, ont été dégagés de toute difficulté et entièrement éclaircis. Par exemple , les onze derniers versets de saint Marc , qui rapportent des faits dune grande importance et d'un haut intérêt, ont été contestés par quelques critiques ; il en a ètj de même du passage de saint Luc (xxn , 45-45) , où il est parlé de la sueur de sang de notre Sauveur dans le jardin. Eh bien ï les progrès des recherches critiques ont si complètement replacé ces deux passages au niveau des autres parties du nouveau Testament , qu'il est toutà-feit impossible qu'on puisse jamais élever à leur égard la moindre objection.
Déjà j'ai fait mention d'une anecdote qui se rattache à cette science, et sur laquelle il serait injuste de ne pas revenir avant de quitter ce sujet. La bibliothèque du Vatican possède, comme vous devez le savoir tous , le plus précieux manuscrit de la version des Septante et du nouveau Testament qui soit au monde ; il est connu sous le nom de Codex vaticanus, et il a été publié en 1587 par ordre du pape Sixte-Quint. Michaëlis et son commentateur, le docteur Marsh , nous racontent , d'après l'autorité d'Adler, que l'abbé Spaletti , ou, comme ils l'appellent, Spoletti, s'adressa en 1785 au pape Pie VI pour obtenir la permission de publier un fac-similé du manuscrit entier, sur le même plan que l'Anacréon qu'il avak fait imprimer. Le pape se montra favorable à ce projet ; mais , « suivant la routine habituelle , renvoya
l'affaire à l'inquisition, avec ordre de consulter en particulier le P. Mamachi , magister sacripalatii. » L'ignorance , et son compagnon ordinaire , l'esprit d'intolérance , portèrent le P. Mamachi à persuader au pape de défendre l'exécution de ce plan , sous prétexte que « le Codex wticanus différait de la Vulgate, et que, par conséquent , s'il était mis sous les yeux du public, il pourrait nuire aux intérêts de la religion chrétienne. » Un second mémoire fut présenté au pape , mais le pouvoir de l'inquisition prévalut contre des arguments qui n'avaient pour soutien que la saine raison. De Rossi, dans une lettre à Michaëlis, repoussa cette accusation intentée contre son protecteur, le pape ; mais le docteur Marsh répondit que « le fait au moins certain , c'est qu'aucune permission ne fut accordée à Spoletti , quoiqu'il l'eût demandée à plusieurs reprises ; et qu'il se vit forcé d'abandonner «on dessein, puisque la permission particulière du pape n'eût pas été une garantie contre la vengeance de l'inquisition ». » H est vraiment pitoyable de voir un tissu de faussetés pareilles répétées par des écrivains qui ont quelque renom ; naturellement on les copie d'après eux dans des ouvrages populaires, et elles se répandent ainsi partout. M. Horne, bien entendu , n'a pas omis le fait a. . La première fois que j'en lus l'histoire, il y a quelques années, je m'empressai de vérifier son exactitude. 11 est bien vrai que l'abbé Spaletti demanda la permission de publier un fac-similé de l'immense manuscrit en question ; et s'il n'eût demandé que cette permission , il l'aurait, sans aucun doute, obtenue; mais en outre , il demandait à faire cette publication aux frais du gouvernement , et ce fut là le seul motif du refus. Ceci me fut dit par quelqu'un qui avait connu intimement Spaletti , qui était bien instruit de toute l'affaire, et qui n'avait pas même l'idée qu'un récit différent , ou qu'aucun récit quelconque, en eût été publié 3. 11 aurait été fâcheux , ajouta-t-il , que cette permission eût été accordée à Spaletti ; car ce n'était qu'un savant superficiel , et il m
* Michaëlis, tom. II, première pa:tie, page iSi; deuxième partie, page 644.
« Tom. II, p. 125.
3 Le défunt chanoine Baldi , sous-inspecteur de la bibliothèque du Vatican.
désirait l'entreprise de cette tâche immense que comme une haxme spéculation. Quand nous considérons qu'il a fallu l'entremise du parlement, et son engagement de payer tous les frais, pour que M. Baber pût entreprendre de publier le fac-similé du manuscrit Alexandrin de l'ancien Testament $eul^ et que, même alors, à cause de Tcnormité delà dépense, on n'en a tiré que 250. exemplaires; quand nous considérons cela, dis-je, nous voyons assez pourquoi le gouvernement de Rome refusa de faire les exorbitantes avances qu'exigeait l'exécution des projets de Spaletti. Outre cette inexactitude capitale dans l'anecdote, il en est d'autres d'une moindre importance : on n'avait pu s'adresser à l'inquisition, suivant la routine ordinaire , pour me servir de l'expression du docteur Marsh ; car, quiconque connaît le cours des affaires à Rome , jugera une telle assertion aussi digne de foi que l'affirmation d'un étranger qui voudrait prétendre que la proposition faite par M. Baber de publier le manuscrit alexandrin fut renvoyée, suivant la routine ordinaire , à l'état-major, ou au bureau du contrôle de Londres; et, en effet, il n'en fut jamais parié à l'inquisition. Bien loin qu'aucun malentendu ait jamais existé entre Spaletti et les membres de cet office , Spaletti ne cessa, jusqu'à la fin de sa vie, de passer toutes les matinées du dimanche dans la société des membres de l'inquisition et dans l'enceinte même de ce tribunal redouté. Je ne peux pas davantage me taire sur la classification ùHgnorant, que le savant évéque de Pétersbourg donne à Marnachi, à cet homme placé au premier rang parmi ceux qui ont jeté des lumières sur l'antiquité ecclésiastique, et dont les ouvrages dureront au moins autant que cette injure faite à sa mémoire. D'ailleurs le docteur Marsh présente lui-même la meilleure réfutation des motifs qu'il suppose à cet ignorant ecclésiastique, lequel savait assurément que le manuscrit du Vatican avait été publié environ deux cents ans auparavant, quand lui, le docteur Marsh, écrivait que le docteur Holmes put examiner sans aucun obstacle les manuscrits du Vatican pour son édition des Septante * ; et en
1 L'examen de ce manuscrit fut interrompu par la révolution française. Les conservateurs de la bibliothèque ignorent pourquoi cet examen ne fut pas continué après la restitution du Codex à la bibliothèque. Assurément c'est une faute grave, que l'omission d'un tel manuscrit, l'un
pffèt , Spaletti fut employé, ainsi que d'autres, à cette recherche, et le même manuscrit en question fut un de ceux qu'on examina.
Quand monseigneur Mai , dernièrement bibliothécaire du Vatican , suggéra à Léon XII qu'il était opportun de publier le nouveau Testament du Codex vaticanuç , sa Sainteté répondit qu'elle désirait que le (tout , en y comprenant l'ancien , fût imprimé avec exactitude et correction. D'après cette réponse , le savant prélat entreprit cette tache et la poussa jusqu'à l'Evangile de saint Marc. Peu satisfait de l'exécution de son ouvrage, il l'a recommencé depuis sur un autre plan. Le nouveau Testament est fini et l'ancien très- avancé. Cette publication prouvera de la manière la plus convaincante combien peu Rome appréhende que l'étude critique des saintes Ecritures fasse le moindre tort à la religion chrétienne.
En résumé , nous avons vu cette science suivre précisément le même cours que tant d'autres ; présenter aux esprits forts , dans son état d'imperfection , quelques prétextes d'objections contre les bases de la révélation chrétienne ; et ensuite , poursuivant sans crainte sa direction naturelle, non-seulement renverser toutes les difficultés qu'elle avait d'abord suscitées , mais encore les remplacer par de nouvelles certitudes si bien assises , qu'il serait impossible à toute attaque ultérieure de les détruire ou même de les ébranler.
Le texte ayant été établi par l'examen critique, la tache qui nous reste est de l'interpréter ; cette tâche rentre d'abord dans le domaine de la philologie , science qui examine la signification des mots, soit isolés , soit réunis, et qui , décidant de leur valeur, arrive au sens de phrases entières et de paragraphes. Or, les différentes branches de cette étude , quelque étrange que cela puisse paraître , se sont progressivement développées , et leurs progrès ont uniformément tendu à justifier l'Ecriture et à confirmer les preuves qui l'appuient. La grammaire est nécessairement la base de toute étude qui a des mots pour objet ; aussi c'est par là que je commencerai.
Vous sere? peut-être tentés de sourire , quand je dirai de la grammaire d'une langue morte depuis deux mille ans, qu'elle est dans un état de progrès et de perfectionnement. Vous sereç
des meilleurs et des plus anciens, dans une édition critique de la version des Septante.
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sans doute aussi incrédules, quand j'assurerai que ses progrès ont même ajoute quelque chose à notre sécurité sur des points essentiels de doctrine ; et cependant ces deux assertions sont justes et bien fondées. Pour le plaisir de ceux qui peuvent prendre quelque intérêt à de semblables recherches , je vous en esquisserai l'histore, et ensuite je prouverai par des exemples les applications utileset importantes qui en peuvent être faites.
La grammaire de la langue hébraïque tire naturellement son origine des Juifs, et aucun Chrétien, dans les temps modernes, n'en a commencé l'étude avant qu'elle eût reçu des Juifs toute la perfection que leur méthode défectueuse permettait de lui donner. Malgré cela, on peut dire que cette étude a été conduite chez nous d une façon vraiment indépendante.
Elias Levita s'occupait de donner aux recherches grammaticales faites sur le Kimchis les améliorations qu'elles pouvaient recevoir des écrivains de sa nation, lorsque Conrad Peliicanus , en 1503, et Reuchlin , trois ans plus tard, publièrent les premiers éléments de la langue hébraïque, pour servir à l'éducation chrétienne. Le premier, moine de Tûbingen , s'était instruit dans cette langue à l'âge de 22 ans, sans autre secours qu'une Bible latine, et par conséquent il n'avait fait entrer dans sa grammaire que les éléments imparfaits qu'il avait pu recueillir ainsi. Reuchlin prit à Rome les leçons d'un Juif, au prix exorbitant d'une couronne d'or par heure ; c'est à lui que nous devons la plupart des termes de grammaire usités maintenant dans l'étude de la langue sacrée.
Sébastien Munster, élève d'Elias, éclipsa bientôt tous ses prédécesseurs; mais ses travaux, qui furent presque entièrement imités des rabbins , cédèrent à leur tour le pas à la méthode plus intelligible et plus lucide de Buxtorf l'alné. Comme en Allemagne, les recherches grammaticales ne manquèrent pas dans d'autres parties de l'Europe. Santés Pagnini en Italie , et Chevalier eh France , publièrent des introductions à l'étude de là langue sacrée. C'est ce qu'on peut appeler la première période de la grammaire hébraïque parmi les Chrétiens, période qui finit au milieu du dix-septième siècle». Les caractères distinctifs de cette gram-
> Gesenius, Gé&hichte der hebraïschen, etc. Lcips. IS?5, pages 101-107.
maire sont ceux de L'école juive, d'où elle sortait; on y trouve une attention minutieuse aux changements compliqués des lettres et des points-voyelles, et à la dérivation et à la formation des noms , tandis que la construction générale des phrases est , en grande partie, négligée. Cependant, outre l'exception en faveur de Buxtorf , on en doit faire une autre qui est également honorable. Salomon Glass , dont la Philologie sacrée , particulièrement l'édition corrigée de Dathe, devrait constamment se trouver sur la table de tout homme qui se livre à l'étude de la Bible ; Salomon , dis-je* amassa un trésor de remarques précieuses sur la syntaxe. Ces remarques, outre leur utilité pour apprendre la grammaire hébraïque , eurent le mérite de mettre pour la première fois la langue du nouveau Testament en rapport avec celle de l'ancien.
Tandis que l'étude de l'hébreu avançait ainsi à pas lents ; les langues sémitiques , connues alors sous le nom général de langues orientales , étaient cultivées avec un grand soin. Après Gesenius , vers l'époque que j'ai fixée comme le terme de la première école chrétienne , l'étude de ces langues commença à exercer son influence sur la grammaire hébraïque, et marqua ainsi le commencement de la seconde époque. Louis de Dieu , en 1628 , publia le premier une grammaire comparée de l'hébreu , du chaldéen et du syriaque ; il fut suivi par Hottinger (1649) et par Sennert (1653) : ce dernier ajouta l'arabe aux langues déjà comparées. Castel , dans les prolégomènes de son célèbre Dictionnaire polyglotte, y ajouta la langue éthiopienne ou abyssinienne.
C'était un nouvel et précieux instrument pour l'étude de la grammaire hébraïque ; mais la syntaxe de ces langues congénères n'était elle-même qu'imparfaitement développée ; par conséquent . l'application en était surtout dirigée vers les déclinaisons et les conjugaisons. Au commencement du dernier siècle , le savant et habile Albert Schuttens imagina une application plus étendue d'une branche au moins de cette philologie comparée. Profondément versé dans la littérature arabe , et ayant à sa disposition un trésor de manuscrits orientaux dans la bibliothèque de Leyde , il consacra une grande partie de sa vie à expliquer la philologie hébraïque d'après ces nouvelles sources. Mais quelle que fût l'étendue de son mérite, un attachement trop vif pour le système qu'il produisait le premier le conduisit nécessairement au-delà des justes
— 8M — tantes. Il sacrifia à sa prédilection pour une langue les avantages qu'il aurait pu tirer de la comparaison de cette langue avec toutes celles de la même famille ; il est allé même encore plus loin , car il néglige souvent la construction et les idiotismes particuliers à la langue hébraïque , pour y découvrir des ressemblances , si faibles qu'elles soient , avec l'arabe > .
Dans la philologie hébraïque , il fut le fondateur de ce qu'on appelle l'école hollandaise. Gomme on pouvait le supposer, plusieurs de ses élèves copièrent les fautes du maître ; néanmoins , d'autres plus judicieux eurent soin de les éviter. Tandis que, comme on les appelait , des arabismes hasardés et des étymelogies forcées défigurent les ouvrages de Venemas, de Lette et de Scheid, d'autres , tels que Schroder, ont soumis la grammaire à un jugement plus sage et plus éclairé. Les Institutions », œuvre de ce judicieux auteur, furent pendant plusieurs années l'ouvragemodèle de l'Allemagne ; elles sont , je crois, encore justement estimées et fort souvent consultées en Angleterre. La syntaxe y est exacte et étendue ; elle peut être considérée comme remplaçant le mieux les ouvrages plus volumineux de Gesenius et d'Ewald, quand on ne peut les consulter.
Tandis que l'école hollandaise se trouvait parvenue à son apogée, les Allemands posaient les fondements du système qui , bien que non perfectionné encore , était cependant le seul moyen réel et sûr de procéder. Ce plan consistait , non pas à tâcher de créer d'un seul jet un système grammatical complet et intelligible, mais à éclairer certains points particuliers, soit d'après les dialectes connus , soit en collationnant les uns sur les autres de nombreux passages de la Bible elle-même. Chrétien-Benoît Michaelis a suivi, les deux méthodes d'une façon très-louable ; Simonis, Storr et beaucoup d'autres, ont contribué par d'excellentes observations à rendre méthodiques la syntaxe hébraïque et les analogies qu'elle renferme. Au commencement de ce siècle, on possédait ainsi une collection de matériaux, qui n'attendaient qu'un investigateur instruit , judi-
1 Ibid. , p. 128.
2 La dernière édit. en Allemagne. Ulm, 179a, réimpr. à Glasgow,
deux et patient , pour les mettre en oràrç, les examine? et les compléter.
L'école moderne diffère autant de la première école que la tactique de nos jours diffère de celle des temps ancien*. De même que cellerci accoutumait la phalange ou la légion à une complication de manœuvres dont le succès dépendait principalement de la précision des mouvements et de la position des individus , ainsi l'ensemble de l'ancien système grammatical dépendait des changements minutieux qui survenaient dans chaque mot séparé , et des évolutions compliquées de chaque point, soit qu'on l'avançât, soit qu'on le reculât , soit qu'on l'ajoutât. Le grammairien moderne ne néglige pas ces objets de moindre importance , mais il donne son attention principale à la disposition des parties du discours , à la force des particules dans chaque circonstance diverse, à la valeur différente que donne la forme particulière des mots, et à la dépendance mutuelle qui unit les moindres aux principaux membres de la phrase ; en un mot, i\ s attache aux combinaisons plus étendues et aux résultats plus importants. La première école, cependant , avait recours à un auxiliaire que l'autre a négligé ou méprisé , les grammaires rabbiniques. Au commencement, tout était véritablement juif, en grammaire ou en lexigraphie, tandis que, sous l'époque suivante, les rabbins furent laissés à l'écart sous ces deux rapports. Forster (1557) publia son lexicon , « non ex ràbbinorum comment is neç nostrorum doctorum stulta imitatione ( non d'après les commentaires des rabbins , ni d'après les sottes imitations de nos docteurs ) , » et Masclef résolut de purger la grammaire hébraïque des points , « aliisque inventis Masorethicis (et des autres inventions de la Masore. ) » Je ne sais si les partisans de Masclef considèrent l'existence de la syntaxe et de la construction hébraïques comme une invention des rabbins ; mais , en général , les grammairiens qui traitent de la langue, en retranchant les points, l'affranchissent aussi des liens de la grammaire, et de la sorte représentent le langage inspiré comme un discours, où presque tous les mots sont vagues et indéterminés, et chaque phrase dépourvue de règle et sans construction précise.
Mais , quoi qu'il en soit , les modernes se piquent de ne négliger aucune source d'instruction , et une grande partie de ce qu'il y a
— 5T6 — de meilleur dans la grammaire et dans la lexigraphie de nos jours, nous le devons au soin avec lequel nous avons interrogé les sources juives. La grammaire des langues connues s'est perfectionnée en proportion. Le baron de Sacy a entièrement changé la forme de la grammaire arabe ; Hoffmann , de son côté, a laissé peu d'espoir à ceux qui exploitent le champ de la philologie syriaque x.
Ce fut à l'aide de ces éléments et de ces avantages que Gesenius entreprit de publier une grammaire hébraïque complète. Elle parut en 1817 a ; cet ouvrage et son lexicon forment une ère dans la littérature biblique. Quoique certaines critiques sévères aient d'abord été dirigées contre lui , il obtint plus tard une approbation générale et méritée. Plusieurs écrivains n'hésitent pas à considérer cet auteur comme ayant presque , de nos jours , le monopole de la science hébraïque.
Il me semble que je vous ai retenus trop longtemps sur l'histoire d'une branche scientifique aussi stérile que la grammaire hébraïque ; il convient que j'en fasse promptement l'application à l'objet de ces discours.
L'influence de la grammaire sur l'interprétation d'un passage quelconque est trop évidente pour exiger la moindre explication. Il n'est pas un commentateur moderne qui voulût entreprendre d'expliquer un texte sans trouver d'abord que la signification de chaque mot, elles rapports de cette signification avec le passage entier, garantissent le sens qu'il a choisi. Lui prouver, d'une autre part, que son opinion met le texte en contradiction avec les lois établies de la grammaire, serait lui opposer une réfutation sans réplique. Dès-lors vous devez voir combien il importe de posséder des règles certaines et satisfaisantes auxquelles chacun puisse en appeler ; et combien il serait facile de fonder une règle de grammaire générale au moyen de quelques exemples isolés , et par là de nous enlever des preuves dogmatiques importantes ou donner un sens tout-à-fait différent à des passages jusqu'alors considérés
* Cependant l'ouvrage d'Hoffmann doit être considéré plutôt comor.e une conséquence des derniers progrès faits dans les grammaires hébraïque et arabe, que comme un progrès distinct. G ranimai icœ syriaeae, libri très. Halte, 1827, p. 8.
* Ansfùhi lieues, etc. î>:p<. lSl;, iiï— 8°, p. go 8.
comme clairs. En pareil cas , notre devoir est d'examiner l'universalité de la règle; il est possible qu'il nous faille entrer dans les minuties de la discussion philologique ; car nous aspirerions vainement à être des commentateurs , si nous n'étions d'abord des grammairiens. Riais les progrès de la science peuvent nous donner les moyens d'écarter les difficultés et de regagner le terrain que des recherches empreintes de mauvaise foi semblent avoir conquis.
Et c'est ce qui est arrivé. Quand je vous apprendrai que la prophétie la plus magnifique et la plus circonstanciée de l'ancien Testament avait été niée ; que la dispute à laquelle elle donna lieu s'était principalement renfermée dans l'examen grammatical de la valeur d'un petit mot, qu'on supposait être la clé du passage entier; qu'une règle avait été posée par le savant grammairien dont je viens de faire l'éloge et qu'elle privait ce mot de la seule signification compatible avec l'interprétation prophétique , et qu'enfin les recherches des derniers grammairiens ont renversé cette règle; vous conviendrez qu'on peut obtenir, par les progrès de la science philologique, des résultats importants pour la justification des prophéties et conséquemment pour la confirmation des vérités du Christianisme. On ne pourrait guère trouver un passage de l'ancien Testament qui prouvât cette assertion d'une manière aussi satisfaisante que les chapitres lu et lui d'Isaïe : aussi ne me restet-il plus, pour compléter ma preuve, qu'à esquisser l'histoire de cette controverse en la rendant aussi intelligible que je le pourrai pour ceux qui ne connaissent pas l'hébreu.
Dans les trois derniers versets du cinquante-deuxième chapitre d'Isaïe, et dans tout le cours du chapitre suivant, se trouvent décrits le caractère et le sort du serviteur de Dieu. Peut-être n'cxiste-t-il aucune portion de la même étendue dans l'ancien Testament qui ait été l'objet, dans le nouveau , d'un aussi grand nombre de citations et d'allusions; c'est le passage dont la divine Providence voulut se servir comme d'un instrument pour convertir la reine d'Ethiopie f. Dès le temps d'Origène, les Juifs avaient pris soin d'éluder la force d'une prophétie qui représentait le serviteur de Dieu affligé, blessé et meurtri, sacrifiant sa vie pour
* Actes VIII, 3a, 33.
son peuple l et même pour le salut du genre humain. Quoique le Targom, ou paraphrase chaldéenne de Jonathan, appliquât cette prophétie au Messie, plus tard les Juifs rappliquèrent soit à quelque prophète célèbre , soit à quelque corps collectif. Les adversaires modernes de la prophétie ont généralement adopté la dernière interprétation , quoique avec une grande diversité d'opinions quant à l'application particulière qu'ils en ont faite. La théorie favorite parait être que la prophétie représente, sous la figure du serviteur de Dieu, tout le peuple juif , fréquemment désigné sous ce titre dans l'Ecriture, et qu'elle décrit les souffrances, la captivité et le rétablissement de la race entière a. D'autres, cependant , prêtèrent un sens plus restreint et appliquent le passage entier au corps des prophètes. Cette explication a rencontré dans Gesenius un champion aussi savant qu'habile 3.
Il est bien vrai que ce serviteur de Dieu est représenté comme un seul individu ; mais les défenseurs de l'application collective invoquent un texte qui, selon eux, contient un argument décisif en leur faveur; c'est le huitième verset du cinquante-troisième chapitre: « Pour le péché de mon peuple, un châtiment lui fut infligé. « Le pronom employé dans ce verset se rencontre rarement j il est usité principalement dans les poètes ( lama. ) On a prétendu que ce pronom ne pouvait s'employer qu'au pluriel, et que, par conséquent , le texte devrait être rendu ainsi : « Un châtiment leur est infligé. » Or, ce sens serait absolument incompatible avec une prophétie qui ne ferait allusion qu'à un seul individu : on présente donc ce sens comme donnant la clé du passage entier, et prouvant qu'un corps collectif peut seul être désigné sous la figure du serviteur de Dieu. La prophétie serait alors entièrement détruite ; au lieu de la prédiction formelle de la mission et de la rédemption du Messie, Une nous resterait qu'une élégie pathétique sur les souffrances des prophètes ou du peuple. Pour terminer la dispute d'une manière décisive, Rosenmûller en appelle à ce
» Chap. 53, 12. Matth. XXVI, a8. Rom. V, 19. Is. LII, il Voyez Jabn, Appendix hernieneuticae, II. Vienne i8i5, p. 5.
2 Eckermann, Theologische Beytrage, Erst. S., p. 191. Roaenmùller, Jesajae vatic. Lips. 1820, v. 3, p. 326.
3 Pbilologisch-krilischer, Zweiter, Th. Lips. 1821, p* 168.
mot dans le prolégomène qu'il a écrit sur le chapitre en question, et il suppose que le prophète a fait usage du même pronom dans le dessein exprès d'écarter toute incertitud^sur ce qu'il veut dire ». Gesenius le cite aussi dans le même but que Rosenmûller », pt il considère comme l'effet d'une prévention la traduction de ce passage par le singulier, telle qu'elle existe dans la version syriaque et dans saint Jérôme 3. Mais Gesenius , comme je l'ai déjà fait entendre , avait préparé la voie pour son propre commentaire, et cherché à rendre inutile toute discussion à cet égard, en posant dans sa grammaire une règle évidemment faite à l'intention de ce passage.
Il a voulu établir que le pronom poétique lamo s'emploie seulement au pluriel , et que, bien qu'il se rapporte quelquefois à des noms singuliers, cela n'arrive que lorsque ces noms sont collectifs, Après avoir cité un grand nombre d'exemples, il reproduit le texte en question. « Dans ce passage , remarque-t-il , la discussion grammaticale présente un intérêt de dogme; le sujet de ce chapitre est toujours désigné au singulier, excepté dans cet endroit du texte; mais on comprend facilement comment, dans le chapitre V , v. 8, il peut prendre le signe du pluriel, puisque, comme cela me paraît certain, ce serviteur de Dieu représente le corps des prophètes 4. » Vous voyez combien une discussion , de peu de valeur en elle-même , peut devenir importante, et com-
1 « Ce qui nous empêche entièrement de croire que le prophète parle d'une seule personne , c'est ce que disent d'elle , à la fin du verset 8 , ceux que lui-même fait parler. Car nous voyons dans ce passage lamo , pris collectivement pour laem , et en se servant de celte expressiou, que le prophète a voulu faire entendre que ce ministre divin dont il parle est une réunion de plusieurs hommes exerçant le même ministère, représentée sous l'image d'une seule personne. Ainsi , toute interprétation ayant pour but d'appliquer ce passage à une seule personne doit être écartée. » Ubi sup. , 33o, cf. p. 35g.
a Ubi sup., p. i63, i83.
3 Erst. Th., erste Abth., p. 86-88. Le Targum, Symtoachus et Theodotion , qui ne sont point des interprètes chrétiens , rendent le mot de la même manière,
4 Lehegebaûde, p. aai.
ment une discussion qui s'est élevée pour savoir si un pronom insignifiant ne s'emploie qu'au pluriel , ou peut s'employer au singulier, est devenue le pivot sur lequel a tourné une question d'un intérêt réel pour l'évidence du Christianisme '.
Mais les travaux de Gesenius sur la grammaire n'étaient pas assez parfaits pour empêcher d'autres savants de suivre la même route. En 1827, une grammaire très-complète fut publiée par Ewald, qui nécessairetnent discute la règle grammaticale établie par Gesenius à l'égard du pronom dont il s'agit : il a réuni de nouveaux exemples, et9 par l'examen des rapports et des ressemblances qu'ils ont entre eux, il détermine d'une manière concluante que cette forme inusitée peut bien être employée pour le singulier a.
1 Ou doit se rappeler que la discussion élevée sur cette prophétie particulière est étroitement liée avec le principe qui met en question s'il existe aucune prophétie dans l'ancien Testament. C'est par des explications partielles de ce genre que les rationalistes se débarrassent de l'ensemble des prophéties qui cou Gr ment si puissamment la vérité du Christianisme. Ce passage est, en outre, d'une importance particulière, en ce qu'il prouve la mission du Christ et son identité avec le roi promis des Juifs. Je dois aussi faire observer qu'il existe , outre les solutions données par le texte , d'autres solutions qui confirment la prophétie, et qui cependant laissent le pronom au pluriel. L'une est de Jean , ubi sup., p. a 4 ; une autre, que je crois plus conforme aux usages de la langue hébraïque , est dans Hengstenberg , Christologie des alten Testam. Berlin x3ag;'Erat. th. zweit. Abth., p. 33o.
* Kritische Grammatik. etc. D. Georg. H. A. Ewald. Leips. 1837, p. 365. Il serait déplacé, dans un discours public, d'entrer dans le détail minutieux des exemples qui confirment une règle grammaticale; c'est pourquoi je ferai observer dans cette note qu'il existe, outre les preuves puisées par Ewald, dans Job xxvn, a3, et particulièrement dans Isaïe xliv , 1 5, 1 7 , preuve tout-à-fait satisfaisante , d'autres considérations qui confirment l'emploi de lamo au singulier. 1° Le suffi* mo qu'on joint au nom est certainement pris au singulier, dans le ps. xi, 7, où il est dit de Dieu son visage ; un suffix pluriel ne peut jamais se rapporter au nom sacré Jéhovah , de même qu'on ne peut adjoindre un pluriel au mot majesté {plurale majesiaiis ), «Ewald , ib. Delà, Gesenius suppose que l'emploi de ce suffix est une méprise de l'auteur ( ubi sup,,
Ainsi les difficultés élevées contre l'interprétation favorable au sens prophétique se trouvent levées par un des grammairiens les plus modernes, et tous les arguments q\\e cette interprétation présente en faveur de ce sens sont rétablis dans leur force primitive, grâce à la persévérance avec laquelle on a approfondi cette même science dont on s'était d'abord armé pour les combattre. ' Vherméneutique , ou principes d'interprétation biblique, ne paraîtront guère une science plus capable de perfectionnement que la grammaire hébraïque. Les premiers écrivains de l'Eglise ne comprirent-ils pas le livre sacré, et par conséquent ne durent-ils pas être guidés dans son interprétation par des règles fixes et certaines? Je sens toute la force de cette question , mais elle recevra, je l'espère , une réponse satisfaisante dans ce que je vais dire. Au reste, quand je parle de Vherméneutique comme d'une science, j'entends cet assemblage régulier de principes et de règles qui servent de préparation à l'étude de la sainte parole de Dieu, et qui la rendent comparativement plus facile. De même que nous avons de meilleures grammaires des langues grecque et latine que n'en possédaient ceux qui parlaient ces langues , et cela sans prétendre toutefois les connaître ou les parler mieux qu'eux ; de même les savants modernes ont recueilli et classé avec soin les principes d'interprétation sacrée fondés sur la logique et sur la raison, que Ton trouve éparsdans les écrits des anciens, et dont ils faisaient usage dans les interprétations littérales, sans y renvoyer comme à des règles fixes.
On ne contestera pas l'exactitude de cette dernière assertion. Il est vrai que les Pères s'étendent souvent sur des allégories et des mystères que le goût du temps exigeait, et qui servaient à l'instruction morale de leurs lecteurs ou de leurs auditeurs. 11 est vrai aussi que, lorsqu'ils commentent, même littéralement , ils ne suivent pas toujours les théories qu'ils ont eux-mêmes clairement posées; sans doute ils préfèrent des discussions théologiques, appropriées à leur sujet , au rôle moins agréable de commentateur.
p. 216). a° Dans la langue éthiopienne, le suîùx omo s'emploie* certainement au singulier. Lud. De Deu. Crit. sacra , p. aa6. Ce pronom semble être commun non-seulement aux deux nombres, mais aussi aux deux genres , puisqu'il parait être pris au féminin 9 dans Job xxtx, 7»
Toutefois, je n'hésite pas à affirmer que c'est dans leurs traités qu'on doit trouver les meilleurs principes d'interprétation biblique , et que c'est dans leurs commentaires que se rencontre l'application la plus judicieuse et la plus précise de ces interprétations.
Les Pères connaissaient bien la différence qui existe entre l'interprétation littérale et l'interprétation allégorique. Saint Ephrem, par exemple , a soin d'avertir ses lecteurs quand il néglige le sens littéral pour le sens mystique l . Junilius nous a assuré que , dans l'école syriaque de Nisibis, où vivait saint Ephrem, on faisait un cours qui servait d'introduction à l'étude de l'Ecriture ; il a donné un extrait des principes qu'on y enseignait, et qu'il avait recueillis de la bouche d'un savant persan : ces principes résument certainement en peu de mots les règles les plus importantes des herméneutiques modernes *. Le mérite de saint Chrysostôme, comme commentateur littéral qui sait le cas qu'il doit faire des prétendues améliorations des biblistes de son temps , est reconnu par Winer 3, critique qui appartient à l'école la phis sévère ; il ne refuse pas non plus une louange non équivoque à Théodoret , disciple de saint Chrysostôme. Mais, puisque je suis sur ce sujet, j'espère que vous voudrez bien m'accorder quelques instants
1 Voyez Hors Syriacœ, p. 54 , et l'Essai de Gaab, sur la manière de commenter suivie par saint Ephrem, dans le Memorahilien dePaulus, n° i, p. 65 et suiv*
* De Partibus divinœ legis. Bibtioth. magna Pat. col. , tome VI, page a.
3 Car, dans les homélies qu'il a faites sur chacun des livres saints , la méthode qu'il regarde comme la meilleure, c'est de île traduire chaque mot, chaque période, qu'en se réglant sur les locutions usitées, sur l'histoire , et enfin sur les conseils des écrivains sacrés ; et en ce genre d'écrits il a fait preuve lui-même d'une habileté ferme et sûre; en sorte que si l'on trouve en lui peu d'interprétations qui ne soient pas justes on n'en «trouve jamais une seule hasardée. Epitre de saint Paul aux Galates, annotée et expliquée* par le doct. G: Ben Winer, d'après le texte grec. Leips. i8a8, p. i5. Nous demanderons de quel commentateur mo* derne on pourrait parler ainsi.
pdttr que je VOU9 trace l'histoire d'une révolution importante dans les opinions des modernes, et pour que je vous montre comment l'attention croissante donnée à cette branche de la théologie a servi à justifier les premiers écrivains du Christianisme. C'était une mode , il y a quelques années , de considérer les Pères de l'Eglise comme déhués de principes d'interprétation solides ou arrêtés; on ne voulait voir dans leurs commentaires qu'un tissu d'erreurs ou de méprises. Les progrès faits dans la science des interprétations ont eu pour résultat entre autres de détruire ce préjugé; et des hommes pieux et savants ont ainsi recouvré , dans les ouvrages modernes, le respect et la déférence qu'on leur avait si légèrement refusés. Deux exemples de ce retour d'opinion justifieront pleinement ce que je viens de dire.
L'impartial Ernesti a écrit de saint Augustin que, r s'il eut su l'hébreu et le grec, la grandeur et la pénétration de son génie lui eussent donné la prééminence sur tous les commentateurs anciens ». Quelque restreinte que soit cette louange, c'est encore le style du panégyrique, si on la compare avec la censure outrée et les paroles injurieuses de l'ainé des Rosenmûller. Dans son Histoire de VinterprètatUm des livres saints dans V Eglise chrétienne 2, histoire qui , pendant quelques années, a fait autorité en Allemagne , il se livre à une discussion relative au caractère et aux talents de ce saint évéque. 11 raconte en détail les erreurs de sa jeunesse, afin d'en conclure « qu'il obscurcit plutôt qu'il n'expliqua les écrits sacrés, » et que, comme « il préférait l'autorité de son maître , saint Àmbroise , à tous les principes de la saine raison, il n'est pas surprenant que le disciple n'ait pas été plus judicieux que le maître 3. Rosenmûller n'est pas assez hardi pour nier que saint Augustin ait connu les principes de l'interprétation, mais il conclut que « Augustum nomine interpretis vix esse dignum ( saint Augustin n'est guère digne du titre d'interprète ) , » et il ne lui accorde même pas cette pénétration et ce talent qu'Er-
* Inst. interp. N. T. Lips. 1809 , p. 34a.
* D. Jo. Georg. Rosenmûller, Histuria iûterpr. , cinquième partie. Hildburg et Leips. 1798-1814.
3 Pars. III. Leips. 1807, p. 404-406.
nesti loi reconnaît si complètement ». Au reste , une pareille opinion sur le savant et pieux évéque cTHippone est digne d'avoir place dans une histoire où Ton donne le premier rang , parmi les commentateurs chrétiens , aux hérétiques Pelage et Julien a. Mais saint Augustin n'a pas manqué de défenseurs, et, dans ces dernières années, les mérites de ce Père célèbre ont été appréciés avec soin et invinciblement prouvés par le docteur Henry Clausen. Dans son intéressant petit volume, publié à Copenhague, il a placé le talent de saint Augustin, comme bibliste, sous un jour honorable et nouveau tout ensemble 3 ; il prouve que saint Augustin connaissait assez le grec pour en faire une application utile dans ses commentaires 4 ; qu'il a clairement posé tous les principes dont se composent l'esprit et les premiers éléments d'une critique saine et pure 5; qu'il adonné avec étendue et réuni avec discernement les meilleures maximes relatives à la science de l'interprétation 6; que, par le bon usage qu'il en a fait et sa pénétration naturelle , il a souvent été assez heureux pour éclaircir des passages obscurs de l'Ecriture 7, et pour réfuter par d'exactes recherches les interprétations erronées dont certains autres passages
* Augustin n'est pas digne du nom d'interprète, pages 5oo et suiv.
* Pages 5o5-537.
3 Aurelius Augustinus Hipponensis Sacre Scrip, Haunœi i8a; , in- 8°, p. a 71. L'auteur est protestant.
4 Pages 33-39. KosenmûUer, 1. G, p. 404*
5 Page i35.
6 Pages 137 et suiv. — Selon saint Augustin, tout homme qui veut expliquer l'Ecriture doit posséder les trois qualités suivantes : i° I<a coanaissance de l'hébreu et du grec ( scienlia linguarutn ) ou , ainsi qu'il s'exprime ailleurs ( Unguœ hebreœ et grœcœ cognitio ) ; la connaissance de l'archéologie biblique ( cognilione rcrum quarundam necessariaram), définie ailleurs comme la connaissance de la philosophie, de l'histoire, de la philosophie naturelle et de la littérature de la Bible; 3° la connaissance des règles critiques , pour discuter le sens propre du texte ( adjuvante codicum veritaie quant solers emendationis dtiigentia procuravit ). De Doct. Christ. Clausen , p. 140.
7 Pages 181 et suiv.
avaient été l'objet * ; qu'il a souvent levé des difficultés en pénétrant habilement dans la pensée des écrivains sacrés , et en y ajoutant pour les fortifier des textes semblables.
Saint Jérôme , le contemporain illustre et l'ami de saint Augustin, a été l'objet d'une accusation encore plus mensongère, exprimée dans des termes encore plus blâmables. Luther a dit de lui qu'au lieu de le compter parmi les docteurs de l'Eglise, il le considérait comme un hérétique , tout en croyant qu'il a été sauvé par sa foi dans le Christ. Luther ajoute : « 11 n'est pas un seul docteur dont je sois plus l'ennemi que de Jérôme , parce qu'il ne parle que de jeûnes', de viandes et de virginité ». » Rosenmûller l'atné attaque dans saint Jérôme l'interprète biblique d'une manière plus formelle encore et plus violente; il lui reconnaît à peine une seule bonne qualité à cet égard. Selon lui, sa connaissance des langues de la Palestine est amplement contrebalancée par le peu de fondement de ses étymologies, par ses subtilités rabbiniques et par son entière inaptitude à saisir les idées d'un auteur 3 : ce sont même là ses plus légers défauts ; l'érudition qu'il possédait , il ne l'a employée qu'à pervertir les doctrines du Christianisme, et l'on ne peut dire qu'il ait droit de prétendre à la moindre connaissance en théologie *.
* Pages 107 et suiv.
* Lutber's sammlichte Schriften, th. XXII, page 3070, édition Walcb.
3 Rosenmûller, ubisup.,p» 346.
4 Je pense que tous ceux qui apprécient les saints Pères qui ont fait la gloire des premiers temps du Christianisme liront avec une juste indignation les passages suivants : « Il est surtout déplorable de voir qu'un homme si remarquable ait abusé aussi honteusement de son érudition' pour pervertir la doctrine chrétienne qui se trouve déposée dans les saints livres, et pour défendre et propager des superstitions de tout genre. » Le même auteur lui attribue ensuite un empressement immodéré pour défendre ses absurdes opinions ; une superstition et une faiblesse d'esprit incroyables, la fureur qui le guide, etc. P. 369. « Il me semble assez constant , d'après ce que nous avons dit jusqu'ici , que Jtrôme ( saint s'il plaît aux dieux ) , avec toute son érudition hébraïque , grecque, latine, géographique, etc., a été le plus superstitieux des
Mais nous n'avons pas besoin d'aller chercher ailleurs que dans la famille même de l'accusateur une opinion bien différente sur le mérite de saint Jérôme. Rosenmûller fils , par les éloges qu'il lui a prodigués et par la plus positive approbation , compense les censures injurieuses et mal fondées de son père ; il déclare qu'on doit faire le plus grand cas des commentaires de ce savant docteur, à cause du savoir dont il appuie toujours l'interprétation qu'il adopte *, et il ne se contente pas d'une louange écrite , l'usage constant qu'il fait dans ses commentaires des travaux exégétiques de saint Jérôme prouve amplement la haute et sincère estime qu'il leur accorde. Dans tout le cours de son commentaire sur les prophètes du second ordre, il a rarement occasion de se départir des opinions de son illustre guide.
Je vous ai retenus longtemps sur une des premières époques de la littérature biblique , parce qu'elle prouve que Yhistoire même de la science herméneutique est une science progressive , et que son avancement a servi à détruire des préventions contre les premiers écrivains du Christianisme , comme à venger leur réputation des attaques téméraires et injustes de l'école qui prend le titre de libérale.
Après avoir prouvé que toutes modernes que puissent être les règles de cette science, les principes en sont aussi anciens que le Christianisme; il nous faut franchir mille ans de son histoire et nous rapprocher de notre époque. A la renaissance des lettres, de nombreux commentateurs s'élevèrent parmi les théologiens, et leurs travaux furent également en butte aux accusations lancées contre les commentateurs du cinquième siècle. On a regardé comme un devoir de décrier les volumineuses productions de ces interprètes laborieux et souvent pleins de sagacité , comme si ce n'eût été qu'un amas de décombres littéraires , propres peut-être à remplir
moines, et a fait preuve d'une ignorance totale dans la vraie science thcologique. En un mot, il a plus nui à la religion qu'il ne lui a été utile.» P. 393.
1 Ezechielis Vaticinia. Leips. 1826, tom. I, p. 26. Nous pouvons pardonner à Paffection filiale, s'il nous renvoie à l'ouvrage de son père, pour le caractère de saint Jérôme , que lui-même il nous a dépeint d'une manière ai différente. P. 25,
les vides d'une bibliothèque , mais non pas à couvrir la table d'un véritable savant.
Eh bien ! quoique souvent ces commentateurs soient trop prolixes et qu'ils aient un certain penchant à l'interprétation allégorique, on est forcé de reconnaître qu'en réunissant avec soin et en discutant les opinions des autres , en interrogeant scrupuleusement les divers sens et le texte d'un passage , enfin en écartant les difficultés sérieuses , ils ont préparé la voie à leurs successeurs , et fait beaucoup plus que ces derniers ne consentent à l'avouer. Ainsi , le commentaire de Pradus et de Villalpandus sur Ezéchiel , publié à Rome de 1596 à 1604 , est encore le grand répertoire où vont puiser tous les scoïiastes modernes pour expliquer les difficultés de cette prophétie : ce répertoire est regardé par les plus savants d'entre eux comme un « ouvrage rempli d'une érudition variée et très-utile à Vétude de V antiquité « . Le même écrivain reconnaît après Ernesti que les annotations d'Agelli sur les psaumes, publiées à Rome en 1606, sont l'ouvrage d'un auteur des plus instruits et des plus habiles, lequel réussit particulièrement à expliquer les rapports existant entre la version de la Vulgate et celle d'Alexandrie a. De plus grands éloges sont même prodigués par le profond et judicieux Schuttens au jésuite espagnol Pineda, dont les notes sur Job (Madrid 1597) « l'ont, dit-il, aidé dans une grande partie de ses travaux. » H appelle l'auteur de ces notes « theologus et litterator eocimius , magnus apud suos , apud nos quoque ( un littérateur et un théologien remarquable, célèbre parmi les anciens et aussi parmi nous 3. ) » Maldonafus, dans son travail sur les Evangiles, a été loué et recommandé par Ernesti , bien que cette recommandation soit rappelée en termes défavorables par son annotateur Ammon , ainsi qu'on pouvait s'y attendre 4. Lorsqu'on proposa en Allemagne, il y a quelques années, de réimprimer les commentaires de Calmet, la seule annonce d'un tel projet excita les railleries de l'école dite
1 Roseumûller, Ezechielis Vaiicinia, tom. I, Leips. 1826, p. 3a.
2 Psalmi , tom. I. Leips. i82i, praef. , p. 5.)
3 Liber Jobi cum nova versione et commenlario perpetuo. Lug. Bat. 1737, t. I, préf., p. 11.
4 Inst, Just. , p. 353.
— 58» — libérale I , et cependant un savant très-recommandable m'a assuré qu'il avait comparé les notes de Calmet sur Jsaïe avec celles de Lowth, et qu'il avait généralement reconnu que l'évéque anglais se trouvait devancé dans les plus belles explications par le savant bénédictin. Une autre personne pleine d'instruction m'a désigné des passages très-longs copiés sur Calmet par des annotateurs modernes, et dont ceux-ci n'avaient pas fait le moindre aveu '. Mais personne n'a mis sous un plus grand jour la vérité de ces observations que feu mon estimable et excellent ami, le professeur Ackermann, dans son commentaire sur les prophètes du second ordre 3. Durant tout le cours de cet ouvrage, il a recueilli et cité avec honneur les opinions des anciens théologiens catholiques. Il est satisfaisant de voir ces écrivains, dont il était devenu hors de mode de citer les noms, traités avec respect, et il y a quelque chose de presque amusant dans l'espèce de juxtà-position où se trouvent par rapport à eux Rosenmûller et Cornelius-à-Lapide, Oedmann et Figueiro, Horst et de Castro.
Si je me suis égaré dans des disgressions aussi longues sur les anciens commentateurs , c'est , vous l'avouerez , que les résultats obtenus ont une relation directe avec mon sujet, et qu'ils concourent, parleurs conclusions, au but général de ces discours: car il vous parait démontré, je l'espère, que, dans l'église, on s'est toujours livré à l'étude et à l'application des herméneutiques, bien qu'elles ne formassent pas alors l'ensemble régulier d'un système ; vous aurez vu aussi que les progrès de cette science ont détruit d'anciennes préventions et vengé la mémoire d'hommes qui avaient droit au respect et à la reconnaissance de tous les Chrétiens.
Je dois maintenant vous entretenir d'une classe d'interprètes tout-à-fait différents. Passé le milieu du dernier siècle, Semler donna la première impulsion à ce qu'il nommait l'interprétation
1 Si ma iisémoire est exacte , il y a un écrit sur ce sujet , je ne sais à quelle place , dans Eichhorn's Allgemeine bibliothek.
3 Par exemple, dans Rosenmûller, Prophets minores, tom. II, Leips. i8i3, pagrs 337 et suivantes. Ce passage est tiré presque mot à mot de la préface de Calmet sur Jonas, Commentaire littéral , tom. YI, p. 8g3 et suiv. Paris 1726.
3 Prophétie minores, etc. , p. F. Ackermann. Vienne t83o.
libérale des Ecritures. L'inspiration divine repoussée, tout miracle présenté comme une allégorie , une vision , une allusion ou un événement naturel revêtu de l'exagération orientale , enfin toute prophétie niée , tels sont les traits caractéristiques qui appartiennent à cette école. Se fondant sur les principes reconnus par toutes les églises réformées , Semler conclut qu'on ne peut exiger d'aucun théologien protestant qu'il ait foi dans l'inspiration divine1. Ammon a établi des règles positives pour celte manière impie d'expliquer les miracles * ; les applications pratiques de ces règles abondent dans les ouvrages d'Eichhorn, dePaulus, de Gabier, de Schuster, de Restig et de beaucoup d'autres. Mais c'est principalement sur les progrès de la science herméneutique, dans l'interprétation des prophéties, que je désire vous arrêter quelques instants; car ce sont surtout les prophéties qui rattachent l'ancien Testament aux preuves du Christianisme.
Quiconque est accoutumé , ainsi que vous l'avez été, à entendre parler des prophéties de l'ancien Testament, non-seulement avec respect, mais avec vénération, doit être scandalisé de voir avec quelle audacieuse liberté ces prophéties sont traitées par les écrivains de l'école dont il s'agit. Dewetlc, par exemple, dans son Manuel préliminaire , ne pense pas un instant à faire la plus légère allusion à la croyance qu'uue véritable prédiction existe dans les écrits d'Isaïc , ou dans ceux des autres prophètes. La seule différence qu'il trouve entre les prophètes et les voyants des nations païennes , c'est que « ceux-ci manquaient de l'esprit d'amorale et de vérité qui caractérisent le monothéisme , esprit qui purifiait et sanctionnait la prophétie hébraïque 3. » Je ne vous scandaliserai pas davantage en poursuivant l'histoire de cette école déplorable dont les impiétés ont malheureusement prévalu sur le continent à tel point qu'elles étaient ouvertement enseignées par des professeurs occupant des chaires de théologie dans les universités protestantes, et qu'on les a vues publiées par des hommes
1 Dans la préface du Comnendium de Schullcns- sur les Proverbes, par Vogel. Halle, 1769, p. 5.
* De iuterprelalione uarraticv'iuai mirabilium. N. T. en tète de son Ernest i. Il semble cependant reconnaître quelques miracles. P. 14.
3 £\vcyte verbesscle auflage. Berlin 18 2 2 , p. 279.
qui prenaient le titre de pasteurs de congrégations protestantes. Il nous suffira de remarquer que le défunt professeur Eiehhorn a réduit en système la théorie rationelle de la prophétie, et qu'il a prétendu établir un parallèle complet entre les messagers du vrai Dieu et les devins du paganisme ' .
Avec de tels principes, nous devons nous attendre à trouver l'interprétation des prophéties étraugement pervertie. Aussi, dans plusieurs commentaires modernes, les prédictions relatives au Messie sont ou entièrement omises , ou attaquées d'une façon systématique. Jahn, écrivain téméraire et d'un jugement qui n'est pas toujours sûr, a néanmoins travaillé à en justifier ou à en expliquer plusieurs 2 ; et les prophéties des psaumes ont rencontre dans Michaëlis un savant défenseur 3. Rosenmùller est très-inégal; dans quelques occasions, il prend le parti de nos adversaires, comme au sujet du cinquante- troisième chapitre d'Isaie, et comme lorsqu'il attaque la vérité de la dernière partie de ce livre. En d'autres occasions , il se montre un savant et habile défenseur du sens prophétique ; et je n'ai besoin de citer pour preuve de ceci que ses annotations sur le psaume xlx, et sa dissertation sur la célèbre prédiction d'Isaie vu «.
L'état de dépérissement dans lequel était tombée la science herméneutique ne pouvait manquer de produire une réaction qui ramenât à de meilleurs principes. C'est ce qui est déjà arrivé. Quelques ouvrages ont paru , qui , après s'être enrichis de la grande érudition mise en jeu par les adversaires delà religion, ont tiré quelque bien de la masse d'erreurs funestes accumulées par cette étude. Car ils ont amplement démontré que le savoir et l'habileté déployés pour attaquer les divines prophéties pouvaient aisément servir à une meilleure cause, et ne rien perdre de leur éclat, tout en dépouillant ce que leur puissance avait de dangereux. Je citerai seulement l'ouvrage d'Hengstenberg sur les prophéties relatives au Christ; dans cet ouvrage, l'auteur analyse avec une. grande pé-
1 Einleitung in das alte Testament, quatrième édit. Gœlting 1824, tom. IV, p. 45.
* Appendix hermeneut. Vienne 181 3.
3 Critisches collegium , etc. Francfort et Gœtt. 1759.
4 Jesajœ Vaticin. , t. I,p. 292.
nelration et un véritable savoir l'ensemble des prophéties , et U en démontre l'accomplissement. 11 fait très-bien voir que les doctrines sur les souffrances d'un Messie et sur la divinité du Christ ont été prédites dans l'ancien Testament. Il a réuni avec clarté et avec bonheur tout ce que pouvaient lui fournir sur ce sujet les rabbins et les Pères , les écrivains classiques et les orientaux. Il détruit ou écarte habilement les objections adverses, et il développe avec beaucoup de succès et de tact le sens de quelques phrases obscures ' . Nous pouvons dire avec vérité , qu'entre ses mains , la même science qui autrefois avait paru devoir ruiner la cause de la révélation , devient un des plus efficaces instruments de son triomphe.
Permettez-moi maintenant de vous donner ce que je considère comme un exemple d'application d'un ordre plus élevé, et pardonnez-moi si, pour quelques instants, je m'écarte de la forme simple et commune que j'ai tâché de conserver dans ces discours; le sujet dont il s'agit peut paraître mériter et exige certainement des recherches plus savantes. Parmi quelques arguments employés par Michaëlis pour rejeter les deux premiers chapitres de l'Evangile de saint Matthieu , il en est un fondé sur la circonstance suivante. Ces chapitres contiennent plusieurs citations de l'ancien Testament précédées de ces formules : « Tout cela fut fait pour accomplir ce que le Seigneur avait dit par les prophètes a. » « Car il a été écrit par le prophète 3. » « Afin que cette parole que le Seigneur avait dite par le prophète fut accomplie 4. » « Et ainsi s'accomplit ce qui avait été dit 5. Selon Michaëlis, les textes cités ainsi ne paraissent pas correspondre littéralement à chaque événement auquel ils sont appliqués ; et il refuse de les considérer comme de simples citations ou comme des applications attendu la manière solennelle dont ils sont présentés. Il n'est pas
1 Christologie des alten Test., etc. Berlin 1829, t. I , p. i-t. D'autres parties ont été publiées depuis.
a Matth. I, 22.
3 Matth. II , 5.
4 Matth. II, 15.
5 Introduction au nouveau Testament, par Michaëlis, tom. I, p, 206-214, traduction de Marsh.
d'exemple, remarque- t-il, d'une phrase aussi formelle que celles citées plus haut , employée pour servir de simple arrangement à un texte. En conséquence , il pense que l'écrivain veut dire que les faits qu'il décrit formèrent véritablement l'accomplissement de ces anciennes prophéties. Or, procédant d'après le principe de l'interprétation arbitraire , il pense que les faits dont il s'agit ne peuvent s'entendre de la sorte , et comme un écrivain inspiré n'aurait pu commettre d'erreur, il préfère attribuer ces chapitres à quelque autre , c'est-à-dire à un auteur non inspiré , et cela plu* tôt que de voir seulement dans les phrases en question une adaptation des textes de l'Ecriture aux paroles de l'Evangile K.
Voilà l'objection que je désire combattre. Je ne vais point examiner tes textes séparément , ni prouver qu'on peut bien les considérer comme applicables aux divers événements de la vie de notre Sauveur ; je désire aborder la grande question , et prouver comment les progrès des études orientales viennent arrêter brusquement les rationalistes dans leur course, et comment elles renversent l'argument principal sur lequel ils s'appuyaient pour rejeter les deux importants chapitres de saint Matthieu.
La plupart des commentateurs, catholiques et protestants , s'accordent à penser que certains textes , même présentés comme le dit Michaëlis , peuvent être de simples allégations et n'avoir pas été destinés à établir l'accomplissement littéral et immédiat du fait raconté. Plusieurs écrivains ont pris de grandes peines pour démontrer que même les formes d'expression que j'ai citées ne sont pas incompatibles avec cette idée ; et, dans ce dessein, ils se sont principalement servis des écrits des rabbins et des auteurs classiques. Ainsi Surenhusius a fait un gros volume sur les formes de citation employées par les rabbins , mais il n'a pas produit un seul passage où se trouve le mot accompli a. Le docteur Sykes assure qu'on trouve de semblables expressions à chaque page des livres juifs , mais il ne cite pas un seul exemple 3. Rnapp répète la même assertion , disant : « Que le verbe hébreu et chaldéen mla, et les mots chaldéens et rabbiniques tkn aslim et gmr, signifient con-
1 Introduction, ct<\ , 17.
» B. Amslerd. 1713.
3 Vérité de la religion chrétienne. Lond. 17*5, p. 206 2ij6,
sommer ou confirmer une chose '. » 11 donne ensuite un exemple du premier mot, tiré des Rois (1, 14), où ce mot signifie seulement : « je compléterai vos paroles. » Le professeur Tholuck a rapporté plusieurs exemples tires des rabbins, pour établir ce dernier sens. Les deux principaux sont ceux-ci : « Celui qui mange et boit, et qui prie ensuite, il est écrit de lui : Tu m'as rejeté derrière ton dos. » Depuis que le shamir (animal fabuleux) a détruit le temple , la source de la grâce divine et des hommes pieux est tarie , selon qu'il est écrit. » (Ps. xu , 2.) A ces deux exemples , il ajoute un passage tiré de la chronique de Barhe*brœus, écrivain syriaque d'une époque beaucoup plus rapprochée. Ce passage dit simplement: « Ils ont vu la colère dont le prophète dit : Je supporterai la colère du Seigneur, parce que j'ai péché ». » Mots dont toute la force se réduit à cette phrase : « Ils ont vu la colère du Seigneur. » M. Sharpe et d'autres ont cité quelques fragments des classiques grecs; mais ces fragments sont loin d'atteindre à ce qu'il y a de précis et de formel dans les versets du nouveau Testament 3. Et après tout , l'observation de Michaëlis est juste, quand il dit que pas un des fragments n'égale en force ces paroles : « Et ainsi fut accompli ce qui avait été dit par le prophète ; » donc la question faite par son annotateur reste sans réponse : « Cette expression était-elle usitée en ce sens par les rabbins 4 ? »
1 Georgii Christ. Knapp., Scripta varii argument i , etc., deuxième éd. Halle, 1823,1. II, p. 5j3.
* Gommentar zu déni Evang. Johaonis. Hamb. 1827, p. 68. Il y a quelques années , ce savant professeur me demanda si , dans mes lectures, j'avais rencontre dans les écrivains syriaques des passages propres à écarter ces difûcultés et à écl&ircir les phrases en question. Je lui désignai les exemples donnés dans le texte; et sur sa demande, je lui en donuai une copie , en lui permettant de s'en servir. Il est donc possible qu'ils aient paru dans quelque ouvrage allemand que je ne connais pas ; et c'est pourquoi je crois convenable de faire mention de cette circonstance, de peur qu'on ne me soupçonne d'avoir profité moi-même du travail de quelque autre personne.
3 Ap. Horne, Introduction, t. II, p. 444 , note.
4 Notes sur Michaë'is, t. I, p. 214.
Il est cependant un exemple qui semble pouvoir échapper à la même censure. C'est un passage cité par Wetstein, et pris dans l'abrégé de la vie de saint Ephrera ; ouvrage qui fait partie de la Bibliotheca orientait* d'Assemani. Dans ce passage, un ange parle ainsi au saint : « Prends garde , de peur que sur toi ne $* accomplisse ce qui est écrit •• Ephraïm est une génisse , etc 2. » Cet exemple cependant ne parut pas satisfaisant à Michaëlis , saos doute parce qu'il n'était pas appuyé d'autres preuves , et à cause de sa forme admonitoire 2.
On peut ainsi considérer la lice comme ouverte , et comme digne d'occuper l'attention des savants ; et , quoiqu'on puisse m'accuser de présomption , je crois pouvoir résoudre la difficulté en suivant simplement la marche que j'ai tâché d'indiquer dans ces discours, c'est-à-dire en continuant de pénétrer autant qu'il se pourra dans l'étude qui a suscité cette difficulté même. Avant de commencer, j e n'ai pas besoin sans doute de poser en principe que je ne reconnais aucune solidité aux arguments de Michaëlis, et que je ne prétends cas admettre que les citations des premiers chapitres de saint Mathieu ne puissent être reconnues entièrement applicables aux événements que l'évangéliste raconte. Il y a beaucoup à dire sur ces divers points ; mais je veux laisser de côté la longue investigation qu'ils exigeraient. Je prendrai simplement la question où l'a prise mon adversaire ; mon intention est de prouver que, même en lui accordant tout ce qu'il avance , il n'a aucune raison pour rejeter cette partie de l'Ecriture , ou pour nier que celui qui Ta écrite ait été inspiré. En un mot , je me propose de démontrer que, si les textes en question ne peuvent s'appliquer à certains événements , à moins d'une adaptation particulière , les phrases qui leur servent d'introduction se prêtent facilement à cette explication , et détruisent ainsi l'argument qu'on tire de leur propre force. Je vous ferai voir, par des exemples tirés des plus anciens écrivains syriaques, qu'on se servait en Orient d'expressions semblables pour appliquer les phrases de l'Ecriture à des individus auxquels ces mêmes écrivains ne pouvaient assurément croire qu'elles fissent allusion dans l'origine.
1 Assem. Bibl. orient. , t. I , p. 35. » Ibid., t. II, p. 214.
î. fr'expression être accompli s'y trouve employée sous une forme déclarative , et non pas seulement comme dans l'exemple donné par AVetstein. Dans une vie de saint Ephrem , plus détaillée que celle qu'a citée ce dernier, nous trouvons ce passage remarquable : « Et en lui fut accompli ce qui avait été dit de Paul à Ananias l : Il est pour moi un vase d'élection. » L'auteur parle là de saint Ephrem , et il fait entendre clairement que les paroles qu'il lui applique avaient été réellement dites d'un autre individu. Mais le saint lui-môme, l'écrivain le plus aneien dans la langue syriaque , emploie la même phrase d'une manière encore plus remarquable ; car il parle ainsi d'Aristote : « En lui fut accompli ce qui avait été dit du sage Salomon , que , de tous ceux qui ont existé avant ou après , il n'y en a pas un qui Tait égalé en sagesse * . »
II. L'expression, selon qu'il est écrit , ou suivant ce que dit le prophète 3, est employée précisément de la même manière, il est clair que saint Ephrem ne s'en sert que pour faire l'application d'un texte de l'Ecriture : « Ceux qui sont dans l'erreur ont pris en haine la source de tout secours , ainsi qu'il est écrit : Le Seigneur s'est éveillé comme quelqu'un qui dormait **. » Pour comprendre la force de cette application, il faut lire le passage entier. Je passe sur quelques exemples moins décisifs, et je continue 5.
III. La plus énergique même de toutes les expressions de ce ' genre, c'est celui-ci dont il est écrit, est employée avec la même liberté par les écrivains orientaux des premiers temps. Dans les
1 Saint Ephrem, Opcr., tom. III , p. 24.
2 Serm. I , tom. II , p. 317.
3 Mallb.II, p. 6.
4 Serm. XXXIII , adv. Ilœres. , t. II , p. 5i3. — Je ferai observer à ceux qui sont versés dans la langue syriaque que la version latine traduit le mot aelt par ameutes; tandis que, dans tout le cours de ces sermons, il signifie ceux qui errent, ou hérétiques, cf., p, $26, 527, 559. etc. Par ce mot , saint Ephrem semble vouloir désigner les Manichéens.
5 Tel est le passage qui se trouve dans saint Ephrem , p. a5, où cependant il n'est cité qu'un précepte de morale qui ne se trouve pas dans la Bible , t. II, p. 487, où cette formule , ainsi qu'il est écrit, précède une citation.
actes de saint Ephraïm, que j'ai cités plus d'une fois, eUençtit une application semblable. Par exemple , en parlant du saint , « c'est celui-ci dont le Seigneur a dit : Je suis venu pour apporter le feu sur la terre ' . » Dans un autre endroit , le même passage lui est appliqué par saint Basile en termes encore plus positifs3.
Pour confirmer plus amplement ces exemples , je vous ferai observer que les Arabes, lorsqu'ils citent leur livre sacré , le Roran , en font application de cette manière à des événements passés. Je vous donnerai un ou deux de ces exemples entre tous ceux que j'ai remarqués. Dans une lettre d'Amelic-Alaschraf-Barsebai à Mirza-Shahrockh , fils de Timur, publiée par de Sacy , nous trouvons ces mots : « Si le Très-Haut l'eût voulu , assurément nous n'aurions pu l'emporter sur vous ; mats il nous a promis la victoire , lorsqu'il a dit dans le saint livre de Dieu : Alors nous vous avons donné l'avantage sur eux 3. » Paroles qui étaient clairement dites d'une personne tout-à-fait différente. L'exemple suivant nous rapproche encore plus des phrases en question : « Nous ressemblons au prophète, quand il dit : Jamais prophète n'a souffert ce que je souffre 4. »
Je crains que ces recherches n'aient été fatigantes pour beaucoup d'entre vous. S'il en est ainsi , je vous prie de considérer combien l'objet doit en paraître important ; car elles sont faites dans le but d'arracher aux mains de savants téméraires un prétendu argument dont Us s'arment pour rejeter deux des plus beaux et des plus importants chapitres de l'histoire évangélique; elles servent de plus à prouver combien, en approfondissant avec zèle et persévérance une étude quelconque, on est certain d'atteindre à une supériorité suffisante pour renverser toutes les diffi-
« Page 38.
* Page 48. Il dit expressément : « C'est celui-ci dont notre Sauveur a dit , etc. » Tandis que dans l'autre texte les mois soulignés ici sont sousentendus. Assemani , traducteur de cette vie, rend la phrase par : « Profterca ipsi accommodatum iri illa Domini verba , etc. »
* De Sacy, Chrestomathie arabe , première éd., text. arab., p. 2 56, vers. tom. II, p. 3a 5.
4 Humbert, Anthologie arabe* Paris 18 19, p, lia»
cultes élevées par ceux qui n'en sont encore qu'aux degrés inférieurs de cette même étude.
Quelque mêlés que puissent paraître les sujets que j'ai traités , ils ont offert ,- je l'espère , un assez grand nombre de preuves en laveur de l'objet de ces discours. Nous avons vu chacune des branches qui composent l'étude directe de la Bible accomplir son progrès naturel, et chaque exemple nous a montré que la conséquence immédiate de ce progrès a été l'anéantissement des préventions , la réfutation des objections et la confirmation de la vérité. J'ajouterai que tout homme qui fera lui-même l'application pratique des remarques diverses que j'ai réunies dans ce discours se convaincra que, même dans ces étroites limites, elles ont une égale puissance de développement et une vertu non moins efficace pour le salut. L'expérience m'a depuis longtemps démontré que tout texte produit par les catholiques pour défendre celles de leurs doctrines qu'ont attaquées les protestants supportera sans peine les sévères épreuves auxquelles la science moderne veut absolument soumettre tout passage qui donne lieu à une contestation. Ce point, toutefois, est du ressort de la théologie dogmatique ou polémique, et ne doit point, par conséquent, être traité ici.
L"étude de la parole de Dieu et la méditation des vérités qu'elle contient est assurément noire plus noble occupation ; mais, quand cette étude est dirigée par des principes rigoureux et assistée par de profondes recherches , on trouve qu'elle réunit aux jouissances intellectuelles du mathématicien les extases du poète , et qu'elle ouvre toujours de nouvelles sources d'édification et de délices. J'espère vous mettre sur la voie de quelques-unes dans mon prochain discours.