ÉTUDES PROFANES
Remarques préliminaires — Explications de certains passages particuliers. — Recueil des idées et des coutumes de l'Orient d'après les voyageurs. — Nature progressive de ces explications prouvée par la Genèse, xliv, p. 5-x5. Difficultés élevées par quelques écrivains ; preuves fournies par des auteurs plus récents. — Luc n , 4 , supposé n'être conforme à aucune loi connue parmi les anciens ; difficultés écartées par un passage d'un auteur oriental. Éclaircissements géographiques donnés depuis peu par MM. Burton et Wilkinson. — Philosophie de l'Asie. Remarques gêné* raies sur la confirmation qu'elle donne des principes fondamentaux de la foi chrétienne , par l'unité de ses conclusions dans les divers pays. — De la philosophie orientale. Son influence sur les doctrines juives ; phrases de l'Écriture expliquées par Bendsten. Doctrines du sabéisme ; leur utilité pour expliquer quelqucsfparties du nouveau Testament. Opinions des Samaritains reconnues depuis peu ; et , par leur moyen , explication d'une difficulté qui se trouve dans Jean , iv. — École chinoise de Laotien ; sa doctrine de la tri ni té tirée probablement des doctrines juives. Philosophie indienne ; excessive antiquité qu'on lui attribue. Opinions des modernes : Colebrooke , les Windischmann, Ritter. Antiquité supposée de l'Ezour» Vedam ; cet ouvrage reconnu comme moderne — Recherches historiques.* Sérieuse difficulté historique dans Isaïe, xxxix , écartée par un fragment de Bérose non- Tellement découvert. — Attaques dirigées contre l'origine des cérémonies chrétiennes d'après leur ressemblance avec le culte laraaïque. Découverte de l'origine moderne de ce système , d'après des écrits orientaux.
Dans mon dernier discours , j'ai traité des éclaircissements qui ont pour objet , soit la lettre, soit le sens du texte sacré. Les études orientales doivent certainement nous en fournir beaucoup d'un ordre différent , se rapportant à ceux que nous ont procurés les autres sciences. En effet , il n'est aucune branche de littérature qui soit aussi riche en preuves et en témoignages sur la Bible que ces études auxquelles j'ai donné le titre de Littérature profane
orientale. Vépiihète profane est malheureusement équivoque, et je souhaiterais que nous en eussions une autre à y substituer. Appliquée à des études qui ne se rattachent pas essentiellement à des sujets sacrés , elle semble presque éveiller une idée de reproche. Comme on remploie souvent pour exprimer non-seulement l'absence d'un caractère parfaitement sacré, mais en outre un manque absolu de sainteté ; comme on l'emploie aussi pour exprimer la culpabilité de certains actes qui , en d'autres cas, seraient indifférents , elle a, par malheur, la même force pour quelques esprits , quand on l'applique aux études littéraires. Parmi les erreurs de la pensée qui sont nées de l'emploi de mots équivoques , il en est peu qui soient plus nuisibles , et cependant plus communes que celle-là. Dans le discours qui me servira de conclusion, j'aurai peut-être occasion de signaler l'opposition que certains hommes ont élevée en tous temps contre les progrès de la science purement humaine ; mais en ce moment je me contenterai de faire observer que ce sont les épithètes par lesquelles on distingue cette science des études plus sacrées , qui ont principalement conduit les esprits faibles à une détermination si téméraire. Les mots de science séculaire, de science humaine , ou même de science profane , ont réellement suggéré et encouragé l'horreur que de tels hommes ont ressentie et témoignée pour toute autre étude que celle de la théologie.
Ces expressions néanmoins sont purement relatives , et on ne les a formulées avec cette force que pour exalter la théologie, qui surpasse nécessairement toutes les autres sciences , de même que toute chose dirigée vers l'esprit et vers les intérêts immatériels doit surpasser tout ce qui n'est que d'origine terrestre. Mais la sagesse et la science, partout où on les trouve , sont des dons de Dieu et les fruits du libre exercice des facultés qu'il nous a données. Comme les Chrétiens des premiers siècles ne se faisaient point scrupule de représenter sur leurs monuments les plus sacrés les images des hommes dont la science ou les ingénieux écrits avaient été la gloire du monde, même dans les temps du paganisme, ainsi nous pouvons considérer le savoir de pareils hommes comme digne d'obtenir une place parmi les noms célèbres qui ont illustré la sainte religion à laquelle ces monuments furent consacrés.
Ainsi , en même temps que je considère de telles études comme méritant notre attention , rassuré par les observations que je viens de faire, je n'éprouve aucun scrupule à comprendre dans le domaine de la littérature profane les témoignages que peuvent m'offrir sur l'Ecriture-Sainte les écrivains orientaux du caractère le plus vénérable et de l'esprit le plus porté vers les méditations pieuses. Car je n'emploie l'épithète de profane que comme le signe conventionnel d'un ordre de science qui se distingue d'autres sciences bien plus utiles et plus recommandables.
Je diviserai en trois parties le sujet de notre réunion de ce matin ; premièrement, je traiterai des témoignages particuliers que l'archéologie peut recueillir en Orient ; ensuite je ferai voir par quelques exemples les nouvelles armes que nos progrès dans la philosophie asiatique nous ont fournies pour la défense de la religion; enfin je tâcherai de montrer, par un ou deux exemples choisis , l'usage qu'on peut faire des documents historiques de l'Orient.
Les matières qui forment la première de ces divisions ont joui longtemps et avec justice d'une grande popularité dans ce pays. Aucune nation n'a envoyé autant de hardis voyageurs que la nôtre pour explorer l'Orient ; et il était naturel de penser qu'elle voudrait diriger l'application qui serait faite du résultat de ces recherches, devenues une partie de sa littérature, à la démonstration de l'authenticité de l'Ecriture-Sainte. Aussi nous avons été presque inondés par les relations des voyageurs sur les mœurs , les coutumes et les opinions de l'Asie , triple classe de renseignements susceptibles de jeter quelque lumière sur les récits de la Bible. Souvent les exemples que l'on y dorme en suivant l'ordre des livres et des chapitres de l'Ecriture sont tout-à-fait inutiles , quelquefois insuffisants; dans tous les cas, ils ne possèdent pas la valeur des traités systématiques qui ont été faits sur les antiquités de l'Ecriture ; car, dans ces traités , les résultats sont mis en ordre et comparés avec tous les passages avec lesquels ils semblent en rapport. Il n'est guère nécessaire de remarquer que , quel que soit l'avantage que de telles compilations puissent procurer à la religion et à son divin livre, cet avantage porte nécessairement un caractère progressif. La mine est inépuisable ; tout voyageur réussit à découvrir quelque relation encore ignorée entre les anciens et
les modernes habitants de l'Asie, et, à chaque édition nouvelle, les ouvrages dont j'ai parlé s'accroissent et augmentent le nombre de leurs volumes. Les Coutumes et Littérature orientales de Burder, traduites en allemand par Rosenmûller , reçurent de ce dernier de grandes et précieuses additions , qui , à leur tour, ont été traduites et jointes à l'ouvrage original. Je crois qu'il me faudrait ajoutef au nombre de mes discours , si je voulais vous montrer tout ce que j'ai pu recueillir encore dans le champ de cette littérature, après l'abondante moisson qu'y avaient faite mçs prédécesseurs. Le comité de traduction orientale avait bien raison de dire que « l'Ecriture sainte abonde en expressions et en allusions à des coutumes fort souvent mal comprises en Europe , qui néanmoins sont encore usitées en Orient , » et que L'on pouvait espérer de nouvelles lumières de la publication d'autres auteurs orientaux1.
Je choisirai presque au hasard un exemple qui pourrait suffire pour prouver le caractère progressif de ces recherches.
Dans la Genèse (xuv, 5-15) , il est parlé d'une coupe dont Joseph se servait pour ses prédictions. Ainsi , conservant le déguisement qu'il avait jugé convenable de prendre, il envoie dire à ses frères : « La coupe que vous avez dérobée est celle en laquelle boit mon Seigneur, et en laquelle il a coutume de prédire..... Et il leur dit lui-même : Pourquoi faisiez-vous cela ? Ne savez-vous pas que personne ne m'égale dans la science de la divination ? » Or, ce passage donna lieu autrefois à une objection si sérieuse, que des critiques très-habiles proposèrent un changement dans le texte ou dans la traduction , car on supposait qu'il y était fait allusion à une coutume qui n'avait aucun exemple dans les auteurs anciens. « Quia jamais entendu parler, s'écrie Houbigant , d'augures obtenus par le moyen d'une coupe a ? » Aurivillius va plus loin encore : « Je reconnais , dit-il 3, qu'une telle interprétation pourrait être probable, si l'on pouvait prouver, par le témoignage de quelque historien digne de foi , que les Egyptiens alors , ou à une époque
1 Report. Lond. 1829, p. 7.
a Note in loc.
3 Dissertationes ad sacras Li Itéras, etc. Gotting et Leips. 1790, *. 273.
phis avancée , ont employé ce mode de divination. » Border, dans la première édition de ses Coutumes orientales, a fait connaître deux manières de prédire au moyen d'une coupe, tirées par Saurin de Julius Serenus et de Cornélius Agrippa «. Mais ni Tune ni l'autre ne s'applique très-bien au passage en question. Le baron Sylvestre de Sacy fut le premier qui signala l'existence de cette même pratique en Egypte dans les temps modernes , dans les voyages de Norden. Par une singulière coïncidence, Baram Cashef, en s'adressant aux voyageurs , dit qu'il a consulte sa coupe, et qu'il a découvert qu'ils sont des espions venus pour savoir de quelle manière le pays peut être plus aisément envahi et subjugué ». Ainsi se trouve remplie la condition dont Aurivillius , il y a environ un demi-siècle , déclarait devoir se contenter pour accepter le sens donné maintenant au texte. Dans le numéro du mois d'août 1855, delà Bévue des deux Mondes, un exemple trèscurieux et bien attesté fut produit sur l'usage de la coupe divinatoire ; ceux qui le racontaient en avaient été les témoins en Egypte , ainsi que plusieurs voyageurs anglais ; il porte un caractère des plus extraordinaires et des plus mystérieux.
Bien loin, au reste, qu'il soit aujourd'hui difficile de trouver un des exemples de cette coutume en Egypte, nous pouvons dire qu'aucune espèce de divination n'est plus commune dans tout l'Orient. Dans un ouvrage chinois , écrit en 1792 , et qui contient une description du royaume du Thibet , au nombre des moyens divinatoires usités dans ce pays , on cite le suivant : « Quelquefois ils regardent dans une jatte d'eau , et y voient ce qui doit arriver 3. » Les Persans aussi semblent avoir considéré la coupe comme le principal instrument dans les augures ; leurs poètes font constamment allusion à la fable d'une célèbre coupe divinatoire , qui , dans l'origine , avait été la propriété du demi- Dieu Dshemshid, lequel l'avait découverte dans les fondations d'Estakhar ; de ses mains elle était arrivée jusque dans celles de Salomon et d'Alexandre ; elle avait été la cause de leurs succès et de leur gloire. Gui-
1 Coutumes orientales. Lond. 1807, 1. 1 , p. 25. * Ghrestomathie arabe. Paris 1806, t. II 1 p. 5i3. 3 Quelquefois ils regardent dans une jatte d'eau, et y voient ce qui doit arriver. » Nouveau journal asiatique; oct. 1829, p. 261.
gnaut ajoute le nom de Joseph à la liste de ceux qui Font possédée ; mais je ne sais sur quelle autorité il se fonde x. Tous ces exemples supposent que l'augure se tire de L'inspection de la coupe ; il y en a d'ailleurs d'autre sorte. En cela, mon autorité est saint Ephrem, le plus ancien des Pères syriaques ; il nous dit qu'on tirait des oracles des coupes en les frappant et en prêtant une qreUle attentive au son qu'elles rendaient 2. Nous avons ainsi un nombre toujours plus considérable d'explications à propos d'un passage qui, il y a quelques années , était considéré comme inadmissible, parce qu'il n'était soutenu par aucun autre.
Après'avoir tiré ce dernier exemple d'une branche de la littérature orientale trop négligée aujourd'hui, je ne puis m'empécher d'aller y chercher encore l'explication d'une difficulté qui, je le crois , n'a pas été levée jusqu'à présent, 11 est dit dans Luc (u, 4), que Joseph fut obligé d'aller à Bethléem , la cité de David , pour y être inscrit et taxé , avec la Vierge , son épouse, à l'occasion d'un recensement général de la population. C'était évidemment une obligation , et néanmoins on ne voit aucun autre exemple d'une telle pratique. Lardner, en proposant cette difficulté, suggère une solution tirée d'Ulpian; cet auteur nous dit que chacun devait être inscrit aux lieux où il possédait des biens, « Quoique Joseph, ditil , ne fût pas riche, il pouvait cependant avoir quelque petit héritage à Bethléem, ou près de là 3. » Il n'était pourtant pas satisfait lui-même de cette réponse ; parce que , ainsi qu'il en fait l'observation , si Joseph eût possédé en cet endroit quelque terre (ager est le mot employé par Ulpian), une maison y aurait probablement été attachée , ou du moins le tenancier de cette terre t'aurait reçu sous son toit. De plus, la raison donnée de ceci par l'Evangile est u qu'il était de la maison et de la famille de David. » Sur quoi Lardner avance , en outre , que c'était la coutume parmi les Juifs d'être enregistrés par tribus et par familles i mais il ne pouvait y avoir aucune nécessité d'observer cette méthode gênante , et on ne voit pas non plus qu'un tel usage ait jamais existé. Le fait est pourtant que nous trouvons un exemple de cette même pratique
1 Sur Creuzer, 1. 1 , part. I, p. 3 ia.
» Opéra ornnia, 1. 1, syr. et lat. Rome n%i, p« x*«.
3 Œuvres de Lardner, Uwà. i&M » t, I, p. »8«.
dans le même pays, et cela longtemps après. Dionysius, dans sa chronique, nous dit que Âbdalmelic fit un dénombrement des Syriens en 1692; qu'à cette occasion il publia un décret formel, ordonnant que chaque individu se rendrait dans son pays, dans sa ville et dans la maison de son père, afin d'y être enregistré ; qu'il donnerait son nom et celui de ses parents, avec le compte de ses vignes , de ses plantations d'oliviers , de ses troupeaux, de ses enfants, enfin de tout ce qu'il possédait. « Ce fut , ajoute-t-il , le premier dénombrement fait par les Arabes en Syrie x . » Cette seule preuve est suffisante pour ôter toute apparence de singularité à la circonstance rapportée dans l'Evangile , et il devient inutile d'y assigner une raison.
Je ne puis guère donner de motif pour justifier la préférence que j'accorde à ces exemples sur tant d'autres qui auraient également prouvé que cette branche des études orientales , la recherche des coutumes de l'état physique et moral de l'Orient , ne cessera , tant qu'on en poursuivra le développement , de résoudre les difficultés et de jeter de nouvelles clartés sur les récits de l'Ecriture.
Pour en finir avec cette partie de mon sujet , je parlerai des connaissances obtenues en dernier lieu relativement à la géographie de l'Ecriture, et que l'on doit aux découvertes faites dans la littérature égyptienne. Ainsi , M. Burton nous a fait connaître la ville de Zoan des Nombres (xiii, 22) et d'Ezéchiel (xxx, 14), dont il a découvert et publié le nom hiéroglyphique ». M. Wilkinsona, de la même manière, éclairci la discussion qui s'était élevée sur No- Ammon, ou No-de-Nahum ( m , 8) , Jérémie (xlvi, 25) et Ezéchiel (ïbid) ; car il a prouvé que c'est le nom égyptien mis pour Thébaïde 3. La version des Septante l'a traduit par Diospolis, ancien nom de Thèbes parmi les Grecs. En effet , Champollion suppose que le nom de Thèbes ou Thebae est le mot égyptien Tapé , qui signifie tête ou capitale, dans le dialecte thébain. Le mot hébreu No-Atnmon est purement égyptien, et signifie la possession
1 Assemani, Biblioth. Orientalis, (. II, p. 104. * Eicerpta hieroglyph. n° IV.
3 Communiqué par sir W. Gell , dans le Bulletin de l'Inst. de cor. resp. archéol. Rome X&19, n°IX, p. 104-106.
ou portion du dieu Atnmon, comme le traduit aussi la même ver* siou Meris Amman (^àh. m, 8) '.
Il ne faut pas croire que la branche des recherches bibliques sur laquelle je me suis étendu si longuement, ait été entièrement abandonnée aux mains d'écrivains plus littérateurs que savants, tels que ceux dont j'ai déjà parlé. Au contraire , l'histoire naturelle de TOrient a été, depuis le temps de Bochart et de Celsius, étudiée à fond et avec un succès surprenant, par Sedman et Forska; Braun et Schroder ont jeté de vives lumières sur les mœurs et sur les coutumes des Juifs. Nous avons même de Bynaeus un volume rempli des plus curieuses recherches, de calceis flebrœorum, sur les chaussures des Hébreux. Mais passons à des sujets plus importants.
La philosophie de TOrient peut être considérée sous divers points de vue; et, sous chacun d'eux, faire jaillir des clartés différentes sur les vérités sacrées. Nous pouvons simplement voir dans la philosophie des différentes nations une manifestation caractéristique de leur* esprit, ou la marque distinctive qui est aux opérations de leur intelligence ce que les traits extérieurs sont à leurs passions caractéristiques. Toute philosophie nationale doit nécessairement porter l'empreinte du système particulier de pensée que la nature, ou les institutions sociales, ou quelque autre cause agissante a donnée à l'esprit d'un peuple ; elle sera mystique ou purement logique, profonde ou à la portée de tous, abstraite ou pratique, selon la tournure d'esprit qui prévaudra parmi ce peuple. La philosophie expérimentale que nous devons à Bacon est le type fidèle de l'habitude de pensée qui distingue le caractère anglais, depuis les plus hautes méditations de nos sages, jusqu'au raisonnement pratique de nos paysans. Le mysticisme abstrait, contemplatif et à demi- rêveur de l'Hindou, est également l'expression naturelle de son calme et de son indifférence ordinaire; c'est le produit de ces brillantes et profondes pensées qui doivent naître dans l'esprit de quiconque s'assied et médite sur les bords des fleuves majestueux de l'Inde. Partout où il y a plusieurs sectes de philosophie , nous pouvons être sûrs d'en rencontrer beaucoup qui professent des doctrines étrangères et bien souvent contra-
1 Biblische geog., von £. F. K. Rosenmûller. Leips, , x8a8.
dietoires. De là proviennent ces contrastes qne nous remarquons dans les meilleurs philosophes grecs , et cette admission de hautes vérités jointe à l'insuffisance de preuve à l'appui qui se rencontre dans leur plus sublime écrivain.
Pour nous , voyant tous les systèmes philosophiques de chaque nation, quoique entièrement distincts dans leur caractère et dans leurs formules de raisonnement, arriver aux mêmes conséquences sur toutes les grandes questions d'un intérêt moral pour l'humanité, nous sommes amenés à conclure, ou qu'une tradition primitive, une doctrine commune à toute l'espèce humaine, et par conséquent , donnée dès le commencement, est descendue jusqu'à nous par ces nombreux canaux , ou bien que ces doctrines sont si essentiellement, si naturellement vraies, que l'esprit humain, sous toutes les formes possibles, les découvre et les embrasse. Les anciens philosophes ont dit que toute croyance confirmée par le consentement unanime du genre humain devait être juste; et ils démontrèrent ainsi la vérité de plusieurs doctrines importantes et salutaires. Grâce à l'étude approfondie de la philosophie de plusieurs nations, nous avoi.s fait faire un pas immense à la force de ce raisonnement; car nous pouvons dire maintenant d'après quels principes ont été adoptées ces doctrines. Si nous eussions rencontré un système qui niât l'immortalité future de l'âme humaine , en s'appuyant sur une méthode de logique tout à fait indépendante d'un enseignement étranger, c'eut été pour nous , sans doute , une difficulté de quelque valeur à surmonter. Mais quand nous voyons le mysticisme des Indiens arriver à la même conclusion que le raisonnement synthétique des Grecs , nous devons être certains que la conclusion est juste. Dans les fragments que le Col. Wilks a traduit del1 Akhldk-e~Na$eri , ouvrage persan, sur l'âme, toutes les questions relatives à cette noble partie de l'homme sont traitées avec une merveilleuse pénétration » , et quoique , d'après quelques ressemblances avec la philosophie grecque , le traducteur pense que ces raisonnements lui soient empruntés, il me semble que le tour de la pensée et la forme
1 Transactions de la Société royale asiatique de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, 1. 1, p. 5i4 etsuiv. Lond. 1827.
de l'argumentation déoètent un earietert positivement original.
C'est ainsi que nos convictions ont acquis une force nouvelle, sur des points de croyance de la plus impérieuse nécessité, puisqu'ils sont la base du Christianisme; mais il existe divers systèmes de philosophie asiatique, qui ont un rapport direct avec les saintes Ecritures, à cause des attaques ou des allusions qu'ils renferment; une fois connus, ils peuvent jeter un grand jour sur certains passages.
Le principal de ces systèmes est celui que Ton connaît généralement sous le nom de philosophie orientale. Il se compose surtout de ces dogmes mystérieux qui formaient la base de l'ancienne religion des Perses, et d'où sortirent les premières sectes du Christianisme : la croyance en deux pouvoirs opposés qui se combattent, le bien et le mal; la croyance aux émanations, principes intermédiaires entre la nature divine et la nature terrestre; et conséquemment remploi de termes mystiques et secrets, exprimant les rapports cachés qui existent entre ces différents ordres d'êtres créés et incréés. Cette philosophie. pénétra dans tout l'Orient. On ne peut douter que son influence ne se soit répandue parmi les Juifs au tempe de la venue de notre Sauveur, et que surtout la secte des pharisiens n'en ait en grande partie suivi les doctrines mystérieuses. Elle pénétra en Grèce, laissa de profondes empreintes sur les systèmes philosophiques de Pythagore et de Platon , et agit sur le peuple à travers le voile épais des mystères sacrés. Dans plusieurs de ses doctrines, elle approchait tant de la vérité, que les écrivains inspirés se laissèrent aller à prendre quelques-unes de ses expressions, pour exposer leurs propres doctrines. De là vient , que connaissant mieux ce système de philosophie , grâces au plus grand degré d'attention dont il a été l'objet de notre part , nous l'avons fait servir à confirmer et à expliquer plusieurs phrases et passages autrefois obscurs. Par exemple, quand Nicodème ne comprenait pas ou feignait de ne pas comprendre l'expression de notre Seigneur, « qu'il fallait naître de nouveau, » nous serions peut-être portés à croire que le reproche suivant est sévère, et la forme un peu dure : « Vous êtes docteur en Israël, et vous ignorez ees choses \ » Mais quand
* Jo.m,3.
nous découvrons que l'expression naître de nouveau était h figure ordinaire par laquelle les Pharisiens exprimaient eux-mêmes, dans leur langage mystique, l'action de devenir prosélyte, que la phrase appartient à cette philosophie et qu'elle est employée par les Branmes, en parlant de ceux qui embrassent leur religion1; nous voyons sur-le-champ comment une façon de s'exprimer aussi obscure devait être parfaitement comprise par la personne à laquelle elle s'adressait. Bendsten a soigneusement recueilli les inscriptions anciennes qui contiennent des allusions mystiques tirées de cette philosophie occulte -, et il s'en est servi pour expliquer les phrases du nouveau Testament ». Il suffit de dire que ces expressions, telles que lumières et ténèbres, la chair et Tmprit, et que les mots de vaisseau ou tabernacle de l'âme, en parlant du corps, images si magnifiquement employées pour exposer les doctrines les plus pures du Christianisme , toutes ces expressions ,dis-je, ont été reconnues pour appartenir à cette philosophie, et ont ainsi perdu l'obscurité qu'on avait coutume de leur reprocher.
Arrivons à une secte particulière, ou modification de ce système. On a obtenu de curieux éclaircissements sur un passage difficile du nouveau Testament, par la découverte d'une secte de gnostiques encore existante, mais sur laquelle on n'avait que peu ou point de notions jusqu'à la fin du dernier siècle; ce fut un petit traité, peu connu, publié il y a environ cent ans, par le P. Ignace, de la compagnie de Jésus , envoyé en Asie comme missionnaire , qui révéla pour la première fois à l'Europe l'existence d'une secte semi-chrétienne s établie principalement dans le voisinage de Bassora ; elle descendait évidemment des anciens gnostiques , mais elle professait une vénération particulière pour Jean-Baptiste 3. On appelle ces sectaires nazaréens, sabéens, mendéens, ou disciples de Jean; ce dernier nom est celui qu'ils se donnent. H ne manque pas de preuves pour démontrer qu'ils ont existé dès les premiers
1 Voyez les discours de l'auteur sur la présence réelle. LoncL i836, p. 95. Voyez Windischmann , Philosophie , etc. t p. 558.
* Dans les Miscellanae Hafoensia, t. I.sCopenh. 1816, p. ao.
-* Ignafius a Jesu , Narrât io originis et errorum Christianorura , S. Johannis.
siècles et toute leur croyance est fondée sur la philosophie orientale, c'est-à-dire sur le système des émanations. Le professeur Norberg fut le premier qui donna des détails plus amples à leur égard, en publiant, il y a peu d'années, leur livre sacré, le Codex Adam ou Codex nazarœus \ Ce livre est écrit dans un caractère particulier et dans un dialecte syriaque très-corrompu ; il est extrêmement difficile à comprendre. Quanta leur livre principal , que Norberg désirait tant voir publié , il est encore inédit ; c'est un immense rouleau , couvert de figures curieuses, et qu'ils appellent leur Divan. La copie originale existe au muséum de la Propagande ; j'en ai fait faire deux foc simile : l'un d'eux est en ma possesflon , et je l'ai apporté afin que vous puissiez l'examiner ; j'ai déposé l'autre à la bibliothèque de la société royale asiatique de Londres.
On savait bien que saint Jean , dans ses écrits , attaquait ouvertement les sectes gnostiques, principalement celles connues sous le nom d'Ebionites et de Cérinthiens. Cette circonstance expliquait plusieurs passages qui autrement eussent été obscurs, et nous amenait à comprendre pourquoi il insistait constamment sur la réalité de l'incarnation du Christ. Il était évident que le premier chapitre de son Evangile contenait une suite d'aphorismes directement opposés aux opinions de ces gnostiques. Par exemple, comme ils posaient en principe l'existence de plusieurs /Eons, ou êtres émanés inférieurs à Dieu; comme ils appelaient l'un de ces êtres le verbe, un autre, le seul engendré, un autre la lur mi ère , etc. , et qu'ils assuraient que le monde avait été créé par un mauvais esprit, saint Jean renversa toutes ces opinions, en prouvant que le Père n'a eu qu'un fils, que ce fils est à là fois la lumière , le Verbe , et le seul engendré , et que toutes choses ont été faites par lui 2.
Mais dans ce prologue sublime il y avait d'autres passages qui ne s'expliquaient pas aussi facilement. Pourquoi y insiste-t-on si fortement sur l'infériorité de saint Jean-Baptiste? Pourquoi nous dit-on qu'iZ n'était pas la lumière, mais qu'il devait seulement rendre témoignage à la lumière; et pourquoi cette parole est-elle
1 Codex Nazarœus liber Adami appellatus, 1. 1, Hafnive, sans date. a Saint Irénée, adv. Haeres. , 1. 1, c. i, § 20,
— 4i0 — répétée deux fois? Pourquoi nous dit-on que saint Jean-Baptiste n'était qu'un homme ordinaire? Ces assertions réitérées doivent avoir été dirigées contre quelques opinions existantes , qu'il était important de réfuter aussi bien que les autres •* cependant nous ne connaissions aucune secte qui pût y avoir donné lieu. La publication des livres sabéens a, selon toutes les apparences, résolu la difficulté.
Quand le Codex Nazaraus fut publié pour la première fois , plusieurs savants en firent servir les expressions à l'explication de l'Evangile de saint Jean ; l'évidence à laquelle on arriva par cette voie fut d'abord jugée très-forte ' , mais ensuite rejetée comme de peu de poids , notamment par Hug , si je me le rappelle bien. Cependant, en parcourant ce livre, nous ne pouvons manquer, je pense, d'être frappés de certaines opinions, évidemment anciennes, que l'apôtre semble positivement avoir en vue dans l'introduction de son Evangile. D'abord, la distinction entre la lumière et la vie ; secondement , la supériorité de saint Jean-Baptiste sur le Christ; troisièmement, l'identité établie entre saint Jean et la lumière.
La première de ces erreurs était peut-être commune à d'autres sectes gnostiques ; mais dans le Codex Nazaraus nous voyons la lumière et la vie formellement distinguées comme deux êtres différents. Dans ce livre, la première émanation de Dieu est le roi de la lumière; la seconde, le feu; la troisième, l'eau; la quatrième la vie 2. Or , saint Jean combat cette erreur dans le quatrième verset, où il dit : « Et la lumière était la vie. » La seconde erreur, qui consistait à prétendre que Jean était supérieur au Christ, forme le principe fondamental de cette secte. C'est de là que ses membres sont appelés Mende-Jahia, disciples de Jean. Une lettre arabe , du patriarche maronite de Syrie, publiée parNorberg, nous dit qu'ils adoraient Jean avec le Christ 3 , qu'ils distinguaient avec soin de « la vie, » En troisième lieu, ils identifient Jean avec« la lumière. *» Ces deux dernières erreurs résultent à la fois de ce passage que je prends au hasard dans le livre : « Poursuivant ma
1 Michaëlis , Introduction, t. III, p. a85 et suiv. » Norberg, p. 8.
3 Notes de la préface.
— 4il —
route et arrivant à la prison de Jésus, le Messie, je demandai :
Qui est emprisonné dans ce lieu? On me répondit : « Cette prison renferme ceux qui ont nié la vie et suivi le Messie x. » On suppose ensuite que le Messie s'adresse au narrateur en ces termes : « Dis-nous ton nom et montre-nous ton signe, celui que tu as reçu de l'eau , le trésor de splendeur , et le grand baptême de la lumière: » et voyant ce signe, le Seigneur l'adore quatre fois2. Ensuite les âmes qui sont avec lui demandent la permission de retourner pendant trois jours dans leur corps , afin d'être baptisées dans le Jourdain, « au nom de cet homme qui s'est élevé au-dessus de lui 3. » Ici donc nous voyons Jean et son baptême élevés au-dessus du Christ; le Messie distingué de la lumière, et le baptême de Jean appelé le baptême de la lumière. Or, nous ne pouvons manquer d'observer la manière précise dont l'évan7 géliste contredit chacune de ces opinions blasphématoires, quand il nous dit : « que dans le Christ était la vie ; que Jean n'était pas la lumière, mais qu'il rendait seulement témoignage à la lumière (v. 7-8), » et que Jean s'avouait lui-même inférieur au- Christ. Sur ce point les paroles mêmes de l'Evangile semblent choisies exprès pour combattre l'erreur. Jean rend témoignage et crie , disant : « Voilà celui duquel je disais : Celui qui viendra après moi sera choisi avant moi , car il était avant moi (v. 15). »
Nous avons tout lieu de penser que les opinions de cette étrange secte se sont beaucoup modifiées dans le cours des siècles; mais leur conformité avec les doctrines gnostiques, et en outre, quelques preuves historiques , démontrent que cette religion n'est pas moderne ; elle semble n'être issue que de ceux-là qui reçurent le baptême de Jean. En tout cas , la publication des documents et les informations plus amples que nous avons obtenues ont fait \oir qu'il existait parmi les gnostiques des opinions qui correspondaient exactement avec les erreurs condamnées par saint Jean. Des expressions, auparavant inintelligibles, sont par là devenues claires; il a été prouvé que la suite de propositions ou d'axiomes
* Tom. II, p. 9.
* Ibid., p. 11.
3 Ibid. , p. i3. In nomine hujus viri qui te pnoterit
sans liaison apparente, qui ouvrent le premier chapitre de saint Jean et qui semblent insister inutilement sur des points de peu d'intérêt pour nous, étaient dirigées contre des doctrines impies, réfutées dans le même Evangile.
La littérature samaritaine présente encore un exemple d'une difficulté résolue par la connaissance acquise, dans les temps modernes, des opinions d'une secte orientale; cette secte tirait son origine des Juifs, au moins en partie, et remontait à une époque très-ancienne de leur histoire ; elle ne reconnaissait d'autres livres sacrés que ceux de Moïse. La haine religieuse des Samaritains pour les juifs était violente; et comme on ne put jamais les réconcilier , il ne paraît pas probable qu'une des deux sectes ait jamais voulu emprunter ses opinions à l'autre. Dans le quatrième chapitre de saint Jean, une femme samaritaine déclare qu'elle croit à l'arrivée prochaine d'un Messie ( v. 25 ) ; et après elle les habitants de la ville avouent publiquement qu'ils sont dans la même attente. (v. 59-42). Cela ne semble-t-il pas improbable? Assurément. Le Pentateuque seul ne pouvait qu'à peine fournir des motifs pour une croyance si fort enracinée et si générale. La difficulté augmente quand nous réfléchissons que le seul passage qui , dans les livres en question, puisse paraître suggérer cette doctrine avec une clarté suffisante, n'est pas interprété par les Samaritains, comme se rapportant au Messie; je veux parler du Deutéronorae (xvm, 15) : « Le Seigneur votre Dieu vous suscitera un prophète, etc. » Gesenius , dans son Essai sur la théologie des Samaritains , a prouvé qu'ils n'appliquent aucunement ces paroles à la venue du Christ*. Et néanmoins nous avons aujourd'hui toutes les preuves que nous pouvions désirer sur ce point. Car les Samaritains , qui se trouvent réduits maintenant à un trentaine de familles à Nablouz, professent encore leur foi dans la venue d'un Messie, qu'ils nomment Hathab. Durant le dernier siècle, une correspondance fut suivie avec eux à l'effet d'éclaircir la question; cette correspondance a été publiée par Schnurrer 2 ; son résultat est préci-
1 De Samaritanorum théologie, lîalae, iSia% p. 45.
2 Eichhorn's biblisches rcperlorium , IX, th. S. 27. Il y avait eu d'autres correspondances semblables entre ce petit nombre qui reste des
sèment tel qu'il devait être pour confirmer le récit de l'Evangile. La même conclusion a été encore plus fermement établie par les poëmes samaritains de la bibliothèque Bodléienne, que Gesenius a publiés; l'attente d'un Messie y semble clairement exprimée ». Ainsi la connaissance moderne des doctrines de ce faible reste des Samaritains a jeté une vive lumière sur un passage qui sans cela nous présenterait encore quelque obscurité.
Après avoir vu de quel secours la philosophie étrangère a été , pour justifier les expressions et par conséquent pour expliquer les paroles de l'Ecriture , retournons la proposition , et voyons si à l'aide de l'Ecriture, nous pourrions jeter quelque lumière sur la philosophie des autres nations orientales, et par là renverser les objections faites contre notre religion. De cette manière nous reviendrons à la philosophie orientale, dont nous nous sommes un peu écartés.
On a trouvé une ressemblance extraordinaire entre quelques-uns des principaux mystères du Christianisme et certaines expressions qui se trouvent dans la philosophie d'Orient. Yous savez probablement qu'on rencontre, dans la célèbre épître de Platon à Denys de Syracuse, quelque trace de croyance en la Trinité. Philon, Proclus, Salluste le philosophe, et d'autres platoniciens, contiennent des indications encore plus claires d'une pareille croyance; on est convenu qu'elle ne pouvait avoir été tirée que de la philosophie orientale , dans laquelle on peut découvrir tous les autres dogmes du platonisme.
Samaritains, et Scaliger, Ludolf, et l'université d'Oxford. Voyez de Sacy, Mémoires sur l'état actuel des Samaritains, p. 47.
1 Carmina Samarita e codicibus Londinensibus et Gotbanis. Lips. 1834, p. 75. D'après les objections faites par plusieurs critiques, Gesenius n'est pas disposé à soutenir que ce verset renferme une allusion au Messie, et il convient qu'il peut être différemment interprété. Mais, comme nous savons que le mot employé là, Hathab ( le convertisseur), est le nom samaritain qui signifie Messie , il n'y a pas lieu , ce me semble , de se départir de la première interprétation de Gesenius. En tout cas, son commentaire place les preuves que nous donnons pour établir que les Samaritains croyaient à la venue d'un rédempteur sur un pied plus sûr qu'auparavant.
Les progrès faits dans les recherches asiatiques ont mis cette supposition au-dessus de la controverse. L'Oupnekhat, compilation persanne des Vedas , traduite et publiée par Anquetil-Duperron , contient plusieurs passages encore plus analogues aux doctrines chrétiennes que les allusions des philosophes grecs. Je citerai seulement deux passages tirés des extraits que le comte Lanjuinais a fait de cet ouvrage. « Le Verbe du créateur est lui-même le créateur, et le grand fils du créateur. Sat ( c'est-à-dire la vérité) est le nom de Dieu, et Dieu est Trdbrat, c'est-à-dire trois fois ne faisant qu'un * . »
De toutes ces coïncidences, il faut se borner à déduire que les traditions primitives sur les doctrines religieuses se sont conservées parmi différentes nations; mais les ennemis du Christianisme, au lieu d'en tirer cette conclusion , les ont avidement saisies pour s'en faire des armes contre sa divine origine. Dupuis a recueilli tous les passages qui pouvaient rendre la ressemblance encore plus frappante ; il n'a pas même négligé les ouvrages suspects d'Hermès Trismégite , et il a conclu que le Christianisme n'était qu'une émanation de l'école philosophique qui avait fleuri dans l'Orient , longtemps avant la venue de notre divin Sauveur.
Cependant si une école a emprunté d'une autre cette doctrine, on doit maintenant reconnaître que la même investigation qui a étendu aux différentes éeoles philosophiques de l'Orient et de l'Occident les points de ressemblance dont nous avons parlé , nous a fait connaître en même temps la source commune de leur origine. Il est aujourd'hui prouvé que la Chine a eu son école platonicienne; les doctrines de son fondateur, Laotseu, ont une ressemblance trop frappante avec les opinions de l'académie, pour qu'on ne les considère pas comme des rejetons de la même famille. Les premiers missionnaires avaient publié quelques extraits de ses écrits et quelques détails sur sa vie. Toutefois les extraits de ses écrits étaient incomplets et les détails mêlés de fables. Nous devons à Abel Remusat un mémoire satisfaisant et plein d'intérêt sur l'une et l'autre matière a. Non-seulement les principes fonda-
1 Journal asiatique. Paris 18a3, tom. III, p. 15-83. Le nom d'Oupnekhat est une corruption du mot indien Upanishad.
* Mémoire sur la vie et les opinions de Laotseu, philosophe chinois
mentaux de Platon sont exprimés dans les ouvrages de Laotseu, mais le savant orientaliste français a même remarqué des ressemblances d expression, qu'on ne peut expliquer sans admettre quelque point de contact entre le philosophe athénien et le sage chinois ». La doctrine d'une Trinité est trop clairement exposée dans les écrits de ce dernier , pour n'être pas comprise ; mais elle est surtout exprimée dans un certain passage de la manière la plus intéressante •*
« Ce que vous cherchez et que vous ne trouvez pas , s'appelle J ; ce que vous écoutez et que vous n'entendez pas , s'appelle hi ( la lettre H ) ; ce que votre main cherche et ne peut toucher , s'appelle wei ( la lettre V) , ces trois sont impénétrables, et, réunis, ne forment qu'un seul. Le premier n'est pas plus brillant, et le dernier n'est pas plus obscur. C'est ce qui s'appelle forme sans forme, image sans image, un être indéfinissable. Remontez, et vous ne trouveretpasson commencement; descendez, et vous ne pourrez découvrir où il finit a. »
Il n'est pas nécessaire de commenter longuement ce passage extraordinaire , il contient clairement la même doctrine que j'ai citée d'après d'autres ouvrages. Je me bornerai à faire remarquer , avec AbelRemusat, que le nom extraordinaire donné à cette essence Tri-une, se compose de trois lettres J. H. V; car les syllabes exprimées dans le texte chinois n'ont pas de sens en cette langue, et sont conséquemment la représentation des lettres seules. C'est donc un nom étranger , et nous le chercherions vainement autre part que chez les juifs. Leur nom ineffable , ainsi qu'il était appelé, et que nous prononçons Jéhovah , se retrouve diversement défiguré dans les mystères de plusieurs nations païennes; mais
du sixième siècle avant notre ère, qui a professé les opinions communément attribuées à Pylhagore , à Platon et à leurs disciples. Paris x8at3.
1 Voyez p. a4-*7.
* Iao est probablement la forme grecque qui approche le plus de la véritable prononciation du mot hébreu. Même en prononçant le mot chinois I-hi-wei , selon ses syllabes , nous approchons davantage de l'hébreu Jéhovah , tel que le prononcent les Hébreux orientaux , que les Chinois n'approchent du mot Chrktut dam k mot Chi-b-sMu-su.
dans aucune il ne l'est moins que dans ce passage du philosophe chinois, et assurément il n'eût pu être exprimé dans sa langue d'une manière qui se rapprochât plus du mot originel.
Le savant orientaliste français est loin de voir aucune invraisemblance dans cette étymologie ; il tâche , au contraire , de l'appuyer par des arguments historiques; il examine les traditions, souvent déguisées sous des fables, qui existent encore parmi les sectaires de Laotseu; et il conclut que le long voyage fait par ce dernier en Occident ne peut avoir eu lieu qu'avant la publication de ses doctrines. Il n'hésite pas à supposer que ce voyage philosophique peut s'être étendu jusqu'à la Palestine; mais Laotseu n'eutil pas été plus loin que la Perse , la récente captivité des Juifs lui aurait donné des occasions de s'entretenir avec eux «. Par une autre coïncidence singulière , il était presque contemporain de Pythagore , qui a visité l'Orient pour s'instruire dans la même doctrine ; et peut-être a-t-il rapporté dans sa paftie les mêmes mystères que ce philosophe.
Des auteurs, dont le nom est de quelque poids adoptent ces conclusions d'Abel Remusat , soit que nous en fassions une question de philosophie, soit que nous les considérions au point de vue philosophique. Windischmann , que j'ai déjà cité, et dont j'aurai encore occasion de parler, semble regarder les raisons sur lesquelles Abel Rémusat se fonde comme dignes d'une grande considération a. Rlaproth défend pareillement l'interprétation de ce dernier contre l'objection de Pauthier; il fait observer que, bien qu'il ne pense pas que le nom de Jéhovah puisse exister en langue chinoise , il ne voit rien d'improbable dans l'idée présentée par son savant ami; et il soutient que l'interprétation donnée par lui n'a pas été suffisamment approfondie 3.
1 «Effectivement! si Ton veut examiner les choses sans préjugé, il n'y a pas d'invraisemblance à supposer qu'un philosophe chinois ait voyagé, dès le sixième siècle avant notre ère, dans la Perse ou dans la Syrie. » Page 1 3. « Une tradition reçue parmi ses sectateurs est qu'avant sa naissance son âme avait erré dans les royaumes occidentaux de la Perse. » Page 29.
» Die philosophie, etc., Erst. Th. Bonn. I827, p. 404.
3 Mémoire sur l'origine et la propagation de la doctrine du Tao, p. 29.
D'après cet exemple, il est assez vraisemblable, si l'on reconnaît quelque rapport entre les doctrines qui furent données aux Juife et celles du même genre que l'on trouve chez d'autres nations anciennes, que ces nations les ont tirées des lieux qui renfermaient le dépôt des vérités révélées. Cela nous prouve aussi que , dans d'autres circonstances , de pareilles communications ont pu avoir lieu , et met un terme aux vaines objections des écrivains tels que ceux déjà cités, qui prétendent que les dogmes du Christianisme ont été tirés de la philosophie païenne.
A la suite de ces applications partielles , considérons le progrès général que Ton a fait dans une branche des recherches relatives à la philosophie orientale , et qu'on a longtemps employée comme une arme redoutable contre l'Ecriture. Vous vous rappelez comment les prétentions de l'astronomie et de la chronologie des Hindous à une antiquité exagérée se sont trouvées réduites à des proportions fort mesquines , vous vous souvenez aussi que j'ai réservé pour ce moment l'examen de l'époque qu'il convient d'assigner à la littérature philosophique dans l'Inde. Je n'ai pas besoin de dire que les incrédules du dernier siècle n'exagéraient pas moins l'antiquité des livres sacrés des Indiens, livres où sont contenus leurs systèmes religieux et philosophiques, et que l'on connaît sous le nom de Vedas : on leur attribuait en effet une antiquité si extravagante, que les livres de Moïse, en comparaison, n'étaient plus que des ouvrages modernes. Il doit être assez intéressant de constater jusqu'à quel point cette opinion à été confirmée ou réfutée par le grand progrès que nous avons fait dans la littérature sanskrite.
La première considération qui doive nous frapper, c'est que les ouvrages de cette nature sont les plus faciles à revêtir d'une apparence d'ancienneté ; une certaine simplicité de style et un mysticisme dépensée porte l'esprit à leur attribuer une antiquité qui ne peut être vérifiée, comme dans les autres branches de littérature ou de science , par des dates ou par des observations scientifiques. Mais , en même temps , nous pouvons remarquer que , lorsqu'il a été prouvé, contrairement à de hautes prétentions , que les autres branches de la littérature d'une nation sont comparativement modernes, toute autre branche qui partageait cet honneur immérité peut aussi , avec une grande apparence de justice , avoir
sa part de leur abaissement, et se voir réduite au même rang que ses sœurs. Ainsi donc, la philosophie morale des Hindous ayant été considérée comme une partie de cette littérature si ancienne de Tlnde , peut bien , en partie au moins, succomber devant les mêmes investigations qui ont privé rensemble auquel elle appartenait de son antiquité imaginaire.
Mais des recherches spéciales n'ont pas été négligées, et elles présentent des résultats plus détaillés et plus frappants. Prenons d'abord la supposition extrême qui favorise surtout nos adversaires. L'autorité de Colebrooke sera sans doute regardée comme compétente pour décider les questions qui se rapportent à la littérature sanskrite ; il n'a certainement jamais paru disposé à en abaisser l'importance et la valeur. Or , il prend pour base de ses calculs le savoir astronomique développé dans les Vedas ; et il conclut d'après quelques dates qui s'y trouvent, que leur antiquité ne remonte pas plus haut que quatorze cents ans avant Jésus-Christ1. C'est une haute antiquité , direz-vous ; mais , après tout , il s'en faut d'environ deux cents ans qu'elle ne remonte au siècle de Moïse ; et elle coïncide avec l'époque où les arts avaient atteint leur maturité en Egypte.
Il existe des recherches plus récentes sur cette question, lesquelles me semblent encore plus remarquables par leurs résultats j elles sont en outre très-dignes d'intérêt par la réputation de leur auteur. Cet auteur est le doct. Frédéric Windischmann a, que je suis réellement heureux d'appeler mon ami , non-seulement à cause de l'éclat de ses talents et de sa science profonde dans la littérature et la philosophie sanskrites , mais surtout à cause de ses nobles qualités, de son aimable caractère, et de ses vertus qui seront un jour l'un des ornement de cette carrière ecclésiastique à laquelle il a désormais consacré sa vie. Exempt du moindre désir d'exagérer ou de diminuer l'antiquité des Vedas qu'il a étudiés avec soin , il a recueilli avec habileté toutes les dates que ces livres présentent, pour en déterminer l'âge véritable. Or, ce qui frappe plus particulièrement dans ces recherches, c'est devoir que tous
x Recherhes asiatiques, t. "VII, p. 2 84.
a Frederici Henr. Hug. Windischmanni Sancara , sive de theologumenis Yedanticorum. Bonn. 1833, p. 5a.
les efforts des philologues sanskrits se bornent évidemment à empêcher que leur littérature favorite ne soit trop dépréciée ; c'est de voir comment , au lieu de réclamer pour elle , selon l'esprit des écrivains antérieurs , un nombre extraordinaire de siècles, ils bornent les efforts de leur zèle à la faire remonter à une époque raisonnable avant' l'ère chrétienne. Le mode d'argumentation suivi par mon savant ami est simplement ceci. Les institutions de Menu semblent , d'après des preuves tirées d'elles-mêmes , avoir été établies , avant que la coutume de s'immoler soi-même eût prévalu , du moins complètement, dans toute la presqu'île du Gange. Comme nous apprenons, par les écrivains grecs du temps d'Alexandre, que cette cérémonie se pratiquait alors, l'ouvrage doit avoir été composé antérieurement à cette époque. Or, les institutions supposent l'existence des Vedas , car elles les citent et déclarent qu'ils ont été composés par Brahma. Je sens que, présentée de la sorte, cette argumentation ne fait pas ressortir les connaissances profondes dont notre jeune auteur fait preuve dans la langue sanskrite et le contenu de ces livres sacrés. Tous les principes qu'il pose sont soutenus par une richesse d'érudition que peu d'hommes sont capables d'apprécier complètement. On doit en dire autant du reste de ses arguments qui consistent principalement à prouver, par des recherches philologiques intéressantes pour les seuls initiés, que le style des Vedas est beaucoup plus ancien que celui d'aucun autre ouvrage écrit dans la même langue x. Néanmoins ses conclusions ne sont pas affirmatives : elles accordent aux Vedas une antiquité reculée sans doute , mais non pas telle que l'esprit le plus timide en puisse être effrayé.
Après avoir si faiblement rendu justice à ce savant auteur, je crains d'être encore moins capable de rendre hommage convenablement aux travaux de son père , dont la réputation comme philosophe , est si grande en Europe , qu'elle me dispense d'aucune observation préliminaire à son égard; et d'ailleurs , si j'en faisais, je paraîtrais certainement entraîné par les sentiments d'admiration et de respect que je professe à son égard. Dans son ouvrage, que j'ai déjà cité aujourd'hui, ce savant universel et profond a mis en ordre , de la manière la plus habile et la plus complète , tous les
1 Pages 58 et suiv.
matériaux connus sur la philosophie indienne. Il la considère moins sous le rapport chronologique que dans son développement intérieur et naturel ; il tâche de découvrir dans chaque partie des systèmes qui la composent les principes qui l'ont animée et qui en ont pénétré tous les éléments. Or, dans ce genre de recherches où il faut à la fois réunir une foule immense de faits, et posséder une force intellectuelle capable de plonger dans ce chaos et de séparer la lumière des ténèbres, Windischmann a réussi bien au-delà de tous les écrivains; il examine les diverses époques du système brahminique d'après les doctrines et les principes qui ont fleuri à ces mêmes époques , et les résultats qu'il obtient sont tels que, tout en attribuant une grande antiquité aux livres indiens , ces livres lui procurent une confirmation évidente des faits rapportés dans la Bible. Car l'époque ou période la plus ancienne de la philosophie des brahmes offre , selon lui , l'image exacte des temps patriarcats tels qu'ils sont décrits dans le Pentateuque » .
Mais il est , parmi les historiens de la philosophie , un autre auteur d'une réputation méritée qui est loin d'être disposé à admettre les prétentions ou les arguments avancés par les orientalistes en faveur d'une si haute antiquité. Ritter, professeur à l'université de Berlin , a examiné avec une grande pénétration toutes les preuves données à l'appui de cette opinion. Il rejette les raisonnements ou plutôt les conjectures astronomiques de Colebrooke, comme ne s'appuyant sur aucune date positive ou calculable » ; il ne reconnaît guère plus de force aux arguments tirés de l'antiquité apparente des monuments indiens , ou de la perfection de la langue sanskrite. « Car, remarque-t-il, le goût des monuments gigantesques ne remonte pas nécessairement à une date si ancienne , il en est quelques-uns qui ont été élevés dans des temps comparativement modernes; d'un autre côté, souvent une langue reçoit toutà-coup sa perfection caractéristique , et de la sorte on ne peut y trouver un critérium certain d'antiquité, à moins qu'on ne la considère sous le rapport des époques diverses qu'elle présente 3. Le mode d'argumentation suivi par Ritter tend plutôt à renverser
1 Die philosophie, etc. Zweiter, Buch, p. 690 et suiv. * Ge&chichte der philosophie, I Th. Hamh., 18*9, p. 6. 3 Page 62.
l'antiquité supposée de la philosophie indienne, qu'à établir aucune théorie nouvelle. Cependant il conclut que l'origine d'un véritable système de philosophie ne doit pas remonter plus haut que le règne de Vikramaditja , environ cent ans avant l'ère chrétienne *.
Avant de quitter les écrits philosophiques des Indiens , je vous donnerai un exemple de la facilité avec laquelle des hommes qui tiraient vanité du nom d'incrédules s'accommodaient de n'importe quelle assertion qui semblait hostile au Christianisme. Dans le dernier siècle, un ouvrage indien, dont les doctrines étaient essentiellement chrétiennes, fut publié par Sainte-Croix sous le nom d'Ezour-redam ». Voltaire s'en saisit comme d'une preuve que les doctrines du Christianisme étaient empruntées des païens ; il déclara que cet ouvrage était d'une prodigieuse antiquité, qu'il avait été composé par un brahme de Seringham 3. Or, écoutez l'histoire de ce livre merveilleux.
Lorsque sir Alex. Johnston était chef de la justice à Ceylan , il reçut mission de former un code de lois pour les naturels du pays ; il désira consulter les meilleurs ouvrages indiens , et surtout s'assurer de l'authenticité de l'Ezour-Vedam. En conséquence, il fit de soigneuses recherches dans les provinces du Sud , et prit des informations dans les pagodes les plus célèbres, particulièrement dans celle de Seringham ; mais ses efforts furent vains : il ne put obtenir de renseignements sur le brahme , ni sur l'ouvrage qu'il avait, disait-on, composé. A son arrivée à Pondichéry, il obtint du gouverneur, le comte Dupuis , la permission d'examiner les manuscrits de la Bibliothèque des jésuites, qui n'avait pas été dérangée depuis que ces Pères avaient quitté l'Inde. Parmi les manuscrits, il découvrit l'Ezour-Vedam en sanskrit et en français. M. Eilis , principal du collège de Madras , l'examina soigneusement , et ses recherches firent heureusement découvrir que l'original, le texte sanskrit, avait été composé en 1621, entièrement dans le dessein de favoriser le Christianisme, par le savant
1 Pages 120-124.
3 Ezour-Vedam , ou ancien Commentaire du Vedam. Yverduu, 1728.
3 Siècle de Louis XV.
et pieux missionnaire Robert de Nobilibt», rmm du wrèkml Bellarmin et proche parent du pape Marcel II ».
De la philosophie nous pouvons maintenant passer à l'examen de ce que les progrès de l'histoire orientale ont fait pour la religion , et je me contenterai d'un ou de deux exemples.
Le trente-neuvième chapitre d'isaïe nous apprend que Mérodach-Baladan , roi de Babylone , envoya une ambassa.de à Ezéchias, roi de Juda. Ce roi de Babylone ne reparaît plus dans l'histoire sacrée , et le fait même présente une assez grande difficulté ; car le royaume des Assyriens était encore florissant , et Babylone n'estait qu'une de ses dépendances. Seulement, neuf années auparavant, Salmanasar, le monarque assyrien, transporta, dit-on, en d'autres lieux , les habitants de Babylone 2 ; et Manassès , peu d'années après , fut emmené captif à Babylone par le roi d'Assyrie 3. Vers le même temps , le prophète Michée parle encore d'une translation des Juifs à Babylone, tandis qu'il fait mention des Assyriens comme de leurs ennemis les plus redoutables 4.
Tous ces exemples prouvent incontestablement qu'au temps d*Ezéchias, Babylone dépendait des rois d*Assyrie. Qu'était donc Mérodach-Baladan , roi de Babylone ? S'il n'était que le gouverneur de cette ville , comment pouvait-il envoyer une ambassade de félicitation au souverain juif, alors en guerre avec son maître? Les listes de Ptolémée ne nous présentent aucun roi de ce nom , et sa place chronologique ne semble pas pouvoir se concilier avec l'histoire sacrée.
Nous serions restés dans ce doute et dans cette obscurité ; l'apparente contradiction de ce texte avec d'autres passages serait restée inexplicable , si les progrès faits de nos jours dans les études orientales n'eussent amené la découverte d'un document de la plus vénérable antiquité. Ce n'est pas moins qu'un fragment de Bérose , conservé dans la Chronique d'Eusèbe. La publication de cet ouvrage, dans l'état le plus parfait 5, d'après la traduction ar-
1 Recherches asiatiques, t. XIV.
* 2 (4) Rois VII, 24.
3 2 Para lin. xxxu, 2.
4 Mich. IV, 10, ch. v, 5-6.
6 Eusebii chroaicon. Venet. 1818, t. I, p. 42.
mémcnne , nous fit d'abord connaître le fragment en question ; et j'ai la satisfaction dédire que Gesenius, qu'il m'a fallu citer comme notre adversaire , est Fauteur à qui nous sommes redevables de remploi qui en a été fait ' .
Cet intéressant fragment nous apprend qu'après que le frère de Sennachérib eut gouverné Babylone, en qualité de vice-roi d'Assyrie, Acises s'empara injustement du pouvoir suprême ; trente jours après , il fut assassiné par Mérodach-Baladan , lequel usurpa la souveraineté pendant six mois ; au bout de ce temps , ce dernier fut à son tour tué et remplacé par Elibus. Mais , après trois ans, Sennachérib rassembla une armée , livra bataille à l'usurpateur, le vainquit et le fit prisonnier. Ayant de nouveau réduit Babylone à l'obéissance, il y laissa son fils Assordan, FEssarhaddon de F£« criture, en qualité de gouverneur.
Il n'existe qu'une différence apparente entre ce fragment historique et le récit de l'Ecriture ; car FEcriture place le meurtre de Sennachérib et Favénement d'Essarhaddon au trône avant l'ambassade envoyée à Jérusalem par Mérodach-Baladan x. A ceci , Gesenius répond avec justesse que le prophète a suivi cet ordre afin de terminer l'histoire des monarques assyriens , de manière à n'y point revenir, celte histoire n'ayant plus aucune liaison avec le sujet qu'il traite.
Au moyen de cet ordre, en outre , la prophétie relative à l'assassinat de Sennachérib se trouve étroitement liée à l'histoire de son accomplissement 3. D'ailleurs, cette solution qui suppose quelque intervalle entre le retour de Sennachérib à Ninive et sa mort , devient probable par les paroles du texte même. « Il alla et revint, et résida à Ninive; et il arriva, etc. » Bien plus, elle devient certaine par les calculs chronologiques ; car il est incontestable que l'expédition de Sennachérib en Egypte doit avoir eu lieu sous la première ou la deuxième année de son règne (714 av. J.-C), puisque le vingtième chapitre d'Isaïe parle de Sargon comme occupant le trône immédiatement avant cet événement (716). Or,
1 Commentai- ùber den Jesaia, Erst. Th. 3. Abth. , pages 999 et suivantes.
a Isaïe xxxvii, 38.
3 Ibid., v. 7.
suivant Bérose, à la fin du fragment citéphis haut, Sennachérib avait régné dix-huit ans quand il lut assassiné par ses fils ; il doit par conséquent avoir vécu plusieurs années après son retour à Ninive ' . Ce que nous dit Bérose , que la révolte de Babylone arriva sous le règne de Sennachérib , n'est ainsi en contradiction d'aucune manière avec le texte sacré ; et cette seule difficulté une fois levée, le fragment détruit toute objection possible contre l'exactitude du texte.
En effet, il nous est parfaitement expliqué comment il y a eu un roi ou plutôt un usurpateur à Babylone , au moment où cette ville était réellement une province de l'empire assyrien. 11 était tout naturel que ce Mérodach-Baladan , s'étant emparé du trône, tâchât de former une ligue et une alliance avec les ennemis de son maître, contre lequel il s'était révolté. Ezéchias, qui, aussi bien que lui , avait secoué le joug des Assyriens » , et qui avait formé une alliance puissante avec le roi d'Egypte , devait être sa première ressource. D'un autre côté , aucune ambassade ne pouvait être plus agréable que celle-ci au monarque juif, qui se trouvait dans le voisinage de l'ennemi commun , et devait être bien aise de voir une diversion s'opérer en sa faveur au moyen d'une rébellion dans le sein même du royaume de cet ennemi 3. De là provenaient les égards excessifs qu'il témoigna aux envoyés de l'usurpateur, et qui offensèrent tellement le prophète Isaïe, ou plutôt Dieu , qu'il prédit alors , par la bouche de ce prophète , la captivité de Babylone 4.
Un autre exemple de l'avantage que peuvent procurer les progrès des recherches historiques faites sur l'Orient nous est offert par les lumières obtenues en dernier lieu relativement au culte religieux du Thibet. Quand, pour la première fois , l'Europe eut connaissance de ce culte , il lui fut impossible de n'être pas frappée des analogies qu'il présentait avec les rites religieux des Chrétiens.
1 Gesenius, p. xooa.
* a (4) R. XVIII, 7.
3 D'après ce qui a été dit dans le texte, il parait probable que la révolte de Babylone éclata pendant l'expédition de Sennachérib contre la Judée et l'Egypte.
4 Isaïe, xxxix, a 5.
La hiérarchie des lamas , leurs institutions monastiques , leurs églises et leurs cérémonies, ressemblaient si exactement aux nôtres, que quelque rapport paraissais nécessairement avoir existé entre les deux cultes. » Les premiers missionnaires n'ont considéré le culte de Lama que comme une sorte de Christianisme dégénéré, comme un reste des sectes syriennes qui avaient autrefois pénétré dans ces parties reculées de V Asie '.
Mais d'autres ont fait de cette ressemblance un usage tout différent. « De fréquentes assertions mystérieuses et des soupçons àdemi réprimés , que Ton rencontre dans les ouvrages de certains savants , dit un orientaliste très-regretté, dont je vais avoir occasion de citer le mémoire â ce sujet , ont conduit plusieurs critiques à se demander si la théocratie des Lamas était un reste des sectes chrétiennes; ou si, au contraire, c'était le modèle ancien et primitif d'après lequel les établissements du même genre s'étaient formés dans d'autres parties du monde : telles étaient les idées que l'on prenait dans les notes du voyage du Père d'Andrada , dans celles des traductions françaises de Thunberg , des traductions des Recherches asiatiques et dans plusieurs autres ouvrages modernes , où l'irréligion cherchait à se cacher sous le voile d'une érudition superficielle et menteuse 2. » — « De ces ressemblances, dit Malte-Brun , on se fit des armes contre la divine origine du Christianisme 3. » En effet nous voyons ces analogies fournir matière à quelques grandes plaisanteries de Volney 4.
D'abord ces objections ne furent combattues que par des réponses négatives. Fischer démontra bien qu'aucun écrivain antérieur au treizième siècle ne fait soupçonner l'existence d'un tel système, et qu'on ne peut produire aucune preuve de son antiquité. • Mais il avait été de mode de s'appuyer de conjectures plausibles pour attribuer une antiquité extravagante à toutes les institutions de l'Asie centrale. La date vénérable qu'on assignait à cet établisse-
1 Abel Rein usât, Aperçu d'un mémoire intitulé : Recherches chronologiques sur l'origine de la hiérarchie lamaïque, réimprimé dans les Mélanges asiatiques. Paris 18a 5, t. I, p. la$.
* Ibid. , note a, Mélanges, p. 132.
3 Précis de la Géographie universelle. Paris 1 8 12 , tome III , p. 581 .
4 Kuines, Paris I820 , p. 4*8.
— -usinent religieux était parfaitement d'accord avec l'hypothèse scientifique de Bailly , concernant le même pays, et formait le pendant du système romanesque qui avait fait des montagnes de la Sibérie, ou des steppes de la Tartarie , le berceau de la philosophie. Depuis cette époque , l'étude des langues et de la littérature asiatique a fait un pas immense, et la conséquence de ce pas a été la réfutation de tant d'hypothèses extravagantes, qu'on a tirée des ouvrages mêmes des écrivains du pays.
Abel Remusat est encore l'auteur auquel nous devons cette précieuse découverte. Dans un mémoire intéressant, il nous a fait connaître un fragment remarquable conservé dans l'Encyclopédie japonaise, et contenant la véritable histoire de la hiérarchie lamaïque. Sans la connaissance de ce fragment, nous serions peutêtre restés toujours livrés à de vagues conjectures ; avec un tel secours, nous pouvons combattre les rêves chimériques , bien que spécieux , de nos adversaires. On supposait que le dieu Bouddha se perpétuait lui-même sur la terre en la personne de ses patriarches indiens. Son âme passait successivement dans le corps de quelque nouveau représentant , choisi indifféremment dans toutes les castes , et le dépositaire de sa divinité y avait tant de foi luimême, il était si sûr de posséder un préservatif certain contre la mort , qu'il avait coutume de se soustraire aux infirmités de la vieillesse en montant sur un bûcher funéraire , d'où il espérait , comme le phénix, prendre son essor vers une vie toute nouvelle. Le dieu demeura dans ce pays jusqu'au cinquième siècle de notre ère, époque où il jugea prudent de quitter les parties méridionales de l'Inde et de fixer sa résidence en Chine. Son représentant reçut le titre de précepteur du royaume ; mais, semblable en cela aux derniers califes de Bagdad , il n'étala que la vaine splendeur d'un titre religieux à la cour du céleste empire.
La succession des chefs sacrés se continua dans cet état précaire pendant plus de huit siècles ; enfin , dans le treizième , la maison de Tching-kis-Khan les affranchit de leur dépendance et leur accorda une étendue de territoire. Voltaire a dit que Tching-kis- Rhan était trop bon politique pour avoir voulu troubler le royaume spirituel du grand Lama dans le Thibet * ; et cependant il n'y
1 Philosophie de Phist. ; Essai sur les mœurs. Abel Remusat, p. 137.
— 4*7 — avait pas alors de royaume dans le Thibet ; le grand-prétre du shamanisme n'y résidait pas encore, et le nom de Lama n'y était pas non plus en usage ; ce fut le petit-fils du conquérant qui , trente-trois ans après lui , plaça la souveraineté sur la tète du chef de sa religion ; et , comme le Bouddha qui vivait alors était natif du Thibet , on lui assigna ce pays pour gouvernement. Ce fut ainsi que la montagne de Pootala, ou Botala < , devint la capitale de ce royaume religieux , dont le gouverneur reçut pour la première fois le titre distinctif de Lama , qui signifie prêtre.
Cette histoire de l'origine de la dynastie lamaïque s'accorde parfaitement avec un autre document rempli d'intérêt, et dernièrement publié. C'est une description du Thibet , traduite du chinois en russe , par l'archimandrite le P. Hyacinthe Pitehourinsky 2 ; et du russe en français, avec des corrections faites d'après l'original chinois par Jules Rlaproth3. Ce document nous apprend que Tching-kis-Rhan envahit le Thibet, et qu'il y établit. un gouvernement comprenant le Thibet même et ses dépendances. L'empereur Khoubilai , voyant qu'il était difficile de gouverner ce pays éloigné, imagina , pour le soumettre, un moyen qui s'accordait avec les coutumes du peuple. 11 divisa Je pays du Thour-pho en provinces et en districts ; nomma des officiers de différents degrés, et les soumit à l'autorité du Tiszu, (précepteur de l'empereur). Bhdchbah ouPragha, natif de Sarghia , dans le Thibet, rem-, plissait alors cette fonction. A l'âge de sept ans , il avait lu tous les livres sacrés et il en comprenait les plus sublimes pensées ; ce qui Pavait fait surnommer Y enfant de V esprit. En 1260 , il reçut le titre de roi de la grande et précieuse loi, et un sceau en jaspe oriental. Outre ces honneurs, il fut revêtu de la dignité de chef de la religion jaune. Ses frères , ses enfants et ses descendants remplirent des postes éminents à la cour, et reçurent des sceaux en or et en jaspe oriental. La cour accueillit Bhâchbah avec distinction; elle eut en lui une foi superstitieuse, et ne négligea rien de ce qui pouvait contribuer à le faire respecter 4.
* Voyez le Nouveau Journal asiatique , octobre 18a 9, p. 273, note 1 . » Saint Pétersbourg , 1828.
3 Dans le Nouveau Journal asiatique , août et octobre 1 829.
4 Ibid., août, p, II9.
Au temps où les patriarches bouddhistes commencèrent à s'établir dans le Thibet , ce pays était en relation immédiate avec les contrées chrétiennes. Non-seulement les nestoriens avaient des établissements ecclésiastiques en Tartarie , mais des religieux italiens et français visitaient la cour des khans , chargés de missions importantes parle pape et par saint Louis de France. Ils apportaient avec eux des ornements d'Eglise et d'autel , dans l'intention de produire une impression favorable sur les naturels du pays. À cet effet , ils célébraient leur culte en présence des princes tartares, qui leur permettaient d'élever des chapelles dans l'enceinte des palais royaux. Un archevêque italien, envoyé par Clément V, établit son siège dans la capitale du Thibet ; il y fit ériger une église où le son de trois cloches appelait les fidèles , et où l'on voyait plusieurs sujets sacrés peints sur les murs ».
Rien n'était plus facile que d'engager plusieurs des sectes diverses qui peuplaient la cour du Mogol à admirer et à adopter les cérémonies de notre religion. Quelques membres de la famille impériale embrassèrent secrètement le Christianisme ; plusieurs mêlèrent ses pratiques à celles de leur propre croyance, et l'Europe fut alternativement réjouie et désappointée par les récits des conversions impériales et par la découverte de leur fausseté a. Ce furent de pareils bruits sur Manghu qui provoquèrent les missions de Rubriquis et d'Âscellino. Entoures de telles cérémonies , instruits par la bouche des ambassadeurs et des missionnaires de l'Occident du culte et de la hiérarchie catholiques , il n'est pas étonnant que les lamas, dont la religion commençait alors à se revêtir de splendeur et de pompe, aient adopté des institutions et des pratiques qui leur étaient déjà familières, et que le peuple qu'ils désiraient gagner avait déjà admirées. Les coïncidences de temps et de lieu, la non-précédente existence de cette monarchie sacrée , démontrent amplement que la religion du Thibet n'est qu'une tentative d'imitation de la nôtre. Je ne crois pas devoir suivre le savant académicien dans la suite de son histoire sur cette dynastie religieuse. Cette dynastie est restée jusqu'à nos jours sous la dépendance des souverains chinois , à la fois révérée et persécutée, ado-
1 Abc.l Remusat , p. 1 38.
2 Assemani t Bibliotk. orient. , t. III , deuxième part., p. 3#o et suiv,
rée et opprimée. Mais elle est déchue pour jamais de ses prétentions à l'antiquité, et les raisons mises en avant pour en faire une rivale et , bien plus , la mère du Christianisme , ont dû être complètement rejetées après un mûr examen.
J'ai prolongé jusque-là ma digression, afin de prévenir toutes les réflexions que ce sujet pourrait suggérer. Mais il serait injuste de l'abandonner sans faire mention de la glorieuse prééminence qu'obtient notre patrie dans la poursuite de ces études. Si notre éducation ne nous a pas formés, comme nos voisins du continent, pour d'aussi profondes recherches dans les parties plus abstruses de la littérature asiatique, nous apprenons du moins à contribuer, par les moyens nombreux que la Providence a mis à notre disposition , à éclaircir beaucoup de questions qui , autrement , seraient demeurées obscures et cachées. Et ce serait véritablement une honte pour nous, si, dans les siècles à venir, l'histoire de toutes nos colonies ne présentait aux recherches du philosophe que des balances d'importations et d'exportations ; si les règlements des revenus annuels de nos coffres nationaux ou les annales de notre puissant empire dans l'Inde n'avaient rien de mieux à offrir qu'un établissement composé d'agents militaires et commerciaux, se perpétuant à travers des scènes variées de guerres mercantiles et de royales spéculations. C'est , il faut le dire, un honneur pour notre caractère national, c'est une grande preuve de sa force morale que tant de choses aient été faites par ceux de nos compatriotes dont les professions semblaient nécessairement peu en rapport avec les études littéraires et scientifiques; je ne sais même pas si l'espèce de discrédit qui frappe l'ensemble de notre établissement dans l'Inde ne sera point détruit par l'honneur qui rejaillira du mérite personnel de tant d'illustres individus. La postérité ne manquera pas de remarquer que, tandis que la France, lors de son expédition d'Egypte, envoyait des savants et des littérateurs à la suite de ses armées , pour lui rapporter des monuments de cette contrée lointaine, l'Angleterre n'a pas eu besoin de faire une telle distinction , et qu'elle a trouvé, parmi ceux qui livraient ses batailles et dirigeaient ses opérations militaires, des hommes en état de déposer l'épée pour prendre la plume, et capables de décrire tous les monuments intéressants avec autant de sagacité et de savoir, que si les lettres eussent été leur seule occu-
pation». Nous avone lespoir déprouver bientôt un sentiment national encore plus élevé : la fondation, sous le patronage royal, du comité de traduction des ouvrages orientaux , a déjà beaucoup augmenté notre fonds de connaissances en ce genre. Elle a intéressé aux progrés de ces études ceux qui , autrement , eussent été peu enclins d'eux-mêmes à les favoriser ; elle a réjoui plus d'un savant , qui , sans cela , eût langui dans une silencieuse obscurité ; et elle en a encouragé beaucoup qui , autrement , ne se seraient pas senti la force nécessaire.
Eoam tentare fidem , populosque bibeates Euphratem.....
Medoram penetrare domot , Scythiosque receasus Ar?a tuper Cyri Chaldeique ultima regni , Qua rapidus Ganges, et qua Nysseus Hydaspes Accédant pelago '.
Lucaih , vin, ai 3.
* L'ami tant regretté de l'auteur, le colonel Tod, était de ce nombre.
1 « Pour aller mettre à l'épreuve la foi orientale , et étudier les peuples qui s* abreuvent dans l'Euphrate, pour pénétrer dans les demeures d»* Mèdes et dans les retraites des Scythes , par-delà les dernières limites de la Perse et de la Chalôée , vers les lieux où le Gange rapide et î'Hydaspe qui baigne Nyssa se jettent dans la mer. »