‹ Discours sur les rapports entre la science et la religion révéléeChapitre 5 sur 21 · OU ÉTUDE COMPARATIVE DES LANGUES · texte numérisé non relu

OU ÉTUDE COMPARATIVE DES LANGUES

Histous. — Promioro périodo t Efforts pour trouver 1* langue primitive * défaut dans l'objet «t les méthodes. — Second* période : Collection de matériaux , listes de mots et séries depaters ou oraisons dominicales. — Troisième période : Tentatives d'arrangement et de classification; Leibnitz, Hervas, Catherine II et Pallas, Adelung et Vater. — Aspect dangereux de l'étude à cette période , d'après la multiplication apparente de langues indépendantes. — R£sui*at». — Promût. Formation de familles , ou groupes étendus de langages en affinité intime par les mou et les formes grammaticales. — Exemples tirés des familles indo-européenue , sémitique et ma- Uye. — Sooomd. Réduction progressive des langues supposées indépendantes, par leur connexion avec las grandes familles i Oaséte , arménien , celtique. — Revue du système de sir W. Betham , doct. Pricbard. — Récapitulation. — Remarques finales.

S'il nous était donné de contempler les enivres de Dieu dans le monde visible et dans le monde moral , non comme nous les voyons maintenant par lambeaux et par fragments, mais combinées ensemble dans le grand plan de l'harmonie universelle; si notre esprit pouvait pénétrer dans chaque partie , en voir les rapports généraux , les relations particulières et l'appropriation , il ne peut y avoir de doute que la religion , comme elle est établie par le Créa-

leur, ne parût entrer comme complément nécessaire dans le plan général , et s'y ailapter tellement , que tout serait désorganisé et détruit si par quelque moyen on pouvait l'en tirer. Démontrer ainsi l'action religieuse pénétrant dans les parties les plus intimes de l'économie de la nature serait , sans aucun doute, le témoignage de Tordre le plus élevé que Ton pourrait donner de la vérité de cette même religion. Mais voici la grande différence entre l'opération de la nature et celle de l'homme : là nature façonne et modèle toutes les parties de son ouvrage dans un même temps, tandis que l'homme ne peut s'appliquer à l'élaboration que d'une seule partie à la fois * ; de là il arrive que , dans toutes nos recherches , l'attention partielle et si nécessaire que nous sommes obligés de donner à chaque preuve , à chaque témoignage séparé , affaiblit considérablement l'effet de leur force collective. « Car, ainsi que l'a judicieusement remarqué l'illustre Bacon i l'harmonie de la science qui existe, quand chaque partie supporte l'autre, est et doit être la manière vraie et courte de réfuter et de supprimer toutes les objections de peu de valeur; mais d'un autre côté, si vous détachez chaque axiome un à un comme les bâtons d'un faisceau , vous pouvez aisément les attaquer, les plier ou les rompre, comme il vous plaira. »

Des préjugés que le temps a rendus vénérables ont beaucoup ajouté aux difficultés {placées ainsi dans notre carrière par les limites de nos facultés. Pendant des siècles, plusieurs personnages ont regardé comme inutile et presque profane de chercher une alliance entre la théologie et les autres sciences. Plusieurs savants , dans leurs écrits, et beaucoup d'autres dans leurs discours, vont Jusqu'à supposer qu'ils peuvent se permettre un dualisme d'opinions ; ils en forment une catégorie qu'ils croient comme chrétiens , et une autre dont ils sont convaincus comme philosophes : l'un dira qu'il admet les livres saints et tout ce qu'ils contiennent,

1 Quand un sculpteur taille et façonne une figure, il donne une forme seulement à la partie sur laquelle il travaille, et ne touche point au reste ; mais la nature , au contraire, lorsqu'elle fait une fleur ou une créature vivante, engendre et produit tous les rudiments de toutes les parties dans un %m\ et même temps. — Bacon , de Âugm. Scient. , liv. VII.

mais ëef>èhdaht il soutiendra quekfoe système de chronologie et d'histoire qui ne peut en aucune manière se concilier avec eux; celui-ci ne voit pas comment il est possible de faire accorder la création mosaïque avec les découvertes de Cuvier; un autre pense que l'histoire de la dispersion est incompatible avec le nombre de langages qui existent maintenant 5 un dernier enfin croit qu'il est extrêmement difficile d'expliquer l'origine de toute l'espèce humaine provenant d'une seule famille. Ainsi donc , loin de considérer la religion ou sa science, la théologie, comme ayant droit de fraterniser avec les autres sciences, on suppose qu'elle se meut dans un plan séparé , et conserve avec elles un parallélisme perpétuel qui les empêche de se rapprocher, et les privé ainsi d'un mutuel support. 11 n'est pas étonnant d'après cela que la théologie soit toujours considérée comme une étude purement sacerdotale et dénuée d'intérêt général , et qu'il soit impossible de donner à ses recherches les charmes variés qui nous attirent vers les autres études scientifiques '.

Ces réflexions et d'autres du même ordre m'ont engagé à entrer dans la carrière que je parcours aujourd'hui : mon but est de ramener en quelque sorte la théologie dans le cercle des sciences, en montrant combien elle est éclairée , soutenue et ornée par chacune d'elles. Je veux prouver que le philosophe s'inclinera avec justice devant ses décisions, lorsqu'il aura l'assurance que les recherches qui l'occupent ne feront que confirmer ces mêmes décisions ; je ferai voir enfin la convergence des vérités révélées et des vérités découvertes, et, bien qu'imparfaitement, je vous présenterai quelques peintures semblables à celles qu'Homère décrit sur le bouclier de son héros : des choses et des mouvements célestes , qui appartiennent à une sphère plus élevée , entourés d'une bordure embellie par des représentations plus terrestres et plus ordinaires.

Je me propose donc, dans le cours des conférences auxquelles

1 Pour juger la méthode inefficace par laquelle l'école éclectique française essaie à la fois de séparer et de concilier la science et la révélation , voyez Damiron, Essai sur l'histoire de la philosophie en Fratoce; Bruxelles 1829, p. 471-474; ou Carové, der Saint- Simonismus und die neutre Philosophie ; Leips. i83i, p. 4»«

je vous ai invités, de montrer la correspondance entre les progrès de la science et le développement des preuves du Christianisme; et, avant d'aller plus loin , qu'il me soit permis de fixer le terme et les limites de mes investigations. Par le simple exposé de mon sujet , on verra que je n'ai pas l'intention d'entrer dans le champ si bien cultivé de la théologie naturelle, ou d'appliquer les progrès de la science à renforcer la preuve , déjà acquise , d'une sage et toute-puissante Providence. C'est de la religion révélée seule que j'entends traiter, des témoignages que le Christianisme a reçus dans ses connexions sans nombre avec l'ordre de la nature et le cours des événements humains. Et quand j'emploie le mot témoignages , il faut le prendre dans son acception la plus générale et la plus étendue. Je remarque que tout ce qui tend à prouver la vérité de quelque passage , dans la Bible surtout , si à des yeux purement humains le récit parait improbable ou inconciliable avec d'autres faits , tend aussi essentiellement à augmenter la somme de témoignages que le Christianisme possède , puisque ceci exige nécessairement l'authenticité de ce livre. Qu'une découverte quelconque, qu'une date, par exemple, peu importante, inexplicable jusqu'à ces derniers temps, se trouve être tout-à-fait exacte : outre la certitude qu'elle donne sur un point particulier, elle a un poids moral bien plus grand dans l'assurance et la sécurité qu'elle fait naître sur d'autres points. D'où il résulte qu'une longue recherche qui conduira à une découverte d'une importance médiocre, en apparence , doit se mesurer d'après son influence générale plutôt que par ses résultats immédiats.

Mais , ainsi qu'on l'a observé , tandis qu'il est de l'intérêt de ceux qui recherchent la vérité de généraliser leurs preuves autant que possible, et de se placer sur la base la plus large, ceux qui l'attaquent trouveront toujours plus de facilité à le faire par des objections particulières qui détruisent pièce à pièce. Et de leur part, telle a été la tactique qu'ils ont suivie. Chaque science individuelle a été mise à contribution, et plusieurs résultats partiels de chacune présentés séparément comme suffisants pour renverser les appuis du Christianisme. Ces tentatives réitérées sont un motif de plus pour rechercher quels sont les résultats réels de la science moderne. Il est vrai que la révélation chrétienne repose sur des arguments généraux que des objections particulières ne

peuvent pas facilement ébranler. 11 est vrai que ses preuves intrinsèques et extrinsèques consistent dans un nombre et une variété de considérations si fortement réunies ensemble qu'une attaque partielle sur un point est repoussée par tout le reste ; de manière que nous éprouvons plus de difficultés à supposer faux tout le système du Christianisme par suite d'une objection particulière, que nous n'en éprouvons à confesser notre incapacité à répondre, tout en restant attachés à la cause que Ton attaque.

Mais , bien que le chrétien peu instruit puisse ainsi empêcher sa conviction d'être ébranlée par des objections auxquelles il ne voit pas de réponse immédiate, il y a une manière de procéder plus satisfaisante, plus intéressante, et presque d'obligation pour ceux qui en ont le pouvoir : c'est d'aborder les objections franchement, de les examiner avec patience, et de les résoudre une à une; et pour cela il ne faut négliger aucun des moyens à notre portée , de nous procurer et d'acquérir les connaissances nécessaires. Nous ne pouvons pas nous permettre de douter un moment d'un succès final et complet :

Causa jubet melior superos sperare secundos.

Si nous sommes fermement convaincus que Dieu est l'auteur de notre religion , aussi bien que de la nature, nous devons avoir l'intime persuasion que la comparaison de ses œuvres , dans ces deux ordres de choses, doit nécessairement donner un résultat uniforme. Une partie essentielle de ma tâche sera de montrer comment les mêmes sciences d'où l'on a tiré les objections contre la religion ont, en se perfectionnant, fourni les moyens de réfutation. Il en résulte que ma méthode de traiter chaque science , à une ou deux exceptions près , sera nécessairement historique. J'éviterai ainsi une difficulté importante, celle de supposer dans mes auditeurs une connaissance approfondie de tant de sujets différents. Au lieu de cela , je me flatte qu'en même temps que je ferai voir les services signalés rendus à la religion par les progrès des sciences , je présenterai une introduction courte et simple de leur histoire et de leurs principes.

Nous verrons de quelle manière l'enfance de chacune a fourni des objections contre la religion , à la grande joie des infidèles et

àrefttàdescroyants^qiidlerawïjèreoHa détonné de ce^ études comme dangereuses ; et pourquoi , en proportion de leurs progrès , elles ont d'abord fait disparaître les difficultés urées de leur état imparfait, et même les ont remplacées par des arguments en faveur de la religion. Et dès-lors nous aurons le droit de dire en concluant, qu'il est essentiellement dans l'intérêt de la religion d'encourager la culture des sciences et de la littérature , dans leurs diverses branches.

Dans l'arrangement des sujets que je vais traiter, en même temps que j'aurai égard à un certain ordre naturel de rapport» , je m'efforcerai aussi de leur donner un intérêt toujours croissant. Et je crains presque d'avoir fait une erreur de tactique, en plaçant en première ligne la science dont je vais vous entretenir; car elle est loin de présenter l'intérêt général de la plupart des sciences qui vont suivre ; quoique j'aie la confiance qu'elle justifiera pleinement tout ce que j'ai avancé dans ces remarques préliminaires , je veux dire Y ethnographie , ou la classification des nations d'après l'étude comparée des langues , science qui , on peut le dire , est née presque de nos jours

Cette science a été aussi appelée avec raison par les Français linguistique, ou l'étude du langage; elle est aussi connue sous le nom de philologie comparative. Ces noms indiquent suffisamment les objets que l'on a en vue et la méthode de les étudier. Je ne m'arrêterai point à chercher d'autres définitions, et j'espère qu'à mesure que mon sujet se développera vous verrez toute l'étendue que cette science embrasse.

Je l'entreprends avec le sentiment intime des difficultés qui l'entourent; c'est une science qui n'a pas encore trouvé d'historien, et qui possède à peine quelques ouvrages élémentaires .* tellement qu'il m'a fallu chercher dans plusieurs auteurs les matériaux pour Pesquisse que je vais essayer de vous présenter. C'est véritablement par la simple histoire de cette science que nous aurons le plaisir de voir confirmer le récit que fait Moïse de la dispersion de l'espèce humaine.

Je n'ai pas besoin de rappeler à votre mémoire ce fragment de l'histoire des premiers temps : que le genre humain descendait d'une seule famille, parlait une seule langue; qu'à l'occasion de ta réunion des hommes pour un dessein qui ne s'accordait pas avec

tes vues (Je UProvuJeuce , le !fouf Puisât conjon^it fcw toWfcge» et jntroduisit parmi eu$ une variété (Je dialectes qui les força % gné dispersion générale : tel est en raccourci le sommaire 4e l'histoire vénérable racontée clans Jç onzième chapitre de la Genèse. Les cojnmenta^urs sur ce passage; opt généralement eonsidé^ que, çe$ç confusion consistait non pas tapt dans l'abolition 4e la langue commun^, qu§ 4*3$ i'iptroduçtiQn de modifications te{lement variées, qu'elles juraient su® ppuç effectuer la dispersion dç la ra^e ftuin^ing. p§n§ je fait, tféttft !#uJtement 4^?r$8 P*të fry- P9fftès^ «ju^Qp a pp sj Byrer à la longue, et înutfle, ^erebe, &w

ftaig Jîçns^nJ}}*} de pette narration. <$( Jraitfl par leç adversaire* ty teï&j&tion çp^me une febleou. gn ^yf/ie ;. Nous pquyogg bjçn, ep y#i^f RÇnn^ttçç au* philosophes dé discuta pertajnflf qqestiQpf §j$ra$te&, W®m <fe WPl ?U» PSr?te pouvait ayoïç é|é riïiventipn graduelle 4e Jlespfcce humaine, m doif avoir «^ un 4pn librement accordé paj £(|et| , comme Je dofteur Johnson, Anton et M. deBppaîd Jç soutiennent f ; pu fejerç n'avojr été, pi un pur don, ni une invention, mais, suivant la récente théorie de G. Humboldt, un résultat nécessaire et spontané de l'organisation de l'homme 3. Nous pourrions même leur permettre l'innocent

' • £je livre <Je la penèse cachait , sous un mythe expressif ef significatif , un problème qu'aucune philosophie n'a encore pu résoudre d'une manière satisfaisante. » Gesenius . Gescjiichle der Heferaïscbeu spracbt und schrift; Leips. i8i£, p. i3. Voyez la préface de Gedq*est à sa traduction du Pentateuque , 1 70a , p. n.

* yie de Johnson par Boswell, prem. ^dit., vo|. I|, p. 447 ; JV- Ç. Anton Ueber sprache in Rùcksicht auf geschichte der menschen ; Gor* litz 1799» p. 3i. Beattie's theory of language; Lond. 1788, p. <)5. Cette proposition est la hase du système $e Jf . de Ronald, et est vivement attaquée par pamjron f ubi sup.f j>. ia4. Cousin, préface aux Nouvelles Considérations de Maine de Biran; Paris 18 34, page i5; et plusieurs autres.

3 «lia parole, d'après mon entière conviction, doit réellement $tr* considérée comme inhérente à l'homme : car si on la considère comme l'œuvre de son intellect dans la simplicité (je sa connaissance nafjye, c'est absolument inexplicable. Cette Jiypojbèse esj favorisée par {§ fup~

amusement de discuter si une pareille innovation a dû commencer par des substantifs , comme le pense le docteur Smith », ou par des interjections, comme le président de Brosses et Herder le conjecturent a. Aussi longtemps qu'une arène imaginaire sera ouverte pour les auteurs de pareilles découvertes , tant que nous parlerons avec le président d'enfants laissés à renseignement de la nature, ou, avec Soàve, de deux sauvages abandonnés dans une lie, le champ est ouvert, la dispute est sans danger.

Mais d'autres écrivains ont transporté leurs spéculations sur ce sujet dans le domaine de Thistoire : Maupertuis , par exemple , suppose que la race humaine n'a pas eu de langage, jusqu'à ce que ses différentes ramifications aient inventé des dialectes séparés 3. Rousseau et Volney représentent l'homme comme le mutum et turpe pecut des anciens, « jeté, suivant les paroles du dernier, en quelque sorte par hasard sur une terre sauvage et isolée, orphelin , abandonné par la main inconnue qui l'a produit 4, » et découvrant les premiers éléments de la vie sociale d'après lé principe et le procédé indiqués par le poète épicurien 5 :

position de plusieurs milliers de milliers d'années ; le langage n'a pu être inventé sans tin type préexistant dans l'homme. » Après plusieurs remarques du plus haut intérêt, il continue en faisant observer qu'il ne faut cependant pas considérer le langage comme un don accordé tout formé à l'homme ( etwas fertig gegebenes ) , mais comme quelque chose provenant de lui-même. Ueber dos vcrgleichendes Sprachstudium in be~ ziehung aufdic verschiedenen epochen der sprackentwickelung. Dans les Mémoires de l'Académie royale des Sciences de Berlin , classe historique et philosophique, 1820-11 ; Berlin i8aa, p. 247.

* Theory of moral sentiments. Edimb. 18 r 3, vol. II, p. 364.

* Traité de la formation mécanique des langues. Paris 1763, t. H, p. 220. Herder, Nouveaux Mémoires de l'Académie royale des Sciences. Berlin 1783, p. 38a.

3 Dissertation sur les moyens dont les hommes se sont servis pour exprimer leurs idées. Histoire de l'Acadëmie royale. Berlin 1756. p. 335.

4 Ruines. Paris 1890, p. 36. Causes de l'inégalité entre les hommes; œuvres complètes. Paris t8a6, p. 40,

5 Lucret. l|v. V, v. to86 et seq.

Ergo si variei sensus ammalia cogunt Muta taraen quom sint, varias emittere voces; Qaanto morlaleis raagis «quurn est tum potuisse Dissimileis aliâ, atque aliâ, res voce notare?

Cette vue de l'origine du langage est encore assez fréquemment répétée de nos jours. Charles Nodier a publié dans le journal le Temps r en septembre 1855, une série d'articles sous le titre de Notions élémentaires de linguistique , dans lesquels il maintient que les langues sont l'ouvrage des facultés de l'homme agissant par leur propre énergie. Même des écrivains que Ton n'aurait jamais supposé avoir des opinions peu d'accord avec le récit de Fauteur inspiré paraissent quelquefois se laisser aller à la même imagination. '

Le marquis de Fortia d'Urban va plus loin ; il nie tout à la fois et Thistoire de la dispersion comme elle est donnée par Moïse , et même l'inspiration des récits historiques de l'Ecriture ». Ainsi considérée, l'investigation semble attaquer l'authenticité des documents de Moïse touchant Thistoire primitive de l'homme. 11 est alors de notre devoir d'examiner attentivement la branche des sciences même qui a fait naître ou corroboré de semblables objections , et nous apercevrons bientôt que plus elle a avancé vers la perfection et plus elle a confirmé la véracité de l'historien juif.

L'histoire de l'étude comparée des langues joue le même rôle dans les sciences morales que la chimie dans les recherches physiques. Pendant que cette dernière science était engagée à la poursuite stérile de la pierre philosophale , ou d'un remède pour toutes les maladies, les linguistes étaient livrés à des recherches non moins stériles pour trouver le langage primitif. Dans le cours de Tune et de l'autre recherche, plusieurs découvertes importantes et inattendues ont été faites sans aucun doute; mais ce n est que depuis l'introduction dans ces sciences d'un principe d'investigation analytique que l'on a pu reconnaître la nature réelle des objets dont

1 Par exemple, le docteur Murray. History of Eiiropean langnages. Edimb. i8a3, vol. I, p. 28.

* Essai sur l'origine de l'Ecriture. Paris xS32, p. 10.

elles s'occupent respectivement, et les résultats obtenus ont été d'une toute autre valeur que tout ce que Ton avait entrevu à Paide d'une pénible et laborieuse application.

Le désir de vérifier l'histoire de Moïse, ou l'ambition de connaître le langage communiqué d'abord par inspiration divine , fut le motif ou le but qui excitait la chimérique recherche des anciens linguistes; on disait que si on pouvait prouver qu'il existe une langue qui contienne en quelque sorte le germe de toutes les autres, et forme un centre dont tout le reste diffère visiblement, alors la confusion de Babel recevrait une confirmation frappante , car ce langage doit avoir été autrefois le langage commun de toute l'espèce humaine.

Mais ici un grand nombre de savants entra dans la carrière, et leurs prétentions opposées étaient présentées avec tant d'assurance ou de vraisemblance, qu'il fallut abandonner l'espoir de jamais arriver à une décision satisfaisante.

La langue celtique trouva un patron zélé dans le savant Perron 1 ; les réclamations des Chinois étaient vivement détendues par Webb, et .plusieurs autres écrivains », même de nos jours, car nous rencontrerons encore de pareils visionnaires ; Don Pedro de Astarioa 3, Don Thomas de Sorreguieta 4, et l'abbé d'Iharce-Bidassouet-d'Àrozteguy 5 ont pris les armes comme champions de

1 Antiquité de la nation et de la langue des Celtes. Paris 1704.

> Essai sur la probabilité que le langage de la Chine est la langue primitive. Londres 1669. L'Antiquité delà Chine, ou Essai historique sur la probabilité que le langage de la Chine est la langue primitive. Londres

3 Apologie de la langue basque, ou Essai critico-philosophique sur sa perfection et son antiquité sur toutes les langues connues. Madr. 1804.

4 La semaine espagnole-basque , la seule en Europe et la plus ancienne du monde. Madrid 1804.

5 Voyez son prospectus , publié par les journaux français en 1824. Son ouvrage a , je crois , paru depuis *.

* M. Wiseman a omis dans cette liste deux noms qui méritent d'y entrer, Larramendy et J.-B. Erro. Le premier a publié une grammaire basque sous le titre bizarre de El imposible vencido ; et le second, qui depuis a été ministre, a fait paraître El nlfabtto primitivo. Madrid 1806. ( Note du traducteur. )

-tt-

!*JffW*f }«P«5 ayçc un succès toj 4 celui a^^bfou; aujrefoji le très-érudit et très-lourd Goropius Becanus lorsqu'il présenta sa langue nafuretye, le flamai^4» comme le langage du paradis terrestre1. ]^ono}>stant ces an)J}itieuses prétentions, les langues sémitiques, cçmme oniesappel|e, c'est-à-dire les idiomes (Je T^sie occidentale, , parurent avoir le plus (Je chances ; mais hélas ; m^me ici il y avait rivalité entre les sœurs. Les abyssiniens se vantaient que leur langue était la soucjie principale d'où l'hébreu iui-méine (irait son origine ?. Toute une armée (fauteurs syriaques retraçait la SXiaJicjp 4e leur langue en ligne dirçcte d^éj^er à Noé 6j 4f}apj f . Mais J'fiébreu éfaît je prétendant qui réunissait le plus de suffrages en sa faveur. Depuis les Antiquités 4e Jteefiî1? et les Targi+ms ou les faraphraseç cbqldaïquei (JOr^elos et de Jérusalem j, jusqu'à Anton en £800 5, phrétien^ et Juifs considéraient ses présentions comme presque définitivement établies ; et des auteurs du rang Je plus élevé dans la littérature 9 tels que Juste- Lipse, ^caliger, ^ocbart et Yossius, ont fait dépendre l<r vérité de leurs théories de la certitude de cette opinjpp.

te savant <gt judicieux ^olitor cependant lui qui a recueilJi une collection immense de morceaux de littérature rabbinique, pour appuyer la démonstration de la religion catholique qu'il a embrassée, reconnaît que la tradition des Juif» qui fait de l'hébreu la langue des premiers patriarches, et même d'Adam, est inadmissible, prise dans son sens littéral ; quoique, ajoute-t-ii très-judicieusement, i| suffise de reconnaître l'inspiration de la Bible, pour être forcé de confesser que le langage dans lequel elle est écrite est une image pdèle, bien que terrestre, delà langue du Paradis :

1 Origines An S uerpian». Antw. x56g,j>. 354 et seq. * Voyez J'Avertissement <}ê l'édition principale du nouveau Jesjament, Rome 1548.

3 Assemani , dans sa Bibliotheca orientalis , tom. III , part. { , p. 3x4, a réuni leurs autorités. Ibn-^aledoon , Massoudi , Hai^jer-Razi et d'autre» auteurs arajbes soutiennent la même opinion. Voyez le savant Essai de Quatrenaère dans Je nouveau Journal asiatique; mars i835.

4 Josep^us , ^rcheolog. , 1. J | c. 1 ; Tai^iœin, sur kgeopse, $J, i,

5 De Lingua primaeva. Vittemb. 1800.

— iâ — de même que l'homme , malgré sa chute , conserve quelques traces de sa grandeur originelle '.

Tel était le point de vue vers lequel on dirigea d'abord l'étude comparée des langues : deux fentes essentielles peuvent se remarquer dans cette direction, et toutes deux proviennent de la manière étroite dont ceux qui ont cultivé cette science l'ont envi-

La première, c'est qu'à peine si l'on a reconnu la moindre affinité entre les langues, excepté la filiation. La descente collatérale d'une mère commune fut à peine soupçonnée : dès que deux langues avaient quelques points de ressemblance, on en concluait que l'une était la source de l'autre a. Ce mode de raisonnement est plus visible parmi les écrivains des dialectes sémitiques; mais il y en a aussi de curieux exemples dans les autres. Ainsi l'affinité entre le persan et l'allemand avait été de bonne heure aperçue par Juste-Lipse et Saumaise 3; mais on ne put imaginer d'autre solution de ce problème, sinon que l'une est empruntée de l'autre. Hodierna ( lingua persica ), dit le savant David Wilkins, ex multu Europœ et Orientiê vocibus composita est, Lati-

1 Philosophe der Geschichte, Oder iiber die tradition. N'ayant pas dans ce moment l'original -à ma disposition , je dois renvoyer à l'abrégé français , Philosophie de la tradition, par X. Qtiris, p. an. Paris 1834.

* Le passage suivant d'ua auteur dont je ne partage pas les opinions sur la plupart des points peut donner f explication de ceci : « Il ne faut pas ae représenter les peuples et les langues en lignes per|>endieulaires.. . Il n'y a entre elles ni droit d'aînesse , ni primogéniture. Cette question qu'on entend faire : la langue A est- elle plus ancienne que la langue Bf «st puérile et tout aussi dénuée de sens que le sont ordinairement les controverses scolastiques touchant les langues mères. » Principes de l'étude comparative des langues, par le baron de Merian, p. xa. Paris itoft.

3 Lipsitis, Epist. ad Belgas. Aatw. 1603-4. Salmasius, de Lingua hellanist. , p. 378. On cite souvent Scaliger comme ayant observé cette îessentblance. ( Voyez Wilkins, inf. cit.); mais, dans sa a a 8* lettre à Pontanus « il dit : * ISrhil tam dissimile tflit rei ipiam Teutonismus lingua? persicœ.

nis, Germankis et Gratis *. Walton avait auparavant exprimé la même opinion comme tout-à-fait certaine s Ut gens persicaipsv Grœcorum, Italorum , Arabum, Tartarorumqûe colluvies est, ita Itngua quoque ejus ex horum linguis est confiata *.

Ce principe a fait tomber l'habile et savant Reland dans une erreur encore plus curieuse sur le même sujet. H a recueilli les mots indiens qu'on trouve dans les anciens auteurs , et a trouvé que plusieurs pouvaient s'expliquer par le persan. Même cette circonstance ne le conduisit pas à soupçonner de l'affinité entre les langues indienne et persanne. Mais comme il ne savait sur quoi S'appuyer pour employer l'expédient ordinaire, qui était de supposer qu'une langue avait donné naissance à l'autre, il lui fat impossible de trouver la solution du problème par aucun des principes alors connus ; et en conséquence , il conclut que les mots recueillis n'étaient point indiens, mais persans, et que les anciens s'étaient trompés en les donnant comme indiens 3. Et même dam des temps plus modernes, l'abbé Denina ne sut trouver d'autre explication de l'affinité entre le grec et l'allemand 4 qu'en supposant que les anciens Germains étaient une colonie de l'Asie mi* neure; ainsi nous pouvons vraiment nous écrier avec le poète:

Hic quoque sunt igitur Graitt, quïs crederet, urbes

Inter inhumanœ nomma barbarie; Hue quoque Mlleto missi venere coïoni ,

Inque Getis Graias constituer* domos 5.

La seconde erreur, dan» la méthode suivie pour cette étude,

•« Préface du livre de Cbamberlayne, Oratio dominica, p. 7. Amat.

* Prolégom. XVI, § a.

3 De veteri lingua indice ; Dissertât, miscellan, ton. I, p. aog. Traject. ad Rben. 1713. Voyez les corrections qu'en a faites le professeur Tyscàen, Append. IV eux Recherches de Heeren, vol. II , p. 376. Oftford,x833.

4 Sur lés causes de la tkffércnce des langues* Nouv. Méir. de l'Àcad. roy. 1783, p. 54a. Berlin 1735.

5 Ovide, Trist. I. III, él. ix.

fut coopérer presqu'entièrement par r#yinok>gie e| non par }a comparaison. Compte les auteurs dont j'ai parlé cherchaient à prouve; la dérivation des autres langues de cejle dont ils avaient em}>rass$ la cause, ils se trouvaient naturellement réduits $ cet expédient. Une similitude de mots ou de formes aurait seulemenf établi une affinité entre les langages où cela se rencontrait, ef par conséquent il était préférable de trouver dans la langue favorite unprétefldtj mot original qui contenait en quelque sorfe en |ui-n^nie le gerœç ou le sens du ternie que Ton examinait, plutôt que de «livre )a trace des affinités dans les langues de |a mênie famine, ou môn^ de condescendre à le faire dériver (Téjéinents évidents dans sa wûpre langue native. C'est ainsi que ( si je m'en souviens J>iejj ) Jen,nings, quelque part dans ses Antiquité* judaïques, faif (Jérjyer le mot grec asulon, asylum, (Je l'hébreu asty, un cbfi^e, ou, un bosquet, en dépit de la simple étyniologie qui eji a étç donnée, par les anciens, a prip. et sulao formant ensemble |a signjUication de inviolable. On pourrait avec autant 4e raison faire dériver le verbe anglais to eut off ( séparer ) du yerjœ syriaque car taf, qui signifie la même chose. Ces étymologies extraordinaire? fourmillent encore de nos jours , dans des écrivains en réputation, qui réclament les prétendus droits de la langue hébraïque. Et cette méthode n'a pas été non plus négligée par d'autres auteurs. Becanus, par exemple, explique par le flamand tout nom qui se trouve dans l'histoire primitive de la Genèse , et découvrant dans sa propre langue la possibilité d'une analyse de ces noms, conclut d'une manière triomphante que ces mêmes noms ont été donnés dans cette langue. Qm peut douter un moment qu'Adajn et Eve n'aient parlé le flamand ou le hollandais, quand nous saurons que le nom du premier homme se décompose en Hat ( haine ) et Dam ( digue ) parce qu'il était une digue opposée à la haine du serpent; et celui de sa compagne devient £ ( serment ) et Vat ( cuve ) étant le réceptacle du serment ou de la promesse d'un rédempteur ' ? Mais revenons. Les défauts que j'ai signalés dans Phistoire des premiers temps de notre science étaient la conséquence naturelle des objets dont elle s'occupait. Il était nécessaire d'élargir à la fois la vue et le champ du philologue , avant de pou-

' Ubi sup., p. 539.

v««i attend» aacim bon résultat. lirait nécessaire de recommencer avec une nouvelle méthode et sans le dangereux esprit da système ; l'ensemble des faits était la base nécessaire d'une pareille amélioration. « {ci comme ailleurs , dit Abel Rémosat , on a commencé par bâtir des systèmes, au lieu de se borner à l'observation des laits z. »

Si les modernes avaient été obligés de commencer leurs études à ce premier point, plusieurs années se seraient écoulées avant de pouvoir atteindre la maturité, car la réunion des matériaux aurait occupé un temps considérable. Heureusement, cependant, les plus anciens écrivains ont fait quelque chose de ce côté, sans néanmoins avoir de projet bien arrêté. Les voyageurs, parmi beaucoup d'autres curiosités , ont apporté des listes de mots des contrées qu'ils venaient de visiter ; des missionnaires, avec des vues plus élevées, ont appris les langues des peuples qu'ils allaient convertir, et ont écrit des livres élémentaires pour leur instruction. Ces deux sources ont produit les collections nécessaires pour pour* suivre l'étude comparée des langues.

Le premier voyageur qui ait pensé à enrichir ses récits de listes de mots étrangers fut le crédule et amusant Pigafetta , qui accompagna M agalhaens ( Magellan ) dans son premier voyage autour du monde. Pour clore son journal , il nous offre trois misérables vocabulaires, dont le premier appartient à la langue brésilienne ; le second , recueilli de la bouche du géant patagon qui joue un rôle si important dans son livre , est du Téhuel ; le troisième est de Tidore, une des fies Moluques *. Son exemple fut suivi par des navigateurs plus récents. Presque tous les voyageurs qui exploraient de nouveaux pays en recueillaient des renseignements plus complets que ceux déjà connus , et remportaient des documents de cette nature, bien que souvent sans choix et presque toujours sans exactitude 3. Plusieurs de ces collections furent dé-

1 Recherches sur les langues tartares. Paru i8ao, p. x8.

* Primo vol. » troisième édit. délie Navigation! et viaggi raccoui già <Ja M.C B. Ramuzio. Yen. i563, p. 370. Bans le vocabulaire de Tidore, les mots relatifs à la religion sont arabes.

3 Voyez Baibi , Introduction à l'atlas ethnographique du globe. Paris i8a6, p. 27, et p. c du Disc, prélim.

— Imposées dans des bibliothèques, et à des époques postérieures mises à profit par des savants. Le judicieux Rèland, dont les travaux dans cette branche de littérature ont été beaucoup trop négligés , a publié, d'après des manuscrits de cette nature, conservés dans la bibliothèque de Leyde, des vocabulaires du malayalim , du chingalais ( de Ceylan), du malabar, du japonais et du javanais. Il s'est aussi donné des soins particuliers pour se procurer par les voyageurs des mots de langues américaines x. De même les collections de Messerschmidt, faites pendant sa résidence de sept ans en Sibérie , et déposées dans la bibliothèque impériale de Saint- Pétersbourg, rendirent un service signalé à Rlaproth pour compiler son Aêia polyglotta 2.

Des livres de dévotion furent naturellement les premiers imprimés par les missionnaires pour l'usage des nations qu'ils convertissaient au Christianisme, et il est certain qu'ils devaient contenir l'Oraison dominicale. Ce fut par conséquent l'exemple le plus aisé à se procurer d'une variété de langues avec un modèle uniforme de comparaison. De petites collections en avaient été faites par Schildberger, Postel et Bibliander ; mais le naturaliste Gesner conçut le premier l'idée de les réunir comme le spécimen d'un catalogue des langues connues, et en 1535 il publia son Mithridates , mieux connu par l'édition plus étendue, mais moins exacte qu'en a donnée Waser 3. Le mérite de ce petit ouvrage est d'avoir formé

1 De linguis Insularum quarundam Orientalium; Dissert, miscell. , p. 8; Traject. 1708, p. 57. Il ajoute de courtes listes des mots usités dans les iles Salomon, Cocas, Nouvelle-Guinée; les îles de Moïse, Mos et Madagascar, et conclut, p. i37, que le raalay est la base de toutes ces langues. Ceci , comme nous le verrons , a été positivement confirmé. De linguis americanis, ibid.

» Paris i8a3, p. 8.

3 Mithridates Gesneri , Gaspar Waserus recensuit et libello commentario illustravit. Tigur. 1610. Entre ces deux éditions, l'ouvrage fut publié à Rome , sans indication d'origine, comme Appendix à la Bibliotheca vaticana illustrais dé F. Angelo Rocca ; Rome i5ç;i, p. 291-376. L'auteur prétend avoir réuni les matériaux lui-même, p. 3 10-364 ; cependant il a copié tout l'ouvrage de Gesner, même avec ses fautes typographiques , et n'y a fait que quelques additions insignifiantes.

un noyau autour duquel sont venues se grouper des acquisitions postérieures, et quoique nous puissions sourire en le voyant placé à côté de son volumineux homonyme par Àdelung et Waser, c'est avec plaisir que' Ton voit, dans le petit dictionnaire de Gesner, l'origine de ce noble monument de l'esprit humain. Ici les langues sont arrangées par ordre alphabétique, mais ht moitié sont mal placées ou mal décrites; et si je vous disais que le langage des dieux y est à son rang, parce qu'Homère s'est amusé d'une pareille fiction , vous jugeriez facilement du mérite critique de fouvrage. Cette collection et les subséquentes de Mnller , Ludéke, Starck et autres, furent complètement éclipsées et dominées par les séries plus étendues de Wilkins et de Chamberlayne, publiées à Amsterdam dans les premières années du dernier siècle1.

Cette date nous amène à une époque où la science , quelque imparfaits que ses principes soient restés encore longtemps, étendit au moins sa culture sur un plus vaste champ et varia le caractère de ses observations , de manière à préparer les voies pour de plus importantes découvertes. C'est peut-être là son moment critique relativement à l'ethnographie et à la religion.

Le nom de Leibnitz est. le chaînon qui réunit les sciences à la période 011 nous sommes parvenus. Si nous avions à définir en un seul mot l'objet des études poursuivies par ce grand homme, nous ne pourrions le faire qu'en disant que c'était la philosophie: Mais ce serait une injustice pour sa réputation ; car bien des sa-* vants réclament et obtiennent le titre de philosophes en jetant quelque nouvelle lumière sur une seule branche de la science. Le génie de Leibnitz était comme le prisme de son grand rival. Ce seul rayon en le traversant était réfracté en un millier de nuances variées, toutes claires, toutes brillantes, et rattachées par des dégradations presque insensibles, non pas d'ombre, mais de lumière. Dans ses écrits, nous suivons le rayon multiforme se jouant à travers tout le domaine de la science; examiné dans son esprit, nous découvrons toutes ses variétés dérivant (Tun principe unique, im courant vif et animé de pensées philosophiques. Chez lui, les mathé-

1 Oratio dominica in diversis omnium fere çentium Hftguis versa, editore S. Chaniberlaynio. Amst. 1 71 5. L'ouvrage est suivi de lettres du docteur Nicholson , de Leibnitz et de Wotton.

mafiqpes et Ja philosophie morale, l'histoire et la philologie trouvèrent pour la première fois un asile commun ; et les personnes même profondément versées dans chacune de ces sciences en particulier s'inclinaient devant l'autorité de l'homine qui possédait un génie assez vaste pour les embrasser toutes, et }es faire concourir à leur mutuel avantage.

D'un pareil homme nous pouvons attendre des ainélioratipirç essentielles dans une science où fa combinaison de connaissances, variées était particulièrement nécessaire. Telle était l'ethnographie^ et aussi c'est à ieibnitz qu'elle ç}oit ces principes qui lui onf per^ mis enfin de réclamer une place parmi les sciences. Bien que, d'après quelques passages de ses écrits , on suppose qu'il a appuyg les droits de l'hébreu à )a primauté du langage , flans sa lettre à Tenzel il rejetait ses prétentions x. Quoi qu'il en soit , autant que la simple comparaison des mots peut s'étencjre, il faut admettre qu'il à proposé les premiers principes rationnels, et même qu't{ existe à peine une analogie , annoncée par les partisans (Ju système comparatif dans les temps modernes, qu'il n'ait énoncée quelque, part ; plusieurs de ses espérances se sont réalisées, et plusieurs 4$ ses çpnjectures se sont vérifiées.

Au )ieu de restreindre l'étude (|es langues à )'inutj}e o^jef poursuivi par les premiers philologues , j} aperçut et indiqua spn utilité par rapporf à J'histoire, pour suivre la trace de§ migçafionsj des premières nations , et pour pénétrer pa^me au-4elà <fles nuaçes qui recouvrent feurs documents les plus anciens et Jes moins certainsa. Cet agrandissement ç|e vue^ a nécessairement produit une

1 G. Leibnitz, opéra omnia ; édit. Put. , tom. VI, p. n, p. a3a. jtfne semblable opinion est exprimée dans une lettre qui lui est adressée par Hermann van der Hardt , p. a 3 5.

» « Je trouve <jue rien ne sert davantage à juger des connexions des peuples que les langues. Par exemple, la langue des Abyssins nous fait connaître qu'ils sont une colonie d'Arabes. » Lettre au Père Verjus, ib. p. 227. «Quum nihil majorem ad anUquas populorum origines indagandas lucem prœbeat quara collatio linguarum , etc. » Desiderata ciret linguas populorum, ïb. p. 228. Lacroze, Commerc. epist. , tom. UI, p. 79* Lip«- *75aî etReland, ub. sup. , p. 7$, voient <**?* étude sous le même point de vue.

▼ariatioti de méthode. Ken qu'U ait pu1 par occasion* el comme amusement, se laisser aller à faire d'insignifiantes étymologies, Leibnitz vit bien que, pour étendre la sphère d'utilité qu'il roulait donner à cette science, il fallait établir des comparaisons entre les idiomes les [dos séparés par leur position géographique. H se plaint que les voyageurs ne mettaient pas assez de soin à rassembler des exemples de langage s et sa sagacité te conduisit à faire comprendre que ces exemples devraient être formés d'après une liste uniforme contenant les objets les plus simples et les plu* élémentaires ». Il exhortait ses amis à réunir des mots en tables comparatives, à analyser le géorgien, et à confronter l'arménien avec le cophte, et l'albanais avec l'allemand et le latin3. L'attention qu'il donnait à ses recherches et la sagacité propre à son esprit lui firent conjecturer ce qui a été vérifié d'une manière curieuse par les recherches modernes. Par exemple, il soupçonnait qu'il pouvait y avoir affinité dans les mots du biscayen et du cophte, les langues de l'Espagne et de l'Egypte *, conjecture qui, comme vous le verrez, a éternise à l'épreuve du calcul mathématique par feu le docteur Young.

J'ai fait remarquer, il y a un instant, que cette époque était le montent critique de l'élude qui nous occupe , relativement à la religion et même à l'ethnographie : la raisori en est simple. L'ancien fien qui avait jusqu'alors maintenu les langues dans une affinité supposée, leur dérivation admise de l'hébreu, était rompu ou relâché et aucun autre ne lui était substitué. Les matériaux de

1 « C'est un grand défaut que ceux qui font de* descriptiQns <}es pays f et qui donnent des relations de voyages , oublient d'ajouter 4e* essais des langues des peuples , car cela servirait pour en faire connaître U$ origines. » Monumenta varia inedita , ex Afusax». J. Feller, ?• XI » p* $9& Jéna 17x7.

* desiderata, etc. , ufci sup.

? Jom. Y, p. 494.

4 « S'il y avait beaucoup de mots basques dans le cophte, cela confirmerait une conjecture que j'ai touchée , que l'ancien espagnol et aquitanique pouvait être venu d'Afrique. Vous m'obligerez en marquant ta nombre de ces mots cophte* basques. » /£., p. 5o3; aussi tom. II, p. 219.

— ad —

l'étude , d'où la science moderne devait jaiUir dans ses belles proportions , étaient alors à un état de fusion sans forme ni connexion. Dans la recherche de nouveaux matériaux , chaque jour semblait découvrir un nouveau langage, indépendant de tous ceux déjà connus, et conséquemment augmenter la difficulté d'accorder les apparences avec le récit de Moïse T.

Maintenant il ne suffirait plus de trouver un petit nombre de mots qui se ressembleraient un peu dans trois 'ou quatre langues, et de conclure à la commune origine de tous. Comme exemple de ^ette vieille manière , je citerai le mot sac , type ordinaire et favori des anciens étymologistes. Goropius Becanns , qu'il faut que je signale encore une fois comme le représentant de la vieille école, explique comment ce mot se trouve dans un si grand nombre de langues , en supposant qu'à Babel personne n'aurait oublié son bissac , n'importe ce qu'il eût laissé derrière lui. Cette belle imagination psychologique, il la corrobore par sa propre observation. Notre savant docteur fut un jour appelé pour visiter un Allemand atteint d'une fièvre cérébrale , qui s'était poignardé pendant on paroxisme de sa maladie ; mais quoique souffrant des douleurs horribles, le patient ne voulut pas lui permettre d'approcher, ni aucun de ses confrères. « Le malheureux, dit-il, ne voyait pas que nous étions des médecins , prêts à faire disparaître son mal. » Néanmoins, malgré cette preuve manifeste de folie et de délire, il y avait un objet qu'il n'oubliait pas, et pour lequel sa raison n'était obscurcie par aucun nuage , c'était un sac d'argent qu'il avait sous son oreiller. « Il n'est donc pas étonnant, s'écrie notre philosophe , transportant adroitement son argument du contenu au contenant et de l'objet à son nom , il n'est pas étonnant qu'à Babel personne n'ait oublié le nom d'une pièce aussi intéressante 2. » Cependant les nombreux exemples recueillis de ce mot sortent à peine de deux seules familles de langue, la sémitique et l'indo-européenne. C'est de la même manière que Court de Gébelin, le dernier qui ait maintenu le vieux système, tire souvent les conclu-

1 On supposait généralement que le nombre des langues-mères ne~pouirait être que d'environ 70. Voyez Hervas, Origine, formazîone , meccanismo cd armonia degT idiomi,p. 17a, Cesena 17&5.

» Ubi sup., p. 578.

sions les plus hasardées d'affinité universelle -, en comparant entre eux des mots des différents dialectes sémitiques , ou teutoniques».

Cette manière d'argumenter allait être rejetée, et cependant on n'avait aucun principe général pour mettre à sa place. Il n'y avait qu'une méthode analytique qu'on pouvait admettre , par laquelle les éléments grammaticaux du langage seraient , dans le détail , décomposés et comparés aussi bien que les mots, et aucune affinité entre deux langues ne pourrait être admise sans subir une épreuve très-rigide. 11 semblait donc que plus les recherches auraient été poussées loin, plus elles auraient envahi le terrain privilégié de [histoire inspirée.

On remarque aisément un embarras sur ce point x dans les ouvrages d'un auteur qui , vers la fin du dernier siècle, dépassa de beaucoup tous ses devanciers, dans ses recherches laborieuses, et en amassant des matériaux pour cette science intéressante. C'était l'infatigable et savant jésuite, D. Lorenao Hervas y Pandura, qui, dans une série d'ouvrages, la plupart faisant partie de son IdeadelT univeno, a offert au public une ample addition aux recherches déjà écrites. 11 avait, à la vérité, l'avantage d'appartenir à une société religieuse possédant dans son sein des hommes qui avaient voyagé et prêché dans toutes les parties du monde. Non-seulement il reçut ainsi des renseignements personnels sur des langues peu connues, mais il put aussi se procurer plusieurs grammaires , vocabulaires ou documents à peine connus en Europe. Avec ces matériaux sous la main, il publia, d'année en année, à Césène *, ses nombreux in-quarto sur les

1 Monde primitif, vol. III, p. 3o et suiv. Paris 1775-81. A l'appui de ton premier principe : « Les langues ne sont que des dialectes d'une seule. » Aussi p. 290 et suiv.

* Voici ses, principaux ouvrages : Catalogo délie lingue eonosciute e notiaia délia loroafûmtà e diversità, 1 7 84; Origine, formas jone , mec? canismo ed armoniadegl' idiomi, 1785; Aritmelica délie naiioni, e diviaione del tempo fra l'orient ali , 17S5. Celui-ci est un des plus intéressants et des pins remarquables parmi les ouvrages d'Hervas; on en trouve un supplément à la fin du ao' volume de ses oeuvres. Vocabolario poliglotlo con prolegomeni sopva più di i5q lingue, 1787. Saggio

langues, qui furent traduite et publiés par ses amis en Espagne *.

Le grand mérite d'Hervas est son zèle infatigable et son activité à recueillir les matériaux; à peine si Ton trouve une tentative d'arrangement systématique dans ses ouvrages; on aperçoit plutôt un certain degré de confusion et un manque de jugement dans ses remarques. Il faut naturellement s'attendre à dés erreurs chez un auteur qui parcourait un aussi vaste champ, et dans lequel il était souvent obligé de se tracer lui-même un chemin ; mais il était si assidu, si soigneux pour assembler des documents, que, malgré la réserve avec laquelle on doit adopter ses résultats ^ l'ethnographe est encore aujourd'hui obligé d'explorer ses pages pour trouver des renseignements que des recherches ultérieures n'ont pas pu procurer ou augmenter. A chaque pas , cependant, il semble craindre que l'étude qui l'occupe ne puisse tourner au préjudice de la révélation. Il est évident qu'il est sous le poids d'une grande anxiété pour prouver le contraire ; il commence quelquesuns de ses ouvrages et en termine d'autres par de longues et laborieuses dissertations sur ce sujet ». Mais sa manière <te les traiter est diffuse et distraite, et ses conclusions ne semblent pas découler aisément des faits qu'il apporte en témoignage. Les comparaisons des mots, de différentes langues qu'il présente dans ce cas sont peu satisfaisantes ; car il lui suffit de l'existence d'une lettre en commun , pour en conclure l'identité d'un mot entier 3.

Tandis que le midi de l'Europe favorisait ainsi les intérêts de cette science par les efforts d'un modeste et savant ecclésiastique ; dans le nord elle était encouragée d'une manière plus brillante,

prattico délie lingue, 1787. Ce dernier contient l'Oraison dominicale en plus de 3oo langues ou dialectes, avec des analyses grammaticales et des notes.

1 Voyage en Espagne, parC. A. Fischer. Paris 1801, tom.II, p. 5a. L'édition espagnole d'Hervas est beaucoup plus complète. lie Gatalogo de las linguas de las naciones conocidas, Madrid 1800- 5, est en six gros volumes in-8a,

* Saggio prattico; Origine , formazione, etc. , p. x56 et saiv.

3 Voyez poar des exemples: Origine, etc., p. s 7, ao, 118, 196, i34; et Vocabol. polyg., p. 33 et suiv.

par la coopération f>ersonnelIe et le patronage d'une impératrice. Parmi les nombreux titres littéraires de Catherine II , un des plus remarquables , bien que son biographe anglais n'en fasse mention huile part , c'est d'avoir conçu, conduit et ensuite dirigé un grand ouvrage sur les langues comparées «. Toute Justice lui a été rendue par Frédéric Adeluhg, dans un petit traité sur ce sujet. Nous Rapprenons, d'après sa lettre à Zimmermann, qu'elle avait formé une liste de cent mots russes et les avait fait traduire eh autant de langues qu'elle avait pu. Elle découvrit bientôt des affinités inattendues , et commença à tracer de sa propre main des tables comparatives. Le livre du docteur, sur la solitude, remporta sur cette oeuvre aride, et elle s'adressa au naturaliste Pallas, auquel elle donna la commission de continuer l'ouvrage et de le mettre en ëtâtd'étré publié ». Cette commission, nullement en rapport avec ses goûts bu ses études antérieures, lui fut imposée contre sa volonté, etconséquemment le résultat ne pouvait être que très-imparfait, et il le fut *. Sous le titre de Linguarùm iotius orbis tocabutaria cobnpàratka, Augustisimœ cura collecta, tes deux premiers volumes parurent â Saint-Pétersbourg en 1787 et 1789. Ils contiennent seulement les langues de l'Europe et de l'Asie : le troisième n'a Jamais été publié ; mais dans une seconde édition donnée par Janliewitsch ( 1790-91 ) , les dialectes de l'Afrique ont été ajoutés.

L'Europe , ainsi occupée à ses deux extrémités , reçut un secours considérable des parties tes jrtus éloignées de l'Orient. Dans l'année 1784 , la Société asiatique fut fondée à Calcutta ; et par son encou-

1 Yojet Tdoke, Yie de Catherine II, cinquième édit. Ni dans le ehap. i3, ni dans le chap. 17, il ne parle des recherches de la czarine on de Pallas sur ce point , quoique leurs productions littéraires y soient énnmérées.

• Catherine der Grossen 'verdienste um die Yergteichende Sprachkunde. Saint-Pétersb. 181 5. Ce ne fut pas la première tentative faite en Eosâe pour propager cette science. Bacmeister, en 1773, publia dans le pays le prospectus d'un ouvrage semblable.

3 Pallas , peu de temps avant sa mort, a raconté lui-même ce qui s'était passé à ce sujet. Voyez KJaproth, Asia polyglotta. Paris 18» 3, W7.

sai très-intéressant sur lecantabre ou Wscayen par le baron G. de Humboldt.

Dans cet ouvrage , on a abandonné la classification alphabétique , et les langues sont distribuées par groupes ou par plus grandes divisions, chacune avec son histoire et une description détaillée. On y trouve une liste des ouvrages utiles pour acquérir ou examiner ces langues, et on en donne des exemples, qui sont principalement l'Oraison dominicale. L'idée d'Adelung sur l'origine des langues est que l'espèce humaine peut les avoir inventées en différents pays '. L'arche de Noé et la tour de Babel ne sont d'aucune importance pour lui, car il n'a aucune hypothèse favorite à soutenir, et il paraît que dans son opinion le Paradis, d'où la race humaine est sortie, était le lieu d'où vint la génération existante; rejetant ainsi le fût d'une grande catastrophe qui aurait interrompu la succession historique des premiers temps de l'homme *. Nous n'avons pas pour le moment à nous occuper de ces opinions; elles ne sont point données par Àdelung comme un résultat de ses importantes recherches. .

Nous ne nous sommes occupés jusqu'à présent que de la partic historique de notre sujet, et qui nous a amenée précisément à notre époque. Vous avez alors droit d'exiger que , d'après l'engagement que j'ai pris, je vous expose l'état présent de la science et vous fasse voir que ses derniers développements confirment l'histoire de la dispersion de l'homme, rapportée dans l'Ecriture.

Vous avez vu comment , à la fin du dernier siècle, les langues sans nombre graduellement découvertes diminuaient de beaucoup les probabilités que l'espèce humaine eût jamais possédé un langage commun ; et dans le même temps , certains rapports généralement admis , des analogies entre les idiomes déjà connus venant à se rompre, la philologie comparative semblait les dépouiller de toutes les preuves qu'elles eussent jamais été séparées d'une souche commune. Chaque nouvelle découverte semblait augmenter cette perplexité , et notre science doit avoir alors présenté à un observateur religieux l'apparence d'une étude qui s'éloignait

1 Introduit. , prem. part. ; frag. p. 1 1 . * Introduct. , Avant-propos , p. x i .

de plus en pins des saines doctrines, et ne faisait qu'encourager des spéculations audacieuses ou de dangereuses conjectures. Mais même à cette époque un rayon de lumière commençait à pénétrer ce chaos de matériaux amoncelés par les compilateurs; et c'est même alors que fut fait le premier pas décisif vers une nouvelle organisation, en divisant ces matériaux en masses distinctes et homogènes : en continents, en quelque sorte, et en océans ;en éléments stables et circonscrits, et en éléments mobiles et variables dont la science est maintenant composée.

Les affinités, qui d'abord n'avaient été que vaguement aperçues, entré les langues séparées dans leur origine par l'histoire et la géographie, commencèrent alors à paraître certaines et bien déterminées. On trouva que des rapports nouveaux et importants existaient entre les langages, de maniérée pouvoir combiner en grandes divisions ou groupes les idiomes de nations dont aucune autre recherche n'aurait pu faire voir la connexion. On trouva que les dialectes teutontques recevaient une lumière considérable du langage persan ; que le latin avait des points de contact remarquables avec les idiomes russes et slavons, et que la théorie des verbes grecs en phi ne pouvait être bien comprise sans avoir recours à leurs parallèles dans la grammaire sanskrite ou indienne. Enfin il fut clairement démontré qu'un seule langue, dans l'acception essentielle de ce mot, s'étendait sur une portion considérable de l'Europe et de l'Asie, et traversant par une large zone de Ceylan à l'Islande , serrait par un lien d'unité les nations professant les religions les plus inconciliables, possédant les institutions les plus dissemblables et ne présentant presque aucune ressemblance de couleur et de physionomie. La langue, ou plutôt la famille de langues dont je viens d'esquisser la marche, a reçu le nom d'indoeuropéenne. Gomme ce groupe est pour nous naturellement le plus intéressant et a été le plus cultivé, je le décrirai plus en détail, et pour les autres familles, je me restreindrai à quelques observations en passant. En effet, en traçant l'histoire de celui-ci, vous serez complètement en état de voir comment chaque nouvelle investigation sert de plus en plus à corriger les tendances dangereuses des premières périodes de notre science.

Les grands membres de cette femiHe sont le sanskrit , ou le langage ancien et sacré de l'Inde , le persan ancien et moderne, d'à-

bord considéré comme un dialecte tartare ' , le teutonique avec ses divers dialectes , le slavon , le grec et le latin accompagné de ses nombreux dérivés. A ceux-ci, comme nous verrons en dernier lieu , il faut ajouter maintenant les dialectes celtiques. L'énumération que j'ai faite n'ayant pour but que d'embrasser seulement les langues d'abord admises dans cette espèce de confédération , en jetant les yeux sur la carte ethnographique que je vous présente, vous verrez d'un coup d'œil le territoire qu'elle occupe ; c'est-àdire la totalité de l'Europe, à l'exception seulement des espaces rétrécis où règne le biscayen , et de la famille finnoise, laquelle renferme le hongrois; de là elle s'étend sur une grande partie de l'Asie méridionale, çà et là interrompue par des groupes isolés. Il serait vraiment fatigant de vous énumérer les écrivains qui ont prouvé l'affinité existante entre les langues que j'ai nommées * , ou entre deux ou plusieurs membres de ces mêmes familles. Il suffira, pour l'objet que nous nous proposons, d'expliquer plutôt les méthodes que l'on a suivies et les résultats qu'elles ont donnés.

Le premier et le plus évident de ces modes de procéder, et celui qui a d'abord conduit à ces intéressantes conclusions, est le mode dont j'ai souvent parlé : la comparaison des mots dans différentes langues. Plusieurs ouvrages ont donné des tables comparatives d'une grande étendue : celle du colonel Vans Kennedy comprend neuf cents mots communs au sanskrit et à d'autres langues 3. Les mots que l'on a ainsi trouvé se ressembler l'un l'autre , dans différents idiomes , ne sont nullement de ceux qui auraient pu

1 Paw , par exemple , fait mention de l'affinité entre l'allemand et le persan , « qui est un dialecte du tartare » Recherches philosophiques sur les Américains, vc). Il, p. 3o3. l'erlin 1770. «La langue persanne moderne est un dialecte corrompu ;de la tartare- mongole. » Hervas, Catalogo, p. ia4.

a On peut voir une copieuse liste des auteurs qui ont écrit en faveur de ces difficultés dans le docteur Dorn :De l'affinité d'origine des langues persanne, teutone et greco-latine ( en allemand), p. 91-120; Hamb. 1827, et aussi de ceux qui les ont combattues, p. 1 20-1 3 5.

3 Recherches sur l'origine et l'affinité des principales langues de l'Europe et de l'Asie. Lond. 1828 ( angl. ), à la fin de l'ouvrage.

être communiqués par des relations subséquentes, mais expriment les premiers et les plus simples éléments du langage, des idées primaires, celles qui doivent avoir existé dès le commencement, et qui a peine changent jamais leurs dénominations. Pour ne pas citer les nombres , qui exigeraient d'être accompagnés de beaucoup d'observations, lorsque je prononce les mots suivants : pader, moder, $unu,doghter, brader, wan, vidhava ou juvan, vous pourriez aisément supposer que je répète des mots de quelque langage européen ; cependant chacun de ces termes est ou sanskrit ou persan. Choisissons encore une autre classe de mots simples : asti (gr. ostoun) un os; denta, une dent; eyumen (zend), the eye ( angl. ) , l'oeil; brouwa (ail. braue), eyebrow (angl. ), sourcils; nasa, nose (angl.), le nez; lib, lip (angl.) lèvre ; karu , ( gr. kair ) , la main ; genu , le genou ; ped , le pied; hrti (angl. heart), le cœur ; jecur, le foie; stara (angl. star), une étoile; gela, le froid; aghni (lat. igni&), le feu; dhara (lat. terra ) ; arrivi, rivière ; nau ( gr, naus ) , un navire ; ghau ( ang. cow) , vache ; sarpam, un serpent. On imaginerait aisément, en entendant ces mots, qu'ils appartiennent aux langues qui nous avoisinent ; ce sont cependant des termes tirés des langues asiatiques dont j'ai parlé, et on peut en vérité porter cette comparaison si loin, que des étymologistes entrainés par leur imagination, comme deHammer, veulent tirer du persan jusqu'au mot purement anglais, bedroom (chambre à lit) *.

Mais cette coïncidence verbale n'aurait pas suffi pour satisfaire un grand nombre de philologues, si elle n'avait en temps convenable été suivie par une conformité, encore plus importante dapg la structure grammaticale de ces langues. Bopp fut le premier , en 1816, qui examina ce sujet avec quelque degré d'exactitude, et par une analyse scrupuleuse et pleine de sagacité du verbe sanskrit, comparé avec le système de conjugaison des autres membres de cette famille, détruisit jusqu'au dernier doute de leur affinité intime et primitive ». Depuis ce temps, il a poussé ses recher-

1 Voyez les tables comparées dans presque chaque numéro du Wiener Jahrbûcher, pendant plusieurs des années passées.

2 Franz Bopp, sur le Système de conjugaison de la langue sanskrit e, eic. Francfort 1816.

ches beaucoup plus loin , et commencé la publication d'un ouvrage plus étendu *.

Par l'analyse des pronoms sanskrits, les éléments de ceux qui existent dans toutes les autres langues sont délivrés de leurs anomalies; le verbe substantif, qui en latin est composé de fragments que Ton peut reporter à deux racines différentes, les trouve ici l'une et l'autre existant sous une forme régulière ; les conjugaisons grecques , avec leur mécanisme compliqué de voie moyenne , d'augments et de réduplications , se trouvent ici expliquées par diverses manières , qui il y a peu d'années auraient paru chimériques. Même notre propre langue (l'anglais ) peut quelquefois recevoir une grande lumière de l'étude des membres éloignés de notre famille. Où rechercherons-nous , par exemple , la racine du comparatif anglais better, (meilleur) ? ce n'est certainement pas dans son positif good ( bon ) , ni dans les dialectes du teuton où la même anomalie existe. Mais dans le persan nous avons précisément le même comparatif behter , exactement avec la même signification et régulièrement formé de son positif beh , bon ; exactement comme nous avons dans la même langue badter ( pire ) , venant de bad , mauvais.

Ayant ainsi rapproché ces deux langues, je ne puis m'empêcher de témoigner quelque surprise des observations que contient sur ce sujet l'ouvrage recommàndable du colonel Kennedy, auquel j'ai déjà renvoyé. Il dit , par exemple, que « le plus léger examen de la grammaire persanne suffît pour montrer qu'elle diffère radicalement de la grammaire allemande. Ni dans les mots, et par conséquent ni dans la structure grammaticale, l'allemand et le persan n'ont aucune affinité. » Je ne puis pas concevoir comment , après avoir parcouru l'ouvrage de Bopp , et encore moins après avoir lu une centaine de pages dans les deux langues , on peut nier l'affinité marquée entre leurs grammaires respectives. Je dois en même temps faire observer que, pour établir franchement une comparaison entre elles , nous ne devons pas simplement prendre l'allemand tel qu'il existe aujourd'hui , mais examiner ses formes plus anciennes, comme on les trouve exposées et prouvées dans la belle grammaire de Grimm. Là, nous découvrirons , par exera-

* Grammaire comparée du sanskrit, zend. gren , etc. Berlin i&33.

pfe, des formes du verbe substantif ayant le rapport le pins intime avec la conjugaison persane. Mais , soixante pages plus loin , le savant auteur nous fournit une réfutation suffisante d'une partie dewm assertion , lorsque nous dit que Ton doit, en outre, remarquer que les seules langues dans lesquelles il existe des mots sanskrits sont le grec, le latin, le persan et le gothique, et aussi les dialectes propres de FInde '. Certainement cette affinité reconnue de deux langues avec une troisième , et qui les fait admettre dans la feaniUe dont l'autre est la souche, à cause de leur intime relation avec elle , implique une connexion mutuelle entre elles toutes. Dans un antre endroit » , il semble nier toute espèce d'affinité entre les grammaires sanskrite et persane ; et , dans le passage que j'ai cité , et encore ailleurs , il exclut clairement le slavon de cette famille, bien que ses droits pour y être admis soient maintenant généralement reconnus. Dans le cours de cet intéressant ouvrage , il est certainement pénible de voir l'auteur si peu porté à rendre justice au mérite de ses prédécesseurs ; et la censure sévère qu'il a exercée sur les autres a été assez naturellement la mesure de la considération avec laquelle il a été traité dans toutes les revues de l'Europe.

Vous voyez tout d'un coup , et j'aurai besoin de revenir sur ce sujet , comment la formation de cette vaste famille diminue singulièrement le nombre des langages originaux et indépendants ; et d'antres grands genres, si je puis nTexpriraer ainsi, ont été également bien déterminés. Il est inutile que je parle des langues sémitiques , car les rapports intimes entre les dialectes qui les forment, l'hébreu, le syro-chaldaïque , l'arabe etlegheez ou abyssinien , ont été reconnus depuis longtemps , et font l'objet d'une autre science assez importante pour mériter plus tard un discours particulier 3. Mais le malay, comme on l'appelle généralement , présente dans l'ethnographie moderne un résultat semblable à celui de nos premières recherches. Selon Marsden et selon Crawfurd , cette langue ou famille devrait plutôt être appelée polynésienne , car le malay proprement dit en est seulement un dialecte, et pour-

1 P. 157 et ao6, et aussi p. 9.

3 Voyez le Discours sur les études sacrées orientales.

rait être nommé la langue franque de l'archipel indien. Dans toutes les langues composant ce groupe , il y a une grande tendance à la forme monosyllabique, et à rejeter toute espèce d'inflexion , se rapprochant ainsi du groupe voisin des langues transgangétiques , avec lesquelles le docteur Leyden semble môme les réunir. « Les langues vulgaires indo-chinoises sur le continent , dit-il , semblent dans leur structure originale être, ou purement monosyllabiques , comme les dialectes parlés de la Chine ; ou elles inclinent tellement vers cette classe, qu'on peut fortement soupçonner que le peu de polysyllabes originaux qu'elles contiennent ont été, soit immédiatement dérivés du pâli , soit formés de monosyllabes contractés. Ces langues sont toutes prodigieusement variées par l'accentuation , comme l'idiome parlé de la Chine l. » Or, parmi ces dialectes,, il compte le bugis , le javanais, le malayu, le tagala, le batta, et d'autres qui sont alliés non-seulement par les mots , mais par la construction grammaticale '. Crawfurd, renfermant ses observations dans des limites plus étroites , arrive à la même conclusion. Il considère le javanais comme renfermant le plus d'éléments du langage qui forme la base .de tous ceux de cette classe ; et il est particulièrement appauvri dans les formes grammaticales 3, ce que l'on peut dire également du dialecte malay* ; et lui aussi a reconnu une si grande ressemblance , non-seulement de mots » mais de structure , dans toutes les langues usitées partout dans l'Archipel indien , qu'il n'hésite pas à les classer en une seule et même famille. 5. Marsden s'explique encore plus nettement , et reporte beaucoup plus loin les limites du groupe : « Outre le malay, il y a, dit-il, une multitude de langues parlées à Sumatra, qui cependant ont non-seulement une affinité manifeste entre elles, mais aussi avec ce langage général que Ton trouve dominant et indigène dans toutes les îles de la mer orientale , depuis Madagas-

1 Sur le langage el la littérature des Dations indo-chinoises. Rechercb. asiat. , vol. X, p. 162.

* Page 200.

3 Histoire de l'Archipel indien (en augl. ) Edimb. 1820; vol. II, p. 5, 72, 78, 92, etc.

* Page 78.

car jusqu'au point le phis éloigné des découvertes deCook; comprenant un plus grand espace qu'aucune langue, même la langue romaine, ait pu se vanter d'occuper. J'ai donné de cette connexion et de cette similitude des exemples, qu'on ne saurait disputer, dans une note que la Société des Antiquaires m'a fait l'honneur de publier dans son Archéologie , vol. II. Sur différents points, cette affinité a été plus ou moine altérée ou corrompue; mais, entre les branches les plus dissemblables , une évidente identité de plusieurs mots radicaux se remarque ; et , dans quelques lieux très-éioignés l'un de l'autre, comme, par exemple, les Philippines et Madagascar, la déviation des mots est à peine plus forte que celle que l'on observe dans les dialectes des provinces voisines dans un même royaume '. » Ainsi, nous avons encore une immense famille qui s'étend sur une vaste portion du globe et comprend plusieurs dialectes qui , il y a peu d'années, étaient regardés comme indépendants; et quoique, dans ma carte, j'aie conservé comme parfaitement distincts les deux groupes transgangéttque et malay, il semblerait presque qu'on pourrait leur accorder quelque affinité.

Ce premier grand pas de la science ethnographique moderne vous paraîtra , j'en suis certain , d'une haute importance , quand vous la considérerez dans ses rapports avec les premiers temps de l'histoire de l'homme. Au lieu d'être dans la perplexité à cause de la multiplicité des langues , nous les avons maintenant réduites à un certain nombre de groupes considérables , comprenant chacun une grande variété de dialectes, que Ton croyait d'abord n'avoir aucune connexion ; de sorte que nous voyons, en quelque manière, une seule famille originairement en possession d'un idiome unique. Or, chaque pas successif a évidemment ajouté à cet avantage et diminué d'autant plus l'opposition apparente entre le nombre des langues et l'histoire de la dispersion. Car j'ai maintenant à vous faire voir comment des recherches ultérieures ont privé de nouveaux idiomes de leur indépendance supposée , et les ont forcés d'entrer dans des classes déjà établies, ou au moins ont découvert leur affinité avec des langues éloignées. Par exemple, Malte-Brun supposait , en 1812, que la marche de la famille inrlo-

1 Histoire de Sumatra ( en angl. ) Lond. 18 k, p, aoo.

européenne devait être complètement arrêtée dans la région du Caucase par les langues qu'on y parlait , comme le géorgien et l'arménien qui, pour employer ses paroles, formaient là une famille et un groupe à part l. Mais Rlaproth, par son Voyage au £auca$et a rendu indispensable de modifier beaucoup cette assertion; car il a prouvé, ou au moins rendu très-probable, que le langage d'une grande tribu, les Ossètes ou Alains, appartient à la grande famille dont j'ai fait mention ». Ensuite l'arménien, qtie Frédéric Schlegel avait d'abord considéré comme une espèce de langage intermédiaire, qui tenait en quelque sorte aux limites du groupe, plutôt qu'incorporé avec lui 3, Klaproth vient dé prouver «gu'il lui appartenait à bon droit, d'après un examen lexique et m même temps grammatical *. Le dialecte afghan ou poushtou a partagé le même sort 5.

If ais la plus grande accession que cette famille ait reçue, au moyen d'une étude active et judicieuse de l'analogie des langues , est sans contredit celle de la famille entière des idiomes des Celtes, qui, avec ses nombreux dialectes, n'est phis qu'une branche de l'indo-européenne. Balbi, dans son Atlas ethnographique , que je vous décrirai plus tard, a placé le celtique et le biscayen dans un seul tableau , non pas qu'il les considérât comme ayant rien en commun , mais parce qu'ils étalent en apparence en dehors de tous les idiomes qui les entourent. Le colonel Kennedy affirme hardiment que le celtique n'a aucun rapport avec les langues de l'Orient, soit en mots ou phrases , soit par la construction des sentences 6.

Mats un écrivain encore plus récent a discuté cette question avec toutes les formes de l'école abandonnée, et a entrepris d'examiner l'origine des nations celtiques par des procédés qui , sur le

1 Précis de la géographie universelle, loin. II, p. 58o.

* L'analyse de la langue des Ossètes fera voir qu'elle appartient à /a souche médo-persanne. Voyage au mont Caucase et en Géorgie. Paris i8a3, vol. II , p. 448 et 479-

3 Sur la langue et 1* science des Indiens (en allem. \ Heidqlb. 180$,

4 A<ia polyglotte , p. 99.

5 Asia polyglotta, p. 57.

6 Ubi sup. , p. 85.

continent, sont presque entièrement eubHés, Je vêu* parler de l'ouvrage intitulé : The Gael and the Cymèri* (les Gaëls et tes Ejmris). Il serait injuste de lui refuser l'étage d'avoir fait preuve de beaucoup de savoir et de recherches curieuses ; mais les deux points ethnographiques qui y sept traités , la différence radicale entre les langues du pays de Galles et l'Irlande, et l'origine phénicienne ou sémitique de cette dernière, sont discutés avec tout cet étalage d étymologies vaines et hasardées que depuis longtemps on a rejetées de cette étude. Si nous désirons priver que l'irlandais est un dialecte du phénicien , le procédé est très-simple. Nous savons , d'après les sources tes plus authentiques , que te phénicien et l'hébreu sont, cfeux dialectes de la même famille : que l'on compare donc la structure grammaticale de ces langues et celle de l'irlandais , et le résultat donnera la solution du problème. Maintenant , au lieu de cette méthode si simple, voyez comme notre auteur procède. Les noms de lieux sur la cote (te l'Espagne et sur d'autres ont été donnés par les Phéniciens j or, ces noms ont tous une signification en irlandais ; donc le phénicien et l'irlandais sont deux langues identiques. Il y a quelques années qu'un géographe célèbre publia dans un journal français a un essai, dans lequel , par un procédé semblable, il faisait dériver de l'hébreu plusieurs noms de lieux africains , afin d'établir leur origine phénicienne. Klaproth, sous le nom danois de Kierulf , réfuta dans une lettre ces étymologies, et en proposa deux nouvelles pour chaque nom, Tune prise dans le turc et l'autre dans la langue russe 3. Ceci peut suffire pour faire voir combien ces procédés sont peu satisfaisants, car l'auteur ne prend jamais la peine de prouver que le caractère des lieux correspond à l'interprétation irlandaise de leurs noms. 11 serait fastidieux d'examiner ces étymologies en détail ; mais je ne puis me défendre d'en prendre quelques exemples au hasard. Quelques noms que nous connaissons pour phéniciens, et qui , dans leur langue, correspondent au caractère exact des Heux qu'ils représentent , doivent passer par l'irlandais pour recevoir une

x. Par sir W. Betham. Dublin i834 (en angl. ). * Nouvelles Annales des voyages. Février 1824. 3 Dans un appendice à son Beleuchlung und Widerlegung der Fors* chungen. Paris 1824.

nouvelle signification, qui pouvait tout aussi bien s'appliquer à un autre. Ainsi , Tyr, en phénicien tzur, un rocher , sens auquel l'Ecriture fait des allusions réitérées, est dérivé selon lui de Tir, pays ou cité; et nous pourrions tout aussi bien le faire venir du chaldaïque tzur, un palais. Palmyre et Tadtyor, qui sont exactement la traduction l'un de l'autre, et signifient la ville des palmiers, doit être absolument dérivé de mots irlandais, dont l'un signifie palais de plaisir l , eU'autre, grande maison. Cadix ou Gadir, comme on l'appelait d'abord, ne doit plus signifier, comme le mot phénicien l'indique graphiquement, Me ou la péninsule, mais, d'après le mot irlandais Cadaz , qui ressemble seulement à la corruption* moderne du nom , doit signifier gloire a. Encore , prenant une suite de noms de peuples et de lieux qui finissent par une commune terminaison adjectiveen tant, il les coupe en deux, et la terminaison devient le mot irlandais tana, contrée. Je pourrais aussi bien avoir recours au malay pour leur interprétation, car là aussi tanah signifie une contrée comme tanah papuah, la contrée des l*apuas (Papous) 3.

Mais prenons encore un exemple : Lacetam signifie , suivant notre auteur, le pays de lait. Pourquoi donc de toc, tait, ne pas lireiy par une formation régulière, lacetum, comme spinetumou rosetum, un lieu abondai t en lait, et ainsi, encore par un ordre naturel , lacetam, les habitants de, ce lieu? Certainement, si nous devons faire de pareilles étymologies, celle-là n'est~elle pas plus régulière que l'irlandaise qui nous donne lait, lait, o, de , iana, contrée 4 ? Mais qu'il nous suffise de dire que les mats latins , basques et même espagnols subissent d'étranges ' transformations en irlandais, afin d'appuyer cette insoutenable hypothèse5. A l'é-

1 Le mot Palas est manifestement identique nxec palaU-; /W*//w«, le mont Palatin, alors la résidence des Césars et dès- lors un palais. Comment les Phéniciens pouvaient-ils l'avoir"?

» Pages ioo, io4.

3 Transact. delà Société royale asiat. , ,vol. III, p. i, i83i.

5 Par exemple , on nous dit que Mânes vient de lean A plaine marécageuse ; tandis que llano en espagnol est la stricte représentation de planus, et signifie précisément la même chose. Puenta rio de 'la {Rio

gard de l'analyse grammaticale proposée dans cet ouvrage, pour prouver que le gallois et l'irlandais n'ont riende commun, je dois dire que , malgré ses obscurités , elle a produit sur mon esprit exactement l'impression contraire , et me paraissait prouver, avant que j'eusse vu l'important ouvrage dont je vais parler, que l'un et l'autre appartenaient à une même famille, l'indo-européenne.

Je puis vous avoir paru plus sévère dans mes remarques, et avoir plus insisté sur ce livre que mon sujet ne l'exigeait; mais je dois avouer que j'ai été plus d'une fois très-humilié d'entendre blâmer nos ethnographes anglais , et de les voir placer bien audessous de la position avancée des philologues étrangers; et assurément, quand, après avoir lu les recherches savantes, judicieuses et complètes du baron G. de Humboldt , sur le basque, et les mêmes noms si défigurés dans le livre dont nous venons de parler; et qu'admirant les vrais principes philosophiques et philologiques qui l'ont guidé à chaque pas *,nous prenons un ouvrage publié depuis le sien , et qui parcourt le même champ de recherches d'après un système d'éfymologies imaginaires qui excite le rire et le mépris des linguistes du continent , il est difficile de ne pas éprouver un sensible regret que nous soyons ainsi exposés aux reproches de nos voisins, et que ce qu'ils oiit déjà publié soit en apparence négligé ou dédaigné par nous. Quand nous sommes obligés de présenter comme notre plus grand ethnographe quelqu'un qui , comme le docteur Murraf , a su allier la plus rare érudition avec les plus ridicules théories ; qui , avec une connaissance profonde de plusieurs langues, soutient que toutes les lan- . gués de l'Europe prennent leur origine de neuf monosyllabes absurdes , qui expriment différentes sortes de coups * ; quand un

delà puenta ) Vient , dit-on , de puinte , un point ( encore d'origine iiidogermanique), «t non pas de l'espagnol /m^/tte, un' pont. Cantabrî veut dire têtes bien au-dessus! etc. , p. 107, 109, tom lit.

1 Dans son intéressant Essai de recherches sur les habitants primitifs de l'Espagne. Berlin i8ax. Comparez la de'rivation de W. Beçtham, du mot asturias de as , torrent, et sir, pajrs(n. 106), avec la di$set talion du 'savant allemand sur ce nom tel qu'on le trouve en Espagne et en Italie, p. 114.

* Ce sont : 1. ag, wag, kwdg, *. bag on bwag, 3. dwag, 4. ewag,

philosophe , tenu en grande vénération par son école > aussi récemment qu'en 1827, parle de l'affinité du grec et du sanskrit comme d'une nouveauté bien étrange ; renvoie à une publication allemande de Francis Bopp et à un Essai sur le langage et la philosophie des Indiens , par le célèbre F. Schlegel , comme à des ouvrages qui nous sont entièrement inconnus , excepté par les extraits donnés dans une revue; fait mention 4e Gébelin, de Desbrosses et de Leibnitz comme les meilleures autorités dans ces études , et emploie plusieurs pages pour essayer de prouver que le sanskrit est un jargon composé de grec et de latin , et le démontre par du mauvais latin et des vers maearoniques l ; quand un savant linguiste s'annonce .pour prouver la conformité des langues de l'Europe avec celles de 1 Orient , et que pour cela il fait une confusion continuelle des mots primitifs avec les dérivés, des anciens avec les modernes , des langues sémitiques et indo-européennes , donnant comme des termes arabes les mots astrolabe et mélancolie ,que ce peuple a aussi bien que nous reçus des Grecs * ; quand enfin encore Tannée dernière (1854) nous voyons un théologien, de quelque célébrité je crois , qui applique cette étude à l'histoire de Moïse, en ne tenant aucun compte de ses résultats modernes , et considérant le teutonique, le grec et le sémitique comme formant les trois principaux règnes ethnographiques , et nous disant « que la construction des trois grandes familles de langues, l'orientale , l'occidentale et la septentrionale, est actuellement si distincte , qu'une nouvelle merveille en découle ; c'est la parfaite compétence de chacune pour satisfaire à tous les besoins de communication entre les hommes 3 ; » et quand nous en voyons tant

5, lag, 6. ma g, 7. nag, 8. rag, 9. swag. (Hist. , etc., ut suprà, p. 3 1. ) « A l'aide de ces neuf mots et de leurs composés , toutes les langues de l'Europe ont été formées. » Page 39.

> On trouvera toutes ces observations dans les Eléments de la philosophie de l'esprit humain, par Dugald Stewart, vol. III. Lond. 1827, p. 100, 137.

* De la conformité des langues de l'Europe , et particulièrement de l'anglaise, avec les langues orientales, par Stephen Weston. Londres

3 Divine Providence, ou Les trois cercles de la révélation , par le rév.

d'autres parmi nous i qu'il serait trop long d'énumérer, «attachant obstinément aux vieilles rêveries des étymologies hébraïques,

Trattaudo l'ombra corne cota saMa j

nous ne pouvons nous empêcher de sentir que le reproche qu'on nous adresse n'est que trop bien fondé, que nous avons négligé de nous tenir au courant du progrès de cette science sur le continent ; et nous devons être profondément humiliés de voir qu'au lieu de nous amender, nous retombons dans la répétition de la même faute qui avait motivé l'accusation.

Hais, pour sortir de cette censure déplaisante, qui me répugne et à laquelle, j'espère, nous n'aurons pas besoin de recourir dans la suite 4e ces discours, je me reporte avec satisfaction sur un ouvrage que je me sens heureux de pouvoir louer sans restriction : Cairo de prosphoron en men ergo compon ieis * , et qui nous ramène au sujet dont cette digression nous a fort éloignés. Car vous aurez peut-être un peu oublié que nous discutions jusqu'à quel point il pouvait convenir d'unir les dialectes celtiques à la grande famille indo-européenne. Cette question peut être maintenant considérée comme complètement résolue par l'estimable et intéressant ouvrage du docteur Prichard , sur {"Origine orientale des nation* celtiques a. Dans une publication antérieure, à laquelle j'aurai plus tard occasion de renvoyer souvent , il s'est livré à une analyse particulière des noms de nombre et des verbes gallois , et il conclut que l'admission de cette langue dans la famille si souvent nommée aurait été concédée , si elle avait subi une investigation aussi sévère que les autres langues de la part de personnes compétentes pour former une opinion sur ses analogies 3. Mais, dans son nouvel ouvrage, il a placé l'affinité du celtique

G. Croly. Lond. i834, eh. aa, pA 3oi. Il ne saurait y avoir rien de plus inexact que la description qui suit ce passage sur ce qui caractérise en particulier chaque famille ainsi formée.

* Pindare, stane. VIII, &au

> Oxford i83i.

3 Recberch. sur l'histoire physique de l'homme. Londres 1826, vol. II, p. 168, comp. p. 6aa,

avec les langues indo-européennes au-dessus de tous les doutes. D'abord il a examiné les ressemblances lexiques , et fiait voir que les mots les plus simples , les mots primitifs , sont les mêmes dans les deux langues , aussi bien que les noms de nombre et les racines verbales élémentaires » . Vient ensuite une analyse détaillée du verbe, faite de manière à montrer ses analogies avec les autres langues ; et elles ne sont point dues à une coïncidence accidentelle, mais leur structure interne est radicalement semblable. Le verbe substantif, qui est analysé avec un soin particulier , présente avec le verbe persan des analogies plus frappantes que peut-être aucun autre dialecte de la famille ». Mais le celtique n'est pas ainsi devenu un simple membre de la famille, il lui a apporté un puissant secours. Car, par lui seulement peuvent être expliqués , d'une manière satisfaisante , les terminaisons des verbes des autres langues. Par exemple, la troisième personne plurielle du latin , du persan, du grec et du sanskrit, finit en nt, nd, nti> nto, et nti ou nt. , Or, supposant avec la plupart des grammairiens que ces inflexions provenaient des pronoms des personnes respectives, c'est seulement dans le celtique que nous trouvons un pronom qui peut expliquer cette terminaison. Car là aussi la même personne finit en nt , et ainsi correspond exactement , comme le font les autres , avec son pronom hwynt ou ynt6.

Cette circonstance donne certainement au gallois une place importante parmi les langues composant la grande famille. Il ne faut pas cependant, à cause de cela , lui accorder un avantage non mérité, ou le considérer comme plus rapproché de la souche originale. Car c'est eqcore un grand problème à résoudre que de déterminer Tordre de filiation, s'il existe, ou les droits de primogéniture parmi les membres. Le sanskrit , au lieu d'être un jargon

1 P. 36- 8 S. Il est cependant bon d'observer que Jackel a fait voir que tous les mots donnés parles anciens comme celtiques sont allemands* De l'Origine germanique de la langue latine. Bresl. 1800, p. n. Ceci vient-il simplement de l'affinité de famille, ou de confusion chez les anciens, qui ne prenaient pas la peine d'étudier ce qu'ils appelaient les langues barbares?

» Pages 171 et suîy.

3 Pages 1)0, i38,

artificiel , comme le supposait le docteur Stewart, est considéré par la plupart des ethnographes comme la forme la plus ancienne et la plus pure ; le latin lui ressemble , à plusieurs égards , plus que le grec; et pourtant Jackel a dernièrement entrepris de prouver qu'il est dérivé en passant par le teuton. Il a même tiré plusieurs exemples de mots latins dont la signification est incomplète, à moins de recourir à l'allemand ; comme fenestra , qui , par son correspondant fen$tery remonte à finsttr, obscur, parce que, suivant lui , il signifiait ordinairement les volets ou persiennes; et d'autres qui n'ont de racines que là , tels que prœsagire et sagus, pour lesquels nous trouvons en allemand le verbe sagen , d'où wahrsagen, racine à laquelle on ne peut rien opposer '. Il ne faut cependant pas trop se laisser entraîner à ces théories, car une racine, d'abord commune aux deux langues, peut s'être perdue dans l'une et conservée dans l'autre , bien que toutes deux soient indépendantes dans leur filiation. Ainsi , nous sommes à chaque instant obligés de recourir à l'arabe pour des racines qui maintenant manquent en hébreu. Cependant personne ne voudrait conclure de là que l'arabe est l'origine de la langue hébraïque. 11 n'y a que des analyses grammaticales faites avec soin qui puissent nous permettre de tirer des conclusions exactes sur ce sujet.

Tandis que la famille indo-européenne s'arrondit graduellement, m même temps qu'elle étend les limites de son territoire, et que le nombre de ses membres augmente journellement , d'autres langues, dont les connexions avec elle n'étaient pas connues autrefois , se sont trouvées alliées à d'autres , séparées par des distances considérables , d'une manière assez étroite pour former avec elles une famille commune.

Je me contenterai d'en citer un exemple en Europe. Vers la fin du dernier siècle, Sainovic, suivi par Gyamarthi, prouva que le hongrois , qui est placé comme une lie entourée de langages indoeuropéens, appartient essentiellement à la famille finnoise ou oralietine a, qui s'allonge en descendant, en quelque sorte, pour la

1 Ubi ivp., p. i3.

* Sainovii, Demonstratio idioma Ungàrorum et Lapponum idem este. Copeoh. 1770. Gyamarthi, Affinitas lingue Hangark» cum lmguis Feantoe originis , grammaticè demonstrata, Gœtttng 1799.

rejoindre à travers FEsthonie et la Livonie ». En Afrique aussi, • dont les dialectes n'ont comparativement été que peu étudiés , chaque nouvelle recherche fait reconnaître des connexions entre des tribus éparses sur un vaste territoire et souvent séparées par des nations intermédiaires : dans le nord, entre les langues parlées par les Berbers et les Tuariks , des Canaries à l'oasis de Siwa ; dans l'Afrique centrale, entre les dialectes des Fellatahs et des Foulas, qui occupent presque la totalité de l'intérieur ; dans le sud , parmi des tribus à travers tout le continent de la Cafrerie, et de Mozambique à l'Océan atlantique *.

Mais il est temps de s'arrêter : d'abord jetons nos regards en arrière pour voir ce que nous avons gagné jusqu'ici , et par là prèssentir les résultats plus intéressants qui nous occuperont à notre prochaine réunion. Nous avons donc vu le monde savant dans l'assoupissement, se contenter de l'hypothèse que le petit nombre de langues connues pouvaient toutes se réduire en une, et que cette langue unique était probablement l'hébreu. Eveillés par de nouvelles découvertes , qui mettaient en défaut cette facile apologie de l'histoire de Moïse, les savants sentirent la nécessité d'une science entièrement neuve, qui porterait son attention sur la classification des langues. D'abord on put croire que la jeune science était impatiente du joug, et ses premiers progrès paraissaient entièrement en désaccord avec les vérités l«*s plus saines. Graduellement pourtant, les masses qui semblaient errer dans l'incertitude se réunirent, et, semblables aux jardins flottants du lac de Mexico , se combinèrent pour former des territoires compactes et étendus, susceptibles et dignes de la plus haute culture. En d'autres mots, les langues se groupèrent ensemble par diverses familles grandes et compactes, et ainsi se réduisit de beaucoup le nombre d'idiomes primitifs d'où les autres ont pris naissance. Et après cela , nous avons vu que chaque recherche successive, loin d'affaiblir cette méthode de simplification, n'a fait au contraire que la renforcer davantage, en ramenant toujours dans les limites des familles établies de nouvelles langues , considérées jusque-là comme indépendantes, ou formant de nouvelles familles de langues qui

* Voyez la carie ethnographique à la fin de ee volume.

* Prichard , ubi sq». , p. 7.

promettaient peu ou point d'affinité. Tels sont les deux premiers résultats de cette science. Je réserve pour un autre jour les détails de ses progrès ultérieurs.

Mais , avant de terminer ce discours , je ne veux pas omettre quelques réflexions qu'a fait naître en moi l'espèce de revue que nous avons faite. Car, lorsque je considère combien d'hommes différents ont travaillé presque sans le savoir à produire les résultats que je vous ai exposés : l'un , sans aucun projet arrêté , se mettant en quête des analogies des langues ; un autre, sans savoir pourquoi , notant les dialectes des tribus barbares; un troisième , comparant , comme par amusement , les mots de diverses contrées ; quand je les vois tous agir ainsi, comme des fourmis, apportant chacun son petit tribut particulier, ou renversant quelque petit obstacle, se croisant et se recroisant l'un l'autre, comme s'ils étaient dans une confusion complète, et au grand détriment des projets de chacun ; cependant quand je découvre que de tout ceci résulte un plan d'une excessive régularité , rempli d'ordre et de beauté , il me semble voir là des marques d'un instinct plus élevé et d'une influence dirigeante placée au-dessus des conseils irréfléchis des hommes pour les amener à des fins grandes et utiles. Et pareille chose , je le crois , doit se rencontrer dans l'histoire de toute science véritable. Car , comme les. jours plus chauds du printemps font prévoir que l'éclat d'un beau soleil d'été va bientôt se répandre sur la terre, de même certains esprits privilégiés , par quelque communication mystérieuse , prévoient toujours en quelque sorte, ou plutôt pressentent quelquefois à l'avance et annoncent l'approche de quelque grand et nouveau système de vérité. Ainsi fit Bacon pour la philosophie, Leibnitz pour notre science, et Platon pour une plus sainte manifestation. Alors se lèvent et viennent de tous côtés , nous ne savons comment , des ouvriers et de patients travailleurs , pareils à ceux qui jettent des fascines sous une fondation, ou qui placent des pierres par-dessus, ouvriers que personne ne prend pour les architectes ou les constructeurs de la maison , car ils ne savent et ne comprennent rien de ses plans ou de sa destination ; et cependant chaque pierre qu'ils placent s'ajuste parfaitement, et ajoute à l'utilité et à la beauté des parties. Et ainsi , de cette manière, par l'œuvre réunie de plusieurs, quoiqu'aucun plan n'ait été combiné, une science se trouve construite dans de

— 44 — * belles proportions, parait bien établie et à la place qui hii est propre parmi les autres sciences; et à la fin elle devient en quelque sorte une partie continue de l'arrangement général des choses, une maxime dans la vérité universelle , et un ton ou un accord dans Tharmonie de la nature.

Or, je ne puis me persuader qu'il n'y ait pas un œil vigilant qui préside à cetle direction des choses dissemblables vers une grande, fin, lorsque je vois que cette fin est la confirmation de la parole de Dieu, ou plutôt le complément de cette apparente industrie humaine, et je dirai avec le poète :

Lo rootor primo a lui si volge lieto,

Sovra tant1 arle di natura, e spira

Spiritu nuovo di virtù repleto Chc cio que troova atlivo quivi , tira

Id sua sustanzia e fassi un' aima sola

Che vive e sente, e se in se rigira '.

Dante, Puig. XXV.

Non pas que Dieu approuve les erreurs et les folies de ceux qui poursuivent les recherches ; mais comme il fait tourner le mal de ce monde aux fins les plus saintes, et par-là développe quelquefois les plus magnifiques effets de sa divine Providence, de même il peut dominer et même guider les travaux mal intentionnés de plusieurs , et les disposer de telle manière qu'une nouvelle et brillante lumière en rejaillisse sur ses vérités, quand il le juge nécessaire.

C'est ainsi que je me propose de considérer la naissance et le développement de chaque nouvelle science comme entrant essentiellement dans l'ordre établi du gouvernement moral de Dieu; comme l'apparition , de temps en temps , de nouvelles étoiles dans le firmament, apparition qui, d'après ce que nous disent les astronomes , doit être un événement préordonné dans les annales de

1 Le principal moteur se comptait à le regarder, s'applaudit de son art , lui inspire un esprit nouveau , rempli d'une vertu propre à unir à sa substance l'âme sentitive, et à former une âme unique, qui vit , qui sent et qui réfléchit sur ses propres actions. (Traduct. de M. Artaud. )

la création. Et si vous partagez ces idées, vous sentirez aussi comme moi qu'en traçant l'histoire d'une étude quelconque, nous ne cédons pas, tant à une vaine curiosité, ou au plaisir de montrer les progrès de l'habileté de l'homme, qu'au désir de découvrir les voies admirables par lesquelles Dieu a graduellement enlevé le voile qui couvrait quelque science cachée , en soulevant d'abord un coin , puis un autre, jusqu'à ce que le voile ait entièrement disparu ; et vous aurez autant de plaisir que moi à étudier les moyens et les applications qui doivent en résulter, tant pour notre instruction que pour la gloire du Créateur.

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