‹ Discours sur les rapports entre la science et la religion révéléeChapitre 6 sur 21 · SECOND DISCOURS · texte numérisé non relu

SECOND DISCOURS

sur l'Etude comparative des langues.

SECONDE PARTIE

Sommaire des résultats présentes dans le précédent discours. — Continuation. — Troisième : Parenté entre les différentes familles. État présent de la science ; ses deux écoles principales , fondées sur la comparaison des mots on les formes grammaticales. Remarques sur les moyens de les concilier. Erreurs relatives à la faculté supposée du développement du langage ; opinion de Humboldt. Puissance des circonstances externes pour altérer la structure grammaticale d'une langue. Règle proposée pour la comparaison des mots. Application faite par le docteur Young du calcul des probabilités h la découverte de l'origine commune de deux langues par la comparaison des mots. Lepsius, sur l'affinité entre l'hébreu et le sanskrit. Ses recherches postérieures et iuédites sur la connexion entre l'hébreu et l'ancien égyptien. Comparaison proposée des formes grammaticales des langues sémitique et indo-européenne ( renvoyé à une note ). Conclusions des ethnographes modernes. Premièrement : Que le langage fut d'abord unique : Alex, de Humboldt, Académie de Saint-Pétersbourg , Merian, Klaproth, Fréd. Schlegel. Secondement : Que la séparation s'est faite par une cause violente et soudaine : Herder, Turner, Abel Rémusat, Niebuhr, Balbi.

Langues américaines. Difficultés provenant de leur multiplicité. — Tentatives de Va ter , Smith-Barton et Malte-Brun pour les faire remonter aux langues asiatiques. Unité de famille prouvée par la similitude de la grammaire; subdivision en groupes. On rend compte de leur nombre par l'expérience de la science ; confirmation de leur origine asiatique par d'autres coïncidences. Remarques générales sur le rapport providentiel des différents états de la religion avec les différentes familles de langages.

Bien que dans mon dernier discours , après vous avoir fait parcourir l'histoire abrégée de l'ethnographie philologique des siècles passés , je vous aie ramenés à notre époque , et que j'aie entrepris de vous faire connaître les travaux de plusieurs auteurs qui vivent encore, cependant on peut me dire que je ne vous ai donné qu'un prologue en quelque sorte , ou une introduction à la science moderne et aux principes d'après lesquels on en poursuit l'étude, car telle était l'abondance des matières que mon plan embrassait , qu'après avoir abrégé autant que possible , je me vis dans l'alter-

native ou d'abuser de votre patience par un trop long discours , ou de diviser mon sujet aux dépens de la clarté de son ensemble. J'ai donc choisi ce dernier parti qui rejetait les difficultés de mon côté plutôt que sur ceux qui voulaient bien venir m'écouter :

Contr* il piacer mio per piacerli , Trassi delP acqua non sazia la spugna.

De votre côté , je vous prie de rappeler à votre mémoire les principaux points sur lesquels nous avons cru avoir des preuves suffisantes ; et ces points, les voici : que l'étude comparée des langues a fait découvrir une parenté entre plusieurs de ces langues qui, jusque-là avaient été divisées, et qui les a toit réunir en groupes étendus ou en familles; tellement que des nations ou des tribus couvrant de vastes contrées sont par cette étude reconnues comme un seul peuple; et que les recherches subséquentes tendent en toute occasion à diminuer le nombre des langues indépendantes , à élargir les limites de ces grandes provinces et à restreindre le nombre des souches originelles, pour arriver le plus près possible au langage qu'on peut supposer s'être manifesté par une cause soudaine parmi le petit nombre d'habitants du monde primitif.

Un autre point important qu'il faut déterminer est de savoir si on peut découvrir quelque parenté entre les langues de différentes familles , de manière à en déduire qu'elles ont été autrefois dans une relation plus intime qu'elles ne le sont à présent, en d'autres termes , qu'elles descendent d'une souche commune. Mais les recherches que l'on a dirigées sur ce point délicat et important sont si intimement liées avec l'état présent de la science et les écoles qu'elle renferme, qu'il devient absolument nécessaire d'interrompre notre marche et d'examiner l'état actuel de l'ethnographie philologique, si toutefois nous pouvons appeler une interruption ce qui entre essentiellement dans le dessein de notre premier plan. Comme l'une de ces écoles accorde peu de valeur aux méthodes suivies par l'autre , et conséquemment aux résultats qu'elle en obtient , il ne serait pas juste d'admettre ces résultats comme s'ils n'étaient pas attaqués ; et je vous tromperais , si je les mettais

sous vos yeux comme des découvertes incontestées de la science; ou sans vous expliquer jusqu'à quel point on peut les considérer comme ayant atteint le but proposé. Je vais faire d'abord deux observations : premièrement, c'est que jusqu'au point où nous sommes arrivés tous les esprits sont d'accord , tellement que les résultats que je vous ai exposés sont placés tout à fait hors de doute; secondement, que vous n'avez rien perdu et qu'au contraire vous avez gagné par les principes plus sévères que Tune des deux écoles a adoptés.

Les principaux ethnographes des temps modernes peuvent se diviser en deux classes : une qui cherche l'affinité des langues dans leurs mots , l'autre dans leur grammaire ; les méthodes peuvent respectivement s'appeler comparaison lexique et comparaison grammaticale. Les principaux partisans de la première méthode se trouvent surtout en France, en Angleterre et en Russie : on peut citer Klaproth, Balbi, Abel Remusat, Whiter, Vans Kennedy , Goulianoff , le jeune Adelung et Mcrian. En Allemagne , de Hammer et peut-être Frederick Schlegel peuvent, être considérés comme appartenant à la même école. Le principe suivi par ces écrivains pourrait se résumer par la judicieuse observation de Klaproth, « que les mots sont l'étoffe ou la matière du langage, et que « la grammaire lui donne la forme ou la façon. »

Dans un ouvrage de feu Merian et que Klaproth a publié , nous trouvons clairement et systématiquement exposés tous les principes par lesquels lui et son école se conduisaient dans l'étude de la science, et les résultats qu'ils en avaient déduits * . L'autre classe est! renfermée en grand partie en Allemagne et compte AV. A. Schlegel et le Baron G. de Humboldt parmi ses chefs les plus distingués. Aucun n'a été plus explicite et plus énergique que le premier de ces écrivains en dénonçant les principes de l'autre école. « Viridôcti (dit-il) in eo pracipue peccare raihi videntur, quod « ad similitudinem nonnullarum dictionum qualemcumque ani- « mum advertant, diversitatem rationis graramatiese et univers» « indelis plane non curant. In origine ignota linguarum explore randa, anteomnia respici débet ratio grammatica; haecenim a « majoribus ad posteros propagatur, separari autem a lingua cui

1 Principes de l'étude comparative des langues. Paris 1828.

— 4» — « ingenita est requit, aut seorsum populis ita tradi ut verba « linguœ vernaculae retineant , formulas loquendi peregrinas re- « cipiant >. » Nous avons ici, comme vous voyez, deux assertions très-importantes : d'abord que la grammaire est essentiellement un élément né d'une langue ; qu'une nouvelle grammaire ne peut pas être isolément imposée à un peuple; mais que s'il accepte les formes, il doit aussi adopter la matière du langage- Ayant ainsi établi les opinions ou plutôt les principes de ces deux écoles, je vais maintenant mettre sous vos yeux les réflexions et les conclusions auxquelles j'ai été conduit en me livrant à cette étude; dans l'espoir qu'étant présentées avec la défiance convenable , elles pourront encore être utiles pour rapprocher la distance qui sépare les deux écoles que j'ai décrites.

Je dirai donc d'abord que les auteurs se trompent souvent quand ils essaient d'analyser une langue dans la vue de déterminer sa forme primitive. Rien n'est plus commun que de trouver dans des écrivains très-judicieux l'idée qu'il y a dans les langues une tendance à se développer et à s'améliorer; de même que Home Tooke ou son adversaire, ils nous font reculer à l'époque où chaque verbe auxiliaire avait son véritable sens » et où chaque conjonction était un impératif. Murray aussi parle de l'état des langues, lorsque les mots composés et les pronoms furent d'abord inventés 3 ; et même il prétend, comme je vous l'ai dit dans notre dernière séance, faire remonter toutes les langues à un petit nombre de monosyllabes absurdes et discordants. Je vais vous donner un exemple qui expliquera complètement ma pensée. Si nous analysons les langues sémitiques, spécialement l'hébreu, nous pouvons aisément résoudre tout leur système de conjugaisons en simples additions de pronoms, ajoutés à la forme la plusélémen-

1 Bibliotk. indienne, premier vol., troisième cahier. Bonn. i8aa (en allcm. ), p. a 85 , 387. Dans le premier numéro ( i8ao)f il s'exprime en termes encore plus forts

* Voyez, par exempte, Anti-Tooke, par Fearn. Londres 1824 (en angl.), p. a 44.

3 Histoire, etc., vol. I, p. 41.

taire du verbe, et vous pouvez découvrir dans leurs mots des traces de racines monosyllabiques, au lieu de dissyllabiques qu'elles présentent maintenant. Nous aurions ainsi un langage simple , composé des mots les plus courts , totalement dénué d'inflexions, et déterminant la valeur de ses éléments par leur position dans la phrase : en d'autres termes , une langue qui , dans sa structure , ressemblerait beaucoup au chinois. Considéré relativement a l'état actuel de la famille, certainement ceci serait un état plus simple ou primitif, d'après lequel on pourrait supposer que l'état présent serait l'effet du développement graduel de plusieurs siècles ; et dans le fait il y a eu beaucoup desavants qui ont pensé ainsi *. Or, cette opinion, qui, je le confesse, a été la mienne, je ne puis plus la soutenir ; car jusqu'à présent l'expérience de plusieurs milliers d'années ne nous apporte pas un seul exemple du développement spontané d'aucun langage. À quelque époque que nous prenions une langue nous la trouvons complète, dans ses qualités essentielles et caractéristiques : elle peut recevoir plus de perfection, devenir plus riche, et d'une construction plus variée ; mais ses propriétés distinctives, son principe vital , son âme, si je puis l'appeler ainsi , paraît entièrement formée , et ne peut plus changer. Si une altération a lieu, c'est seulement par la naissance d'une nouvelle langue, sortant, comme le phénix, des cendres d'une autre; et même quand cette succession est arrivée, comme de l'italien au latin , et de l'anglais à l'anglo-saxon , il y a un voile mystérieux jeté sur ce changement; ce dialecte semble s'envelopper comme le ver à soie pour passer à l'état de chrysalide, et nous ne le voyons que lorsqu'il éclot, quelquefois plus, quelquefois moins beau , mais toujours complètement organisé et dès-lors immuable. Et même, en y regardant de près, nous verrons que ce premier être contenait déjà en lui-même tout préparés les parties

1 Le raisonnement sur lequel cette théorie repose est si clair pour tous ceux qui connaissent ces langues, qu'il est seulement étonnant qu'un plus grand nombre d'auteurs ne l'aient pas embrassé. Voyez Àdelung, Mithridates, tora. I, p. 3oi. Klaproth, Observations sur les racines des langues sémitiques , à la fin des Principes de Merian , p. 209. Je pourrais ajouter à ceux-ci l'autorité de savants hébraïsans comme Micbaëlis, Gesenius, Oberleitner, etc.

et les organes qui devaient un jour donner la forme et la vie à l'état qui succéderait » .

A l'égard de leurs formes essentielles, ou plutôt de leur personnalité, et à leur principe d'identité, les deux langues que j'ai mentionnées sont aussi parfaites dans les plus anciens écrivains que dans les plus modernes. Je ne parle point des Dante ou des Guido; mais le Chaucer des Anglais a trouvé dans sa langue native un instrument aussi complet et aussi harmonieux pour ses chants que Woodsworth lui-même eût pu le désirer. Il en est de même de l'hébreu : dans les écrits de Moïse , comme dans les premiers fragments incorporés dans la Genèse, la structure essentielle du langage, est complète et en apparence n'est point susceptible, malgré ses imperfections manifestes, d'aucune amélioration ultérieure. L'égyptien antique , comme il est écrit en hiéroglyphes sur les plus anciens monuments , se retrouve après trois mille ans d'intervalle dans la liturgie copte , d'une parfaite identité, ainsi que vous le verrez établi par Lepsius. On observe la même chose en comparant les plus anciens écrivains avec les plus récents, soit Grecs, soit Romains. Et cela est surtout frappant chez les derniers, si nous considérons les occasions d'amélioration qu'ils ont eues par leur contact avec les premiers. Mais bien que la conquête de la Grèce ait établi chez les grossiers habitants du Latium la sculpture et la peinture , la poésie et l'histoire, les arts et les sciences ; quoiqu'elle leur ait appris à arrondir les formes de leurs périodes, et à donner de la souplesse et de l'énergie à leur langage, cependant elle n'a jamais ajouté un temps ou une déclinaison à leur grammaire, une particule à leur dictionnaire, ou une lettre à leur alphabet.

Et dans le fait , nous pouvons poser en principe qu'aucune na-

1 Ainsi une très-légère étude du latin , dans son déclin , nous montrera des mots maintenant de pur italien devenir communs, comme pensare , penser, jdans les écrits de saint Grégoire, ou la préposition de pour le génitif. Ces formes étaient sans doute depuis longtemps communes parmi le vulgaire. Dans de grossières inscriptions sépulcrales, nous trouvons deux SS pour X, comme B1SSIT pour VIXIT; même je me souviens d'un cas où ce verbe est écrit comme en italien ( excepté le changement de V en B) BISSÈ.

— (ration, parle seul sentiment des défauts de son langage actuel, et dans des circonstances ordinaires , n'empruntera d'une autre et ne . produira en elle-même aucun élément nouveau de langage. Autrement, comment arriverait-il que le chinois, tellement dénué de construction grammaticale, qu'il semble être la copie exacte des formes de la pensée exprimées en signes des sourds-muets \ , n'a jamais développé ce que nous considérons comme indispensable . a l'intelligence de la parole? Pourquoi les langues sémitiques, après des milliers d'années de voisinage près d'autres familles, n'ontelles jamais engendré un temps présent, ou des temps composés et des modes , dont l'absence rend si perplexe le sens de leurs discours et de leurs écrits; ou inventé quelques nouvelles conjonctions pour soulager la copulative et du fardeau d'exprimer, toutes les relations possibles entre les parties du discours? et bien plus, comment se fait-il qu'après des siècles de contact avec des alphabets plus. parfaits, et tout en avouant l'immense difficulté de n'avoir point de voyelles , ceux qui parlent cette langue n'ont pas réussi à y en introduire , et encore aujourd'hui ont recours à l'incommode expédient de ces points désagréables? La langue abyssinienne, Tunique qui ait tenté un changement, a seulement produit un alphabet syllabique moins naturel et plus compliqué, plein d'embarras et sujet à des erreurs innombrables. S'il y avait dans les langues quelque chose qui ressemblât à un développement naturel, certainement un si grand nombre de siècles l'aurait manifesté. Mais loin d'en être ainsi, c'est souvent dans ses premiers temps qu'une langue est plus parfaite. Et les recherches récen-

1 Les sourds-muets ne peuvent pas être amenés à faire usage des gestes grammaticaux inventés pour eux par l'abbé Sicard, mais se contentent des simples signes d'idées , et ne déterminent la structure que par Tordre naturel de leur enchaînement. Voyez de Gérando , De l'Éducation des sourds-muets. Paris 1827, tom. I, p. 58o-588. Ce qui suit est la traduction littérale du Pater comme ils l'expriment par leurs signes: x Notre, a Père, 3 Ciel, 4 en (signe d'insertion), 5 désire ( signe d'attirer ou tirer ) , § votre ( vous ), 7 nom , 8 respect , 9 désire , io votre , 11 (sur) les âmes, la règne, i3 (c'est-à-dire) Providence t 14 arrive; 1 5 désire, 16 itot/e, 17 volonté, 18 faire, 1 9 ciel, 20 terre, ai égalité (de la mime manière que), p. 589.

tes auxquelles j'ai si souvent renvoyé, faites par Grimm sur les formes primitives de la grammaire des dialectes germaniques, sont loin de prouver la tendance des langues à se perfectionner ; car plusieurs formes très-précieuses de cette grammaire ont disparu.

Ainsi il est donc tout-è-fait contre l'expérience de parler de l'état secondaire des langues , ou de supposer qu'il leur a fallu plusieurs centaines d'années pour arriver à un point donné de développement grammatical. Les langues ne naissent pas d'une graine ou d'un rejeton , par quelque procédé mystérieux de la nature ; elles sont jetées en un moule, mais un moule vivant, d'où elles se dégagent avec toutes leurs belles proportions; et ce moule est l'esprit de l'homme , diversement modifié par les circonstances de fes rapports extérieurs. Ici encore je ne puis que regretter notre inhabileté à comprendre d'un coup d'ceil les directions et les rapports des différentes sciences; car, s'il parait certain que des siècles ont été nécessaires pour amener les langues à l'état où nous les trouvons, d'autres recherches nous montreront que ces siècles n'ont jamais existé ; et nous serons ainsi conduits à reconnaître quelque puissance plastique, quelque influence incessamment dirigeante, qui pourrait faire tout-à-coup ce que la nature met des siècles à produire ; et le livré de la Genèse peut seul résoudre ce problème.

Quoique je puisse déjà vous avoir paru diffus sur ce sujet , je ne veux pas le quitter sans vous donner ce que je considère comme la plus forte confirmation de mes opinions, le jugement d'un homme bien regrettable, Guillaume de Humboldt. Ce linguiste, plus profond peut-être qu'aucun autre, joignait à un esprit de recherche analytique un fonds inépuisable de science ethnographique pratique, et, ce que peu d'autres ont fait, il employait l'étude des langues comme un moyen d'arriver à une connaissance plus parfaite des formes de la pensée et des procédés de l'amélio-* ration intellectuelle. Et si c'était un sujet d'éloge pour un vaillant chevalier que de mourir revêtu de son armure; s'il a été glorieux pour quelques orateurs de dire que leur éloquence n'a jamais brillé d'une clarté plus vive qu'au moment ou elle allait s'éteindre pour jamais, certainement on peut le louer encore plus d'avoir donné la meilleure preuve de la puissance calme de la pensée sur les infif-

mités de notre nature, et, au moment de mourir, d'avoir montré toute l'influence que le génie peut exercer sur la durée d'une vie longue et méditative. Car depuis longtemps il avait annoncé à ses amis l'intention de composer, comme son dernier codicile, un traité très-concis sur la philosophie du langage; et dans les derniers mois de sa vie , réduit par la maladie à un si grand état de faiblesse qu'il ne pouvait tenir à la main ni livre ni plume , penché sur la table eomme un homme courbé sous le poids des années, il semblait concentrer à l'intérieur ces facultés énergiques si variées qui, dans de meilleurs jours, le rendaient également propre aux méditations de la philosophie et aux travaux de l'homme d'état. C'est ainsi , disons nous , qu'il a dicté un ouvrage profond sur un sujet des plus difficiles , ouvrage qui , lorsqu'il sera publié , donnera au monde un noble exemple , non d'une passion qui do- * mine la mort , mais d'une intelligence directrice qui y puise sa force. Lorsque d'après l'avis d'Abel Rémusat , il eut en peu de temps acquis la connaissance du chinois , il lui écrivit une lettre sur la nature des formes grammaticales. N'ayant pu me procurer cet ouvrage que longtemps après avoir écrit les réflexions que je viens de vous soumettre , j'ai éprouvé une grande satisfaction en y trouvant les mêmes vues , mais beaucoup plus philosophiquement exprimées. « Je ne regarde pas les formes grammaticales, dH-H, comme le fruit des progrès qu'une nation fait dans l'analyse de la pensée , mais plutôt comme un résultat de la manière dont une nation considère et traite sa langue «. » Il fait observer que dans les langues maya et betoi , deux langues américaines , il y a deux formes du verbe , une qui marque le temps, et l'autre simplement la relation entre l'attribut et le sujet. Ceci paraît très-philosophique; cependant il remarque très-bien que « ces rapprochements peuvent servir à prouver que, lorsqu'on trouve de pareilles particularités dans les langues, il ne faut pas les attribuer à un esprit éminemment philosophique dans leurs inventeurs 2. » Je prendrai la liberté de vous lire encore un extrait , parce qu'il exprime admirablement ce que j'ai désiré vous inculquer. « Je sais péné-

1 Lettre à M. Abel Rémusat sur la nature des formes grammaticales, etc., par M. Gttill. de Humboldt. Paris 1827, p. x3. » Page i5.

— s» — tré de la conviction qu'il ne faut pas méconnaître cette force vraiment divine que recèlent les facultés humaines, ce génie créateur des nations surtout dans l'état primitif où toutes les idées et même les facultés de lame empruntent une force plus vive de la nouveauté des impressions où l'homme peut pressentir des combinaisons auxquelles il ne serait jamais arrivé par la marche lente et progressive de l'expérience. Ce génie créateur peut franchir les limites qui semblent prescrites au reste des mortels, et s'il est impossible de retracer sa marche, sa présence vivifiante n'en est pas moins manifeste. Plutôt que de renoncer , dans l'explication de l'origine des langues, à l'influence de cette cause puissante et première, et de leur assigner à toutes une marche uniforme et mécanique qui les traînerait pas à pas depuis le commencement le plus grossier, jusqu'à leur perfectionnement, j'embrasserais l'opinion de ceux qui rapportent l'origine des langues à une révélation immédiate de la Divinité. Ils reconnaissent au moins l'étincelle divine qui luit à travers tous les idiomes , même les plus imparfaits et les moins cultivés I. » Ainsi donc cet ethnographe distingué convient que les langues n'atteignent pas leur développement particulier, comme on l'appelle mal à propos, par de lents degrés, mais le reçoivent de quelque énergie inconnue de l'esprit humain; à moins que nous ne supposions que ce développement, comme le premier langage , nous soit venu d'en haut.

Ayant ainsi refusé aux langues le pouvoir de se produire d'ellesmêmes, ainsi que de changer leur structure grammaticale dans des circonstances ordinaires; et considérant ceci non-seulement comme la forme extérieure du langage, mais aussi comme son élément le plus essentiel , il- sera bien de rechercher jusqu'à quel point Schlegel est exact , lorsqu'il prétend que dans aucune circonstance une pareille modification ne peut avoir lieu ; et je prendrai la liberté dédire que quelques exemples semblent nous donner le droit de maintenir que , sous l'aetion prolongée d'influences particulières, une langue peut subir des altérations telles, que ses mots appartiendront à une classe et sa grammaire à une autre.

1 Page 55; comparez p. 5i. Voyez aussi -Ja citation dans le premier Discours, p. n, note.

11 est vrai que dans ce cas un nouveau langage se formera , différent de l'un et de l'autre de ses parents ; mais encore se séparerat-il de celui qui Ta précédé par l'adoption de nouvelles formes grammaticales. Ainsi, Schlegel lui-même accorde que l'anglosaxon a perdu sa grammaire par la conquête normande x. Et ne pouvons-nous pas dire que l'italien est sorti du latin plus par l'adoption d'un nouveau système grammatical que par aucun changement dans les mots? Car si vous comparez deux ouvrages quelconques dans les deux langues , vous trouverez à peine quelque différence dans les verbes et les noms; mais vous trouverez des articles empruntés aux pronoms, une perte totale de cas et par conséquent point de déclinaisons, et les verbes conjugués presqif entièrement par des auxiliaires dans la voie active et entièrement privés d'un passif proprement dit. Ce sont ces altérations , en effet, qui lui donnent le droit d'être considéré comme une nouvelle langue. 11 est vrai que, dans ce cas, la langue n'est pas allée hors de sa propre famille pour chercher les types de ses varriations; car ces particularités se trouvent également dans d'autres idiomes de la classe indo-européenne, comme l'allemand et le persan ; mais il n'en est pas moins vrai que le changement est trèsgrand, et rallie le nouveau langage à une autre subdivision qui forme une extrémité de la famille, tandis que le latin se trouve presque à l'extrémité opposée.

L'ancien pehlwi ou pahlavi présente, d'après quelques linguistes, un semblable exemple ; car sir William Jones a observé que ses mots sont sémitiques, mais sa grammaire indo-européenne2; c'est pour cela que Balbi l'a placé dans son tableau des langues sémitiques. Le docteur Dora admet le fait en partie, mais il nie les conséquences; il suppose que les mots sémitiques se sont glissés dans la langue par le commerce avec les nations araméennes environnantes 3. Un autre exemple curieux d'un semblable phénomène se rencontre dans le kawi , langue de l'Archipel indien , et sur laquelle M. Crawfurd s'exprime ainsi : « Si je devais présenter une opinion relativement à l'histoire du kawi, je dirais que

* De studio etyni. ,• ubi sup. , p. a 84.

* Asiatic researches , vol. II , éd. de Calcutta , p. 5a. 3 Ueber die Werwandschaft, etc., p. 44*

c'est le sanskrit privé de ses inflexions, ayant à leur place les prépositions et tes verbes auxiliaires des dialectes vulgaires de Java. Nous pouvons aisément supposer que les Brahmes, natifs de cette île, séparés du pays de leurs ancêtres, ont, par insouciance ou ignorance, essayé de se débarrasser des inflexions difficiles et complexes du sanskrit, par les mêmes raisons que les barbares ont altéré le grec et le latin et en ont formé le moderne romaïque ou italien.1

Peut-être aussi on peut trouver un autre exemple dans les langues tartares, dans lesquelles un savant érudit voit des traces d'une semblable déviation du type original dans leur construction grammaticale. « Depuis l'extrémité de l'Asie, dit Abel Rem usât, on ignore entièrement l'art de conjuguer les verbes; ou du moins , les participes et îes gérondifs jouent un principal rôle dans les idiomes tongous et mongols, où la distinction des personnes est inconnue. Les Turcs orientaux en offrent les premiers quelques traces; mais le peu d'usage qu'ils en font semble attester la préexistence d'un système plus simple. Enfin, ceux des Turcs qui touchaient autrefois la race gothique dans les contrées qui séparent Tlich et le Jaïk, qui l'ont repoussée ensuite et bientôt poursuivie jusqu'en Europe, ont, de plus que les Turcs, quelque chose qui leur est commun avec les nations gothiques, la conjugaison par le moyen des verbes auxiliaires ; et malgré cette addition qui semble étrangère à leur langue, celle-ci conserve quelque chose du mécanisme gêné des idiomes sans conjugaison > « Enfin, un autre exemple peut se tirer de Tamharique, et je l'exposerai dans les termes d'un habile écrivain, imprimés dans un nouvel ouvrage périodique, qui mérite de grands encouragements : « Tout ce qu'on vient d'exposer a pour but de faire voir que la question

* Sur l'existence de la religion hindoue dans l'île de Beli. Àsiat. research. , ton». XIII. Calcutta x8ai, p. 161. Dans un autre ouvrage, M. Crawfurd exprime son opinion sous une forme un peu modifiée : « L'opinion que je sais porté i me former de ce singulier tangage est que ce n'est point une langue étrangère introduite dans l'île , mais le langage écrit des prêtres. » Hist. of the ind. Archipelago. Edimb. i8ao, vol. II, -p, x8. •

' Recherches sur les langues tartares. Paris i8ao, tom, 1, p. 3o6,

a besoin d'être considérée à fond ., savoir si des langues né peuvent pas s'emprunter mutuellement leurs pronoms et leurs inflexions tandis que tout le matériel reste dans son élat primitif..... Et vraiment, la langue amharique que Ton supposait d'abord un dialecte du gheez (abyssinien), puis du sémitique, est présentée par les plus récents ethnographes comme de généalogie africaine; et imitant seulement les inflexions sémitiques ». »

Voilà des exemples de langues qui sortent même de leurs propres familles pour avoir une structure et des formes grammaticales. Séparées par la plus grande distance , des langues manifestent quelquefois la plus extraordinaire coïncidence dans leur grammaire, et cependant on ne suppose pas qu'elles aient aucune affinité. Par exemple, le biscayen présente plusieurs analogies curieuses avec divers dialectes de r Amérique , comme de manquer précisément des mêmes lettres , la tendance à combiner les mêmes consonnes, et une complication semblable dans le système des conjugaisons, formées par r insertion de syllabes exprimant diverses modifications du verbe simple; et sous ce dernier rapport, il ressemble aussi au dialecte du sud-ouest de l'Afrique a. Cependant Humboldt, dans le même moment où il nie que (tes mots semblables soient suffisants pour accorder une commune origine à différentes langues , et tout en rapportant les points de ressemblance que je viens d'exposer , est loin de conclure qu'il faille admettre aucune affinité entre ces idiomes ; mais au contraire il dit : « Des particularités grammaticales de cette nature m'ont toujours paru démontrer plutôt les degrés de la civilisation que l'affinité dans les langages3. »

Pour nous résumer sur cette matière, il me parait que, tandis que d'un côté ceux qui comparent les mots ont porté leurs conclusions beaucoup trop loin , le savant Schlegel a aussi été emporté par son indignation contre eux , lorsqu'il nous dit que remploi commun d'un a privatif prouve plus pour l'affinité du grec et du

1 On comparative Philology, dans le journal intitulé : West of England Journal n° 3 ; juillet i835, p. 94.

» Balbi, Tableau des langues de l'Afrique.

3 Prûfung der Untersuchung ûber die Urbewohner Hispaniens, p« 176, c. p. 109.

sanskrit que quelques centaines de mots1, Humboldt, qui n'est pas moins partisan de la déférence supérieure due à la ressemblance grammaticale, accorde cependant une importance convenable aux affinités verbales, dans une courte, mais savante exposition de ses vues sur cette étude ».

Je proposerai donc une règle pour examiner les affinités verbales, afin d'en conclure la parenté entre les langues, de prévenir les méthodes arbitraires suivies par l'école lexique , et de nous rapprocher des vœux plus modérés de l'autre école ; la voici : C'est de ne point prendre de mots appartenant à une ou deux langues de différentes familles, et, d'après leur ressemblance qui peut être accidentelle ou communiquée, de tirer des conclusions qu'on appliquerait aux familles entières, auxquelles ces langues appartiennent respectivement; mais de comparer ensemble des mots dont l'acception est simple et de primitive nécessité, qui parcourent les familles entières, et en sont , pour ainsi dire, les aborigènes. Par exemple, le nom de nombre six est en sanskrit shash ;w persan, shesh; en latin, sex ; en allemand, sechs. Ceci est par conséquent un mot qui appartient strictement à la famille entière , mais il appartient également à la famille sémitique tout entière ; car, dans l'hébreu , son type le plus pur, nous avons shesh, et il se trouve modifié dans les autres dialectes d'après les règles qui déterminent toujours les mutations des lettres. De plus, sept 9 *wen(en anglais), est en sanskrit, saptan; en vieux teuton, sïbun. En comparant ce mot avec son correspondant dans les langues sémitiques, nous avons shewmg, en hébreu; sheba't, en arabe. Un est également en sanskrit , aika ; en persan yak; en hébreu, echad; et ainsi des autres dialectes. Le mot keras, si on le trouvait seulement en grec , pourrait être regardé comme un dérivé de l'hébreu ou du phénicien, keren; mais cette opinion semble devoir être rejetée , quand on trouve que ce mot parcourt les membres de la famille qui ne peuvent pas l'avoir emprunté de là, comme le latin cornu et l'allemand horn. Et même le mot la-

1 Ubi supr.

* Essai sur les meilleurs moyens de déterminer les affinités des langues orientales, par le baron Guill. de Humboldt, dans les Transactions de la Soc. roy. asiat, x83o, p. 9x4 et ai 5.

lin ne peut pas être dérivé du grec , car l'insertion de la lettre *, qui le rapproche de-plus près du sémitique, ne peut pas être accidentelle ; et surtout comme on retrouve cette même lettre dans le mot allemand, que Ton ne peut pas soupçonner de rapport, soit avec l'hébreu, soit avec le grec. Cependant ce mot, trouvé ainsi dans plusieurs membres de cette famille , est aussi universel dans la famille sémitique, où Ton voit en syriaque, karno, et l'arabe keren. De même, il ne parait pas qu'il y ait de raison de mettre en doute la pure origine sanskrite du mot ama , mère ; et cependant il est essentiellement sémitique; em, en hébreu , et omma, en arabe, qui ont la même signification , aussi bien que ama , en biscayen , et qu'on trouve dans l'espagnol pour dire une nourrice. Ces exemples suffisent pour expliquer ma règle. Ils présentent des cas dans lesquels des mots se retrouvent dans tous ou presque tous les membres de deux familles, tellement que l'on peut les considérer comme primitifs ou essentiels dans l'une et dans l'autre. Et c'est seulement dans des cas comme ceux-ci que j'admettrais qu'une comparaison des mots suffit pour démontrer une affinité entre des langues. Lors donc qu'un lexiam, tel que celui de Parkhurst, fait dériver un mot anglais d'une racine hébraïque, je rejette d'abord l'étymologie comme sans fondement ; quand c'est un mot grec qu'il fait dériver ainsi , je l'admets comme possible , parce qu'il peut avoir été communiqué par les relations avec les Phéniciens; mais il ne prouve rien quant à la dérivation. Si, comme dans les exemples précédents, deux ou plusieurs de ces langues ont le même mot primitif, et qu'il revienne encore dans divers dialectes sémitiques, je l'admets comme ayant certaine importance pour la formation de cette chaine mystérieuse qui rattachait toutes les langues les unes aux autres, à quelque période des premiers âges du monde.

Ceci nous conduit à une autre recherche importante. Quel nombre de mots , trouvés ressemblants dans différentes langues , nous donne le droit de conclure que ces mêmes langues ont une commune origine? Ce point a été le sujet d'un calcul mathématique très-curieux par le docteur Young, et qui , à ma connaissance , n'a encore pénétré dans aucun ouvrage d'ethnographie ; c'est probablement parce qu'Use trouve inséré dans un essai sur des sujets qui n'ont aucun rapport avec cette étude. Après avoir donné ses dw

verses formulés, H conclut ainsi? «Il parait qa^on ne pourrait rien conclure relativement au degré de parenté entre deux langues de la coïncidence de sens d'un mot unique qui se rencontrerait dans ces deux langues , et «que les chances seraient trois contre un que deux mots ne concorderaient pas ; mais si trois mots paraissent identiques, il y aurait alors plus de dix contre un qu'ils doivent être dérivés , dans l'un et dans l'autre cas , de quelque langue mère, ou introduits de quelque autre manière; six mots donneraient plus de dix-sept cents chances contre une , et huit , près de dix mille ; tellement que , dans de semblables cas , la probabilité diffère très-peu d'une certitude absolue. Danslebiscayen, par exemple/ ou l'ancien langage de l'Espagne, nous trouvons dans le vocabulaire qui accompagne l'élégant essai du baron G. de Hnmboldt, les mots beria ,nouveau ; ora, un chien; guchi, petit ; ogia , pain ; otzoa , un loup , d'où l'espagnol onza ; et zarzi (ou, comme l'écrit Lacroze, shashpi), sept. Or, dans l'ancien égyptien , nouveau t c'est beri ,- un chien , whw ; petit , kudchi ; pain , oik; un loup , ounsh ; et sept , shashf. Et si nous considérons ces mots comme suffisamment identiques pour admettre que l'on puisse calculer d'après eux , les chances seront plus de mHle contre un qu'à quelque période très-éloignée une colonie égyptienne s'est établie en Espagne ; car aucun des dialectes des nations voisines n'a conservé de traces d'avoir été l'intermédiaire par lequel ces mots auraient été transmis. » . »

Cette conclusion est sans doute trop précisée et trop hardie ; car ces ressemblances, en les admettant réelles, peuvent suffisamment s'expliquer par la supposition que les deux langages ont eu dans l'origine un même point de départ, et ont conservé chacun de leur côté quelques fragments d'une langue primitive qui leur était commune. Cependant , pour ceux qui poursuivent ce système de comparaison , les résultats généraux de ce calcul mathématique doivent être extrêmement intéressants ; d'autant qu'il semble prouver qu'un nombre de mots très-limité, s'ils sont réellement semblables et d'un caractère tel qu'ils n'aient pas pu être eommuni-

» Remarks on the réduction of ex péri ment s of ibe pendutam. Philo* fopb, Transaet, , vol. CIX , jumr 1819, p. 70,

— 6a — qués par des relations récentes, suffit pour établir une affinité entre deux langues.

Venons donc enfin aux conséquences de cette longue recherche, qui était nécessaire pour comprendre la valeur respective des résultats que je vais vous exposer. Je n'ai guère besoin de vous dire "que les partisans du système lexique , ou de la comparaison verbale , trouvent plus facilement des analogies entre des langages parlés par des nations situées à de grandes distances les unes des autres, et ne possédant aucune connexion historique. Ainsi le biscayen , que nous avons vu le docteur Young comparer à l'égyptien, a été de la même manière confronté par Klaproth avec les langues sémitiques , et il a tiré des deux un nombre de mots qui paraissent ou sont réellement semblables *. 11 a également adressé une lettre à Champollion, dans laquelle il indique plusieurs curieuses coïncidences verbales entre le copte et des langues très-éloignées, particulièrement celles qui se parlent entre l'Oby et le Wolga 2. Mais j'aurai occasion de parler bientôt de ses travaux assidus dans cette partie de la science.

Les deux familles qui offrent les plus grandes facilités pour examiner la connexion entre des langages de caractères totalement différents , sont sans contredit celles dont vous avez si souvent entendu parler, rindo-européenne et la sémitique ; car nous connaissons mieux leurs membres divers que ceux d'aucune autre famille; de là vient que beaucoup de tentatives ont été faites pour les mettre en contact. Mais, pour avoir négligé la règle que j'ai proposée , de s'assurer de l'originalité des mots que l'on compare dans les deux familles, en regardant s'ils pénètrent dans la totalité , ou seulement dans une partie de leurs branches , il est arrivé que trop souvent le résultat n'a pas été satisfaisant. Par exemple , le docteur Prichard , dans une liste comparative qu'il a donnée 3 , ne me parait pas avoir suffisamment examiné, soit le caractère primitif des mots, soit leur présence dans la famille entière. Ainsi, il compare le mot hébreu yain, avec le latin tri- #um; nous pourrions ajouter le grec oïnon, et la comparaison est

1 Mémoires relatifs à l'Asie. Paris 1824 . tom. I , p. 214.

* Ibid. , p. ao5,

3 Eastern origin of theCeltic nations, p. 19a.

probablement exacte. Mais comme il est plus que vraisemblable que la culture de la vigne et la fabrication du vin sont venues de l'Est à TOuest , et appartenaient dans les temps les plus reculés aux nations sémitiques , alors nous pouvons supposer que le nom a accompagné la chose ; et ainsi ce serait un nom emprunté. Il compare encore le latin lingua, langue , avec l'hébreu loang, avaler. Outre que la connexion entre ces deux idées n'est pas probable en étymologie, le mot lingua est particulier au latin dans la famille indo-européenne ; mais il devient un mot de famille, si nous observons ce que dit Marius Victorintis , « que les anciens disaient dingua au lieu de lingua '. » Le mot ainsi restitué à sa forme primitive entre en affinité avec l'allemand , zunge , et perd toute sa ressemblance avec le verbe sémitique.

«Tai donc donné quelques exemples de ce que je considère comme les comparaisons verbales les plus satisfaisantes entre les deux familles , lorsque j'ai posé la règle qui doit diriger dans ces recherches ; mais je voudrais , en outTe , vous faire concevoir qu'il y a des points dans le caractère grammatical des deux familles , qui comportent une comparaison plus détaillée qu'on ne l'a entrepris jusqu'ici. Il me serait difficile d'expliquer ma pensée sur ce sujet , sans entrer dans une analyse comparative , minutieuse et compliquée, à peine intelligible sans la connaissance des langues , et peu ou point intéressante pour une grande partie de mon auditoire. 2. Je dirai donc seulement que je suis convaincu que nous trouverons entre les familles une affinité grammaticale plus intime que nous ne sommes d'abord portés à le soupçonner; et c'est avec plaisir que je fais mention d'un ouvrage qui , vraisemblablement , ouvrira un nouveau champ aux recherches des savants , et indiquera de nouveaux points d'affinité entre ces familles , et beau* coup d'autres; je veux parler de la Paléographie du docteur Lepsius , comme un moyen d'examiner les langues, qu'il a appliqué au sanskrit. Cet ouvrage a été publié l'année dernière (1854),

- ' « NoveDSÎles sive per / sive per d scribendum : communionem enim habuerunt litter» h«c apud antiquos , ut dinguam et linguam , et dacrimis et lacriniis. >» Marii Victoria! , Grammatici et rhetoris, de orthographia. Ap. Pet. Sanctand. Lugd. i584, p. 3a,comp. p. 14. * J'ai ajouté une note sur ce sujet à la fia de ce volume.

64 — et est rempli des recherches les plus curieuses et les plus originales. Au moyen de ce nouvel élément , il a établi plusieurs ressemblances très-ingénieuses et très-frappantes entre le sanskrit et l'hébreu , de manière à ne laisser aucun doute, selon son expression , sur l'existence, dans les deux langues, d'un germe commun, quoi* cpie non développé f.

Encouragé par ses succès dans cette occasion , on lui conseilla de s'appliquer à l'étude du copte, afin de découvrir, s'il était possible, ses relations avec d'autres langues; car, jusqu'à présent , cet idiome avait été considéré comme isolé et indépendant. Par la générosité qui caractérise les gouvernements de l'Allemagne, chaque ibis qu'il s'agit des intérêts de la littérature, on Ta mis en état de poursuivre ses recherches, et elles ont été couronnées d'un succès complet. C'est à la bienveillance de la personne savante qui lui a suggéré l'idée de les entreprendre, que je dois de pouvoir vous en présenter les résultats , jusqu'à une époque très-récente. La première lettre dont j'ai traduit les extraits qui suivent est datée de Paris , le 20 janvier de la présente année (1855) , et adressée au chevalier Bunsen :

« Mes études égyptiennes et coptes avancent bien ; elles m'ont donné des résultats par lesquels j'ai été agréablement surpris, et dont l'intérêt plus universel pour l'histoire des langues devient tous les jours plus évident. Ce qui m'a d'abord un peu alarmé , était la complète solitude linguistique dans laquelle le copte semblait placé, et le peu d'apparence qu'il y aurait que je pusse jamais en tirer aucun secours pour mes recherches sur les antiquités égyptiennes. En même temps , je dois confesser que les démonstrations historiques de Quatremère sur l'origine de la langue égyptienne (qui, à vrai dire, sont indépendantes de la langue même ) avaient laissé dans mon esprit plusieurs doutes insolubles,

1 Palaeographie als Mitlel fur die Sprachforschung zunachst am sanskrit nachgewiesen. Berlin i834» p. 23. Une coïncidence remarquable entre les deux langues , est la manière de considérer le resch ( r ) évidemment comme une voyelle, dans les règles relatives aux points hébraïques , précisément comme dans le sanskrit la lettre B. N'ayant plus à ma disposition l'ouvrage de Lepsius , je ne me souviens pas s'il insiste sur cette ressemblance.

quant à l'identité des idiomes égyptien et copte. Maintenant j'ai découvert dans l'essence du langage même, non-seulement qu'il n'y a aucune apparence quelconque d'un changement grammatical, et qu'il possède peut-être à un plus haut degré ce principe de stabilité qui caractérise les dialectes sémitiques, mais encore qu'il a conservé dans sa formation des traces d'une plus haute antiquité qu'aucune langue indo-germanique ou sémitique que je connaisse ; et ces traces se trouveront, d'une manière inattendue, importantes même pour ces deux familles. £n même temps , on ne peut pas appeler le copte, sémitique ou indo-germanique ; il a sa propre formation particulière, et cependant sa parenté fondamentale avec ces deux familles ne peut être méconnue. Son degré de culture est à peu près le même que celui des langues sémitiques, et par conséquent la parenté est ici plus manifeste. Le progrès indiqué par vous du langage syllabique, passant à l'alphabétique, est aussi un élément très-important pour le copte.

« Les racines des pronoms sont une des parties du discours , qui semble avoir agi des premières sur la formation du langage, et l'avoir influencé à un degré considérable. J'insiste beaucoup sur la comparaison de ces racines avec les formations pronominales sémitiques et indo-germaniques. Comparons, par exemple, pour un moment , les affixes des pronoms personnels en copte et en hébreu , afin de voir la relation entre la formation de l'une et de l'autre :

ma mer

notre mer

ta mer m.

ta nwr f.

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