SUR L'HISTOIRE NATURELLE DE LA RACE HUMAINE
PREMIÈRE PARTffi.
Histoire de cette science. — Division des familles humaines parmi les Grecs. — Classification d'Aristote. — Que sont les Égyptiens? — Preuves qu'ils représentent la race nègre ; les Scythes et les Thraces sont des tribus germaniques et mongoles. — Écrivains récents. — Système de Camper expliqué; ses difficultés — Système de classification de firameohach. — Division en trois familles primaires et deux secondaires; premièrement, par la forme du crâne; secondement, par la couleur, la chevelure et l'iris. — Distribution géographique des familles — Distribution entre les Tartaree et les Mongols. Travaux du docteur Prichard. *- Opposants à l'unité de la race humaine : Virey , Desmoulins , Bory de Saint-Vincent ; théorie de Lamarck. — Résultats. — I. Examen éloigne du sujet par l'analogie des plantes et des animaux. — Exemples de variétés dans ceux-ci , d'un caructère semblable à celles qu'on observe dans l'homme. — H. Examen direct des phénomènes sur une moindre échelle. — Tendance d'une famille à produire des variétés possédant les traits caractéristiques d'une autre — Exemples de particularités plus extraordinaires se produisant parmi les hommes. — Réflexions sur l'identité des sentiments moraux de toutes les races , comme applicable à la preuve de leur commune origine.
Si saint Paul nous avertit d'éviter de nous embarrasser l'esprit de vaines et inutiles généalogies, on pourrait croire que l'étude à laquelle nous allons nous livrer appartient à cette classe prohibée. Car, assurément , la tentation de suivre à la trace la marche et l'origine de chaque variété de l'espèce humaine, en remontant à un père commun , doit sembler une tâche presque désespérée , quand nous considérons combien l'investigation qu'elle exige a été embrouillée de questions nombreuses et compliquées par les expositions contradictoires des écrivains, et par le conflit des principes d'après lesquels on s'est conduit dans cette recherche. Cependant le succès des résultats obtenus dans la science que nous venons de discuter peut nous encourager à entreprendre l'examen de la science voisine, l'histoire de la race humaine. On peut dire,
en vérité , que leurs objets sont presque tous les mêmes f au point qu'on pourrait leur donner un nom commun descriptif de leur objet , avec une épithète distincfive qui indiquerait le procédé qu'elle suit pour atteindre cet objet ; et si la première était appelée avec raison Ethnographie philologique, celle-ci ne serait peut-être pas mat nommée Ethnographie phytiognomonique.
La première nous a déjà amenés à cette conclusion satisfaisante, que, autant que ces langues, dans leurs situations respectives , peuvent dans ce cas servir de témoignage/ la race humaine tout entière ne formait originairement qu'une famille, ou , d'après le langage de l'écrivain sacré , toute la terre était : lapii unius et sermonum eorumdew. Mais, si de grandes difficultés ont dû être surmontées pour justifier cette assertion de l'Ecriture, à cause de la grande variété d'idiomes qui maintenant divisent les tribus de la terre, une difficulté plus grande et plus compliquée reste encore à combattre , en ce qu'elle attaque plus directement l'unité de la race humaine et son origine d'une souche unique. Cette difficulté consiste dans la considération de ces différences physiques qui distinguent la forme humaine dans diverses régions du globe.
La parole de Dieu a toujours considéré l'humanité tout entière comme descendant d'un père unique ; et le grand mystère de la rédemption repose sur la croyance que tous les hommes ont péché dans leur père commun. Supposez différentes créations d'hommes sans rapports entre elles , et le profond mystère du péché originel et le mystère glorieux de la rédemption sont effacés à jamais du livre de la religion. N'est-il pas alors important de réfuter les raisonnements de ceux qui soutiennent qu'il est impossible de réduire à une seule espèce les variétés multiples des familles humaines , ou de les ramener à un père commun ; ou de ceux qui se présentent avec l'assertion que l'histoire naturelle a établi des divisions si profondément tranchées entre les caractères physiques de différentes nations , que jamais Tune n'a pu sortir de l'autre , et que l'on ne saurait concevoir aucune action de causes, soit instantanées ou progressives , qui puissent jamais avoir converti la forme et la couleur d'un Européen en celle d'un nègre, ou fait que l'Ethiopien ait changé sa peau et produit la race asiatique? Et comment parvenir à cette réfutation ? Assurément par aucun autre moyen que celui que je vous ai déjà suggéré, et que j'ai
l'intention souvent encore de vous inculquer et de vous démon* trer par des exemples. C'est par l'étude approfondie de cette même science qui a engendré l'objection; parla réunion de témoignages encore plus forts que ceux qui ont déjà été produits, et par une classification bien ordonnée de phénomènes, d'où l'on peut tirer des conclusions satisfaisantes.
Conformément à mes engagements , je commence cette tâche aujourd'hui. Je procéderai d'abord par une vue historique de la science, insistant , peut-être plus que mon plan ne semble comporter, sur les premiers temps de son histoire, par des motifs que l'on devinera aisément. J'essaierai ensuite de classer et d'arranger les conclusions que l'étude de l'état actuel de la science peut avec justice nous autoriser à tirer, en les appuyant des preuves additionnelles que j'ai pu recueillir, et alors je vous laisserai comparer ces conclusions avec l'histoire de la race humaine qui nous est rapportée dans la Genèse.
La mention de ce livre sacré rappelle à mon esprit, et avec regret , un passage que je ne puis passer sous silence, parce qu'il est en quelque sorte un préliminaire au sujet même dont je vais parler, et qu'il présente une contradiction directe avec ce que je viens de dire. «Le récit mosaïque, dit un savant écrivain, n'explique pas clairement que les habitants du monde descendent d'Adam et d'Eve. D'ailleurs l'inspiration entière ou partielle des différents écrits compris dans l'ancien Testament a été et est encore mise en doute par plusieurs personnes , y compris de savants théologiens, ainsi que des hébraïsans et des orientalistes très-distingués... Aux fondements du doute relatif à l'inspiration , et qui s'appuient sur l'examen des diverses narrations, sur la connaissance de l'original et d'autres langues orientales, et sur l'opposition inconciliable entre les passions et les sentiments attribués par Moïse à la Divinité, et cette religion de paix et d'amour développée par les évangélistes , j'ai seulement à ajouter que la présentation de tous les animaux amenés devant Adam dans une première circonstance , et subséquemment leur réunion dans l'arche, sont des faits zoologiquement impossibles , si l'on doit les entendre des habitants vivants du monde entier. » La première assertion de cette citation est appuyée dans une note en rapportant les passages où il est dit : « Dieu créa l'homme mâle et femelle; » et encore (chap. V) : « Au
jour que Dieu créa l'homme, il le créa mâle et femelle. » L'auteur suppose que ces passages se rapportent à une création différente de celle d'Eve x. C'est avec chagrin que je vais commenter ce passage , parce que son auteur, j'en suis assuré, ne soutient plus les opinions qu'il a si imprudemment exprimées ; mais la valeur de l'ouvrage en lui-même, comme une grande collection de faits importants liés ensemble par de très-savantes observations, continuera à lui donner de l'autorité et à lui assurer la lecture de la jeunesse. Par conséquent je vais essayer de faire quelques remarques sur la partie théologique de l'argument. Les conclusions de l'auteur, d'après l'investigation de la science, sont parfaitement d'accord avec le récit inspiré ; il est donc doublement regrettable qu'il soit sorti de sa ligne pour montrer que l'opinion contraire pouvait être soutenue malgré ce que l'Ecriture enseigne. On ne devait peut-être pas attendre de lui qu'il connaîtrait les travaux des théologiens , mais l'appel qu'il leur fait nous donne le droit d'examiner leurs opinions. Or, prenant un des interprètes les plus hardis et les plus téméraires que la moderne Germanie ait produits , nous trouvons que même cet interprète justifie les textes cités par notre auteur de toute accusation de contradiction. Je veux parler. d'Eichhorn, qui , d'après des bases purement philologiques , croit avoir prouvé d'une manière satisfaisante ce qu'Astruc avait conjecturé dans le dernier siècle, que le livre de la Genèse est composé de plusieurs documents distincts que Moïse a évidemment incorporés dans son ouvrage, faciles à distinguer, non-seulement par leur forme définie et complète, mais par l'usage de certains mots particuliers, comme, par exemple, le mot Jehovah, qui est entièrement absent de l'un et se retrouve invariablement dans l'autre. Ainsi le premier chapitre , dans lequel on dit : « Dieu créa l'homme mâle et femelle , » sans nous donner les détails de cette création, désigne toujours le Tout-Puissant par le nom Elohim, ou simplement Dieu. Mais le quatrième verset du second chapitre commence manifestement un nouveau récit; c'est un document ayant un titre particulier : « Voici les générations du ciel et de la terre ; » eu d'autres mots : « Ceci est l'histoire de la création du
1 Discours sur la physiologie , la zoologie et l'histoire naturelle de l'homme. Lond. 1819, p. a 40 ( en angL).
ciel et de la terre » , » entrant dans les détails du paradis et de la création de l'homme, et facile à distinguer d'un bout à l'autre par l'usage constant du titre Jehovah , jusqu'à ce qu'il finisse au quatrième chapitre. Dans le cinquième , nous voyons le retour du même document qu'on a vu dans le premier chapitre, ou au freinent un autre, dans lequel Jehovah n'est point employé, et où de nouveau on dit que l'homme a été créé mâle et femelle. Or, ceci étant l'hypothèse ou le système du très-savant théologien qui rejette l'inspiration , par là ce théologien ne renverse pas moins la déduction scripturale d'une création à part de l'homme , outre celle d'Adam ; car on fait voir que les textes cités sont seulement des descriptions différentes du même événement. Ce n'est pas ici le lieu de s'engager dans la réfutation des autres objections contre l'inspiration tirées de « l'examen des diverses narrations , de la connaissance de la langue originale et des autres langues orientales , et de l'opposition inconciliable » entre le Dieu de Moïse et la religion chrétienne; car il n'est peut-être pas très-clair dans quel sens doivent être pris les mots du savant écrivain. Ayant pris moi-même quelque peine pour acquérir la connaissance de la « langue originale et des autres langues orientales » , en tant qu'applicables à l'élude de l'Ecriture , je n'ai point découvert qu'aucun « fondemeut de doute relatif à l'inspiration» soit ressorti de cette connaissance. Mais passons à une occupation plus agréable.
Les divisions les phis tranchées de la race humaine sont si frappantes à l'œil, qu'il était impossible qu'elles échappassent à l'observation des anciens. Personne , par exemple , ne pouvait éviter d'être frappé de la différence dans les traits, la couleur et la chevelure entre un Européen et un nègre. Aristote parait avoir constaté la classification qui prévalait de son temps , et dans les temps antérieurs , lorsqu'il nous dit que les anciens physionomistes décidaient du caractère d'une personne par la ressemblance de ses traits avec ceux des nations qui différaient par l'aspect des
1 Tous ceux qui s'occupent de la science de PEcriture connaissent la correspondance de ces deux expressions, des histoires étant appelées généalogies à cause qu'elles ont |pour préface de semblables documents. Gen. VI , 9 ; saint Matth. , I , i .
manières, comme les Egyptiens, les Thraces et les Scythes1, Comme ces races ou plutôt leurs traits caractéristiques doivent se considérer comparativement à une autre , sans doute la forme grecque, de laquelle, prise comme type, elles différaient de diverses manières, nous trouvons là une division de l'espèce humaine en quatre classes distinctes , ou quatre races , comme nous les appelons maintenant. Aucune tentative, autant que je puis le savoir, n'a été faite pour examiner ce point plus attentivement , et cependant il n'est pas sans importance. Car, outre qu'il nous donne ainsi la vraie fondation, ou le premier pas dans l'histoire d'une science, augmentant chaque jour d'intérêt et d'importance, nous pouvons peut-être recueillir quelques faits utiles pour examiner les changements que le temps a introduits chez les nations occupant des régions particulières; et par ces raisons, même au risque de dévier pour un moment de la forme peu scientifique que je désire conserver à ces discours, je vais entrer avec quelque étendue dans la discussion.
La première race, ou la première classe d'hommes distincte* ment caractérisée , que d'après les anciens physionomistes Aristote mentionne ici , est la race égyptienne. Il ne peut y avoir de doute que sous ce nom il entend parler de la race nègre ; car, outre l'impossibilité qu'il ait omis cette race , en parlant des variétés de l'espèce humaine, dans un autre endroit il confond les deux, lorsqu'il dit que « les personnes qui ont le teint très-foncé sont aussi timides et se rapportent aux races égyptienne et éthiopienne *. De plus, dans une autre occasion, il se demande pourquoi les Egyptiens et les Ethiopiens ont les jambes crochues et les pieds déformés? A quoi il répond que cela provient probablement de la même cause qui donne aux uns et aux autres des cheveux laineux, savoir la chaleur du climat 3.
Ici se présente une recherche intéressante et compliquée : les anciens Egyptiens étaient-ils en réalité tellement formés d'après le type nègre qu'on pouvait les confondre l'un avec l'autre? Le témoignage d' Aristote est sans contredit d'une grande force en faveur
1 Phvsioguouioive, cap. i , opp. Paris 1619, toiu. I, |>, u6y. 1 Physiogooiuonie , cap. vi , p. 11 80.
3 Prublem. . sec!, xiv , tom , II , p< 7 5o.
•de l'affirmative J et il le devient doublement par l'assentiment de la plupart des classiques, spécialement celui de l'exact et pénétrant Hérodote. Car, parlant des habitants delà Colchide, il dit qu'il est prouvé qu'ils descendent des Egyptiens, chotimelanchroes eisi cai oulotriches ' , parce qu'ils sont noirs et ont la tête laineuse. Ici, comme dans le philosophe, nous avons les deux traits caractéristiques les plus définis de la race nègre attribués, aux Egyptiens.
Blumenbach , dont j'aurai souvent occasion de citer le nom avec éloge , a manifestement une théorie favorite relativement à la physionomie des Egyptiens. Dans sa précieuse Décade de Crânes, il commença à insinuer qu'il est impossible de ne pas supposer de variété dans le type national pendant tant de siècles d'embaumement >. En 1808 , il exprima plus clairement son opinion , que les monuments démontrent l'existence de trois formes ou physionomies distinctes chez les anciens habitants de l'Egypte3. Trois ans plus tard, il se livra pleinement à cette recherche et donna les monuments qui, dans sa pensée, soutenaient son hypothèse. Il considère que le premier s'approche du modèle nègre , le second de l'hindou , et le troisième du berber , ou tête égyptienne ordinaire *. Mais je pense qu'un observateur sans préjugé ne le suivra pas aussi loin. La première tête n'a rien de commun avec la race noire, mais c'est seulement une représentation plus grossière du type égyptien. La seconde n'est que sa purification mythologique ou idéale. Pour appuyer ce système sur des monuments, il parait manquer deux choses : premièrement, c'est qu'au lieu de représentations uniques , qu'on peut appeler sporadiques ou accidentelles , il aurait fallu indiquer des classes de monuments où les différents caractères sont conservés, cardes déviations imprévues, des exceptions dans le cours ordinaire des choses, se retrouvent dans
1 Lib. II, § civ, tom. I, p. i57, éd. Lond. 1824. * Decas collection is sus craniorum diversorum gentium illustra la» Gœtting 1790, p. 14.
3 Spécimen historiœ naturalis antiquœ artis operibus illustrât». Ib. 1808, p. 11.
4 Beitrœge zur Naturgeschichte , a ter, ib. 1S11 ; Dreyerley national physiognomonie unter den alten jEgyptern, p. i3o.
toutes les lois; secondement, il faudrait pouvoir rétablir quelque relation chronologique entre les différentes classes, de manière à prouver que le changement qu'il suppose est arrivé à différentes époques dans les traits nationaux. Ni l'un ni Pautre de ces points n'a cependant été examiné.
Tout ce qui nous reste des Egyptiens est en opposition avec les assertions des classiques que j'ai cités. Car, quant à la couleur et aux cheveux, on ne peut les représenter plus clairement qu'ils, le sont sur les monuments. Nous voyons toujours le corps des natifs teint en rouge ou basané, avec de longs cheveux flottants, quand la coiffure permet de les voir, tandis que nous voyons souvent les nègres représentés à côté d'eux d'une couleur noir de jaïet, les cheveux crépus, et des traits parfaitement nègres, précisément comme ils sont encore aujourd'hui dans la réalité l. Mais nous avons des monuments encore plus précieux que les représentations peintes sur les murailles , ce sont les momies elles-mêmes, dont les crânes, comme l'observe M. Lawrence, ont invariablement la forme européenne sans aucune trace de celle du nègre a. Et quant aux cheveux, nous pouvons donner comme une description générale le récit de M. Villoteau sur les cheveux d'une
momie ouverte sous sa direction : « Les cheveux étaient noirs
biens plantés , longs et divisés en nattes retroussées sur la tête3. »
Il n'est pas aisé de concilier le conflit des résultats tirés des écrivains et des monuments , et il n'est pas étonnant que de savants hommes aient différé beaucoup d'opinion sur ce sujet. La meilleure solution, selon moi, serait de dire que l'Egypte était le pays où les Grecs voyaient plus facilement les habitants île l'intérieur de l'Afrique , dont un grand nombre sans doute affluaient là pour s'y établir, ou servaient dans l'armée comme tributaires ou contingent des provinces, ainsi que cela s'est fait dans ces derniers temps; et ainsi les écrivains ne les connaissant que dans le seul pays où ils les voyaient, les considérèrent comme
1 Y oyez les figures coloriées dans les Voyages de Hoskins en Ethiopie. * Leçons, p. 345.
3 Ap. de Sacy. relation de l'Egypte, par Abd-Allatif. Paris 1810, p. 269.
une partie de la population indigène. Une sorte d'hypothèse de cette nature doit être adoptée, afin de pouvoir concilier les écrivains entre eux; car Ammien-Marceilin écrit que les Egyptiens étaient seulement foncés et noirâtres : Homines /Egyptii plerumque subfuscUlisunt et atrati*. » Toujours cependant reste-t il certain que, par la variété égyptienne qu'il place tout d'abord parmi celles de l'espèce humaine, Aristote entendait la race noire ou les Nègres.
Les Scythes viennent ensuite sur la liste ; et Hippocrate également les décrit comme ayant des signes caractéristiques communs à toutes leurs tribus excepté une, non moins marqués et non moins distincts d'un côté que ceux des Egyptiens du côté opposé a. Quoique l'ancienne Scythie comprit le pays, maintenant peuplé en grande partie par des tribus appartenant à ce qu'on appelle la race mongole , à laquelle les anciens Scythes ressemblaient beaucoup par leur manière de vie nomade, nous ne pouvons supposer même un moment que des écrivains comme Aristote et Hippocrate eussent regardé une race basanée ou olivâtre comme une variété contrastant avec les Grecs , dans un sens opposé à celle des Nègres. On ne peut pas douter que les Scythes dont parle Aristote dans sa classification des races hnmaines ne fussent les tribus germaniques qui étaient éparses sur la totalité de la Scythie. Cette contrée, décrite par Hérodote, n'est pas, comme la Scythie de Ptolémée, réduite à l'Asie septentrionale , mais comprenait aussi laDacie, la Mœsieet tout les pays au nord delà Thrace 3. Or, on ne peut pas mettre en question que les habitants de ces régions ne fussent Germains ; car, indépendamment de leurs représentations sur les monuments, les descriptions qu'en donne Ovide pendant son exil présentent tous les traits des anciens Germains. Ainsi leur chevelure est décrite comme étant jaune ou blonde :
1 Lib. xxir. In fine, in scriptor. Hist. rom. Heidelberg 1743, t. II, p. 5i8.
» De aère, locis et aquis, éd Genèv. 1657, lom. I , p. agi. 3 Voyez lib. iy,§xcix, p* 327.
Hic moa cni récitent nisi flavis scripta Gorallis , Quasqne alias gentes barbants Isler habet * ?
Et comme n'étant jamais coupée :
Mixta sit hase (gens) quaravis inter Graiosque Getasque,
A maie pacatis plus trahit ora Getis , Yox fera, trux vu I tus, verissima Marti» imago,
Non coma , non ulla barba resecta manu *.
Ovide aussi, il est inutile de le remarquer, parle, presque à chaque page , du lieu de son exil comme étant la Scythie. Mais jusque-là nous avions à peine besoin de preuves; il est "beaucoup plus important de remarquer qu'Hérodote, avec son exactitude habituelle, a clairement distingué deux races comme occupant les vastes régions de la Scythie asiatique, la germanique, suivant l'ancienne classification, et la mongole; car il nous dit qu'au-dessus des Saunâtes, et comme Breiger le fait Ires-bien observer, conséquemment vers le territoire d'Astrakan, sur le Jaik3, vivait une tribu appelée les Badini, « nation grande et nombreuse avec des yeux extrêmement bleus et les cheveux rouges 4. » Nous avons donc ici une tribu scythe, avec tous les traits caractéristiques attribués par les anciens aux nations germaniques5. Mais dans un autre endroit Hérodote décrit les Agrippœi,
1 Epist. de Potito, lib. xv, ép. II, 37. Les Coralli semblent devoir se confondre avec les Gètes, en comparant, ép. viu, 83, avec X, a. Un étymologiste à imagination pourrait les regarder comme les ancêtres des Kouriles.
> Triât, lib. Y, éleg. vu, 11. — Lncain, lib. I, parlant d'une tribu germanique, dit :
Et vos crinigeroô bellis arcere Chaycos.
3 Commentatio de difficilioribus quibusdam Asiœ Hérodote : en tète de l'édition citée , p. cutxxrv.
4 Melpom., §cvui, tom. I, p. 827. ce § xxi, p. aoa.
5 Corringius les a réunis dans l'ouvrage : De babitus corporum Ger-
qui n'étaient pas moins Scythes, et avec des traits tout-à-fait différents. « On dit, écrit-il, qu'ils sont chauves de naissance, tant mâles que femelles, avec le nez aplati et le menton allongé ». » « Ils sont , ajoute-t-il , parfaitement doux et inoffensife dans leurs manières. » Or, en comparant ces signes avec ceux qui caractérisent la race mongole, on voit tout d'un coup combien Hérodote est exact , et nous reconnaîtrons avec certitude que la race nomade qui aujourd'hui habite les régions septentrionales de l'Asie les occupait déjà de son temps. Blumenbach nous donne les marques suivantes comme distinctives de la famille mongole : nez aplati, nasus simus, correspondant au simoi d'Hérodote, et un menton assez proéminent , mentumprominulum, gueneion megalon1. Mais que dirons-nous de la calvitie de naissance? Faut-il prendre cela pour une fable, voyant que le père de l'histoire profane, si judicieux d'ailleurs, et dont l'exactitude est confirmée par chaque nouveUe recherche , prend soin d'accompagner son assertion d'une expression de doute? Legomenoi, dit-il, einax pontes phalacroi. « on dit qu'ils sont tous chauves. » Je pourrais répondre que Blumenbach , dans un autre endroit, décrivant la chevelure de différentes races, applique à celle des Mongols l'épithète, raruê, rare, ou comme l'exprime Virey, clakr-semé3. Mais je pense que cette difficulté est encore mieux résolue par ce que Pallas rapporte des Ralmoucks : « Us rasent la tête à leurs enfants mâles , dès la plus tendre enfance ; » et plus loin : « Les hommes ont tous la tête rasée *. » Par cette coutume remarquable nous pouvons expliquer comment Hérodote, parlant des Agrippœi , ne les désigne souvent par aucun autre nom que la nation chauve, phalacroi toutoi5.
manorum antiqui el novi causis, liber singularis. Francfort 1727, avec un volumineux commentaire par Burgraff , p. 29-100.
1 Ibr § xxxin, p. 293.
' De generis humant varietale nati\a. Gœtting 1795, p. 179.
3 Ib. p. 166. Virey, hist. nat. du genre humain. Bruxelles 1827, vol. I, p. 411.
4 Yoyages en différentes provinces de l'empire de Russie. Paris 1788, tom. I, p. 5oa, 5o3.
5 Ubi sup. , § xxxv-xxv , p. 293 et suiv.
Ce mélange de tribus aura probablement été cause de la confusion que Ton observe quelquefois dans les anciens auteurs, lorsqu'ils caractérisent les Scythes; car ils mêlent ensemble des traits qui ne semblent pas pouvoir appartenir à la même race, mais qu'ils auront pris aux deux parties de la population. Tel au moins paraît être le cas dans les deux principaux auteurs physiognomoniques de l'antiquité , Adamantius et Polémon. Je ne m'attacherai qu'au premier, car le 'second n'est que son copiste. Adamantius, donc, qui déclare suivre Aristote, parle à son imitation des Scythes et des Ethiopiens comme des extrêmes de la race humaine '.Or, dans un autre endroit, il nous donne les signes caractéristiques des nations vivant près du nord, et des peuples de la zone torride, voulant désigner probablement ceux qu'il avait d'abord appelés Scythes et Ethiopiens. Au sujet des premiers , il dit: Généralement parlant, ces gens du nord sont bien formés, xanthiques (jaunes), aux cheveux blonds et soyeux, les yeux bleus et le nez aplati , de grosses jambes , des chairs flasques et de gros ventres ». Il est évident que cette description s'applique en grande partie à quelque nation germanique, à l'exception du nez plat, des chairs flasques, et de l'obésité qui semblent avoir été empruntés à la description de quelque tribu mongole, quoique ces derniers caractères ne pussent s'appliquer qu'à un petit nombre , comme les Kirghis et les Baskirs 3.
Cette dispersion des tribus germaniques sur toute la surface de la Scythie me paraît un fait très-intéressant; et après avoir ainsi essayé d'en retrouver la trace à l'aide des auteurs grecs , ce fut une grande satisfaction pour moi de voir ce même fait confirmé par un orientaliste que nous regrettons, d'après des sources d'une nature différente. « Quelque paradoxale que puisse paraître cette assertion , dit Abel Rémusa t , je pense qu'on prouvera que la famille des nations gothiques a occupé autrefois une grande partie de la Tartarie ; que quelques-unes de ses branches habitaient la
1 Physiogn. , tom. I. Scriptores physiognom. veteres. Altemb. 1780, p. J3i8. Polemon, ib. p. 173. Adamantius, cependant, distingue là clairement les traits des Égyptiens de ceux des Ethiopiens.
* Lib. II, § xxiu, p. 409; Polemon, lib. I, $ m, p. i3i.
3 Pallas, ubi sup. , p. 496.
Transqxane, et même s'étendaient jusqu'aux monts Altaï; qu'ils furent bien connus des peuples de l'Asie orientale, lesquels ne pouvaient manquer d'être frappés de la singularité que présentaient leur langage, leur chevelure claire, leurs yeux bleus et leur teint blanc; traits singulièrement remarquables au milieu d'hommes basanés, au teint foncé avec des yeux bruns et les cheveux noirs, qui à la fin ont occupé ces mêmes, lieux* Lorsque j'aurai donné les preuves que j'ai rassemblées, on verra si mon assertion est trop téméraire ». » Ces preuves 9 il n'a pas vécu assez, je crois, pour les publier; mais le savant et sage Ritterà débrouillé de la manière la plus satisfaisante l'histoire compliquée de la population de l'Asie centrale, si inextricable par la confusion des noms transférés d'une nation à une autre. Il considère les tribus de la race indo-européenne ou indo germanique comme les premiers habitants du plateau central de l'Asie, que les auteurs chinois représentent avec les cheveux rouges et les yeux bleus. Dans le second siècle avant Jésus-Christ, quelques débris, qui avaient été chassés» vers l'ouest par les Hiongnu , étaient encore en force sur les rives du lac Balkush et de la rivière 1U, sous le nom de Ui-siun ou U-siun ; mais s'étant affaiblis par la suite , ils furent chassés à l'ouest dans le quatrième siècle et probablement furent entraînés par le grand courant de l'inondation venue du nord et qui commençait à se mouvoir vers le sud *.
Mais ce que je désire principalement conclure de cette longue digression , c'est qu'au moyen de ce mélange de tribus parmi les Scythes, nous ne pouvons douter que ce ne fût la famille germanique qu'Aristote et Hippocrate avaient en vue, quand ils décrivaient les Scythes comme différant des Grecs par la blancheur de leur teint, autant que les Ethiopiens en différaient par leur couleur foncée. Et dans le fait les auteurs latins, auxquels les Germains étaient plus familièrement connus qu'aux Grecs , les mettant en contraste avec les Ethiopiens , comme si les deux formaient les extrémités opposées de la famille humaine. La couleur de l'Ethiopien ne parait pas étrange parmi ses compatriotes, pas
* Recherches sur les langues tartares , p. xiv.
* Die Erdkunde in Verhœltniss zur Natur, und zur Geschichte des Meschen-a th. II , Bnéh, Asien , J band. Ber)in , p. 43 r-43 5.
plus que les cheveux rouges relevés en nœuds n'est une particularité parmi les Germains '. » Martial dit de la même manière :
Crinibus in nodutn tortis venere Sicambri Atquc aliter tortis crinibus JEthiopes 2.
Les Thraces sont la troisième race d'hommes énumérée par Aristote. 11 est, je pense, encore plus difficile de décider qui il entend caractériser par ce nom , bien qu'il soit évident qu'il doit entendre une nation ayant quelque particularité distinctive dans la couleur et les traits, suffisante pour qu'on la reconnaisse lorsqu'elle se trouve mélangée avec les autres races déjà décrites. Ceci nous mènerait naturellement à conjecturer* que, dans sa classification, les Thraces correspondent à la race olive ou mongole, la seule qu'il puisse avoir connue et qui ne se trouve point placée dans son énumération. Je suis confirmé dans cette conjecture par les considérations suivantes :
Premièrement, comme Aristote est guidé principalement par la couleur dans sa distribution de l'espèce humaine en races , et que les deux classes que nous avons examinées nous donnent les extrêmes, celle-ci doit représenter une couleur intermédiaire, différente cependant de la carnation grecque. Mais il y a dans Julius Firmicus un passage négligé par les commentateurs d' Aristote, qui nous donne la même division ternaire avec les couleurs de chaque race. « En premier lieu , dit-il , parlant des caractères et des couleurs des hommes, ils s'accordent en disant: Si, par l'influence pénétrante des astres , les caractère» et les carnations des hommes sont distribués, et si la course des corps célestes, par une certaine espèce de savante peinture, forme les linéaments des corps mortels, c'est-à-dire si la lune fait les hommes blancs, Mars les rouges, et Saturne les noirs, comment arrive-t-il qu'en Ethiopie tous les hommes naissent noirs, en Germanie blancs, et rouges dans la Thrace 3 ? » Il semblerait , d'après ce passage , que
* De Ira, 1. III, c. xxvi.
» Spectacol. , lib. ,*épig. III.
3 « Primum i laque de ax>ribui hominum colorîbusqueconveniunldi-
la couleur olive ou cuivrée était le trait caractéristique de la famille thrace, et conséquemment qu'elle correspondait à ce que nous appelons maintenant la race mongole.
Secondement, Homère a décrit les Thraces comme acrocomoi ", ou n'ayant de cheveux que sur le sommet de la tête. Ceci semble opposé à la description qu'on nous donne de la mode des Grecs ou des Germains , qui se glorifiaient de leurs chevelures longues et touffues; mais c'est un caractère marqué du costume des Kalmoucks, chez lesquels, comme chez plusieurs autres nations mongoles, la tète est rasée et seulement une touffe ou une mèche de cheveux est laissée sur le sommet ».
Troisièmement, nous pouvons corroborer cette conjecture d'un autre passage d'Aristote, où il remarque qu'une nation parmi les Thraces est tellement grossière , que dans son arithmétique elle ne va pas au-delà du nombre quatre 3. On peut déduire de cette assertion que les Thraces ne formaient pas une seule nation, mais une collection de tribus ; ensuite je remarquerai qu'une semblable ignorance s'est retrouvée, dit-on, chez des peuples de jace mongole, comme par exemple les Ramstchatkadales. En vérité, il est difficile de supposer que des tribus pélasges ou germaniques que l'on prouve, par la conformité de leur numération avec celle des tribus de l'Asie méridionale, ne s'être séparées d'elles qu'après que ce système a été établi , et qu'une certaine civilisation était en vigueur ; il est difficile de supposer , dis-je , que ces tribus aient pu tomber dans un pareil état de barbarie.
Je pourrais ajouter d'autres réflexions , telles que la suprématie du shamanisme dans la religion de la Thessalie , et l'origine de l'équitation attribuée dans la fable à la même contrée; et ces
centes : Si stellarum mixturis mores hominibus, coloresque distribuuntur, et quasi quodam pictura génère , atque artificio , stellarum cursus mortalium corporum lineamenta componunt; hoc est , si Luna fecit candidos , Mars rubros , Saturnus nigros , cur omnes in -ZEthiopia nigri , m Germania <gndidi, in Thracia rubri procreantur? » Astronomicon , lib. I, c. i. éd. Basil. i55i, p. 3.
* Iliade, v. 533.
a Pallas, ubi sup. , p. 5oa.
Problem. , sect. xv, 3, tom. II, p. 753 «
— ni —
deux points indiquent un rapport de parenté avec la race qui occupe maintenant le nord et le centre de l'Asie. Il n'est pas nécessaire que je fasse observer que les limites entre cette contrée et la Thrace ont été si mal définies , que les anciens les ont souvent négligées et n'en ont pas tenu compte. Il est donc probable qu'il se mêla à la population de la Thrace des tribus errantes de la race olive ou cuivrée , qu'Aristote et Julius Firmicus ont très justement placées dans une classe distincte.
Mais je me suis arrêté trop longtemps sur cette première période de l'histoire de notre science, entraîné par la solitude du sentier que j'ai parcouru ; et je n'ose pas me flatter que , dans cette circonstance au moins , j'aie vérifié l'opinion du poëte : ta mettra ton smierôn logôn epeprosthen esti , cai saphe mdlîon cluein1.
Pendant plusieurs siècles la même classification évidente de l'espèce humaine , fondée sur la couleur prédominante dans différentes parties du monde, fut suivie sans beaucoup de distinction; tellement qu'on pouvait considérer l'espèce humaine, divisée comme la terre qu'elle habitait , en trois classes ou zones : les trèsblancs occupant les régions plus froides , les noirs possédant la zone torride , et les hommes blonds au teint animé habitant la région tempérée. Telle , par exemple , est la division adoptée par l'historien arabe Abulpharaj ». Dans le dernier siècle , ce simple arrangement fut modifié et prit la forme d'un système compliqué, en conséquence de la découverte de plusieurs nuances intermédiaires dans la couleur des nations , qu'on ne pouvait pas facilement introduire dans cette triple division. Leibnitz , Linnée, Buffon, Rant, Hunter, Zimmermann, Meiriers, Rlugel et d'autres, proposèrent différentes classifications basées sur le même principe , qui étant aujourdTmi universellement rejetées, n'offrent que peu d'intérêt et ne sont pas faciles à retenir.
le premier qui ait proposé une nouvelle base pour cette importante étude fut le gouverneur Pownall , qui , bien qu'il adoptât la couleur comme le fondement de sa classification , cependant suggéra la nécessité de prendre en considération la forme du crâne
1 Euripid. , Orest. 640.
* Historia dynasùarum. Oxf. i663, p. 3.
— lia —
dans les diverses familles humaines '. Mais Camper a le mérite d'avoir le premier imaginé une règle par laquelle les têtes des nations peuvent mutuellement se comparer, de manière à donner des résultats définitifs et caractéristiques.
Camper a été favorisé par des avantages particuliers pour cette entreprise ; car il réunissait deux sciences rarement cultivées par le même individu : une connaissance parfaite et pratique de l'art et de grandes connaissances en physiologie et en anatomie comparée. Il voyait avec quelle imperfection les meilleurs artistes qu'il copiait avaient saisi les traits et la forme du nègre; cela le conduisit à examiner quelles étaient les particularités essentielles de cette configuration ». Alors il étendit ses recherches aux têtes des autres races, et il découvrit , comme il supposait , un canon ou règle par laquelle ces têtes pouvaient être mesurées avec des résultats certains et réguliers. Cette règle consiste en ce qu'il appelle la ligne faciale , et il l'appliquait de la manière suivante : Le crâne est vu de profil, et d'abord on tire une ligne depuis le trou de l'oreille ( meatus auditorius ) jusqu'à la base des narines ; ensuite une seconde,* du point le plus proéminent du front à l'extrémité de la mâchoire supérieure ou point où les dents prennent racine ( la saillie alvéolaire de l'os maxillaire supérieur. ). Il est évident qu'un angle se formera à l'intersection de ces deux lignes , et la mesure de cet angle, ou, en d'autres mots, l'inclinaison de la ligne tirée du sourcil à la mâchoire , donne ce qu'on appelle la ligne faciale, et forme dans le système de Camper le caractère spécifique de chaque famille humaine 3. Par l'inspection des planches ( pi. 1 ) on aperçoit aisément l'application de cette règle. On voit que l'angle facial dans Vorang, espèce qui approche le plus de la forme humaine, est d'environ 58 degrés (fig. 1), que dans le nègre et le Kalmouck la mesure est de 70° (fig. 2) , et dans l'Européen de 80° (fig. 5 ). Les anciens, qui sans aucun doute s'aperçurent que l'augmentation de l'angle était en proportion avec
1 New collection of voyages. Lond. 1767 , vol. II , p. vj3.
a Dissertation physiq. de M. Pierre Camper, sur les différences réelles que présentent les traits du visage chez les hommes de différents pays, etc. Utrecht 1791, p. 3.
3 Ib. p. 35.
l'avancement dans l'échelle intellectuelle, dépassèrent la ligne que Ton trouve dans la nature; et dans leurs ouvrages les plus sublimes ils se sont aventurés à donner au front une saillie proéminente en surplomb, qui augmente l'angle facial jusqu'à 93 et même 110° '. Ce fait a été positivement nié par Blumenbach : il dit que toutes les représenattions de l'art ancien où se trouve un angle semblable ne sont point des copies exactes ». Mais je pense que quiconque examinera les têtes de Jupiter dans le Muséum du Vatican , particulièrement le buste dans la grande salle circulaire , ou les têtes plus mutilées des marbres d'Elgin , sera d'avis que Camper a raison sous ce rapport.
Blumenbach présente de plus sérieuses objections au système de mesure adopté par Camper, car celui-ci laisse beaucoup de vague en fixant l'origine de ses lignes ; mais sa principale objection à cette manière de mesurer , c'est qu'elle est totalement inapplicable à ces races ou familles, dont les marques les plus distinclives consistent dans la largeur du crâne, plutôt que dans la projection de sa partie supérieure 3.
C'est à la sagacité et à la persévérance de ce physiologiste que nous devons le système de classification presque universellement suivi à présent, et les principes d'après lesquels on Ta établi. Son Muséum contient la collection la plus complète qui existe de crânes appartenant aux membres de presque chaque nation du globe. Non content des résultats que lui a donnés leur étude , il a recueilli dans chaque branche de l'histoire naturelle et dans chaque partie de la littérature tout ce qui peut jeter un nouveau jour sur l'histoire de la race humaine et rendre compte des variétés qu'elle contient. Ses ouvrages sont, par le fait, un magasin dans lequel tous doivent puiser , et les plus volumineux ouvrages sur cette science qui ont paru depuis, n'ont fait et ne pouvaient faire guère plus
" Voyez la planche II de Camper, fig, 3 et 4 , et p. 42 et 55. L'art romain emploie le plus petit de ces deux angles , et l'art grec le plus grand.
* Spécimen historiae naturalis antique artis operibus illustrât^, Gœtting 1808, p. i3.
3 De generis humani varietate nativa. Gœlting 1795, p. aoo.
que de confirmer, par un témoignage additionnel, ce qu'il avait prouvé à l'avance.
La classification de Blumenbach est déterminée en premier lieu par la forme du crâne , et secondement par la couleur des cheveux, de la peau et de Firis.
Il peut vous sembler d'abord qu'il est nécessaire de connaître l'anatomie ou la construction du crâne pour comprendre exactement son système. Ce n'est cependant pas ici le cas : car un petit nombre d'observations, avec un dessin devant vous, nous donnera toute la science dont nous avons besoin sur ce sujet. Vous n'avez seulement qu'à donner votre attention aux particularités suivantes : la tête ou le crâne, quand on regarde d'en-haut, présente une forme plus ou moins ovale , doucement arrondie à l'arrière , mais rugueuse et moins régulière en avant à cause des os de la face. Si nous examinons le crâne et la face , nous verrons qu'ils se projettent à différents degrés et peuvent se diviser en trois portions : d'abord le front qui peut être plus ou moins déprimé, ensuite les os du nez , et au-dessous de ceux-ci les mâchoires avec leurs dents respectives. Il faut aussi donner une attention particulière à la manière dont l'os malaire , ou de la pommette , s'ajuste avec le temporal ou os des oreilles, par le moyen d'une arcade appelée zygomatique , tellement formée que de forts muscles peuvent passer par-dessous et aller s'attacher à la mâchoire inférieure (voy. fig. 5).
Or , la règle de Blumenbach consiste précisément à voir le crâne comme je l'ai décrit, et à faire attention aux particularités que j'ai indiquées. Il le place dans sa position naturelle sur une table, la partie postérieure vers le spectateur , et alors regardant de haut et d'aplomb , les formes relatives et les proportions des parties ainsi visibles lui donnent ce qu'il appelle la règle verticale ou norma verticalis. En suivant cette idée , il divise la race humaine tout entière en trois familles principales avec deux intermédiaires. Des trois grandes divisions, il appelle la première caucasienne ou centrale , la seconde éthiopienne , et la troisième mongole ou deux variétés extrêmes. En examinant les dessins faits d'après ses ouvrages , vous apercevrez à l'instant les différences caractéristiques de ces familles. Dans la caucasienne , ou comme d'autres l'ont appelée, la variété circassienne ( fig. 4. ) , la forme générale du crâne
est plus symétrique, les arcades zygomatiques rentrent dans la ligne du trait extérieur général , les os des joues et des mâchoires sont entièrement cachés par la plus grande proéminence du front. Les deux autres familles s'éloignent de ce type dans les directions opposées ,1e Nègre est plus long et plus étroit , le Mongol d'une excessive largeur. Dans le crâne du Nègre (fig. 5.) vous remarquerez la forte compression latérale de la partie antérieure du crâne, au moyen de laquelle les arcades zygomatiques , bien que très aplaties elles-mêmes , font cependant une forte saillie au-delà; et vous remarquerez que la partie inférieure du visage se prolonge tellement au-delà de la partie supérieure , que non-seulement les os des joues, mais la totalité des mâchoires et même les dents, sont visibles en regardant d'en haut. La surface générale du crâne est aussi allongée et comprimée d'une manière remarquable.
Le crâne mongol se distingue par la largeur extraordinaire de la face, dans laquelle l'arcade zygomatique est complètement détachée de la circonférence générale, non pas tant, comme le nègre, à cause de quelque dépression dans cette partie de la tête, que par l'énorme proéminence latérale de l'os des joues, lesquelles étant en même temps aplaties, donnent une expression particulière à la face mongole. Le front est aussi très déprimé et la mâchoire supérieure protubérante , de manière à être visible quand on la regarde dans une direction verticale (fig. 6).
Entre la variété caucasienne et chacune des deux autres, il existe une classe intermédiaire possédant jusqu'à un certain degré les caractères distinctife des deux extrêmes , et formant une transition entre le centre et elles. La classe entre la famille caucasienne et les Nègres est la race malaye, et le chaînon entre cette première famille et la mongole se compose de la variété américaine.
Outre cette grande et première distinction caractéristique , il y en a d'autres d'une nature secondaire , mais non moins faciles à reconnaître ; elles consistent dans le teint , la chevelure et les yeux des différentes races. Les trois familles principales sont distinguées par autant de couleurs différentes. La famille caucasienne a le teint blanc, la nègre, noir, et la mongole est olive
— U6 — ou jaune ; les races intermédiaires ont aussi des nuances intermédiaires, les Américains sont cuivrés et les Malays basanés, tannés.
La couleur des cheveux et de l'iris suit celle de la peau d une manière suffisamment évidente, même dans la race blonde ou caucasienne, à laquelle nous appartenons ; des persomies avec le teint très-blond pu très-vif ont toujours les cheveux roux ou de couleur claire, avec les yeux bleus ou d'une nuance légère; et Ton a appelé cette nuance la variété xantique de la race blanche. Dans les personnes à peau brune les cheveux sont invariablement noirs et les yeux plus foncés; et Ton appelle ceux-ci la variété mélanique. Cette conformité de couleur dans les différentes parties était bien connue des anciens , qui l'observaient strictement dans leurs descriptions des personnes. Ainsi, Ausone , dans son Idylle sur Bissala , qui appartenait à la première classe, dit en parlant d'elle :
Gerraana nianeret Ut faciès, oculos caerula, flava eomis.
Et , dans un autre fragment , il lui attribue le teint correspondant:
Pumiceas confunde rosas, et lilia misée Quique erit ex iilis color aeris ipse sit oris >.
De même Horace décrit un jeune garçon de la seconde variété:
Et Lycum nigris oculis , nigroque, Grine décorum *.
D'après ce3 remarques vous comprendrez aisément que, "dans les deux races mongole et nègre, chez lesquelles la peau est foncée , lés cheveux doivent être noirs et les yeux foncés. La chevelure aussi , outre sa couleur, a un caractère particulier dans chaque race; dans la race blanche elle est flexible, flottante, modérément épaisse et douce au toucher; chez le Nègre, très-épaisse, forte,
1 Idylle vu, 9, et fragm. aniiex.
* Od., lib. I, 32.
courte, laineuse et crépue; chez le Mongol, raide, rare et droite.
Dans chacune de ces races, il s'élève par hasard et de temps en temps une variété dont il faut parler, et qui parait , dans l'espèce humaine au moins , indiquer un état morbide. Je veux parler des Albinos , ou des personnes chez lesquelles la peau est d'un blanc éblouissant, avec des cheveux très-fins et presque sans couleur , et les yeux rouges , lesquels sont d'une très-grande sensibilité et ne peuvent supporter que très-peu de lumière. De là vient l'opinion vulgaire qui suppose qu'ils voient dans l'obscurité ; ils sont aussi en général très-faibles de santé et d'intelligence. On en trouve dans tous les pays ; dans une ville à peu de distance de Rome , une famille très-respectable a plusieurs enfants appartenant à cette classe. Abdallatiph , médecin arabe d'une grande sagacité , parle d'un Albinos qu'il a vu chez les Coptes , comme d'une curiosité naturelle ». M. Crawfurd jette du discrédit sur la description que fait Sqnnerat des Papous de la Nouvelle-Guinée , parce qu'il dit que leur chevelure est d'un noir brillant ou d'un rouge ardent ». Sonnerat, néanmoins, semble avoir eu en vue quelque Albinos, dont les cheveux, parmi les Nègres , prennent une couleur briquetéerougeàtre; même en Afrique, parmi les races les plus foncées en couleur, cette variété est loin d'être rare, et forme, par cette raison, un bien plus grand contraste, par sa blancheur de neige, avec la teinte d'ébène de ses voisins 3.
Je ne m'arrêterai pas à d'autres marques distinctives de ces races humaines, mais de moindre importance, telles que la direction des dents , la stature et la forme du corps ; et je vais vous tracer les limites géographiques de chaque grande famille.
La caucasienne comprend toutes les nations de l'Europe, excepté les Lapons, les Finlandais ou Finnois, et les Hongrois; les habi-
1 «Au nombre des merveilles de la nature de ce temps, on doit compter un enfant qui est né avec les cheveux blancs, qui ne ressemblaient pas à la couleur grise de la vieillesse , mais approchaient plutôt du rouge. - Demirabil. JDgypti. Oxon. 1800, p. 278.
2 Ubi sup., p. 27.
3 Voyez une description détaillée d'un Nègre blanc du Sénégal, dans la Description de la Nigritie, par M. P. D. P. Ainsi. I789, p. 60.
tantsde l'Asie occidentale, en y comprenant l'Arabie, la Perse, et en remontant aussi haut que l'Oby, la mer Caspienne et le Gange ; et les habitants du nord de l'Afrique.
La race nègre comprend tout le reste des habitants de la partie du globe que nous venons de nommer.
La race mongole embrasse toutes les nations de l'Asie qui ne sont point comprises dans les variétés caucasienne ou malaye, et s'approprie les tribus européennes exclues par la première, aussi bien que les Esquimaux de l'Amérique septentrionale.
La race malaye comprend les indigènes de la péninsule de Malacca, de l'Australie et de la Polynésie, désignés en ethnographie par le nom ^e tribus de Papous.
Finalement la famille américaine renferme tous les aborigènes du nouveau Monde , excepté les Esquimaux.
Je dois faire observer qu'il existe beaucoup de confusion et de perplexité, relativement au nom et à l'étendue de ce que , d'après filumenbach, j'ai appelé la race mongole. Cet écrivain donne plusieurs raisons pour rejeter le vieux nom de Tartar, qui est cependant encore employé par plusieurs auteurs. Il n'est pas aisé , dans le fait , de débrouiller la généalogie des tribus qui ont été si confusément désignées sous les deux noms, ni de fixer les délimitations des différentes races dans lesquelles elles se perdent. Je vais pourtant essayer d'éclaircir ce point autant qu'il me sera possible. Les Turcs sont souvent appelés Tartars, et quelquefois Mongols. Les Mantchous sont également soumis à une classification très-vague:
Historiquement , les Turcs , les Tartars et les Mongols sont des nations parfaitement distinctes. Suivant Ritter, qui certainement a profondément examiné toutes les questions de géographie historique, la première de ces nations, sous le nom de Hiong-Nu , occupait tout le nord de la Chine. Ils se séparèrent en deux royaumes, dans le premier siècle de notre ère ; ils disparaissent de l'histoire dans le quatrième, et recouvrent leur domination dans le siècle suivant ; plus tard , ils furent emportés par le pouvoir irrésistible de Tschingis-Rhan , « et reçurent ainsi le nom de Tartars, » qu'ils considèrent comme un reproche. Les Tartars, ou Ta-ta, comme les appellent les historiens chinois, et les Mongols, étaient aussi des nations distinctes , ou plutôt peut-être des tribus
d'une seule nation; leur origine, selon Abulghazi * , venant de deux frères qui portaient ces noms. Dans le onzième siècle, ils formaient deux des quatre tribus établies dans les monts Inschan , près de la rivière Hoang-ho. Tschingis-Rhan étant né d'un père mongol et d'une mère ta-ta, réunit les deux tribus y et donna à la nation ainsi formée le nom de Mongols ; mais ses principaux officiers et ses nobles étant Tartars , ils étaient plus généralement connus sous ce nom, qui est communément employé dans l'histoire populaire ».
Philologiquement considérés , ils sont placés dans la même classe par Abel Rémusat , qui a consacré une grande partie de sa vie à l'étude de leurs langages. Dans son ouvrage classique sur ces peuples , il comprend sous ce nom de Mongols les Turcs, les Tartars , les Mantchous et les Mongols , qu'il considère seulement comme une branche des Tartars 3. De même Klaprotb et. Balbi classent la langue de ces nations dans la même division générale 4.
Physiognomoniquement examinés, il y a, comme je l'ai déjà remarqué, une différence considérable dans les opinions. Ceux que nous appelons maintenant Turcs , ou les Osmanlis , appartiennent incontestablement à la race caucasienne, ainsi que les Turço* mans ou les tribus errantes du nord de la Perse. Selon Virey, les Tartars , sous le point de vue physiognomonique , appartiennent à la même famille que les Mongols , dont ils forment seulement une division \ Lacépède est extrêmement confus sur ce point; il unit d'abord les Turcs et les Lapons en une seule famille, avec la plus grande partie des Tartars, comme membres de la race caucasienne ; il rejette ensuite dans une autre famille « les Tartars6, proprement
1 Histoire des Mongols, p. 27.
* Erdkunde in Verhàltniss zur Natur und zur Geschichte des Meuschen; 2 th. II Buch, Asien, I Band, p. 2141-284. Le docteur Pricbard considère les Turcs et les Tar tares comme formant historiquement une seule race. Researches, vol. II, p. *83.
3 Recherches, etc., Discours prélimin. , p. 37.
4 Klaproth, Asia polyglotte, p. a 55. Balbi, Atlas elhnog. , n° vin.
5 Ubi sup., p. 41 3.
6 Dict. des sciences naturelles, tom. XXI, art. Homme, p. 385
appelés les Mongols. » Biumcribach distingue clairement les deux, reportant les Tartars à la famille caucasienne, quoiqu'il reconnaisse que par les Kirghis ils rentrent insensiblement dans la variété mongole. Le docteur Prlchard fait la même distinction , mais suppose que cette ressemblance n'arrive jamais sans une intermixtion de sang ». C'est aussi , à ce qu'il semble , l'opinion de Pallas, qui remarque que « les Mongols n'ont rien de commun avec les Tartars, excepté leur vie errante ou nomade, et quelque ressemblance de langage. Les Mongols, continue-t-il , diffèrent autant des Tartars que les Nègres des Maures , pour les coutumes , les institutions et les traits; » mais il reconnaît également que les Mongols, par leurs émigrations et leurs guerres , ont communiqué leurs traits aux tribus tartars ci-devant nommées et à d'autres ». - Cette digression explicative concernant ces nations ne nous sera pas inutile dans ce que j'aurai plus tard à discuter. J'aurai, au contraire, besoin d'y renvoyer pour appuyer de très-importantes conclusions.
Avant de quitter cette portion historique de mon sujet , il serait injuste de ne pas faire mention d'un auteur anglais qui a très-habilement et très-savamment réuni en un seul ouvrage tous les faits historiques et physiques qui peuvent , de quelque manière que ce soit, répandre la lumière sur l'histoire naturelle de l'espèce humaine. 11 examine distinctement chaque nation ou famille de nation , et il s'efforce , d'après les observations des voyageurs et des historiens, d'en suivre les traces en remontant jusqu'aux lieux de leur origine , et de les rattacher aux tribus de leur parenté. Il est peut-être aussi le premier écrivain qui ait tenté de rallier cette science aux recherches philologiques qui ont fait le sujet de mon dernier discours. Si j'avais quelque éhose à blâmer, ce serait : 1° que le savant auteur ne tire pas des conclusions assez spéciales et assez décisives de la masse de faits qu'il a rassemblés ; 2° que la partie préliminaire ou introductive de l'ouvrage est tellement séparée des données particulières auxquelles les principes doivent être appliqués , qu'un lecteur qui n'accordera à ce livre qu'une attention seulement ordinaire ne saisira pas facile-
1 De gêner, humani variet, p. 3o6. Researckes , ib; * Ubisup., p; 486.
ment les conclusions importantes que cet ouvrage doit suggérer. H sera néanmoins difficile à qui que ce soit de traiter ce thème dans l'avenir, sans être redevable au docteur Prichard de la plus grande partie de ses matériaux.
Ayant ainsi énuméré les auteurs et expliqué les systèmes qui m'ont paru les plus dignes de votre attention et qui se rangent du côté de la vérité , il est de toute justice de faire connaître nos an* tagonistes , et sous quel point de vue ils considèrent cette science. Ils se trouvent principalement parmi les naturalistes français, qui malheureusement sont encore, en partie au moins , sous le joug des théories sceptiques du siècle dernier. Voltaire, dans le fait , rot un des premiers à remarquer qu'il n'y a qu'un aveugle qui puisse douter que les blancs, les Nègres, les Albinos, les Bottentots, les Lapons, les Chinois et les Américains ne soient des races entièrement distinctes.1. Desmoulins, dans un essai qui, à l'honneur de l'Académie des sciences , fut rejeté par ce corps savant, affirme l'existence de onze familles indépendantes dans la race humaine 2. M. Bory de Saint-Vincent va encore plus loin, et augmente le nombre des races jusqu'à quinze, et qui se subdivisent encore considérablement. Ainsi la famille adamique, ou les descendants d'Adam , constitue seulement la seconde division de l'espèce arabique de l'homme, le homo arabicuê ; tandis que les Anglais appartiennent à la variété teutonique de la race germanique, qui n'est encore que la quatrième fraction du gens bracata ou famille portant culottes, dans la race japhétique , le homo japhe tiens. Cette variété se divise en la classe qu'on vient de dire et une autre un peu plus élégamment dénommée, savoir le gens togata , ou famille portant manteau 3.
Virey appartient à la même école , quoique ses ouvrages soient même plus révoltants par la manière légère et frivole avec laquelle il discute d'un bout à l'autre les points les plus délicats de la mo-
1 Histoire de Russie sous Pierre-le-Grand, cli. i.
a Histoire naturelle des races humaines.
3 Dict. classiq. d'hist. naturelle, tora. VIII Paris i8a5, p. 293 et 487. L'homme japhétique n'est lui-même qu'une division de la léiotrique, ou race à cheveux courts. L'unité d'origine des quinze races est rejetée, p. 33 1.
raie et de la religion. Il ne se contente pas d'attribuer an Nègre une origine différente de celle des Européens , il s'avance presque jusqu'à soupçonner une certaine fraternité entre les Hottentots et les Babouins ». Mais, sur ce sujet, Lamarck va beaucoup plus loin , et prétend indiquer les pas par lesquels la nature procède ou a procédé dans des temps antérieurs , pour développer graduellement une classe d'êtres d'une autre classe précédente , de façon à établir une chaîne graduée, non de chaînons simultanés , mais successifs , et ainsi produire à la fin l'espèce humaine , par une métamorphose, inverse à la vérité, mais non moins merveilleuse que celle dont nous lisons le récit dans la fable. Les deux volumes de sa Philosophie zoologique sont entièrement destinés à appuyer cette dégradante théorie : le premier, pour prouver comment l'organisation corporelle de l'homme surgit d'une modification accidentelle quoique naturelle du singe; le second, pour montrer que les prérogatives de l'esprit humain ne sont que l'extension des facultés dont jouissent les brutes , et seulement diffèrent en quantité pour le pouvoir de raisonner \ D'après des bases faibles et mal établies, Lamarck s'arroge le droit de dire que, parce que nous voyons dans la nature une gradation existante d'êtres organisés , il doit aussi y avoir eu un développement successif par lequel les animaux d'une classe pouvaient s'élever à une autre ; d'autant plus qu'un animal quelconque étant forcé par ses besoins à des habitudes nouvelles ou particulières , acquiert par le fait la variation d'organisation nécessaire pour les accomplir, bien que des générations doivent persévérer à les exercer,
1 Op. cit., tom. II, p. 157.
a Philosophie zoologique, ou Exposition des considérations relatives à l'histoire naturelle des animaux ; par J.-B. Lamarck. Paris 1 83o. Voyez tom. II , p. 445. Je puis faire observer ici que Steffens nie tout-à-rfait l'existence d'une échelle graduée des êtres ; d'autant plus que suivant lui , pour l'appuyer, les animaux les plus inférieurs devraient venir immédiatement après la plante la plus parfaite, tandis que les chaînons entre les deux ordres possèdent les qualités les plus inférieures de l'un et de l'autre, tels que les polypes, les infusoires, les algues, etc., dont l'organisation , soit qu'on la rapporte au règne végétal ou au règne animal , est au plus bas degré de l'échelle. Anthropologie, II. Buch, p. 6.
avant que l'effet soit perceptible. Ainsi, par exemple, un oiseau, forcé par ses besoins d'aller à l'eau , nage ou marche seulement dans les endroits peu profonds , et ses successeurs font de même ; dans le cours de plusieurs générations, les efforts qu'il fait pour étendre les doigts de ses pattes y font pousser une membrane, et le voilà devenu un oiseau aquatique dans toutes les règles ; ou il étend ses membres pour pouvoir marcher dans les eaux plus profondes , et graduellement ses jambes se prolongent comme celles de la grue ou du flammant «. Ces deux actions combinées, de nouveaux besoins , et la tendance de la nature à les satisfaire, ont conspiré pour faire sortir l'homme du singe. Une race de ceux-ci, probablement l'orang d'Angola , pour quelque raison dont on a perdu le souvenir, a perdu l'habitude de grimper sur les arbres et de saisir avec les mains de derrière aussi bien qu'avec celles de devant. Après avoir ainsi marché sur le sol pendant plusieurs générations , leurs membres postérieurs se sont ainsi modifiés en une forme plus appropriée à leurs habitudes , et les pieds ont paru , et par là ces animaux acquirent graduellement l'habitude de marcher droit. Ils n'eurent pas besoin plus longtemps de leurs mâchoires pour recueillir les fruits ou pour se battre entre eux , ils pouvaient pour cela disposer de leurs pieds de devant devenus des mains ; et de là , par degrés , leur museau se raccourcit et leur visage devint plus vertical. Avançant encore un pas dans cette route de l'humanisation , leur grimace se réduisit à un sourire gracieux , et leur bredouillement se développa en sons articulés. Pour conclure , il dit : « Telles seraient les réflexions que l'on pourrait faire, si l'homme n'était distingué des animaux que par le caractère de son organisation seulement , et si son origine n'était pas différente de la leur *. » Malheureusement son second volume ne contient aucune autre preuve que l'homme ait eu une origine différente 3. J'ai à peine besoin de vous arrêter pour com-
1 T. I, p. «49. « Si quelques oiseaux qui nagent, dh-il, ont de longs cols , comme le cygne et l'oie, cela vient de leur coutume de plonger la tête dans l'eau pour pêcher. » Pourquoi alors, peut-on demander, la même habitude n'a-t-elle pas produit le même effet dans le canard ?
* Page 357.
3 Dans le tom. II des Considérations sur les êtres organisés, publiées
battre ce système. Je me contenterai de remarquer que l'expérience de plusieurs milliers d'années Fa suffisamment réfuté. Comment se fait-il que Ton ne découvre aucun exemple de semblables développements, comme le prétend Lamarck, pendant cette longue période d'observation ? L'abeille a travaillé avec ardeur et sans interruption dans l'art de faire son agréable produit depuis les jours d'Aristote; la fourmi n'a cessé de construire ses labyrinthes depuis que Salomon recommandait son exemple ; mais , depuis le temps qu'elles furent décrites par le philosophe et le sage , jusqu'aux belles recherches des Hubers , nous sommes certains qu'elles n'ont acquis aucune nouvelle perception ou un nouvel organe pour améliorer leurs travaux. L'Egypte qui , comme l'a très-bien fait observer la savante commission des naturalistes français , nous a conservé un muséum d'histoire naturelle , nonseulement dans ses peintures , mais dans les momies de ses animaux, nous présente chaque espèce , après trois mille ans, parfaitement identique avec celles d'aujourd'hui. A quels efforts l'homme ne s'est-il pas livré et ne se livre-t-il pas encore plus spécialement de nos jours, pour découvrir de nouvelles ressources , de nouvelles forces mécaniques , et pour donner un champ plus vaste à l'usage de ses sens ! Et cependant , hélas ! aucun nouveau membre ne nous a poussé, pas un seul organe ne s'est plus développé; aucun canal de perception ne s'ouvre pour nous donner l'espoir qu'après plusieurs milliers d'années nous atteindrons un plus haut degré de l'échelle de l'amélioration progressive , ou que nous nous éloignerons de quelques pas de plus de notre consanguinité avec le singe babillard '. 11 importe maintenant de procéder de l'histoire et des principes de cette étude , à ses découvertes et à ses résultats. Pour nous faire connaître ceuxci et leur portée sur ce que la religion nous enseigpe relative*
en 180a par Delamethrie , on trouve que si nous avons un nez allongé, c'est que la race de singes dont nous descendons avait un rhume de cerveau. f ( Note du traducteur. )
1 Voyez une réfutation complète du sy siéra de Lamarck dans les Principes de Géologie de Lyell, vol. II, p. 18. Lond. i83o. Lamarck, néanmoins, nie que sa théorie soit en rien affectée par les animaux trouvés en Egypte, toni. I, p; 70.
ment à l'origine de l'homme , je suivrai ce qui me parait la méthode la plus simple et la plus efficace. Je rassemblerai ces résultats en un abrégé sur ce sujet, en réunissant les observations et les découvertes des auteurs modernes , entremêlées avec les faits que j'ai moi-même recueillis , et en communiquant librement mes propres réflexions. Par ce moyen , j'espère vous mettre en possession de tout ce qui peut vous intéresser sur ce sujet important , mais non encore parfaitement éclairci.
• Le grand problème à résoudre est : Comment les variétés que nous avons vues ont-elles pu se développer dans l'espèce humaine ? Cela s'est-il opéré par un changement soudain, qui a modifié quelque portion d'une grande famille pour en former une autre; ou devons-nous supposer une graduelle dégradation, comme disent les naturalistes, en vertu de laquelle quelques nations ou familles ont passé graduellement par des nuances successives d'un extrême à l'autre ? Et dans l'un et l'autre cas, quelle doit être la souche commune ? Il faut convenir que l'état présent de la science ne nous autorise pas à décider expressément en faveur de Pune ou de Tautre hypothèse , ni par cette raison même à discuter la dernière conséquence. Mais, indépendamment de cela , la science est arrivée assez loin pour ne laisser raisonnablement lieu à aucun doute sur la commune origine de chaque race.
Car, je pense que nous pouvons dire, après avoir promené nos regards sur tout ce qui a été fait dans cette science encore dans l'enfance , que les points suivants qui embrassent tous les éléments du problème ont été établis d'une manière satisfaisante. Premièrement , que les variétés accidentelles , ou , comme oh les appelle, sporadiques, peuvent se développer dans une race, tendant à y produire les caractères d'une autre; secondement, que ces variétés peuvent se perpétuer; troisièmement , que le climat, ,1a nourriture, la civilisation , etc., peuvent fortement influencer la production de semblables variétés, ou au moins les rendre fîtes, caractéristiques et perpétuelles. Je dis que ces pointe étant prouvés, embrassent tous les éléments du problème proposé, qui est: « Les variétés telles que nous les voyons maintenant dans, la race humaine peuvent-elles avoir pris naissance d'un seul tronc? » Car, si ceci est démontré, nous aurons enlevé la base sur laquelle
s'appuient les adversaires de la révélation pour nier l'unité d'origine qu'elle enseigne. Et d'ailleurs, chaque amateur de la saine philosophie préférera, si elle est admissible, l'hypothèse la plus simple à la plus complexe. En traitant ces différents points , il sera presque impossible de les tenir complètement isolés , particulièrement les deux premiers ; mais il ne résultera, j'espère, aucun inconvénient , quand même ils viendraient à se mêler entre eux.
Avant d'aborder directement cette recherche, disons que le terrain est en général préparé par les écrivains qui ont traité de cette science, en examinant les lois que la nature a suivies relativement aux êtres inférieurs de la création. Pour commencer, par exemple, avec les plantes , chaque observation nous conduit de plus en plus à la conclusion , que chaque espèce prend son origine de quelque centre commun d'où elle s'est graduellement propagée. Les observations faites par Humboldt et Bonpland dans rAmérique du Sud, parPursh dans les Etats-Unis et par Brown à la Nouvelle-Hollande, ont fourni à Decandolle des matériaux suffisants pour entreprendre avec succès une distribution géographique des plantes , en montrant le centre d'où chacune a probablement procédé. Il a énuméré vingt provinces botaniques , comme il les appelle, habitées par des plantes indigènes ou aborigènes. Il n'est donc pas étonnant que , quand l'Amérique a été d'abord découverte, on n'ait pas trouvé une seule plante qui fût connue dans l'ancien Monde , excepté celles dont les semences ont pu être transportées à travers les eaux de l'Océan. Dans les Etats-Unis, sur 2,891 espèces de plantes, 585 seulement se retrouvent dans le nord de l'Europe; et sur *,100 espèces découvertes à ta Nouvelle- Hollande, on n'en trouve que 166 communes à nos contrées , et de celles-ci plusieurs ont été introduites par les colons x. Ceci fait voir à l'instant la tendance de la nature à la simplicité et à l'unité dans l'origine des choses; tandis que les variétés qui surgissent
x Voyez dans Lyell un très* bon chapitre sur ce sujet , tom. II , p, 66, et Pricbard, tom. I, c. n, sect. a , p. 23. Pour les points de ressemblance dans l'organisation des plantes et des animaux , voyez la Dissertation de Camper sur ce sujet : Oratio de analogia inter animalia et stirpes. Goetting 1764.
dans le monde végétal , sous l'influence des circonstances extérieures, démontrent l'existence d'une influence modifiante dont faction est constante.
Mais l'analogie entre les animaux et l'homme est plus rapprochée et plus applicable. L'organisation physique des deux classes des êtres animés est tellement semblable ; les lois par lesquelles leurs individus et leurs races sont conservés sont si identiques ; leur sujétion aux lois des influences morbides , aux opérations des causes naturelles, et sous les différents noms de domesticité et de civilisation, à l'action des combinaisons artificielles, est si analogue, que nous avons presque le droit d'arguer de la modification actuelle de l'un à la modification possible de l'autre.
Maintenant il est certain , il est évident que les animaux que l'on reconnaît former une espèce se divisent , dans des circonstances particulières, en variétés aussi distinctes que celles que l'on observe dans l'espèce humaine. Par exemple , quant à la forme du crâne, ceux du mâtin et de la levrette Italienne différent l'un de l'autre beaucoup plus que ceux de l'Européen et du Nègre ; et cependant on ne pourra pas donner un critérium de l'espèce sans y comprendre les deux extrêmes entre lesquels une chaîne de gradation intermédiaire peut clairement se dérouler. Le crâne du sanglier aussi , comme l'a fait observer Blumenbach, ne diffère pas moins de celui du cochon domestique, son descendant indubitable , que ceux de deux races humaines quelconques ne diffèrent entre elles x. Dans chaque espèce de bétail domestique, on trouve des variétés aussi frappantes.
Le changement de couleur et de structure des cheveux n'est pas moins ordinaire et moins remarquable. En Guinée, selon Beckman, toutes les volailles et les chiens également sont aussi noirs que les habitants2. Le boeuf de la campagne de Rome est invariablement gris , tandis que, dans quelques autres parties de l'Italie, le bétail est généralement rouge ; les cochons et les moutons du pays sont presque tous noirs , tandis qu'en Angleterre le blanc est la couleur prédominante. En Corse, les chevaux, les chiens et les autres animaux deviennent agréablement tachetés. Plusieurs écrivains ont
x Op. cit. p. 80.
* Voyage to and from Bornéo. Lond. 1748, p. 14.
attribué à de certaines rivières la propriété de donner une couleur au bétail qui vit sur ses bords. Ainsi Vitruve remarque que les rivières de Béotie, et le Xante , près de Troie , donnaient une couleur jaune à leurs troupeaux, d'où la rivière Xanthe a pris son nom '. 31. Stewart Rose, dans ses Lettres du nord de V Italie, dit que même aujourd'hui une semblable propriété est attribuée au V6 ». Et plusieurs de vous se rappelleront probablement les blancs troupeaux des bords du beau Chtumnus, comme le décrit le poète i
Hinc albi, Clitumne, grèges, et maxima latirus Victima , sœpe tuo perfusi flumine sacro , Romanos ad templa Deurn duxere triompkos 3.
La texture du poil subit des changements analogues. Vainement on a tenté de produire de la laine dans les Antilles , parce que les troupeaux que Ton y transporte perdent leur laine et se couvrent de crin ou de poil 4. La môme chose arrive dans d'autres climats chauds. « Les moutons, en Guinée, dit Smith, ont si peu de ressemblance avec ceux d'Europe , qu'un étranger, à moins qu'il
1 « Sunt enim Beotiœ fiumina Cephysus , et Mêla* , Leucani» , Crathis , Troj» Xantbus , etc.. Cum peoora suis temporibus anni parantur ad conceptionem partus , per id tempus adiguntur eo quotidie potum , ex eoque , quamvis sint alba , procréant alUs Iocis leucophaea , aliis pulla , aliis eoracino colore. Igitur quoniam in Trojanis proxime flumen armento rofe , et pecora leucophaea nascuntur, ideo id flumen Ilienses lantbum appellavisse dicuntnr. » ArcbitecL 1. YIIl, cm, p. i6a, édit. de Lact.; Amst. 1649. Dans les notes à ce passage sont ajoutées des autorités confirmatives de Pline, Tbéophraste, Strabon, etc. Quel* ques-unes sont évidemment des fables. Aristote, de Historia animal., 1. III , donne la même étymologie de la rivière Xanthe,
» Lettres du nord de l'Italie. Lond. 18 19, vol I, p. a3. L'idée des indigènes est que non-seulement les bêtes du pays sont blanches ( ou pour f parler plus exactement couleur de crème), mais que même les boeufs étrangers revêtissent la même livrée en buvant les eaux du Pô.
* Virg. , Georg. II, 146.
4 Prichard, ib. p. 216.
ne les entende bêler, pourrait à peine dire à quelle espèce d'animal ils appartiennent, car ils sont couverts seulement d'un poil brun clair ou noir comme des chiens ; » tellement qu'un écrivain plein d'imagination a fait la remarque que, « ici, le monde semble renversé, car les moutons ont du poil, et les hommes ont de la laine '. » Un semblable phénomène a eu lieu dans la contrée autour d'Angora, où presque chaque animal, moutons, chèvres, lapins et chats, sont couverts d'un long poil soyeux, si célèbre dans les manufactures de l'Orient. D'autres animaux sont sujets à ce changement , car t'évéque Héber nous apprend « que les chiens et les chevaux , conduits de l'Inde dans les montagnes , sont bientôt couverts de laine comme la chèvre à duvet de châle de ces climats ».
Et si nous examinons la forme générale et la structure des animaux , nous verrons ces deux choses sujettes aux plus grandes variations. Aucun animal ne montre cela plus clairement que le bœuf , parce que sur aucun autre l'art et la domesticité n'ont été essayés de tant de manières. Quel contraste n'y a-t-il pas entre l'animal à longues cornes, lent, massif, qui traverse les rues de Rome, avec le bœuf à petite tête et aux membres agiles , dont le fermier anglais lait si grand cas ! Suivant Bosman , « les chiens européens dégénèrent promptement à un singulier degré, à la Côte-d'Or ; leurs oreilles deviennent longues et droites comme celles du renard , vers la couleur duquel ils inclinent également , tellement qu'en trois ou quatre ans ils deviennent très-laids, et, au bout d'autant de générations , ils cessent d'aboyer, et ne font plus entendre qu'un hurlement ou un glapissement. » Barbot dit également que « les chiens du pays sont très-laids , ressemblant beaucoup à nos renards avec de longues oreilles droites ; leurs queues sont longues , minces et pointues par le bout sans aucun poil, ayant* seulement la peau nue et lisse, tachetée ou unie; ils n'aboient jamais, seulement ils hurlent. Les noirs les appellent cabre de matto , qui , en portugais , signifie une chèvre sau-
* Smith. New voyage to Gumea. Lond. 1745, p. 147. New gênerai collection of voyages and travels ; vol. II. Lond. 17 45, p. 711.
3 Narrative of a journey through the upper provinces of India; deux, édit. Lond. 1898, vol. II, p. a 19.
vage; ils les mangent et en estiment la chair plus que celle du mouton '. » Ainsi il paraît que le climat ou d'autres circonstances locales ont, dans ce cas , l'effet de réduire, en peu de générations, une espèce d'animaux amenés d'un autre pays , à la même condition que la race native, tellement qu'elle perd toute ressemblance avec sa souche primitive, et en devient totalement distincte. Le chameau présente également un exemple de modifications extraordinaires, a Dans quelques caravanes que nous avons rencontrées, dit un voyageur moderne , il y avait des chameaux d'une espèce beaucoup plus grande qu'aucune que j'aie vue auparavant , et aussi différents du chameau d'Arabie dans leurs formes et leurs proportions, qu'un matin l'est d'une levrette. Ces chameaux avaient de grosses têtes et le cou épais d'où pendait un poil brun foncé , long et rude ; leurs jambes étaient courtes et les jointures épaisses ; le corps et les hanches étaient arrondis et charnues ; néanmoins , à partir du sol , ils étaient d'un pied plus hauts que les chameaux ordinaires du désert d'Arabie a. » Et , parlant de cet animal, je puis faire observer que son grand signe caractéristique , la proéminence sur son dos , qui est doublée dans la variété bactrienne, est considérée par quelques naturalistes comme une déviation accidentelle du type primitif; ils supposent qu'elle provient d'une matière sébacée , de graisse, déposée dans le tissu cellulaire du dos par suite de l'action continue de la chaleur, exactement comme la bosse du zébu ou bœuf indien , ou la queue des moutons de Barbarie et de Syrie, ou la formation analogue qu'on voit sur les reins des Hottentots Bosjman.
Ces exemples, dans lesquels j'ai plutôt cherché à ajouter à ceux réunis par d'autres que de répéter ce qui a déjà été dit, prouvent que des variétés sporadiques ou accidentelles peuvent non-seulement se reproduire, mais, ce qui rentre plus dans notre sujet, peuvent encore se propager parmi les animaux. Et il ne serait pas difficile de multiplier des exemples sur ce dernier fait; caria grande dissémination des animaux albinos, comme les lapins blancs, ou les chevaux couleur de crème, qui en toute probabilité sont ve-
1 New collection of voyages, etc., p. 71a.
* Travels in Assyria » Media and Persia ; par J. S. Buckingham , deuxième édit. Lond. 183o, vol. I, p. a4i.
nus originairement de maladie , prouve combien il est facile à ces variétés accidentelles de se reproduire. Mais le docteur Prichard donne un exemple qui est très-remarquable , celui d'une race de moutons élevée depuis peu d'années en Angleterre , et connue sous le nom de Ancon ou race de loutre. Elle naquit d'une variété accidentelle, ou, pour mieux dire, d'une difformité dans un animal qui a communiqué ses singularités si complètement à sa progéniture, que la race est finalement établie et promet d'être perpétuelle ; et dans le fait, on l'estime beaucoup à cause du peu de longueur de ses jambes qui ne lui permet pas de franchir les barrières dont les champs sont entourés '. Il est bien connu aussi que l'espèce qui fournit l'énorme bœuf de Durham a été produite artificiellement en la croisant avec les individus qui semblaient réunir le plus de points de perfection de toute espèce; la base était le Kyloe ou petite race des Highlands, et tout le bétail qui arrive à quelque dimension extraordinaire est allié à cette race. Les raisonnements sanctionnés par ces faits présentent une grande base d'analogie applicable à l'espèce humaine ; et il n'est pas aisé non plus de voir pourquoi des- variétés aussi grandes n'auraient pas pu se produire et se transmettre par descendance parmi les hommes comme parmi les animaux inférieurs. Car, nous l'avons vu , il parait certain que des diversités , affectant également la forme du crâne, la couleur et la texture des poils, et la forme générale du corps , proviennent parmi les animaux d'une seule souche; en outre il parait prouvé que des différences de cette nature peuvent surgir originairement de quelque variété accidentelle , qui à cause de circonstances particulières devient fixe et caractéristique , et transmissible par descendance. Ne pouvonsnous pas alors considérer comme très-probable que dans l'espèce humaine les mêmes causes peuvent opérer similairement et produire des effets non moins durables? Et comme les variations de cet ordre qui paraissent dans notre espèce ne s'éloignent pas plus l'une de l'autre que celles que nous avons notées dans la création des brutes, elles n'exigent pas pour s'en rendre compte, de recourir à une cause plus violente ou plus extraordinaire. Mais approchons
1 VoLlI,p. 55o.
de plus près le point de la difficulté, et mettons sérieusement la main à l'œuvre.
11 me parait donc clair que, dans chaque famille ou race de l'espèce humaine , il s'est produit par hasard des variétés tendant à établir dans cette famille les caractères de quelque autre. Par exemple, les cheveux rouges paraissent exclusivement être l'apanage de la famille caucasienne ; cependant des individus existent dans presque toutes les variétés connues avec cette particularité. Charlevoix Ta observée parmi les Esquimaux, Sonnerat parmi les Papous, Wallis parmi les O'Tahi tiens , et Lopez parmi les Nègres » ; cela n'est pas plus surprenant que de trouver parmi nous des individus avec les cheveux frisés; et je crois que ceux qui ont fait attention à ces choses auront souvent observé dans ces personnes une tendance vers quelque autre trait caractéristique de la famille éthiopienne, comme,, un teint foncé et des lèvres épaisses. Dans les spécimens dés crânes publiés par Blumeubach et provenant de son muséum, il y a celui d'un Lithuanien, qui vu de profil pourrait être pris pour un crâne de Nègre » ; mais le plus curieux exemple que j'aie rencontré de cette tendance sporadique à produire dans une race humaine les traits caractéristiques d'une autre, est dans un voyageur récent, qui le premier a exploré le Hauran ou district au-delà du Jourdain; il écrit ce qui suit : « La famille qui réside ici ( à Abu-el-Beady ), ayant charge du sanctuaire, était remarquable en ceci : à l'exception du père seulement , toute la famille avait les traits nègres, une couleur noir foncé et des cheveux crépus. Je * pensai d'abord que ceci devait résulter de ce qu'ils provenaient d'une mère négresse, comme on trouve quelquefois des femmes de cette couleur parmi les Arabes, Soit comme femmes légitimes ou comme concubines; mais en même temps je ne pouvais douter, d'après ma propre observation, que le chef actuel de la famille ne fut un Arabe de pure race, de sang non mélangé. On m'assura aussi que les hommes et les femmes de la génération présente et des générations antérieures étaient tous Arabes purs par mariages et descendances, et qu'on n'avait jamais connu de nègres comme femme ou esclave dans l'histoire de la famille. C'est
1 Blumenbach , p. 169.
* Décades craniorum ; dec. 3 , et pi. xxn, p. 6.
certainement une particularité bien remarquable des Arabes qui habitent la vallée du Jourdain de les voir avec des traits plus aplatis , la peau plus noire et les cheveux plus rudes qu'aucune autre tribu ; particularité qu'il faut attribuer, je pense , à la chaleur constante et intense de cette région, plutôt qu'à aucune autre cause ». » Si tous les faits et les circonstances que l'on trouve ici sont regardés comme suffisamment établis , nous avons certainement un exemple bien frappant d'individus d'une famille qui approchent des caractères distinctife d'une autre , caractères qui se transmettent par descendance.
Il y a vraiment des exemples de variétés beaucoup plus tranchées et beaucoup plus étranges qui naissent chez les hommes, que celles qui constituent les traits caractéristiques et spécifiques d'une race ; et elles se transmettent du père au fils ; variétés qu\ auraient rendu le problème qui nous occupe beaucoup plus difficile à résoudre qu'il n'est à présent , si elles avaient surgi dans quelque quartier éloigné du globe, et se fussent étendues sur une population un peu considérable. La plus remarquable est sans aucun doute celle qui a été suivie pendant trois générations danà la famille de Lambert, connu généralement sous le nom de Vhomme porc-épic. L'auteur de cette race extraordinaire fut , étant jeune garçon , montré par son père en 1751 ; il venait du voisinage d'Euston-Hall dans le Suffolk. M. Machin, celte même année, le décrivit dans les Transactions philosophiques, comme ayant le corps couvert de verrues grosses comme de la ficelle et d'un pouce et demi de long : toutefois il ne donne pas le nom de l'individu *. En 1756 il se fit voir de nouveau sous le même titre , et fut décrit par M. Backer dans une notice présentée comme supplément à la première de M. Machin. Mais le plus important, c'est qu'ayant alors quarante ans , il avait eu six enfants , qui tous à la même époque, neuf semaines après la naissance, avaient présenté les mêmes singularités ; et le seul qui survécut, garçon de huit ans, se faisait voir avec son père. M. Backer donne une figure' de la main du fils, comme M. Machin avait donné celle de la main du
x Buckingham, Travels among the arab tribes. London 18a 5, p. 14. * Sur un cas peu commua d'une maladie de la peau ; par John Machin, Phil. transact. , vol. XVII, pour *731-af p. 399.
père '. ËA 1802, les enfants de ce garçon étaient promenés dans l'Allemagne par un sieur Joanny , lequel prétendait que ces enfants appartenaient à une race trouvée à la Nouvelle-Hollande ou dans quelque autre pays très-éloigné. Le docteur Tilesius, cependant , les examina très-scrupuleusement , et publia la description la plus exacte que nous ayons de cette singulière famille, avec les figures en pied des deux frères, John qui avait 21 ans et Richard qui en avait 15 ». Leur père , le garçon de la notice de M. Backer, vivait encore, et était garde-chasse de lord Huntingfield à Heaveningham-Hall dans le Suffolk. Quand on leur fit voir le dessin qui représentait la main de leur père , ils la reconnurent tous deux à cause d'un bouton d'une forme particulière qu'il y avait au poignet de la chemise 3. La description de Tilesius, depuis la page 50 jusqu'à la fin, est très-détaillée et correspond exactement avec celles données antérieurement. La totalité du corps, excepté la paume des mains, là plante des pieds et le visage, était couverte d'une quantité d'excroissances cornées, d'un rouge brun, dures, élastiques, d'environ un demi-pouce de long, et bruissaient l'une contre l'autre lorsqu'on les frottait avec la main. Je ne sais â quoi je puis mieux comparer l'apparence de ce singulier tégument comme la donne Tilesius dans ses planches , qu'à une collection de prismes basaltiques quelques-uns plus longs, quelques-uns plus courts , comme ils sont généralement groupés dans la nature. Tous les ans ces excroissances cornées tombaient, et leur chute était toujours accompagnée de quelque degré de malaise , elles cédaient aussi à l'action du mercure qui avait été essayé dans ce but , mais dans l'un et dans l'autre cas tout revenait dans très-peu de temps 4. Les conclusions que tire M. Backer de ce phénomène extraordinaire sont très-justes , et ont encore un plus grand poids maintenant qu'il s'est reproduit dans une autre génération et dans deux cas distincts : « Il paraît donc, dit-il, hors
1 Ib. vol.XLIX., p. 2i.
* Ausfurliche Beschrelbung und Abbildung der beiden so genannten Stackelschweinmenschen , aus den bekannten, eogelishea Familie Lambert , Altenburg. 1 8oa , in-fol.
3 Page 4.
4 Philosopb, Transact. , vol, XLIX, p, aa.
de doute , qu'une race particulière peut être propagée par cet homme , ayant une peau rugueuse ou recouverte comme la sienne ; et si cela arrivait et que l'origine accidentelle fût oubliée, il n'est pas impossible qu'on pût regarder eette race comme une espèce d'homme différente. Cette considération nous conduirait presque à imaginer que l'espèce humaine a été produite d'un seul et unique tronc, la peau noire des nègres, et plusieurs autres différences de même nature, pouvant aussi, en toute possibilité, être dues originairement à quelque cause accidentelle x. »
Une autre variété plus commune , qui prévaut dans des familles entières, consiste en doigts surnuméraires. Dans l'ancienne ftome on les désignait par un nom particulier, et les Sedigiti sont mentionnés par Pline et d'autres auteurs importants. Sir A. Carliste a soigneusement tracé l'histoire d'une semblable famille pendant quatre générations. Son nom était Colburn, et la singularité fut apportée dans la famille par le bisaïeul du plus jeune enfant que l'on examinait ; cela n'était pas régulier, et se remarquait chez quelques enfants seulement dans chaque génération. Maupertuis parle d'un autre exemple en Allemagne; et un célèbre chirurgien à Berlin , Jacob Ruhe , appartenait à une famille qui avait cette singularité par le côté maternel 2.
Nous avons donc prouvé, au point où nous sommes arrivés, tant par l'analogie que par des exemples directs, premièrement, qu'il y a une tendance perpétuelle, je pourrais dire un effort dans la nature, pour faire naître dans notre espèce des variétés, souvent d'un caractère très-extraordinaire, quelquefois approchant, d'une manière marquée , des caractères distinctifs particuliers et spécifiques d'une race différente de celle dans laquelle naissent ces variétés; et secondement, qu'elles peuvent se communiquer du père au fils par des générations successives. Un témoignage ainsi obtenu est d'une grande présomption que les différentes familles ou races parmi les hommes peuvent devoir leur origine à quelque occurrence semblable, à l'apparition accidentelle d'une variété qui a commencé sous l'influence c|e circonstances favora-
1 Philosoph. Transact., ibid.
2 Transact. Philosoph. , vol. CIV, 1814» part. I, p. g4, Prichard, vol. II, p, 537.
blés, l'isolement par exemple de la famille dans laquelle cette variété s'est montrée , et les inter-mariages qui en ont été la conséquence Pont enfin fixée et rendue indestructible dans les générations qui se sont succédé.
Mais, demanderez-vous, avons-nous quelques exemples de nations entières- qui se soient ainsi changées; ou , en d'autres termes, avons-nous quelque exemple que ces déductions aient opéré sur une grande échelle? Répondre à cette question serait, vous l'avouerez , en finir tout d'un coup avec les difficultés du sujet ; et je ne sais où je pourrais mieux interrompre la recherche dans laquelle nous sommes engagés , qu'au point que nous venons d'atteindre.
En traitant de cette science nous sommes malheureusement privés de l'usage d'une série d'arguments qui ont une grande influence sur ses résultats , ces ressemblances morales entre les hommes de différente race , qui pourraient à peine se rencontrer parmi les créatures d'origine indépendante. J'ai entièrement omis , comme inutiles , les discussions habituelle des zoologues et des physiologistes sur ce qui est suffisant ou nécessaire pour constituer la distinction des races; car je pense que laissant de côté la technologie d'une pareille recherche comme inutile au but que nous nous proposons, nous avons toute raison de considérer comme d'espèces différentes des animaux dans lesquels nous découvrons des mœurs et des caractères, si je puis ainsi parler, d'une nature totalement différente. Le loup et l'agneau ne sont pas plus distingués l'un de l'autre par leur enveloppe extérieure et leurs physionomies différentes, que par le contraste entre leurs dispositions. Et si ceci vous paraissait ressembler à une comparaison d'extrêmes , je dirais que la rude férocité du loup , les ruses et les détours du renard, l'aggression en commun et tumultueuse du premier, et les larcins solitaires de l'autre, servent plus clairement à les classer dans notre esprit que la différence de leurs formes. Maintenant, si nous considérons l'homme dans les degrés les plus dissemblables de la vie sociale, quelque abruti ou quelque cultivé qu'il soit , il est certain que nous trouverons un rapprochement de sentiment, une similitude d'affection et une facilité à se modifier qui prouvent clairement que la faculté correspondante à l'instinct des animaux est identique dans la race entière. Les Mohawks
et les Usages , les habitants des iles Sandwich ou des des Peliew y par un commette de quelques mois avec les Européens, spécialement quand ils sont venus dans nos contrées , ont appris à se conformer aux usages de la vie comme nous les entendons , et ont formé des attachements , contracté des amitiés de la .nature la plus tendre avec des hommes d'une autre race. La différence d'organisation dans les animaux est toujours liée avec la différence dans leurs caractères. Le sillon qu'un muscle quelconque imprime sua les os du lion indique ses habitudes et sa nature. Le plus petit os dans l'antilope est en rapport avec la timide disposition de ranimai et sa promptitude à fuir. Mais dans l'homme, soit que pendant plusieurs générations il ait passé ses jours dans un demi-sommeil accroupi dans l'angle d'un divan, comme un indolent Asiatique, ou que, comme le chasseur américain , il ait pendant des siècles, par des chasses sans relâche, poursuivi le daim dans des forêts primitives, il n'y a rien dans son organisation qui manifeste que par l'habitude ou l'éducation il n'ait pu changer une occupation pour l'autre : rien ne prouve que la nature Tait destiné pour l'un ou l'autre état.
Au contraire, la similitude des attributs moraux, le pouvoir permanent des affections domestiques, la disposition à fonder et à maintenir des intérêts mutuels, le sentiment général sur ce qui touche à la propriété et les méthodes de la protéger, nonobstant les déviations accidentelles, l'accord sur les points essentiels du code de la morale, et, plus que tout cela le don sacré de la parole, qui donne entière sécurité pour la perpétuité de tpus les autres signes caractéristiques de l'humanité, prouvent que les hommes, quelque part qu'ils soient établis, quelque dégradés qu'ils puissent paraître maintenant, étaient certainement destinés pour le même état, et par conséquent ont dû originairement s'y trouver placés. Et cette considération doit être sûrement d'un grand poids pour démontrer dans l'homme une identité d'origine, comme une considération parallèle l'a fait pour les autres animaux.
Ce raisonnement est, comme de raison , opposé à la théorie vulgaire des philosophes ordinaires; savoir, que le progrès des hommes est de la barbarie à la civilisation , et que le sauvage doit être comme le type originel de la nature humaine, dont nous nous sommes éloignes par des efforts graduels. Mais le raisonnement
que j'ai suivi , cette réflexion que la nature , ou plutôt son auteur, place ses créatures dans l'état pour lequel il les a destinées, que si rhomme a été formé avec un corps et doué d'un esprit pour une vie sociale et domestique , il ne peut pas plus avoir été jeté originairement dans une forêt ou un désert, que le coquillage marin ne peut avoir d'abord été produit sur le sommet des montagnes , ou l'éléphant créé parmi les glaçons du pôle : cette réflexion doit nous convaincre que l'état sauvage n'est autre chose qu'une dégradation , un éloignement de la destinée originaire et de la position primitive de l'homme. Tel est le point de vue adopté par le savant Frederick Schlegel, dans un ouvrage de grand mérite, et qu'à ma grande satisfaction , un respectable et savant écrivain de mes amis a enfin présenté à mes compatriotes dans leur propre langue ; et j'espère qu'il recevra assez d'encouragement dans son entreprise pour l'engager à compléter sa tâche en traduisant les derniers ouvrages de ce philosophe.
« Lorsque l'homme , dit-il, se rat une fois séparé de la vertu , aucune limite déterminée ne put être assignée à sa dégradation , ni jusqu'où il pouvait successivement descendre , et se ravaler même au niveau de la brute ; car, comme par son origine il était essentiellement libre, il était en conséquence capable de changement et même très-flexible dans ses facultés organiques. Nous devons adopter ce principe comme le seul fil qui puisse nous guider dans nos recherches, en partant du Nègre, qui, autant par sa force corporelle et son agilité que par son caractère docile et en général excellent , est loin d'occuper le plus bas degré dans l'échelle de l'humanité ; jusqu'au monstrueux Patagon, au Peskwerais presque imbécile , et à l'horrible cannibale de la Nouvelle-Zélande, dont la seule image suffit pour exciter l'horreur dans celui qui le regarde. Ainsi , loin de chercher, comme Rousseau et ses disciples , la vraie origine de l'espèce humaine et les véritables fondements du contrat social dans la condition même des meilleurs et des plus nobles sauvages , nous n'y verrons au contraire qu'un état de dégénérescence et de dégradation *.
Ceci, assurément, est plus consolant pour l'humanité que les
1 Philosophy of history « trad. par J. B. Robertson. LoncL 1835, vol. I, p. 48, 49.
théories dégradantes de Virey ou de Lamarck , et cependant il s'y trouve aussi quelque légère amertume d'humiliation. Car, s'il était révoltant de penser que notre noble nature ne serait rien dé plus que le perfectionnement de la malice du singe, ce n'est pas non plus sans quelque honte ou quelque chagrin que nous voyons cette nature, quelque part que ce soit, tombée et dégradée de sa beauté originelle , au point que des hommes aient pu trouver plausible de soutenir cette odieuse affinité. Cependant ceci peut nous servir à mettre un frein à l'orgueil qu'excite trop souvent la supériorité de notre civilisation , en rappelant à notre esprit que si nous et le plus abruti des sauvages sommes de la même famille, nous sommes comme eux d'une humble origine, mais eux et nous, nous sommes appelés à la plus sublime destinée, et selon les paroles du divin poète, nous sommes également.
Vermi
Nati a formar l'angelica farfalta
Che vola alla giustizia senza schermi '.
Pour l'être complexe de l'homme , il semble naturel et nécessaire qu'il y ait quelque composition de cette sorte , quelque pareil plan d'existence, par lesquels la double alliance de l'homme avec deux mondes, l'un supérieur et l'autre inférieur, puisse se manifester; quelque variété d'état telle, qu'elle prouve l'existence de puissance en conflit : de l'une qui le fait tendre en haut par le développement de ses facultés, et d'une autre qui le pousse vers
3 Voici la stance entière :
O superbi cristiani , miseri lassi
Che délia virtù délia mente infermi ,
Fidanza avete ne' ritrosi passi ;
Non vi accorgete roi che noi siam vermi
Nati a formar l'angelica farfalla
Che vola alla giustizia senza schermi *?
PuHQA-T. X.
* O Chrétiens superbes, faibles et misérables, séduits par une vue égarée, vous avez confiance dans des pas qui vous éloignent de la vraie route : ne vous apercevezvous point que nous sommes des vermisseaux , nés pour former un papillon angélique qui vole à la justice divine , qu'on ne peut tromper ? ( Trmd. de M. Artaud. ).
les jouissances de la vie purement animale. Car, pour conclure avec les paroles éloquentes d'un vrai philosophe chrétien, « l'homme se présente comme une individualité vivante, composée de nature et d'esprit, d'un être extérieur et d'un intérieur, de nécessité et de liberté; à lui-même un mystère , au monde des esprits un objet de profonde pensée , le plus parfait témoignage de la toute-puissance , de la sagesse et de l'amour de Dieu. Entièrement voilé par sa nature corporelle, il voit Dieu comme dans l'éloignement, et est aussi certain de son existence que l'esprit céleste , le fils de la révélation et le héros de la foi, faible et cependant fort, pauvre et pourtant possesseur du plus haut empire de l'amour divin *. »
1 Pabst , Der Mcnsch und seine Gcschichte. Vienne 1 83o , p. 5o.