‹ Discours sur les révolutions de la surface du globe avec des notes et un appendice, d'aprés les travaux récents de MM. Humboldt, Flourens, Lyell, Lindley, etcChapitre 18 sur 22 · LA · texte numérisé non relu

LA

« Cependant cette première création végétale devait bientôt disparaître pour faire place à une autre création, composée d'êtres d’une organisation moins extraordinaire que les précédents, mais presque aussi différents encore de ceux que nous voyons actuellement.

« A quelles causes peut-on attribuer la destruction de toutes les plantes qui caractérisent cette végétation remarquable ?

« Est-ce à une violente révolution du globe? Est-ce au changement lent des conditions physiques nécessaires à leur existence, changement qui pourrait être dû en partie à la présence même de ces végétaux ? C’est ce qu'on ne saurait déterminer dans l’état actuel de nos connaissances.

« La période tertiaire, pendant laquelle se déposèrent les terrains qui forment maintenant le sol des plus grandes Capitales de l’Europe, de Londres, de Paris, de Vienne , vit s’opérer dans le monde organique des transformations plus grandes qu'aucune de celles qui s’étaient effectuées depuis la destruction de la végétation primitive.

« Dans le règne animal : création des mammifères , classe que tous les naturalisies s'accordent à placer au sommet de l'échelle animale, et par laquelle la nature semblait préluder à la création de l'homme. Dans le règne végétal : création des dicotylédones , grande division que d’un consentement unanime les botanistes ont toujours placée en tête de ce règne , et qui par la variété de ses formes et de son organisation , par la grandeur de ses feuilles , par la beauté de ses fleurs et de ses. fruits , devait imprimer à toute la végétation un aspect bien différent de celui qu’elle avait offert jusque alors.

« Cette classe des dicotylédones, dont on pouvait à peine citer quelques indices douteux dans les derniers temps de la période secondaire, se présente tout à coup, durant la période. tertiaire, d’une manière prépondérante: comme de nos jours, elle domine toutes les autres classes du règne végétal, soit par le nombre et la variété des espèces, soit par la grandeur des individus. Aussi cet ensemble de végétaux qui habitait

nos contrées pendant que les terrains tertiaires se déposaient et enveloppaient ses débris dans leurs couches sédimenteuses, a-t-il les plus grands rapports avec la masse de la végétation actuelle , et plus particulièrement avec la flore des régions tempérées de l’Europe ou de l'Amérique. Le sol de ces contrées était couvert alors, comme à présent, de pins, de sapins, de thuyas, de peupliers, de bouleaux, de charmes, de noyers , d’érables, et d’autres arbres presques identiques avec ceux qui croissent encore dans nos climats.

« Ainsi, non-seulement on n’y retrouve aucun indice de ces végétaux singuliers qui caractérisaient les forêts primitives de la période houillère, mais on n’y rencontre même que rarement quelques fragments de plantes analogues à celles qui vivent actuellement entre les tropiques.

« Quel étonnant contraste entre l’aspect de la nature pendant les dernières périodes géologiques, et celui qu’elle offrait lorsque la végétation primitive couvrait la surface du globe !

« En effet, dans les derniers temps de l’histoire géologique du monde la terre avait déjà pris, en grande partie du moins, la forme qu’elle conserve encore de nos jours. Des continents assez étendus, des montagnes déjà très-élevées, déterminaient des climats variés, et favorisaient ainsi la diversion des êtres; aussi dans une contrée peu étendue le règne végétal nous offre-t-il des plantes aussi différentes les unes des autres qu'à présent.

« Aux conifères à feuilles étroites, dures et d’un vert sombre, se joignaient les bouleaux, les peupliers, les noyers et les érables au feuillage large et d’un beau vert; à l'ombre de ces arbres, sur les bords des eaux ou à leur surface, croissaient des plantes herbacées analogues à celles qui encore actuellement embellissent nos campagnes par la diversité de leurs formes et de leurs couleurs, et que leur variété même rendait propres à satisfaire les goûts si différents d’une infinité d'animaux de toutes les classes.

« Toutefois, il est presque certain que le dépôt des dernières

couches des terrains houillers a été suivi de la destruction de toutes les espèces qui constituaient cette végétation primitive, et particulièrement de ces arbres gigantesques d’une structure si singulière , de ces lycopodiacées , de ces fougères, de ces prêles arborescentes, caractère essentiel de cette première création.

« Après la destruction de cette puissante végétation primitive, le règne végétal paraît pendant longtemps n'avoir pas atteint le même degré de développement. Presque jamais , en effet, dans les nombreuses couches des terrains secondaires qui succèdent au terrain houiller, on ne trouve de ces masses d'empreintes végétales , sortes d’herbiers naturels qui dans ces anciens dépôts de charbon nous attestent l’existence simultanée d’un nombre prodigieux de plantes. Presque nulle part on ne voit dans ces terrains de couches puissantes de combustible fossile ; et jamais ces couches ne se répètent un grand nombre de fois et n’ont une grande étendue comme dans les dépôts houillers ; soit qu’en effet le règne végétal n’occupât que des espaces plus circonscrits de la surface terrestre , soit que ces individus épars ne couvrissent qu’incomplétement un sol peu fertile et dont les révolutions du globe ne leur auraient pas permis de devenir tranquilles possesseurs , soit, enfin, que les conditions dans lesquelles la surface de la terre se trouvait n’aient pas été favorables à la conservation des végétaux qui l’habitaient.

« Cependant , cette longue période qui sépare les formations houillères des terrains tertiaires, période qui fut le théâtre de tant de révolutions physiques du globe, et qui vit apparaître au milieu des mers ces reptiles gigantesques, types d'organisations bizarres, dans lesqueis on croirait souvent reconnaître ces monstres enfantés par l'imagination des poëtes de l'antiquité, cette période, dis-je, est remarquable dans l'histoire du règne végétal par la prépondérance de deux familles qui se perdent, pour ainsi dire, au milieu de l'immense variété de végétaux dont est couverte aujourd’hui la surface de

ja terre, mais qui alors dominaient toutes les autres par leur nombre et leur grandeur. Ce sont les conifères, qui, sous des formes très-diverses, habitent encore presque toutes les régions du globe, et les cycadées , végétaux tous exotiques , moins nombreux dans notre monde actuel qu’à cette époque reculée , et qui joignent au feuillage et au port des palmiers Ja structure essentielle des conifères. L'existence de ces deux familles pendant cette période est d’autant plus importante à signaler, qu’intimement liées entre elles par leur organisation , elles forment le chainon intermédiaire entre les cryptogames vasculaires qui composaient presque seules la végétation primitive de la période houillère , et les phanérogamès dicotylédones proprement dits, qui forment la majorité du règne végétal pendant la période tertiaire.

« Ainsi, aux cryptogames vasculaires, premier degré de lorganisation ligneuse , succèdent les conifères et les cycadées, qui tiennent un rang plus élevé dans l'échelle des végétaux, et à celles-ci succèdent les plantes dicotylédones, qui en occupent le sommet.

« Dans le règne végétal, comme dans le règne animal , il y à donc eu un perfectionnement graduel dans l’organisation des êtres qui ont successivement vécu sur noire globe, depuis ceux qui les premiers ont apparu à sa surface , jusqu’à ceux qui l’habitent actuellement.

« Ces forêts de l’ancien monde , comme celles de notre époque, servaient en effet de refuge à un grand nombre d’animaux plus ou moins analogues à ceux qui vivent encore sur notre globe. Ainsi, des éléphants, des rhinocéros, des sangliers , des ours, des lions, de toutes les formes et de toutes les tailles , les ont successivement habitées ; des oiseaux , des reptiles et même des insectes nombreux complètent ce tableau de la nature telle qu'elle se présentait sur les parties de la terre qui s’élevaient alors au-dessus des eaux ; nature aussi belle et aussi variée que celle que nous voyons actuellement sur sa surface.

« Au contraire, dans les premiers temps de la création des êtres organisés , la surface terrestre, partagée sans doute en une infinité d’îles basses et d’un climat très-uniforme , était, il est vrai, couverte d’immenses végétaux ; mais ces arbres ; peu différents les uns des autres par leur aspect et par la teinte de leur feuillage, dépourvus de fleurs et de ces fruits aux Couleurs brillantes qui parent si bien plusieurs de nos grands arbres , devaient imprimer à la végétation une monotonie que n’interrompaient même pas ces petites plantes herbacées qui par l'élégance de leurs fleurs font l’ornement de nos bois.

« Ajoutez à cela que pas un mammifère, pas un oiseau, qu'aucun animal en un mot ne venait animer ces épaisses forêts, et l’on pourra se former une idée assez juste de cette nature primitive , sombre, triste et silencieuse, mais en même temps si imposante par sa grandeur et par le rôle qu’elle a joué dans l’histoire du globe.

« Dans la formation houillère, où l’on a trouvé les pius anciens débris de plantes terrestres, la flore d'Angleterre se compose de fougères, en quantité prodigieuse, de coniferes et quelques espèces de lycopodium gigantesques, analogues à nos cactus et euphorbiacées. Dans le nouveau grès rouge ces espèces disparaissent, et sont remplacées par d’autres tribus. Dans le lias et la formation oolithique on ne trouve ni cactoïdes, ni palmiers, ni calamites , mais des espèces analogues aux cycadées du cap de Bonne-Espérance et de la Nouvelle-Hollande. Dans la formation calcaire la flore fossile commence à se rapprocher singulièrement de la flore actuelle. Enfin, dans la formation d’argile plastique, des conifères innombrables se trouvent mélés avec des palmiers, des aulnes , des peupliers, des noisetiers, des sycomores et beaucoup d’autres dicotylédons. Telles sont les données générales auxquelles les géologues sont arrivés. »

Aux détails qui précèdent nous ajouterons les observations suivantes du célébre auteur du Cosmos : « Les conifères

etles palmiers se trouvaient jadis réunis, comme latteste le terrain houiller. Aujourd’hui , on dirait qu’ils se fuient. Nous sommes tellement habitués à considérer les conifères comme une propriété du Nord , que je fus moi-même surpris de rencontrer une épaisse forêt de pins (pinus occidentalis, Semblable au pin de lord Weimouth) entre la Venta de la Coxonera et l’Alto de los Coxones, à douze cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Je montais alors des côtes de la mer du Sud vers Chilpansingo et les hautes vallées du Mexique; il me fallut un jour entier pour traverser cette singulière forêt, dans laquelle les arbres à pivots étaient entremélés de palmiers à éventail (corypha dulcis), couverts de perroquets diversement colorés. L’Amériqne du Sud produit des chênes; mais elle ne nourrit pas une seule espèce de pin, et la première fois qu'un sapin s’y offrit à mes yeux comme un souvenir de ma patrie, il était situé près d’un palmier à éventail. De même, Christophe Colomb, pendant son premier voyage de découvertes, aperçut des conifères et des palmiers entremélés à la pointe orientale du nord de Cuba, par conséquent entre les tropiques, mais À peine audessus du niveau de la mer. Cet homme profond , auquel rien n’a échappé, parle de ce fait dans son journal de voyage comme d’une singularité, et son ami Anghiera , le secrétaire de Ferdinand le Catholique, rapporte avec étonnement « qu’on trouve à la fois des pins et des palmiers dans le pays nouvellement découvert. » Il est d’un grand intérêt pour la géologie de comparer la distribution actuelle des plantes sur la surface de la terre avec la géographie des flores éteintes. La zone tempérée de l'hémisphère austral, dont Darwin a déerit avec tant d’art les îles nombreuses , les eaux abondantes et la merveilleuse végétation , qui tient à la fois de la flore des tropiques et de celle des pays froids, offre les exemples les plus instructifs pour la géographie des plantes modernes et pour celle des plantes primitives. Or, cette dernière est sans aucun doute une branche importante de l’histoire du règne végétal.

« Les cycadées, qui, d’après le nombre des espèces fossiles appartenant à cette tribu, durent jouer dans le monde primitif un plus grand rôle que dans le monde actuel , accompagnent leurs alliés les conifères à partir de l’époque où se sont formés les lits de charbon. Elles manquent presque entièrement dans la période de grès bigarrés; mais aussi certains conifères (voltzia, haidingera , albertia) se sont puissamment développés dans cette période. Les cycadées atteignent leur maximum dans le keuper et dans le lias, où on en a trouvé vingt espèces distinctes. Dans la craie ce sont des plantes marines et des naïades qui prédominent. Ainsi les forêts de cycadées de la formation jurassique ont disparu depuis longtemps, et même dans les plus anciens groupes de la formation tertiaire on les trouve relégués bien au-dessous des conifères et des palmiers.

Les lignites, ou les couches de charbon brun, que l’on retrouve dans chaque division de la période tertiaire, contiennent, au milieu des plus anciens cryptogames terrestres, quelques palmiers, un grand nombre de conifères avec des anneaux annuels bien marqués, et des arbustes rameux d’un caractère plus ou moins tropical. La période tertiaire moyenne est signalée par le retour des palmiers et des cycadées. Enfin, la végétation de la dernière période offre une grande analogie avec la flore actuelle. Nos pins et nos sapins, nos cupulifères, nos érables et nos peupliers y apparaissent sans transition, dans toute la plénitude de leurs formes. Les trones de dicotylédonées enfouis dans les lignites se distinguent quelquefois par leurs énormes dimensions et par leur grand âge. Noeggerath a trouvé près de Bonn un de ces trones sur lequel il a compté sept cent quatrevingt-douze anneaux annuels; dans la France septentrionale, à Yseux {près d’Abbeville), on a découvert dans les tourbières de la Somme un chêne de quatre mètres et demi de diamètre, épaisseur extraordinaire pour les régions extratropicales de l’ancien continent. D’après les recherches de

Goeppert (il faut espérer que ses beaux travaux paraîtront bientôt avec des planches explicatives), tout l'ambre de la Baltique provient d’un conifère qui , à en juger par les fragments de bois et d'écorce de divers âges ; devait former une espèce particulière assez semblable à nos sapins blanes et rouges. L'arbre à ambre du monde primitif (pénites succifer) était plus résineux qu'aucun conifère du monde actuel ; non-seulement la résine y est placée, comme dans ces derniers, sur l'écorce et à l’intérieur de l’écorce, mais encore dans le bois lui-même, dont on distingue très-nettement , au microscope, les cellules et les rayons médullaires remplis de sucein ; cette résine forme aussi de grandes masses blanches et jaunes entre les anneaux concentriques du ligneux. Parmi les matières végétales enchâssées dans l’ambre, on a trouvé des fleurs mâles et femelles de cupulifères et d’arbres indigènes à feuilles aciculaires; mais des fragments très-reconnaissables de éhuya, de cupressus, d’ephedera et de castanea vesca, mêlés aux fragments de nos sapins et de nos * genévriers, accusent une végétation différente de celle qui règne maintenant sur le littoral de la mer Baltique et de la mer du Nord. » (HumMBOLDT, Cosmos, t. I, p. 326 et suiv.) Voici, d’après Lindley et d’autres, la description de quelques-unes des espèces fossiles les plus curieuses , trouvées dans les houillères de différents pays ( Voyez les planches) :

Fig. 1. Sphenopteris Hœninghausii. Rameau d'une trèsbelle espèce fossile, rapportée autrefois au genre Cheilanthes.

Anomopteris Mougevtii. Trouvée dans le grès bigarré de Granviller, près Brugère ( Vosges ).

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