H2 DISCOURS SUR LES RÉVOLUTIONS
les autres présentent , avec des espèces connues, beaucoup de traits de ressemblance ; mais la comparaison n’a pu encore en être faite d'une
iongemcnt du calcanéum , comme dans tous les autres animaux ; mais il est oblique de deliors rn dedans , de sorte que le mouvement du pied sur la jambe ne pouvait se faire qu’obliqnemcnt , comme dans les paresseux. La facette scaplioïdienne de l'astragale est creusée a sa moitié supérieure d'une fosse dans laquelle s'enfonce un mamelon dn scaphoïde ■, le reste de la facette se compose dans l'un et l’autre os d’une demi-couronne circulaire , de sorte que les métatarsiens que ces os supportaient devaient tourner, sur eux comme sur un pivot. Cette disposition existe également dans les paresseux et les fourmiliers, mais on ne la retrouve nullement dans les tatous.
Quant nu dinothérium dont le savant professeur recommande aux paléontologistes d’avoir fréquemment l’exemple présent cà la pensée comme celui d’une grande erreur C*) , je ne saurais m’empêcher de leur donner le même conseil , mais pour qu’ils y trouvent au contraire un exemple de celte marche réservée dont mon onde donne le précepte dans ce discours. En effet , les seuls fragmens qu’il possédilt, et qui ne contenaient que des dents séparées , ne lui donnaient pas les caractères génériques de cet animal ^ il s’est contenté d'en rechercher et d’en éta-
(*j Comptes rendut des sc'anccs de l’Acade'mie des sciences. iSSp.
iftatlière assez scrupuleuse pour lever tous les doutes.
Considérés par rapport aux genres, sur les
blir les affinités, et il n’a pu déterminer avec quelque rigueur que l’ordre auquel il appartient. Depuis lors le genre a été bien caractérisé par M. Kanp , quand de belles et nombreuses pièces ont fait connaître et la position toute particulière de la dent à trois collines, qui, au lieu d'être la dernière comme dans les autres pachydermes, se trouve l’antèpènultième , et surtout la singulière disposition des dents incisives de la mâchoire inférieure qui .oont renversées la pointe en bas. Cette disposition singulière est de celles pour lesquelles , comme le dit mon oncle, a la connaissance théorique des rapports des formes ne sufft point , et où il faut suppléer au défaut de la théorie par le moyen de V observation, »
Mais le genre mieux connu a t-il renversé les inductions qui établissent sa place dans l’ordre des pachydermes ? Pas plus ici que pour le mégathérium je ne saurais l’admettre. M. de Blainville croit devoir faire du dinothérium un cétacé herbivore , plus ou moins aquatique ; mais les raisons qu’il en donne sont loin de suffire. Le seul crâne que l'on en possède offre de grandes analogies déstructuré avec celui des éléphans , et il en offrirait davantage pour es formes s’il n’eiit été écrasé de haut en bas par le sable au milieu duquel il était enseveli. A la vérité , tandis que tes éléphans et surtout les mastodontes, avec lesquels le
WA DiscoLüs suu u:s rkvolution.s
qii:itre-vin[}t-dix espèces inconnues, il y en a près de soixanie qui apparliennent à des genres nouveaux : les autres espèces se rapportent à des genres ou sous-genres connus.
Il n'est pas inutile de considérer aussi ces animaux par rapport aux classes et aux ordres auxquels ils appartiennent.
Sur les cent cinquante espèces , un quart environ sont des quadrupèdes ovipares, et tou les les autres des mammifères. Parmi celles-ci, plus de la moitié appartiennent aux animaux à sabot non ruminans.
dinothérium a de grands rapports pour les molaires, on* deux défenses à la mâchoire supérieure, celui ci aies sit'ii nés implantées dans la mâchoire inférieureet renversées ta pointe en bas. Mais cette circonstance d'organisation ne justifierait pas l’exclusion de cet animal de l’ordre des pachydermes ; ce même ordre offre déjà une anomalie de même nature dans le babiroussa , qui a , par une disposition plus étrange peut être que la précédente, ses canines supérieures tournées la pointe en haut, et se faisant jour à travers l’épaisseur de la lèvre.
Il faut donc au moins attendre , pour décider de la place du dinothérium parmi les cétacés , que l’on ait trouvé quelques unes des pièces de ses extrémités.]
Fréd. CvY.
Toutefois il serait encore prcmaiiiré d’clablir sur ces nombres aucune conclusion relative à la théorie de la terre, parce qu'ils ne sont point en rapport nécessaire avec les nombres des genres ou des espèces qui peuvent être enfouis dans nos couches. Ainsi l'on a beaucoup plus recueilli d’os de grandes espèces , qui frappent davantage les ouvriers , tandis que ceux des petites sont ordinairement négligés, à moins que le hasard ne les fasse tomber dans les mains d’un naturaliste, ou que quelque circonstance particulière, comme leur abondance extrême en certains lieux, n’attire l’atlention du vulgaire.
Ce qui est le plus important, ce qui fait même Rappom l'objet le plus essentiel de tout mon travail , et res avec établit sa véritable relation avec la théorie del'i,M.''““*
la terre , c’est de savoir dans quelles couches on trouve chaque espèce , et s'il y a quelques lois générales relatives, soit aux subdivisions zoologiques, soit au plus ou moins de ressemblance des espèces avec celles d’aujourd'hui.
Les lois reconnues à cet égard sont très-belles et très-claires.
Premièrement , il est certain que les quadru*
i\6 niSCOURS SUR LES RÉVOLUTIONS
pèdes ovipares paraissent beaucoup plus tôt que les vivipares; qu’ils sont même plus abondans, plus forts, plus variés dans les anciennes couches qu'à la surface actuelle du globe.
Les ichthyosaurus , les plesiosaurus , plusieurs tortues, plusieurs crocodiles sont au dessous de la craie dans les terrains dits communément du Jura. Les monitors de Thuringe seraient plus anciens encore si , comme le pense l’Ecole de Werner, les schistes cuivreux qui les recèlent au milieu de tant de sortes de poissons que l’on croit d’eau douce , sont au nombre des plus anciens lits du terrain secondaire. Les immenses sauriens et les grandes tortues de Maëslricht sont dans la formation crayeuse même ; mais ce sont des animaux marins.
Cette première apparition d’ossemens fossiles semble donc déjà annoncer qu’il existait des terres sèches et des eaux douces avant la formation de la craie ; mais , ni à cette époque ni pendant que la craie s’est formée , ni même longtemps depuis , il ne s’est point incrusté d’ossemens de mammifères terrestres , ou du moins le petit nombre de ceux que l'on allègue ne forme
qu’une exception presque sans conséquence (1).
Nous commençons à trouver des os de mammifères marins , c’est-à-dire de lamantins et de phoques, dans le calcaire coquillier grossier qui recouvre la craie dans nos environs ; mais il n’j a encore aucun os de mammifère terrestre.
Malgré les recherches les plus suivies , il m’a été impossible de découvrir aucune trace distincte de cette classe avant les terrains déposés sur le calcaire grossier ; des lignites et des molasses en recèlent à la vérité ; mais je doute beau coup que ces terrains soient tous , comme on le croit , antérieurs à ce calcaire ; les lieux où ils ont fourni des os sont trop limités, trop peu nombreux, pour que l’on ne soit pas obligé de supposer quelque irrégularité ou quelque retour daus leur formation (2), Au contraire, aussitôt
(1) Les mâchoires d’un animal de la famille des didelphes paraissent avoir été trouvées dans Foolilhe des environs d’Oxford. Si ce gisement se vérifie , ce sera la plii^ ancienne espèce de mammifères qui ait laissé des vestiges. Voyez à ce sujet les Mémoires de RDI. Buckland , Constant Prévost , et«.
(2) M. Robert, jeune naturaliste de Paris, vient de trouver à Nanterre des os de lophiodon et d’anoplolhérium
qu’on est arrivé aux terrains qui surmontent le calcaire grossier, les os d’animaux terrestres se montrent en grand nombre.
Ainsi , comme il est raisonnable de croire que les coquilles et les poissons n’existaient pas n l’époque de la formation des terrains primordiaux, l’on doit croire aussi que les quadrupèdes ovipares ont commencé avec les poissons, et dès les premiers temps qui ont produit des terrains secondaires ; mais que les quadrupèdes terrestres ne sont venus, du moins en nombre considérable, que long-temps après , et lorsque les calcaires grossiers qui contiennent déjà la plupart de nos genres de coquilles , quoique en espèces différentes des nôtres, eurent été déposés.
Il est à remarquer que ces calcaires grossiers , ceux dont on se sert à Paris pour bâtir , sont les derniers bancs qui annoncent un séjour long et tranquille de la mer sur nos continens. Après eux l’on trouve bien encore des terrains remplis de coquilles et d’autres produits de la mer; mais ce sont des terrains meubles, des
leporinnni dans des couches qui paraissent appartenir au aloaire grossier Ini-inâme.
sables , des marnes , des grès , des argiles , qui indiquent plutôt des transports plus ou moins tumultueux qu'une précipitation tranquille ; et , s’il y a quelques bancs pierreux et réguliers un peu considérables au dessous ou au dessus de ces terrains de transport , ils donnent généralement des marques d’avoir été déposés dans l’eau douce.
Presque tous les os connus de quadrupèdes vivipares sont donc, ou dans ces terrains d’eau douce , ou dans ces terrains de transport, et par conséquent il y a tout lieu de croire que ces quadrupèdes n’ont commencé à exister, ou du moins à laisser de leurs dépouilles dans les couches que nous pouvons sonder, que depuis l’avantdernière retraite de la mer, et pendant l’état de choses qui a précédé sa dernière irruption.
Mais il y a aussi un ordre dans la disposition de ces os entre eux, et cet ordre annonce encore une succession très-remarquable entre leurs espèces.
D'abord tous les genres inconnus aujourd'hui, les palæoihériums, les anoplotliériums , etc., sur le gisement desquels on a des notions certaines, apparlieniicnl aux plus anciens des Icr-
420 DISCOURS SUR LES RÊVOLLlIüiNS
rains dont il est question ici, à ceux qui reposent immédiatement sur le calcaire grossier (1). Ce sont eux principalement qui remplissent les bancs réguliers déposés par les eaux douces ou certains lits de transport , très-anciennement formés , composés en général de sables et de cailloux roulés , et qui étaient peut-être les premières alluvions de cet ancien monde. On trouve aussi avec eux quelques espèces perdues de. genres connus , mais en petit nombre, et quelques quadrupèdes ovipares et poissons qui paraissent tous d’eau douce. Les lits qui les recèlent sont toujours plus ou moins recouverts par des lits de transport remplis de coquilles et d’aulres produits de la mer.
Les plus célèbres des espèces inconnues, qui appartiennent à des genres connus ou à des genres très-voisins de ceux que l’on connaît , comme les éléplians, les rhinocéros , les hippopotames, les mastodontes fossiles, ne se trouvent point avec ces genres plus anciens. C’est dans
(1) QueUiuefois au calcaire grossier Itii-niêmc , comme je viens de le dire pour le lopltiodon cl ranoplolhéiiuiii leporimmi.
DE LA SUKFACE DU GLODE, 121
les seuls terrains de transport qu’on les découvre, tantôt avec des coquilles de mer, tantôt avec des coquilles d'eau douce , mais jamais dans des bancs pierreux réguliers. Tout ce qui se trouve f avecces especes est ou inconnu comme elles , ou au moins douteux.
Enlin les os d’espèces qui paraissent les mêmes que les nôtres ne se déterrent que dans les derniers dépôts d’alluvions formés sur les bords des rivières , ou sur les fonds d'anciens étangs ou marais desséchés , ou dans l’épaisseur des couches de tourbes , ou dans les fentes et cavernes de quelques rochers, ou enfin à peu de distance de la superficie dans des endroits où ils peuvent avoir été enfouis par des éboulcmens ou par la main des hommes ; et leur position superficielle fait que ces os , les plus récens de tous , sont aussi , presque toujours , les moins bien conservés.
Il ne faut pas croire cependant que celte classification des divers gisemens soit aussi nette que celle des espèces, ni qu’elle porte un caracicre de démonstration comparable ; il y a des raisons nombreuses pour qu'il n’en soit pas ainsi.
122 DISCOURS si:n les révolutions
D'abord toutes mes déterminations d’espèces ont été faites sur les os eux-mèmes , ou sur de bonnes figures-, il s'eu faut, au contraire, beaucoup que j’aie observé par moi-méme tous les lieux où ces os ont été découverts. Très-souvent j’ai été obligé de m’en rapporter à des relations vagues , ambiguës , faites par des personnes qui ne savaient pas bien elles-mêmes ce qu’il fallait observer : jdus souvent encore je n’ai point trouvé de renseignemens du tout.
Secondement, il peut y avoir à cet égard infininieiu plus d’é(jnivo(iue qu’à l’égard des os eux-mêmes. Le même terrain peut paraître récent dans les endroits où il est superficiel , et ancien dans ceux où il est recouvert par les bancs qui lui ont succédé. Des terrains anciens peuvent avoir été transportés pur des inondations partielles , et avoir couvert des os récens ; ils peuvent .s’étrc éboulés sur eux et les avoir enveloppés et mêlés avec les productions de l’ancienne mer qu'ils recélaient auparavant ; des os anciens peuvent avoir été lavés par des eaux , et ensuite repris par des alluvions récentes ; enfin des os récons peuvent être tombés dans les fentes ou les cavernes d’anciens rochers , et y avoir été
enveloppés par des stalactites ou d'autres incrustations. Il faudrait dans chaque cas analyser et apprécier toutes ces circonstances, qui peuvent masquer aux yeux la véritable orifjine des fossiles ; et rarement les personnes qui ont recueilli des os se sont-elles doutées de cette nécessité , d’où il résulte que les véritables caractères de leur gisement ont presque toujours été négligés ou méconnus.
En troisième lieu , il y a quelques espèces douteuses qui altéreront plus ou moins la certitude dos résultats aussi long-temps qu'on ne sera pas arrivé à des distinctions nettes à leur égard ; ainsi les chevaux, les bullles, qu'on trouve avec les éléphans , n’ont point encore de caractères spéciliques particuliers ; et les géologistes qui ne voudront pas adopter mes différentes époques pour les os fossiles, pourront en tirer encore pendant bien des années un argument d’autant plus commode , que c’est dans mon livre ju'ils le prendront.
Mais, tout en convenant que ces époques sont" susceptibles de quelques objections pour les personnes qui considéreront avec légèreté quelque cas particulier, je n’en suis pas moins persuade
124 DISCOUUS SIJI\ LES nÉVOLUTIONS
que celles qui embrasseront l’ensemble des phénomènes ne seront point arrêtées par ces petites difficultés partielles, et reconnaîtront avec moi qu'il y a eu au moins une et très-probablement deux successions dans la classe des quadrupèdes avant celle qui peuple aujourd’hui la surface de nos contrées.
Ici je m’attends encore à une autre objection, et même on me l'a déjà faite.
pj«pc*- Pouï’fiuoi les races actuelles, me dira-t-on, ne sont seraient-elles pas des modifications de ces races anciennes que l’on trouve parmi les fossiles, pèces »>- modifications qui auraient été produites par les
vantes. * I !•
circonstances locales et le chanf^ement de climat, et portées à cette extrême différence par la lon- {jue succession des années ?
Cette objection doit surtout paraître forte à ceux qui croient à la possibilité indéfinie de 1 altération des formes dans les corps organisés, et qui pensent (pi’avec des siècles et des habitudes toutes les espèces pourraient se changer les unes dans les antres , ou résulter d’une seule d'entre elles.
Cependant on peut leur répondre , dans leur
propre système , que si les espèces ont changé par degrés , on devrait trouver des traces de ces modifications graduelles ; qu’entre le palæothérium et les espèces d’aujourd’hui l’on devrait découvrir quelques formes intermédiaires , et que jusqu’à présent cela n’est point arrivé.
Pourquoi les erflraiües de la terre n’ont-elles point conservé les monumens d’une généalogie si curieuse , si ce n’est parce que les espèces d'autrefois étaient.aussi constantes que les nôtres, ou du moins parce que la catastrophe qui les a détruites ne leur a pas laissé le temps de se livrer à leurs variations ?
Quant aux naturalistes qui reconnaissent que les variétés sont restreintes dans certaines limites fixées parla nature, il faut, pour leur répondre, examiner jusqu’où s’étendent ces limites, recherche curieuse , fort intéressante en elle-même sous une infinité de rapports , et dont on s’est cependant bien peu occupé jusqu’ici.
Celle recherche suppose la définilion de l’espèce qui sert de base à l'usage que l’on fait de ce mot , savoir que l’espèce comprend les individus qui descendent les uns des autres^ ou de parons communs , et ceux qui leur ressemblent au-
120 DISCOURS SLR U;S nft\()l,L ! lü.NS
t:tnt qu'ils so ressemblent entra eux. Ainsi nous n’appclons variéles d’une espèce que les races plus ou moins dilTcrentes qui peuvent en être sorties par la {génération. Nos observations sur les dilTérences entre les ancêtres et les descendans sont donc pour nous la seule rè{ïle raisonnable ; car toute autre rentreraitdans deshypothèses sans preuves.
Or , en prenant ainsi la variété , nous Observons que les diflérences qui la constituent dépendent de circonstances déterminées, et que leur étendue au{jmente avec l'intensité de ces circonstances.
Ainsi les caractères les plus superficiels sont les plus variables ; la couleur tient beaucoup à la lumière; l’épaisseur du poil à la chaleur; la {grandeur à l’abondance de la nourriture : mais , dans un animal sauvage , ces vai iétés mêmes sont fort limitées par le naturel de cet animal , qui ne S’écarte pas volontiers des lieux où il trouve , au dc(jré convenable , tout ce qui est nécessaire au maintien de son espèce, et qui ne s’étend au loin qu’autant qu’il y trouve aussi la réunion de ces conditions. Ainsi, quoique le loup et le renard habitent depuis la zone torride jus-
DK I.A SLIU ACK DU ULODK. J 27
qi.rà la zoac ylacialc, à peine éproiivenl ils, dans cel immense intervalle, d’aulre variété qn'nn peu plus on un peu moins de beauté dans leur fourrure. J’ai compare des crânes de renards du Nord et de renards d’Éj^ypte avec ceux fies renards de France, et je n’y ai trouvé que des différences individuelles.
Ceux des animaux sauvages qui sont retenus dans des espaces plus limités, varient bien moins encore , surtout les carnassiers. Une crinière plus fournie fait la seule différence entre l'hyène de Perse et celle de Maroc.
Les animaux sauvages herbivores éprouvent un peu plus profondément l’influence du climat, parce qu’il s’y joint celle de la nourriture, qui vient à différer quant à l’abondance et quant à la qualité. Ainsi, les éléphans seront plus grands dans telle forêt que dans telle autre ; ils auront des défenses un peu plus longues dans les lieux où la nourriture sera plus favorable à la formation de la matière de l’ivoii'e ; il en sera de même des rennes , des cerfs , par rapport à leur bois : mais que l’on prenne les deux éléphans les plus dissemblables, et que l’on voie s’il y a la moindre
différence dans le nombre ou les articulations des os, dans la structure de leurs dents , etc.
D’ailleurs , les espèces herbivores , fi l’état sauva{je , paraissent plus restreintes que les carnassières dans leur dispersion, parce que le changement des espèces végétales se joint à la température pour les arrêter.
La nature a soin aussi d’empêcher l’altération des espèces , qui pourrait résulter de leur mélange, par l'aversion mutuelle qu’elle leur a donnée. 11 faut toutes les ruses, toute la puissance de l’homme pour faire contracter ces unions, même à celles qui se ressemblent le plus , et quand les produits sont féconds, ce qui est trèsrare, leur fécondité nova point au-delà de quelques générations , et n’aurait probablement pas lieu sans la continuation des soins qui l’ont excitée. Aussi ne voyons-nous pas dans nos bois d'individus intermédiaires entre le lièvre et le lapin, entre le cerf et le daim, entre la marte et la fouine.
Mais l’empire de l’homme altère cet ordre ; il développe toutes les variations dont le type de chaque espèce est susceptible, et en tire des produits que ces espèces, livrées à elles-mêmes, n’auraient jamais donnés.
DE LA SmiFACE DU GLOBE. 129
Ici le degré des vai’iaiions est encore proportionne à l'intensité de leur cause, qui est l’esclavage.
Il n’est pas très-élevé dans les espèces demidomesiiques, comme le chat. Des poils plus doux, des couleurs plus vives, une taille plus ou moins forte , voilà tout ce qu’il éprouve ; mais le squelette d’un chat d’ Angora ne diffère en rien de constant de celui d’un chat sauvage.
Dans les herbivores donaestiques , que nous transportons en toulesSortcs de c'imats, que nous assujetissons à toutes sortes de régîmes , auxquels nous mesurons diversement le travail et la nourriture , nous obtenons des variations plus grandes , mais encore toutes superficielles : plus ou moins de taille , des cornes plus ou moins longues, qui manquent quelquefois entièrement ; 'une loupe de graisse plus ou moins forte sur les épaules, forment les différences des bœufs -, et ces différences se conservent long-temps , même dans les races transportées hors du pays où elles se sont formées , quand on a soin d’en empêcher le croisement.
De cette nature sont aussi les innombrables variétés des moutons qui portent principalement
sur la laine , parre que c'est l’objet auquel l'homme a donné le plus d’alieniion : elles sont un peu moindres, quoique encore très-sensibles, dans les chevaux.
En général, les formes des os varient peu ; leurs connexions, leurs arliculalions , la forme des grandes dents molaires ne varient jamais.
Le peu de développement des défenses dans le cochon domestique , la soudure de ses ongles dans quelques unes de ses races , sont l'extrême des différences que nous avons produites dans les herbivores domestiques.
Les effets les plus marqués de l’influence de l'homme se montrent sur l’animal dont il a faille plus complètement la conquête , sur le chien , celte espèce tellement dévouée à la nôtre , que les individus mêmes semblent nous avoir sacrifié leur moi, leur intérêt, leur sentiment propre. Transportés par les hommes dans tout l’univers, soumis à toutes les causes capables d’influer sur leur développement , assortis dans leurs unions au gré de leurs maîtres , les chiens varient pour la couleur, pour l’abondance du poil, qu'ils perdent même quelquefois entièrement; pour sa nature ; pour la taille qui peut liffi-rer comme ua
à cinq dans les dimensions linéaires , ce qui fuit plus du centuple de la masse ; pour la forme des oreilles , du nez , de la queue ; pour la hauteur relative des jambes ; pour le développement progressif du cerveau dans les variétés domestiques, d’où résulte la forme môme de leur tôle , tantôt grôle , à museau effilé, à front plat, tantôt à museau court , à front bombé ; au point que les différences apparentes d’un mâtin et d’un barbet* d un lévrier et d’un doguin , sont plus fortes que celles d'aucunes especes sauvages d’un môrne genre naturel ; enfin, et ceci est le maximum de variation connu jusqu’à ce jour dans le règne animal , il y a des races de chiens qui ont un doigt de plus au pied de derrière avec les os du tarse correspondans , comme il y a , dans l’espèce hubiaine , quelques familles sexdigitaires.
Mais dans toutes ces variations les relations des os restent les mômes , et jamais la forme des dents ne change d'une manière appréciable ; toai au [)lus y a-t-il quelques individus où il se développe une fausse molaire de plus, soit d’un côt'! soit do 1 autre (1).
(1) Vü)oz le Mriiwiire Je mou frère sur les vi.ré léRdet
132 Discouns suu u;s iu;\oi.ltions
Il y a donc , dans les animaux , des caraclères qui résistent à toutes les influences, soit naturelles , soit humaines , et rien n’annonce que le temps ait , à leur égard , plus d'eflet que le climat et la domesticité.
Je sais que quelques naturalistes comptent beaucoup sur les milliers de siècles qu’ils accumulent d’un trait de plume ; mais dans de semblables matières nous ne pouvons guères juger de ce qu'un long temps produirait , qu’en multipliant par la pensée ce que produit un temps moindre. J’ai donc cherché à recueillir les plus anciens documens sur les formes des animaux , et il n’en existe point qui égalent , pour l’antiquité et pour l’abondance , ceux que nous fournit l'Égypte. Elle nous offre, non seulement des images , mais les corps des animaux eux-mêmes embaumés dans ses catacombes.
J’ai examiné avec le plus grand soin les figures d’animaux et d’oiseaux gravées sur les nom-
rliirns , f|i.i est inséié (l;ins les Amiiilesdii Muséum d’iiistoire iiaUirelle. Ce travail a été exéc uté à ma pr.ére avec tes siiiieifttes ciuc/ai fa*t l'véparei cxpièb de toutes lesvaliétés de cliirn.
DE I.A SLUFACE DU (il-OÜE. -133
Lrcux obi'lisqucs venus d’Égypie dans l'ancienne Rome. Tontes ces fi{j[iires sont , pour renscinble , qui seul a pu être l'objet de l'attention des artistes , d’une ressemblance parfaite avec les espèces telles que nous les voyons aujourd'hui.
Chacun peut examiner les copies qu’en donnent Kirker etZoega: sans conserver la pureté de trait des originaux , elles offrent encore des figures très-reconnaissables: On y distingue aisément l'ibis , le vautour , la chouette , le faucon, l'oie d’Égypte, le vanneau, le râle de terre , la vipère hajc ou l’aspic , le céraste , le lièvre d’Égypte avec ses longues oreilles , l’hippopotame même ; et dans ces nombreux monumens gravés, dans le grand ouvrage sur l’Égypte, on voit quelquefois les animaux les plus rares , l’algazcl, par exemple , qui n’a été vu en Europe que depuis quelques années (1). ^
Mon savant collègue , M.' Geoffroy Saint-Hilaire , pénétré de l’importance de cette recher-
(d) La première image que Ton en ail d’après nature est dans la Description de la Ménagerie , par mon frère : on le voit paifailcment représenté , Description de l’Jîgjpte. Auliq.,Mom. iv, pl. xlix,
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che , a eu soin de recueillir dans les lombeaiix et dans les temples de la liante et de la Hassc- Égypte le plus qu’il a pu de momies d’animaux, lia rapporté des chats, des ibis , des oiseaux de proie, des chiens, des singles, des crocodiles , une télé de bœul’, embaumés; et l’on n’aperçoit C(!riainement pas plus de dilTérence enlie ces êtres et ceux que nous voyons, qu'onife les momies humaines et les squelettes d’hommes d’aujourd’hui (1). On pouvait en trouver entre les momies d'ibis et l'ibis tel que le décrivaient jusqu’à ce jour les naturalistes ; mais j’ai levé tous les doutes dans un mémoire sur cet oiseau (2), où j’ai montré qu’il est encore maintenam le mémo que du temps des Pharaons. Je sais bien (jiic je ne cite là que des individus de deux ou trois mille ans ; mais c’est toujours remonter aussi haut que possible.
11 n’y a donc , dans les faits connus , rien qui
(t) Voyez sur les variétés ries crecodiles la note du tuin. Il , p. 31, de mon Régne Animal, deiuièiiie édiliuii.
(2) [Voyez ce mémoire, avec les planclies qui l’accnui. ]!ngiient, dans les Rcrhcrc. sur les os&etiicns fossiles, 2 < t 3 éd. in 4, t. I, p. exu, et 4‘éd, in 8, 1834, t. i, p. 41S.J
puisse appuyer le moins du monde l’opinion que les {jenres nouveaux que j'ai docouverls ou établis parmi les lôssiles , non plus que ceux qui l’ont été par d autres naturalistes , les pnlœothérinms , les anoploihériiims , les m égala >ij' x ,\es mastodonte les ptérodactyles , les ichthyosaurus , eic.^ aient pu être les souches dequelques uns des animaux d’aujourd’hui , lesquels n’en diirércraientque par l’influence du temps ou du climat; et quand il serait vrai (ce que je suis loin encore dé croire) que les éléphans, les rhinocéros , les cerfs {^ij^antesques , les ours fossiles ne durèrent pas plus de ceux d’àpréscnt que les races des chiens ne diffèrent entre elles , on ne pouriait pas conclure delà l’identité d’espèces , parce que les races des chiens ont été soumises à l’influence de la domesticité que ces autres animaux n’ont ni subie ni pu subir.
Au reste, lorsque je soutiens que les bancs pierreux contiennent les os de plusieurs genres, et les couches meubles ceux de plusieurs espèces qui n’existent plus , je ne prétends pas qu’il ait fallu une création noirvelle pour produire les espèces aujourd’hui existantes ; je dis seulement qu’elles n’existaiont pas dans les lieux oii
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