XXIV -ÉLOCTE HISTORIQUE
les animaux auxquels ces os extraordinaires ont appartenu comme des animaux perdus, il déclare ensuite , dans ses Époques de la Nature , qu’il ne reconnaît plus qu’une seule espèce perdue, celle qui a été nommée mastodonte, et que tous les autres os dont il s’agit ne sont que des os d'éléphants et d’hippopotames.' • ; .
Camper alla beaucoup plus loin; et cela devait être, car l'anatomie comparée n’avait cessé de marcher à grands pas depuis Buffon.
Aussi dès 1787 , dans un mémoire adressé à Pailas , Camper énonce-t-il hautement l’opiuion que certaines espèces ont été détruites par les catastrophes du globe; et il fait plus : il l’appuie des premiers faits réellement positifs, quoique fort incomplets encore , qui aient été avancés pour la soutenir.
Ainsi donc, à mesure que la détermination des ossements fossiles a fait des progrès, l’idée d’animaux perdus en a fait aussi, et c’est toujours à la lumière de Y anatomie comparée que ces progrès ont été faits.
C’est, en effet, cette lumière de l 'anatomie comparée qui avait jusque là manqué à tant de recherches laborieuses de tant de naturalistes. Mais il est aisé de voir que vers l’époque dont je parle, c’est-à-dire vers la fin du dix huitième siècle, tout se préparait pour amener la solution cherchée depuis si longtemps, et qu’en un mot l’on touchait enfin sur ces étonnants, sur ces merveilleux phénomènes, au moment de quelque découverte, de quelque résultat completel définitif.
Le 1 er pluviôse an xv , jour de la première séance publique qu’ait tenue l’Institut National , M. Cuvier lut devant ce corps assemblé son mémoire sur les espèces d'éléphants fossiles, comparées aux espèces vivantes.
C’est dans ce mémoire qu’il annonce , pour la première fois , ses vues sur les animaux perdus. Ainsi , dans ce même jour où l’Institut ouvrait la première de ses séances publiques s’ouvrait aussi la carrière des plus grandes découvertes que
DE GEOAGES CUVIER.
l’histoire naturelle ait faites dans notre -siècle . singulière coïncidence, circonstance mémorable, et que l’histoire des sciences doit conserver.
M. Cuvier venait donc de commencer cette brillante suite de recherches et de travaux qui l’ont occupé pendant tant d’années, et par lesquels il a constamment tenu éveillés pendant tout ce temps l’étonnement et l’admiration de ses contemporains. .
Dans ce premier mémoire, en effet, il ne se borne pas à démontrer que Y éléphant fossile est une espèce distincte des espèces actuelles, une espèce éteinte, une espèce perdue, il déclare nettement que le plus grand pas qui puisse être fait vers la perfection de la théorie de la terre serait de prouver qg'aucun de ces animaux dont on trouve les dépouilles répandues sur presque tous les points du globe n’existe plus aujourd’hui.
Il ajoute que ce qu’il vient d’établir pour l 'éléphant , il l’établira bientôt d’une manière non moins incontestable pour le rhinocéros, pour i’owrs, pour le cerf , fossiles , toutes espèces également distinctes des espèces vivantes, toutes espèces également perdues.
Enfin , il termine par cette phrase remarquable , et dans laquelle il semblait annoncer tout ce qu’il a découvert depuis.
« Qu’on se demande , dit-il , pourquoi l’on trouve tant de « dépouilles d’animaux inconnus, tandis qu’on n’en trouve « aucune dont on puisse dire qu’elle appartient aux espèces « que nous connaissons, et l’on verra combien il est probable « qu’elles ont toutes appartenu à des êtres d’un monde anté- « rieur au nôtre, à des êtres détruits par quelques révolutions « du globe, à des êtres dont ceux qui existent aujourd'hui ont « rempli la place. »
L’idée d’une création entière d’animaux antérieure à la création actuelle, l’idée d’une création entière détruite et perdue, venait donc enfin d’être conçue dans son ensemble! Le voile qui recouvrait tant d’étonnants phénomènes allait
ÉLOGE HISTORIQUE
donc enfin ctre soulevé, ou plutôt il l’était déjà; et le mot de cette grande énigme, qui depuis un siècle occupait si forte* ment les esprits , ce mot venait d’être dit.
Mais , pour transformer en un résultat positif et démontré cette vue si vaste et si élevée , il fallait rassembler de toutes parts les dépouilles des animaux perdus; il fallait les revoir, les étudier toutes sous ce nouvel aspect ; il fallait les comparer toutes, et l'une après l’autre, aux dépouilles des animaux vivants; il fallait avant tout, créer et déterminer l’art même de cette comparaison.
Or, pour bien concevoir toutes les difficultés de cette méthode, de cet art nouveau, il suffit de remarquer que les débris, que les restes des animaux dont il s’agit, que les ossements fossiles, en un mot , sont presque toujours isolés, épars; que souvent les os de plusieurs espèces, et des espèces les plus diverses, sont mêlés, confondus ensemble; que presque toujours oes os sont mutilés, brisés, réduits en fragments.
11 fallait donc imaginer une méthode de reconnaître chaque os, et de le distinguer de tout autre avec certitude ; il fallait rapporter chaque os à l’espèce à Laquelle il appartient ; il fallait reconstruire enfin le squelette complet de chaque espèce, sans omettre aucune des pièces qui lui étaient propres, sans en intercaler aucune qui lui fût étrangère.
Que l’on se représente ce mélange confus de débris mutilés et incomplets , recueillis par M. Cuvier ; que l’on se représente, sous sa main habile, chaque os, chaque portion d’os allant reprendre sa place, allant se réunir à l’os, à la portion d'os à laquelle elle avait dtl tenir; et toutes ces espèces d’animaux, détruites depuis tant de siècles, renaissant ainsi avec leurs formes, leurs caractères, leurs attributs, et l’on ne eroira plus assister à une simple opération anatomique , on croira assister à une sorte de résurrection , et , ce qui n’ôtera sans doute rien au prodige, à une résurrection qui s’opère à 1a voix de la science et du génie.
de géorgbs cuvier. XXVII
Je dis à la voix de la science : la méthode employée par M. Cuvier pour cette reconstruction merveilleuse n’est en effet que l’application des règles générales de Yanatomie comparée à la détermination des ossements fossiles.
Et ces règles elles-mêmes ne sont pas une moins grande , une moins admirable découverte que les résultats surprenants auxquels elles ont conduit. - ~ ,
On a vu plus haut comment un principe rationnel, celui de la subordination des organes , partout appliqué, partout reproduit dans l’établissement des groupes de la méthode, avait changé la face de la classification du règne animal.
Le principe qui a présidé à la reconstruction des espèces perdues est celui de la corrélation des formes , principe au moyen duquel chaque partie d’un animal peut être donnée par chaque autre , et toutes par une seule.
Dans une machine aussi compliquée , et néanmoins aussi essentiellement une, que celle qui constitue le corps animal* il est évident que toutes les parties doivent nécessairement être disposées les unes pour les autres , de manière à se correspondre, à s'ajuster entre elles, à former enfin, par leur ensemble , un être , un système unique.
Une seule de ces parties ne pourra donc changer de forme sans que toutes les autres en changent nécessairement aussi. De la forme de l’une d’elles on pourra donc conclure la forme de toutes les autres.
Supposez un animal carnivore, il aura nécessairement des organes des sens, des organes du mouvement, des doigts, des dents, un estomac, des intestins disposés pour apercevoir, pour atteindre , pour saisir, pour déchirer, pour digérer une proie; et toutes ces conditions seront rigoureusement enchaînées entre elles; car une seule manquant toutes les autres seraient sans effet, sans résultat, l’animal ne pourrait subsister. .
Supposez un animal herbivore , et tout cet ensemble do
XXVIII éloge historique
conditions aura changé. Les dents, les doigts, V estomac, les intestins, les organes du mouvement, les organes des sens, toutes ces parties auront pris de nouvelles formes, et ces formes nouvelles seront toujours proportionnées entre elles, et relatives les unes aux autres.
l)e la forme d’une seule de ces parties, de la forme des dents seules, par exemple, on pourra donc conclure, et conclure avec certitude, la forme des pieds, celle des mâchoires, celle de l 'estomac , celle des intestins.
Toutes les parties, tous les organes se déduisent donc les uns des autres ; et telle est la rigueur, telle est l’infaillibilité de cette déduction, qu’on a vu souvent Mi Cuvier reconnaître un animal par un seul os, par une seule facette d'os; qü’on l’a vu déterminer des genres, des espèces inconnues , d’après quelques os brisés et d’après tels ou tels os indifféremment : reconstruisant ainsi l’animal entier d’après une seule de ses parties, et le faisant renaître, comme à volonté, de chacune d’elles ; résultats faits pour étonner, et qu’on ne peut rappeler sans rappeler en effet toute cette première admiration mêlée de surprise qu’ils inspirèrent d’abord , et qui ne s’est point encore affaiblie.
Cette méthode précise, rigoureuse, de démêler, de distinguer les os confondus ensemble ; de rapporter chaque os à son espèce; de reconstruire enfin l’animal entier d’après quelques-unes de ses parties, cette méthode une fois conçue, , ce ne fut plus par espèces isolées, ce fut par groupes, par masses, que reparurent toutes ces populations éteintes, monuments antiques des révolutions du globe.
On put dès lors se faire une idée non-seulement de leurs formes extraordinaires, mais de la multitude prodigieuse de leurs espèces. On vit qu’elles embrassaient des êtres de toutes les classes : des quadrupèdes, des oiseaux, des reptiles, des poissons, jusqu’à des crustacés, des mollusques, des zoophytes.
Je ne parle ici qne des animaux, et cepeudant l’étude des
' ï)£ GEOKGES - CXJVIEB. XXIX'.-U,-
végétaux fossiles n’offre pas des conséquences moins Curieuses que celles que l’on a tirées du règne animal lui-même..
Tous ces êtres organisés , toutes ces premières populations du globe, se distinguent par des caractères propres, et souvent par les caractères les plus étranges , les plus bizarres.
Parmi les quadrupèdes , par exemple , se présentent d’abord le paléothérium, Yanopbthérium, ces genres singuliers de pachydermes , découverts par M. Cuvier dans les environs de Paris , et dont aucune espèce n’a survécu , dont aucune n'est parvenue jusqu’à nous. ’ •-
Après eux venait le mammouth , cet éléphant de Sibérie , couvert de longs poils et d’une laine grossière ; le mastodonte, cet animal presque aussi grand que le mammouth, et que ses dents, hérissées de pointes, ont fait regarder pendant longtemps comme un éléphant carnivore; et ces énormes paresseux , animaux dont les espèces actuelles ne dépassent pas la taille d’un chien , et dont quelques espèces perdues égalaient par la leur les plus grands rhinocéros. '1 . ,
Les reptiles de ces premiers âges du monde étaient plus extraordinaires encore, soit par leurs proportions gigantesques, - Car il y avait des lézards grands comme des baleines ; soit par la singularité de leur structure, car les uns avaient l’aspect des cétacés ou mammifères marins, et les autres le cou, le bec des oiseaux , et jusqu’à des sortes d’ailes.
Et ce qui est plus surprenant encore que tout cela , c’est que tous ces animaux ne vivaient point à une même époque ; c’est qu’il y a eu plusieurs générations , plusieurs populations successivement créées et détruites.
M. Cuvier en compte jusqu’à trois nettement marquées.
La première comprenait des mollusques , des poissons , des reptiles , tous ces reptiles monstrueux dont je viens de parler; il s’y trouvait déjà quelques mammifères marins, mais il ne s’y trouvait aucun, on presque aucun mammifère terrestre.
La seconde se caractérisait surtout par ces genres singuliers
XX X ÉLOGE HISTORIQUE
de pachydermes des environs de Paris que je rappelais tout à l’heure ; et c’est dès lors seulement que les mammirères terrestres commencent à dominer.
La troisième est celle des mammouths , des mastodontes , des rhinocéros , des hippopotames . des paresseux gigantesques. . - • ■ • v
Un fait remarquable, c’est que parmi tous ces animaux il n’y a presque aucun quadrumane, presque aucun singe.
Un fait bien plus remarquable encore, c’est qu’il n’y a aucun homme. L’espèce humaine n ? a donc été la contemporaine ni de toutes ces races perdues, ni de toutes ces catastrophes épouvantables qui les ont détruites.
Ainsi donc , après l’âge des reptiles , après celui des premiers mammifères terrestres , après celui des mammouths et des mastodontes , est venue une quatrième époque , une quatrième succession d’êtres créés , eelle qui constitue la population actuelle, celle que l’on peut appeler Y âge de r homme , car c’est de cet âge seulement que date l’espèce humaine.
La création du règne animal a donc éprouvé plusieurs interruptions, plusieurs destructions successives \ et ce qui n'est pas moins étonnant, quoique tout aussi certain, c’est qu’il y a eu une époque, et la première de toutes , où aucun être organisé, aucun animal, aucun végétal, n’existait sur le globe. .• .
Tous ces faits extraordinaires sont démontrés par les rapports des restes des êtres organisés avec les couches qui forment l’écorce du globe.
Ainsi, il y a eu une première époque où ces êtres n’existaient point, car les terrains primitifs ou primordiaux ne contiennent aucun de leurs restes ; ainsi les reptiles ont dominé dans l’époque suivante , car leurs restes abondent dans les terrains qui succèdent aux primitifs; ainsi la surface de la terre a été plusieurs fois recouverte par les mers, et plu-" sieurs fois mise à sec, car les restes d'animaux marins recou-
DK GEORGES CUVIER.
vrent tour à tour les restes d'animaux terrestres , et sont tour à tour recouverts par eùx.
La science, guidée par le génie, a donc pu remonter jusqu’aux époques les plus reculées de l’histoire de la terre; elle a pu compter et déterminer ces époques ; elle a pu marquer, et le premier moment où les êtres organisés ont paru sur le globe , et toutes les variations, toutes les modifications, toutes les révolutions qu’ils ont éprouvées.
Sans doute , il Serait injuste de laisser entendre ifci que toutes les preuves de cette grande histoire ont été recueillies par M. Cuvier ; mais il n’est pas jusqu’aux découvertes que d’autres ont faites après lui qui n’ajoutent encore à sa gloire, car c’est en marchant sur ses traces qu’on les a faites.
On peut même dire que plus ces découvertes sont précieuses , que plus toutes celles que l’on fera par la suite seront importantes , plus sa gloire s’en accroîtra , à peu près comme on a vu grandir le nom de Colomb , à mesure que les navigateurs venus après lui ont fait mieux connaître toute l’étendue de sa conquête.
Ce monde inconnu , ouvert aux naturalistes , est sans contredit la découverte la plus brillante de M. Cuvier.
, Je n’hésite pourtant pas à placer à côté d’elle cette autre découverte , à mes yeux non moins importante , de la vraie méthode en histoire naturelle. r
Le besoin des méthodes naît également pour notre esprit, et du besoin qu’il a de distinguer pour connaître, et du. besoin qu’il a de généraliser ce qu’il connaît, pour pouvoir embrasser et se représenter nettement le plus grand nombre possible de faits ét d’idées. *
Toute méthode a donc un double but, savoir, la distinction et la généralisation des faits.
Or, jusqu’à M. Cuvier la méthode s’était bornée à démêler et à distinguer ; c’est lui qui en a fait , comme je l’ai déjà dit , un instrument de généralisation : par où il a rendu un service
ÉLOGE HISTORIQUE
éternel , non-seulement à l’histoire naturelle, mais, j’ose le dire, à toutes les sciences.
Car la méthode, j’entends la vraie , est essentiellement une. Son objet est partout de s’élever jusqu’aux rapports les plHS généraux , jusqu’à l’expression la plus simple des choses ; ej de telle sorte que tous ces rapports naissent les uns des autres, et tous des faits particuliers qui en sont l’origine et la source.
C’est là ce qu’entendait Bacon quand il disait que toutes nos sciences ne sont que les faits généralisés : mot qui peint admirablement la marche suivie par M. Cuvier.
C’est, en effet, par cette puissante généralisation des faits qu’il a créé la science des ossements fossiles ; qu’il a renouyelé dans leur ensemble la zoologie et l’anatomie comparée ; qu’il n’a jamais abandonné un ordre de faits sans remonter jusqu’à leur principe , et à leur principe le plus élevé : conduisant la classification zoologique jusqu’à son principe rationnel, la subordination des organes; fondant la reconstruction des animaux perdus sur le principe de la corrélation des formes ; démontrant la nécessité de certains intervalles , de certaines interruptions dans l’échelle des êtres, par l’impossibilité même de certaines co-existences , de certaines combinaisons d’organes.. - ..y ..
C’est dans cette habitude de son esprit de remonter, en toute chose , jusqu’à un principe sdr et démontré , qu’il faut chercher le secret de cette clarté si vive qu’il répand sur toutes les matières qu’il traite. Car la clarté résulte partout de l’ordre des pensées et de la chaîne continue de leurs dépendances.
C’est dans cette habitude encore que se trouve la raison pour laquelle ses opinions en tout genre sont si fermes, si arrêtées ; c’est qu’il ne se borne jamais à quelques rapports isolés , fortuits ; c’est qu’il remonte jusqu’aux rapports nécessaires , et qu’il les embrasse tous.
Deux choses frappent également en lui : l’extrême précocité de ses vues ; car c’est dès son premier mémoire sur la
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classe des vers de Linnæus qu’il réforme toute cette classe , et par elle la zoologie entière; c’est dès son premier cours d'anatomie comparée qu’il refond toute cette science et la reconstitue sur une nouvelle base; c’est dès son premier mémoire sur les éléphants fossiles qu’il jette les fondements d’une science toute nouvelle , celle des animaux perdus i et cet esprit de suite, de persévérance , cette constance à toute épreuve , par lesquels il a développé , fécondé ses vues ; consacrant une vie entière à les établir, à leà démontrer, à le9 milrir par l’expérience, à les transformer enfin, de simples vues , fruits d'une conception hardie , d’une inspiration soudaine , en vérités de fait et d’observation.
Si je suis cet homme célèbre dans les routes diverses qu’il s'est tracées , je retrouve partout ces qualités dominantes de son esprit , l’ordre, l’étendue , l’élévation des pensées ; la netteté, la précision , la force des expressions.
Je retrouve toutes ceâ qualités unies à un style plus animé, plus varié , plus vif, dans ces éloges historiques qui ont fait pendant longtemps une si grande partie du charme et de l’éclat de vos réunions publiques.
On a beaucoup loué dans ces éloges, et l’on ne peut trop y admirer sans doute, cette verve, ce feu qui y répandent tant de mouvement et de vie ; cet art de raconter une anecdote , un trait , d’une manière si piquante ; cette vigueur dé conception qui lie toutes les parties du discours en un ensemble si fortement construit qu’il semble avoir été créé d’un seul jet ; cette singulière aptitude enfin à s’élever aux considérations les plus variées , et à peindre tant de personnages divers d’une manière également juste et frappante.
Ce qu’une observation un peu plus attentive y fait remarquer, avec peut-être plus de plaisir encore, c’est la même sagacité d’observation , la même finesse de rapprochements, le même art de comparer, de subordonner, de remonter à ce que les faits ont de plus général, portés dans un autre
XSXIV r ELOGE HISTORIEE ' .
champ; et, par-dessus tout, ces traits lumineux , profonds , qui saisissent tout à coup le lecteur, et le transportent dans un grand ordre d’idées. '
M. Cuvier semble avoir été destiné à donner un nouveau earactère à tous les genres qu’il a cultivés. C’est lui qui a porté dans l'enseignement de l’histoire naturelle ces vues philosophiques et générales , qui jusque là n’y avaient point pénétre encore.
Dans ses éloquentes leçons , l’histoire des sciences est dovenue l’histoire même de l’esprit humain ; car, remontant aux causes de leurs progrès et de leurs erreurs, c’est toujours dans les bonnes ou mauvaises routes suivies par l’esprit humain qu’il trouve ces causes. »
C’est là qu’il met, pour me servir d’une de scs expressions les plus heureuses, c’est là qu’il met C esprit humain en expérience : démontrant, par le témoignage de l’histoire entière des sciences , que les hypothèses les plus ingénieuses, que les systèmes les plus brillants ne fout que passer et disparaître, et que les £aits seuls restent; opposant partout aux méthodes de spéculation , qui n’ont jamais produit aucun résultat durable, les méthodes d’observation et d’expérience , auxquelles les hommes doivent tout ce qu’ils possèdent aujourd’hui de découvertes et de connaissances.
Eh ! dans quelle bouche ces grands résultats tirés de l’histoire des sciences , cette théorie expérimentale de l’esprit humain , si je puis ainsi dire , auraient-ils pu avoir plus d’autorité que dans la sienne? Qui s’est montré plus constamment attaché à l’observation , à l'expérience , à l’étude rigoureuse des faits , et qui néanmoins a jamais enrichi son siècle de vérités plus neuves et plus sublimes ? • . • , l
Depuis que les hommes observent avec précision et font des expériences suivies, c’est-à-dire depuis à peu près deux siècles , ils devraient avoir renoncé , ce semble, à la manie de cliercher à deviner au lieu ^observer ; car, d’abord , on de-
UE GEORGES CUVIER
vrait se lasser, à la longue , de deviner toujours maladroitement; et ensuite , c’est qu’on devrait avoir fini par reconnaître que ce qu’on imagine est toujours bien au-dessous de ce qui existe , et qu’en un mot , et à ne considérer même que le côté brillant de nos théories, le merveilleux de l’imagination est toujours bien loin d'approcher du merveilleux de la nature.
Le débit de M. Cuvier était en général grave, et même uh peu lent , surtout vers le début de ses leçons ; mais bientôt ce débit s'animait par le mouvement des pensées ; et alors ce mouvement qui se communiquait des pensées aux expressions, sa voix pénétrante , l’inspiration de son génie peinte dans ses yeux et sur son visage , tout cet ensemble opérait sur son auditoire l’impression La plus vive et la plus profonde. On se sentait élevé , moins encore par ces idées grandes , inattendues, qui brillaient partout, que par une certaine force de concevoir et de penser que cette parole puissante semblait tour à tour éveiller ou faire pénétrer dans les esprits.
Il a porté dans la carrière du professorat le même caractère d’invention que dans la carrière des recherches et des découvertes. Après avoir créé l'enseignement de Y anatomie comparée au Jardin des Plantes , il a fait au Collège de France, d’une simple chaire d’histoire naturelle, une véritable chaire de la philosophie des sciences : deux créations qui peignent son génie, et qui aux yeux de la postérité doivent honorer notre siècle.
M. Cuvier a laissé des mémoires sur sa vie, destines, comme il l’a écrit lui-même , à celui qui aurait à prononcer son éloge devant cette Académie. ■ ;
Ce soin qu’il a pris pour vous , Messieurs , me fait un devoird’ajouter ici quelques détails empruntés à ces mémoires.
« J’ai fait tant d’éloges historiques , dit-il en commençant, « qu’il n’y a rien de présomptueux à croire qu’on fera le mien,
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>' et sachant par expérience tout ce qu’il eu coûte aux au- « teurs de ces sortes d’écrits pour être informés des détails « de la vie de ceux dont ils ont à parler, je veux éviter cette « peine à celui qui s’occupera de la mienne.
« Linnæus, Tenon, et d’autres peut-être, n’ont pas cru « que cette attention fût au-dessous d’eux , et ils ont rendu « par là service à l’histoire des sciences. Ce sont des exem- » pies respectables , continue-t-il , et que je puis opposer à « ceux qui me taxeraient sur ce point d’une vanité ininu- « tieuse. »
Il ne prévoyait pas que les détails de sa vie étaient destinés à devenir si populaires, que celui qui aurait l’honneur de prononcer son Éloge devant vous oserait à peine les reproduire.
Georges Cuvier est né le 23 août 1769 , à Montbéliard ,
ville qui appartenait alors au duc de Wurtemberg , tuais qui depuis a été réunie à la France,
Sa famille était originaire d’un village du Jura , qui porte encore le nom même de Cuvier. A l’époque de la réforme elle s’établit dans la petite principauté de Montbéliard, où quelques uns de ses membres ont occupé des charges distinguées. V
Le grand-père de M. Cuvier était d’une branche pauvre ; il fut greffier de la ville. De deux fils qu’il eut, le second s'engagea dans un régiment suisse au service de France; et devenu , à force de bonne conduite et de bravoure , officier et chevalier de l’ordre du Mérite , il épousa à cinquante ans une femme encore assez jeune, et dont le souvenir sera cher à la postérité, car elle a été la mère de Cuvier- et, de plus, son premier maître.
Femme d'un esprit supérieur, et mère pleine de tendresse , l’instruction de son fils fit bientôt toute son occupation. Bien qu’elle ne sût pas le latin, elle lui faisait répéter ses leçons; elle le faisait dessiner sous ses yeux ; elle lui faisait lire beau-