L'ÉVANGILE COMPRIS PAR LE COEUR
cœur ne peut dépasser les siennes. Appliquée aux choses qui sont exclusivement du domaine du sentiment, elle erre dans l'obscurité ; on passe à côté d'elle comme à côté d'une étrangère; elle n'entend point, elle n'est point entendue, et elle se retire d'un débat inutile sans avoir rien pris, ni rien donné. La raison d'un côté, le cœur de l'autre, ne se comprennent point, et ne s'accordent mutuellement qu'une dédaigneuse pitié.
Et pour vous rendre cette vérité plus sensible, supposez d'un côté un homme généreux, un héros, une âme incessamment consumée par la noble flamme du dévouement, de l'autre un homme d'une intelligence rapide, d'une raison vaste et profonde, mais dépourvu, s'il était possible, de toute sensibilité ; ne croyez-vous pas que le premier sera toute sa vie une énigme pour l'autre? Gomment, en effet, ce dernier concevrait-il des élans d'enthousiasme, des actes d'abnégation, des paroles sublimes, dont la source n'a jamais existé dans son âme? « L'homme spirituel, » est-il dit dans le même chapitre où nous avons pris notre texte, «l'homme spiri- « tuel juge de toutes choses, et personne » (à moins d'être spirituel) «ne peut juger de lui. «Appliquons, par supposition, cette parole à la créature sensible et généreuse dont nous parlons: personne, à moins d'avoir le germe des mêmes sentiments, ne peut juger d'elle, et c'est ce qu'ont bien reconnu ceux qui ont dit que les grandes âmes passent dans le monde sans être comprises.
Affectation ! hypocrisie ! entend-on souvent crier à la vue de certaines manifestations, et surtout des manifes-
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tations religieuses. Une chaleur qui embrase toute l'âme, qui dispose de toutes les facultés, qui renaît incessamment de son propre fonds, paraît trop étrange à quelques-uns pour qu'ils y puissent croire. Il ne leur manque pour y croire que de l'éprouver; mais il est jsûr aussi qu'à moins de l'éprouver ils ne la concevront jamais. Et ils continueront à taxer d'affectation, d'hypocrisie un sentiment qui peut-être se contient, se dissimule, et ne laisse paraître que la moitié de sa force. Erreur bien naturelle! Tous les efforts de l'intelligence la plus active ne pourraient nous donner l'idée de la saveur d'un fruit que nous n'avons jamais goûté, du parfum d'une fleur que nous n'avons jamais respirée, encore moins d'une affection que nous n'avons jamais ressentie.
Il en est des hauteurs de l'âme comme des magnificences du firmament. Lorsque, par une nuit sereine, des milliers d'astres étincellent sur le front des cieux, cette éclatante richesse de la voûte étoilée ravit quiconque a des yeux ; mais celui à qui la Providence a refusé le bienfait de la vue, en vain il aurait l'esprit ouvert aux conceptions les plus hautes, en vain sa capacité intellectuelle dépasserait de beaucoup celle du commun des hommes ; toute cette intelligence, et toute la force qu'il pourrait encore ajouter par l'étude à ses rares facultés, ne l'aideront en rien à se faire une idée de ce ravissant spectacle, tandis qu'à ses côtés un homme sans talent et sans culture n'a besoin que d'entr'ouvrir les paupières pour embrasser d'un regard et s'approprier en quelque sorte toutes les splendeurs du firma-
l'évangile compris par le coeur.' 39 ment, et pour recevoir dans l'âme par les yeux les impressions qu'un pareil spectacle ne peut manquer de produire*
Un autre ciel, un ciel plus magnifique que la voûte d'azur étendue sur nos têtes, se déploie à nos regards dans l'Évangile ; de divines vérités sont les astres de ce ciel mystique, et y brillent plus lumineuses et plus pures que les étoiles dans le firmament ; mais il faut un œil pour les voir, et cet œil, mes frères, c'est l'amour, L'Évangile est une œuvre d'amour; le christianisme n'est que l'amour réalisé sous sa forme la plus pure ; et comme la lumière de ce monde ne peut être connue que par l'œil, l'amour ne peut être compris que par l'amour.
Vous auriez épuisé les forces de votre raison et les ressources de votre science à établir l'authenticité des Écritures ; vous auriez à merveille expliqué les contradictions apparentes de nos saints Livres ; vous auriez saisi l'enchaînement des vérités capitales de l'Évangile ; vous auriez fait tout cela que, si vous n'aimiez pas, l'Évangile ne serait encore pour vous qu'une lettre morte et un livre fermé; ses révélations ne seraient devant vous que comme des abstractions et de simples idées, son système que comme une spéculation unique dans son genre; que sais-je? ce que l'Évangile renferme de plus attrayant, de plus précieux et de plus doux ne vous paraîtrait qu'une conception arbitraire, un dogme étrange, une épreuve laborieuse de votre foi, et rien davantage.
Mais qu'entre l'Évangile et l'âme humaine l'amour
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s'avance, doux, gracieux, lumineux interprète, alors la parole de l'Évangile aura pour vous un sens, et un sens aussi clair que profond ; alors votre esprit se trouvera au large et à l'aise au milieu de ces révélations étranges; alors ces vérités, que vous aviez acceptées par soumission, par obéissance, vous deviendront aussi familières, aussi nécessairement vraies que les vérités vulgaires et de tous les jours sur lesquelles roule votre existence ; alors vous pénétrerez sans effort dans ce merveilleux système que votre raison craignait pour ainsi dire de voir de trop près, dans une appréhension confuse de se laisser tenter à l'incrédulité ; alors peut-être vous vous étonnerez de ne l'avoir pas pressenti, deviné, trouvé, de n'avoir pas compris, avant toute révélation, qu'un tel système était aussi nécessaire à la gloire de Dieu qu'au bonheur de l'humanité.
Aussi longtemps qu'avec sa seule raison l'homme a gravi sur le Calvaire et fait le tour de la croix, il n'y a pour lui que ténèbres dans l'œuvre divine de l'expiation. Des siècles entiers il resterait en contemplation devant ce fait mystérieux, qu'il ne parviendrait point à en soulever les voiles. Eh! comment la raison, la froide raison comprendrait-elle quelque chose à ce calice amer vidé jusqu'au fond par l'innocence même, à cette miséricorde qui se déploie dans la rigueur des supplices, à cette effusion de sang hors de laquelle, est-il dit, il n'y a point de rémission ? Elle ne fera pas, j'ose l'affirmer, un seul pas vers l'intelligence de ce divin mystère, jusqu'à ce que, jetant à l'écart d'ingrates spéculations, elle ait remis à un plus habile le soin de
l'évangile compris par le coeur. 41 terminer l'affaire. Ce plus habile, c'est le cœur ; il se fixe tout entier sur l'amour qui éclate dans l'œuvre de la rédemption ; il se concentre sans distraction sur le dévouement de l'adorable victime ; il laisse l'impression naturelle de cet amour sans exemple pénétrer librement et se déployer à l'aise dans son intérieur. Oh! comme alors se déchirent rapidement tous les voiles et s'évanouissent toutes les ombres ! comme celui qui aime trouve peu de difficultés à concevoir l'amour! comme il lui paraît naturel que Dieu, infini en toutes choses, soit aussi infini dans la charité ! comme, en échange, il lui paraît inconcevable que des cœurs humains puissent ne pas sentir la beauté d'une œuvre sans laquelle Dieu ne serait pas manifesté tout entier ! comme il s'étonne de l'aveuglement de ceux qui lisent et relisent les Écritures sans en comprendre la vérité centrale, qui passent et repassent auprès d'un amour tout divin sans reconnaître, sans apercevoir une œuvre toute divine !
L'Écriture sainte lui avait parlé de la prière comme d'un énergique moyen d'attirer les grâces de Dieu, comme d'une puissance à laquelle la puissance divine veut bien se soumettre, et qui, en quelque manière, semble partager avec Dieu lui-même l'empire de l'univers. Devant une telle idée la raison reste confondue. Il n'est pas d'objection qu'elle n'élève involontairement contre un dogme qui pourtant tient à l'essence même de la religion. Mais pour le cœur, mes frères, que ce dogme est beau, qu'il est naturel, qu'il est probable, qu'il est nécessaire! comme le cœur s'en
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empare avec empressement! comme il se hâte de le mettre au rang de ses convictions les plus chères ! Et combien lui paraissent misérablement et follement sages ceux qui, sentant d'un côté qu'une religion sans prière n'est pas une -religion, et, d'un autre côté, que l'action de la prière sur les destinées est inexplicable, se résolvent à demeurer dans le vague sur ce sujet, attendent, et ne prient pas !
Il en est de même de bien d'autres mystères du christianisme, ou plutôt du christianisme dans son ensemble. Même pour ceux qui le reçoivent comme une religion divine, même pour ceux qui y croient par l'esprit, il est voilé, il est vide, il est mort aussi longtemps qu'ils n'appellent pas le cœur au conseil. Il existe, parmi les croyants sincères, beaucoup d'hommes qui ont tourné longtemps autour du christianisme, religion de leur esprit, comme autour d'un sanctuaire impénétrable, frappant tour à tour à toutes les portes de cet asile sans le voir s'ouvrir, revenant sans succès vers ces portes déjà plusieurs fois tentées, croyant à la fois et ne croyant pas, chrétiens par leurs désirs, païens par leurs espérances, convaincus et non persuadés, éclairés et non point consolés. C'est à ceux-là que je m'adresse; je fais appel à leur sincérité, et je leur demande : D'où vient que vous croyez, et que vous n*avez encore que les charges et non les bénéfices de votre foi ? D'où vient que vous portez la foi comme un joug qui vous gêne et vous pèse, non comme des ailes qui vous soulèvent au-dessus de vos misères et du monde? D'où vient qu'au sein de cette religion que vous avez acceptée et
l'évangile compris par le coeur. 43 que vous croyez , vous êtes étrangers, dépaysés, et comme hors de votre atmosphère naturelle ? D'où vient que vous n'êtes pas à la maison dans la maison de votre père? Mettons le doigt sur la plaie. C'est que votre cœur n'est pas encore touché. Il fallut que « le cœur « de Lydie s'ouvrît » pour qu'elle ce comprît les choses « que Paul enseignait. » C'est de même votre cœur qui doit s'ouvrir, afin de comprendre des vérités que le cœur seul peut comprendre ; ou, pour nous servir de l'énergique langage de l'Écriture, il faut qu'un cœur de chair prenne dans votre sein la place d'un cœur de pierre,
Hélas ! avec une conviction solidement fondée, avec Y orthodoxie la plus complète, combien ne voit-on pas de personnes étrangères à la vraie foi ! combien de croyants incrédules ! combien de personnes qui n'ont pas, un seul jour de leur vie, douté de la vérité des Écritures, qui les lisent assidûment, qui les savent par cœur, et qui, malgré tout cela, ne croient point encore! Ah ! mes frères, c'est que la foi est autre chose qu'un produit de l'intelligence ; c'est que la foi est amour. La science peut nous donner des convictions, l'amour seul nous donne la vie.
Le premier conseil que la raison devrait nous donner serait de récuser la raison en tout ce qui n'est pas de son ressort. Mais la raison est orgueilleuse, la raison est opiniâtre ; elle ne veut pas céder. Aussi que fait le Seigneur quand il veut sauver une âme? Il la laisse un temps se débattre dans ses raisonnements et se dépiter contre leur impuissance. Et quand elle est
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lasse et désespérée, quand elle s'est reconnue également incapable et d'apaiser son besoin de lumière et de l'étouffer, il se prévaut de son humiliation ; il pose la main sur cette âme fatiguée de ses efforts, brisée de ses chutes, et la force à demander quartier. Elle s'abaisse alors, elle se soumet, elle gémit ; elle crie après le secours ; elle renonce à savoir, elle ne veut que croire ; elle ne prétend plus à comprendre ; elle aspire à vivre. Le cœur commence ses fonctions ; il prend la place de la raison ; cœur angoissé, cœur avide, il est tel que Dieu le voulait. Il demande grâce, et voici la grâce ; il demande l'appui, et voici l'appui ; il demande le salut, et voici le salut. On donne, on prodigue à ce cœur misérable et confus tout ce qui a été refusé à la raison orgueilleuse et hautaine. Sa misère lui fait concevoir ce que sa richesse lui laissait ignorer. Il comprend sans peine, il accepte avec ardeur des vérités dont il a besoin, et sans lesquelles aucune âme humaine ne saurait avoir la paix ou le bonheur. Et ainsi s'accomplit ce qu'a dit la sagesse: que « c'est du cœur que « procèdent les sources de la vie. » (Proverbes, IV, 23.)
Viendrez -vous, esprits superbes, lui demander compte de sa foi? Certes il ne vous expliquera pas l'inexplicable, et il vous renverra, sous ce rapport, mal satisfaits. Mais s'il vous dit, s'il peut vous dire : J'aime, cette réponse ne doit-elle pas suffire? S'il peut vous dire : Je ne m'appartiens plus à moi-même, ni à l'honneur, ni au monde ; ma nourriture est de faire la volonté de mon Père céleste ; je n'aspire qu'aux biens éternels ; j'aime en Dieu tous mes frères d'une affection
l'évangile compris par le coeur. 45 cordiale ; je suis content de vivre, je serai heureux de mourir ; tout est désormais harmonie en moi, mes forces et mon activité, ma destination et mes désirs, mes affections et mes pensées ; le monde, la vie, les choses humaines, n'ont plus de secret qui me tourmente ni de contradiction qui me désole ; en un mot, je suis ressuscité en nouveauté de vie,.... s'il vous dit toutes ces choses et s'il peut vous les dire, et si toute sa vie cautionne ses paroles ; ah ! ne perdez pas avec lui de vains raisonnements ; n'essayez pas de les réfuter ; il a la vérité, car il a la vie. Il touche de ses mains, il voit de ses yeux, il perçoit, en quelque sorte, par tous ses sens, une vérité que tous les arguments du monde n'établiraient pas avec autant de certitude, que tous les arguments du monde n'ébranleraient pas. Celui qui jouit de la vue a-t-il besoin qu'on lui prouve la lumière? Celui qui se porte bien se laissera-t-il persuader qu'il souffre ? Elles sont inébranlables les vérités dont la preuve est en lui, que dis-je? dont luimême est la vivante preuve.
Ainsi, mes frères, les vérités de l'Évangile ont changé son cœur, mais il a fallu d'abord que l'Esprit de Dieu préparât son cœur à recevoir les vérités de l'Évangile. Ne perdons pas de vue ces deux vérités : c'est l'Évangile qui nous renouvelle, c'est l'Esprit de Dieu qui nous fait recevoir l'Évangile dans le cœur. Et lorsque nous l'avons reçu, lorsque dans notre cœur, naguère malade et dénaturé, l'amour a établi son immuable empire, cet amour devient une abondante source de lumière. Mille obscurités de la Parole sainte
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s' éclairassent par lui. Sa flamme ne donne pas moins de clarté que de chaleur ; chose admirable ! à mesure que nous aimons davantage, nous connaissons mieux. Telle est l'expérience du chrétien : ne voulez-vous pas la faire, vous, esclaves de la raison, tristes victimes d'un savoir qui méconnaît ses limites et qui s'exagère ses droits? vous qui savez et qui ne vivez pas, ne voulez-vous pas demander à Dieu l'amour afin de comprendre l'amour, l'amour afin de connaître, l'amour afin de vivre ?
0 Dieu, que nous n'eussions jamais connu, jamais adoré, si tu n'avais daigné te découvrir à nous dans la lumière de l'Évangile, achève la grande œuvre que tu as commencée. Donne-nous un cœur pour comprendre les vérités que tu nous as révélées. Qu'à la lumière de l'amour que tu auras mis dans notre cœur disparaissent pour nous les obscurités de ta Parole. Que ta bonté, que ta merveilleuse sagesse n'aient d'autres secrets pour nous que ceux qu'il nous serait inutile de connaître ; enseigne-nous par l'amour la plus parfaite des sagesses; rends le plus simple des hommes habile- dans la science du salut. Ton Esprit, Seigneur, est amour comme toimême es amour ; répands-le sur toute la terre ; propage en tous lieux cette sainte flamme ; attire tous les cœurs à toi ; fais de toutes les âmes une seule âme dans un sentiment commun d'adoration et de dévouement » Nous saurons tout, Seigneur, quand nous saurons aimer ; nous nous réjouirons dans une clarté qui n'est le produit d'aucune laborieuse étude, mais qui sanctifie et console. Alors vraiment tu nous auras parlé
l'évangile compris par le coeur. 47 dans l'Évangile; alors seulement il sera vrai que tu nous as fait parvenir un message d'amour et de paix ; et notre conviction, froide, inutile et stérile, se changera en une foi vivante, pleine d'espérance, pleine de bons fruits.
Après cela, je vis un autre ange qui volait par le milieu du ciel, portant l'Évangile éternel pour l'annoncer à ceux qui habitent sur la terre, à toute nation, à toute tribu, à toute langue et à tout peuple. Apoc, XIV, 6.
Parmi les incrédules qui résistent avec le plus d'obstination aux raisonnements des apologistes de la religion chrétienne, il en est peu sans doute qui ne fussent prêts à déclarer qu'une preuve sensible, un miracle authentique ne les trouverait point rebelles. Montreznous, vous diront-ils, ce que saint Jean dit avoir vu, « un ange qui vole par le milieu du ciel, portant l'É- « vangile éternel, pour l'annoncer à ceux qui habitent « sur la terre, à toute nation, à toute tribu, à toute lance gue et à tout peuple, » et nous nous convertirons. C'est promettre par delà son pouvoir ; les miracles ne convertissent pas ; leur vue peut convaincre l'esprit ; le cœur a besoin]de cette « démonstration de puissance » qui n'appartient qu'à l'Esprit de Dieu. Mais encore, si des miracles bien constatés, bien évidents, sont capables de produire sur l'esprit une impression qui le prédis-
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pose à recevoir le message du salut, que les incrédules cessent de demander la vision de saint Jean \ ils ont quelque chose qui vaut mieux encore ; cette vision est une image dont ils ont la réalité : aussi bien, et mieux, en quelque manière, que saint Jean, ils peuvent voir cet ange « qui porte à travers les cieux l'Evangile « éternel à tous ceux qui habitent la terre. » Je veux dire qu'ils peuvent reconnaître dans le christianisme un caractère de perpétuité et d'universalisme au moins aussi frappant pour la raison que la vue d'un ange volant dans l'étendue du ciel pourrait l'être pour les yeux et pour l'imagination. S'ils demandent un miracle, en voici un ; car à quoi donneront-ils le nom de miracle, s'ils le refusent à un fait unique de son espèce, inconcevable dans sa génération, contraire à toutes les vraisemblances , inaccessible à toutes les inductions, et que tout" le monde, avant de le voir réalisé, aurait jugé impossible? Qu'ils veuillent nous prêter une attention telle que l'objet la réclame, et nous espérons que le fait que nous leur exposons fera sur eux assez d'impression pour les engager à porter plus loin leurs recherches, et à s'informer plus sérieusement de l'Évangile.
Voici la question que nous posons devant eux : Est-il dans la nature des choses qu'une doctrine dont les principales idées ne sont point susceptibles d'être prouvées, encore moins découvertes par la raison pure, est-il dans la nature des choses qu'une telle doctrine vive dans tous les temps et s'introduise dans toutes les nations, et non-seulement cela, mais qu'une
telle doctrine devienne dans ces temps et chez ces nations le principe vivifiant de la morale, et l'auxiliaire bienveillant des progrès de l'esprit humain ?
Veuillez répondre ; mais souvenez -vous que les exemples que vous citerez ne doivent manquer d'aucune des conditions énumérées dans ma question. Il s'agit d'une doctrine dont les idées ne sauraient être ni prouvées ni découvertes par la raison pure. Il s'agit d'une doctrine qui soit capable d'embrasser tous les temps et toutes les nations. Il s'agit d'une doctrine qui soit le principe directeur de la conduite de ceux qui l'adoptent. Il s'agit d'une doctrine favorable à la loi de progression de l'esprit humain et à la marche ascendante de la civilisation. Quatre conditions, dont chacune est essentielle.
Je vois bien une doctrine commune à tous les temps et à toutes les nations: c'est celle de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme, deux dogmes inséparables, dont la réunion forme ce qu'on a appelé religion naturelle. Elle est naturelle en effet, en ce que la nature semble en avoir partout enseigné les éléments à Fâme humaine. Elle est partout l'un des premiers produits de sa raison, l'un des premiers résultats de son activité intellectuelle. Elle est la conclusion d'un raisonnement si simple et si rapide que le raisonnement disparaît, pour ainsi dire, et que l'âme semble avoir obtenu ces vérités par intuition. Elle est universelle, si Ton veut, mais parce qu'elle est naturelle: et c'est à une religion positive que nous demandons ce caractère d'universalité. Or, aussitôt que la religion naturelle
prétend revêtir des formes déterminées, l'unanimité cesse, aucune force humaine ne saurait l'établir. La religion naturelle, aussitôt quelle se fait positive, cesse de pouvoir être la religion du genre humain.
Mais du moins, dira-t-on, si une religion positive ne peut être universelle, peut-être regagnera-t-elle du côté du temps ce qu'elle perd du côté de l'espace. Accordons-le par supposition ; mais qu'on avoue que ce n'est plus que la moitié de la condition que nous avons posée ; nous n'avons pas parlé de tous les temps seulement, mais de tous les lieux; ainsi, lorsqu'on nous ferait voir une religion positive maîtresse d'un coin du globe depuis l'origine du monde jusqu'à nous, nous serions en droit de rejeter cet exemple. Acceptons-le toutefois, par accommodation et faute de mieux. Il y a des doctrines religieuses d'une étonnante antiquité; avec quelques variations dans les détails, les idées fondamentales, les idées mères sont restées ; et elles paraissent immuables comme la constitution physique du peuple qui les professe, inamovibles comme le sol qui les porte. Si l'universalité leur manque, la perpétuité doit, en un certain sens, leur être accordée. Mais sont-elles, comme je l'ai demandé,' propres à servir de mobile moral, et favorables au dé« veloppement naturel et progressif de l'esprit humain? Non, les unes n'ont aucune correspondance avec la vie, les autres pervertissent le cœur et les relations sociales," et toutes enchaînent l'esprit humain dans des formes" immuables ; toutes offrent le phénomène d'un peuple qui, surpris, pourrait-on croire, par une subite congé
latioiij garde dans les périodes les plus avancées de son existence l'attitude, les mœurs, les opinions, le costume, les institutions, le langage, toute la manière d'être au milieu de laquelle l'a saisi cette catastrophe morale. Que si l'on prétend, au contraire, que c'est l'esprit du peuple qui a déterminé sa foi, et que ses mœurs ont fait sa religion, alors cette religion n'est pas celle que nous avons demandée, savoir, une doctrine capable d'influer sur la vie et de déterminer la conduite.
En parcourant les différentes religions connues qui se sont partagé les peuples, nous n'en trouverons aucune qui satisfasse à toutes les conditions que nous avons posées. Il manque au mahométisme, outre qu'il doit ses progrès à la puissance du glaive, de favoriser le mouvement progressif de l'esprit humain ; au contraire il le comprime. Il lui manque d'être propre à pénétrer dans tous les pays ; car jl a pour nécessaire cortège la polygamie et le despotisme, antipathiques à 'a civilisation. Il manque à la religion de l'Indostan d'être morale, favorable à la culture sociale et à la liberté; il lui manquerait partout son sol et son ciel, pour lesquels seuls elle semble faite. L'universalité manque tellement à la religion juive qu'elle n'en veut pas, qu'elle la repousse ; c'est une religion toute nationale, toute locaie : hors de la Palestine, elle est exilée. Il manque à toutes les autres religions tout ce qui manque à celles que nous venons de nommer: l'universalité, la perpétuité, la moralité et la sympathie pour le progrès.
Ceci est déjà une réponse à la question que nous
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avons posée ; car s'il n'est point arrivé qu'une religion positive ait réuni toutes les conditions énumérées, on peut dire avec une sorte d'assurance que cela n'est pas dans la nature des choses. Si la chose était possible, n'aurait-elle pas eu lieu? Si elle n'a pas eu lieu, arrivera-t-elle jamais?
Mais en consultant la nature même des choses, indépendamment des renseignements de l'histoire, on obtiendra la même réponse. Nul homme ne peut donner à l'humanité une religion. S'agit-ii d'une religion naturelle? c'est la nature qui la donne ; et un homme peut tout au plus en formuler les dogmes, en rédiger les enseignements ; il ne fait que restituer à l'humanité ce qu'il a reçu de l'humanité. S'agit-il d'une religion positive, j'entends une religion dont la raison humaine n'eût pas d'elle-même découvert les doctrines ? Je demande quelle portée de cœur, d'imagination, de raison, quelle étendue de génie, quelle merveilleuse divination il faut supposer à un homme pour admettre que ces dogmes de son invention, ces dogmes que la nature n'a pas enseignés, seront admis en tout pays, conserveront leur à-propos en tout temps, s'appliqueront à tous les états de l'humanité et de la société, en un mot pourront constituer et constitueront en effet la religion du genre humain.
On parle avec un peu d'indiscrétion d'hommes qui devancent leur siècle, et qui impriment leur caractère individuel aux générations. Ce sont, la plupart du temps, des hommes qui ont mieux compris, ramené à des formes plus précises, exprimé avec plus d'énergie
les opinions dominantes de leur époque. Ils ont constaté ce que leur siècle portait dans son sein. Ils ont concentré dans le verre ardent de leur génie des rayons de vérité qui, dispersés dans le monde, n'avaient pu encore l'embraser. Mais leur génie, expression fidèle et forte d'un temps et d'un pays qui les ont faits ce qu'ils sont, n'était point immense comme le génie de l'humanité. Hommes, ils ont fait œuvre d'hommes, œuvre partielle, relative, bornée. Qu'un être, s'isolant de son pays, de son temps, je vais plus loin, de son individualité, devine le fait, l'idée, le dogme qui remuera, convertira, vivifiera l'homme de tous les temps
et de tous les lieux cet être n'est pas un homme,
c'est un dieu.
Et faites bien attention que je ne demande pas que sa religion devienne de fait la religion de tous les temps, de tous les lieux et de tous les hommes. D'abord, il lui faut le temps de s'établir, et nous ne prétendons pas qu'à son début elle envahisse le monde entier. Ensuite nous n'avons pas devant nous tous les temps, et tant que l'avenir du monde ne sera pas entièrement révolu, nous ne pourrons pas dire à la rigueur qu'une chose est de tous les temps. Enfin toute vraie religion suppose la liberté, et la liberté suppose la possibilité des résistances individuelles. Nous demanderons seulement, et l'on a bien dû le comprendre, qu'une masse suffisante d'expériences ait prouvé que la doctrine en question est telle qu'aucun lieu, aucun climat, aucun degré de culture, aucune forme politique, aucune circonstance de temps et de lieu;
aucune constitution physique et morale, ne soit pour elle une barrière, une limite fatale qu'elle ne puisse franchir, ou, pour nous exprimer plus brièvement, qu'elle corresponde aux besoins universels et constants de l'humanité, indépendamment de toutes les circonstances accidentelles, temporaires et locales. Voilà ce que nous demandons.
S'il y a une religion de Dieu sur la terre, elle doit avoir ce caractère d'universalité et de perpétuité; car qui peut douter que la charité de Dieu n'embrasse l'humanité entière? et comment supposer que Dieu ne peut parler à toute l'humanité? Dieu ne peut avoir en vue un temps, un pays, un peuple, mais tout ce qui porte un cœur d'homme ; et dès qu'il parle, c'est pour tout le genre humain. S'il lui plaisait de distinguer un peuple entre les peuples de la terre, ce serait encore en vue du genre humain ; ce qu'il dirait pour ce peuple en particulier n'aurait pas une portée éternelle, infinie; ces caractères n'appartiendraient qu'à ce qui, dans cette nation privilégiée, s'adresserait à l'humanité universelle , et la Parole divine n'aurait constitué l'existence passagère d'un peuple que pour constituer par son moyen un peuple formé de tous les peuples de la terre , un peuple spirituel , un peuple d'âmes saintes.
Nous retournons maintenant la proposition, et nous disons : S'il existe une religion semblable, elle ne peut être que de Dieu. C'est à ce titre déjà, c'est-à-dire à cause de son universalité, que nous reconnaissons que la religion naturelle est de lui. Mais si, outre cette re-
ligion naturelle, il y a sur la terre une religion post tive douée du caractère que nous avons en vue, nous disons aussi qu'elle est de Dieu, parce qu'à Dieu seul il appartient de concevoir l'homme qu'il a fait, et de satisfaire la nature humaine tout entière ; parce que Dieu seul par conséquent sait comment il faut parler à l'homme ; parce que Dieu n'est ni borné par les lieux, ni restreint par les circonstances ; et si l'apparence arbitraire des dogmes d'une religion positive nous arrête, observons que ce qui pour Dieu est nécessaire et une suite de sa nature peut fort bien nous paraître arbitraire, et que ce qu'il peut y avoir pour nous, dans les révélations de Dieu, d'étrange et d'inattendu, n'en est pas moins la nécessité même, la conséquence indispensable des perfections de Dieu, l'empreinte fidèle et spontanée de son caractère et de ses rapports avec le monde.
Tenons donc pour certain, mes frères, que s'il y a dans le monde une religion positive qui, propre à diriger la vie et favorable à la marche progressive de l'esprit humain, ne trouve de limites dans aucune circonstance de lieu et de temps, une telle religion est de Dieu,
Cela posé, nous cherchons s'il y a une telle religion.
Il y a un peu plus de dix-huit cents ans que, dans un coin obscur de ce monde, un homme parut. Je ne dis pas qu'une longue suite de prophètes avaient annoncé la venue de cet homme ; qu'une longue suite de miracles avaient marqué d'un sceau divin la nation où il devait naître et la parole même qui l'annonçait ; que
des hauteurs d'un lointain avenir il avait projeté son ombre aux pieds de nos premiers parents exilés d'Éden ; qu'en un mot un ensemble imposant de preuves l'entoure et l'autorise. Je dis seulement qu'il prêcha une religion. Ce n'était pas la religion naturelle ; les dogmes de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme sont partout supposés dans ses discours, jamais enseignés, jamais prouvés. Ce n'étaient pas des idées déduites logiquement des données primitives de la raison; ce qu'il enseigne, ce qui fait le fond, le propre de sa doctrine, ce sont des choses qui confondent la raison, vers lesquelles la raison n'a point de route, point d'accès ; il prêche un Dieu en terre, un Dieu homme, un Dieu pauvre, un Dieu crucifié ; il prêche la colère enveloppant l'innocent, le pardon enlevant le coupable à toute condamnation , Dieu victime de l'homme , et l'homme formant une même personne avec Dieu ; il prêche une nouvelle naissance sans laquelle l'homme ne saurait être sauvé ; il prêche la souveraineté de la grâce de Dieu et la plénitude de la liberté de l'homme. Je ne vous adoucis point ses enseignements ; je vous les livre dans leur nudité; je ne cherche point à les justifier. Non, vous pouvez, si cela vous plaît, vous étonner, vous effaroucher de ces dogmes étranges ; ne vous y épargnez pas; mais quand vous aurez assez admiré leur étrangeté, je proposerai, moi, autre chose à votre admiration. Ces dogmes étranges ont conquis le monde. A peine éclos dans la pauvre Judée, ils ont envahi la savante Athènes, la riche Corinthe, la superbe Rome. Ils ont recueilli des confesseurs dans les
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ateliers, dans les prisons, dans les écoles, dans les tribunaux, sur les trônes. Vainqueurs de la civilisation, ils ont triomphé de la barbarie. Ils ont fait passer sous le même joug le Romain dégradé et le Sicambre sauvage. Les formes de l'état social ont changé; la société s'est fondue, renouvelée : ils ont duré. Bien plus, l'Église qui les professait a été comptée parmi leurs adversaires; maîtresse des traditions, dépositaire du savoir, elle a usé de ses avantages contre plusieurs des dogmes qu'elle devait défendre : ils ont duré. Partout et toujours il s'est trouvé des âmes dans les cabanes et dans les palais à qui un Rédempteur a été doux et la régénération nécessaire. Aucune doctrine, d'ailleurs, ni philosophique ni religieuse, ne durait ; chacune faisait son temps, chaque temps avait son idée ; et, comme l'a développé un écrivain célèbre, le sentiment religieux, abandonné à lui-même, se choisissait, selon le temps, des formes qu'il brisait quand le temps était passé. Le dogme de la croix s'obstinait à reparaître. S'il ne se fût emparé que d'une seule classe de personnes, c'était déjà beaucoup, c'était inexplicable peut-être; mais vous trouvez des sectateurs de la croix dans les camps et dans la vie civile, chez les riches et les pauvres, parmi les esprits hardis et parmi les timides, parmi les doctes et parmi les ignorants. Ce dogme est bon pour tous, partout, toujours. Il ne vieillit jamais. Ceux qui l'embrassent ne se trouvent point en arrière de leur siècle : ils le comprennent, ils en sont compris ; ils marchent avec lui , ils le servent. La religion de la croix ne paraît nulle
part disproportionnée à la civilisation; au contraire, la civilisation a beau avancer, elle trouve toujours le christianisme devant elle. N'allez pas croire que le christianisme complaisant éliminera quelque idée pour se mettre d'accord avec le siècle; non, c'est de son inflexibilité qu'il est fort; il n'a pas besoin de rien céder pour être en harmonie avec tout ce qui est beau, légitime et vrai ; car il en est lui-même le type accompli. Il est le même aujourd'hui qu'au temps des réformateurs, qu'au temps des Pères de l'Église, qu'au temps des apôtres et de Jésus-Christ. Ce n'est pourtant pas une religion qui flatte l'homme naturel; et les mondains, en s'en éloignant, rendent assez témoignage que le christianisme est une doctrine étrange. Ceux qui n'osent le rejeter s'efforcent de l'adoucir, On le dépouille de ses rudesses, de ses mythes, comme on se plaît à les nommer ; on le rend presque raisonnable; mais, chose singulière! quand il est raisonnable, il n'a plus de force; et, semblable en ceci à l'une des plus merveilleuses créatures du monde animé, s'il perd son aiguillon, il est mort. Le zèle, la ferveur, la sainteté, l'amour disparaissent avec ces dogmes étranges ; le sel de la terre a perdu sa saveur, et l'on ne sait avec quoi la lui rendre. Au contraire, apprenez-vous d'une manière générale que quelque part il y a un réveil, que le christianisme se ranime, que la foi devient vivante, que le zèle abonde? Ne demandez pas sur quel terrain, ne demandez pas dans quel système croissent ces précieuses plantes. Vous pouvez répondre d'avance que c'est dans le sol rude
et raboteux de l'orthodoxie, à l'ombre de ces mystères qui confondent la raison humaine, et qu'elle aimerait tant à écarter d'elle.
C'est donc, parmi les religions, la seule qui soit éternellement jeune. Mais peut-être la nature physique fera ce que ne fait point la nature morale. Peut-être les climats arrêteront cet ange qui porte à travers les cieux l'Évangile éternel. Peut-être une certaine organisation corporelle est-elle une condition pour l'adoption de l'Évangile. Mais vous passez, avec cette Parole, de l'Européen à l'Africain, du Nègre au Groënlandais, de T Atlantique à la mer du Sud. Partout ce message était attendu ; partout il remplit un vide senti ; partout il complète la vie et la renouvelle. È'âme de l'esclave noir reçoit les mêmes impressions que celle d'Isaac Newton. La haute intelligence de celui-ci, la stupidité du noir, ont au moins en commun une grande pensée. — Et partout, remarquez-le bien, les effets sont les mêmes. La croix jette une clarté qui illumine tout ; comme par instinct, sans raisonnement pénible, on pénètre partout les mêmes conséquences, on reconnaît partout les mêmes devoirs, et, avec des formes diverses, on commence partout une même vie. Partout où le christianisme s'introduit, l'homme civilisé se rapproche de la nature, le sauvage s'élève à la civilisation ; ils font, chacun de leur côté, en sens inverse, quelques pas vers un point commun, qui est celui de la vraie sociabilité et de la vraie civilisation.
On nous objectera peut-être, à propos de cette puissance civilisatrice du christianisme, qu'elle tient uni-
quement à la sublime morale de l'Évangile, et que ce n'est point par les dogmes positifs, mais malgré ces dogmes, que les sauvages sont convertis, puis civilisés. Cette assertion est fausse, de quelque côté qu'on l'envisage.
Tout en accordant à la morale évangélique une supériorité décidée sur les autres morales, nous faisons observer que cette supériorité tient bien moins à la nature des préceptes qu'à leur base, à leurs motifs, en d'autres termes, aux faits mystérieux et divins qui caractérisent le christianisme comme religion positive. L'Évangile n'a pas inventé la morale ; quelques-unes des plus belles maximes étaient depuis longtemps en circulation dans le monde ; l'Évangile ne les a pas tant promulguées que fondées sur une nouvelle base et vivifiées par un nouvel esprit ; et la prérogative de cette .parole divine est bien moins d'annoncer une morale nouvelle que de donner la force de pratiquer l'ancienne.
Mais ne contestons pas ; accordons que la morale de l'Évangile contient beaucoup de choses absolument nouvelles ; il faut pourtant convenir qu'il y avait dans le monde, et particulièrement dans les écrits des sages antiques, une assez belle morale ; et si la morale a une force à elle, une vertu intrinsèque, on devrait s'attendre à voir la pratique en quelque proportion avec les théories. Mais autrefois, mais aujourd'hui, mais toujours, nous sommes frappés en chaque homme, et dans l'humanité en général, d'une étrange disparate entre les principes et la conduite; et nous somme?
contraints d'avouer qu'au moins dans cetle sphère ce qu'on fait répond mal à ce qu'on sait, que la vie reproduit mal les convictions. La connaissance de la morale n'est pas la moralité, et la science du devoir n'est pas la vertu.
Ces observations générales sont pleinement confirmées par l'histoire de l'évangéiisation des païens. S'il est un fait connu et avoué, c'est que ce n'a jamais été par la prédication de la morale, même de la morale évangélique, qu'on a gagné leurs cœurs. Que dis-je? ce n'est pas davantage par l'enseignement de la religion naturelle. De pieux chrétiens, se trompant sur ce point, voulurent conduire méthodiquement le peuple du Groenland par la religion naturelle à la religion révélée. Tant qu'ils en restèrent à ces premiers éléments, leur prédication ne toucha, ne gagna pas une seule âme ; mais du moment que, jetant au rebut leur méthode humaine, ils se furent décidés à suivre celle de Christ et de Dieu, les barrières tombèrent devant eux, et encore une fois la folie de la croix se trouva plus sage que la sagesse des hommes. Les écoles nous apprennent à aller du connu à l'inconnu, et du simple au composé. Mais il se passe dans le règne de Dieu des choses qui dérangent toutes nos idées. C'est tout directement par l'inconnu, par le composé, par l'extra* ordinaire qu'il faut commencer. C'est par la religion révélée que l'homme remonte à la religion naturelle. On le transporte de plein saut dans le centre des mystères : on lui montre Dieu homme, Dieu crucifié, avant de lui montrer Dieu dans la gloire ; on lui montre le
renversement avant l'ordre, la fin avant le commencement. Et voulez-vous, mes frères, savoir pourquoi? C'est que le vrai chemin dans la connaissance religieuse n'est pas de Dieu à l'homme, mais de l'homme à Dieu ; c'est qu'avant de se connaître l'homme ne saurait connaître Dieu ; c'est que c'est la vue de sa misère et de ses péchés qui le conduit à la rédemption, et la rédemption qui lui révèle dans leur plénitude les perfections de son Créateur; c'est, pour répéter le mot célèbre d'Augustin, « qu'avant d'être des- « cendu dans l'enfer de son propre cœur, l'homme ne « saurait s'élever au ciel de Dieu. » La religion chrétienne n'est pas purement la connaissance de Dieu, mais la connaissance des rapports de l'homme avec Dieu ; or, la vue de ces rapports est ce qui jette le plus de lumière sur le caractère même et les attributs de Dieu : en sorte qu'il est très exact de dire que la religion révélée, qui est précisément la révélation de ces rapports, ramène à la religion naturelle, je dis à ce qu'elle a de plus élémentaire, je dis même au point de départ de la religion naturelle, à l'idée de F infini , au sentiment religieux, à des pensées qu'on appelle naturelles et qu'on devrait appeler surnaturelles. Elles nous sont, à l'ordinaire, peu familières, peu présentes, peu naturelles ; et dans le fait, combien d'hommes l'Évangile a-t-il été prendre au fond du matérialisme pour les amener, par le chemin des doctrines chrétiennes, à croire à l'existence d'un premier Etre et à la perpétuité de leur âme l Ce sont donc les dogmes, les mystères, les para-
doxes de l'Évangile qu'il faut porter au sauvage, si l'on veut gagner son cœur à la religion naturelle dont il est si éloigné, à la saine morale qu'il connaît moins encore. Mais quand nos adversaires pourraient renverser tout ceci, ils n'en resteraient pas moins sous le poids d'une difficulté accablante. Si la religion naturelle et la morale suffisent pour faire des convertis, suffisent-elles pour faire des prédicateurs? Trouveznous, parmi ceux qui ne croient pas au dogme positif du christianisme, trouvez-nous des hommes disposés à entreprendre ce pénible et dangereux apostolat. Allons, que les philosophes et les moralistes s'ébranlent ; qu'on voie leur foi par leurs œuvres ; que leur zèle serve de preuve, de garant à leur système ; que, par amour de la morale et de la religion naturelle, ils quittent parents, amis, fortune, habitudes, pour aller s'enfoncer dans ces vieilles forêts, traverser ces brûlantes plaines de sable, affronter les influences d'un climat homicide, afin de toucher, de convertir et de sauver quelques âmes. Qu'ils fassent pour le règne de Dieu la moitié de ce que tant de courageux voyageurs ont fait ou tenté pour la science ou pour la prospérité matérielle de leur pays. Eh quoi ! nul ne bouge ! nul ne regarde même ! cet appel n'a pas ébranlé un seul de ces amis de la religion et de la morale, pour qui la croix est une folie ! Quoi ! il semblerait qu'il n'y a d'amour pour Dieu, de sollicitude pour les âmes, de prosélytisme pieux que chez les partisans de ces dogmes étranges de la chute de l'homme, d'une réparation sanglante et d'une nouvelle naissance ! Mes fi ères,
UN CARACiÈRE DU CHRISTIANISME i 65
cette preuve vous suffit-elle, et croyez-vous qu'il y ait quelque autre moyen que nos dogmes pour établir le règne de Dieu sur la terre ?
Ainsi le christianisme est bien la religion positive qui réunit toutes les conditions énumérées dans notre question.
Ce ne sont pas des raisonnements que nous présentons aux adversaires du christianisme, ce sont des faits. Il ne tient qu'à eux de reconnaître comme nous ce caractère éclatant du christianisme, de voir comme nous « cet ange qui porte à travers les cieux FÉvan- « gile éternel à tous ceux qui habitent la terre, de « toute nation, de toute tribu, de toute langue et de « tout peuple. » Ce sont des faits que nous prétendons leur livrer. S'ils sont faux, qu'on le prouve. S'ils sont vrais, qu'on en conteste, si l'on peut, la conséquence. Qu'on nous explique par des causes naturelles un phénomène unique dans son genre. Qu'on assigne un terme à cette vertu, à cette action du christianisme. Qu'on examine, en un mot. Mais voudrat-on s'en donner la peine? En vérité, il est plus facile de fermer les yeux, et, répétant de confiance quelque ouï-dire, d'assurer que, selon les meilleures informations, le christianisme est passé ; qu'il avait son temps à faire et qu'il l'a fait, son rôle à jouer et qu'il l'a joué ; et que « les hommages qu'on peut lui rendre « encore ne sont que des fleurs qu'on jette sur un « tombeau. » Ce tombeau, mes frères, serait celui de l'espèce humaine. Le christianisme conserve encore le monde devant la colère de Dieu, C'est peut-être en
vue de sa propagation que les événements se pressent et que les peuples sont travaillés d'une redoutable crise. Quelques incrédules au cœur léger ne feront pas mentir le Très-Haut ; et l'immense gravité des circonstances n'aura pas été une fausse mesure de la Providence. Prions, mes frères, pour les progrès de l'Évangile éternel ; prions pour les esprits superbes qui jusqu'ici ont dédaigné de le connaître. Prions pour qu'il nous soit toujours plus précieux à nous-mêmes, prions pour que ses lois nous soient aussi sacrées que ses promesses nous sont chères.
PREiMIER DISCOURS.
Heureux ceux qui n'ont pas vu, et qui ont cru. Jean, XX, 29.
Les apôtres n'ont point prétendu apporter au monde autre chose qu'un message , une grande nouvelle, la nouvelle de ce fait que les anges annoncèrent aux bergers de Bethléem en ces mots : « Gloire soit à Dieu au « plus haut des cieux, paix sur la terre, et bienveit « lance envers les hommes ! » Messagers fidèles, mai*' non pas indifférents, émus eux-mêmes de la nouvelle qu'ils apportaient au monde, ils en ont parlé avec toute la chaleur de la joie et de l'amour. Prédicateurs de la justice, ils ont pressé avec force les conséquences pratiques des faits qu'ils annonçaient, et dans leurs admirables instructions, un sentiment principal, la reconnaissance, se ramifie en une foule de devoirs et de vertus, dont l'ensemble constitue la plus divine morale. Mais là s'est borné leur ministère; et certainement ils n'ont point eu la prétention d'apporter au
monde une nouvelle philosophie. lis l'ont fait toutefois, mes chers auditeurs ; et ceux qui s'attachent, de nos jours, à chercher quelles idées se cachent derrière les grands faits de l'Évangile, à en pénétrer l'esprit, et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, à en construire le système, ne peuvent se défendre d'admiration en considérant l'enchaînement des parties de ce grand corps, la parfaite harmonie des unes avec les autres, et l'harmonie de chacune d'elles avec les attributs constants et les besoins ineffaçables de la nature humaine. Ce caractère philosophique de l'Evangile serait déjà frappant si les apôtres paraissaient l'avoir imprimé volontairement à leurs instructions ; mais combien ne Test-il pas davantage, combien n'est-il pas propre à faire pressentir la divinité de l'Évangile, quand on voit que les écrivains de l'Évangile n'en ont pas eu la conscience, et que c'est malgré eux, pour ainsi dire, qu'il s'est imprimé à leur ouvrage ! Ce caractère philosophique serait déjà frappant dans une religion simple, d'un aspect rationnel, rapprochée, en un mot, de la religion naturelle autant que peut l'être une croyance positive ; mais combien ne F est-il pas quand on considère que cette religion est toute tissue de dogmes étranges, dont la première vue épouvante la raison ! Si ces dogmes, si arbitraires en apparence, recouvrent des idées éminemment naturelles et un système éminemment conséquent, qui n'en sera frappé, mes frères? et qui ne voudra chercher par quel secret la raison la plus sublime jaillit de la folie de la croix, la philosophie du dogme, et la clarté du mystère?
PREMIER DISCOURE. fi9
Nulle part, à ce qu'il nous semble, ce caractère philosophique du christianisme n'est si vivement empreint que dans la doctrine de l'Évangile sur la foi. Non-seulement la nécessité générale de la foi y est reconnue comme dans toutes les religions, mais ce principe y tient une place, y jouit d'une importance, y déploie des effets qui témoignent que l'Évangile a seul saisi le principe dans toute sa force, l'a seul appliqué dans toute son étendue, seul en un mot a connu à fond et pleinement réalisé les exigences de la nature humaine. Ce sera donc, mes frères, un digne sujet de votre attention que la proposition suivante : Les religions humaines et la religion de Jésus-Christ sont, sur le principe de la foi, dans la vérité philosophique, avec cette différence qu'il n'y a dans les premières qu'un faible et inutile commencement de vérité, et que dans la seule religion de Jésus-Christ se trouve la vérité dans toute sa plénitude et dans toute son énergie. Prouver cette proposition, ce sera développer dans ses applications les plus diverses le mot du Sauveur : « Heureux ceux « qui n'ont pas vu et qui ont cru ! »
Je dis d'abord que les religions humaines ont rendu hommage à la vérité philosophique en plaçant la foi à leur base, ou, plutôt, qu'elles sont elles-mêmes un hommage à cette vérité, en ce que par leur existence seule elles ont proclamé la nécessité et la dignité de la foi. C'est la première idée que nous avons à développer.
La nécessité et la dignité de la foi : rien de plus philosophique, rien de plus raisonnable que cette idée.
Et cependant, si l'on en croit les déclamations vulgaires et les propos des gens du monde, la foi serait l'apanage des esprits faibles et des imaginations malades, Elle est , au contraire, dans une certaine mesure, l'apanage commun de l'espèce humaine, et dans une mesure plus haute, la dotation particulière des caractères élevés, des plus nobles esprits, et la source de tout ce qui, dans le monde, porte l'empreinte de la grandeur.
La vie entière de l'homme, considérée dans sa substance, est composée de ces trois choses : connaître, sentir, agir. Le sentiment est le motif de l'action, la connaissance est le point de départ de l'un et de l'autre ;■ elle est donc la base de la vie, et tout se rapporte, tout revient à elle. Avant tout il faut connaître; mais le premier coup d'œil laisse voir peu de proportion entre les moyens de la connaissance et la multiplicité de son objet. Il s'en faut bien, en effet, que voir et expérimenter soient possibles dans tous les cas où la connaissance nous importe. Une vaste lacune s'étend, le plus souvent, entre la connaissance et l'action ; sur cet abîme un pont est jeté par la foi, qui, s' appuyant sur un fait donné, sur une première notion, s'élance à travers le vide et nous porte à l'autre bord. Une expérience quelconque, physique ou morale, une vue extérieure ou intérieure, d'observation' ou d'intuition, est le point de départ, la raison de la foi ; car on ne croit jamais sans quelque raison de croire. Ce premier fait n'exige ni ne comporte la foi ; mais ses conséquences, son développement logique, ne prennent un corps, ne
deviennent une réalité pour l'homme qu'au moyen de la foi, qui les lui rend présentes, et lui construit un monde au delà de celui que l'expérience personnelle lui a révélé.
On a coutume d'opposer la raison et la foi : il faudrait dire plutôt que l'une complète l'autre, et qu'elles sont deux piliers, dont un seul ne pourrait, sans l'autre, soutenir la vie. On plaint l'homme de ce qu'il ne peut tout savoir, ou plutôt tout voir, et de ce qu'encore il est obligé de croire : mais c'est le plaindre d'un de ses privilèges. La connaissance directe ne met pas en réquisition les forces vives de l'âme; elle est un état passif, qu'aucune spontanéité n'honore; mais dans l'acte de la foi (car c'est un acte et non un état), l'âme est en quelque sorte créatrice; si elle ne crée pas la vérité, elle la rapproche de soi, se l'approprie, la réalise ; une idée devient un fait, un fait sans cesse présent. La pensée, appuyée sur une force de l'âme, manifeste alors toute sa dignité en déployant sa véritable indépendance; l'homme multiplie sa vie, étend son univers, et atteint à la parfaite stature de l'être pensant. Sa dignité lui vient de croire, non de savoir.
La foi revêt un caractère encore plus élevé quand elle prend son point d'appui dans la parole d'un témoin dont notre âme a pénétré l'âme et reconnu l'autorité. Alors, sous un nom nouveau, celui de confiance, elle se rattache aux éléments les plus nobles de notre nature, à la sympathie, à la reconnaissance, à l'amour: elle est la condition des relations sociales,
"i'2 LA FOI.
et en fait la véritable beauté. Bien loin de contredire la raison, elle est le fait d'une raison sublime, et l'on peut dire qu'elle est à l'âme ce que le génie est à l'esprit. Lorsque les apôtres reconnaissaient à ses paroles leur maître ressuscité, lorsque Thomas, incrédule à leur témoignage, voulait mettre son doigt dans les plaies de Jésus, qui était raisonnable , sinon les apôtres, et déraisonnable, si ce n'est Thomas! Et pour combien de gens néanmoins Thomas ne serait-il pas le type de la prudence s'il n'était devenu, par tradition, celui de l'incrédulité !
Résumons-nous, mes frères ; cette force qui supplée l'évidence, cette force qui, au moment où l'homme, s'avançant dans l'océan de la pensée, commence à perdre pied et se sent surmonté par les eaux, cette force qui le prend alors, le soulève, le soutient, et le fait nager à travers l'écume du doute jusqu'au port tranquille et pur de la certitude, c'est la foi. C'est par la foi, selon l'Apôtre, que ce que nous espérons nous est rendu présent , et que ce que nous ne voyons pas nous devient visible. (Hébreux, XI, 1 .) C'est la foi qui supplée la vue, le témoignage des sens, l'expérience personnelle, l'évidence mathématique.
La foi n'est pas l'adhésion forcée et passive d'un esprit vaincu par des preuves ; c'est une force de l'âme aussi inexplicable dans son principe qu'aucune des qualités natives qui distinguent l'homme entre ses semblables, force qui ne se contente pas d'accepter la vérité, mais qui s'en saisit, qui l'embrasse, s'identifie avec elle, et se laisse porter par elle vers
toutes les conséquences qu'elle indique et qu'elle corn» mande.
La foi n'est pas la crédulité; l'homme le plus crédule n'est pas toujours celui qui croit le mieux; une croyance se perd d'autant plus aisément qu'on l'a plus facilement adoptée ; et les convictions les plus fermes sont bien souvent celles qui ont le plus coûté. La crédulité n'est que la servile complaisance d'un esprit faible, tandis que la foi réclame tout le ressort et toute la vigueur de l'âme.
Ajoutons que c'est une capacité dont la mesure, un ressort dont l'intensité varie selon les individus, tandis que l'évidence immédiate est pour tous égale et identique. Parmi les partisans d'une même doctrine ou les défenseurs également sincères d'une même vérité, les uns croient plus fortement, l'objet leur est plus réel, plus proche, plus présent; d'autres, dont la conviction est pleine, libre de doutes, n'ont pourtant pas une perception aussi forte, une vue aussi vive de l'objet.
On pourrait croire que là où le raisonnement a produit la conviction, il n'y a plus d'emploi, plus de place pour la foi. Ce serait une erreur. Le raisonnement laisse la vérité hors de nous. Pour devenir une partie de notre vie, une partie de nous-mêmes, elle a besoin d'être vivifiée par la foi. Si l'âme ne concourt avec l'esprit, la certitude la plus légitime manquera de fermeté et de vivacité. Il y a un courage de l'esprit comme un courage de l'âme, et bien croire à une vérité absente suppose, en certains cas, une force que
tout le monde n'a pas. On aura beau faire ; les conclusions auxquelles on sera parvenu par une série de déductions logiques feront difficilement sur l'esprit l'impression de la réalité. Il y aura toujours une grande différence entre raisonner et voir, entre conclure et expérimenter II semble qu'après tout l'esprit ait encore besoin de voir; il semble qu'il n'y ait de conviction énergique et efficace que celle qui tient de l'impression sensible; et c'est à cela que la foi est bonne : elle est une sorte de vue. D'ailleurs, mes frères, eût-on assemblé tous les éléments de la certitude, le raisonnement dont on est le plus satisfait n'est pas toujours en lui-même un gage de parfait repos pour notre esprit. On dirait que pour quelques personnes, plus le chemin des prémisses à la conclusion est long et détourné, plus la conviction perd de sa plénitude ; comme si elle se fatiguait dans ces détours, et qu'à l'issue du raisonnement elle arrivât épuisée. Souvent à la suite des déductions les plus logiques viendra se placer un doute obstiné, doute singulier qui n'apporte point de preuves, qui n'essaye point de se légitimer, mais qui n'en jette pas moins un nuage sur les convictions les mieux acquises. Et quand il ne naît pas du dedans, il vient du dehors. Répandu dans la foule qui nous environne, il nous assiège avec la masse de toutes les incrédulités étrangères. On ne sait pas combien il est difficile de croire au milieu d'une foule qui ne croit pas. C'est ici un noble exercice de la foi, et c'est ici que paraît sa grandeur. Cette foi à des vérités contestées, lorsqu'elle est
calme, patiente et modeste, est un des attributs essentiels de tous les hommes qui ont été « grands dans l'ordre des esprits. » Qu'est-ce qui donne tant de sublimité dans notre imagination aux grands noms de Galilée, de Descartes et de Bacon, sinon leur foi aux vérités dont ils avaient enrichi les esprits? Un Newton règne avec majesté sur le monde des sciences ; toutefois il a régné sans combat ; sa figure est d'un souverain, non d'un héros; mais nous sentons plus que de l'admiration pour les grands hommes que j'ai nommés : une reconnaissance mêlée de tendresse et de respect est le seul sentiment qui puisse nous acquitter : notre âme les remercie de n'avoir pas douté, d'avoir conservé leur foi au milieu d'un dissentiment universel, et de s'être héroïquement passés de l'adhésion de leurs contemporains.
Le dirai-je même? Oui, mais à notre honte. La foi trouve son usage jusque dans des faits d'expérience personnelle. Tel est notre esprit, tel du moins il est devenu, qu'il distingue entre l'expérience extérieure et l'expérience intérieure, et que, déférant sans hésiter au témoignage des sens, il lui en coûte de se rendre au témoignage de la conscience. Il lui faut de la soumission, et par conséquent une espèce de foi, pour admettre ces vérités primitives qu'il porte dans son sein, qui n'ont point d'antécédents, qui n'apportent d'autre garant que leur existence même, qui ne se prouvent pas mais qui se sentent. Irrésistibles par leur nature, il en coûte à tel d'entre nous un effort pour y croire. N'en a-t-on pas vu qui tentaient de ramener les no-
lions du jusle à celles de l'utile, afin de revenir par ce détour à la matière et par conséquent à l'expérience physique? On dirait qu'ils souffrent de voir le chemin de la connaissance abrégé devant eux, qu'ils ont regret aux détours que Dieu a voulu leur épargner ; et c'est cette étrange prévention qui nous oblige, en quelque sorte, à faire violence à la nature des choses, et à présenter comme un acte de foi ce qui n'est qu'une manifestation de l'évidence.
Quoi qu'il en soit, la foi, c'est-à-dire, dans toutes tes sphères possibles, la vue de l'invisible, l'absent devenu présent, est la force de l'âme et la force de la vie. On ne s'avancerait pas trop en disant qu'elle est le point de départ de toute action, puisque agir c'est quitter la position ferme du présent et porter la main sur l'avenir ; mais ce qui est sûr au moins, c'est que la foi est la source de tout ce qui porte aux yeux des hommes un caractère de dignité et de force. Les âmes vulgaires veulent voir, toucher, palper ; les autres ont l'œil de la foi, et elles sont grandes. C'est toujours pour avoir eu foi aux autres, à soi-même, au devoir ou à la Divinité, que les hommes ont fait de grandes choses. La foi fut en tout temps la force des faibles et le salut des malheureux. Dans les grandes crises, dans les grandes détresses, la chance favorable a été pour celui qui a espéré contre toute espérance. Et l'on peut mesurer la grandeur des individus et des peuples exactement à la grandeur de leur foi.
C'est par la foi que Léonidas, chargé avec trois cents hommes du salut de la Grèce, affronta huit cent mille
Perses. La patrie l'avait envoyé mourir aux Thermopyles ; il y mourut. Ce qu'il fit n'était point raisonnable selon les vues ordinaires. Toutes les probabilités étaient contre lui ; mais en jetant dans la balance le poids de sa grande âme et de trois cents trépas héroïques, il fit violence à la fortune. Sa mort, comme on Fa dit avec bonheur, « fut bien employée. » La Grèce, liée par un aussi grand exemple, s'engagea d'être invincible. Et ce même esprit de foi, j'entends de foi à sa propre force, fut le principe de toutes les actions de cette fameuse guerre persique, qui assura l'indépendance de la Grèce.
Qu'est-ce qui soutenait dans les déserts de l'Océan l'intrépide mortel qui nous a donné un nouveau monde? C'était une ardente foi. Son esprit convaincu avait déjà touché l'Amérique, en avait déjà foulé les rivages, y établissait déjà des colonies et des états, et apportait, par un chemin nouveau, plus court quoique détourné, la religion de Jésus-Christ à l'extrême Orient. Il conduisait ses compagnons dans une terre connue ; il allait chez lui. Aussi, dès le moment qu'il a accueilli cette conviction, avec quelle patience l'avez-vous vu aller de souverain en souverain, les suppliant d'accepter un monde ! Il poursuit durant de longues années sa sublime mendicité, sensible aux refus, mais peu touché des mépris ; supportant tout, pourvu qu'on lui fournisse les moyens de donner à quelqu'un cette terre merveilleuse qu'il a placée au milieu de l'Océan. Parmi les dangers d'une navigation, aventureuse, parmi les cris d'un équipage mutiné, voyant sa mort écrite
dans les yeux irrités de ses matelots, il garde sa foi, il vit de sa foi, et ne demande que trois jours, dont le dernier lui présente sa conquête.
Que le second Brutus eut de force jusqu'à l'heure où sa foi l'abandonna ! Depuis la vision funèbre, produit de la diminution de cette foi, on put prédire que ses destins et ceux de la république étaient accomplis. Il le sentit lui-même : ce fut avec le pressentiment d'une défaite qu'il combattit à Philippes ; et un tel pressentiment se réalise toujours.
Les Romains, à leurs commencements, se persuadèrent qu'ils fondaient la ville éternelle. Cette conviction fut le principe de leur effrayante grandeur. Perpétuée de génération en génération, cette idée leur soumit le monde. Une politique inouïe les fit résoudre de ne jamais traiter que vainqueurs. Quel cas ne faisaient-ils pas de la foi, puisqu' après la bataille de Cannes ils remercièrent l'imprudent Varron de n'avoir pas désespéré du salut de la république ? C'était assurément faire un cercle vicieux que de se dire : Croyons à la victoire, et nous vaincrons ; mais ce ne sont pas les peuples qui raisonnent le mieux qui sont les plus forts ; et la force de l'homme, à ne parler que de force, est plus dans sa conviction même que dans la bonté des preuves dont il l'appuie.
A quoi, mes frères, a pu tenir la longue durée de certaines formes de gouvernement^ de certaines institutions qu'aujourd'hui nous trouvons si peu conformes au droit et à la raison? À la foi des peuples, à un sentiment peu raisonné, peu distinct, mais énergique et
profond, à une sorte de religion politique. Il est bon qu'un gouvernement soit juste, qu'une dynastie soit bienfaisante, qu'une institution soit raisonnable ; mais la foi peut jusqu'à un certain point suppléer ces choses, et ces choses ne suppléent pas toujours la foi. Les meilleures institutions, sous le rapport de la solidité et de la durée, ce ne sont pas les plus conformes à la théorie ; la foi les préserve mieux que la raison ; et les plus rationnelles ne sont guère consolidées qu'après que les convictions de l'esprit sont devenues la propriété de l'âme, et que, ne cherchant plus sans cesse les raisons de son obéissance, le citoyen obéit par une vive et involontaire impulsion, dont le principe n'est autre que la foi.
Chose encore plus étonnante ! souvent la foi s'attache à un homme. Il est de grands caractères, des volontés fortes auxquelles un empire mystérieux a été donné sur les natures moins énergiques. La plupart des hommes vivent de cette foi à des hommes forts. Un petit, nombre d'individus entraînent l'espèce humaine dans leur orbite. On ne pèse pas toutes les raisons qu'ils donnent, on ne calcule pas toutes les chances qu'ils développent, on ne les juge pas, on croit à eux. Beaucoup d'hommes, pour se décider, pour agir, pour croire, attendent leur impulsion de ces natures privilégiées ; et, pourra-t-on assez s'en étonner ? leur faiblesse se tourne en force sous cette puissante influence, et ils deviennent capables, par sympathie, de choses dont, abandonnés à eux-mêmes, ils n'eussent conçu ni la pensée ni le désir. Au fort des dangers, quand le
trouble est dans tous les cœurs, la foule aspire le courage, s'abreuve de confiance dans les paroles assurées d'un homme qui n'a pour lui que lui-même ; tout le monde croit à celui qui croit en soi ; et son espérance audacieuse est souvent la meilleure des ressources dans un moment d'anxiété générale.
Nous vous laissons le soin de multiplier les exemples. Nous sommes certain que de tous les points de l'histoire s'élèvera la preuve de la vérité que nous exposons. Partout où l'homme a pu donner à l'avenir la vivacité du présent, et aux représentations de son esprit la puissance de la réalité, partout où l'homme croit aux autres, ou à lui-même, ou à Dieu, il est fort ; j'entends d'une force relative ; fort à un égard, faible peutêtre à tous les autres; fort pour un temps, faible peutêtre au delà ; fort pour le bien, mais aussi pour le mal.
Les religions humaines ont donc rendu hommage à une vérité, compris un besoin général, en fournissant aux hommes un objet de foi supérieur,' par sa nature, à tous les autres. Elles ont parfaitement senti que, pour se soutenir dans le rude sentier de la vie, l'homme n'a pas assez de ce qu'il sait et de ce qu'il voit, que ses plus solides appuis sont dans la région de l' invisible, et qu'il sera toujours moins fort par les réalités que par la pensée. Quelles qu'elles fussent, elles donnaient un appui aux âmes nombreuses qui ne peuvent croire à elles-mêmes; et en plaçant dans le ciel le recours et l'espérance, elles dominaient de si haut les événements qu'elles enveloppaient et protégeaient ton le la vie.
Heureux ceux qui n'ont pas vu, et qui ont cru. Jean, XX, 29.
Nous avons assez relevé la foi humaine ; abaissonsla maintenant. Après avoir dit ses merveilles, racontons ses misères.
Les religions humaines ont reconnu un besoin de notre nature ; elles l'ont exercé, elles l'ont entretenu ; mais elles l'ont trompé.
Et d' abord , elles étaient de pures inventions humaines. Ce n'est pas que la foi, considérée comme mobile d'action et source d'énergie, ait absolument besoin de reposer sur la vérité; mais ce qui est faux ne saurait durer et doit faire place tout au moins à une nouvelle erreur. La foi à des inventions humaines peut être ferme et vive tout le temps qu'il y a proportion entre ces inventions et le degré de culture des esprits ; cette époque passée, la foi s'évapore graduellement, laissant à sec, pour ainsi dire, une classe après l'autre de la société ; la lie des croyances reste à la lie du peuple; les classes plus élevées sont sceptiques ou
indifférentes, et les penseurs sont fatalistes ou athées. Si, par cas extraordinaire, la vieille religion persiste, c'est, comme nous l'avons vu dans un précédent discours, aux dépens du mouvement intellectuel et du progrès en tout genre ; et à l'ordinaire ces vieilles religions, au lieu de donner à l'âme du ressort, l'en privent, et l'oppriment, au lieu de la soutenir.
Sous un autre rapport, la foi des païens est encore moins recommandable. Elle est entièrement étrangère au perfectionnement de l'homme moral ; souvent même elle y est directement contraire. Elle se propose de consoler l'homme, plus souvent de le dominer ; nulle part elle n'a pour dernier but de le régénérer; nulle part elle ne s'élève à l'idée sublime de lui faire trouver son bonheur dans sa régénération.
Dirons-nous quelque chose de la foi des déistes? Pour l'apprécier au plus juste dans une époque comme la nôtre, il faudrait d'abord pouvoir la dépouiller de ce qu'elle a involontairement emprunté à l'Évangile. Le déisme de nos jours est plus ou moins coloré de christianisme ; c'est pourquoi il ne va pas nécessairement, comme celui de l'antiquité, se fondre et se dissoudre dans le fatalisme. Mais, quel qu'il puisse être, et à le prendre dans ses meilleurs exemplaires, avouons que la foi du déiste n'est qu'une opinion, une opinion très vague, très chancelante, et qui, comme mobile d'action, ne vaut pas la foi des païens. Que le déisme ait au moins des fakirs qui, pour plaire à leur divinité, se fassent écraser sous les roues de son char, et nous avouerons que le déisme est une religion <
Aussi ne voyons-nous pas sans une espèce de plaisir les incrédules de nos jours, ne sachant que faire de leur religion naturelle, et poursuivis du besoin de croire, s'adresser franchement à d'autres objets, et se faire, chose remarquable! une religion sans divinité. Je ne parle pas ici des avares qui, selon saint Paul, sont de véritables idolâtres, ni des sensuels, qui, selon le même apôtre, font de leur ventre leur dieu. Il est des âmes qui sont tombées moins bas ; qui, moins infidèles à leur origine, ont conservé le besoin, la soif de l'infini, mais qui en ont désappris le vrai nom. Ce besoin de divinité et de religion, qui les tourmente à leur insu, leur fait chercher sur la terre quelque objet d'adoration ; car il faut que l'homme adore quelque chose. Il est difficile de dire comment on parvient à revêtir d'un caractère d'infini des objets dont la nature finie doit incessamment nous frapper ; mais il est sûr que cette illusion est fréquente. Les uns font de la science l'objet de leur culte passionné; les autres, évoquant devant eux le génie de l'humanité, ou, comme ils disent, son idéal, vouent à son perfectionnement, à son triomphe, également idéal, tout ce qu'ils ont d'affection, de pensée et de force. Les autres, et c'est de nos jours le plus grand nombre, se sont fait une religion de la liberté politique ; le triomphe de certains principes de droit dans la société est pour eux ce qu'est pour le chrétien le règne de Dieu et la vie éternelle ; ils ont leur culte, leur dévotion, leur fanatisme; et ces mêmes hommes, qui sourient avec pitié du mysticisme des sectes chrétiennes, ont aussi leur mysticisme^
moins tendre, inoins spirituel, mais plus inconcevable.
Ainsi, mes frères, en dépit de tous les efforts contraires et de toutes les prétentions, chacun a sa religion, n'en doutez pas; chacun a son culte; chacun déifie quelque chose ; et quand on ne sait quelle idée encenser, on se déifie soi-même.
C'est par là, mes frères, que l'infidélité a commencé dans le jardin d'Éden ; et comme c'a été son commencement, c'est son dernier terme. Au fond, toutes les autres apothéoses, si nous y regardons de près, reviennent à celle-là. Dans la science, dans la raison, dans la liberté, c'est à soi-même qu'on rend hommage; néanmoins la foi en soi-même se produit aussi comme un culte à part, qu'il vaut la peine d'observer. Il consiste dans le cercle vicieux le plus absurde. Le sujet et l'objet se confondant en une même individualité, l'adorateur s'adore, le croyant croit en soi ; c'est-à-dire, puisque le culte suppose toujours un rapport d'inégalité, que le même individu se trouve inférieur à luimême, et, puisque la foi suppose une autorité, que l'autorité se soumet à l'autorité même. Ce renversement d'idées ne nous frappe plus, depuis que nous avons fait entrer dans notre esprit l'inconcevable opinion que nous sommes quelque chose par nous-mêmes, et que la branche peut subsister indépendamment du tronc ; dès lors il fout bien que nous soyons à la fois au-dessus et au-dessous de nous-mêmes, que le moi se trouve l'arbitre du moi, et puis à son tour le moi serviteur du moi. C'est ainsi que vivent par choix et par système des hommes qui passent pour
sages. Ils ont foi en eux-mêmes, à leur sagesse, à leur force, à leur volonté, à leur vertu; et lorsque cette foi est parvenue à s'enraciner fortement dans le cœur, elle est capable de produire au dehors de très grands effets. J'ai dit grands, mes frères; mais je vous renvoie , là-dessus, à Jésus-Christ lui-même, qui nous déclare que « ce qui est élevé devant les hommes est une abo- « mination devant Dieu. » (Luc, XYI, 15.)
Aimez-vous mieux, mes frères, cette foi à des idées et cette foi à soi-même, que la foi des païens à des divinités imaginaires? Et comment ne pas voir, indépendamment du caractère d'orgueil et d'irréligion que portent ces deux espèces de foi ; comment ne pas voir que, même humainement parlant, elles sont extrêmement défectueuses? C'est ici le lieu d'observer l'imprudence avec laquelle on a relevé la foi subjective, comme la nomme l'école, au-dessus de la foi objective, en insinuant que l'important est de croire fermement, quel que soit d'ailleurs l'objet de la foi ; sans doute on n'entendait appliquer cette maxime qu'aux nuances de la vérité, non à la vérité même ; mais combien le passage est facile ! Comment nier que les hommes dont nous venons de parler n'aient dans un haut degré la foi subjective ? que cette foi ne soit en eux une force vive et intense, propre également à la résistance et au mouvement? Mais est-ce donc là toute la question? et ne tient-il qu'à être fort sans rendre compte jamais de l'emploi de sa force? Quels sont donc les effets de cette foi si vantée de l'homme à l'homme? Est-elle propre à le cultiver tout entier? Ne laisse*-
t-elle pas clans son intérieur d'immenses lacunes? Ne le cultive-t-elle pas , pour mieux dire , à contre-sens, et de manière à le dénaturer? Quand tous les sucs se portent à une partie du corps, que devient le reste? Quand tous les hommages de l'homme s'adressent à l'homme, que devient Dieu? Quelle monstruosité n'est-ce donc pas qu'une foi qui s'est à un tel point égarée et faussée?
Et ne croyez pas même que cette foi ait toujours, dans sa sphère propre, toutes les prérogatives qu'on lui attribue. Il est, je l'avoue, des âmes inflexibles, que l'âge roidit encore, et qui meurent dans leur superstition, fanatiques, jusqu'à la fin, de lumières, de civilisation et de liberté. Mais la plupart se désabusent et se déprennent avant de mourir; on en a vu plusieurs se rire de leur premier culte et fouler sous leurs pieds avec dédain les débris de leurs anciennes idoles. L'âme se rassasie aisément de ce qui n'est pas vrai ; et le dégoût alors se proportionne à l'enthousiasme. Vous y viendrez, vous qui croyez à la régénération de l'espèce humaine par la liberté politique ; vous qui n'avez pas vu que jusqu'à ce que l'homme se soit rendu esclave de Dieu, il n'y a point pour lui de liberté: vous gémirez sur vos rêves, que les passions populaires auront peut-être ensanglantés. Vous y viendrez, vous qui étiez sûrs de votre générosité native, de la libéralité de vos sentiments, de la pureté de vos intentions; vous, en un mot, qui aviez foi en vous-mêmes. Quand mille chutes humiliantes vous auront convaincus de votre faiblesse; quand, désabusés sur les autres, vous
le serez encore sur vous-mêmes ; "quand vous direz comme Brutus : 0 vertu, tu n'es qu'un fantôme! que vous restera-t-il? ce qui est resté à tant d'autres : les plaisirs de l'égoïsme ou de la sensualité, dernier fond de toutes les erreurs, résidu impur de tous les faux systèmes ; à moins toutefois qu'il ne vous soit donné alors d'accepter, en échange de la foi qui vous délaisse, une foi meilleure qui ne délaisse jamais, et qu'il nous reste à vous annoncer.
Nous vous annonçons la foi de l'Évangile; étudiez-en les caractères, et connaissez-en l'excellence.
Nulle part l'importance de la foi n'a été taxée si haut que dans l'Évangile. Et d'abord, vous en tenant à une première vue, vous apprenez que c'est la foi qui sauve, non pour le temps, mais pour l'éternité. « Vous « êtes sauvés par la foi, » dit saint Paul. (Éphésiens, II, 8.) « Si tu confesses le Seigneur Jésus de ta bouche « et que tu croies en ton cœur que Dieu l'a ressus- « cité des morts, tu seras sauvé. » (Romains, X, 9.) Christ est l'auteur du salut pour tousceuxqui croient. Premier caractère de la foi chrétienne : le salut y est attaché.
Mais n'allez pas, pour cela, la considérer comme un acte méritoire. Tandis qu'en d'autres religions la foi est une œuvre arbitraire à laquelle il a plu à la Divinité d'attacher un mérite et une récompense, une œuvre sans autre valeur que la valeur accidentelle que lui communique la promesse d'en haut ; dans l'Évangile la foi est représentée comme ayant une force intrinsèque, une vertu propre, une influence directe
sur la vie, et par la vie sur le salut. La foi, dans l'Évangile 7 ne sauve que parce qu'elle régénère. La foi consiste à recevoir dans le cœur des choses propres à le changer. Le chrétien a sur Dieu, sur lui-même, sur la vie, des convictions toutes différentes de celles du monde, si toutefois le monde a sur ces objets quelque chose qui ressemble à des convictions. Or, telle est la doctrine de l'Évangile, que, lorsqu'elle tombe dans un esprit agité par ses remords et par les terreurs du jugement à venir , elle y produit une joie et une reconnaissance dont l'inévitable effet est de le pousser dans une direction opposée à celle qu'il avait suivie jusqu'alors. Il a trouvé la paix, pourrait-il s'écarter de la source de la paix? pourrait-il s'égarer vers les citernes crevassées qui ne contiennent point d'eau , lorsqu'il a à sa portée des fontaines d'eau vive qui jaillissent en vie éternelle? N'obéira-t-il pas à celui qui, pour l'amour de lui, fut obéissant jusqu'à la mort de la croix? Ne se soumettra-t-il pas à cette Providence qui, lui ayant donné le Fils unique du Père, lui a prouvé qu'en toutes choses elle ne peut vouloir que son bonheur? Haïra-t-il ses frères, celui qui aime Dieu? Ne priera-t-il point, celui qui sait que l'Esprit même de Dieu sollicite pour les fidèles avec d'inexprimables soupirs? Oui, la foi chrétienne est la victoire du monde ; la foi chrétienne renferme tous les éléments d'une vie sainte ; et ce qui le prouve mieux que nos raisonnements, ce sont tant de vies si pures, si pleines, si conséquentes, dont le christianisme seul nous fournit le modèle; ce sont surtout ces révolutions étonnantes
qui font d'un vrai converti une nouvelle créature, qui plient à la douceur les âmes colères, à la patience les naturels impétueux, à l'humilité les esprits hautains, à la sincérité les caractères dissimulés, à la tranquillité les cœurs troublés, en un mot qui créent dans l'homme une nouvelle âme, capable de toutes les vertus opposées aux vices qui le tyrannisaient.
L'unité de la vie doit répondre à l'unité du principe et à son immensité. La foi à quelque chose de fini ne peut produire que des vertus finies, à quelque chose d'imparfait que des vertus imparfaites, à quelque chose de passager que des résultats passagers. Mais Dieu est le principe qui enveloppe tous les principes ; il y a plus, c'est le principe qui les règle et les vivifie tous : tout est faux, mutilé, s'il ne se rapporte à Dieu, qui est la vérité même, toute la vérité. Tout est mensonge s'il se rapporte à un dieu mensonger; mais tout est vrai, complet, lié, fécond, qui a pour principe le vrai Dieu. Quelle partie du champ de la morale pourrait rester stérile et perdue sous une influence à qui rien n'échappe? A quelle vertu Dieu pourrait-il ne pas présider? de quel devoir pourrait-il dispenser? Lui qui est la justice, la bonté, la beauté suprême, comment n'attirerait-il pas à lui tout ce qui est juste, grand et beau? C'est à cause de cela que la connaissance de Dieu, et du vrai Dieu, est le seul principe de la parfaite morale, et il est bien insensé de vouloir lui en donner un a vitre.
Et ne demandez pas à la foi chrétienne seulement les choses éclatantes; car ce qui la distingue, c'est
qu'elle tient tendues à la fois toutes les cordes de notre âme, et que son influence se répand sur tous les points à la fois. Nous avons vu Léonidas périr aux Thermopyles pour le salut de la Grèce; la foi chrétienne en apprendrait autant à un chrétien ; mais elle lui rendrait possibles aussi mille petits sacrifices de tous les jours ; elle dresserait l'âme contre les assauts intérieurs de la colère, de l'envie et de la fausse gloire; la foi de Léonidas faisait-elle toutes ces choses?
Cette variété infinie, cette immensité d'application de la foi chrétienne, s'explique mieux encore par le caractère dominant de cette foi, qui est l'amour. L'amour ne se prescrit point de bornes. S'il n'y avait dans le cœur du chrétien qu'un sentiment de justice légale, il essayerait de mesurer sa tâche, il se tracerait d'exactes limites, il saurait où s'arrêter ; mais obéissant parce qu'il aime, aimant celui qu'on ne peut trop aimer, il s'abandonne à l'impulsion de son cœur comme le mondain s'abandonne à sa passion ; il ne dit jamais et ne peut jamais dire : c'est assez ; il craindrait de ne plus aimer du moment où il aurait dit à son amour : tu avanceras jusqu'ici et tu n'iras pas plus loin. L'amour ne connaît ni les précautions ni les réserves ; il veut toujours davantage, s'enflamme par son propre mouvement, s'accroît par ses sacrifices mêmes, pense recevoir à mesure qu'il donne, est à lui-même sa récompense ; car la vraie récompense d'aimer, c'est d'aimer davantage encore. Où s'arrêtera donc, dans ses applications, une foi qui se résout en amour ?
Il n'est guère nécessaire, après tout cela, de prou-
ver que la foi chrétienne est un énergique principe d'action. S'abstenir et soutenir ne font que la moitié d'une morale fondée sur l'amour. Bien loin de pouvoir s'enfermer dans le caractère d'une obéissante passivité, la pieuse impatience de l'amour cherche et multiplie les occasions de témoigner son ardeur au Dieu sauveur dont elle émane. Fidèle aux recommandations expresses de l'Évangile et à l'exemple de Jésus-Christ, dont la sainte activité ne se ralentit jamais, l'amour chrétien se crée à chaque instant de nouvelles sphères de travail et de nouveaux domaines à conquérir. Avonsnous besoin de le prouver? Et les ennemis mêmes du christianisme ne seront-ils pas les premiers à convenir d'une activité dont ils se plaignent et s'alarment tous les jours? Ceux qui accusent la foi chrétienne de fanatisme ne rendent-ils pas un bel hommage à la force d'action qui réside en elle? Christ a bien caractérisé la foi qu'il apportait au monde lorsqu'il a dit avec tant d'énergie : « Si vous aviez de la foi gros comme ungrain « de sénevé, vous n'auriez qu'à dire à ce mûrier de se « déraciner et de se jeter dans la mer ; il le ferait. » (Luc, XVII, 6.) Telle est même la puissance de la foi chrétienne que, longtemps avant l'apparition du Christ, lorsque la foi ne se nourrissait encore que de l'ombre de celui qui devait venir, déjà les chrétiens anticipés de l'Ancien Testament étaient rendus capables par leur foi des plus héroïques efforts et des œuvres les plus extraordinaires. Lisez, au chapitre XI de l'Épître aux Hébreux, le tableau de tout ce que la foi a fait faire aux chrétiens de l'ancienne alliance; rapprochez
ce tableau de celui que présente l'Église depuis les jours apostoliques jusqu'à nos jours, et vous ne douterez pas que, si la foi en général est un principe d'action, la foi chrétienne ne soit le plus énergique de tous.
Un dernier caractère de cette foi, c'est sa certitude. Je ne parle pas de cet ensemble de preuves extérieures, boulevard imposant des révélations chrétiennes ; preuves pour lesquelles les incrédules de nos jours affectent un mépris si peu philosophique, et qu'à peine un sur cent se donne la peine d'examiner. Je n'en parle point, parce- qu'elles ne sont pas également à la portée de tous les fidèles. Mais le vrai chrétien a une meilleure preuve encore : il a Dieu présent, dans le cœur ; il sent à chaque moment l'action de l'Esprit de Dieu dans son intérieur. Il aime, il a donc la vérité. Cette preuve n'est pas de nature à se communiquer par des paroles ; mais des paroles ne l'ôtent pas davantage. Vous ne lui prouverez pas qu'il n'aime pas Dieu ; et s'il l'aime, oserez-vous bien lui soutenir qu'il ne le connaît pas ? Je l'ai déjà demandé une fois, et je le demande encore : Celui qui aime Dieu se trompe-t-il? n'est-il pas dans la vérité? et si le christianisme seul donne la force de l'aimer, le christianisme n'est-il pas exclusivement la vérité? Telle est la certitude dont jouissent les fidèles ; je n'ajoute pas qu'elle est entretenue et vivifiée par le Saint-Esprit ; je ne parle que des faits évidents, des faits que les incrédules comme les croyants peuvent constater ; et je me borne à dire: la foi du vrai chrétien a pour caractère une certitude
SECOND DISCOURS. 9o
qui l'emporte sur celle de toute autre croyance.
Voilà, ô hommes du inonde, ô penseurs, ô grands moteurs des choses de ce monde ! voilà la foi que je propose à votre cœur vide et affamé de foi, ou trompé par sa foi même. Certes, il ne dépend ni de moi de vous la faire accepter sur le tableau que j'en trace, ni de vous-mêmes de vous y ranger sur ce simple exposé. Les raisonnements ne changent pas l'homme ; c'est la vie qui apprend la vie; c'est Dieu qui révèle Dieu. Mais ce que nous avons dit est-il donc sans but et sans application possible ? Non, si nous sommes parvenus à vous faire comprendre du moins les vices de votre foi et la supériorité de la foi chrétienne sous le rapport de la vie et de l'action. Quant au premier point, il est, je crois, à l'abri de la contradiction. Quant au second, nous avons prouvé, ce nous semble, tout ce que nous avions à prouver. Nous n'avions point à vous démontrer que la religion chrétienne est vraie, que les révélations sur lesquelles elle s'appuie sont authentiques. Notre seul objet était de faire voir que, comme toutes les croyances, elle rend hommage à un besoin de l'âme humaine, mais que, ce que n'a fait encore aucune croyance, elle a satisfait ce besoin ; qu'elle fournit à riiomme un principe d'énergie et d'action dont les caractères distinctifs ne se trouvent réunis dans aucune autre foi ; qu'elle a une intensité, une généralité d'application, une élévation de tendance, une certitude enfin que nulle autre ne possède ; qu'à tous ces égards elle présente un type de perfection qui jusqu'ici n'a été réalisé dans aucune invention humaine; et que, si
Dieu lui-même eut donné une foi au monde, il est impossible qu'il l'eût donnée meilleure sous aucun rapport. Après cela, il peut paraître assez superflu de rechercher si la religion chrétienne est vraie. Pour nous, cette preuve nous suffit ; et nous souhaitons vivement qu'elle vous frappe comme elle nous a frappé. Puisse être là, par la grâce de Dieu, le résultat de ce discours !