‹ Discours sur quelques sujets religieuxChapitre 13 sur 27 · DE LA MORALITÉ CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

DE LA MORALITÉ CHRÉTIENNE

Rom. XII, 1.

c( Je vous exhorte, mes frérei, par les compassions de Dieu, qbe tous offriez vos corps en sacrifice vivanl, saint et agréable à Dieu, ce qui est votre seivice raisonnable. »

Il y a peu de temps, mes frères, qu'une de ces feuilles fugitives destinées à fournir un aliment journalier à la curiosité publique entretenait ses lecteurs d'un livre nouveau qui devrait, si Ton en croit le critique, alarmer tous les amis de la saine morale. Cet ouvrage dangereux développe une idée qui fera voir combien la doctrine, et peut-être l'intention de l'auteur, est empoisonnée : c'est que tous les efiPorts de l'homme ne sauraient lui obtenir le salut, et qu'il n'a rien à faire pour le mériter. Vous me demanderez, mes frères, quel est ce livre si amèrement critiqué. Je l'ignore, il n'est pas même nommé ; mais ce pourrait être l'Evangile. Car l'Evangile aussi déclare que Fhomme n'est point sauvé par ses œuvres, que le don du salut est entièrement gratuit ; et que cela ne vient ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. Et comme l'Evangile ne pose, n'admet aucun autre moyen de salut, il en résulte clairement que tout autre moyen que nous essaierions ne nous conduirait point au but, pas même les plus

glands efforts que nous pourrions faire pour accomplir la volonté de Dieu. Voilà la doctrine dans toute sa nudité, j'allais presque dire dans toute sa crudité. Que faut-il maintenant que nous fassions, mes frères ? Les hommes qui censurent ces doctrines se disant chrétiens, il suffirait peut-être, jiour les réduire au silence, de leur faire observer que les doctrines qu'ils blâment sont les doctrines mêmes de l'Evangile, et qu'il y a dixhuit siècles environ que l'Eglise les professe *el les proclame comme des vérités fondamentales; mais comme ces critiques incQnsidérées trahissent, outre une grande ignorance du contenu de l'Evangile, un grand fonds d'irréflexion et un manque de vraie philosophie, il peut être a propos d'examiner la maxime en question comme une simple idée, comme une pure théorie, à la lumière de la seule raison. C'est ce que nous allons entreprendre ; et nous espérons qu'il résultera de cet examen que cette doctrine n'est pas seulement raisonnable et morale, mais qu'elle est la seule raisonnable et la seule vraiment morale ; ce sera tout l'objet de ce discours. Et avant tout, rendons-nous bien compte de la difficulté qu'on nous propose. «: Une doctrine, dit-on, qui enseigne qu'on ne peut mériter le salut, une doctrine qui nie la suffisance et par conséquent la nécessité des bonnes œuvres, est directement contradictoire à l'idée de morale ; car la morale est la science du devoir ; et dans la doctrine que l'on attaque il n'y a point de place pour le devoir. De plus cette doctrine est contradictoire à FEvangile ; car à toutes ses pages l'Evangile recommande les bonnes oeuvres ; et cette doctrine les exclut. * Recueillons, mes frères, cette objection; et à ceux qui nous l'adressent, adressons nous-mêmes quelques questions.

S'il y a une morale religieuse, c'est-à-dîrè, un système de devoirs envers le Créateur, il faut , n'est-il pas vrai , un mobile quelconque en nous pour nous porter à la pratique de ces devoirs ? On en convient. Peut-il y avoir un autre mobile que l'un des deux suivants, l'intérêt et le dévouement ? Non, il n'est pas possible d'en concevoir un troisième. Eh bien !• à ces deux mobiles répondent deux systèmes que nous allons examiner.

D'après le premier de ces systèmes, chaque homme arrive dans le monde avec des facultés entières, des obligations qui y correspondent, et l'attente d'un sort proportionné à la manière dont il aura employé ces facultés et rempli ces obligations. Il y a un contrat tacite entré Dieu et lui, il y aun engagement réciproque. L'homme promet l'obéissance, et Dieu promet le bonheur. Qui fera le bien sera récompensé, qui fera le mal sera puni. C'en est assez pour nous faire pratiquer tous nos devoirs,

Vintérêt, donc, est, dans ce premier système, le mobile qu'on nous propose ; un intérêt sans doute trèsélevé, et le plus immense de tous, mais un intérêt enfin. Or, qui ne voit du premier- regard combiçn ce mobile est insuffisant et défectueux ? Et d'abord ce principe introduit dans la morale un élément étranger, on peut même dire hostile, puisque la vertu est essentiellement le sacrifice du moi. Ce principe ne manifeste pas d'abord tout ce qu'il a de contraire à la morale ; mais laissez-le agir, et bientôt il aura tout envahi ; bientôt il vous fera connaître que lé résultat fait toute la valeur des actions; que le produit net ou la perte définitive leur donne leur caractère essentiel; le bien n'est p^us bien par luimême: il n'est bien qu'en tant qu'il assure le bonheur ; le vice également n'est plus vice en lui-même : il n'est

vice qu'en taiit qa'il expose au malheur. On n'a qu'à attacher des promesses au vice, il deviendra vertu; des menaces à la vertu, elle deviendra vice. Et pourtant, si la morale n'est pas un vain mot, il faut que la vertu, détachée de ses espérances, soit encore quelque chose ; que le vice, détaché de ses dangers, soit encore quelque chose. Ce n'est pas tout : n'oublions pas qu'il s'agit d'une morale religieuse, de devoirs dont Dieu est l'objet; mais le premier de tous ces devoirs, le seul, à bien dire, c'est l'amour; la loi n'est accomplie que par l'amour : or, jamais l'intérêt porté à sa plus haute puissance , jamais l'égoïsme le plus perfectionné ne s'élèvera jusqu'à l'amour ; on peut calculer des actions ; on peut calculer la vie extérieure; on peut, par intérêt, donner tout son bien pour la nourriture des pauvres et son corps pour être brûlé; mais on ne peut pas plus, par calcul, se décider à aimer , qu'on ne saurait du choc de deux glaçons tirer la moindre étincelle.

Dégoûtés de cette morale tout égoïste , d'autres esprits ont rêvé un autre système. Us ont absolument exclu l'intérêt, et ont prétendu cultiver la vertu pour la vertu même. « La vertu, disent-ils, n'est-elle pas, indépendamment des biens qu'elle procure , digne de recevoir tous nos hommages et d'occuper toutes nos pensées? Dieu qui est la vérité, la beauté, la bonté suprême, a^'t-il besoin de nous encourager par des promesses, de nous effrayer par des menaces pour obtenir notre obéissance? Nous rougirions, en le servant, de céder à d'autres impulsions que celles qui résultent de ses perfections mêmes. $

Eh bien, mes frères, qui de nous osera dire que ceuxci n'ont pas raison ? Qui ne souscrira de bon cœur à ce

système élevé? Mais, d'un autre côté^ qui le réalisera? Il est beau ce système, il est noble, et même dans un sens il est vrai ; il n'a qu'un seul défaut, c'est d'être impraticable. Trêve aux raisonnements, et laissons parler les faits. Où sont-ils ceux qui servent Dieu par pur amour ? Que dis-je ? où sont-ils ceux qui aiment Dieu ? Ne cherchons point h nous abuser : ces émotions fugitives que nous fait éprouver la pensée du Créateur ou la vue de ses œuvres merveilleuses, ces impressions superficielles , étrangères ^'ailleurs à tant de cœurs, tout cela n'est point de l'amour. Si nous n'aimons Dieu que quand nous nous plaisons à lui surbordonner nos pensées, nos affections, nos vœux, notre vie entière; si nous ne l'aimons que lorsque nous avons perdu, noyé notre volonté dans la sienne ; si nous ne l'aimons que lorsque l'offenser nous paraît, dès ici-bas, le plus grand des malheurs, l'unique malheur, et lui plaire la plus grande, la seule félicité; si nous ne l'aimons que lorsque notre cœur met entre les créatures et lui la même distance qu'il y a mise lui-même... répondez, 6 vous qui m'écoutez, qui est-ce qui l'aime ? Il est vrai que le mondain s'écrie assez souvent : J'aime Dieu sans doute ; et qui est-ce qui ne l'aime pas? mais rien précisément ne marque mieux l'égarement de notre cœur que la témérité de cette prétention. Celui qui commence à aimer Dieu est le premier à s'effrayer de son indifférence pour Dieu. Nous aimons Dieu ! ah ! ne nous hâtons pas de le dire. Quand nous aurons pour lui la dixième, la centième partie de Taffection que nous avons pour un parent, pour un ami, pour un bienfaiteur terrestre, il sera temps peut-être de dire que nous l'aimons. Jusque-là taisonsnous, et rentrons dans la poussière.

Et si nous ne l'aimons point, que devient cette morale désintéressée que nous avions raison de préférer ? Que devient ce système épuré dont nous étions si fiers ?

Il est vrai qu'il y a dans le monde des hommes qui ont entrepris de servir Dieu. Ils se sont dit qu'il avait droit à être servi ; ils ont senti intérieurement l'obligation de lui consacrer leur vie. Mais à quoi cet essai a-t-il abouti, sinon à leur prouver qu'en effet ils n'aimaient point Dieu ? Le mondain, l'homme léger pourra vous dire avec assurance qu'il aime Dieu ; mais allez demander à ces cœurs travaillés et chargés, qui traînent avec effort et gémissement la longue chaîne des préceptes de la loi, allez leur demander s'ils ont dans le cœur cet amour. Ah ! ce n'est pas d'amour qu'ils vous parleront, mais de crainte, c'est-à-dire, encore d'intérêt. Ils vous parleront de la majesté de la loi divine, de son inviolabilité, de ses menaces. Ils vous diront que leurs péchés sont un fardeau plus grand qu'ils ne le peuvent porter. Ils vous diront qu'au lieu du Père qu'ils cherchaient, ils n'ont trouvé qu'un maître et un juge, et que sa colère leur a voilé sa bonté, et que la crainte n'a point laissé de place à l'amour, et qu'avant d'aimer, il faut qu'ils espèrent.

Entendez-le bien , mes chers auditeurs ; avant d'aimer, il faut qu'ils espèrent. Et c'est là précisément le système de l'Evangile. Il nous reste à le développer.

Vous avez vu que l'intérêt n'est point digne de servir de mobile à notre conduite morale. Vous avez vu, d'une autre part, qu'une obéissance fondée sur le seul amour ne trouve point de place dans le cœur de Fhomme naturel. Nous éprouvons donc ici un double embarras : il faut écarter l'intérêt, il faut produire l'amour ; mais comment écarter l'intérêt, et comment produire l'amour?

L'Evangile se charge de répondre à ces deux questions.

Faites ceci et vous vivrez, nous disent la plupart des moralistes, et même les Ecritures de TAncien-Testament ; c'esl-à-dire ( si nous avons égard à la spiritualité , à la perfection de la loi ) , faites l'impossible, et vous vivrez ; faites l'impossible, si vous ne voulez périr.

Il fallait bien, mes frères, qu'une telle morale fût enseignée dans le monde ; il fallait même que Dieu la fil prêcher dans l'ancienne alliance ; il faut encore de nos jours qu'elle soit prêchée parmi ceux qui résistent à l'Evangile ; parce qu'il faut qu'on apprécie le bienfait parle besoin et le remède par le mal. Il faut que ceux qui repoussent Jésus-Christ apprennent combien ils sont loin de remplir les conditions de leur existence, et combien ils ont besoin qu'il y soit pourvu par Celui qui seul peut pourvoir à tout, qui seul peut combler les abîmes, qui seul enfin peut créer , puisqu'il ne s'agit pas de moins que d'une création. De cette manière, la loi ou la morale est vrai ment un précepteur qui conduit à Christ.

Mais pour celui que le sentiment de ses péchés et de son impuissance a mené à Christ, commence un autre régime, naît une autre morale. La loi avait dit : faites ces choses et vous vivrez ; l'Evangile lui dit : vous vivez , faites donc ces choses. En deux mots, mes frères, dans la morale ordinaire, l'obéissance ouvre le ciel; dans la morale de l'Evangile, la récompense, le ciel ouvert produit l'obéissance.

Le remarquez- vous, mes frères ? cette simple transposition a tout concilié. Nqus ne savions que faire de l'intérêt, ni où prendre l'amour. L'intérêt et l'amour trouvent place l'un et l'autre dans ce système, mais dans, un ordre et dans un rapport nouveaux. Oserai-je le

dire? l'Evangile se débarrasse de notre égoïsmo en le rassasiant , Tépuise en lui donnant tout; TEvangile efface le moi en Texilant tout entier sur la première ligne. On fait, dès l'abord, mais une fois pour toutes, la plus large part à l'intérêt, ou plutôt on ne lui fait point sa part, car d'avance on lui donne tout, tout ce qui peut remplir, la capacité du cœur des hommes et des anges : la vie éternelle, la paix de Dieu, le bonheur dans la plus vaste, la plus complète acception du mot. On commence par nous déclarer que nous sommes aimés, non à cause de nos œuvres, mais indépendamment de nos œuvres, et a titre absolument gratuit. On nous soulage par là de l'intolérable fardeau que faisaient peser sur nous les obligâtions et les terreurs de la loi. On met notre cœur h l'aise et au large. On lui rend la liberté. Et de cette liberté quel usage fait-il ? C'est ici qu'est la beauté du système évangélique. Joyeux de ses terreurs dissipées, heureux de son affranchissement, tranquille sur son avenir , mais surtout admis enfin à contempler Dieu dans la complète manifestation de son amour, sûr de Dieu dont la bonté ne connaît point de repentir, disons tout en un mot, conquis par la reconnaissance, il se sent saisi du désir de tout faire pour celui qui l'a aimé le premier, et qui s'est donné lui-même pour lui. // aime beaucoup parce quil lui a été beaucoup pardonné. Négligera-t-il la loi ? Moins que jamais ; elle lui deviendra au contraire plus chère et plus sacrée; seulement il la cultivera dans un autre esprit, comme la loi d'amour d'un père et d'un sauveur; il reconnaîtra qu'elle est parfaite, plus douce que le miel, et qu'elle restaure l'âme ; il en fera ses délices ; il la pratiquera par devoir sans doute, mais aussi par inclination, et bientôt par instinct; et plus il la cultivera ,

plus les doux fruits qu'elle porte la lui feront chérir. Il ne sera plus nécessaire de lui dire : Au nom de vos intérêts éternels, au nom des terreurs du jugement , faites ceci et vous vivrez ; car il a été pourvu à ses intérêts éternels, et la sentence qui le condamne a été clouée à la croix ; mais on lui dira : c Marchez dans les bonnes

* œuvres pour lesquelles vous avez été créé en Jésus-

* Christ ; vous avez été racheté à grand prix : glorifiez

* Dieu dans votre corps et dans votre esprit qui lui ap* » partiennent ; * ou, comme TApôtre dans mon texte : <r Je vous exhorte, au nom des compassions de Dieu, à

* offrir vos corps en sacrifice vivant, saint et agréable à » Dieu, ce qui est votre service raisonnable. >

Sans doute, mes frères, cette plénitude de confiance n'est pas, au même degré, départie à tous les chrétiens ; et si plusieurs la possèdent dès Iç premier moment de leur conversion, d'autres n'y parviennent que par une lente et laborieuse progression, et pour d'autres, enfin, il y a, jusqu'au terme, du tremblement dans la joie. Mais veuillez prendre garde à deux observations : d'abord , il est certain que, pour tous ceux à qui le Saint-Esprit a donné de croire à l'œuvre miséricordieuse du Sauveur, , Dieu est amour. Ils se savent, ils se sentent aimés ; ils reconnaissent que les desseins de Dieu à leur égard sont salut et paix ; et cette conviction qui fait apparaître à leur âme un autre Dieu que celui que le monde connaît, les pénètre aussi d'autres disporftions que celles du monde ; ils aiment ce 'Dieu qui les a personnellement et intimement aimés; c'en est assez pour que l'amour devienne lo principe de leur vie morale. D'ailleurs l'Evangile, infatigable à leur déclarer que leurs œuvres ne les sauraient sauver, les rejetant incessamment vers l'idée du salut gra-

tuît, les chasse continiiellenient vers Tamour divin, et force toutes leurs pensées à se concentrer sur ce grand objet : la miséricorde du Seigneur. Avec ces persuasions, avec cette direction constante de l'esprit, il est impossible que la vie ne devienne pas une vie selon Dieu. Ces chrétiens donc ne font point exception à la maxime que nous avons posée. Mais ce n'est pas tout encore.

La foi sincère est en réalité pleine d'espérance. L'âme qui croit fermement que le sang de la nouvelle alliance a été répandu pour elle, ne peut admettre que Celui qui lui a donné de croire lui a fait un don illusoire et vain. Elle ne peut se nier à elle-même la fidélité de Dieu. Et si quelquefois le sentiment ineffaçable de sa propre indignité, la vue de la loi de la chair qui combat dans ses membres contre la loi de l'Esprit, la vue de tant d'infidélités déplorables dans le sein même de l'Eglise, peuvent pour quelque temps obscurcir son espérance, ces mêmes choses la font recourir avec une ferveur redoublée à Celui . - qui, ne trouvant rien en nous qui nous fût propre, veut et saura mettre en nous tout ce qui plaît à ses yeux. N'exigez pas impérieusement de cette âme chrétienne une , triomphante assurance, dont le Seigneur n'a pas fait le privilège de tous les fidèles ; elle ne l'a pas, peut-être ; mais elle aime, elle a renoncé à mériter, elle n'attend rien d'elle-même, et tout de son Père ; je vous demande si elle n'est pas dans les termes de l'Evangile ; je vous demande si, lorsqu'elle obéit -par amour, sans espoir eu soi-même, sans vues mercenaires et sordides, je vous demande si ce principe de moralité chrétienne, dont nous avons essayé d'établir la supériorité, lui est étranger, et si les nuages passagers de son espérance affaiblissent en rien le système que nous avons exposé. Se savoir ,

se sentir aimé, n'est-ce pas assez ? Le petit enfant endormi sur le sein maternel peut faire de mauvais rêves; mais qu'il ouvre les yeux, il se voit dans les bras de celle qui Taime plus qu'elle-même, et il sourit de sa propre frayeur.

Il est vrai que l'Evangile lui-même parle de récompense, de prix, de couronne. 11 n'y a qu'une vérité ; mais la vérité peut avoir deux faces. Il est très-vrai que la foi produit l'amour, que l'amour produit l'obéissance, et une obéissance qui ne calcule point ; mais il est vrai aussi que les œuvres d'une telle obéissance sont de bonnes œuvres ; que de telles œuvres amènent à leur suite le bonheur comme une conséquence nécessaire ; que Dieu n'a voulu, n'a pu vouloir la restauration de l'homme, que dans le dessein de le rendre heureux ; et que, sous ce rapport, l'Evangile a pu, au nom de Dieu, parler de récompense et de couronne. Nous trouvons donc ici, dans la même vérité, deux idées, non pas contradictoires, mais corrélatives : la foi donnée gratuitement, et les fruits de la foi récompensés ; le fidèle ne travaillant point pour la récompense, mais Dieu le traitant comme s'il lui devait quelque chose ; le salut précédant l'obéissance, puisque la croix, moyen de salut, a précédéles œuvres du fidèle, et dans un autre sens, c'est à dire, dans l'ordre des temps, l'obéissance précédant le salut, puisque la pleine jouissance des biens promis au fidèle ne commence pour lui qu'après qu'il a fini son œuvre. Il n'y a donc point contradiction, mais correspondance mutuelle, entre les diverses déclarations de l'Evangile, et tout ce qu'il renferme de passages sur les récompenses du fidèle ne saurait ébranler le grand principe, le principe vital de l'Evangile, savoir : que l'obéissançç

est le fruit de Tamour, et que la foi au salut gratuit est la seule racine de Tamour. Au reste, qu'avons-nous besoin de secouer toutes ces idées, quand les faits ont un langage si clair? Cherchez parmi les hommes qui font profession de christianisme, ceux pour qui le christianisme est réel, vivant, efficace, ceux qui ont pris TE- . vangile au sérieux, et qui l'appliquent avec fidélité dans leur vie : puisque leurs œuvres sont manifestes, demandez-leur compte du principe de leurs œuvres ; pas un seul qui ne vous réponde : J'obéis parce que j'aime, j'aime parce que Dieu m'a pardonné.

Mes frères, quand la morale ordinaire, j'entends celle qui repousse le dogme de la médiation, serait en état de produire les mêmes effets, les mêmes œuvres que la morale évangélique, celle-ci n'en aurait pas moins un caractère éclatant de supériorité ; car, ainsi que l'a ju- ' dicieusement remarqué un écrivain moderne, la vertu, dans l'une, n'est que le moyen, dans l'autre elle est le but. Dans l'une, Dieu est servi comme moyen de bonheur ; dans l'autre, il est adoré pour lui-même. Dans

l'une, nous ne pouvons nous dégager de vues mercenaires; dans l'autre, nous obéissons à une impulsion généreuse et pure. Dans l'une, il y a crainte servile ; dans l'autre, il y a crainte filiale ; ce qui est bien exprimé dans cette parole de saint Paul : c Ayant de telles promesses. . . 1» achevons notre sanctification dans la crainte du Sei- » gneur. > Dans l'une, il y a intérêt, par conséquent esclavage; dans l'autre, tout est amour, c'est-à-dire, liberté.

Après ces réflexions, il vous sera facile d'apprécier la critique que nous avons rapportée au commencement de ce discours. Vous pouvez juger si c'est une doctrine

imiDCMrale que celle qui enseigne que tous nos effotas ne sauraient nous obtenir le salut, et qu'il n'y a rien à faire, je ne dis pas pour y répondre^ mais pour le mériter. Vous savez maintenant que cette doctrine est celle de l'amour, et de l'amour en deux sens à la fois : d'un amour de miséricorde de la part de Dieu, d'un amour de reconnaissance de la part de l'homme. Ce n'est pas un marché, c'est une libre alliance entre Dieu, qui nous a aimés le premier, et nous qui l'aimons à cause de son amour même. Quoi ! le devoir nous est-il moins sacré depuis que nous aimons celui qui nous l'impose? Quoi! la loi nous est-elle moins connue depuis que nous connaissons mieux celui qui nous la donne? Quoi! haïssonsnous moins le péché depuis que son abolition a coûté le sang le plus pur de l'univers ! Quoi ! nous sentironsnous moins obligés d'obéir depuis que nous connaissons toute l'immensité de l'amour du Père? Une doctrine qui double la gravité de tous les devoirs, l'énerçie de tous les préceptes, l'instance de tous les motifs, est-elle une doctrine immorale ? ou n'est-oUe pas plutôt, comme nous l'avons dit en commençant, la meilleure, la seule bonne morale?

Que la grâce de Dieu puisse être tournée en dissolution, nous ne songeons point à le nier. Que cette insulte à la majesté de Dieu, à la majesté de la charité divine, l'emporte en noirceur sur toutes les autres, c'est ce qu'il faut bien reconnaître ; et il £aut bien confesser à cette occasion que la plus grande manifestation de la bonté de Dieu donne lieu a la plus grande manifestation de la médbanceté humaine. Si Dieu avait dû se prescrire de n'employer, pour notre bien, que des moyens dont il nous fût impossible d'abuser, nous ne

serions pas tombés si bas que tout nous le révèle^ ou plutôt, nous ne serions pas tombés. Les effets que nous avons décrits, nous les avons présentés comme naturelSy et sans doute ils le sont, mais non comme assurés en eux-mêmes; la volonté de Dieu, la grâce de son Esprit, est la seule qui les assure. Ainsi donc,,oui, plusieurs ont abusé, plusieurs abuseront de la gratuité du salut ; mais ils en abuseront à leur perte, et ceux qui en "auront usé, en auront usé à leur grand profit. Les seconds auront bien raisonné, bien conclu ; les premiers déplorablement mal ; et, dans tous les cas, ce qui tranche toute diflQculté, n'y en eût-il qu'un petit nombre qui eussent, à la fois, accepté et bien compris la grâce, toujours est-il que la morale naturelle n'eût sauvé personne, puisqu'elle ne peut régénérer personne ; et toujours est-il que la seule dispensation qui se soit montrée efficace pour sauver, est celle dont nous vous avons rendu compte. Ce qui change le cœur, ce* qui fait naître à la véritable vie, ce qui revêt toutes les obligations d'une empreinte sacrée, et transporte à tous les moindres devoirs un caractère de religion ; ce qui seul, enfin, élève la morale jusqu'à la région de l'absolu et de la perfection, c'est cette dispensation, ce n'est, ce ne peut être qu'elle. Combien donc sont loin, infiniment loin de la vérité et de de la justice, ceux qui qualifient d'immorale la doctrine que nous exposons !

Cette doctrine, qu'on nous signale au XIX® siècle, comme un paradoxe choquant, est la même qu'ont professée tous les vrais adorateurs depuis Jésus-Christ, la morale de saint Paul et de saint Jean, la morale de Fénelon et de Pascal, la morale de Newton et d'Oberlin, la morale chrétienne. On vous parle dans vos temples du

salut par la foi^ et vous accueillez cette expression ; eh bien ! cette morale n'est autre chose que le salut par la foi, ou la guérison de Tâme par la confiance à la divine miséricorde ; et jusqu'où ceci ne fait-il pas remonter cette doctrine?Déjà, sous l'ancienne alliance, les fidèles d'entre les Juifs vivaient de cette foi à la miséricorde gratuite du Seigneur : d'une génération remontant à l'autre, vousles verrez tous boire de l'eau du rocher spirituel qui est Christ ; vous voyez Moïse préférer l'opprobre du Christ aux délices de l'Egypte ; vous voyez cette divine promesse jeter sa lueur consolante et pure sur le triste sentier de nos premiers parents sortant des ombrages du paradis. C'est cette morale à laquelle Dieu prépara pendant quatre mille ans l'humanité malade et déchue ; c'est cette morale dont la mort du Christ a mis en lumière les majestueux fondements depuis longtemps préparés dans l'ombre ; c'est la morale de l'avenir, c'est la morale de l'humanité, qui n'en peut supporter aucune autre. Oh ! s'il est parmi vous, mes chers auditeurs, quelqu'un que retiennent encore loin de l'Evangile des préjugés pareils à ceux qui nous ont donné la matière de ce discours, qu'il étudie, nous l'en conjurons, ce système de l'Evangile ; et qu'après en avoir admiré la beauté, la convenance et l'harmonie, il se demande si des hommes ont pu l'inventer; qu'il cherche s'il n'y a pas là mieux qu'un système, s'il n'y a pas là un fait immense et divin, le plus grand de toute l'histoire de l'univers ; que la croix devienne pour lui une réalité, Jésus-Christ un sauveur, l'Evangile un message authentique du Père céleste; et qu'il adopte cette morale de la foi et de l'amour, seule digne de Dieu, seule appropriée à nos besoins, et seule capable de nous régénérer.

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