LA NÉCESSITÉ DE DEVENIR ENFANTS
Matth. XVII, 3.
« Je vous le dis, en vérité, que si vous n*âies changés, e( si vous ne devenei comme des enfanls, voits n'entrerez point dans le royaume des deux. »
Mes chers auditeurs, j'ai cherché dans les discours qui précèdent à rendre le christianisme recommandable à votre raison; j'ai constamment rattaché aux données immuables de la nature la chaîne de mes raisonnements ; j'en ai appelé de vous à vous-mêmes ; je vous ai, en quelque sorte, érigés en un tribunal, devant lequel la religion de Jésus-Christ a comparu pour être jugée. Ce que j'ai fait, il m'était, je crois, permis de le faire. Prêcher sera toujours partir d'un point convenu de tous, pour arriver ensemble à un point qui ne l'est pas ; avec des hommes convaincus de la vérité du christianisme, on part des déclarations mêmes de l'Evangile; avec ceux qui ne le sont pas, il faut nécessairement partir d'un point plus éloigné, et ce point ne saurait être que quelqu'une de ces convictions communes à tous nos auditeurs, ou données par la nature, ou acquises par le moyen de l'étude. Nous n'avons donc aucun regret à la marche que nous avons suivie; mais nous avouons que l'attitude que nous avons été forcé de faire prendre au christianisme, cette attitude, oserons-nous le dire? d'ac-
cusé par rapport à vous, d(3 client par rapport à nous, n'est pas celle que nous lui donnerions de préférence ; nous n'avons pu non plus méconnaître, et pour vous et pour nous, le danger presque inséparable de cette méthode. En invoquant sans cesse le témoignage de votre raison, nous avions à craindre et d'enorgueillir cette raison même, et de donner nous-même à la révélation chrétienne un faux air de système philosophique et de théorie. Nous avons pu aussi laisser croire à quelquesuns que l'œuvre de la conversion au christianisme s'accomplissait tout entière par ces procédés humains ; qu'on ne devenait pas disciple de Jésus-Christ d'une autre manière qu'on devient disciple de Platon; que, dans cette merveilleuse transformation, la raison et la philosophie font tout, et qu'enfin l'orgueilleux penseur peut faire ce long et important trajet,.du monde au christianisme, sans rien perdre en route et sans rien céder.
C'est cette impression que nous chercherons à détruire aujourd'hui, si nous l'avons laissée se former en vous. Le christianisme, qui nous a vus patiemment débattre ses droits à notre petit tribunal, le christianisme va reprendre dès ce moment l'accent qui lui convient, et dissiper les illusions que vous auriez pu vousfaire sur sa position et sur la vôtre. Avez-vous pensé peut-être qu'il ne voulait que votre adhésion, et que, trop content de l'avoir obtenue, il allait vous laisser en repos, comme après une affaire réglée à l'amiable entre vous et lui ? Avez-vous pensé qu'en déclarant ses prétentions recevables, en prononçant pour ainsi dire sa sentence d'acquittement, vous avez fait tout ce qu'il peut exiger, et que vos rapports avec lui vont continuer sur ce même pied d'égalité où ils ont paru commencer? Certes, vous
seriez grandement trompés. Pour avoir cédé peut-être à l'évidence historique, philosophique et morale dont le christianisme rayonne de toutes parts, il ne faut pas croire que vous soyez convertis ; cette œuvre, à la prendre dans sa vraie nature, n'est pas même commencée ; tout ce que nous avons dit, tout ce que vous avez cru, en est à peine la préface; vous n'avez pas lu encore une syllabe du livre lui-même. Le chemin du royaume des cieux vous a été indiqué ; mais vous n'êtes pas entrés dans le royaume ; tels que vous êtes naturellement, vous n'y sauriez entrer : c Si vous n'êtes » changés, vous dit le Maître lui-même, et si vous ne de- » venez comme des enfants, vous n'entrerez point dans * le royaume des cieux. *
Rappelez- vous la réponse d'Archimède à son disciple le tyran de Sicile, qu'impatientait la lenteur de sa méthode ou la difficulté de ses théorèmes : c II n'y a point > de chemin royal pour arriver à la science. > Nous vous le disons, dans notre sujet, avec plus de raison : le christianisme n'offre, ne connaît point, pour arriver à lui, de route privilégiée. Aussi longtemps, je l'avoue, que vous vous enquérez de la vérité de la révélation chrétienne, la nature de ces recherches préliminaires vous laisse le sentiment de votre indépendance et de votre dignité. Cette partie de la route est large ; il y a de la place pour toutes vos prétentions ; vous pouvez, à l'aise, vous y élargir et vous y étendre, et l'occuper tout entière du somptueux étalage de votre science. Mais cette route, si large qu'elle soit, aboutit pour vous comme pour tout le monde à une porte si étroite et si basse que, loin d'y pouvoir faire passer avec vous toutes vos magnificences, vous n'y pouvez pénétrer vous-
mêmes qu*à la charge de vous rapetisser, et d'échanger, s'il était possible, votre taille d'homme fait contre celle d'un petit enfant, t Si vous n'êtes changés, et si B VOUS ne devenez semblables à des enfants, vous n'en-
> trerez point au royaume des cieux. >
Est-ce à dire qu'à ce moment décisif, d'où dépend l'entrée dans le royaume des cieux, l'homme soit appelé à se dessaisir de sa raison, à reconnaître comme nulles et non avenues les connaissances qu'il a acquises; et cette enfance, dont on lui fait une condition d'admission, ne serait-elle autre chose que l'ignorance et la stupidité ? Ceux qui pourraient le croire oublieraient que l'Evangile suppose partout le contraire, que la religion chrétienne renferme en elle-même la plus riche source de développement intellectuel ; que, la première, elle a popularisé les plus hautes pensées, que les apôtres n'ont pas craint de dire à des hommes déjà convertis : c Nous vous par-
> Ions comme à des personnes raisonnables; » et qu'enfin c'est dans l'Evangile que se trouve cette remarquable antithèse : « Ne soyez pas des enfants en intelli- » gence, mais soyez des enfants à l'égard de la malice; B et pour ce qui est de l'intelligence soyez des hommes » faits» (1 Cor, XIV, 20).
Homme fait pour la raison, enfant par le cœur, voilà donc ce que doit être le chrétien, voilà avec quelles qualités on entre dans le royaume des cieux. Je vous suppose la première ; avez- vous la seconde?
Tant que vous n'en avez été qu'à examiner, du haut de votre raison, les preuves du christianisme, ses titres, ses témoignages, on vous a permis tout ce qui est permis à des hommes faits ; vous n'étiez pas tenus d'être autre chose ; mais lorsque, à la suite de ces recherches
indépendantes, votre conviction vous a liés à la doctrine de Christ ; lorsque vous avez, par une méthode quelconque, acquis la certitude que Christ est venu dans le monde pour sauver les pécheurs, desquels chacun de vous peut bien se dire le premier ; articulons mieux, quand ce grand penseur, ce génie subtil, ce savant, a reconnu qu'il a été ramassé sur les sentiers du monde, comme un orphelin abandonné, sans asile, ssms vêtement et sans pain, sans force même pour avancer dans sa route, sans voix pour demander son chemin, lui conviendra-t-il d'affecter les airs d'un être d'importance, et ne devra-t-il pas se donner pour un enfant, se laisser traiter comme tel, devenir tel en réalité ?
Qu'est donc, aux yeux de Dieu, celui que le monde honore comme savant? qu'est-il, sinon un ignorant? qu'est-il ce fort entre les hommes, sinon la débilité même? qu'est-il cet intelligent, sinon un stupide? qu'estil ce riche, sinon un pauvre? Quand il aurait découvert de nouveaux cieux, ou fondé un empire sur la terre, qu'est-il aux yeux de Dieu qu'un insensé qui a désappris la première des vérités ; incapable d'épeler la première syllabe du nom dont les cieux retentissent et que les anges adorent ; hors d'état de remplir, d'aborder même le premier, le plus saint et le plus simple de ses devoirs; et, parmi toute sa science de la nature, si éloigné de la nature même, qu'il adore ce qu'il devrait mépriser, et qu'il méprise ce qu'il devrait adorer?
Ce qu'est le petit enfant par rapport aux connaissances que cet homme possède, il l'est lui-même par rapport à la connaissance de Dieu ; mais ce qu'a l'enfont, il ne l'a pas : l'enfant a pour toute force le sentiment de sa faiblesse; pour toute science le sentiment de
son ignorance, pour toute sagesse l'instinct qui le porte vers ses protecteurs naturels. L'homme du monde n'a pas cette sagesse ; il veut se lever seul du berceau où gît sa débilité; il veut chercher lui-même son chemin sur un terrain qu'il ignore; il repousse la main qui s'offre à le soutenir, et, toujours préoccupé de son rôle d'homme fait, il ne veut pas se souvenir qu'il n'est qu'un enfant.
Cette disposition, qui est naturelle et générale hors des convictions chrétiennes, on la voit très-souvent se prolonger chez ceux mêmes dont l'Evangile a soumis la raison. Ils veulent bien, en leur qualité d'hommes faits, signer l'acte de reconnaissance de l'Evangile, mais ils ne peuvent se résoudre à devenir enfants, c'est-à-dire à devenir chrétiens. C'est ici que se rencontre la grande pierre d'achoppement que leur sagesse n'avait pas prévue. C'est ici qu'ils s'arrêtent déconcertés, comme si on les eût fait donner dans un piège. Ce n'était pas dans cette perspective qu'ils avaient embrassé le christianisme ; on les a trompés ; on les a menés plus loin qu'ils ne voulaient aller ; ils ne reculeront pas, c'est désormais impossible, mais ils n'avanceront pas.
Il faut avancer ; il faut mettre son cœur d'accord avec son esprit. Le christianisme n'est pas uu système au dehors de nous, c'est une vie au dedans de nous. Le christianisme est un renouvellement de l'âme ; il n'est rien de moins. Un chrétien n'est pas un homme qui a chassé de son esprit une théorie pour faire place à une autre , c'est un pécheur humilié , qui sent qu'il ne subsiste que par miséricorde, qui adore et bénit cette miséricorde; qui se nourrit des promesses de Dieu comme de son unique espérance, qui se dépouille incessamment de lui-même, s'offre tous les jours en sa-
crifice à son Sauveur et ne vit plus lui-même» mais laisse Christ vivre en lui , et ce qui lui reste à vivre dans la chair, le veut vivre dans la foi au Fils de Dieu qui Ta aimé.
Il serait plus agréable, sans doute, et plus flatteur pour l'amour-propre, de se présenter au monde comme un homme qui, entre tous les systèmes, a fait son choix, et qui est prêt à donner témoignage de sa judiciaire en rendant compte des raisons qui l'ont amené à professer le christianisme comme une religion éminemment ra« tionnelle. Mais il s'agit d'autre chose, à ne considérer que la profession même. Voyez l'enfant; non-seulement il ne rougit pas d'avouer son père, mais il s'en glorifie ; il ne vient pas k la pensée de ce jeune être que le père qu'il respecte ne soit pas respectable à tous ; il le place dans son opinion bien au-dessus de tous les hommes ; il lui témoigne respect et obéissance entons lieux; là même où son père est obligé de prendre une attitude humiliée, il ne s'aperçoit pas que son père n'est pas pour tout le monde ce qu'il est pour lui; ou, s'il s'en aperçoit, il s'en étonne, il s'en afflige et le dit tout haut. Demandez à celui qui n'est encore que philosophe chrétien ces témoignages, ces aveux, cette profession ouverte et
naïve ; attendez de lui qu'il déclare sans embarras et sans détour, en tous les lieux également, sa confiance exclusive dans le sang de la nouvelle alliance; qu'il se fasse, au pied de la croix, humble, petit, misérable ; que, plein de l'amour de son Père, saisi d'admiration pour cette glorieuse bonté, sentant que rien n'est grand ni beau à côté de cette œuvre divine, il donne librement passage aux sentiments de son cœur, et parle de la nouvelle du salut comme d'une nouvelle toujours fraîche.
toujours intéressante, à laquelle l'attention doit s'attacher par choix au milieu de toutes les nouvelles, •• Vous le lui demanderez en vain ; il n'a pas cru qu'il s'agissait de cela ; était-ce ainsi qu'on l'entendait? En vérité, vous l'étonnez fort.
Un petit enfant a sur les relations de la société des vues plus philosophiques qu'aucun philosophe. Pour lui, des hommes sont des hommes ; l'habit ne leur communique, dans son esprit, aucune qualité nouvelle ; il les aime s'ils sont bons ; il les aime s'ils aiment son père. Le chrétien est enfant à cet égard ; il laisse subsister, il accepte les di$tinctions sociales pour l'usage temporel ; il s'y conforme par sagesse chrétienne , mais son cœur aplanit intérieurement toutes ces distinctions; l'amour chrétien est le grand niveleur. Il ne craint pas de ti*aiter tous les hommes comme frères ; car il voit en eux les enfants de son Père ; et s'il en est vers qui son cœur le porte de préférence, ce sont ceux dont son Père est aimé. Non-seulement les différences de rang n'arrêtent pas son amour; mais des barrières plus difficiles à franchir, celles qu'élève la différence de culture, d'intelligence et de caractère, il les franchit également. Il a toujours quelque chose à dire au simple, quelque chose à apprendre de l'ignorant, quelque sympathie avec les caractères les plus différents du sien. L'ennui ni le dégoût ne l'accompagnent dans des sociétés aussi disparates. Un grand intérêt commun rapproche les distances des esprits. On se sent tous également savants, également ignorants, également insensés, également sages. Les différences qui subsistent dans une autre sphère ne se laissent pas remarquer; elles ont, par rapport au dernier but de la vie, trop peu d'importance. Là où le chrétien
rencontre un chrétien, il a trouvé un égal. Rien, au con* traire, n'est plus étranger au chrétien de système • Pour lien commun avec le chrétien, il lui faut plus que le christianisme; il lui feut, sinon Fégalité de rang, du moins l'égalité de culture ; il n'a rien à dire au chrétien sans instruction, il se sent mal à Taise dans sa compagnie, il la redoute. Il lui faut encore Ifi similitude des vues ; une nuance le dérange ; il ne se met pas au-dessus de l'impression que peut lui faire une opinicm peu rationnelle ; il ne sait pas faire abstraction des formes pour s'attacher au fond, qui estle christianisme même. Il cherche des égauK et des semblables plutôt qu'il ne cherche des frères.
Un petit enfant ne peut rien par lui-même, mais il attend tout de son père. Il sait qu'il en est aimé et que rien ne lui sera refusé de ce qui lui est nécessaire. Il prie ; la vie du petit enfant est une prière. Que de raisons l'homme n'a-t*il pas de penser et d'agir de même ! Mais prier, dit cet homme sage, prier! voilà qui ne me vient pas naturellement au cœur; tout ce qu'on peut dire sur la prière, je le sais, je le tiens pour vrai ; mais malgré cela je ne me sens pas porté à le faire : ii semble que ce me soit chose étrangère, l'affaire d'un autre ; je me paraîtrais singulier en priant, comme si je faisais une chose apprise ou oo{>iée. Avais-je pensé à tout cela en me faisant chrétien?
Un petit enfant croit ce que lui dit son père. C'est son père ; ne sait-il pas tout ce que l'enfant a besmn de savoir, et voudrait-il le tromper? Cet instinct aimable est l'instinct du ciirétîen. Il sait que son Père a parlé : ce lui est assez; il ne soumettra pas au contrôle de la sagesse humaine les communications authentiques de la sagesse divine. Après avoir cru que l'Evangile est de
Dieu , il croira ce que dit l'Evangile. — Le chrétien de système est poursuivi par l'orgueil de la raison jusque dans l'enceinte aux portes de laquelle elle aurait dû s'arrêter; il veut encore juger, choisir, adapter à son usage , prescrire à Dieu ce que Dieu doit dire , réformer les axiomes de la doctrine révélée, refaire la Bible après l'avoir acceptée. Lui parle-t-on de soumission, lui rappelle-t-on qu'il l'a promise , qu'il faut du moins baisser en paix des mystères dont il a reconnu d'avance l'inviolabilité? sa raison, accoutumée à entrer partout, s'étonne qu'une porte lui soit fermée ; il n'avait pas mesuré la portée de ses engagements; il en éprouve du dépit; et, sentant à la fois l'impossibilité de reculer et celle d'avancer, poussé par l'orgueil , retenu par la crainte , il reste immobile et inactif sur la limite précise qui sépare le christianisme et le monde.
Le passage de la connaissance à la possession, de la croyance à la vie, voilà ce qu'a représenté notre Seigneur par l'image, si singulière au premier coup-d'œil, du retour de l'âge mûr à l'enfance. Tandis que, dans le monde, le précepteur dit à l'enfant : Allons, conduisez-vous en homme, Jésus - Christ , ncrtre divin précepteur, dit à l'homme : Conduisez-vous en enfant. Soyez par le cœur, dans vos rapports avec Dieu et avec les hommes, ce qu'est un petit enfant pour son père et pour toutes les personnes qui l'entourent. L'enfance du cœur est le trait qui distingua le chrétien de fait du chrétien de théorie. Mais cette enfance du cœur, qu'est-elle autre chose que l'humilité ? Qu'est-ce qui distingue l'enfant de l'homme, si ce n'est une sorte d'humilité naturelle? C'est donc l'humilité qui trace la ligne de d^arcation entre le chrétien croyant et le dirétien vivant ; c'est donc
l'humilité qui manque au premier, c'est l'humilité qui lui reste à acquérir pour entrer dans le royaume des cieux.
Expliquons-nous bien , mes frères ; ne donnons pas lieu de croire qu'une vertu est, plus qu'une autre, une condition de salut. Jésus-Christ a seulement voulu nous faire entendre que sa religion est d'une telle nature, qu'à moins de consentir à s'humilier on ne peut lui appartenir véritablement. 11 eût pu dire également , qu'à moins d'aimer on ne peut lui appartenir ; il l'a dit aussi , et ses disciples l'ont répété. Mais l'humilité elle-même est une preuve que l'on aime : celui qui aime n'a pas de peine à s'hurtiilier ; celui qui ne s'humilie pas n'aime pas. Celui qui a pu voir le Fils de Dieu descendre du ciel en terre, entrer en partage de toutes nos infortunes, se dégrader au rang des malfaiteurs, et boire l'opprobre comme l'eau, pour que lui pécheur pût jouir d'une gloire éternelle au sein du Père ; celui qui a vu ces choses, qui les croit, et qui s'imagine encore que le disciple est plus que son maître, et le serviteur plus que son seigneur ; celui qui ne peut se résoudre à boire une goutte du calice où Jésus-Christ a bu à longs traits; celui qui ne peut déposer aux pieds de la croix ses frivoles prétentions, son indépendance d'esprit, sa confiance en lui-même, sa petite gloire, sa vanité ; celui qui prétend rester sur un trône en présence de Jésus attaché au poteau infâme, celui-là sans doute n'aime pas. Et , en retour, celui que tant de dévouement n'a pu toucher, celui qui peut y croire sans l'aimer, celui dont le cœur ne s'est pas laissé prendre à ce piège de la miséricorde, celui-là sans doute ne s'humiliera point. Tour à tour principes l'un de l'autre, l'amour et l'humilité n'existent point séparément
dans l'âme : descendez-y, vous les y trouverez réunis, confondus en un seul sentiment dont les différentes qualités se déploient ensemble par un même mouvement et une même vertu.
Mais si la raison nous dit que l'Evangile est d'une telle nature qu'on ne peut, à moins de devenir enfant, le recevoir en effet et en vérité, la raison ne fait rien de plus ; elle nous abandonne en cette affaire comme en tant d'autres au point où la vraie difficulté commence. La raison n'est la cause efficiente d'aucun des sentiments qui peuvent naître en nous ; tout ce qu'elle peut, c'est de nous conduire en face des faits ; puis elle se retire, et c'est aux faits à nous modifier. C'est ainsi qu'elle nous place en présence du fait de la rédemption, fait qui renferme cette singularité, c'est que, tout propre qu'il parait par sa nature à toucher notre cœur, il rencontre dans notre cœur même les plus redoutables obstacles. En théorie, nous nous disons que tout, dans ce fait, est combiné de manière à enlever le cœur ; en pratique, il semblerait qu'il n'est propre qu'à le révolter. Aussi l'Evangile n'attribue point à nos facultés naturelles la puissance d'y croire et de se l'approprier, t Nul ne peut croire, nous dit-il, que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, sinon par le Saint-Esprit. > Ce qui veut dire sans doute que nul ne peut, sans le secours du Saint-Esprit, revêtir les dispositions d'un vrai disciple de Jésus-Christ. Nul, pour parler avec notre texte, ne peut entrer dans le royaume des cieux, a moins d'avoir été changé et d'être devenu enfant.
Ainsi cette transformation en enfants ne vous appartient pas même ; tout ce que vous trouvez en vous, c'est la conviction que, superbes et indépendants de nature.
il faut demander à Dieu d'abattre cette hauteur, de vous rabaisser à la mesure des petits enfants, de vous donner leur cœur. Et ce n'est pas vous seulement, savants, hommes de génie, qui avez besoin de le demander ; votre orgueil ne surpasse pas celui des autres hommes autant que vos talents surpassent les leurs. Eux aussi, dans leur médiocrité, sont hauts et fiers, car ils sont hommes, humbles |>eut-être et modestes par rapport aux hommes, hauts et fiers par rapport à Dieu. Leur raison n'a pas de moindres prétentions que la vôtre ; leur dignité n'est pas moins difficultueuse ; il leur en coûte autant de s'abaisser que s'ils avaient, comme vous, la tête dans les nues. Être enfants, petits enfants , marcher à la lisière, ne pouvoir quitter d'un pas la main qui les dirige, dépendre de sa miséricorde pour leurs besoins de chaque jour, marcher avec les humbles, être vu dans la compagnie des petits, s'égaler aux simples d'esprit ! quel abaissement , quelle honte ! Heureux pourtant qui l'aura acceptée cette honte, et qui s'en sera couvert ! La honte de la terre est la gloire du ciel. Si elle vous répugne encore, mes frères, s'il ne vous plaît pas de devenir enfants avec les enfants de Dieu, comptez que, malgré la sincérité de votre profession, vous n'êtes point encore dans le royaume des cieux ; vous êtes sur le seuil d'une porte ouverte à vos regards, mais interdite à vos pas. Il faut demander à Dieu qu'il brise votre orçueîl en vous donnant un vif sentiment de votre état de péché, une vue profonde de votre misère, une haine implacable de vous-mêmes tels que le péché vous a faits, une sérieuse conviction de votre danger. Dites-lui de vous terrasser, de vous mettre si bas dans votre propre estime que vous vous trouviez trop heureux de re-
naître simples enfants sous sa main paternelle. Alors seulement les convictions religieuses que vous avez acquises vous profiteront ; elles ne seront plus pour vous un fardeau, un embarras, une pensëe importun^ qui est de trop partout où vous la traînez ; elles seront la base de votre paix , le fondement de votre bonheur, une vie dans votre vie, une vie dans votre mort, votre espérance dans le temps, votre gloire dans rétemité.