‹ Discours sur quelques sujets religieuxChapitre 15 sur 27 · LE CHRÉTIEN DANS LA VIE ACTIVE · texte numérisé non relu

LE CHRÉTIEN DANS LA VIE ACTIVE

COLOSS. \\\y â.

« Altachcz-vous aux choses qut sont en haut et non à celles qui sont sur la terre. »

Ce précepte et une foule de déclarations analogues répandues dans les Ecritures sont un sujet de scandale pour bien des lecteurs. Ils y voient la pr(ividence de Dieu contredite par sa parole. C'est Dieu lui-même qui nous a placés sur la terre , et c'est lui qui veut que toutes nos pensées soient dans le ciel. C'est Dieu qui nous a mis, par notre corps, par nos besoins, par nos facultés, dans une relation étroite et nécessaire avec ce monde, et c'est lui qui veut lier notre cœur à l'éternité par des liens indestructibles. C'est lui qui n'admet point de partage, point de transaction, et qui nous propose le choix entre le ciel et la terre comme une option entre la vie et la mort.

Faut-il s'étonner, disent les lecteurs superficiels de l'Evangile, faut-il s'étonner que, pressés entre deux nécessités contradictoires , nous nous décidions , après quelque incertitude, ou à jeter toute notre vie dans l'avenir, ou à l'engloutir tout entière dans le présent? Si des esprits, frappés de l'instabilité du monde, s'empressent de fuir de dessous les voûtes d'un édifice ruineux, se retirent dans la solitude profonde de leurs pensées, se concentrent dans une seule idée, celle de l'éternité.

et renoncent à ractivité de la vie sociale pour vaquer uniquement au soin de leur salut; si d^autres esprits, livrés à la puissance des impressions extérieures, esprits mobiles, actifs, curieux, dominés par l'instinct de la sociabilité et par le charme de vivre, s'engagent , corps et âme, dans le mouvement des affaires humaines , et ne laissent échapper aucune de leurs pensées vers le monde invisible et vers les choses éternelles, nous le demandons encore, faut-il s'en étonner ?

Hélas ! non, mes frères, il ne faut pas s'en étonner. Il ne faut pas s'étonner de voir la déraison humaine altérer et tordre à son gré les simples doctrines de l'Evangile. Mais, dans le fait, si l'on embrasse l'ensemble de ses instructions, on n'y trouve rien qui conduise, même de loin, à la séparation, au divorce de nos deux vies, à la mutilation de notre double nature. On n'y apprend pas que Dieu, en nous donnant l'Evangile, ait eu pour objet de déchirer violemment notre nature, et de mettre aux prises deux nécessités également impérieuses. On se persuade au contraire, en lisant avec intention ce divin livre, que Dieu a voulu établir dans notre vie une parfaite et inaltérable unité, faire des deux principes dont l'homme se compose un seul être ; non point détruire une activité au profit de l'autre^ mais donner à toutes un seul but et à la vie entière une seule signification ; non point tuer l'homme, mais le régénérer.

L'anachorète des anciens temps, le fidèle peu éclairé qui voudrait de nos jours retrouver la vie de l'anachorète, méconnaissent tous deux le dessein de l'Eternel. Si la perfection chrétienne eût exigé la retraite hors de ce monde. Dieu leur eût fait un monde à part, où les nécessités du corps, les préoccupations de l'existence

physique et les engagements de la société n*auraient jamais troublé le cours de leurs paisibles contemplations. Dieu ne l'a point fait. Par des liens invincibles il les a attachés au monde des sens et aux relations de la société. Il les a forcés à travailler pour leurs semblables et leurs semblables pour eux ; et il n'en a pas moins exigé qu'ils travaillassent à leur salut.

En vérité, mes frères, notre condition serait favorable et notre tâche facile, s'il ne s'agissait que de sortir du monde pour trouver Dieu ! si Dieu ne nous laissait ni respirer la poussière de l'arène ni entendre le bruit du combat ! si nous pouvions triompher sans avoir combattu ! si le bénéfice de la religion consistait non à surmonter les tentations, mais à n'en rencontrer aucune ! s'il nous était permis, pour devenir saints, de cesser d'être hommes ! et si nous pouvions jeter loin de nous notre part de ce noble fardeau du genre humainy comme s'exprimait jadis un grand orateur ! *

Que le monde, dans sa constitution actuelle, ait ses tentations, ses dangers et ses pièges, c'est ce dont il n'est pas permis de douter. Qu'il soit sage de fuir la dissipa- 4 ion, d'éviter même toutes les agitations inutiles, df3 chercher, autant qu'on le peut, le repos de la vie retirée pour y rafraîchir son âme, et très-souvent la retraite du cabinet pour s'y recueillir devant Dieu , ce sont des maximes dont il importe de se pénétrer. La paisible uniformité de la vie pastorale ne dispensait pas Abraham 4e chercher un lieu propice à la prière sous l'ombre des chênes de Mamré ; et combien de fois, pour élever son âme pure vers son Père et le nôtre , Jésus notre

^ Voir la Noie é la fi» du discoure.

Sauveur se retira sur la montagne ! Mais autant ces précautions sont conformes à la sagesse chrétienne , autant est chimérique l'idée , qu'il ne s'agit pour fuir le monde que d'éviter le contact de la société.

Vaine espérance ! dans le fond des déserts et dans la plus muette solitude, nous retrouverions encore le monde. Il n'est pas tout entier dans le tracas des affaires, dans les agitations de la société : il est au fond de notre cœur. Le monde, ce sont nos passions, que la solitude n'éteint pas, auxquelles parfois elle prête de nouvelles forces ; tous les maux et les troubles de la vie ne viennent pas, pour emprunter ici les expressions d'un grand philosophe, de ne savoir pas rester dans sa chambre : ils viennent de ne pouvoir sortir de sa corruption naturelle ; cette corruption nous suit au fond des forêts et des déserts, comme elle nous accompagne dans les rues et dans les places de nos villes ; tandis qu'au sein des affaires les plus compliquées et les plus épineuses, et dans le trouble même des grands emplois, le chrétien trouve dans son cœur une solitude, un monde tranquille, une retraite plus inaccessible que celle de son cabinet, où il vit par son âme lorsque son corps se donne à mille travaux, où il se recueille en paix lorsque sa personne semble se répandre et se dissiper. Maint ermite vit dans le monde ; maint homme du monde vit dans la solitude.

Renier les nécessités de notre séjour terrestre, envisager toute l'activité temporelle comme une perdition , c'est faire injure à la sagesse de Dieu qui nous a imposé ces nécessités, ces relations, cette activité. Quoi ! il aurait créé un monde dont le nécessaire effet serait de l'outrager! Quoi! la nature, la société, le travail, institutions de sa providence, seraient autant de choses qu'il

aurait maudites ! Le monde, dans la variété de ses aspects et de ses mouvements, ne serait pas , au contraire , un temple dont toutes les parties sont destinées à sa gloire ! Quoi ! l'oisiveté, l'apathie, l'isolement, l'inutilité l'honoreraient seuls ! Loin de nous une telle pensée ! ce n'est pas en demeurant immobiles dans les cieux queles astres célèbrent sa grandeur et son pouvoir : c'est en y parcourant à grands pas leurs orbites immenses ; et c'est aussi de notre activité, du libre et vaste déploiement de nos forces que Dieu a voulu tirer sa gloire.

Il y a des dangers dans la vie sociale ! Certes , je le crois : il y en a à faire trembler ; mais Dieu ne l'ignore pas, sans doute ; ce n'est pas sans doute pour rien qu'il nous a promis son Esprit de sainteté ; ce n'est pas pour rien que Jésus a dit à ses disciples : Vous aurez des afflictions dans le monde; mais prenez courage ; j'ai vaincu le monde. Puisqu'il a plu à Dieu de nous placer dans ces relations redoutables, est-il permis de douter que sa grâce pourvoie à des besoins qui sont son ouvrage? Croire le contraire , ce serait révoquer en doute la bonté de Dieu et peut-être aussi sa justice.

Liens de la famille et de la patrie, culture des arts et de l'intelligence , activité industrielle et sociale , vous êtes une condition indispensable de notre existence, vous êtes le chemin par où il nous faut passer; mais vous n'êtes point le but lui-même : le but est le ciel. Or, Terreur est de confondre le chemin avec le terme, et le moyen avec le but. L'erreur est de s'attacher à la terre, qui est le chemin; non au ciel, qui est le but.

Cette distinction est conforme à notre texte. Il ne dit point : Ne vous occupez pas des choses de la terre; mais : Ne vous affectionnez pas aux choses de la terre.

Conduisez-vous comme des voyageurs qui donnent à leurs atfaires toute Tattention convenable , mais qui ont hâte de revoir leur patrie. Agissez , mais pour le ciel ; travaillez, mais pour Dieu.

Travaillez pour Dieu , parce que c'est votre vocation primitive et immuable, votre suprême devoir, le premier et le dernier but de votre existence. Hélas ! de toutes les idées, la plus insensée est aussi la plus répandue. Comme si nous existions par nous-mêmes, nous voulons vivre pour nous-mêmes. Créatures dépendantes par tous les points de notre être , nous nous faisons notre propre loi et notre propre objet à nous-mêmes ! Sacrilèges de tous les jours, nous nous enlevons nous-mêmes à notre Créateur ! Oh ! c'est là que se marque , même dans les âmes d'élite, la profonde et général? déchéance de la famille humaine. Là est le sceau de notre réprobation, que nous ayons oublié pourquoi et pour qui nous fûmes envoyés dans le monde. Tout mal vient de là, et tout péché particulier disparait dans ce grand et premier péché. Chrétiens, je vous adjure par votre nom même : vivez pour celui qui vous a aimés. Il avait sur nous des droits infinis comme Créateur; mais , par un prodige de son amour, il a ajouté l'infini à l'infini. Il a consenti que le sang du juste coulât pour vous ; il a livré aux angoisses de la mort celui en qui sa sainteté se réfléchissait comme dans le plus pur miroir; à la voix suppliante de son Fils , sa colère s'est détournée de vous pour tomber sur ce Fils lui-même : Christ a été fait péché afin que vos péchés fussent oubliés; et, grâces à lui , vous pouvez, créatures dégénérées, flétries, race adultère et déshonorée, vous pouvez rentrer, la joie et la gloire sur le front, dans la maison de votre céleste époux , vous parer de

nouveau de son beau nom, et partager avec les anges eux-m^mes des destinées d'honneur et de paix. Après cela, faut-il, vous dire : Chrétiens, travaillez pour Dieu, attachez-vous aux choses qui sont en haut ? Ah ! si ce nom que vou3 portez ne vous a pas tout dit , toutes les paroles du monde ne vous diront rien.

Travaillez pour Dieu, attachez- vous aux choses qui sont en haut, parce qu'une telle activité est la seule qui offre à vos forces un emploi digne d'elles. En restant au point de vue du monde, quel usage pouvez-vous faire de ces forces qui leur soit véritablement proportionné? Quoi que vous fassiez , vous restez toujours en deçà de votre ppissance, et un monde entier jeté dans votre âme ne saurait en combler l'abîme. Vous pouvez remplit* votre temps, attacher une œuvre à chacune de vos heures; mais remplir son temps, est-ce remplir la vie? La vie! eh quoi! n'a-t-elle qu'une dimension? n'est-elle qu'une ligne sans largeur, qu'une chaîne où il faut prendre garde seulement de ne point laisser de lacune ? Et lorsque chaque heure d'un long âge a été marquée par une occupation ou par \me pensée, s'ensuit-il de là qu'on ait vécu? créatures immortelles, 6 créatures de Dieu, la vie est dans l'emploi de toutes vos forces, et vous avez des forces divines ; la vie est dans l'accomplissement do votre destination, et votre destination est le ciel. Ne me dites pas que vous avez vécu, vous qui aviez une âme pour aspirer à l'infini, et qui l'avez enchaînée aux objets finis ; un cœur pour aimer Dieu , et qui ne l'avez pas aimé ; une intelligence pour le servir, et qui ne l'avez

pas servi. Vous avez passé dans la vie à côté de ceux qui vivaient, mais vous n'avez pas vécu. Vivre, mes frères, c'est faire une œuvre qui dure, c'est rassembler

autre chose que de vains souvenirs, c'est convertir tout son présent en avenir, c'est préparer sa mort : c'est la faire d'avance triomphante, glorieuse, pleine d'immortalité ; vivre, c'est se conduire sur la terre en citoyen du (^iel .

Mais , au terme de sa carrière , être réduit à se dire : J'ai travaillé, et j'ai déjà recueilli toute ma récompense ; pour une œuvre périssable, j'ai reçu du monde un salaire périssable; le monde a mon travail , et le garde ; j'ai reçu son paiement et ne puis le garder, car je m'en vais. Je m'en vais les mains vides, les forces épuisées, l'àme indigente, le cœur altéré ; je m'en vais, et je ne sais où je vais. Hélas! pourquoi ai-je vécu? qu'avais-je affaire de vivre? ai-je vécu véritablement? n'est-ce point un rêve? Etait-ce donc à me consumer pour néant que mon Créateur m'avait destiné en me donnant la vie ? Ne sentais-je pas eiv moi quelque chose de plus grand que tout ce que j'ai vu, que tout ce que j'ai éprouvé, que tout ce que j'ai fait? Mon âme ne m'a-t-elle pas dit cent fois de prendre mon essor par-delà toutes les choses sensibles? Et cependant, qu'ai-je fait que prostituer cette âme aux choses sensibles, et à tout ce que ma conscience réveillée appelle aujourd'hui vanité ? décepticm , ô illusions , 6 misère , ô vie perdue , ô âme prodiguée , dissipée , avilie en vaines pensées ! O passé malheureux sans gage d'avenir !

Je ne vous dis rien des remords qui devraient toujours couronner une vie ainsi perdue, mais qui ne la couronnent pas toujours. Sévère et dernier bienfait, ou prélude et avant-goût de plus grandes amertumes, les remords n'assistent pas toujours, nous le savons, à cette rèviie solennelle et triste que fait involontaii'ement de sa vie

passée le mondaia qui s*ea va mourir. Suppléez, sur ce dernier et terrible sujet, ce que je ne dis point, ce qu'on ne peut dire que faiblement ; représentez-vous l'activité mondaine arrivant, épuisée et haletante, avec la longue chaîne de ces misérables travaux, aux pieds du tribunal éternel ; et , pénétrés de l'horreur de ce tableau , vous ne nous laisserez plus dire, mais vous direz vous-mêmes : Travaillons pour Dieu ; attachons-nous aux choses qui sont en haut et non à celles qui sont sur la- terre.

Je sais, mes frères, ce que vous pouvez nous dire: On ne saurait soigner convenablement les choses de la terre, si Ton n'y porte un certain intérêt. On ne saurait réussir dans un état sans une certaine inclination pour les choses de cet état, ni dans une étude sans le goût de cette étude, ni dans une carrière quelconque à moins de l'aimer. Croit-on que l'intérêt du ciel puisse tenir lieu de tous ces intérêts? croit-on que le simple sentiment du devoir soit un stimulant suffisant ? et ne faut-il pas prévoir, au contraire, que plus on s'attachera aux choses du ciel, moins on aura d'aptitude aux choses de la terre? Et que devient alors cette conciliation qu'on nous a vantée?

L'objection , mes frères , a du poids ; et je désire que personne ne s'en dissimule la force. Il est sûr que si nous nous bornions à mettre en présence deux devoirs, celui de s'occuper assidûment des choses terrestres, et celui d'aimer uniquement les choses célestes, nous ne ferions qu'augmenter la difficulté au lieu de la résoudre. Mais, avec un peu d'attention, vous verrez , je l'espère , que l'objection repose sur une erreur. Et en quoi consiste cette erreur? Elle consiste à prendre dans un sens trop peu spirituel ces mots de l'Apôtre : Les choses qui sont en

haut. Les choses qui sont en haut, ce ne sont pas précisément les choses d'un autre monde, mais les choses d'une autre sphère que la sphère habituelle de nos pensées ; ce ne sont pas les choses au-dessus de nos têtes, mais celles qui sont au-dessus de nos sentiments naturels. Les choses qui sont en haut sont ici-bas si nous le voulons ; les choses qui sont en haut, ce sont les dispositions d'un cœur renouvelé par l'Esprit d'en haut ; ce sont tous les sentiments, les motifs, les impulsions qui sont propres à une âme régénérée. S'affectionner aux choses qui sont en haut, c'est s'affectionner à Dieu même ; c'est lui subordonner notre vie ; c'est chercher et trouver Dieu en toutes choses.

Et qui vous empêchera, mon cher auditeur, de le trouver dans la nature dont vous étudiez les secrets avec tant de persévérance, dans les fonctions que vous remplissez avec tant d'intérêt , dans cet art que vous cultivez avec tant d'ardeur? Quoi, Dieu n'est-il pas dans tout ce qui est vrai, beau, grand et utile ; n'est-il pas partout, excepté dans le mal ? Tout ce qui est bon n'estce pas lui-même ? Et en cultivant les différents domaines de la nature, des arts et de la vie civile, n'est-ce pas de Dieu même que le chrétien s'occupe ? et dans chacune des choses qui l'intéressent, n'est-ce pas Dieu même qu'il admire et qu'il aime ?

Aimer Dieu, mes chers frères, voilà donc le secret de tout concilier. Voilà le secret de s'occuper avec intérêt des choses de la terre sans cesser d'aimer les choses du ciel. Aimer Dieu, c'est aimer et la vie qu'il a faite et la mort qu'il a ordonnée. Aimer Dieu, c'est avoir trouvé le secret de vivre. Or, maintenant, cœurs partagés, qui avez rêvé un accommodement entre le ciel et

la terre, et qu'on voit incessammeat tourmentes de craintes et de scrupules ; connaissez la cause de votre état : vous craignez Dieu, mais vou3 ne l'aimez pas. La piété sans doute a aussi ses scrupules, mais gardonsnous de confondre les scrupules d'un amour délicat 4ui craint de ne pas donner tout à son objet avec les appréhensions d'un cœqr égoisteàqui manquent également deu3^ courages , celui de se donner entièrement à Dieu , et celui de se donner entièrement au monde. « Ceci estr il permis? ceci ne Test-il pas? Ceci est-il mondain? ceci est^il chrétien ? Peut-on voir telle société , former telles entreprise, se livrer à telle étude?» Cela signifie dans Ja bouche du fils : Comment ferai-je pour garder tout mon cœur à mon père? mais dans la bouche de l'esclave : Jusqu'où pourrai-je bien suivre les désirs de mon: cœur sans irriter mon maître ? Tristeis et yaini^ discussions, dont le principe est aisé à démêler ! QiJt'est-ee que ce marchandement perpétuel entre rho«tme et Dieu? Qu'est-ce que ce chrétien occupé à faire minutieusement la part de Dieu et la sienne, et tout rempli de la crainte de faire la sienne trop petite? Qu'est-ce que ce fidèle qui prétend se partager en deux, le mondain et le fidèle, comme s'il ne fallait pas de toute nécessité que le mondain fût tout mondain et le fidèle tout tidèle? Qu'est-ce que cet homme qui a deux cœurs,, l'un :pour le monde, l'autre pour Dieu? Qu'est-ce que ce dévouement qui fait ses conditions, qui prend ses réserves, qui stipule ses indemnités? Oh! l'amour est un meilleur casuiste. L'amour a bientôt tranché la difiSculté. Tout pour Dieu et rien pour moi, voilà sa devise. Tout pour Dieu, pourvu que Dieu soit à moi. Qu'alors il enrichisse ou dépouiUe . ma vie, qu'il étende ou resserre mon activité, qu'il sa^

tisfasse mes goûts ou qu'il les œntrarie, si j'ai mon Dieu, j^ai tout à la fois. C'est lui que je veux servir, c'est à lui que je veux plaire; le reste est indiflërent.

Si vous aimez Dieu, vous verrez bien d'abord quelles sont les occupations incompatibles avec son service. L'amour de Dieu vous douera d'un sens nouveau, d'un tact sûr et délicat, au moyen duquel vous reconnaîtrez sans peine les œuvres qui lui plaisent et celles dont il détourne les yeux ; car toutes les activités ne sont pas bonnes. C'est le premier effet de l'amour de Dieu : il en a un autre. Il donne à l'âme une plus grande liberté. Il rend légitimes une foule d'œuvres qui ne l'eussent pas été sans lui. Si vous aimez Dieu, vous pouvez entror dans le mouvement du monde, dans le soin des affaires publiques, dans la culture des sciences et des arts ; car tout cela, vous le faites pour Dieu, pour sa gloire, avec reconnaissance, avec soumission; tout cela vous mène à Dieu au lieu do vous en éloigner; et, je puis le dire, vos courses en apparence les plus aventurées ne vous éloignent jamais du port. Les fonctions les plus relevées et les offices les plus vils, les grandes entreprises et les plus petits détails, l'œuvre d'une année et l'œuvre d'un jour, tout a été fait pour le Seigneur ; par conséquent tout est permis, tout est bien. Mais hors de ce point de vue et de cette direction, tout est mal, même ce qui passe le plus généralement pour légitime et louable ; tout est mal^ parce que Dieu n'y est pas. Vous pouvez encore être utile, obtenir et mériter l'estime; mais par rapporta Dieu, à vous-mêmes , à l'éternité, vous avez fait une œuvre vaine, ingrate et malheureuse.

Casuistes mal instruits, dont la délicatesse coufe /e rnowcheroii ei avale le chameau^ laissez, laissez des scrupules

oiseux qui s'attachent à quelques actions isolées, à quelques détails de votre vie, et mettez une fois en question votre vie tout entière. C'est de son ensemble, de son caractère général, de l'esprit qui l'anime, qu'il importe, avant tout, de vous rendre compte. Ce ne sont pas quelques bonnes œuvres, ce n'est pas une vertu factice, laborieusement étudiée, laborieusement imitée, qui vous qualifiera pour le ciel. Ce n'est pas d'après telle ou telle observance négligée ou pratiquée, d'après telle action permise , défendue ou soi-disant indifférente, que se balanceront les chances de votre éternité. Sans doute que chacune de vos actions a sa valeur morale, son caractère, sa couleur ; mais chacune aussi n'est que le produit naturel d'un principe, chacune est bien moins une valeur en soi qu'elle ne représente votre valeur à vousmêmes. C'est cette valeur intérieure qu'il faut connaître, c'est elle aussi que Dieu connaît, et d'après laquelle il vous apprécie et vous juge. Et sa mesure, mes frères, la connaissez-vous ? Il vous mesure à votre amour pour lui. Il s enquiert d'une seule chose : êtes- vous à lui par le cœur ? Or, sa mesure doit être la vôtre ; et dans cette question : Est-ce que j'agis pour Dieu ? est-ce que mon désir est de faire sa volonté? doit se renfermer toute votre casuistique.

Regardez donc quel vent souffle dans vos voiles , et vous saurez où vous allez. Demandez-vous compte du sentiment qui domine votre vie , et vous saurez ce qu'elle vaut. Tout le monde est en état de se donner làdessus une réponse précise, voici d'ailleurs deux épreuves après lesquelles il ne vous restera plus d'incertitude.

Au milieu des occupations et des soins qui vous

lient nécessairement à la terre, aimez-vous à vous occuper des choses du ciel ? Avez-vous du goût pour la Parole de Dieu ? Vous plaisez-vous à la consulter , à agrandir par son moyen le point de vue de toutes vos affaires ; à étendre, pour ainsi dire, par-dessus Thorizon borné de votre vie terrestre, l'horizon infini de Téteniité? Plusieurs, mes frères, lorsque leur regard rapproche involontairement ces deux vues , ne trouvent entre elles aucun rapport, aucune harmonie , mais bien plutôt une sorte de contrariété. L'aspect du ciel et des choses divines les trouble dans leurs travaux ; il les dérange, il les désenchante; il les chagrine et les oppresse. Ils voudraient n'avoir pas jeté les yeux de ce côté; car ce qu'ils ont entrevu leur a fait craindre un moment que leur vie, qui leur avait paru jusqu'alors si bien remplie, ne fiât en effet remplie que de vanité. Us évitent dès lors cette vue et ces réflexions ; et pour mettre leurs travaux à l'abri de ce contrôle sévère, ils se plongent tout entiers dans le présent. A mesure que cette vision des choses divines s'affaiblit et s'efface, ils reprennent bientôt leur première ardeur ; mais ils ne sont actifs et persévérants dans les choses de leur profession qu'à condition de songw le moins possible à leur vocation céleste. Et cependant cette vocation céleste, ils ne prétendent pas y renoncer, ils sont bien aises d'avoir en réserve un point de repos et un asile ; et pareils à l'enfont prodigue errant dans les chemins du monde, il leur plaît de penser de loin en loin à la maison de leur père, mais il ne leur plaît pas d'y habiter. Il leur plaît de croire ; ils craindraient deperdre leur conviction religieuse, mais ils craindraient encore plus de la voir devenir trop forte ; ils redoutent ces moments imprévus, ménagés par Dieu même.

OÙ la vérité de la religion apparaît soudainement toute rayonnante d'évidence et toute puissante de réalité. Ils craignent cette tyrannie d'une foi vive qui bouleverserait leur vie , déconcerterait leurs plans , donnerait un autre coursa leur activité, et détruirait la position qu'ils se sont donnée dans le monde. Effrayés de cet éclair, ils se hâtent de fermer les yeux, et par une contradictioh étrange, ils craignent tout ensemble et l'incrédulité et la foi. Mes frères, ces gens travaillent-ils pour la terre ou travaillent-41s pour le ciel ?

J'ai parlé d'une autre pierre de touche. C'est la pensée de la mort. Quelqu'un est-il en doute sur la légitimité de ses efforts, sur l'emploi de sa vie : qu'il se mette en présenœ de la mort. Que d'un œil ferme il considère sa dernière heure, cette heure où, comme on' l'a dit avec raison, < il ne nous reste plus rien que ce que nous avons > donné.» Que, pour un moment, il n'appartienne plus à la terre ; qu'il se couche sur son lit funèbre ; qu'il prête l'oreille à cet avertisi3«nent solennel : Fils des hommes, retournez ; rendez compte de voire administration. Qu'il se dise que, dans quelques heures, couché sous la terre, il sera aussi étranger à ce qui se passe six pieds au-dessus de Inique s'il n'eût jamais fait partie du noûibre de« vivants. Qu'il voie s'évanouir et s'éteindre et l'éclat de la renommée et la puissance du crédit, et l'influence personnelle, et ses biens, et son nom, et son souvenir ; et que, procédant à son dernier inventaire, il fasse le compte de ce qui lui reste, c'est-à-dire, je le répète, de ce qu'il a donné. Eh bien! cette activité, ces travaux, ces services, cette fortune ou cette pauvreté, comme on le voudra, a-t-il donné à Dieu tout cela ? a-t-il fait des hwores qui puissent le suivre ? Pêut-il bien emporter avec lui dans

Fautre môQ<^ et déposer aux pieds <le son Maître tous ses ti-avaux, toutes ses études, toute sa vie ? Est-ce pour Dieu qu'il a exercé un état, rempli une charge, cultivé son esprit, augmenté sa fortune ? Sa vie est-elle de ce côté ou de Fautre ; apparente dans le monde ou cachée (wee Christ m Dieu? va-t-il se séparer de tout ou va-t-il tout retrouver ? Va-t-il mourir ou va-t-il vivre ? Si, en présence de cette grave pensée de la mort, il ne sent point sa vie passée comme un fardeau qui le gêne, mais comme une richesse qui le sert ; si la pensée de l'activité qu'il va interrompre lui inspire non du regret , mais des espérances, alors cette activité est bonne; il peut s'y livrer sans crainte : car en s'occupant des choses de la terre, il travaille pour celles du ciel.

Voilà, mes frères, ce que nous voudriorts graver dans l'esprit de vous tous et dans le nôtre. Il n'y a point de plus importante vérité. Infailliblement il viendra un moment où elle nous semblera évidente ; mais il faudrait devancer ce moment ; car la même vérité, salutaire aujourd'hui, peut être accablante demain. Salutaire pendant que la vie nous appartient encore, elle est accablante quand la vie va nous quitter. Si donc notre vie a besoin d^être réformée, réformons-la ; c'est-à-dire réformons notre cœur ; car c'est du cœur que procèdent les sources de la vie.

Réformons notre cœur! Q«elle parole, mes frères! Ah! quand on entendra du sein de leur tombeau les morts s'écrier : Vivons, il sera permis aux hommes pécheurs de s'écrier aussi : Réformons notre cœur. Aimer le Seigneur par-dessus toutes choses, n'aimer aucune chose que selon le Seigneur, soumettre toute notre vie à un seul principe, et notre conduite à une seule impul-

sion, est-ce bien là, mes frères, l'effet d'un simple acte de notre volonté? Consultons ]à-dessus notre propre expérience : elle nous déclare notre profonde incapacité à déplacer nous-mêmes le centre de notre vie ; consultons l'expérience des fidèles : elle nous apprend que c'est dans la foi au Sauveur crucifié et glorifié qu'ils en ont trouvé la force; consultons l'Evangile : il nous enseigne que, dans cette grande œuvre, cesi Dieu qui produit en nous le vouloir et Inexécution selon son bon plaisir. Ne cherchons pas à nous faire illusion ; ne vantons pas quelaues réformes extérieures dont nous nous sommes trouvés capables : la réforme des habitudes n'est rien sans la réforme du cœur. Reconnaissons franchement notre faiblesse; demandons, sollicitons, prions sans relâche, jusquà ce que le secours vienne, jusqu'à ce que notre cœur soit tout entier où est notre trésor ; jusqu'à ce que nous soyons un de pensée et d'affection avec Jésus, qui n'eut qu'un but dans sa vie : le service et la gloire du Père qui l'avait envoyé. Que le Seigneur répande, à cet effet, sur nous tous son Esprit de prière et de supplication !

Note relative à la page 178.

Il y a eu dans Tantiquité un peuple célèbre (celui de Sparte) dont une partie était parvenue à subjuguer l'autre, et à lui faire accepter les lois les plus dures. Les vaincus et les vainqueurs continuèrent d'habiter le même sol et de former, si Touveut, un seul peuple; mais la différence de leur position respective se montrait par la différence de leurs occupations. Les vainqueurs s'étaient proposé de parvenir, comnio peuple, à une perfection idéale et sans exemple. En conséquence, les exercices militaires, la régularité la plus sévère, les privations les plus dures devinrent le fond de leur vie; iî n'était permis à aucun des membres de cette association de sortir des bornes de la république, ni à aucun étranger de pénétrer sur ce territoire sacré; on eût dit un monastère guerrier soumis à la plus dure des règles. Mais comme au milieu de toute cette sublime discipline, il fallait vivre pourtant, la race vain-

eue fut chargée d'y pourvoir ; c'est à elle qu'on imposa la tâche vulgaire mais indispensable de cultiver la terre, d'exercer des métiers, en un mot de fournir à toutes les nécessités matérielles que les esprits même les plus élevés ne peuvent s'empêcher de sentir. Ainsi, d'un côté le perfectionnement, de l'autre le travail ; d'un côté la vie intellectuelle et morale, de l'autre la vie matérielle et les occupations mécaniques; d'un côté la politique devenue une espèce de religion, de l'autre l'industrie sans la liberté et presque sans la pensée : telle était l'organisation de ce peuple étrange. Cet état de choses est une faible image, mais une image pourtant du système que nous combattons. En effet, ce système partage aussi l'humanité en deux classes, en deux peuples: les uns qui se sauvent en se soustrayant aux charges de la société, les autres qui se damnent en s'y soumettant ; les uns poursuivant la nourriture permanente en vie éternelle, les autres se consumant pour la nourriture qui périt; et enfin, ce qui n'est pas seulement étrange, mais odieux, les uns travaillant aux dépens de leur salut pour que les autres puissent en repos faire leur salut; car enfin il en est ainsi. Quelque spirituel qu'on soit, on a un corps, on a des intérêts, on a une famille. On a besoin des produits delà nature pour se nourrir, des produits des arts pour se vêtir, des lois pour vivre en paix, de la force publique pour être protégé ; et tous ces besoins, en les réduisant même au strict oécessaire, supposent un développement de connaissances, une masse d'études dont il est di^ fîciie au premier coup-d'œil de se faire une idée. La possession de telle denrée grossière et de première nécessité, qui rend presque impossible le retour de la famine, se rattache, sans qu'on s'en doute, aux plus hautes spéculations de la science et aux inventions les plus ingénieuses des arts. En sorte qu'à moins qu'il ne soit possible de vivre sans nourriture, sans vêtements et sans lois, il faut de toute nécessité, dans le système dont il est question, qu'une partie du genre humain se damne pour assurer Texistence de celle qui se sauve.

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