‹ Discours sur quelques sujets religieuxChapitre 16 sur 27 · RECHERCHE DE LA GLOIRE HUMAINE · texte numérisé non relu

RECHERCHE DE LA GLOIRE HUMAINE

IHCOMPATIBLS AVSC LA FOI.

Jean V, 44.

« Comment pourriez-vou« croire, vu que tous aimez à recevoir de la gloire les uns des autres, et que vous ne recherchez point la gloire qui vient de Dieu seul?»

La gloire ! que ce mot est beau! que de cœurs il a fait tressaillir! Est-il quelqu'un dans celte assemblée qui ait pu, dans tous les cas possibles, l'entendre ou le prononcer sans émotion? Penchant primitif et indestructible de la nature humaine, l'amour de la gloire vit dans tous les cœurs, se trouve dans toutes les conditions, prend une place dans toutes les entreprises, et peut se comparer à ce souffle aimé des navigateurs sans lequel la rame et Taviron fatigueraient vainement une mer immobile.

Interrogez les hommes sincères, eflbrcez-voua d'atteindre jusqu'au fond des consciences plus voilées, vous apprendrez quel pouvoir exerce la présence, l'attente et le. seul nom de la gloire sur tous ces hommes animés en apparence par d'autres motifs. Dans les efforts du patriote, dans le dévouement du héros, dans la persévé-

rance du philanthrope, dans l'ardeur du savant, que diS'je? dans les spéculations de l'homme d'affaires, l'amour de la gloire a presque toujours une place, et bien souvent la première.

« Eh quoi ! va me dire, le front tout couvert de la sueur de son travail , ce pauvre et obscur artisan, eh quoi ! je prétends a la gloire ! tenez pour sûr que je n*y songeai jamais, i» — Oui, peut-être lorsque, forcé de vous donner tout entier au soin de votre subsistance, vous n'aviez de pensée que pour les premières nécessités de la vie ; alors cet indestructible amour de la gloire dormait dans votre sein. Mais , les premiers besoins apaisés , qu'il sera prompt à se réveiller! Ne vous y tromi>ez pas : ce qui s'appelle amour de la gloire chez les héros, les politiques et les grands esprits, sera, sous un autre nom, un de vos principaux mobiles. Quelles sont les jouissances que vous attendez de cet or que votre industrie amasse? De l'aisance, dites-vous, de la sécurité, des avantages matériels? Je le veux ; mais , pour être sincère, comptez-y encore le plaisir de passer pour riche, et d'obtenir cette espèce de considération qu'on ne refuse pas à l'aisance, (u'est déjà de la gloire.

Il y a, mes frères, dans toute âme un impérieux besoin, un violent désir d'ajouter à sa vie individuelle une vie étrangère, si je puis parler ainsi, une vie hors de soi : et le siège de cette vie est dans l'opinion d'autrui. Etre vanté, admiré, ou tout au moins estimé, c'est :Ia secrète ambition de tout être que la misère ne force pas à se réduire à une ambition plus basse, ou qu'un profond abrutissement n'a pas rendu insensible à l'opinion de ses semblables. Ce n'est pas que noiis n'ayons déjà en nous-mêmes un juge très-bienveillant de nos qualités et de notre conduite ; mais ce juge ne nou& suffit pas: Il semble qu'invinciblement repoussés vers le sentiment de notre néant, craignant de nous surprendre un jour à nous mécomiaftt^ nous-«ièRies, nous ayonfr besoin d'»p-

peler les autres hommes au secours de notre amourpropre et de tirer d'eux un supplément de vie que nous ne trouverons pas en nous. Et il est si vrai, mes frères, que cette recherche tient à un sentiment de notre faiblesse , que de tous les hommes celui qui paraîtrait le plus orgueilleux serait l'homme à qui , sur ce point , sa propre opinion suffirait.

Ne vous y trompez donc pas : riches ou pauvres, grands ou petits, nous aimons tous la gloire. Ce besoin de Testirae des autres nous suit comme notre ombre; il se glisse partout avec nous ; chassé sous une forme, il se reproduit sous une autre ; de retraite en retraite, de recoins en recoins , il poursuit avec acharnement l'humilité , sa timide ennemie. Croit-elle enfin s'en être débarrassée, elle lève les yeux et le voit devant elle. L'amour de la gloire sait retrouver une place jusque dans les aveux mortifiants de la pénitence, jusque dans les larmes du repentir ; il anime secrètement la voix du moraliste qui tonne contre la gloire ; hélas ! et quelquefois il accompagne dans la chaire le prédicateur qui la condamne.

Nous ne pouvons pas nier que, dans une certaine mesure, Testime d'autrui ne soit un besoin réel de chaque individu. Premièrement, la privation de celte estime entraînerait pour nous la privation de la plupart des avantages attachés a l'état social ; ce qu'est le crédit pour un négociant, la bonne ré[)ulati()n l'est au même degré pour tout membre de la société. En second lieu, sans un peu de bienveillance nuiluelle, la société ne serait pas suppoilable, et la bienveillance est inséparablement attachée à restinie. Eniin, la confiance publique est, dans beaucoup de cas, la première condition du bien que nous désirons faire; le refus de cette confiaoce paralyserait nos meil-

leures intentions : il faut donc l'obtenir et la conserver. Toutes ces choses expliquent et justifient le sentiment naturel qui nous fait placer la bonne réputation au nombre et même au premier rang des biens temporels. Elle a droit, sous ces différents rapports, aux mêmes soins que nous donnons à notre santé ; elle a droit à des soins d'autant plus assidus, qu'elle n'est pas notre bien seulement, mais celui de notre famille. Je vais même plus loin : je reconnais qu'en dehors du christianisme l'amour de l'estime est une des meilleures choses qui se puissent rencontrer dans l'homme déchu ; elle est, dans l'absence du digne objet de nos hommages, un hommage indirect aux idées morales dont la société n'a pu encore se dessaisir, et le meilleur des éléments de sociabilité qui tiennent les hommes unis entre eux. Mais coni!)ien, de ce soin nécessaire d'un bien temporel, dont nous devons rendre grâces à Dieu comme de tous les autres, diffère cette recherche de la gloire, en qui nous voyons saillir deux caractères bien prononcés : le premier, de faire de l'estime des hommes la règle de nos actions ; le second , de chercher, au-delà de la bonne réputation, les éloges, le bruit et la célébrité ! Voilà ce qui est condamné dans notre texte : les éloges des hommes donnés pour but à nos actions, leur approbation préférée à celle de Dieu, la gloire qui vient des hommes ambitionnée, celle qui vient de Dieu négligée.

Remarquez bien, mes frères, que mon texte ne dit pas seulement : c Vous aimez à recevoir la gloire les uns des autres; » il ajoute encore : «Vous ne recherchez point la gloire qui vient de Dieu seul. > La gloire qui vient de Dieu seul est donc une chose à rechercher. Ces paroles de Jésus-Christ servent de complément à celles qu'il

prononça dans une autre occasion : « Il n'y a personne qui ait quitté maison , ou frère , ou sœur , ou père , ou mère, ou enfants, ou des terres, pour l'amour de moi et TEvangile, qui n'en reçoive dès à présent cent fois autant > (Marc X, 29 , 30). Pareillement, il n'y a personne qui ait renoncé, pour l'amour de Jésus-Christ, à la gloire humaine, qui n'en reçoive cent fois autant de Celui qui a commandé ce sacrifice. Il n'y a donc, dans le règnede Dieu, aucun sacrifice sans compensation, et les compensations de Dieu sont infinies. Il n'y a donc, dans notre âme, aucun besoin que Dieu ne satisfasse, mais à sa manière, c'est-à-dire, en nous donnant, au lieu de l'aliment grossier que recherche notre faim trompée, un aliment épuré qu'elle ne connaissait pas. Nous sommes nés pour la gloire : eh bien 1 il nous invile à la rechercher. La même invitation est abondauunent reproduite dans l'Evangile; la gloirlB AQus y est représentée comme un objet digne de notre poursuite, comme la récompense finale de nos travaux, comme le prix du sang de Jésus-Christ; les bénédictions du ciel sont offertes à ceux qui^ persévérant dans les bonnes œuvres, cherchent V honneur^ la gloire et rimmortalùé.

Ici, ce n'est plus l'homme qui loue l'homme; ce n'est plus la «iusère flattant la misère : c'est Tànie humaine se rassasiant de la vraie gloire dans le sein du Dieu de gloire ; c'est le chi^tien attendant et obtenant de la bouche du seul témoin dont il a cherché les regards ces nobles et douces paroles : Cela va bien^ bot} serviteur; tu as été fidèle en peu de choses : je Rétablirai sur beaucoup. C'est cette gloire qu'il faut désirer, cette gloire qui doit être le but'delaivie, cette gloire dont on ne peut se passer sans crime.; c'est laigloire qui vient de Dieu seul.

Mais quant à la gloire «humaine, Jésus-Christ esl si

éloigné d'en autoriser la recherche, qu'il la déclare incompatible avec la foi chrétienne. Comment pourriez^-vous croire y dit-il , vu que vous aimez à recevoir la gloire les uns des autres y et que vous ne recherchez point la gloire qui vient de Dieu seun

Et voilà , en effet , un des principaux écueils de la foi chrétienne : l'amour de la gloire qui vient des hommes. On a plus facilement et plus tôt vaincu tous les autres obstacles que celui-là. Quand l'âme troublée par le sentiment de ses péchés et soucieuse de son avenir se tourne du côté de la religion, elle rencontre en son chemin de nombreux ennemis de son salut. L'orgueilleuse raison est là qui lui oppose l'obsrurité des dogmes chrétiens, et l'invite à rejeter ce qui ne se peut comprendre; l'indolence la détourne de la conquête d'un royaume qui'veut être forcé y et que les violents seuls emportent : la sensualité lui fait peur d'une vie austère et chaste; mais quand tous ces conseillers perfides ont été successivement écartés, plus dangereuse encore, plus sûre d'être écoutée, la gloire humaine se présente.

Sans doute, mes frères, que si croire était seulement reconnaître pour vrais certains faits, certains dogmes de l'Evangile , si la foi n'était qu'un acte de l'esprit où le cœur n'a point de part, on ne verrait pas bien comment le désir de la gloire humaine peut empêcher de croire. Mais croire en Jésus-Christ est autre chose : c'est l'accepter, le vouloir, l'embrasser avec tous les caractères qui lui sont attribués dans l'Evangile ; c'est lui soumettre son cœur, sa volonté, sa vie; c'est devenir le sujet, l'esclave de ce divin maître. Or, il y a telle disposition d'âme où, l'esprit étant subjugué, le cœur est encore indécis ou rebelle. On voudrait croire, et l'on ne peut ; ou

plutôt, Ton croit et Ton ne croit pas. On est bien , quant à la conviction, dans les termes exacts de l'Evangile, mais on n'est pas dans l'Evangile. On le possède comme un trésor dont on n'a pas la clef, où l'on ne puise pas, dont on ne vit pas. On a le nom de rirre, et Von est mort.

Je crois important, mes frères, d'insister sur cet état singulier de l'âme , parce qu'il est fréquent et peu observé. D'incrédules, proprement dits, qui se rendent compte de leur incrédulité, il n'y en a peut-être pas beaucoup parmi nous ; mais il y a parmi nous beaucoup de personnes dont l'esprit croit et dont le cœur est incrédule. Etonnés eux-mêmes de la discordance qu'ils observent entre leurs opinions et leurs sentiments , ils en cherchent la cause et ne la peuvent concevoir. S'ils la cherchaient bien , mes frères, ils la trouveraient dans la conservation illicite, dans le ménagement coupable d'une idole qu'ils n'ont pas eu le courage de sacrifier. C'est à l'ordinaire un penchant malheureux qui frappe leur christianisme de paralysie et de stérilité ; c'est un interdit, obstinément gardé dans leur tente, et qui y fait reposer la malédiction ; voilà le secret de tant de demiconversions de tant de christianismes manques ; voilà expliqué le sort de ces hommes qui , selon l'expression remarquable d'un apôtre, apprennent sans cesse sam parvenir jamais à la connaissance de la vérité. On dit que, sur le point de lancer à la mer un puissant navire , lorsque tout est prêt, lorsque le dernier coup de hache a fait tomber le dernier pilotis, on a vu souvent avec surprise le majestueux bâtiment demeurer immobile sur sa base glissante; l'œil curieux cherche partout la cause mystérieuse de cette immobilité, et ce n'est que longtemps après qu'on découvre sous sa carène un simple caillou qui résiste à

toute la puissance du navire colossal. Vous donc à qui échappe le secret de vos lenteurs et de vos irrésolutions sur le chemin de la vérité, cherchez bien, et dans quelque cachette ignorée de Tâme vous apercevrez quelque penchant favori, quelque habitude invétérée, quelque passion qui a honte de paraître, mais qui, de sa retraite obscure, s'oppose à l'élan généreux qui vous porte vers le Seigneur.

Appliquons cette observation générale à la gloire humaine, et saisissons une vérité qui se présente à l'entrée même du sujet. La loi morale est une loi de perfection, c'est ce dont tout le monde convient sans difficulté; or, pour que la recherche de la gloire ne contredise pas en nous l'observalion de cette loi, il faut que l'être de qui nous attendons la gloire soit parfait d'inclination , de principe et de fait. S'il ne l'est point, non-seulement il n'exigera pas de nous la perfection en retour ou en gage de son approbation ; il ne mettra pas à si haut prix, vous pouvez le croire , son admiration et ses éloges : mais il y a plus, il souffrira difficilement d'être surpassé; la perfection, la seule tendance à la perfection, offusquera ses yeux jaloux ; il niera la nécessité de cette tendance, ou bien il en niera la sincérité dans votre cœur ; il travestira vos intentions ; il appellera le bien mal, et la candeur hypocrisie. Ce que je dis la, je ne le dis pas de tel ou tel individu, ni même d'aucun en particulier ; il serait absurde de prétendre qu'un homme ne puisse consentir à trouver son supérieur dans un autre homme ; l'admiration, l'enthousiasme, renferment tacitement l'aveu d'une infériorité. Je parle du monde en général , de ses tendances , de ses maximes; je mets sa morale en face de la loi de perfection , et je vois qu'elle en est séparée

par un abîme ; je reconnais que, dans tous les temps, la tendance à la perfection a coûté à ceux qui l'ont franchement avouée le repos, ou la fortune, ou l'honneur, ou même la vie ; et j'en conclus que celui qui voudra la gloire qui vient du monde devra s'abaisser à la mesure du monde, en épouser les maximes, se garder au moins d'en professer, je ne dis pas d'opposées, mais seulement de plus hautes.

Comme il ne faut point laisser d'équivoque dans ce sujet, répondons à ceux qui allégueraient l'enthousiasme universel excité par des actions généreuses , les acclamations spontanées qui saluent l'apparition d'un grand caractère, que rien, dans des faits pareils, ne contredit ce que nous avons avancé. Que l'homme n'ait pas perdu la faculté d'admirer le beau moral ; que la poésie de la vertu ait pour lui du charme; que ces vifs éclairs l'éblouissent ; que, jusque dans la personne d'un adversaire ou d'un ennemi, certains traits de véracité, de fidélité, d'abnégation, de miséricorde, s'emparent irrésistiblement de son cœur : qui peut, mes frères, et qui voudrait le nier ? Mais j'ai parlé de la loi; de la loi qui embrasse toutes ces choses, mais qui les enferme sous la notion de l'obéissance; de la loi qui est à ces manifestations éparses ce que la lumière est à l'éclair; de la loi accomplie, mais non absorbée par l'amour; de la loi, système dans lequel l'homme ne relève pas de lui-même, ne se choisit pas ses vertus , ne consulte pas sa nature, ne prend pas ses impressions pour guide , n'aboutit point à soi , mais dans lequel il se subordonne à la règle, s'efface devant la règle, conserve dans la liberté de l'amour toute la soumission de la crainte, et dans une fidélité intelligente tout le scrupule de l'obéissance aveugle.

La perfection est là et n'est point ailleurs ; elle ne se trouverait pas même dans la pratique de toutes les vertus , si toutes ces vertus n'étaient rassemblées en un faisceau sous le lien de l'obéissance. Or, cette loi est-elle celle du monde? Le monde Timpose-t-il? Le monde l'at-il acceptée ? Le monde la peut-il supporter? Et s'il n'est dans sa nature ni de l'accepter, ni de la supporter, réserve-t-il ses suffrages , ses applaudissements à ceux qui en ont fait leur loi?

Et il ne s'agit pas de savoir si , dans le fond de la conscience humaine, celte vertu parfaite dans son principe ne reçoit pas peut-être un silencieux hommage ; si, intérieurement, et pour ainsi dire a leur insu, bien des gens ne décernent pas le premier rang à cette vertu qui ne sait qu'obéir et veut obéir toujours. Je le crois , mes frères; mais où vont les applaudissements du monde? A qui préparc-t-il des couronnes? A qui éiève-t-il des trônes? Et, pour présenter la même question sous une autre face, si quelqu'un de ces serviteurs de la loi parfaite obtient les hommages du monde, a quel titre les obtient-il? A quelle partie de son être et de sa vie sontils adressés? N'est-ce pas à ce qui peut s'isoler, se détacher du principe fondamental de sa conduite? N'est-ce pas, en lui, l'homme naturel qu'on prétend admirer? L'homme surnaturel, l'homme nouveau, l'homme de Dieu et de la loi, a-t-il aucune part à ces hommages? Vous le savez aussi bien que moi; vous reconnaîtrez sans peine qu'ici l'exception contirme la règle; et vous conclurez que , pour s'assurer la gloire qui vient des hommes, il faut se prêter a leurs maximes, se proportionner à leur taille ; qu'il n'est pas permis de surpasser, c'est-à-dire, d'humilier ceux de qui Ton attend la gloire.

et, réciproquement, que, pour être parfait, il faut absolument rechercher les regards et ambitionner l'approbation d'un être parfait.

Maintenant, passons de cette idée générale de la loi parfaite aux doctrines particulières, aux faits de l'Evangile.

Comment croirait en Jésus d'une foi réelle et efficace l'âme qui préfère à la gloire qui vient de Dieu seul la gloire qui vient des hommes? Elle a été contrainte de reconnaître Jésus pour le Fils de Dieu ; mais le monde lui refuse ce titre augusfe; le monde, depuis l'apparition de ce divin chef de l'humanité, a versé à pleines mains l'opprobre et le ridicule sur les adorateurs de Jésus. L'adhésion extérieure et de forme a été permise en considération des circonstances ; mais la foi sérieuse et conséquente a presque toujours exposé à la dérision. Est-il si facile à celui qui met du prix à l'opinion des hommes de confesser ce Dieu encore conspué, encore flagellé comme au Prétoire, encore crucifié comme en Golgolha? Et ne faut-il pas, pour rester prosterné à ses pieds, avoir dit adieu tout de bon à l'estime et à l'approbation de cette foule qui le repousse ?

Celui qui dit quil croit en Jésus-Christ doit vivre comme Jésus-Christ a vécu. Or, comment a-til vécu, je vous le demande? D'une manière si difiërente des idées reçues, qu'on peut dire que sa religion est justement l'opposé de la religion du monde. Car le monde a sa religion, où toutes les passions de la chair sont érigées en divinités. Ici l'orgueil : et il s'agit de suivre les traces de Celui qui fut doux et humble de cœur; ici la sensualité : et il faut se régler en esprit sur Celui qui n* eut pas un lieu où reposer sa tête; ici l'indépendance : et il faut ressembler à Celui qui vint sur la terre pour servir et non pour être servi ; ici l'égoïsme :

et il faut revêtir les dispositions de Celui qui donna sa vie pour ses amis. En un mot, il faut embrasser une vie dont certaines vertus plaisent au monde parce qu'elles le servent, mais dont l'ensemble le blesse et le condamne. Comment fera toutes ces choses celui qui tient à l'approbation du monde?

Comment , par exemple , usera-t-il d'une franchise chrétienne, celui qui a peur que cette franchise ne passe pour de la présomption et de l'arrogance? comment réglera-t-il sa vie et ses mœurs sur la simplicité évangélique, celui qui craint de s'entendre taxer de parcimonie et de petitesse? Comment persévérera-t-il dans les exercices de la dévotion chrétienne , celui qui craint de voir tomber sur sa famille et sur lui quelqu'une de ces épithètes insultantes que l'ignorance et l'envie prodiguent à la piété? Mille considérations de ce genre forment autour de lui comme un réseau qui l'enserre et le captive. A chaque pas qu'il veut faire, il est retenu par quelque peur nouvelle ; chagrin, il mesure de la place qu'il n'ose quitter la carrière qu'il devrait parcourir; au milieu d'élans sans cesse réprimés et de repentirs qui usent l'âme , il achève une vie incertaine et décolorée , et il arrive au tombeau sans avoir connu la liberté joyeuse de la foi.

Mais quand même, en suivant l'attrait de la gloire humaine, on ne risquerait pas de s'écarter du sentier de la vertu, cette recherche, mes frères, n'en serait pas moins incompatible avec l'esprit de l'Evangile. En effet, d'après l'Evangile, il y a une seule règle de notre conduite, la volonté de Dieu ; une seule gloire à rechercher, la gloire qui vient de Dieu : or, soit que nous préférions à cette gloire la gloire qui vient des hommes, soit que nous nous

contentions de les associer, nous attentons aux droits éternels de Dieu fortement établis dans l'Evangile , en élevant insolemment le tribunal des hommes à côté ou au-dessus de son tribunal.

Le Dieu de l'Evangile, mes frères, est un Dieu jaloux ; ce Dieu jaloux ne souffre point de partageni dans l'adoration, ni dans l'obéissance. Chercher ailleurs qu'en lui notre loi, c'est renier notre législateur ; chercher ailleurs qu'en lui notre gloire, c'est renier notre rémunérateur. Et certes ! comme il doit se tenir honoré des rivaux que nous lui donnons ! Des vers de terre, des créatures d'un jour, de pauvres pécheurs , égalés dans notre estime , mêlés dans nos hommages au Seigneur éternel, roi de l'immensité, souverain maître des cœurs, source adorable de sainteté ! Le jugement chancelant d'une intelligence débile préféré au jugement infaillible du Dieu de vérité ! La gloire demandée a l'opprobre, et l'opprobre jeté sur la gloire! Car il n'y a pas d'égalité; on n'égale pas la créature au Créateur : on la met au-dessus ; dès le moment où la seule idée de comparaison est conçue, l'outrage est consommé, le Créateur est ravalé au-dessous de la créature ; parce que, dans un rapprochement pareil, partager c'est exclure, hésiter c'est choisir.

Et qui pourrait imaginer encore à quelle gloire nous immolons les droits de notre Créateur! Si c'était h une éclatante illustration, aux suffrages de tout un peuple et de tout un siècle, nous n'en serions pas moins coupables ; cependant on nous concevrait. Mais nous n'allons pas chercher si haut des prétextes d'outrager Dieu! C'est au contraire tout bas, dans la poussière, que nous allons mendier des hommages. C'est à la langue médisante d'un voisin, au sourire flatteur d'un bel esprit, h la familiarité

d'un grand de la terre, c'est à la peur d'un petit ridicule, à de prétendues convenances sociales, à une mode passagère, au plaisir de faire un peu de bruit dans le cercle de nos connaissances, que nous livrons de gaîté de cœur l'honneur du gouvernement de Dieu et le respect de son nom ! Voilà la gloire humaine que nous préférons à la gloire de Dieu ! Certes, mes frères, il serait difficile de s'étendre sur ce sujet sans entrer peu à peu dans un profond mépris de nous-mêmes.

Concluons , mes frères : la recherche de la gloire humaine empêchant de croire en Jésus-Christ , ou , ce qui est la même chose, d'appliquer sa foi, est incompatible avec le christianisme.

Il n'y a qu'une approbation qu'on puisse chercher sans danger : c'est, dans le ciel, celle de Dieu ; sur la terre, celle de ses saints. Et encore ne faut-il chercher celle-ci que comme une manifestation de celle-là. En général, les réprimandes des justes valent mieux que leurs louanges. N'oublions pas ces belles paroles de David : Que le juste me frappe, ce me sera une faveur, et quil me reprenne, ce me sera un baume excellent (Ps. CXLI) ; il n'a pas ainsi parlé des louanges du juste.

Et qu'on ne nous oppose pas des passages tels que ceux-ci : Que toutes les choses où il y a quelque bonne réputation occupent vos pensées (Philipp. IV, 8). Ayez soin de faire ce qui est bon non-seulement devant le Seigneur^ mais devant les hommes (2 Cor. VIII, 21). Ces passages, dont le vrai sens est assez établi par l'ésprît général de l'Evangile, sont expliqués d'une manière authentique dans ces belles paroles du Maître : Faites luire votre lumière devant les hommes, afin que, voyant vos bonnes oeuvres, ils glorifient votre Père qui est dans les deux. ïl s'agit ici de glorifier non la créature , mais le

Créateur; et restime des hommes n'est présentée au chrétien ni comme son but, ni même comme un encouragement. Que toute gloire retourne au Seigneur, et qu'ensuite le Seigneur nous donne de ce qui est à lui ; que le Seigneur nous glorifie, s'il le trouve bon : telle est sur cette matière le sentiment du vrai chrétien. Notre doctrine demeure donc entière : la recherche de la gloire humaine est incompatible avec la profession du chrétien ; il ne doit ambitionner que la gloire qui vient de Dieu.

Mes frères , s'il ne s'agissait , pour se conformer à un précepte et pour suivre un conseil, que d'en reconnaître la vérité, vous en auriez assez entendu. Vous n'avez pas besoin de nos raisonnements pour vous persuader que l'approbation de Dieu est seule digne d'être poursuivie. Vous n'avez, pour cela, qu'a franchir par la pensée les limites du temps, et à vous transporter au dernier jour, et devant le tribunal du Seigneur. Là vous saurez ce que valait l'opinion humaine. La gloire du monde , jadis si éclatante a vos yeux, vous apparaîtra comme un de ces feux trompeurs qui , le soir, sortent des marais , et ne doivent un moment de pâle lueur qu'aux ténèbres d'une épaisse nuit. Cette renommée qui devait, disait-on, traverser tous les âges, et lever un tribut perpétuel sur l'admiration de la postérité, ne vous semblera plus que la puérile chimère d'un délire vaniteux. Le prix infini que vous attachiez à l'opinion de vos compagnons d'épreuve vous semblera une méprise inexprimablement ridicule. Vos gloires immortelles , ainsi qu'il vous plaît d'appeler vos célébrités d'un jour, seront dissoutes, absorbées dans une gloire vraiment immortelle, la gloire de Dieu et de ses saints. Vous sentirez alors (et que ce ne soit pas avec amertume ! ) que ces simples mots du

Père céleste : Cela va hien^ bon serviUur^ lu as été fidèle en peu de choses y font pâlir les termes pompeux dont vous remplissiez vos panégyriques , lorsque vous dérobiez avec audace les titres du Créateur pour en décorer la créature. Cela va bièn^ bon serviteur^ tu as été fidèle m peu de choses ! Qui est-ce qui se contenterait, sur la teife, d'une si chétive louange ? mais dans le ciel, mais dans la bouche du Seigneur, cette louange ési d'une valeur immense ; et jamais l'adulation la plus effrénée, jamais Tenthousiasme le plus ivre ne remplirent celui qui en était l'objet d'un transport comparable à celui que puisera dans ces simples paroles le fidèle glorifié.

Voilà ce que vous pouvez vous dire à vous-mêmes. Et vous pouvez vous dire encore que, déjà sur cette terre, les triomphes de l'amour-propre sont vains et tristes; qu'ils ne remplissent point le cœur; qu'ils ne font qu'en approfondir toujours davantage le vide immense et dévorant; que le premier effet d'un triomphe est d'en faire désirer un autre ; que les retours de l'opinion sont excessifs et cruels; qu'il est insensé de mettre son bonheur à la merci de cette opinion volage et inconséquente. Vous vous direz que, lorsque ce besoin d'estime et d'applaudissements s'est emparé d'une âme, il n'y laisse rien subsister à côté de lui ; qu'il n'y a plus de place pour l'amour dans une âme que remplit la gloire ; que rien ne dessèche plus le cœur que cette funeste passion, et qu'elle nous enlève les plus pures jouissances et les plus nobles émotions dont notre âme est susceptible.

Je le répète donc, naes frères : si, pour se conformer à la vérité, il ne fallait que la connaître, vous pourriez vous en reposer sur vous-mêmes du succès de cette

prédication. Mais Texpérience vous a dëmontré le contraire. Il est mille vérités qi;ii ont subjugué votre esprit sans soumettre votre vie. Sachez donc que cette œuvre n'est pas la vôtre, et que ce n^est pas vous qui vous affrianchirez. Ah ! vous le sentez peut-être. Renoncer à Testime du monde, cesser d'en faire son but, sa règle, ne chercher plus que les regards de Dieu, c'est un miracle * qu'il n'appartient qu'à Dieu d'opérer en vous; à vous il api^rtient de le demander. Puîssiez-voUs , puissionsnous tous le lui demander avec instance, persévérance et sincérité! Puissions-nous, par sa grâce, voir se former dans notre âme une sainte tranquillité sur les jugements des hommes! Puissions-nous, dégagés des lourdes chaînes de l'opinion^ nous sentir libres de croire, d'aimer, d'obéir, jusqu'au jour oii, afitanchîs pour jamais de cette vision importune de la gloire humaine, nous nous réjouirons aux rayons de la véritable gloire, dans le sein de notre Dieu et de son Christ !

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