LES MEMBRES FAIBLES DE L'ÉGLISE
(pour le jour de la PENTECÔTE.)
1 Cor. XIÏ, 20, 21,22.
« 11 y a plusieurs membres, mais il n*y a qu*un seul corps. Et Tœil ne peut pas dire à la main : Je n*ai pas besoin de loi ; ni aussi la léle aux pieds : Je n'ai pas besoin de vous. Mais bien loin de cela, les membres du corps qui paraissent les plus Taibles sont les plus nécessaires. »
« Le règne de Dieu ne viendra point avec éclat. » C'est par ces paroles, et plusieurs autres semblables , que Jésus- Cbrist détournait les regards des Juifs de leur perspective accoutumée de gloire, de splendeur et de puissance pour les ramener vers celle de l'Evangile, qui se compose de tout autres aspects. Mais l'ami des simples et des débonnaires , le Dieu des pauvres en esprit, le prince des petits et des faibles ne put se faire comprendre d'une multitude d'Israélites charnels, épris d'une fausse grandeur. Il en va de même en nos jours : son humilité le voile à nos cœurs orgueilleux ; et nous ferions volontiers un choix dans son Evangile, lui laissant à lui la bassesse qu'il a choisie, et prenant pour nous la pompe qu'il a dédaignée. Et ici je ne parle pas seulement de la pompe extérieure, dont il est aisé de reconnaître le néant ; je parle aussi de l'éclat de certains dons spirituels' qui distinguent un chrétien sans le secours des choses du dehors, et qui peuvent nous paraître dignes de notre am-
bition. Mais il n'est pas d'ambition , de quelque beau nom qu'elle se pare, que l'Evangile ne refoule; et nous en trouvons la preuve dans le passage où saint Paul met en parallèle les dons divers que l'Esprit de Dieu venait de répandre sur l'Eglise : Il y a plusieurs membres; mais il ny a qu^un seul corps. El Vœil ne peut pas dire à la main : Je n^ai pas besoin de toi ; ni aussi la tête aux pieds : Je n ai pas besoin de vous. Mais bien loin de cela, les membres du corps qui paraissent les plus faibles sont les plus nécessaires.
Mes frères, ce fut, aux yeux mêmes de la chair, un grand jour que celui de la Pentecôte. Ce bruit de tempête, ces langues de feu, ces dons miraculeux soudainement départis aux Apôtres, cette énergie extraordinaire qui en fait des hommes nouveaux; tout cela est admirable sans doute. Cependant la fête du Saint-Esprit renferme de plus grandes choses ; et l'Evangile qui nous raconte aujourd'hui l'effusion des dons éclatants, nous autorise, par la voix de saint Paul , à proclamer la supériorité de quelques autres dons, plus obscurs et moins considérables en apparence, dont l'Esprit saint est également l'auteur. C'est ce que nous allons faire aujourd'hui en expliquant ces dernières paroles de l'Apôtre : Les membres du corps qui paraissent les plus faibles sont les plus nécessaires.
Le mot grec qui a été rendu par faible dans nos versions de la Bible ne désigne pas dans cet endroit la faiblesse proprement dite, mais V infériorité . Les membres les plus faibles, ce sont les moins remarquables, les moins distingués. Du reste, si l'on s'est servi du même mot pour désigner deux idées différentes, c'est que ces deux idées ont un rapport, du moins dans l'opinion vulgaire. Il est si oi-dinaire, quand on a de la force, de la montrer, et même
d'en faire parade, qu'une vie obscure, cachée, modeste, fait presque toujours supposer de la timidité et de la faiblesse. Si cette opinion est souvent fondée dans le monde, elle ne l'est pas dans l'Eglise ; et c'est de l'Eglise qu'il est question dans notre texte ; ce corps ^ c'est elle ; ces membres^ ce sont les membres de l'Eglise; ces membres plus faibles ^ ce sont tous ceux qui ont reçu du Saint-Esprit des dons moins éclatants et, en apparence, moins relevés. Ce sont ces membres faibles que Paul nous représente comme les plus nécessaires. Mais comme l'Apôtre, dans tout ce chapitre, a parlé des dons du Saint-Esprit, comme c'est sous le point de vue de ces dons qu'il distingue les membres de l'Eglise en forts et en faibles, nous croyons pouvoir vous présenter la pensée de l'Apôtre sous cette forme : Les dons les plus faibles du Saint-Esprit sont aussi les plus nécessaires.
Les dons du premier rang, je veux dire les dons éclatants, sont de deux espèces. Les uns sont surnaturels, comme celui de parler des langues étrangères, celui de guérir les malades, celui d'annoncer l'avenir ; les autres sont les dons que nous appelons naturels , parce que nous n'y voyons point une interruption des lois connues delà nature ; c'est, relativement au cœur, une joie triomphante, une foi changée pour ainsi dire en vue, une espèce d'anticipation sur les privilèges de la cité céleste ; c'est, quanta l'esprit, le don d'enseigner etde convaincre, l'éloquence entraînante , l'intelligence profonde des Ecritures, et en général tous les talents qui peuvent être appliqués au service de la religion. Voilà les dons de la première espèce ; mais, dans nos jours, nous ne pouvons plus comprendre avec certitude dans cette énumération que les talents naturels de l'esprit et les sentiments
distingués que la grâce fait naître dans une âme chrétienne.
A la suite de ces dons viennent des dons plus faibles , pour parler comme l'Apôtre. C'est l'humilité, par laquelle le fidèle s'anéantit tous les jours devant Dieu, et regarde les autres comme plus excellents que lui-même; c'est la fidélité, qui ne veut pas plus être injuste dans les petites choses que dans les grandes ; c'est la pureté des mœurs et des pensées qui conserve intact le temple où le Saint-Esprit daigne résider ; c'est la vérité, qui, pour le plus grand intérêt, n'ouvrirait pas ses lèvres au plus léger mensonge ; c'est le contentement d'esprit, qui supporte toutes les pertes sans murmures, parce que le vrai trésor oe lui peut être enlevé ; c'est l'activité, qui se souvient toujours que le règne de Dieu ne consiste pas en paroles, mais en œuvres ; c'est la charité, enfin , non une charité factice , empruntée, apprise par cœur, laais un véritable amour, une tendresse d'âme, qui tour à tour compatit, console, soulage, prie^ qui ne sait ni médire m mépriser ; qui souffre tout et excuse tout ; qui ne se réjouit point de l'injustice , mais se réjouit de la vérité.
Mes frères, n'estimeriez-vous pas souverainement heureux celui qui aurait reçu de la bonté du Seigneur tous ces dons réunis? Eh bien ! on peut les posséder tous et ne jeter aucun éclat dans le monde. Un assez grand nombre de personnes ont cet ensemble de dons vraiment divins, sans qu'on le remarque, sans qu'on le soupçonne. Et dans quelles cavernes, me direz-vous, dans quels déserts sont-elles cachées, ces personnes excellentes ? Dans quels déserts ? Dans vos villes , dans vos villages, au milieu de vous,^vec qui elles entretiennent
des rapports d'afTaircs et d'amitié : dans le inonde, où' elles ont comme vqus uue profession, un poste, des devoirs. Si vous ne savez pas les jdiscerner, prenez-vous-ea à vous-mêmes : vous avez l'œil de h chair, qui voit les corps, vous avejK l'œil de l'araour-propre, qui voit les défauts : vouç iji'avezpas l'œil spirituel qui cherche avec con;i{4aisance dans toute âme, non les vices et les faiblesses, mais les traces glorieuses et chères de la présence ^e l'Esprit divin. Et comment d'ailleurs remarquene^z-yous Cjes personnes ? Elles n'ont ni la vanité qui porte k se mettre ei> avant, ni les talents qui mettent bon gré mal gré en évidence. Voulez- vous que je vous le dise? Des hommes avancés dans l'ordre spirituel s'y trompent quelquefois. Involontairement ils cherchent réclat et 1^ force , et rien là ne leur révèle ni force ni édat. Cette âme fidèle que Je vous ai décrite, elle ne sait peut-être pas repidre compte de ses pensées ; elle a à peine la conscience de son état ; elle a l'air de chercher longtemps après qu'elle a trouvé ; elle parait en arrière de ceux qu'elle devance. Sa foi n'est pas toujours un système très-bien lié ; il y a des lacunes, des inconséquences apparentes ; fidèle dans le fond, elle erre quelquefois dans la forme. Cette joie même, qui semble inséparable du christianisme, ne paraît d'une manière prononcée ni da^s son air, ni dans ses discours ; cet enthousiasme qui brille sur le front de quelques-uns est étranger à son caractère, effarouche peut-être son humilité craintive. En un mot, sa vie est une vie cachée en Dieu , que Dieu seul connaît et que Dieu seul apprécie.
Or, mes frères, ces dons obscurs sont ceux que Paul relève dans mon texte, et qu'il proclame les plus né-
cessaires. Et cela est vrai, premièrement par rapport à l'individu qui les possède. De quoi s'agit-il pour lui ? Quel est son suprême intérêt? C'est le rétablissement de l'image de Dieu en lui; c'est la régénération : car la régénération c'est le salut. Eh bien ! cette régénération est tout entière dans les dons obscurs ou faibles dont nous avons parlé. Les autres dons que Dieu peut faire à une âme sont, a le bien prendre, de divines largesses par où Dieu veut faire connaître sa grandeur ; ce sont des magnificences qu'il sème de loin en loin selon qu'il le juge nécessaire, des privilèges qui servent à indiquer déjà sur la terre à quelle gloire une âme régénérée peut parvenir dans le ciel. Mais ce n'est pas à cette condition qu'elle est régénérée et sauvée ; et il n'y a pas même entre les dons éclatants et les dons obscurs toute la différence qu'on pourrait croire. Quand le soleil répand sur notre globe ses bienfaisants rayons, il pénètre à la fois dans des palais et dans des chaumières ; mais dans les palais ses feux sont réfléchis par les cristaux et par le luxe des dorures ; dans les chaumières, il tombe sur des surfaces ternes qui ne lui rendent point de reflets ; n'importe : dans la chaumière comme dans le palais il a répandu la chaleur et la vie ; et dans l'humble réduit du pauvre, ainsi que dans la maison royale, ce qui a pénétré, c'est bien l'astre du jour, le roi du ciel, et l'âme de la nature. De même dans le chrétien obscur, c'est bien l'Esprit-Saint, l'Esprit de Dieu qui réside : s'il ne s'y déploie pas avec autant d'éclat, il n'y réside pas moins tout entier, et avec tous ses caractères essentiels. Ce qui caractérise une âme chrétienne, ce n'est pas précisément l'enthousiasme et l'ardeur, encore moins le talent et l'éloquence : c'est la foi humble, la foi qui sait attendre, c'est
l'humilité, c'est surtout l'amour. Avec ces dons, on est passé de la mort à la vie : que faut-il davantage ?
Davantage, mes frères? Ah ! Dieu sans doute a montré sa sagesse en accordant rarement davantage. Il y a un danger attaché à* toute élévation, et il ne faut pas en excepter l'élévation spirituelle. Les dons intérieurs ont ceci de particulier, qu'incorporés à notre être ils semblent faire partie de nous-mêmes. Nous oublions trop aisément que nous ne les possédons que par la grâce, et qu'il est absurde de se glorifier de ce qu'on a reçu. L'orgueil, qui fermente sourdement dans le fond de notre âme, en prend occasion de l'envahir tout enf ière ; et souvent on a vu ces ferveurs brûlantes, ces talents extraordinaires ouvrir passage à un orgueil spirituel qui, comme tout orgueil , marche devant l'écrasement. Ce danger est tellement réel et tellement grand, que souvent le Seigneur prend soin de ménager quelque humiliation intérieure à ceux que, sans cela, leurs privilèges élèveraient trop haut. Saint Paul, sans s'expliquer davantage, nous parle d'une ëcharde dans la chair , qui sans doute l'avertissait de sa misère primitive, et le préservait de s'enorgueillir. Et à combien de chrétiens distingués Dieu ne s'est-il pas à dessein montré avare de quelque grâce dont la possession eût rendu leur gloire trop complète et leur position trop périlleuse ? Chez combien de chrétiens la nécessité de lutter avec un penchant opiniâtre, ou la présence de quelque doute obstiné, n'ont, elles pas servi de contrepoids à cette présomption qui naît du sentiment de la force ? Par où nous pouvons juger combien est sage ce précepte du grand apôtre : N'aspirez point aux choses élevées ; mats marchez avec les humbles.
Ces dons obscurs et faibles sout aussî les plus aéces* saires à TEglise. Toutes les grâces de Dieu , éclatantes ou obscures, ont servi l'Eglise ; mais Dieu , ayant muUipjié les chrétiens faibles et seulement clairsemé les chrétiens forts , a montré assez par là l'importance qu'il aqttacbe aux premiers. S'il a, d^s la primitive Eglise, accordé aux fidèles des dons extraordinaires, ce n'a été qu'avec OK^sure et pcmr un temps : en général il a semblé vouloir humilier la force , en réservant les trioi»phes à la faiblesse. // a choisi les choses folles du monde pour cû^fondre les sages, les choses faibles pour confondre les fortes^ Us choses vÀles et méprisées, même celles qui ne sont point, pour aman'tir edies qui sont. Il a mis en présence la richesse et la pauvreté, le savoir et l'ignorance, la philosophie et, la rusticité : et la pauvreté, la rusticité, l'ignorance, ont vaincu. De temps en temips, il a appelé à lui le génie et la puissance, et leur a permis de concourir à so® owvre; mais lorsqu'il l'a voulu, la fronde du Jeune fils d'Isaï a suffi pour renverser Goliath, et la petitesse des moyens n'a fait que relever la puissance de celui qui les emploie. En tout temps, l'Eglise a suffi à l'I^lise, la vérité à la vérité. L'éloquence et l'enthousiasme n'ont pas fait autant pour cette cause sacrée que les vertus modestes, l'activité uniforme et les prières patientes de milliers de fidèies dont Jes noms nous sont inconnus.
La vue des grands mouvements qui se sont opérés au sein de l'Eglise chrétienne a pu conduire quelques personnes à un jugement difierent. Ce n'étaient pas, sans doute, des membres faibles de l'Eglise qu'un Paul, un Augustin, un Luther. De tels hommes, ou plutôt de telles puissances ont été ordonnées de Dieu dans le cours des temps pour préparer le terrain de l'Eglise, pour ouvrir
à la vie chrétienae un terrain plus favorable et plus large ; et à Dieu ne plaise que nous méconnaissions rinaportance de ces grandes apparitions ! I^Iais si le règne de
Dieu sur la terre n'est autre chose que son règne dans chacune des âmes qui composent l'Eglise ; si la prospérité de l'Eglise a pour mesure le nombre et la solidité des conversions individuelles ; si Dieu est pkis glorilié dans les sentiments intimes des âmes subjuguées par la grâce que dans la proclamation publique et solennelle des dogmes de la religion révélée, convenons ensemble d'une vérité : c'est que les membres faibles de l'Eglise contribuent proportionnellement pour beaucoup plus au règne de Dieu que les membres forts dont nous avons parié. Quant à ces derniers, il noMS semble assez ordinairement que l'admiration nous dispense de l'imitation; semés de loin en loin, ils n'ont pas été en contact avec nous tons ; leurs écrits, leur mémoire ne peuvent, à cet égard, remplacer qu'imparfaitement leur vie; c'est parles côtés faibles, par les détails ordinaires et familiers, qu'ils auraient pu faire sur nous une impression intime ; la vie aurait agi sur la vie ; mais , isolés de nous par les circonstances, par leur (grandeur même, par leur éclat, ils ne peuvent exercer sur nous qu'un effet indirect et général , &v(>rable sans doute et salutaire , mais qui va jusqu'où il peut aller lorsqu'il nous prédispose à observer, à étudier les membres faibles de ce troupeau duquel il faut faire partie pour appartenir à Dieu. Ces derniers modèles nous semblent plus à notre portée, quoique leurs dons ne soient en réalité ni moins précieux ni moins divins que ce«x de la première classe de chrétiens ; nous sentons que rien ne nous dispense de les posséder, que rien ne peut les suppléer, qu'on peut
n'être ni savant, ni éloquent, ni ravi au troisième ciel par Textase religieuse, mais qu'il faut être saint ; que c'est la vocation naturelle de toute âme, et le dessein de Dieu sur nous tous. Cette sainteté, proportionnée a notre stature, appliquée à une sphère d'activité qui ne dépasse point la nôtre, nous attire par sa simplicité en même temps qu'elle nous frappe par sa beauté ; mystérieuse dans son origine, étonnante par sa nature, miraculeuse enfin si l'on considère les changements qu'elle apporte, elle n'en est pas moins humaine, accessible, maniable ; c'est la prose du royaume céleste que chacun est tenu de parler. Oui , ces vies habituellement empreintes de christianisme, d'une seule et même teneur, d'une conséquence sévère, d'un sérieux uni, d'une sérénité douce, d'une activité infatigable et tranquille, d'un zèle qui fait beaucoup et dit peu, ces vies dont le caractère chrétien parait peut-être d'autant plus incontestable que l'enlhousiasmey prend une place moins grande que la charité, voilà ce qui gagne le plus de cœurs, voilà la salutaire contagion qui agit, perpétuellement dans l'Eglise, qui, dans les temps les plus malheureux, a conservé tant d'âmes au Seigneur et les multiplie abondamment dans des époques bénies.
Ces observations prouvent assez que la piété sincère et humble est la plus grande des forces, et que les membres les plus faibles de l'Eglise lui sont les plus nécessaires pour son établissement et pour ses conquêtes. Il n'est pas plus difficile de s'assurer que ce sont de tels membres qui sont les plus nécessaires à la société civile. C'est un dernier trait à ajouter; car on ne doit pas perdre de vue que le vrai chrétien est citoyen, et que tout ce qu'il a reçu d'en-haut lui a été donné
pour être exercé dans la société. Nous avons distingué deux sortes de supériorité éclatante : Tune qui tient à l'âme, l'autre qui tient à l'esprit. Quant à la première, elle a produit quelquefois de grands effets, mais plutôt dans le sein même de l'Eglise et dans les relations spirituelles que dans les relations de la vie ordinaire , et , quant à la seconde, qui consiste dans les talents de l'esprit, elle n'est vraiment bienfaisante que lorsqu'un esprit de piété l'anime et la sanctifie. Mais ce qui est nécessaire à la société, c'est la piété même. La piété n'a pas son domaine circonscrit dans l'enceinte des méditations, de la vie intérieure et du culte religieux : la piété est utile à toutes choses^ la piété s'applique à tout. Mais nous allons plus loin, et nous disons : la piété est le seul principe de vie des Etats, et le seul remède de la société malade. Voyez, avec tout cet appareil de vertus humaines et de talents brillants, quel aspect elle présente. Elevez-vous un peu plus haut que le cercle borné de vos relations domestiques, quoique déjà dans ces relations vous puissiez trouver d'une manière ou d'une autre la preuve de ce que j'avance ; contemplez ce vaste horizon de la société ; prêtez l'oreille à cet effroyable tumulte de toutes les passions déchaînées ; plongez vos regards dans l'ensemble et dans les derniers recoins de ce labyrinthe fangeux ; en un mot, pour quelques instants, considérez le monde. Certes , vous n'avez pas l'œil scrutateur de Celui qui sonde les cœurs et les reins; vous ne pouvez pas remuer ce fond révoltant d'iniquité qui repose caché dans les cœurs; s'il pouvait tout à la fois se découvrir à vous...; mes frères , on ne pouvait voir la gloire de Dieu sans mourir : pourrait-on sans mourir contempler l'iniquité humaine ? Mais vous avez vu la surface, cela suffit.
Jugez maintenant si les plus beaux talents seraient capables d'établir Tharmonie dans ce chaos et la paix dans ce tumulte ; jugez si la vue d'un petit nombre d'hommes pleins de joie chrétienne et d'une ferveur enthousia^e, et par là même inintelligibles pour la masse , y pourrait exercer une influence sensible. Oh ! le vrai levain dans cette masse, c'est la vertu humble, tranquille, obscure, active de ces milliers de fidèles répandus dans tous les coins de la société, luttant par leur exemple et par leurs prières contre la dépravation générale, et faisant doucement luire leur lumière devant les hommes de manière à ramener au moins quelques âmes. Ce sont eux que le Seigneur a jetés dans le monde comme une semence dont un grain en produira vingt, un autre trente et un autre cent. Ce sont les prémices de la grande moisson qui mûrit dans le champ du monde, et qui, nous en avons l'assurance, couvrira un jour de ses épis la face entière de la société.
Ce jour n'est pas encore arrivé, et les circonstances qui doivent nous l'amener se développent avec lenteur. Tout dans le monde a une marche plus rapide que les progrès de ce règne d'amour et de paix. Que de perfcctionneinents avant que l'homme daigne songer à celui de son âme ! N'cst-il pas étrange de le voir penser à s'assurer toutes choses, excepté son salut? restaurer toutes choses, excepté sa conscience? spéculer sur toutes choses, excepté sur l'éternité? Siècle admirable, mes frères, où rien ne manque, sinon la seule chose nécessaire ! La société politique s'asseoit sur de nouvelles bases , les droits de l'homme sont garantis , et je m'en réjouis : mais au milieu de ces combinaisons admirables de la politique je cherche le Saint-Esprit , cet es-
prit d'équité, de conciliation, de support; où est-îl?L*industrie fait d'immenses progrès ; l*art double les forces de la nature, la richesse du monde s'accroît, Taisance, dit-on, se répand, et je m'en réjouis : mais au milieu de ce développement des arts et de l'opulence je cherche le Saint-Esprit, cet esprit de modératipn, de désintéresse^ ment et de pureté, où est-il? Les sciences, les lettres, l'instruction publique étendent leur domaine ; la culture se répand dans des lieux et dans des conditions d'où elle était bannie ; rinlelligence est toujours plus honorée, et certes je m'en réjouis : mais dans ces triomphes de la pensée humaine je cherche le Saint-Esprit, cet esprit d'humilité, de piété et de charité ; où est-il ? Ah ! mes frères, il s'en faut encore que ce divin Consolateur ait tout consolé, que cette force ait tout dompté, que cette vie ait tout animé. Luttez par là prière pour que ce beau jour arrive ; combattez pour Jésus-Christ qui a combattu pour vous ; demandez avec ardeur que son règne vienne ; demandez qvHà son nom tout genou $e ploie et toute langue confesse qu\l est le Seigneur à lu gloire de Dieu wn père; demandez, non pas les dons extraordinaires qui, dans le jour <jue nous célébrons, se répandirent sur les Apôtres ; mais demandez que l'Esprit de Dieu multiplie parmi vous le nombre de ces membres faibles, c'est-à-dire, de ces chrétiens humbles et fidèles qui sont la force et l'espérance de l'Eglise. Demandons-le tous ensemble au Père des lumières, et supplions-le d'ajouter déjà en ce jour quelques âmes à l'Eglise pour être sauvées.
LINTOLÉRANCE DE L ÉVANGILE.
Matth. XII, 30.
« Celui qoi n'est \i3s arec moi, e&l contre moi. i>
Ces paroles furent prononcées par Jésus-Christ à l'occasion d'un de ses miracles les plus éclatants. Les Pharisiens prétendant qu'il l'avait opéré par la puissance du démon, Jésus-Christ leur représenta combien il était absurde de supposer que le démon concourut à l'établissement d'une religion opposée à ses intérêts. Satan, ditil, se diviserait-il contre lui-même? Puis, poussant plus loin sa pensée, notre Seigneur ajouta que, si Satan n'était pas son aide, ainsi que le supposaient les Pharisiens, il s'ensuivait que Satan était 6on adversaire. Et pourquoi ? C'est qu'à l'égard de Jésus-Christ il faut, de toute nécessité, être l'un ou l'autre, et que quiconque n'est pas pour lui est par là même contre lui.
C'est ainsi, mes frères, qu'à l'occasion d'un fait particulier Jésus-Christ proclama une grande vérité qui, sans doute, est répandue dans tout l'Evangile, et résulte de tout l'ensemble de la doctrine chrétienne, mais qui n'avait point reçu encore une expression aussi précise et aussi solennelle* C'est cette déclaration du Sauveur qui va nous occuper aujourd'hui. Notre dessein est d'en développer les preuves ; mais, il faut, avant tout, en expliquer les termes principaux.
Qu'est-ce qu'un homme qui est contre Jésus-Christ? Chacun comprend assez que notre Seigneur désigne par là tout homme pour qui fEvangile est un objet d'aversion et de haine, soit qu'il renferme ces sentiments dans son cœur, soit qu'il les manifeste par des paroles ou par des actions. Qu'est-ce qu'un homme qui n'est pas avec Jésus- Christ ou pour Jésus-Christ? Nous n'avons pas besoin d'en rassembler les traits par l'imagination. Le monde est plein de ces personnes qui ne sont pas pour Jésus- Christ. Nous les reconnaissons dans tous ces membres de l'Eglise chrétienne qui ne lui appartiennent que par la naissance et par quelques habitudes extérieures, mais dont la vie entière prouve que cette Eglise ne leur inspire aucun intérêt. Ils ont accepté une religion comme on accepte une patrie, non point par un choix libre , mais par un effet de la nécessité. Chrétiens de naissance, ils ne le sont pas d'affection. N'ayant examiné ni les preuves qui établissent la vérité du christianisme, ni les objections par lesquelles on l'attaque , ils croient sur la foi d'autrui ; ils ont quelques notions générales des doctrines de la révélation , et, une fois pour toutes , ils les ont admises pour n'y plus revenir. En un mot, la religion est pour eux une haute convenance , un fait considérable, une nécessité sociale , mais rien de plus ; elle n'est point la règle de leur vie , ni un de leurs intérêts. Ils ne concourent, ni par des vœux, ni par des efforts, à l'avancement du règne de Dieu; ils ne s'informent pas même s'il avance ou s'il recule; tout a pour eux plus d'importance que les succès de cette grande cause. Voilà les principaux traits du caractère des indifférents.
Or, que dit à leur sujet le Sauveur des hommes?
Ceux qui ne sont pas pour moi sont contre moi. Nous ne sau-
— aurions mieux établir la vérité de cette déclaration qu*en montrant la fousseté de la proposition contraire, que voici : « On peut n'être pas pour" Jésus-Christ , et cepen- » dant n'être pas contre lui ; on peut n'être ni son ami ni » son ennemi ; on peut observer à son égard une espèce » de neutralité. i> Voyons si cette neutralité est possible.
J'observe d'abord , mes frères , qu'une véritable neutralité est tout ce qu'il y a de plus rare dans le monde. L'homme n'est pas fait pour l'indifférence ; il peut, sans doute , ne ressentir ni haine ni amour pour les choses qui lui sont complètement étrangères, et vers lesquelles aucune circonstance ne dirige son attention. Mais tout ce qui le touche de près, tout ce qui peut influer sur son sort, ou seulement tout ce qu'il voit exciter un intérêt général, devient pour lui l'objet d'un sentiment quelconque. Ses goûts peuvent changer ; mais, pareil au pendule , il oscille perpétuellement de l'affection à l'aversion, et de l'aversion à l'affection, sans s'arrêter jamais dans l'espace intermédiaire. Son âme étant faite pour sentir, sentir étant sa vie , elle est pour ainsi dire contrainte d'aimer ou de haïr, et fuit l'indifférence comme une espèce de mort. Chacun de nous, en se repliant sur soi-même et en consultant ses souvenirs, y reconnaîtra sans peine cette disposition, et cela suffira pour le mettre en garde contre cette opinion : qu'on peut n'être pas pour Jésus-Christ sans être contre Jésus-Christ.
Mais si l'observation que nous venons de faire est vraie en général , combien ne le paraîtra-t-elle pas dans le domaine de la religion! Une religion est une opinion, une religion est un système ; mais ce qui la distingue de toutes les opinions et de tous les systèmes, c'est qu'elle prétend être l'œuvre de Dieu et le tout de l'homme.
Toute religion qm pré<eridfaît moins se deltienfiraît eïîemfêtne, et ne méritefait pas le ûoin de f efigioti. 11 en résulte que, si unfe i^eligkm est Traie, il faut Tainiér de tout so» <;œur ; que , si elle est fausse , il fatït la détester de tout soft éœur , car il s'agit d'utae chose de tùixtë exéetlence o« d^unîe? fenf>osture criminelle, de Tœuvrè de Dîeu ou de celle dû démoiï ; d'une chose propre à liotiô perdre ou |>ro^re à ftous sauver. La neutralité, dans un tel cas, est-eHe bien possible ? Peut-où rester sans aucun sent ima^ vis^à-vis d'un fait dominant, absorbant, immense, qui sollicite sans relâche une décision ? Et n'est-ce pas ici du moifts que Fiiidifférence doit trouver son écueil ? Mais je vais plti^ loin : je dis que, quatid on resterait indifférent, on n'en aurait pas moins, sans le vouloir, fait un choix. Et comment cela, mes frères? C'est que la vraie religion ne méritant rien de moins que tout notre amour, c'est être contre elle que de rie pas nous dévouer à elle ; et qu'tHîie religion fausse ne méritant rien de moins que toute notre haine , c'est être pour elle que de ne pas la couÉibattre. Ici, tout milieu est impossible , et Tindifférent doit entendi'e, d'un côté, la religion fausse lui dire : Puisque vous n'êtes pas contre moi, vous êtes pour moi ; et de l'autre côté , la religion vraie lui crier : Puisque vous n'êtes pas pour moi, vous êtes contre moi.
Et, pour vous rendre cette dernière vérité plus sensible, supposez que Dieu, manifesté en chair, soit descendu Sût la terre, en la personne d'un être semblable à vous; que le caractère de cet être soit l'idéal de la perfection ; son œuvre, le salut du genre humain ; ses préceptes, la sainteté même ; ses sentiments pour vous , une charité immense. Vous lui reconnaissez tous ces attributs , et vous lui dites : Puisque tu es l'idéal de la perfection, la