L'ÉTUDE SANS TERME
2 TiM. III, 7.
(( Apiirenant toujours, €'t ne pouvant jamais parvenir à la connaissance de la vérité.»
SECOITD DISCOURS.
La vérité que nous avons si souvent nommée dans notre discours précédent, mais sans la définir , c'est la vérité évangélique.
Vérité une et complexe , elle réunit la connaissance de nous-mêmes et celle de Dieu ; de nous par rapport à Dieu, de Dieu par rapport à nous : en d'autres termes , la condamnation et le salut, la déchéance et la réhabilitation.
Cette vérité, c'est la vérité , c'est la révélation complète de tout ce qu'il nous importe ici-bas de connaître touchant nous-mêmes et touchant Dieu. Elle laisse en dehors d'elle mille objets de connaissance; mais par rapport à son objet, dont l'importance incomparable anéantit tous les autres objets de la connaissance humaine, elle ne laisse rien d'essentiel à désirer à celui qui l'a reçue. Et, chose admirable ! complète au début de la connaissance, présentée à la fois tout entière, suscepti-
ble d'être embrassée d'un seul coup-d'œil elrespirée tout d'une haleine, elle n'en est pas moins progressive ; sa Jumière s'accroît de jour en jour pendant la plus longue carrière ; ses aspects se multiplient par les aspects de la vie ; toujours la même, elle est toujours nouvelle ; un instant suffit pour la posséder, des siècles ne suffiront pas pour l'approfondir : dans ce sens, elle est aussi une étude sans terme. Elle satisfait donc aux deux besoins les plus opposés de la nature humaine, le besoin de repos et le besoin d'action.
Cette vérité dont la substance est un fait que nous n'avons pu créer, que nous ne pouvons pas même concevoir, nous a été révélée ; et de même qu'il ne nous appartient pas de l'inventer, il ne dépend pas de nous de la croire. L'impossibilité de la croire véritablement sans le secours du Saint-Esprit est une partie de cette vérité même et un des objets de la foi chrétienne. Et néanmoins il s'en faut tant qu'elle soit sans contact avec notre nature, qu'au contraire elle correspond, elle s'unit intimement à tout ce que notre nature a de plus profond et de plus inakérable. Elle y remplit un vide, elle en éclaircit les ténèbres , elle en lie les éléments désunis, elle y crée l'unité ; elle ne se fait pas croire seulement, elle se fait sentir ; et , quand l'âme se l'est appropriée, elle ne se distingue plus de ses croyances primitives, de cette lumière naturelle que tout homme apporte en venant au monde. En un mot, née dans une région infiniment plus haute que notre raison et que notre nature, elle se rejoint et forme un tout continu avec les vérités invincibles dont notre nature et notre raison nous rendent témoignage ; seulement ce ne sont pas nos pensées qui se sont prolongées jusqu'à elle, mais elle qui, des*
cendant du sein de la lumière inaccessible, est venue s'ajouter à nos pensées.
De là, mes frères, il est visible que, dans l'acquisition de la vérité , non-seulement nous ne demeurons point oisifs et neutres, mais que cette acquisition réclame et met en œuvre les parties les plus vives et les plus sensibles de notre nature. L'acquisition de la vérité, bien que toute grâce et toute gloire en doivent être rendues à l'Esprit divin, est pourtant dans notre vie plus qu'un événement, c'est un acte; l'acte le plus moral, le plus profond que nous puissions consommer; un acte qu'il dépend de nous d'accomplir d'une manière plutôt que d'une autre; un acte auquel nous pouvons être exhortés, dans lequel nous pouvons être dirigés , au sujet duquel nous pouvons être approuvés ou repris.
Aussi, mes frères, quand saint Paul nous parle de gens qui apprennent incessamment sans parvenir jamais à la connaissance de la vérité, ce n'est pas seulement un malheur, c'est une faute qu'il signale. Cette faute n'est pas seulement celle des hommes dont nous parlions dans le discours précédent, de ces hommes qui, instruits par des moyens naturels de tant de vérités de détail sur la nature humaine, sur la leur et sur la vie, s'en tiennent à ce commencement de.connaissance et s'arrêtent en deçà de la vérité même qui leur est offerte et annoncée : cette faute est encore celle d'une autre classe d'hommes qui, ayant, à ce qu'il semble, pénétré plus avant et franchi la limite qui sépare la révélation naturelle de la révélation surnaturelle , ayant, en un mot, accepté la vérité évangélique, ne l'ont pas saisie comme il eût fallu la saisir ; qui , au lieu de l'assimiler à leur être tout entier, ne l'ont appropriée qu'à leur entendement, c'est-à-dire, à ce qu'il y a
de plus extérieur dans Thomme intérieur. Ces hommes, dans une sphère en apparence plus haute que celle des premiers, peuvent , comme ceux-là , beaucoup apprendre, apprendre sans cesse, et ne point parvenir à la connaissance ; en un mot , dans la vérité même , rester étrangers à la vérité.
Que si quelqu'un trouvait étrange qu'on puisse s'être approprié un fait par l'intelligence, et néanmoins ne pas le connaître , nous ne le renverrions pas seulement à l'Evangile, qui partout suppose ce que nous établissons, qui partout désigne sous le nom de connaissance quelque chose de plus qu'un acte ou un état de l'esprit : nous en appellerions à la nature des choses et au sens des mots. La connaissance a différents instruments et diflerents sièges, selon ses différents objets. On connaît par les yeux les choses de la vue, par l'oreille celles de l'ouïe, par le cœur celles du cœur, par l'intelligence les idées de toutes ces choses. L'intelligence ne nous approprie donc que les idées des choses, non leur impression, leur réalité. Et si elle suffit dans la science proprement dite, laquelle n'a pour objet que les idées des choses et leur convenance logique, elle ne suffit pas dans la sphère des faits dont le but est d'être mis en contact immédiat avec les forces vives de l'âme, et qui, hors de ce contact, perdraient leur caractère et jusqu'à la raison de leur existence. Sans doute, en ce genre de connaissance comme en tout autre, l'entendement a des fonctions à remplir, mais la vérité ne s'arrête pas au miroir qu'il lui présente : elle le traverse pour aller se réfléchir dans le miroir le plus intérieur de l'âme ; et l'on peut dire des vérités de cet ordre, qu'elles ne sont perçues, qu'elles ne sont comprises qu'autant qu'elles s'en vont retentir
dans cette partie de nous-mêmes, qui est le siège de nos affections et par conséquent le vrai centre de notre vie.
On s'est accoutumé, dans le monde, à donner au mot de vérité un sens trop particulier et trop étroit; on n'y voit communément que la conformité de la représentation avec l'objet représenté ; mais la vérité peut résider dans les faits comme dans les idées. La conformité du moyen avec le but, de l'action avec le principe , de la vie avec l'idée , tout cela c'est aussi la vérité : ce qu'on appelle vertu n'est autre chose que la vérité dans le sentiment et dans l'action. En choses de morale , la vérité ne se sépare point de la vie, elle est la vie même ; et si, au lieu de passer dans la vie, elle reste dans la pensée, elle ne mérite point le nom de vérité. Quand on demande si je suis dans la vérité, on ne demande pas ce que je sais^ on veut savoir œ que je suis.
En appliquant ces idées à la vérité chrétienne , nous trouvons : qu'être dans la vérité, c'est devenir , par nos affections et par notre conduite, toujours plus semblables à Jésus-Christ ; c'est le suivre spirituellement dans tous les événements qu'il a traversés, dans sa mort par notre mort au péché, dans sa résurrection par notre régénération, dans sa gloire invisible par notre vie cachée avec lui en Dieu ; en un mot , il faut que nous revivions spirituellement toute la vie de Jésus-Christ, et cela seulement s'appelle connaître la vérité, être dans la vérité.
Si la religion est autre chose qu'une science, si elle est une vie découlant d'un fait, ilestclair qu'elle ne ressortit point à la seule intelligence, et que quiconque ne voit en elle que le corps d'idées qu'elle renferme, demeure en dehors de la vérité. Et donnât-il toute l'attention possi-
ble à chacune de ces idées, à leurs rapports mutuels, à leur ensemble, fit-il chaque jour dans ce domaine quelque découverte nouvelle, tous ces progrès ne Tavanceraient pas d'un seul pas vers la vérité ; ce qu'il a appris peut bien être exactement vrai, mais ce n'est pas la vérité. Jetons un regard sur le vaste champ de la spéculation religieuse. Nous y trouvons d'abord des faits à confier à notre mémoire : la religion est entrelacée dans le tissu d'une longue histoire, qui s'étend des premiers jours du monde à travers plusieurs générations d'empires , entraînant avec elle tous les noms et fous les souvenirs, enveloppant l'histoire de l'univers. Que de personnages avec leurs caractères, que d'institutions avec leurs principes, que d'événements avec leurs causes elle produit à nos regards, depuis la destinée du premier couple jusqu'à l'état actuel, si compliqué et si problématique, de la société humaine I que de faits attachés à chacun de ces faits ! comme les aspects se multiplient sous le regard ! comme la réflexion rajeunit incessamment ce tableau ! Mais cette histoire , sur laquelle la religion est fondée , veut être crue, et par conséquent veut être prouvée. Ici s'ouvre à l'activité de l'esprit une arène plus vaste encore. Les précautions d'une bonne foi sérieuse ont frayé une route que les préventions de l'incrédulité et les doutes involontaires nés de découvertes successives sont venus élargir, et qui, prête à se fermer, se rouvre sans cesse, pour se fermer de nouveau , pour se rouvrir encore. Une objecti<Hi abandonnée en laisse surgir une autre ; le terrain de la discussion change d'époque en époque ; on attaque la religion dans sa base historique, avec les sciences naturelles , avec les monuments , avec la métaphysique, ou plutôt avec toutes les répugnances du
cœur, aidées de toutes les ressources de Tesprit ; et la vérité, après avoir mis hors de combat mille adversaires qui ne se relèveront plus, en voit mille autres se lever avec des armes nouvelles, ou, pour mieux dire, trempées dans Tesprit d'un siècle nouveau ; en sorte que le croyant , qui tournera de ce côté 'son activité intellectuelle, y trouvera, s'il le veut, de l'emploi pour sa vie entière. Que si, du domaine de l'apologétique, il passe dans celui de la philosophie chrétienne, quelle immense carrière s'ouvre devant lui ! Le système du christianisme , c'est-à-dire le rapport de ses parties entre elles, et de toutes ensemble à une idée mère, à un seul but ; la comparaison de cette religion avec la nature humaine, sur laquelle, si l'on peut s'exprimer ainsi. Dieu en a pris la mesure et en a tracé le plan ; l'explication, tour à tour, du christianisme par la nature, et de la nature par le christianisme ; la définition de l'esprit chrétien et son application dans les détails de la vie ; le parallèle de ce système avec tous les autres systèmes, dont chacun , hors d'état de tenir ni de rendre compte de tous les faits , a laissé quelque grande lacune que Jésus-Christ a comblée, quelque immense difficulté qu'il a fait disparaître ; en un mot , la conciliation par le christianisme , et par lui seul, de toutes les contradictions, de toutes les dualités désespérantes dont la vie et notre nature même semblent formées : voilà, mes frères, de quoi vous donner une idée, mais bien faible, des spéculations infinies dans lesquelles l'étude de la philosophie chrétienne peut engager un esprit observateur et méditatif; et ce n'est pas tout encore. La religion peut être envisagée comme un fait prenant place entre tous ceux dont se compose la vie humaine, les dominant, leur imposant son caractère,
les contraignant à l'unité, soit avec elle, soit entre eux ; vous la voyez pénétrer, tantôt avec le poids de sa masse, tantôt avec Ténergie de son action, ou l'irrésistible douceur de son influence , dans les plus vastes espaces et dans les derniers recoins de l'existence humaine : sève puissante dont le tronc de l'arbre est inondé, et qui coule imperceptible jusqu'aux extrémités les plus déliées de ses rameaux. La vie privée et la société publique, les lois et les mœurs, la littérature et les arts, tout, jusqu'au gouvernement des intérêts matériels, devient chrétien sous l'influence du christianisme ; il convertit toutes choses en sa propre substance ; avec lui, toutes choses deviennent de la religion ; une conséquence parfaite , logique à la fois et morale, s'établit entre toutes les parties de la vie humaine ; cette vie ne perd aucun de ses éléments naturels; elle ne sacrifie que les superfluités dangereuses, déjà condamnées par les sages de tous les temps ; elle conserve même plus que n'auraient voulu conserver ces esprits austères, que la faiblesse de leurs moyens a contraints à l'exagération, et qui ont d'autant plus imposé à la nature, qu'ils étaient en état de lui inspirer moins. Que vous dirai-je ? Je m'arrête ici, de peur de m'arrêter trop tard ; j'irais au-delà de toutes les bornes en entreprenant , je ne dis pas d'indiquer de nouveaux sujets d'étude, mais de rappeler seulement ceux qui depuis longtemps ont été signalés ; jugez par là quelle moisson d'idées croît pour l'intelligence dans ce dernier domaine ; et, réunissant par la pensée ces sphères dont chacune pourrait absorber un homme tout entier, convenez que l'intelligence, appliquée à la religion, y peut trouver, selon l'expression de saint Paul, de quoi apprendre sans cesse.
Oui, sans cesse apprendre, et ne point parvenir à la connaissance de la vérité ! Mais, direz-vous, cela se peutil ? cela se voit-il ? Mes frères , les exemples abondent , ils ont abondé dans tous les temps. Ce fait répond à vos deux questions ; et si le fait vous parait inconcevable, je m'étonne à mon tour de votre étonnement ; car il est bien clair qu'en lui-même le raisonnement n'aboutit point au sentiment ; et lorsque la pensée se préoccupe trop de ridée d'un fait, l'idée lui reste et le fait lui échappe. Il en est comme d'un homme que la lumière du soleil empêcherait de voir le soleil. En vain les idées qui se rattachent au christianisme sont nombreuses et belles ; leur nombre même et leur beauté deviennent un piège qui nous empêche d'aller plus avant , et l'intérêt de la curiosité emporte tous les autres. En vain ces idées sont si voisines de la vérité qu'elles en semblent la substance même ; nouveau piège plus considérable que le premier : si elles en étaient plus éloignées, si elles y étaient tout à fait étrangères, l'illusion ne serait pas possible ; aussi at-on eu l'occasion de renaarquer que les travaux les plus éloignés de la spéculation chrétienne , pourvu qu'ils ne soient pas en contradiction avec la morale chrétienne , sont moins propres à distraire l'âme de ce qui doit faire ici-bas son objet principal. Mieux vaut souvent, pour la vie religieuse du cœur, être marchand, artiste, géomètre, que d'être théologien.
Mais qu'est-ce , mes frères , qu'est-ce donc qu'être en dehors de la vérité, sinon être contre la vérité? L'accepter, mais dans un esprit qui n'est pas le sien, qu'est-ce autre chose que lui donner un démenti, la nier de fait en la reconnaissant en principe, et protester tacitement contre les intentions et contre le plan de Dieu ? Il a incarné
la vérité, et nous la désincarnons. Il nous a donné des réalités, et nous lui rendons des idées. Il a créé un monde, et nous en faisons un système. Il a fait lever sur nous le soleil de justice qui porte la santé dans ses rayons, et de ce glorieux soleil, qui est à la fois lumière et chaleur, nous refiisons la chaleur, et n'acceptons que la lumière. Que dis-je, que nous acceptons la lumière ? Dieu a voulu ( et c'est là un des traits les plus remarquables de son œuvre) nousôter l'idée que nous puissions inventer la lumière et tirer la vérité de nos propres pensées ; il a voulu nous désabuser de la toute-suffisance de notre raison ; il a voulu que nous nous soumissions à la vérité ; mais à force de la considérer avec notre entendement , c'est à nous-mêmes , en définitive , que nous nous soumettons. A force d'appliquer notre intelligence à la révélation, nous en faisons en quelque manière notre œuvre, nous remplaçons la foi par la certitude philosophique, nous nous soumettons, non à cette démonstration de puissance dont le Saint-Esprit est l'auteur, mais à l'argumentation de l'école , et Jésus-Christ trouve en nous des partisans plutôt que des disciples, des sectateurs plutôt que des fidèles. Elaboré par notre intelligence , son Evangile devient notre Evangile , sa révélation une philosophie , ses mystères des nécessités logiques , Jésus-Christ une autre nécessité du même genre , et Dieu lui-même un produit de notre pensée. N'est-ce pas aller à rencontre des desseins de Dieu, nous inscrire en faux, sinon contre la lettre de ses déclarations, du moins contre leur esprit, être chrétien de la manière la moins chrétienne, et détruire l'Evangile en prétendant l'établir ?
Et je pourrais demander encore si ces pensées , à ne les considérer que comme des pensées , sont bien con-
formes a celles de Dieu ; si ces formules que nous avons dressées, et que tout chrétien, je le veux croire, accueillei*a sans difficulté, signifient daas notre esprit la même chose exactement que dans le sien ? si même, sous cette parfaite similitude de langage, ne se cache pas une grande différence d'idées? Réfléchissons, en effet, que quoiqu'on puisse distinguer dans la vérité religieuse, ainsi que nous Tavons fait , la part de l'esprit et celle du cœur, cette vérité néanmoins est une , et ne tire tout son caractère que de la combinaison de la pensée et du sentiment appliqués à un même fait , de telle sorte qu'on n'a tout le sentiment qu'au moyen de toute l'idée, et pareillement toute l'idée qu'au moyen de tout le sentiment. Toute la vérité n'est bien conçue que par tout l'homme ; et quoiqu'il soit bien souvent impossible au chrétien complet et au chrétien de science de démêler en quoi ils diffèrent l'un de l'autre , quoique , en dépit du sentiment confus d'une discordance, ils se trouvent d'accord sur tous les points, quoique le langage manque de signes pour nommer des nuances aussi délicates ; ces nuances, dans leur délicatesse , sont très-importantes , et s'il y avait des mots pour les exprimer, ils verraient bientôt que leur pensée n'est pas exactement pareille, et que, même sous le rapport purement spéculatif, le chrétien de pensée ne possède pas toute la vérité que possède le chrétien complet.
Nous avons, mes frères, un pas de plus à faire ensemble, et peut-être vos réflexions vous l'ont-elles déjà fait faire. L'application exclusive de l'intelligence à la religion non-seulement ne vous avance pas vers la vérité, c'est-à-dire vers la vie, mais elle tend à nous en éloigner toujours plus. Revenons à nos principes : être
dans la vérhé, ce n'est pas être spectateurs de la vérité, c'est vivre de la vie de Jésus-Christ ; et sans relever ici tous les caractères de cette vie, bornons-nous à dire que c'est une vie de recueillement et d'humilité. Or, la science dissipe, et elle enfle; ce sont là ses effets naturels; mais pour en convenir, il faut appeler dissipation tout ce qui éloigne l'homme du vrai but de la vie , et il faut appeler enflure ou orgueil tout ce qui lui donne une idée exagérée de la force et de l'indépendance de l'homme. Nous comprendrons alors que l'individu le plus sérieux et le plus modeste aux yeux du monde, est orgueilleux et léger aux yeux de la vérité; car, s'il n'oublie point le but auquel aspire la sagesse humaine, il s'écarte de celui que prescrit la sagesse divine; et s'il ne s'élève point volontairement au-dessus des autres hommes, il s'élève avec eux au-dessus de la condition humaine, et, on peut bien le dire, au niveau de Dieu même. Or, je le demande, se peut-il rien de plus contraire à l'esprit de cet Evangile qu'il a étudié et qu'il croit connaître î Et une étude qui, privée d'un contre-poids, livre l'homme à cette double tendance , une étude dont chaque progrès en amène un proportionné dans la dissipation el dans l'orgueil , n'entraîne-t-elle pas de jour en jour plus loin de la vérité , c'est-à-dire, plus loin de la vie ?
Les habitudes de la pensée ne sont pas les moins tyranniques, et il arrive un temps où le retour est impossible, même à la plus ferme volonté. Suivons l'histoire morale d'un homme livré à la tendance que nous avons décrite. Le sérieux de l'âme ne fut pas étranger à ses premiers pms; il n'est guère possible d'admettre que, d'entrée, il n'ait vu dans la religion qu'un objet de spécula-
tion philosophique; son premier dessein fut sans doute de l'approprier à son âme, et de lui soumettre sa vie : mais cette impression fut superficielle et ftigilive ; la pensée , vivement saisie, se jeta sur cette riche proie, et la détourna tout entière à son profit. Cette inclination devint dominante et tyrannique; tout ce qui était destiné à Taliment de râme,devint la pâture de Tintelligence. Chacun des gains de Tintelligence fut une perte pour Famé, qui, toujours plus hors de cause, toujours plus condamnée à l'inaction, perdit son ressort dans l'oisiveté. Cet homme , ayant contracté le pli de saisir toutes choses du côté intellectuel, devint peu à peu incapable de les saisir sous un autre aspect. Chose étrange ! il apprit toujours mieux à se rendre compte des efiets de la vérité sur une âme , et devint toujours plus incapable de les ressentir luimême ; il parla, il écrivit peut-être, sur Yordre de la grâce, et son cœur s'endurcit toujours plus aux atteintes de la grâce ; dans toutes ses considérations religieuses, l'idée de la chose se présentait avant la chose, s'interposait comme un obstacle entre le fait et lui ; il n'eut bientôt de tous ces faits que des fantômes, qui en représentaient fidèlement la surface et les contours , mais n'en contenaient point la substance. Il sentit le mal et s'en inquiéta ; il voulut essayer de faire de la religion , si longtemps son élude, une affaire enfin, et son affaire; il chercha à se placer sous l'action et dans la dépendance de la vérité ; mais, par la force de l'habitude, son esprit venait à chaque fois se substituer à sa conscience ; cherchant en vain une religion dans ce système, il ne trouvait jamais qu'un système dans cette religion. Dans son angoisse, il eût voulu oublier, ignorer ; il portait envie à la crédulité des simples et des enfants ; il eût donné
toute sa science pour un seul de leurs soupirs, et toute son intelligence en échange de leurs cœurs, car le sien avait cessé de battre, le sien était devenu de l'esprit. Il eût désiré que le christianisme Mt tout entier sorti de sa mémoire, que l'existence même de cette religion lui devînt inconnue, afin que, se présentant à lui une seconde fois, elle agît sur son âme, de nouveau rajeunie, avec toute l'énergie d'une vérité nouvelle et d'un bienfait inattendu. Vœux superflus ! on ne se redonne pas l'œil qu'on a perdu, on ne se redonne pas la foi, qui est l'œil de l'âme. Etrange état, mes frères, où l'on croit tout ensemble et l'on ne croit pas, où la foi de l'esprit nous aide à sentir là nécessité de la foi du cœur, nous fait gémir de son absence, et ne saurait nous la donner; état de lumière , mais d'une lumière qui n'a d'autre effet que de rendre visibles nos ténèbres ; ignorance dans la science, erreur dans la vérité, incrédulité dans la foi, malédiction sous la forme d'une bénédiction ; situation contradictoire, insensée, que nous reprocherions au pouvoir divin comme un jeu ciniel, si l'évidence ne nous contraignait pas de nous l'imputer à nous-mêmes ! Dieu n'est l'auteur d'aucun mal , il est le remède à tous les maux, et la guérison de celui que nous venons de dépeindre n'est pas au-dessus de sa puissance, n'est pas au-dessus de sa bonté.
Ici, mes frères, il me semble que je dois entendre quelques-uns de vous me demander : Mais enfin , n'estce donc rien que de savoir ? savoir n'est-il pas le chemin de connaître ! et tout ce qui est vrai ne fait-il pas partie de la vérité ?
Sans doute, mes frères, et si c'en était ici le lieu, j'insisterais sur l'utilité de ces mêmes connaissances dont
je fais aujourd'hui ressortir l'insuffisance; et par cela même que la religion doit être saisie par tout l'homme, je demanderais que l'intelligence entrât en part de cette œuvre ; et, considérant la belle ordonnance du système évangéiique, sa conséquence parfaite fondée sur sa vérité absolue, et par une suite nécessaire, l'harmonie de cette œuvre de Dieu avec toutes les autres œuvres de la même main, je dirais que, si l'on veut placer l'homme au point de départ de toutes les idées justes, sur le chemin de toutes les vérités pratiques, il est bon de lui faire embrasser la religion chrétienne par les côtés qui intéressent la raison, chose trop négligée peut-être, et qui en ferait pour la masse de la société un instrument de développement intellectuel, non moins que de culture morale.
Mais les idées du christianisme ne sont pas le christianisme ; et il faut bien remarquer ici que si du christia^ nisme réel, vivant, on redescend presque sans le vouloir aux idées dont se compose son système, il s'en faut bien que de ces idées on remonte aussi naturellement à la vie qui est son essence. Encore une fois, ce ne sont que des idées ; idées, je l'avoue, relatives à des faits moraux, idées morales, et qui , comme telles, ne se peuvent expliquer que par quelque intervention antérieure de l'être moral, mais qui, toutefois, ne vont pas nécessairement remuer ce dernier fond de l'âme d'où jaillit la véritable vie. En étudiant les phénomènes de l'existence intérieure, on est presque tenté d'admettre dans l'homme deux âmes concentriques , dont la plus extérieure n'est que la contre-épreuve ou le reflet de l'autre ; âme superficielle qui reste étrangère à l'obligation, à l'obéissance et à la volonté, mais qui conçoit toutes ces choses , qui
reçoit les confidences de la vraie âme, en possède le secret, en parle le langage, et à la faveur de cette intime intelligence, se donne et se prend pour une âme , bien qu'elle ne soit que la lueur de l'âme dans l'entendement. Quelle que soit la nature de cette faculté et le secret de ses relations avec la vie, nous ne voyons point en elle le siège de la vérité religieuse, puisque, capable de l'admirer et de la dépeindre, elle n'est point en état de l'expérimenter et de la réaliser. Sans doute , cette seconde âme n'existerait point dans l'absence de la première ; des idées morales supposent dans celui qui les perçoit une nature morale, et même on a quelque peine à concevoir que chaque idée n'amène pas le sentiment qui lui correspond; mais des faits nombreux sont là, pour prouver que ces idées, pour morales qu'elles soient, ne sont que des idées, qu'elles appartiennent au domaine de l'iulelligence, et que ce n'est pas en elles qu'il faut chercher la source de la vie. La vie appartient à cette portion de notre être qui obéit , qui espère et qui aime. J'ai dit d'abord obéir , parce que le sentiment de l'obligation, la conscience, est la racine de toute moralité. J'ai dit d'abord obéir ^ parce que la séparation, entre Dieu et l'homme ayant eu pour principe la désobéissance de l'homme, le retour à l'homme vers Dieu, ou la religion , doit commencer par l'obéissance ; la religion, qui ne nomme pas autre chose à son terme, ne parle pas d'autre chose à son début. La conscience produit la crainte ; la crainte, dissipée par l'offre du salut gratuit , fait place à la joie; la joie ouvre le cœur à l'amour, ; et l'amour c'est la vie, l'amour lui-même est le salut ; l'obéissance, qui devait être la raison de notre bonheur, en est devenue l'effet et la conséquence. Telle est la généalogie des
sentiments et des dispositions évangélîques ; elle nous fait voir dans quel esprit nous devons recevoir TEvangile et comment nous devons nous l'approprier. C'est à la fois avec l'intelligence et avec la conscience qu'il nous faut le lire.
Quoi de plus raisonnable ! quoi de plus conforme à la nature de l'Evangile et au but que Dieu s'est proposé en nous le donnant ! Son but a été d'offrir un remède à l'âme, une règle à la volonté. L'Evangile peut, comme tous les faits, fournir la matière d'une science : mais avant d'être une science, c'est un fait, c'est une action de Dieu. Cette
action, il s'agit moins d'en rendre compte que de la subir. Lorsque un père fait du bien à ses enfants, ou lorsque, dans la sphère de ses attributions paternelles, il prend quelque mesure à leur égard , leur affaire , sans doute , n'est pas d'analyser psychologiquement les prin cipes qui le font agir et la convenance du moyen qu'il emploie avec le but qu'il se propose ; leur affaire est de recevoir et de sentir. Une plante, en la supposant douée de raison , ne serait pas fertilisée par la connaissance qu'elle aurait de l'origine et des effets de la pluie, mais par cette pluie elle-même ; l'homme avant de disserter sur les effets de la grâce, qui est la pluie du ciel et qui ne tombe pas en tous les lieux, doit courir où elle tombe, s'en abreuver, s'en laisser pénétrer. Alors seulement revivront et se chargeront de fruits ses branches flétries.
Alors, rafraîchi, fécondé, vivant, qu'il disserte s'il veut; ce sera sans doute avec humilité, avec respect, et dans le but de rendre honorable la source de sa vie. Sa pensée, imprégnée d'un baume qui prévient toute corruption, communiquera la grâce avec la science. Alors tombera, à l'applaudissement de saint Paul lui-même.
cette parole de saint Paul : c La science enfle, mais la charité édifie, » parce que la science sera devenue cha-* rite ; alors saint Paul ne dira plus de vous que vous apprenez sans cesse sans parvenir à la connaissance de la vérité, car vous avez connu, pour ainsi dire, avant d'apprendre, et la grande vérité était dans votre cœur avant que les vérités de spéculation eussent abordé votre esprit. Alors ces vérités elles-mêmes deviendront les parties vivantes de la vérité ; votre théologie , d'un bout à l'autre, sera de la religion ; votre science tout entière du christianisme, votre lumière de la chaleur, votre soleil un vrai soleil ; en faisant de votre intelligence un usage qui vous honore parmi les savants, vous ne provoquerez personne à l'idolâtrie de l'intelligence ; votre raison servira à montrer les bornes et l'insuffisance de la raison ; comme l'arc porte la flèche , i^hacune de vos pensées portera un sentiment ; instruit tout ensemble et édifié par vous, on se réjouira de comprendre si bien ce qu'on aime, d'aimer ce que l'on comprend, et l'on bénira Celui qui, en envoyant du ciel la paix à lios cœurs troublés, a également envoyé la paix à nos intelligences !
Mais tout cela n'aura pas été votre œuvre ; c'est l'œuvre de Celui dont la grâce, adressée également aux esprits et aux cœurs, répand tour à tour la chaleur dans la lumière et la lumière dans la chaleur. C'est lui que je me sens obligé d'invoquer à la fin de ce discours abstrait , tout composé de ces mêmes spéculations dont j'ai condamné l'abus. Personne, je l'espère, n'aura lieu de m'accuser d'inconséquence. Il faudrait, dans ce cas, en accuser tous les prédicateurs chrétiens, qui, en vous présentant des idées (puisqu'enfin ils n'ont à leur disposition
que les idées des choses), étendent leurs vœux à votre ^ard bien plus loin que ne va leur puissance. L'écueil que j'ai signalé aujourdTiui, je Tai rencontré dans ce discours même. J*ai donc besoin de prier Dieu d'humecter ce sol aride, de vivifier ces raisonnements, de réaliser ces idées ; de faire retentir dans votre cœur chacune des paroles que j'adresse à votre esprit. J'élève à lui, du sein de mon infirmité , cette prière qui la changera en puissance. Si vous le priez vous-mêmes , mon vœu sera d'avance accompli, car on ne prie point avec l'intelligence, mais avec le cœur. C'est donc votre cœur qui m'aura écouté. Oh! puissions-nous, au sortir de ces spéculations, sentir fortifié en nous l'éloignement pour les spéculations stériles ; apprendre à nous sonder pour «avoir si nous avons en nous la vérité ou seulement sa formule , si nous savons seulement ou si nous vivons ! puissions-nous tous, quelles que soient la mesure de notre savoir et la portée de notre intelligence, être en droit de nous appliquer avec joie et reconnaissance ces paroles de notre Sauveur : c Je te loue, ô père, Seigneur
* du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses
* aux sages et aux intelligents et que tu les as révélées 3 aux enfants ! » bienheureuse enfance ! vraie maturité du cœur, vraie perfection de l'homme, âge immuable des fidèles sur la terre, âge étemel des bienheureux et des anges, puisses-tu nous être donnée à tous avec ta simplicité, ta candeur et ta foi !