F II I M I DE )• R K F A
itt voulant par sa boulé iticslimublt; réparer le monde crée par sa puissance inlin:>'. enuiiueiu'e l'Euangilc eu I» Irne, par m pour-yalicr celcsle erilre ht Vierge et l'Ange, qui luj annonce que le Fils vnique de Dieu vent estie eoiiceu en elle, et par i'lle rnliiriti- lui momie pour eslre le Réparateur de l'Vniupns.
2. Cél Ange du Ciel me semble eslre le Précurseur de Iesi» h lu Vierge, comme <'ét Ange de hi terre prédit en Mulucliie, est le Précurseur de Itsvs a la luilie : l'A tes paroles A reliques porlent. à proprement parler. ITuangiledii l'ère Elernel a. la Ircs-suinile \ ici-gt-, cumine les paroles Apostoliques portent vrajement l'Knangile de Iesvs aux pécheurs
3. Cet Euuugile de Dieu le Père, es I singulièrement haut et admirable : Car il isi le Principe de l'Kuangile de Iesvs, eomroe aussi le l'ère qui l'ordonne, esl le l'rineipe de la personne de Iesvs ; et il esl ordonne pour publier le Fils ne Dieu, Fils de l'homme; et vne Vierge Mère de Dieu au inonde ■. Qualité! auuarauanl inengneues, et serrels cariiez au Ciel el à la terre. L'Euangile de Iesvs, esl singulièrement dou* et fouorable, car il est vn Principe de grâce en la lerre, il y renie! au» pécheurs leur» offertes, el l'ait vn nombre innombrable d'enlanls adoplifs de Dieu au inonde. Cet Euangile du Père Eternel est annoncé pour communiquer à la Vierge le Verbe diuin.et pur elle le roiuiuuniquer am bummeset aui Alises, et répandre en la lerre lu (îractj increee el subslanliejle : e'esl n dire, la personne du Fils vnique de Dieu, qui
Exposé sommaire. lvij
esl la Grâce du Père. Grâce qui descend en la Vierge comme vne rosée céleste, qui la rend féconde du salul de l'Vniuers, el la fait engendrer vn Homme-Dieu en la terre. L'Euangile de Iesvs, esl publié pour communiquer aux hommes la saincle parole de Dieu , pour les instruire aux secrels du Ciel, ni pour répandre en la terre la grâce de Dieu , qui rend les hommes saincis el les éleue au Ciel. Cet Euangile du Père ou lire le Ciel à la Vierge, et luy ouure mesme le Sein du Père, clos de toule Eternité, afin qu'elle reçoiue de ce .Sein paternel en son Sein virginal , le Fils vnique de Dieu , qui veut eslre le Fils de la Vierge Marie en la plénitude des Siècles, comme il esl le Fils de Dieu le Père dedans l'Eternité. L'Euangile de Iesvs, ouure le Ciel aux pécheurs , verse sur eux ses influences celesles, les rend en fan I s de Dieu et Citoyens du Ciel , s'ils se rendent fidèles à Iesvs, gardants ses lois, viuanls sous son Empire.
4. Cél Euangile du Père Eternel est porté par vn Ange, qui l'annonce à la Vierge, el par vn Ange qui est des plus grands Anges, et des plus grands Princes du Ciel. L'Luangile de Iesvs esl porté par des pescheurs, qu'il fait les Anges de sa parole, pour l'annoncer par le rond de la lerre. I^e premier Euangile se passe sans bruil, en vn Nazareth, en vn cabinet, en secret, en silence, en tranquillité, et comme dit l'Escriture, Dura médium sdevtium tenerent omnia. Le second Euangile se publie en l'Vniuers, en plein midy, a la veuë des peuples, auec éclat de paroles et de miracles. Le premier se passe entre deux personnes seules, l'vne viuanle au Ciel, l'autre viuanle en la terre. Le second se passe entre tous les mortels, de tous siècles, de tous aages, de louspaïs, iusqn'a ia fin du monde. Le premier se passe entre vn Ange el vne Vierge, mais Vierge plus celesle el angelique que cet Ange : Vierge a la vérité cachée el inrogneuë au monde, el à tout homme mortel, dont elle en porle le nom en Isaye; mais Vierge plus illustre et plus célèbre dans le Ciel, qu'aucune autre personne, qui soit, ny dans le Ciel, ny dans la terre. Le second se passe entre des hommes; les vns saincis, les autres pécheurs; les vns Apostres,et les autres appeliez; les vns enuoyez, et les autres conuiez: et tend à eslablir le Royaume de Dieu entre les hommes; le Royaume du Ciel, au milieu de la terre.
5. Ce pour-parler céleste entre l'Ange et la Vierge, esl pour choses grandes, et les plus grandes qui doiuent estre ïamais accomplies dans le cours des siècles, et mesme dans l'Eternité. El cet Euangile du Père Eternel a la Vierge, contient en abrégé la doclrine du salut , et porte en semence.
lx Exposé sommaire.
est Agnus accipere Virtuiem et DiuinUatem : La terre , en luy rendant hommage comme a son Dieu, comme à son Souuerain, comme à son Sauueur. selon celle Prophétie. Et adorabunt eum ommes Reges terra, omnts gentes sernient et.
10. Toutes ces Grandeurs méritent bien chacune vn Discours à part, el peul-estre plusieurs discours. Nous donnons maintenant au public la première partie de ces Discours, qui regardent les grandeurs de Iesvs en soy-mesme, el dans son Myslere de lTncarnalion; le distinguant de ses autres Grandeurs el de ses autres Estais et Mystères qui le réfèrent à nous : Voire nous n'exposons qu'vne partie de celle première partie. Car nous n'auons traitlé, que De l'Vnité de Dieu, et de la Communication de Dieu en ce Mystère, ayant fait^ dessein, pour relascher les esprits, plusieurs discours sous vn mesme litre : el répandant par-cy par-là quelque semence des autres discours qui doiuent suiure : De la Plénitude de Dieu; de la Vie de Dieu; de l'Amour de Dieu; de la Sainctetê de Dieu; de la Souveraineté de Dieu; de la conduitte de Dieu en ce sacré Mystère, etc. Si Dieu nous donne le loisir el la grâce de les exposer.
11. Cet object des Grandeurs de Iesvs el de la Vierge Marie, est l'objecl rauissanl le Ciel, et le rauissanl incessamment : C'est le pain quotidien de la table des bien-heureux : C'est le mels ordinaire el délicieux de leurs banquels célestes. Heureux qui s'en entretient et nourrit en celle vie : Tout ce que nous pouuons dire et penser en la terre, ne sont que petites miettes gui tombent du Ciel, que nous deuons recueillir de la table de nos Mai sires : Micœ quœ cadunt de mensa Dominorum.
12. A l'exemple de l'humble Cananee, nous les requérons, nous les espérons, et nous les attendons de vous, ô Iesvs mon Seigneur! De vous Qui auez tant d'amour pour nous; Qui auez lanl de droicls, el tant de pouuoirs sur nous; Qui daignez nous rendre vos 1res par tant de titres, el singulièrement voslres par le Myslere singulier de l'Incarnation : Qui voulez en la terre nous viuifier par voslre mort, nous lauer par voslre sang, nous animer par vostre esprit, nous esleuer par voslre grâce, nous instruire par voslre parole, et nous nourrir par vous-mesme; El qui estes le vray pain viuanU le pain céleste, le pain descendu du Ciel, el comme tel, voulez nous nourrir en la terre de la substance de voslre corps , et au Ciel de la communication de vostre diuiue Essence.
ET DES tïRANDEVRS
DE I ESVS
PREMIER DISCOVRS.
De l'Excellence et singularité du Sacré mystère de l'Incarnation.
Îe Verbe Diuin, la Splendeur, la Puissance et la Gloire du Père Eternel , estant enuoyé au monde , y a voulu establir vne Académie KooueiiBj«d* saincte , vn Estât de grâce , vne umi'w Ï»t«™ Assemblée diuine, conduitte et animée de son •' «• q»''( «•■» ï
T6Ul enseigner.
esprit, pour parler à la Terre le langage du Ciel; pour enseigner aux hommes la science
2 Discours de V Estât
de salut; et pour les éleuer à vne haute et sublime cognoissance de Dieu , en leur faisant cognoistre de la grandeur de son Essence , de la pluralité de ses Personnes, de la profondité de ses Conseils, de la singularité de ses Oeuures, ce que le sens humain ne leur en peut apprendre.
Dînerses excei- Or vn des premiers et principaux poincts d"î?nca^nlïfwt^l, cluon nous enseigne en ceste eschole de sapien-
ce et de salut , establie et ouuerte au monde , est le sacré mystère de l'Incarnation. Mystère si éleué, qu'il surpasse la hautesse de toutes les pensées des hommes et des Anges : Mystère si excellent, qu'il contient et comprend Dieu et le monde ensemble dedans soy-mesme : Mystère si profond, qu'il est caché de toute éternité dans la plus secrette pensée de l'Ancien des jours, et dans le sein propre du Père éternel, d'vne manière si haute et ineffable, que le grand Apostre le nomme à bon droict
Ephes. m, 9; en diuers lieux, le Mystère caché de toute éternité ' en Diev, qui a créé toutes choses.
Et toutesfois ce mvstere si haut et excellent,
si profond et caché , s'accomplit en la plénitude des temps au milieu de la Terre, pour estre exposé à la veuë de la Terre et du Ciel , tant il est public : Et il s'y accomplit pour
et des Grandeurs de Iesvs. 3
estre l'obiect de la foy des peuples, l'ancre de leur espérance, la cause de leur salut, et l'accomplissement de la gloire de Dieu en TVniuers.
Car c'est par ce mystère que le Ciel est ouuert , que la Terre est sanctifiée , que Dieu est adoré, et d'vne adoration nouuelle, d'vne adoration ineffable, d'vne adoration incogneuë à la Terre et au Ciel mesme auparauant : puis que le Ciel auoit bien lors des Esprits adorants et vn Dieu adoré, mais n'auoit pas encores vn Dieu adorant. C'est par ce mystère que Dieu est en la Terre abbaissant sa grandeur ; et couuert de nos foiblesses , reuestu de nostre mortalité, est opérant luy-mesme au milieu de nous comme vn d'entre nous, le salut du monde. C'est par ce mystère que la Terre est vn Ciel , et vn nouueau Ciel , auquel Dieu habite d'vne manière plus haute et plus auguste, plus saincte et plus diuine qu'il n'habitoit auparauant dans le plus haut des Cieux. C'est en la Foy, en l'Amour et en l'Hommage de ce sacré mystère que Dieu establit par luy-mesme, et non par ses Anges et seruiteurs, vne Religion en la Terre , qui ne sera iamais changée ny ostée de la Terre et qu'il a reseruée aux derniers temps; Comme aussi ce mystère porte les
h Discours de V Estât
derniers traits de sa puissance , de son Amour, et de sa Sapience éternelle.
C'est en ce mystère que l'Eglise doit estre sainctement et diuinement occupée , et la pieté de^ âmes plus éleuécs rauie d'estonnement et d'admiration, contemplant cet object : auquel on descouure, et on apperçoit en vne manière ineffable, la Majesté de la diuine Essence, la distinction de ses Personnes, la profondité de ses Conseils, et l'eminonce, la rareté, la singularité, que Dieu a voulu estre en cet vnique Ouurage : c'est h dire , tout ce qui est grand, tout ce qui est sainct, tout ce qui est admirable, et comme vn abrégé et vn sommaire de tout ce que les oracles de la Foy nous reuelent et enseignent de Dieu et de ses œuures. Diuin mystère qui est comme le centre de l'estre créé et increé, et l'vnique Sujet auquel Dieu a voulu, et voulu pour iamais, comprendre et réduire au petit pied le monde et soy mesme : c'est à dire, son infinité propre, et la grandeur de l'Vniuers ensemble.
L«» *:gyptien«. Qvelqves peuples signalez dans l'antiquité profane, célébrez dans les lettres sacrées,
Dieu reut estre et honorez de la garde et tutelle du peuple de
honoré par ,iler>- Dfeu ^ et du Fi]g ynique de j)ieu mesme , en
Testât de sa Minorité et de sa saincte Enfance,
et des Grandeurs de Iesvs. 5
lesquels en leurs actions et documents estoient pleins de figures enigmatiques et hiéroglyphiques; auoient accoustumé de représenter la religion par vn certain animal qui n'a point de langue : pour monstrer que Dieu duquel la bonté, la grandeur et la Majesté surpasse toute éloquence , ne doit point estre adoré auec la langue et les paroles, mais auec la pensée et l'entendement. Que si délaissant les pensées de ces Prophanes , nous voulons rechercher les , sentiments des Ames sainctes et diuines, Celle qui a esté si dignement consacrée aux louanges de Dieu, et qui fournit et à la Synagogue et à l'Eglise des paroles sacrées pour louer Dieu en tout temps et en tout le monde (le veux dire le Roy, le Prophète et le Poëte sacré des Hébreux), chante diuinement, Tibi Silentium laus Deus in Sion. A toy le silence est louange, ô grand Dieu, en Sion.
Car c'est ainsi que la propriété de la langue Hébraïque selon sainct Hierome rend ce verset de la version ordinaire, Te decet HYMNVS Pwim. lxh, 4i. Deus in Sion : pour nous apprendre que l'Hymne et la louange qui conuient proprement à la grandeur de Dieu , est vne louange non de paroles , mais d'vn profond silence.
Ce qui conuient ainsi à Dieu et à la Reli-
6 Discours de V Estai
gion , peut estre iustement appliqué à ce trèshaut, très-grand, tres-sacré mystère de l'Incarnation : car en son estât et en son estenduë, il enclost Dieu mesme; il establit en l'Vniuers vne Religion perpétuelle et vniuerselle tout ensemble; il est la consommation des desseins et des conseils de Dieu sur les enfants des hommes; et rend non seulement sur la Terre, mais dedans le Ciel mesme , vn culte et vn honneur admirable , et vn hommage éternel et singulier k la Diuinité.
Le My«tere de La grandeur doncques et la sublimité de ce eîuTSûtothonôî très-haut mystère deuroit estre adorée par vn ré par œuure» et sacré silence, et non prophanée par nos pensées
non pas orné de ru. i • • x i
paroles. et par nos paroles : Et nous deunons imiter la
modestie et retenue des Anges, qui se couurent et se voilent à la veuë d'vn si diuin object, et demeurent auec estonnement et admiration en voyant sa gloire. Car c'est du Fils de Dieu , et du fils de Dieu faict homme, que ceste vision célèbre des esprits Angéliques , rapportée par im.yi. le plus grand Prophète; est expliquée par vn
lohai». xxn. des plus grands Apostres , dans le sainct Euangile. Nous donc à leur exemple et imitation, touchez d'vn si rare sujet, capable de rendre l'Eloquence mesme muette, deurions auoir recours à l'Eloquence des œuures et des ser-
et des Grandeurs de Iesvs. 7
uices, louants, aimants, et adorants Iesus- Christ nostre Seigneur , de toute nostre puissance , et le suppliants que tout le cours de nostre vie luy soit à jamais vne deuote et continuelle action de grâces, et vn perpétuel tribut et hommage de seruitude.
Ce seroit mon désir de demeurer en ce Raisons qui ooi silence , et ça esté mon dessein iusques à pre- ^yn "oî^L* sent : mais vne iuste défense me le fait rompre, cepour authoriser vn ouurage de pieté contre quelques esprits que la modestie et la charité Chrestienne ne me permet pas de nommer, pour ne pas intéresser vne profession saincte par le défaut de quelques particuliers. Ils blasment ce qu'ils n'entendent pas, comme s ils vouloient imiter ceux qui selon sainct Iude; v«r*. u». Ce qu'ils ignorent, ils le blasphèment Ils parlent par des raisons qui ne sont pas de Théologie , et par des interests qui ne regardent pas le Crucifix. Ils s'emportent par des mouuements qui ne viennent pas du nouuel Homme, et ne conuiennent pas à l'escole de la Croix.
Ils disent et font publiquement des choses que nulle loy ne peut authoriser , nulle raison ne peut défendre, nul prétexte ne peut excuser, nul artifice ne peut couurir, si ce n'est par vn ingénieux silence.
8 Discours de V Estât
ces discour» se- le ne veux point repartir à ces violences et ron sansaigreur. ^ ceg procédures : elles sont plus dignes de
correction, que de discours; de mespris, que de paroles; et d'oubliance, que de souuenir en la mémoire des hommes. le ne inarreste pas à leurs factums , à leurs libelles , à leurs calomnies respanduës auec aussi peu de charité que de vérité; me tenant dans lu silence qui est la meil- Kuripide. leure response, selon le dire d'vn Ancien : Et ie ne veux pas employer mon temps , mon esprit et ma plume à ceste sorte d'escrits et de réponses peu vtiles au public , peu séantes à ma profession, et peu aduantageuses à la cause. Au lieu doncques de réplique et de repartie, après dix ans de patience et de silence ; après trois ans de tempestes et orages suscitez en France et en Italie , par des esprits nez à cet exercice ; après plusieurs calomnies , et libelles iniurieux et diffamatoires soigneusement espandus, et mesme aux Prouinces estrangeres; le produis ce discours en euidence : Et le produis, non pas pour parler de leurs personnes, de leurs desseins , de leur conduitte , mais pour parler de Iesvs, de son Estât suprême et de ses Grandeurs admirables. De Iesvs qui a esté autresfois la pierre d'achoppement entre les luifs, et qui a prédit le deuoir estre mesme
et des Grandeurs de Iesvs. 9
entre les Chrestiens; à son Peuple, à son Israël , à ses Enfants; et qui sert encore de pierre d'achoppement en ceste cause à ceux qui ont voulu contredire à l'hommage et à la seruitude qui lui est rendue.
le publie donc ce discours pour maintenir en son Honneur, ce dessein de pieté par voye de pieté ; et arrester le cours de la violence , par la raison et par la douceur. C'est ceste occurrente nécessité , A Iesus mon Seigneur, Fils vnique de Dieu , Fils vnique de Marie , qui m'y oblige; et l'aduis encores de personnes, qui honorant vos grandeurs et vos mystères veulent vous appartenir pour jamais par vn hommage particulier : desquels ie vous dois dire auec sainct Augustin : Hisunt servi tvi fratres mei confew. ub. x, quos filios tvos esse voluisti Dominos meos,c'4, quibus iussùti vt seruiam si volo tecum de te viuere. Ce sont vos servitevrs, et en ceste qualité ils sont mes frères. Vous auez voulu qu'ils fussent vos enfants , en ceste qualité ils sont mes maistres , et vous m'avez commandé de les seruir si ie veux viure de vous auec vous.
Pardonnez donc, ô Souuerain Seigneur des hommes et des Anges , si par leur commandement , et par ceste rencontre ie romps mon dessein et mon silence; et si i'ose parler de vous,
10 Discours de V Estât
vous qui estes la Sapieuce adorable , la Parole ineffable, la Splendeur admirable du Pcre éternel, et son Verbe diuin, par lequel il parle et à soy-mesme, et à ses créatures. le ne dois pas en vn sujet qui regarde le fils de Dieu , la paix du Ciel et de la Terre , de Dieu et des hommes, mesler les paroles et cauillations de ces esprits contentieux. Elles n'ont pas vn grand sens ny vn grand fondement , et la lumière de ce discours suffit à mon aduis à dissiper ces ombres et ces nuages : S'il est besoin ie les reseruerav à part, et après ce discours. Car il parle de l'alliance du Verbe éternel auec nostre humanité, et il ne doit ressentir que douceur et bénignité, conformément à l'Estat et à la nature de ce mystère , auquel est apparue l'humanité , et la bénignité de Dieu inesme , selon l'Apostre. Ce n'est pas qu'il me fut bien difficile de leur respondre , et en peu de mots : Mais comme aux sacrifices qui s'offroient sur la paix et concorde coniugale , les anciens ostoient le fiel des Hosties : Aussi en ce discours que i'offre à Dieu et au public, en l'honneur de la paix et de l'alliance qu'il a estably auec nous par le sacré mystère de l'Incarnation ; ie veux oster le fiel et l'amertume de semblables contentions.
Daignez receuoir, A Seigneur, ce présent qui
et des Grandeurs de Iesvs. 11
vous est offert d'vne main si indigne , et d'vn esprit si foible à publier vos grandeurs et vos louanges : Et â l'entrée de cet œuure, permettez-moy de vous addresser les paroles du plus humble et plus sçauant, du plus sainct et plus prudent, du plus modeste et plus religieux Docteur que la Terre ayt porté , et que vous ayez encores donné à vostre Eglise. Par ses paroles donc, éleuées, sainctes et diuines qu'il prononce à la fin de Fvn de ses œuures : le vous diray au commencement de celuy-ci : Domine Deus meus vna spes mea, exaudi me, ne imiocaiioodeie fatigatus nolim te quœrere : qumram faciem JJ^J^J sahlct tuam semper ardenter. Tu da qucerendi vires, qui Augustin. inuenire te fecisti, et magis magisque inueniendi te, spem dedisti. Coram te est firmitas et inftrmitasmea; illam serua, istam sana. Coram te est scientia, et ignorantia mea : vbi aperuisti. suscipe intrantem; vbi clausisti, aperi pulsanti : Afeminerim tui, intelligam te, diligam te : auge m me ista donec me reformes in integrum. Multa dicimus et non peruenimus, et consummatio sermonum vniuersa, tu esipse. Cùmperuenerimus ad te, cessabunt multa illa qu& dicimus, et non peruenimus , et manebisvnus omnia in omnibus, et sine fine dicemus vnum, laudantes te in vnum, et in te factii etiam nos in
1*2 Discours de V Estât
vnurn. Domine Deus qumcumque dicam de tvo
agnoscant et tvi : Si qua de meo, et tv igmsce
s.Aug. De Tri- et tvi. « 0 mon Dieu, mon Soigneur, mon vni-
oit. lib. XV, c. 28. <n -t
que Espérance, exaucez-moy, de peur que fatigué dedans les ennuis de ceste vie , ie refuse de vous chercher. le veux chercher vostre face , et la veux chercher tousiours ardemment. Vous qui m'auez fait la grâce de vous trouuer et m'auez donné l'espérance de vous trouuer de plus en plus; donnez-moy aussi des forces pour vous chercher. Douant vos yeux est présente ma force et ma foiblesse : conseruez cellelà; relouez celle-cy. Douant vos yeux est présente ma cognoissanco et mon ignorance : Où vous m'auez ouuert la porte , receuez-moy en y entrant. Où il vous a pieu me la fermer, daignez l'ouvrir à celuy qui y frappe. Que ie vous aye empraint en ma mémoire : que ie vous cognoisse ; que ie vous ayme : Augmentez ces dons en moy iusqu'à ce que vous m'establissiez en ma forme parfaicte. Nous nous espandonsen plusieurs paroles, mais sans atteindre au but où nous prétendons : Et c'est vous ô Seigneur qui estes le comble et l'accomplissement parfaict de tous nos discours. Lorsque nous serons paruenus iusque à vous, ceste multiplicité de pensées et de paroles inutiles
et des Grandeurs de Iesvs. 13
s'escoulera ; et vous demeurerez en Vnité seul tout en Tous ; et sans fin nous dirons tous vne mesme chose, vous louants vnanimement en Vnité , comme estants aussi recueillis et restablis en vous en Vnité , et Vnanimité parfaicte. O Seigneur mon Dieu, ce que ie diray de vous, l'ayant puisé de vous , Que vous et les vostres rapprouuent. Et si en ces discours il y a quelque chose qui soit mien, et non pas vostre, Que vous et les vostres l'excusent. »
Dieu vovlànt après vne Eternité de seiour, d'occupation et d'opération en luy-mesme, comme sortir au dehors par vne nouuelle manière d'opération : c'est à dire , après les Emanations internes qui l'occupent heureusement et diuinement dans son Essence , et dans son Eternité , et qui constituent les Personnes diuines en la Trinité saincte; voulant opérer hors de soy, et faire des créatures capables de le cognoistre, seruir, et adorer; il s'est résolu de faire le Monde que nous voyons; Et pouuant dwo n'* c«*
. . , ., , . nu'rnmoDde pour
tirer plusieurs mondes des thresors de sa puis- honorer »nvnité. sance et de sa sapience il a voulu n'en produire qu'vn pour figurer l' vnité de son Essence dans V vnité de son Ouurage. Aussi le mesme Dieu se contemplant soy mesme , aimant son vnité , l'a voulu peindre encores plus viuement, et la
14 Discours de ï Estât
consacrer plus sainctement dedans ce mesme monde. Et comme il auoit fait vn monde en son honneur ; dans ce mesme monde il a voulu choisir vn Sujet, et avoir vn Oeuure à soy, qui fust vnique et singulier, qui n'eust point son semblable , qui fust rare et surpassant tous les autres œuures de ses mains, qui eust vn parfaict rapport à l'excellence de l'Ouurier , par sa propre excellence ; et à son Vnité , par son vnité propre.
C'est le diuin mystère de l'Incarnation , le Suprême des œuures de la Diuinité ; le Chefd'œuure de sa puissance , de sa bonté , et de sa sapience; l'œuure propre de Dieu (ainsi l'appelle son prophète en ceste parole , Domine opus Hahftcm, 2. tuum) Oeuure incompréhensible, et qui comprend Dieu mesme; Oeuure et triomphe de L'incarnation est l'Amour increé , auquel l'amour triomphe rÀmOTTd*hî>ieo<! heureusement de Dieu mesme ; Oeuure et mystère vnique et singulier au monde, que la sapience éternelle a accomply comme l'Oeuure de ses œuures , et le Mystère de ses mystères : Lequel va bénissant par sa présence, remplissant par sa grandeur, régissant par sa puissance et sanctifiant par ses influences et le Ciel et la Terre.
Nous voyons l'vnité de Dieu comme em-
et des Grandeurs de Iesvs. 15
preinte en l'vnité de ce mystère , et grauée en cet œuure , comme dans vn diamant précieux. Nous voyons que Dieu dans ce monde, où il y Parmi touteiie*
i Tk.T j. iii j Natures capable»
a plusieurs Natures capables de sa grandeur , de «a GraDdenr, n'en choisit qu'vne , et délaissant la nature An- JivnenMQtêli5ï gelique , fait choix de la nature humaine , pour ture p°»r ^o™-
v . , *T i lf , j .. rer, etafaitchoh
1 vnir a soy. Nous voyons que dans 1 estendue de la Nature Hudu genre humain , où il y a plusieurs sujets, ^nyepour lw il n'en choisit qu'vn ; et qu'entre les enfants des hommes, il n'y aqu'vn fils de l'homme, qui soit Fils de Dieu. Nous voyons qu'en Dieu mesme, où il y a en vnité d'essence pluralité de Personnes; il n'y a qu'vne personne qui se soit incarnée bien que le Père et le Sainct Esprit soient également puissants à accomplir vne semblable communication de leur subsistence diuine. Et par ainsi ce n'est plus seulement l'vnité d'vn Monde , comme auparauant en la création; mais c'est 1' Vnité mesme d'vnc Personne diuine et increée , qui honore en ce chefd'œuure de l'Incarnation, 1' Vnité de Dieu. Parlons plus simplement, et donnons plus de clarté et plus d'estenduj à ceste pensée; et disons que ce n'est plus l'vnité d'vn monde terrestre et élémentaire , d'vn monde matériel et sensible ; mais c'est l'vnité d'vn nouuel œuure fit d'vn nouueau monde ; d'vn monde de grâce,
iG Discours de V Estai
de gloire et de grandeur; d'vn monde tout céleste, tout glorieux , tout diuin; d'un monde qui égale et qui enclost dans son pourpris Dieu mesme, comme faisant partie d'iceluy (s'il nous est permis d'ainsi parler) qui annonce, qui loue, qui adore l'vnité de Dieu. Car Iesvs est vn monde , et vn grand monde selon la vraye Théologie, et pour bien d'autres raisons que la Philosophie n'a iamais eu pour nommer l'homme vn petit monde , comme il sera dit ailleurs. Et en Iesvs nous adorons l'vnité d'vne personne diuine , qui subsistante en deux natures différentes, est diuinement et ineffablement employée à annoncer, honorer, seruir l'Vnité suprême de la diuine Essence.
0 suprême Vnité que vous estes aimable , et admirable en la Diuinité , et au plus diuin de ses œuures ! que vous estes adorable , puis que Dieu mesme employé à vostre honneur l'vnité de son Verbe en deux natures associées, et l'employé pour iamais comme vous estes éternelle et pour vn iamais I Que les mortels sont coulpables de vous considérer si peu , de vous conseruer si peu , et de vous violer si librement dans vos œuures , ne considérant pas que Dieu est Vnité , fait tout pour l'vnité , et fait tout aussi par l'vnité mesme! Car c'est l'vnité de
et des Grandeurs de Iesvs. 17
sa puissance , de son essence , de son intelligence , qui est le priucipe de tout ce qu'il opère hors do luy mesme , et en toutes ses œuures : Et il tend à tirer tout à soy, et à son vnité saincte , par l'vnité de son Esprit en la grâce ; et par l'vnité de son Verbe en l'Incarnation; employant ce mystère, et en iceluy l'vne des personnes diuines, pour honorer l' Vnité de la diuine essence. 0 vnité d'ESSENCE, adorable en la Trinité saincte! 0 vnité de Personne, adorable et aymable en l'Incarnation I Vnité d'essence diuine et de personne diuine en ces deux mystères, singulièrement adorable et aymable , et qui veut nous tirer à Dieu , et à son vnité ! Et des esprits audacieux , par de foibles raisons et par de fortes passions rompent si librement l'vnité des esprits en la foy par hérésies, et l'vnité des cœurs en l'obéissance par rebellions! Mais laissons ces pensées pour rentrer en nos discours et en nos mystères. Et disons que Dieu ayant estably dans l'Vniuers trois Ordres différents, Tordre de la Nature , de n °,al™ <*£ V0"
/ ' OrdrM de Nature
la Grâce , et de la Gloire , en chacun desquels y do Grâce et de a plusieurs sujets dont la Terre et le Ciel sont l formé vITqnaremplis auec vne variété de créatures comme lri0$raï q"î. .esl
* rolni de IV mon
infinie , et auec vne admirable diuersité de hyposianque an-
> ., in i j quel iln'y aqu'vn
choses; il y a voulu former vn nouuel ordre, «mil indiaido.
18 Discours de V Estât
auquel il n'y eust qu'vn Sviect qui fust seul sans exemple. Car si nous contemplons l'Ordre de la Nature; que d'estoilles au Ciel, que de plantes en la Terre, que d'oyseaux en l'air, que de poissons dans les eaux , que d'animaux dans les forests, que de millions d'hommes, que de milliers d'Anges? Et si nous passons à l'Ordre delà GRACE, combien y a-t-il de justes? Combien de prophètes et de Patriarches? Combien de Martyrs et de Confesseurs ? Combien de Vierges? et combien d'Ames qui servent à Dieu, ou dans l'innocence ou dans la pénitence? Et si nous nous éleuons iusques à TEstat de la Gloire, combien de Saincts y a-t-il, et combien différents? Que de Séraphins, que de Chérubins, que de Thrônes, que de Vertus, et de Dominations , que . de Puissances, et de Principautez , et tant d'autres Noms incogneus en ce siècle , et recogneus en l'autre I Mais en l'Ordre de l'vnion hypostatique , qui est le suprême entre les ordres, la lumière de la Foy nous apprend qu'il n'y a qu'vn seul Sujet : Et comme elle nous enseigne qu'il n'y a qu'vn Diev, elle nous enseigne aussi qu'il n'y a qu'vn Homme* Diev , et vn Diev-Homme.
Car tout ainsi qu'il n'y a qu'vn Fils vnique au sein du Père ; aussi Dieu art'il voulu qu'il
et des Grandeurs de Iesvs. 19
n'y eust qu'vn fils de l'homme qui fust Fils de 4
Dieu ; et que ce Fils de l'homme , né de la Vierge \
Marie, fust vnique et singulier, non en son ]
Estre humain , mais en son Estât Diuin ; non en \
sa Nature, mais en sa Dignité; et qu'il fust seul enclos dans cet Ordre ineffable de l'vnion personnelle auec la Diuinité, comme vnique Sujet de cet Ordre admirable : Au lieu qu'il a voulu que chacun des ordres de la nature, de la grâce , de la gloire , se partage et se communique à tant de sujets infinis en nombre. Iesvs donc entre seul dans cet ordre ineffable , et il n'y a aucun homme n'y aucun Ange , qui doiue y estre associé. Et comme dans les Ordres et Hiérarchies célestes , chaque Ange remplit dignement et suffisamment son espèce , sans qu'il s'y trouue aucun autre indiuidu : ainsi le Fils vnique de la Vierge , l'Ange du grand conseil , remplit tout seul ce grand Ordre , sans qu'aucun pour iamais y doiue estre appelle. En luy Dieu a voulu arrester le cours de ses œuures , comme en son chef-d'œuure. En luy Dieu a Excellence d« voulu comprendre et terminer sa grandeur , sa 222,* n*~ puissance , sa bonté , et l'ineffable communication de soy-mesme : ne pouvant faire rien de plus grand, de plus sainct , de plus diuin que Iesvs , et ne voulant iamais rien faire de sem-
blable. Ainsi Iesvs est seul , dans la Terre , dans le Ciel , dans le temps , dans l'éternité ; seul , dy-je , possédant l'Estre increé et infiny , entre plusieurs qui possèdent la grâce et la gloire. Iesvs est seul ayant la diuine essence pour vne de ses essences; et la Personne diuine pour sa propre personne. Iesvs est seul assis à la dextre du Père; seul posé dans le Thrône de la Diuinité; seul digne d'estre adoré de toutes créatures; seul digne de posséder nos cœurs et nos esprits, nos sentiments et nos pensées, comme il possède seul l'Essence et la Personne diuine en vne manière ineffable, propre et particulière à luy, par le sacré Mystère de l'Incarnation.
et des Grandeurs de Iesvs. 21
SECOND DISCOVRS
En forme d'eleuation à Dieu sur le Mystère
de l'Incarnation.
evx qui contemplent vn rare et excellent objet, se trouuent heureusement surpris d'estonnement et d'admiration à la première veuë d'iceluy, auant mesmes qu'ils recognoissent par le menu les particularitez du suject qu'ils contemplent. Et cet estonnement qui semble imprimer vne foiblesse en Famé, luy donne force et vigueur : car tirant des forces de ses foiblesses, elle s'éleue à vne plus grande lumière , et à vne plus haute et parfaitte cognoissance. Le mesme nous arriue en la première veuë et pensée de l'excellence , rareté et singularité de Iesus-Christ nostre Seigneur, et du Sacré mystère de l'Incarnation : Car estants viuement et sensiblement touchez de la grandeur de ce rare obiect, proposé au discours précèdent ; nous croyons estre obligez de nous éleuer à Dieu, et de le louer en son vnique ouurage, remettant par après à considérer d'auan-
22 Discours de V Estât
tage l'Estat et les grandeurs de Iesvs ; et à pénétrer les secrets et la profondité de ce très-haut Mystère. En quoy nous sommes semblables à celuy qui sortant d'vne cauerne et obscurité profonde, posé sur une haute montaigne, verroit le Soleil , ne l'ayant iamais veu auparauant, et le verroit en la sérénité d'vn beau iour s'éleuant en nostre hémisphère, ornant et embellissant l'Vniuers, et le vinifiant de ses rayons et de sa lumière : car touché de l'aspect d'vn si bel object, sans doute il seroit surpris et rauy en ceste veùe , et obligé d'honorer Dieu en ce sien œuure, sans se donner loisir de mesurer la grandeur et les dimensions de ce grand Astre , par les reigles et les principes de l'Astronomie ; et sans s'arrester curieusement à rechercher et obseruer les proprietez de sa lumière, l'efficace de son influence, les périodes de ses mouuements , et les autres perfections de ce grand Corps céleste. Ainsi nous sortans hors de l'obscurité des choses terrestres , et venants à contempler le vray Soleil du monde , le Soleil de ce Soleil qui nous esclaire , le Soleil de Iustice qui donne sa lumière à tout ioan. it 8. homme venant au Monde ; nous sommes comme surpris d'estonnement , et épris d'amour et d'admiration au premier esclat et à la première
et des Grandeurs de Iesvs. 23
veùe de ceste Splendeur; et obligez d'interrom- Rai** de reiepre nos discours, pour, à l'entrée de ceste JjJJJJJ* à* mi* "I œuure , et dès la première pensée d'vn si digne JJ®^1^ de C6S sujet, nous éleuer à Dieu sur les grandeurs de son Fils vnique , et sur l'Estat de ce très-sainct Mystère. Eleuons nous donc à la contemplation de Dieu faict Homme , et approchons ce Sanctuaire auec esprit d'humilité et de pieté, recherchants beaucoup plus d'entrer par révérence et par amour en ses lumières, que par lumière en son amour : encore que nous desirions receuoir de luy l'vne et l'autre qualité et impression en la conduitte de nos mouuements et affections vers vn object et vn Mystère d'Amour et de Lumière tout ensemble.
Les ^Egyptiens adoroient le Soleil , et l'appelloient par excez , le Fils visible du Dieu inuisible : Mais Iesvs est le vray Soleil qui nous iesus vnySoien. regarde des rayons de sa lumière , qui nous bénit de son aspect, qui nous régit piir ses mouuements; Soleil que nous deuons et tousiours regarder , et tousiours adorer. Iesvs est vrayement le Fils vnique de Dieu; et ny le Soleil , ny autre chose créée , soit au Ciel , soit en la Terre , ne luy tient compagnie en ceste qualité. Iesvs est le Fils vnique, et le Fils visible du Père inuisible comme nous dirons ail-
24 Discours de V Estât
leurs. Disons maintenant qu'il est le Soleil, non des ./Egyptiens deçeus en leurs fables, mais des Chrestiens instruits en l'échoie de vérité, et en la lumière de ce Soleil : qui est le Soleil du monde surnaturel , et vn Soleil qui a voulu se peindre et se représenter en celui-cy, qui n'est que son ombre et sa figure. Car le Soleil est l'Image de Dieu, le Père de la Nature, le Principe vniuersel de la vie : Et Iesvs est la vrave et la viue Image du Père Eternel : Il est son Image, et en sa personne diuine, et encores en son humanité sacrée , comme vnie à la Diuinité. Il est l'Autheur du monde, le Père de la nature humaine , et par sa Puissance en la produisant, et par son Amour en la rachetant. Il est la source de la grâce , et le Principe de la vraye vie , en la Terre et au Ciel , au Temps et en l'Eternité, dans les hommes et dans les Anges, dai\s la Grâce et dans la Gloire. Le Soleil est formé au milieu des jours dédiez à la Création du Monde, et posé au milieu des Créatures , les vnes plus hautes , et les autres plus
mucrs rapports basses pour les esclairer toutes: Et Iesvs la rte iwosan soieii. Splendeur du Pere ge fait yoir au Monde, et
vient dans le Monde de la grâce, au milieu des Temps, à l'issue de la Loy ancienne, et au commencement de la Loy nouuelle, illuminant
et des Grandeurs de Iesvs. 25
de la lumière de sa grâce et les Pères qui l'ont précédé, et ceux qui Font suiuy ; les vns et les autres estants selon l'Escriture, comme des astres luisants de la clarté de ce Soleil , au milieu desquels il s'éleue et paroit au Monde. Et comme la lumière créée et subsistente dès le premier iour au monde , a esté vnie au Corps du Soleil le quatrième iour, pour estre en luy et par luy vn corps et vn principe de lumière en la Terre et au Ciel : Ainsi la Lumière éternelle, lumière non créée, mais increée, la lumière subsistente de la Diuinité est au quatrième millénaire vnie et incorporée en l'humanité de Iesvs , pour faire en luy et par luy vn Corps et vn Principe de vie , de grâce , de gloire et de lumière à toute Eternité. L'vn des plus fameux Astronomes de l'Antiquité , fust si Endow. amoureux de l'obiect principal de sa science qui estoit le Soleil, qu'il desiroit le pouuoir voir et contempler de près , et estre bruslé et consommé en le regardant. Iesvs est l'obiect de la science de salut , et de la science des Chrestiens : Le Docteur et Apostrc du Monde publie «• cor. h, «. hautement que sa science, c'est de sçauoir Iesvs. Les Chrestiens doncques ne seront-ils point touchez d'amour et de désir de voir et contempler cet obiect principal de leur Créance,
ntco*.
26 Discours de l' Estât
de leur science , et de leur Religion? N'aurontils pas plus d'affection pour le Soleil de leurs Ames, que ce Philosople n'auoit pour le Soleil de la Terre; Soleil commun et exposé à la veùe et à l'vsage, et des hommes et des bestes? Et ne seront-ils point ardents à s'approcher de près de ce Soleil de Iustice , pour estre non consommez , mais embrasez d'vn feu d'Amour et de NocoiauaCoper- Charité en le regardant? Vn excellent Esprit de ce siècle a voulu maintenir que le Soleil est au Centre du Monde , et non pas la Terre ; qu'il est immobile, et que la Terre proportionnément à sa figure ronde se meut au regard du Soleil : par ceste position contraire satisfaisant à toutes les apparences qui obligent nos sens à croire que le Soleil est en vn mouuement continuel à l'entour de la Terre. Ceste opinion nouuelle , peu suiuie en la science des Astres, est vtile , et doit estre suiuie en la science de Salut. Car Iesvs est le Soleil immobile en sa grandeur , et mouuant toutes choses. Iesvs est semblable à son Père , et estant assis à sa dextre , il est immobile comme luy , et donne mouuement à tout. Iesvs est le vray Centre du Monde, et le Monde doit estre en vn mouuement continuel vers luy. Iesvs est le Soleil de nos Ames , duquel elles reçoiuent toutes les grâces,
et des Grandeurs de Iesvs. 27
les lumières, et les influences. Et la Terre de u Terre sedoit
,*, i .. , . . . i raouuoir autour
nos Cœurs doit estre en mouuement continuel duvraysoteiiqui vers luy , pour receuoir en toutes ses puissan- esl le"u*ces et parties, les aspects fauo râbles et les bénignes influences de ce grand Astre. Exerçons doncques les mouuements et affections de nostre Ame vers Iesvs; et nous esleuons dans les louanges de Dieu , sur le sujet de son Fils vnique , et du Mystère de son Incarnation par les pensées et les paroles suiuantes.
Trinité Saincte, Diuine et adorable en l'V- Eienationàchas
...j . -, , , Tx/i cuue des Person-
nité de vostre Essence , en la pluralité de vos nes diuines en Personnes, en l'égalité de vos Grandeurs, en ^u™onSHe^ l'origine de vos Emanations éternelles, et en la iouïssance ineffable que vous auez de Vous mesme, qui est la viue source des félicitez celestes ; le vous loue , et vous bénits , le vous adore , et vous rends grâces de ce Conseil trèshaut et très-profond; Conseil tres-secret, et tres-Sacré ; Conseil tout diuin , tout admirable, que vous auez tenu de toute éternité, d'vnir s.Leo.serm.i: vn iour et pour iamais la Nature humaine àDcNallu,t vostre diuine Essence !
0 Père Eternel et tout Puissant, qui de toute vostre Puissance produisez en vous mesme , et non en vn sein estranger , vn Fils vnique égal à vous : et le produisez tousiours ,
28 Discours de V Estât
sans désister iamais de ceste production diuine , singulière , et ineffable , qui est sans fin, et sans commencement, comme vostre propre Essence ; le vous ayme et adore comme Père Eternel et tout Puissant, et comme tousiours Père, et tousiours engendrant vostre Fils, limage viue , vnique , et éternelle de vos grandeurs I le vous loue, et vous bénits comme donnant ce mesme Fils vnique à ceste humanité deriuée de la Vierge ; et comme le donnant par amour infiny, dVne donation si grande , si singulière , et si absolue , que nostre nature reçoit en elle mesme la personne de vostre Fils vnique, pour sa propre Personne et subsistance , et en luy vostre mesme Essence.
0 Verbe Eternel , le vous reuere , ie vous ayme et adore comme Fils , et Fils vnique de Dieu : comme émanant tousiours du Père Eternel , sans dépendance , sans indigence : comme ayant en vous la plénitude de Testre increé : comme estant la Vie , la Sapience , la Puissance du Père, et si ie l'ose dire, vn autre luy-mesme: et comme estant un Principe avec luy, et par luy, d'vne Personne diuine en la Trinité Saincte I 0 Fils de l'Eternel , Eternel comme luy, et égal à luy ! 0 Dieu de Dieu , procédant
et des Grandeurs de Iesvs. 29
du Père seul , qui est la viue source de la Diui-
nité ! O lumière de lumière , lumière en votre
Essence, et en vostre Personne procedente
comme lumière et splendeur du Perel O vie,
Viue source de Vie, apud te est fons vitm, r»ai. nx?t 10.
comme s'écrie vostre Prophète I Vous estes au
sein du Père comme en vostre repos, et le
Père est en vous comme en celuy qui a sa
Vie et son Essence, et qui est son Verbe et
sa Cognoissance ! Vous estes Vn avec le Père
en vnité d'Essence, et en vnité de Principe;
et vous estes en luy et auec luy, viue source
de Vie et d'Amour en la Divinité mesme :
Source de Vie , diuine et increée , et d'Amour
éternel subsistant et personnel , égal à Vous ,
et vn autre vous mesme I Benist sovez-vous
pour iamais , de ce qu'estant source de Vie en
la Diuinité , vous l'auez voulu estre en nostre
Humanité : et qu'estant vn Principe d'Amour LeFiisdeDien
i m . ., , . , , . qui est Principe
en la 1 rimte . samcte , vous auez voulu estre de îwmourincreé par vn nouueau Mystère , vn nouueau Prin- vdouiu ^eîePrincipe d'vn Céleste Amour en la Terre et au cipod'y^noooei- Ciel : et qu'estant Fils de Dieu dans l'Eternité , coeid^mourdaM vous auez voulu estre le Fils de l'homme, enIesTemp,, la plénitude des Temps : et nonobstant les grandeurs de vostre naissance éternelle , vous abbaisser à prendre vne naissance temporelle,
30 Discours de V Estât
et vous anéantir vous mesme en vous vnissant par Amour à la nature humaine , dans les entrailles de la Vierge! Amour anéantissant, et anéantissement d'Amour, que ie reuere et adore, commo donnant existence et subsistence à vne nature humaine en la grandeur d'vne Personne diuine, et comme ayant son origine dans l'excez d'vn Amour increé et infiny I EieuationàPHu- 0 Sainct Esprit , Esprit du Père et du FUs,
manite Saincte de j x j» -±± a» • • * 1
ie™*. procédant deux en vnite d origine, et les
liant tous deux en vnité d'Amour et d'Esprit : Esprit et Amour éternel subsistant personnellement en la Diuinité , et terminant diuiniment les Emanations éternelles ; le vous adore , et vous rends grâce de ceste opération saincte et admirable, par laquelle vous auez accomply le Sacré Mvstere de l'Incarnation I Vous estes dans l'Eternité, le Terme diuin des Emanations diuines : Et vous estes en la plénitude des temps, le Principe d'vn nouuel Estât (estât de l'vnion hypostatique) qui est la source et l'origine de toutes les opérations sainctes, de toutes les émanations de grâce que le Ciel et la Terre reuere ! Vous estes en la Trinité saincte , le lien sacré des Personnes diuines entre elles mesmes : et en l'Incarnation
et des Grandeurs de Iesvs. 31
vous liez vne Personne diuine à vne nature humaine I Là , vous estes receuant du Verbe éternel dans le sein de son Père, sa propre Essence en vostre émanation : Et vous estes icy , donnant à ce mesme Verbe vne Essence nouuelle dans le sein de sa Mère par vostre opération, en le reuestant de nostre humanitéî
O Esprit Sainct , vous estes Esprit d'Amour , et vous faittes aussi en la Terre ceste opération d'Amour , ceste vnion diuine , ceste alliance incomparable, qui ioint la Terre au Ciel, l'Estre créé à l'Estre increé , et Dieu à l'homme , d'vne liaison si estroitte , que nous auons vn Dieuhomme , et vn homme-Dieu pour ïamais I Benist soyez -vous à iamais en ceste saincte opération , qui accomplit l'Incarnation du Verbe et la Déification suprême , de la nature humaine : laquelle demeurant humaine dedans Testât mesme de ceste vnion diuine , reçoit la Grâce increée et infinie dans vn Estre créé et fîny , et semblable au nostre : Et est comme vn cesteHnmanii» nouueau et admirable buisson deuant la face ^Vb^u»» de Dieu pour le salut du Peuple , ainsi que le ardeDlbuisson d'Horeb, deuant la face de Moyse. Buisson ardent et non consommé ; tousiôurs buisson , et tousiôurs ardent : tousiôurs buisson
32 Discours de V Estât
dans les espines de nostre humanité , et tousiours ardent dans la flamme de la Diuinité. Grandeurs eiPri- 0 Hvmanité Saincte, éleuë par le Père Eter-
Humaniifdrîfiëo6 nel » Pour entrer seale entre toutes les Créatures en lestât de la filiation , non adoptiue , mais naturelle ; pour estre vnie pour iamais à son Verbe, et associée à sa Diuinité en vnité de * Personne pour estre saincte par la mesme Saincteté . qui le rend Sainct , et le rend Sainct des Saincts, bien qu'en vne autre manière; et pour estre la cause de toute la Saincteté du Ciel et de la Terre ; le vous loue , ie vous ayme et adore en l'vnion personnelle que vous auez avec la Diuinité en la vie nouuelle , que vous auez , et que vous possédez en la source de vie : en l'intime et secrette communication des Perfections diuines qui vous appartiennent en vue façon singulière , sans aucun preiudice des conditions , et limitations de vostre estre créé , et comme à vne nature subsistente en la Diuinité I le vous loue en la dignité infinie , et en tous les pouuoirs et offices que vous receuez en ceste qualité : en la relation , appartenance , et appropriation que vous auez à la Trinité Saincte ; au Père , en la filiation du Verbe humanisé procédant de luy ; au Fils , en la subsistence que vous receuez de luy ; au Sainct
Esprit , en l'opération par laquelle il vous produit , et vous vnit au Verbe I Et ie vous loue en fin en Testât suprême, tout diuin, tout admirable , auquel vous estes entrée par ceste vnion hvpostatique : et en toutes les suittes, appartenances , et appennages qui sont deus à cet Estât diuin , selon Tordre de la Puissance , de la Sapience, et de la bienueillance du Père Eternel enuers vne Nature qui luy est si proche, et qui a vne plus grande intimité auec luy qu'aucune autre nature , après sa propre Essence , puis qu'elle luy est intime et conioincte par la subsistence de son Fils !
Vous estes en cet estât et subsistence vn Grandeur» dei*
, j -, .,, -, , ^ , Saincte Humanité
abysme de Merueilles , vn Monde de grandeurs, do lesnt. vn excez d'eminences, de raretez, de singularitez : Vous estes le Centre , le Cercle , et la Circonférence de toutes les Emanations de Dieu hors de soy-mesme ! Vous estes le Chef-d'œuure de Dieu , et Tœuure auquel sortant hors de soy-mesme , il épuise luy-mesme sa grandeur, sa puissance, sa bonté , et auquel il s'enclost luymesme pour faire comme partie de son ouurage, pour le releuer par dessus tous les œuures de ses mains , et pour le dignifier et déifier par soymesme. Vous estes le thrône de gloire et de grandeur , où la plénitude de la Diuinité habite
34 Discours de V Estât
vniquement, diuinement, corporellement, ce dit le grand Apostre digne Héraut de la gloire
coi. h, 9. de ce très-grand Mystère I En la Trinité Saincte le Fils de Dieu est conioint à son Père en vnité d'Essenca : Et il est icy conioint à ceste humanité, en vnité de Personne. Le mesme Fils de Dieu en la Diuinité , est conioint à son Père en vnité de Principe , pour produire la troisième Personne de la Trinité : Et il est icy conioint à ceste humanité , en vnité de Personne, pour estre vn Principe auec elle, et par elle de tout Tordre de la grâce , et de toute la Saincteté de la Terre et du Ciel. I/estre et Tordre de la Nature est attribué au Père par son Fils : Testre et Tordre de la grâce et de la gloire, est attribué au Fils par ceste humanité, et il Topere et accomplit par elle, comme Tayant éleuë et choisie pour estre vn instrument conioint à la Diuinité.
ii y a plusieurs La Diuine Essence est vne grâce substan-
ûn ^iTwa\u?£ tielle : et vous » ô Humanité Saincte , comme mais ii n'y eo a vnie au Verbe ; vous estes vne autre sorte de
d« la Grâce, et Grâce substantielle, et subsistent» personnel-
«estelàestIe.os.lement en ]a Saincteté diuine et increée | Et
comme les accidents et proprietez fluent de la substance, et ont leur estre et leur dépendance en elle : Ainsi les effects de la grâce ont leur racine en vous, et leur subsistence en vous, ô
et des Grandeurs de Iesvs. 35
Humanité Déifiée ; u Diuinité humanisée I Tellement que cet homme-Dieu , ce Verbe Incarné , ce Fils vnique du Père éternel au Ciel et de Marie en Terre, est en Tordre delà grâce, ce qu'est lasubstance au regard des accidents, et ce qu'e3t le Soleil au regard de la lumière : Et il a vne eminence, vne influence, vne puissance : vne eminencc. suprême , vne influence vniuerselle , vne puissance singulière et absolu ï sur tout Testât de la grâce , et sur tous les effects qui en procèdent! Et comme dans TEternitépar TEssence qu'il reçoit de son Père, il est Principe du sainct Esprit, Esprit éternel et increé : Aussi en la suitte des temps par Te ^sence qu'il reçoit de sa Mère , c'est à dire par l'organe de nostre humanité ; il est vne nouuelle source , source viue et puissante de toute la Sainctité créée; de toutes les grâces infuses ; de toutes les assistances diuines; de toutes les opérations sainctes de la Terre et du Ciel ; du temps et de l'Eternité. 0 excez I ô abysme I On ne peut conter les estoilles au Ciel , les feuilles en la Terre , les sablons en la Mer, bien que ces choses ayent leur prix et leur nombre limité : Mais qui pourra conter le nombre , et estimer le prix , la singularité de tous les effects de la grâce? de tous ses effects , dy-ie , dans le Ciel , en tous les
36 Discours de V Estât
Saincts; dans la Terre en tous les Iustes; et dans les pécheurs mesme , qui s'opposent à la grâce qui leur est présentée? Qui pourra dignement considérer ce que porte l'estenduë des siècles iusqu'à la fin du Monde , et l'infinité de la durée d'vne Eternité? d'vne Eternité, d'y-ie, qui n'a point d'autre vie que la vie de la grâce , et qui n'est que Saincteté en tous ses vsages , et qui est toute remplie et occupée d'effects de grâce et de gloire? Or tous ces effects soit de Dieu enuers les hommes, ou des hommes enuers Dieu , vous regardent , ô Iesvs , et vous regarderont, pour iamais comme leur origine : Et ont leur appuy , leur soustien , leur fondement en vous, comme en leur substance! O substance ! ô origine de grâce ! que cela dit chose grande en Iesvs , au regard de la grâce I Car comme l'Ordre de la Nature , et tout cet Vniuers que nous voyons si diffus , et si estendu en diuersitez admirables , est partagé en deux estres différents , dont l'vn est substance, et l'autre est accident, qui comprennent toutes les varietez de ce Monde : Aussi l'ordre de la grâce a ses accidents et sa substance : Sa substance au Fils de Dieu Incarné, et ses accidents en Rapport tingu- ses Saincts, et en ses seruiteurs. Mais auec MMAfe^dMi °ét aduantage que l'homme-Dieu est la subs-
et des Grandeurs rfe Iesvs. 37
tance vnique et singulière de tout Tordre de rHumaniio do ie-
k, . 1 1 i i i xt x , sus à l'Vnité de
grâce , au heu que 1 ordre de la Nature est rEssenc« Diuine.
diuisé et diuersifié en plusieurs sortes de substance. Et ainsi Tordre de la grâce , comme plus excellent et plus approchant de la Diuinité , est aussi plus approchant de TVnité, qui est tant célébrée en la Diuinité, et n'a qu'vne substance Déifiée , comme il n'y a quVne Essence et Substance diurne. Et ce Iesvs en qui nous considérons vne substance rare , excellente et vnique en Tordre de la Grâce , ne Tappuye pas seulement, comme la substance appuyé tous les accidents qui la concernent : mais est encore vne substance originalle de tout Tordre et estât de la grâce. Car la grâce en la Terre et au Ciel est flucnte et emanente incessamment de Iesvs, comme les accidents fluent de leur substance; et comme la lumière en la Terre et au Ciel est procedente du Soleil. Et pour nous éleuer à vn plus digne object , et plus diuin exemplaire ; ceste Emanation de la grâce est vne sorte de Diuinité créée, de laquelle Dieu a dit, Ego dùri Dij estis : et est i»sai. lxxxi, e. vne excellente Imitation de ceste grande , noble, et première Emanation du Fils en la Diuinité, qui regarde le Père comme son Père et son Principe. Et par ainsi nous auons à re-
38 Discours de V Estât
cognoistre et à honorer deux Emanations différentes en Iesvs , l'vne deriuée de l'autre : son Emanation de son Père en sa propre Personne : et l'Emanation que la grâce a tirée de Iesvs, par hommage et imitation de celle qu'il a luymesme de son Père. Et ceste Emanation seconde nous descouure et manifeste vn estât admirable et perpétuel de Iesvs , estât tiré des plus grands secrets , et fondé aux plus hauts Mystères de la Religion Chrestienne, et qui doit seruir de règle et de conduitte à nostre pieté enuers luy. Car comme en la Trinité saincte les Personnes diuines ont relation et rapport à leur Principe et origine , et elles ne subsistent qu'en ses proprietcz et relations, et viuent heureusement en ce regard , en ce rapport , et en cet Amour réciproque : Ainsi en l'ordre de la grâce , qui est vne imitation parfaitte , vn pourtrait au vif, et vne participation formelle de de la Diuinité; toute la Saincteté créée a vn rapport excellent au Fils de Dieu , a vn regard singulier vers le Verbe Incarné, et a vie en Iesvs, comme celuy qui est, et se nomme la Vie, et qui est son Principe et son exem- Tous ie» ciTect» plaire. Et les esprits douez de ceste Saincteté ,
de Grâce el de , jaaj .••▼
Gioiro des saiocti créée en regardants et adorants ainsi Iesvs, â«ide?u SeViS vont adorant et imitant en la Saincteté diuine
et des Grandeurs de Iesvs. 39
et increée , le regard et le rapport éternel du «Mestiirobitoiigainct Esprit vers le Père et le Fils , et du Fils *' enuers le Père , comme à son origine. Afin que comme la Saincteté increée est subsistente en relations mutuelles des personnes procedentes vers celles dont elles sont procedées : ainsi la Saincteté créée aye sa subsistence en ce rapport , en ce regard , et en ceste relation singulière vers Iesvs , et vers son humanité saincte , dont elle est deriuée : Et qu'ainsi nous soyons contemplants Iesvs , aymants Iesvs , et viuants en Iesvs , car il est la Vie , et il veut estre nostre Vie , dés à présent , et pour vne éternité. O hvmanité diuinement subsistente , Diuinement Viuante', diuinement Opérante I Vous estes digne en ceste qualité diuine et infinie que vous auez , et vous estes infiniment , et infinies fois infiniment digne de régir tout ce qui est créé , et tout ce qui peut estre créé : et par vn pouuoir d'excellence, de commander à tout ce qui peut estre commandé. Car la nature mesme insensible , est sensible à vos commandéments, comme nous le voyons aux tempestes , aux vents , aux orages et aux Eléments courroucez qui vous ont obey , Maieslate con- w*uh. fin, «6. Utoris, selon les sainctes paroles d'vn grand Sainct , et d'vn grand Docteur de l'Eglise , qui d. Hieron. , in
40 Discours de V Estât
Mauh. vin : Kx représentent dignement l'hommage et la sou-
hoc loco intelligi- . . , , . ., , .
mus quod omnes mission que les choses mesme insensibles ont c^rem.eDQua! rendu " l'authorité puissante et à la Majesté enim increpauit, Auguste du Créateur faitté visible et sensible uiMentiuntimpe- en vous , ô Humanité Sacrée ! Vous estes digne œô^VrÎTaTa! d'acquérir et mériter tout ce qui peut estre pud dos iosensi- acquis et mérité; de sanctifier tout ce qui peut
bilia, ilh seosibi- * j»it m .
lia suot. estre sanctifié ; et d abolir et effacer tout ce qui
doit estre effacé et pardonné : car vous estes
Tous ce» effects saincte par la saincteté mesme de la diuine
GÏotoemancntdo Essence. Vous estes le milieu de l'estre créé
\Tnm ^IT0 d0 et increé ; car vous auez comme Tvn , vne per-
iPar source. * * r
sonne Diuine; et vous auez comme l'autre, vne nature finie et limitée. Vous estes l'obiect nouueau et singulier de Dieu et des hommes : car le Père Eternel vous regarde comme vnie à son Fils , le Fils comme vnie à soy-mesme , et le sainct Esprit comme vnie à celuy qui est son origine , et le Principe de son émanation éternelle : Et nous vous regardons tous comme l'espouse de nostre Dieu, comme l'Arche de nostre alliance, comme le Temple de nostre Diuinité , comme la Source de nostre salut.
En l'honneur donc de vos grandeurs , de vos pouuoirs, de vos bénéfices; de vos grandeurs en vous mesme ; de vos pouuoirs sur tous ; et de vos bénéfices enuers nous : En l'honneur
et des Grandeurs de Iesvs. 41
encor de tous les diuins obiects que nous auons contemplez , et de tous les Mystères qui ont vn rapport vers vous : En l'honneur de la Trinité Saincte ; du Père , du Fils , et du sainct Esprit , ordonnants et opérants l'union ineffable de la nature humaine auec le Verbe éternel. Et en l'honneur de la tres-Saincte Vierge , en laquelle ceste vnion diuine a esté accomplie et consommée ; le m'addresse et m'éleue à vous , ô Iesvs mon Seigneur I et ie vous dis les paroles de l'vn de vos Apostres en son extase ; et ie vous les veux dire en son esprit , et en son affection , « Dominus meus et Deus meus : Mon Seigneur et io*n. \x. 2*. « mon Dieu. » Et en ceste veuë et pensée de vos grandeurs , ie m'offre et me présente à vous en Testât et en la qualité humble et heureuse de seruitude. Et ie propose et fais vne resolution constante, asseurée et inuiolable , de seruitude perpétuelle à vous , 6 Iesvs-Christ , mon Seigneur et mon Dieu , ma Vie et mon Sauueur l de seruitude , dy-je , à vous , et à vostre humanité sacrée et déifiée, et à vostre Diuinité humanisée. Car vostre humanité est déifiée , non i.» ssinneu» seulement par l'infusion et déification de la S^g^Sioi'à grâce , mais par vne bien plus noble infusion lc™si <?™m* !a
o » r r ^ Sainctete increee
et impression : asçauoir, par l'infusion et im- subsiste dans les
t ^r , . relations que les
pression du v erbe mesme , communiquant sa personne* «ter-
42 Discours de V Estât
oeiies ont les r nés propre Personne à ceste humanité. Et recipro- MXM quement vostre Diuinité est humanisée, c'est
à dire , reuestuë de nostre humanité , comme dVne substance nouuelle , qui luy est adiointe et adhérente par le soustien et la communication qu'elle reçoit de l'Existence et de la subponuoîr snpré- sîstence propre de la Diuinité. 0 grandeur I «îio'nce^do'rHÎ" ô bonté ! 6 Amour I ô liaison ineffable de la manité Sainctc de Diuinité auec l'humanité ! le lie donc mon estre
lestu.
à vous par le lien de seruitude perpétuelle , en
l'honneur des liaisons sainctes et sacrées que
vous voulez auoir auec nous en la Terre et au
Ciel, en la vie de grâce et de gloire. Et ie fais
ceste liaison saincte de toute ma puissance,
vous suppliant me donner plus de grâce et de
puissance pour me lier à vous , d'vne liaison
plus grande , plus saincte , et plus estroitte.
Noos sommes Nostre Estre est lié à vous , ô mon Dieu , par
stgnndoQreiptr vostre grandeur, et par son indigence : c'est
enSrordro deT ^ ^re > Par ^a nécessité qu'il a d'estre soustenu
Nature; par sa de vous, pour ne pas tomber au néant dont
impoitswceTe^ vostre main puissante l'a tiré. Notre Estre est
«JÏmiÏmÎÎ encoreslié à vous par vostre bonté, et par son
sommes liés d'm impuissance; ne pouuant opérer aucun œuure
lien substantiel à ,,,,.,,* ..., ,
lapersoooodeson de salut, s il n est conioint a vous par la grâce : d^uV II "£! Liaison qui n'appartient qu'aux bons, et qui dredervnioohy- les sépare de ceux qui sont malheureusement
postatique. * *
et des Grandeurs de Iesvs. 43
séparez de vous mesmes. Mais outre ces deux liaisons, il vous a pieu en auoir vne troisième toute propre à vous seul , et qui ne conuient qu'à vous : Liaison d'Amour, et d'Amour rare et singulier; Liaison saincte et sacrée, qui lie vostre Personne à nostre nature; Liaison qui fait vn nouuelestre, un nouuel estât, un nouuel ordre; Liaison qui fait vn nouuel Homme, et vn nouuel Adam. Vn nouuel homme, dy-je, c'est à dire , non vn homme juste tant seulement , ou vn homme sainct; non vn homme Angélique ou vn homme Diuin; mais vn homme-Diev qui goustient, qui régit, qui rauit le Ciel et la Terre.
l'adore vostre Estre, 6 mon Dieul comme appuy de tout estre en la liaison première , nécessaire et vniuerselle à tout estre créé , commune aux bons et aux mauuais. I'mplore vostre bonté et miséricorde , pour estre lié à vous pour iamaisde la liaison seconde parles liens de vostre Amour, par l'impression de vostre Grâce, par l'infusion de vostre Esprit. Mais ie passe ou- souhait* de îvtre, et i'aspire à vous , ô mon Seigneur Iesvs, et !!£ "Tï^îlito ie veus auoir part auec vous, et auoir part en ""JU/0-"" *p~ vous à la nouuelle grâce de vostre nouueau Mystère de l'Incarnation I Et en l'honneur de l'vnion admirable de vostre Humanité auec la
Diuinité mesme, le veus m'vnir à vous, pour estre en vous, pourviure en vous, et pour fructifier en vous comme le sep en sa vigne !
0 mon Seigneur Iesvs , faittes que je viue et subsiste en vous , comme vous viuez et subsistez en vne personne Diuine 1 Soyez mon tout, et que ie face partie de vous en vostre Corps mystique , comme vostre humanité est partie dvn Diuin compose subsistant en deux natures si différentes ! Faittes que ie sois os de vos os; chair de vostre chair; esprit de vostre esprit; et que ie porte Teffect de vostre Saincte prière au dernier de vos iours et allant à la Croix; où après auoir prié pour vos Apostres, vous priez instamment le Père Eternel que nous soyons vn auec vous , comme vous estes vn ioan. xvu, 20, auec luy I « Non pro eis autem rogo tantùm, sed iaq" « et pro eis qui credituri sunt per verbum eorum
« in me. Vt omnes vnum sint , sicut tu Pater in «me, et ego in te, vt et ipsi in nobis vnum sint: «vt credat mundus, quia tu me misisti. Et ego « claritatem, quam tu dedisti mihi, dedi eis : vt « sint vnum , sicut et nos vnum sumus : Ego in eis « et tu in me, vt sint consummati in vnum. Or ne « prie-je point seulement pour eux , mais aussi « pour ceux qui croiront en moy par leur pa- « rôle. Afin que tous soient vn , ainsi que vous
et des Grandeurs de Iesvs. 45
<c estes en moy , ô mon Père , et moy ie suis en « vous , afin qu'eux aussi soient vn en nous : « et que le monde croye que vous m'auez en- « uoyé. le leur ay aussi donné la gloire laquelle « vous m'auez donnée ; afin qu'ils soient vn , « comme nous sommes vn : le suis en eux, et «vous en moy; afin qu'ils soient consommez « en vn. » O paroles Sacrées du Verbe Eternel I ô prière efficace du Fils Vnique de Dieul ô paroles d'Vnité adorable du Fils auec le Père! ô prière d'Vnion souhaittable du Fils auec nous, et de nous auec luy! (S Vnitél ô Vnion ! le m'vnis donc auec vous en l'honneur de l'Vnité que vous auez auec le Père et le Sainct Esprit : Et ie m'vnis à vous en l'honneur de l'Vnion ineffable que vous auez auec nostre nature par le Mystère de l'Incarnation. A la vérité ie me vois bien distant et éloigné de vous et de vostre Humanité Sacrée , en la dignité infinie qu'elle a par cette vnion diuine et Personnelle; mais aussi vostre Humanité en son pur estât naturel , est éloignée de l'esprit de la Diuinité qui la viuifie. Comme donc cet Esprit viuifiant et ce Verbe Eternel s'est approché d'elle en vous, ô Iesvs I s'est vny à elle , s'est faict chair auec elle par vne dignation infinie ; daignez vous approcher de moy ,
46 Discours de V Estai
vous vnir à moy, vous incorporer en moy, afin que ie sois , que ie viue , que j'opère en vous , que ie sois conduit et dirigé de vous , que ie sois possédé de vous : Ainsi que l'Esprit de vostre Diuinité est animant , est dirigeant, est possédant singulièrement cette Ame et cette Humanité qui luy est personnellement vnie.
Trois sortes do En ce diuin estât de Iesvs , ie reuere et adore MM*.1 la vie • l'anéantissement , et l'opération de la cd icsus -. vie di- Diuinité en cette humanité; et la vie, l'élcuete.vieGioriense. ment,et la déification de cetts humanité en la
Diuinité ! l'admire les actions humainement Diuines et diuinement humaines, qui procèdent de cette vie nouuelle et mutuelle de I'homme- DiEven sa double Essence, l'vne éternelle, l'autre temporelle ; l'vne Diuine, l'autre Humaine; et toutesfois si intimement , si sainctement , si diuinerflent iointes ensemble ! 0 Vie I ô Source de Vie 1 ô Pleiitude de Vie ! 0 Iesvs vous estes Vie I Et comme en Dieu tout est vie, aussi tout est Vie en Iesvs : Et nous voyons qu'en luy la mort mesme est vie I Car et sa mort nous est Vie , et nous donne la Vie, et ne le priue pas de la vraye Vie : Puis que la mort ne sépare ny son ame ny son corps de la Diuinité qui est la vraye vie. En la naissance du monde , Dieu qui est Vie
et des Grandeurs de Iesvs. 47
a voulu comme Vie faire vne ombre et vne Image de soy-mesme; et il a voulu former trois vies mouuantes sur la Terre, lesquelles il a coniointes et réunies en Adam et en sa Postérité ; la Vie végétante , la vie animale , et la vie humaine. Mais au second Adam supposant ces trois vies comme en tous les hommes, il a estably et ordonné en Terre trois autres sortes de Vie , toutes nouuelles , toutes Sainctes , toutes Diuines, et toutes dignes d'vn nouuel homme et d'vn nouuel Adam. La Vie Divine par l'vnion de l'Essence et de la personne diuine à la nature humaine : La. vie voyagere et méritante le salut de rVniuers, par l'vnion de l'Ame au Verbe Eternel , et à vn Corps deïfié et passible tout ensemble : La Vie glorievse par l'vnion de cette Ame à la gloire de la Diuine Essence et des personnes diuines : Trois Vnions, et trois Vies toutes célestes, toutes diuines, toutes incompréhensibles, toutes miraculeuses. Car la vie diuine est fondée au miracle des miracles , asçauoir au Mystère de l'Incarnation , qui surpasse et la puissance et l'intelligence de la nature créée, qui est le chef d'œuure de là. Diuinité, et la merueille des merueilles : au regard de laquelle tous les autres miracles ne sont que des ombres, ou dessuittes, ou des
48 Discours de V Estai
préparatifs de ce premier miracle. Aussi nous voyons que Dieu ne fait pas seulement vn effort sur le néant comme en la Création , ou sur la poudre et la cendre comme en la Résurrection ; mais ce qui passe toutes les pensées des hommes et des Anges , il fait vn effort à soymesme, k sa Propre Personne et à sa Grandevr , pour s'abbaisser à nostre petitesse , pour rehausser nostre bassesse ; et par ces deux mouuements différents , ioindre le Tres-havt à la poussière et à la fange, et faire vn Homme- Diev sur la Terre. Et comme en cette vie diuine Dieu a voulu conioindre deux natures ensemble si distantes : aussi en la vie du Fils de Dieu viuant comme passible et mortel entre les hommes , il luy a pieu de ioindre deux estats et deux vies bien différentes; dont l'vne est vie de gloire, et l'autre de labeur; l'vne de félicité, l'autre de mérite; l'vne de jouissance, l'autre de souffrance; l'vne de grandeur, l'autre d'abbaissement : Deux \ies liées ensemble en Testât de la vie du Fils de Dieu depuis sa naissance en la Vierge iusques à sa mort : et liées inséparablement. O Estât très-singulier ! ô Vie très considérable 1 ô Estât qui portés vn effort du Fils de Dieu sursoy, et sur sa propre vie ! Effort assidu et perpétuel
et des Grandeurs de Iesvs. 49
par l'espace de trente quatre ans sans estre interrompu d'vn seul moment I Effort non à Testât de la nature , ou de la grâce , mais de la gloire : De la gloire , dy-je , qui semble estre vn estât assez éleué, pour n'estre violé en ses droicts et priuileges I Estât , effort , et Miracle du Fils de Dieu sur soy , qui ne conuient qu'à luy, qui est propre et singulier en luy; qui n'est que pour luy entre tous les Saincts , et non pas mesme pour sa très-Saincte Mère I Effort qui nous apprend et coniure de faire vn salutaire effort à Testât de nostre vie défectueuse, misérable, et imparfaitte, pour honorer celuy qui pour nostre salut fait effort, etvntel effort à Testât puissant, heureux et admirable de sa gloire !
Or qui nous introduira en la contemplation de ces trois Vies de Iesvs , Ywne Diuine , l'autre Voiagere, l'autre Glorieuse? Qui nous en ouurira les thresors et les secrets, les grandeurs et les Mystères? Qui nous fera voiries effects de la Diuinité, les vns opérez, les autres suspendus pour vn temps en cette humanité ? Car le cours de la vie mortelle et voya- i.a vie voyager©
jttijtx' . ./ j de Iesus est de re-
gere du Fils de Dieu , est partagé en deux chef diui„ée en sortes d'estats bien différents , et comme op- ?0"x *?rtM d'e.f*
• * fecte, les nu de
posez Y\n à l'autre. L'vn , est vn estât d'infu- pnoation et sus-
50 Discours de V Estai
pension, le» an- sion et de communication de plusieurs grâces, Md^nL^ooTtous effects, et qualitez singulières, excellentes, et également Pr°- diuines , que Thumanité reçoit de la Diui-
cteux ei aaora- ' * •
w««. nité occulte et cachée en elle. L'autre, est
vn estât de suspension et de priuation de plusieurs autres grâces et effects, que cette mesme Diuinité selon sa grandeur et sa liaison estroitte à cette humanité, deuoit opérer en elle et par elle, et qui luy sont abondamment communiquez dedans le Ciel; lesquels neantmoins ont esté souuent retenus et suspendus iusques au temps de sa vie glorieuse et Céleste , pour la dispensation de nostre salut. Car encores que Iesvs-Christ nos» tre Seigneur eust la plénitude de la Diuinité si intimement coniointe à sa Nature humaine, il a toutesfois voulu porter sur la Terre en son Humilité , la priuation de plusieurs sortes de grâces et d'effects singuliers de sa Diunité, qui estoient deus à son Humanité dés son entrée en Testât de Tvnion hypostatique , et qui luy sont rendus abondamment dans le Le secret admi- Ciel. Et ce qui est admirable , paroissant aux chef di^uîTdo Yeux des hommes comme pécheur, il a voulu H'&flJ? Dî" porter en là Terre à la veuë des Anges, cette
utnité à l'Huma- ^ o »
Dite est te denue- priuation comme marque de la ressemblance ï«wTâVîa*ub- de la Chair du péché , et comme vn moyen
et des Grandeurs de Iesvs. 51
d'expier en soy-mesme la priuation que les ««tance propre et pécheurs portent de tant de grâces qu'ils re- na nre e* ceuroient de Dieu , s'ils n'estoient en sa disgrâce , et comme vn sujet rare et particulier d'honorer sur la Terre par vn estât de priuation saincte et diuine , celuy que les pécheurs deshonorent en la Terre et sous la Terre par vne priuation maligne et misérable de la grâce et de l'amour de Dieu. Ces deux estats sont tres-dignes de considération singulière dans le cours de la vie du Fils de Dieu : et nous auons des indices suffisants de l'vn et de l'autre parsemez dans l'histoire de sa vie. Car c'est vn indice signalé de cet humble estât de priuation , que le moment de la Transfiguration qui dura si peu , et qui deuoit durer tousiours ; et qui estoit non seulement vn éclat de la gloire de son Ame, mais aussi vn éclat et vn témoignage de Diuinité tousiours viuante en cette Ame et en ce Corps , selon sainct Iean Damascene. Et toutefois nous voyons son Humanité Saincte dépouillée de cet éclat et splendeur, rentrer aussi tost en son estât précèdent : estât commun et ordinaire à son humilité ; mais bien extraordinaire à sa grandeur et à sa dignité. Semblablement c'est vn indice de cet autre estât d'abondance, que
52 Discours de V Estai
l'émanation de tant de merueilles rapportées en l'Escriture, où nous voyons que durant l'espace de trois ans il luy a pieu imprimer les marques de sa grandeur et de sa puissance dedans le Monde , sur la Terre , sur les Eaus, sur les choses animées et sur les inanimées, sur les Orages et sur les Tempestes , sur les Hommes et sur les Démons mesme , sur les Ames, sur les Corps , sur les Viuants , sur les Morts , et sur toutes sortes de Malades , lesquels estoient tous guaris. Et de ses guarisons, les vnes estoient opérées par sa simple parole, les autres par l'imposition de ses mains sainctes et puissantes, les autres par l'attouchement de sa Chair Sacrée et Déifiée, et quelques vnes mesme par le simple attouchement de sa robbe : et ce non seulement pour marque de son pouuoir sur les choses et animées et inanimées ; mais encores pour marque de la vertu résidente en cette Chair Déifiée, et émanante de cette Chair précieuse, beaucoup plus efficace que tous les Simples de la Terre , et Diuinement efficace pour la guarison de toutes sortes d'infirmitez. En l'vne desquelles il a pieu au Fils de Dieu (pour nous faire entrer en cognoissance des Emanations Sainctes et Diuines qui sortaient de luy) de dire ces paroles dignes de
et des Grandeurs de Iesvs. 53
grand poids : Quis me tetigitf noui enim virtu- Luc. vm, m. tem exisse ex me. « Qui est-ce qui m'a touché? « car ie scay qu'vne Vertu est sortie de moy : » Et il a inspiré vn de ses Euangelistes de dire le mesme sur vn autre sujet : Virtus de Mo Luc ?i, 19. exibat, et sanabat omnes. « Vne Vertu sortoit de «luy, et les guarissoit tous. » Car cette Humanité, comme elle est le Sacré domicile de la Diuinité qui contient toutes choses en eminence ; elle est aussi le reseruoir et le Thresor de toutes sortes de grâces, de vertus, de proprietez singulières, dont peut émaner vn nombre infiny d'effects miraculeux, excellents et diuins , dans le Ciel , dans la Terre , dans les Hommes et dans les Anges, et sur tous les sujets où il luy plaira d'opérer et d'employer sa puissance et sa vertu. Car comme les Créatures sont émanées de Dieu , et Dieu produit continuellement des choses qui sortent hors de cette source viue de tout estre : Aussi de I'homme-Diev doit émaner continuellement vn monde d'effects excellents de vie , de grâce, de gloire , de splendeur, dignes de la Diuinité, et dignes d'vne humanité subsistente en la Diuinité, et viuante de la Diuinité. Le Soleil n'a qu'vne ou deux émanations hors de soymesme qui nous soient cogneùes , et il les a
54 Discours de V Estât
continuelles : Car nous voyons comme il a incessamment émanation de lumière et d'influenca. Et ne voulons-nous pas que ce Soleil du Soleil , cette Source viue de grâce et de gloire , ce Iesvs homme-Dieu (qui a tout en soymesme , et contient tout ou en existence ou en eminence) ayt vne émanation continuelle de grâce , de lumière , de vie , de saincteté et d'amour, et de toutes autres sortes de qualitez et d'opérations diuines et excellentes? Et qu'il ayt cette émanation auec beaucoup plus de puissance , plus de continuité et plus d'actiuité , que n'a pas ce Soleil que nous voyons qui n'est que son ombre et sa figure? Iesvs donc est en vn estât de plénitude, d'infusion, et de communication , de grâces et d'effects émanants de la Diuinité en l'humanité , et découlants de l'humanité Déifiée sur les Créatures , comme d'vne De pienitadine plénitude de vie et de grâce , à laquelle et le»
6ÏD8 nos omnos ac- *T x i * ±* • x i i xx
eepimu. îoao. i, Hommes et les Anges participent , selon le tél6- moignage de son bien-aimé Disciple. Et cette
infusion et abondance est deuë à Iesvs dés le moment de l'Incarnation , et elle a esté en plusieurs rencontres diuinement suspendue et arrestée pour vn certain temps par le Conseil de Dieu. Et ainsi sa vie mortelle et voyagere est à bon droict distinguée en ces deux estats , Tvn
de priuation , et l'autre de plénitude et d'infusion de plusieurs grâces et effects , dont les vns ont esté puissamment suspendus, et les autres diuinement opérez et communiquez à cette Humanité. Ce qui mérite bien vn discours à part, que nous reseruerons pour vne autre fois. Mais les vns et les autres en cette Humanité qui en reçoit ou la communication ou la suspension , méritent vn honneur égal , lequel nous ne deuons pas obmettre en l'éleuation présente. Car aux sujets qui sont éminemment et diuinement grands et hauts, tout y est grand, tout y est haut, tout y est égal. En cette humanité donc , et l'opération et la suspension de ces effects diuins nous doit estre également précieuse et également vénérable : ainsi que nous voyons en la Diuinité que le produire et le non produire est également diuin et adorable dans les personnes de la Trinité Saincte. Or le Ciel n'est pas orné de tant d'estoilles, ny la terre émaillée de tant de fleurs, oomme cette Humanité Sacrée est embellie, parsemée , et diuersifiée d'vn nombre innombrable d'effects diuins et surnaturels , que la Diuinité en témoignage de sa présence et de sa subsistence, ou operoit, ou suspendoit en elle continuellement. Il n'y a moment, il n'y a lieu,
56 Discours de V Estât
il n'y a circonstance , qui ne soit illustrée , ou de l'opération , ou de la suspension de quelque grâce ou effect admirable que cette Humanité deuoit porter en elle , ou opérer hors d'elle pour marque d'vne splendeur si viue, d'vne grandeur si puissante , et d'vne Majesté si Auguste , également présente et permanente en tous ses estats différents. Concluons donc ce poinct , en admirant ce que nous ne pouuons pas exprimer en si peu de mots , ny entendre auec si peu de lumière : et disons en nous éleuants à Dieu; 0 que d'effects , ou opérez ou suspendus en cette Humanité Sacrée! et ô quels effects d'vne Diuinité si présente, si puissante, si agissante en vne humanité rendue si digne et si capable des opérations diuines! Car elle en est rendue capable, non par la grâce seulement , mais par vne Essence et personne increée habitante en elle , vnie à elle, viuante et subsistente en elle personnellement.
Passons de la Terre au Ciel , et de sa vie humiliée à sa vie glorieuse. Qui nous fera comprendre ce haut estât de gloire, que la Sapience et bonté Diuine a reserué à vne Ame toute sienne , et à vne humanité éleuée au plus haut poinct d'honneur, et à la plus estroitte et in-
et des Grandeurs de Iesvs. 57
time alliance , où la puissance de Dieu puisse porter vne nature créée , c'est à dire , à T vnion Personnelle auec la Diuinité ? 0 rare ! ô singulier ! 6 incompréhensible estât de la gloire de Iesvs , qui doit estre adoré , et ne peut estre pénétré , et qui surpasse toute la gloire et des hommes et des Anges ensemble , et la surpasse incomparablement !
Et iettant les yeux sur tout ce qui se passe en l'Ame , au Corps , et au Cœur de Iesvs dans les diuers estats de ses trois vies différentes ; Qui me fera cognoistre les particularitez de la vie et intérieure et extérieure du Fils de Dieu, et sur la Terre et sur les Cieux? Quelle viel quels contentements I quelles pensées I quels sentiments! quelles lumières I quelles éleuations ! quels abbaissements I quelles louanges ! quel hommage! quels rem erciments! et quel amour d'vne Ame tirée du néant, comblée de gloire, et en vn moment éleuée par dessus tout ce qui peut estre créé et iointe à Dieu mesme personnellement ! 0 Vie ! ô Puissance I ô Majesté sortante d'vne Diuinité viuante et subsistente en cette nature créée I ô Splendeur de l'éternelle lumière! ô Roy de gloire! ô Soleil de Iustice ! Soleil qui faittes ombre aux lumières du Ciel , et qui auez obscurcy en la
58 Distours de V Estai
terre le Soleil mesme au dernier de vos iours , Pwi. xtii, m. Illumina tenebraœ meas, Daignez regarder mes ténèbres , et faittes que ie vous aime et que ie vous cognoisse ! Que i'aye part au sort de vos lumières I Que f admire et contemple vos grandeurs ! Que ie pénètre vos Mystères 1 le m'addresse à vous , ô Sapience essentielle ! Et adorant vostre estre en Tvnité de Dieu , et en la subsistence du Verbe auquel vous estes singulièrement appropriée ; et adorant encores vos inuentions admirables en la conduitte et accomplissement de vos Oeuures; Faittes-moy cette grâce que ie pénètre le secret admirable de ce chef de vos Oeuures , et que i'annonce et déclare Tlnuention diuine par laquelle vous auez bien sçeu conioindre ce mesme Verbe auec la nature humaine dans le Sacré Mystère de Tlncarnation.
u subsistance Le Secret donc de ce nouueau Mystère , le STJ^ ressort de ce grand Oeuure, Oeuuredes Oeumaine comme me ures de Dieu , et le moyen singulier que la
manière de greffe; . . * . . , ^ . .
mai» au lieu que le Sapience diuine a trouué pour îoindre ainsi mTd^ M^niMe 1* Terre auec le Ciel comme en vn poinct et greffe, icy c'ait Je en vn centre ; l'inuisible auec le visible en vn
Greffe qui sous-
tient le Tronc, mesme sujet; etl'estre créé auec l'estre mereé
en vue mesme personne ; et ce sans mélange et sans confusion de deux estres et deux natu-
res si distantes et si iointes toutes ensemble. Ce secret, dy-je, ce ressort et ce moyen incogneu aux intelligences Célestes , et cette inuention diuiae, est le dénuement que l'Humcinité de Iksvs a de sa subsistence propre et ordinaire, pour estre reuestuë d'vne subsistence estrangere et extraordinaire à cette Nature diuisée et séparée d'auec sa propre subsistence qu'elle auoit droict d'auoir , et dont elle se trouue heureusement priuée au moment de sa production. Et comme en lente on diuise et on interesse le tronc qui doit porter le greffe, et le fruict de ce greffe choisy par le Iardinier est vn fruict extraordinaire à l'arbre qui est enté : Ainsi le Père Eternel, comme le Diuin Agriculteur de l'Euangile , a choisi en la Terre vne plante sauuage (si nous la considérons en son origine et en sa nature) qui est l'humanité portant la ressemblance de la chair du péché : et en elle a séparé la nature d'auec la personne qui luy eust esté propre et connaturelle , et qui deuoit naturellement fluer de son essence existante et actuée ; et il a substitué le greffe Celeste, la subsistence Diuine, la Personne propre de son Fils au lieu de la subsistence humaine qui a esté interditte en elle. Tellement que cette plante ainsi diuisée, et comme intéressée
60 Discours de V Estât
en ce qui est si intime, si propre, si connaturel à son estre , porte des fruicts différents, et qui appartiennent non pas à elle , mais au greffe qui est enté en elle. Et cette nature ainsi dénuée et ainsi reuestuë , a désormais vn estre, et vn estre différent non en son essence , mais en son existence et en sa subsistence. Si bien que sa vie , ses mouuements et ses actions ne sont plus comme d'elle ny à elle en propriété , mais sont à celuy qui la soustient diuinement. Car il y a cette différence à remarquer entre le greffe du Iardinier , et le greffe diuin du Père Eternel le Iardinier Céleste , qu'au lieu que le greffe est soustenu du tronc sauuage auquel il est enté ; Icy le Verbe comme vn greffe diuin enté en la Nature humaine , comme en vne plante sauuage par la ressemblante du péché, est le Appropriation soustien de ceste mesme Nature. Et celuy qui mniîé^uper- de trois doigts soustient le monde, soustient
v°erb« Diuine du cette humanité en vne manière plus puissante
et plus singulière , se l'approprie , la sanctifie et la deïfîe en sa personne. D'où il s'ensuit que la vie et les actions de cette nature humaine ne sont pas à elle ; non qu'elles ne soient procedentes d'elle comme de leur principe; mais elles ne sont pas à elle en propriété , ny en terme de Logique, ny en terme de Droict et de
et des Grandeurs de Iesvs. 61
Moralité. Fay regret de m'estendre en ce sujet, et d'employer icy des paroles mieux séantes dans les Thèses et dans les Escholes , que dans les Chaires et dans les discours de la Foy : Mais le Lecteur me Je pardonnera s'il luy plaist, veu que la nécessité m'y contrainct, pour obuier par manière de précaution aux difficultez que forment quelques-vns , lesquels ie prierois volontiers ou de garder le silence par modestie , ou de vouloir prendre la peine de considérer attentiuement, et d'approfondir les veritez que la Foy nous enseigne : Afin qu'il apparoisse que nous auons tous vn mesme sentiment, accompagné de charité aux choses de la Foy, comme nous le commande l'Apostre. Car ils m; Rom. m, u :
, m a a a ij. '., Idipsnm inoicem
s apperçoiuent pas que contestants cette venté, moumui. ils intéressent le fonds du Christianisme, qui a pour son Thresor et pour son fonds les actions et les souffrances de cette Humanité , non simplement comme Humanité, mais comme Hu- Phmpp. n,i: manité du Verbe : C'est à dire , comme Huma- caodem 8chiriunité qui appartient et en sa Nature, et en ses lem. habe/*M T-
111 ' naiumes idipsnm
actions, et en ses qualitez, à vn estre Diuin, «emicote», oihii Increé , Infiny , qui releue l'Essence , l'Estat , et J^^H^ne» le Mérite de cette Nature humaine jusques à *lorum' vne existence et subsistence increé , jusques à vne condition et dignité Diuine , et jusques à
62 Discours de V Estai
vn prix et valeur inestimable. Disons-leur donc que les actions de cette Humanité ne peuuent pas estre iugées propres à cette Humanité en terme de Logique : Car elles ne conuiennent pas h elle seule , comme requiert ce qui est estimé parfaittement propre selon les Loix des Logiciens , puis qu'elles contiennent encore à vn suppost qui est estranger à cette Humanité, si nous la considérons simplement dans Testât et dans les bornes de la Nature. Los Action» et Disons-leur derechef, qu'en terme de Droict, rHumanitéappar0 soit commun et Naturel, soit mesme diuinet tiennent on pro- surnaturel , les actions de cette Humanité ap-
pre à la Personne * *
du vorbo, et c'est partiennent proprement au Verbe , et non pas droict d'en dlspo- à rile. Car le Verbe Eternel comme personne **■ substituée au droict de la Nature humaine et
Personne Diuine et increée, par vn pouuoir et Amour infiny s'approprie cette Humanité , l'vnit à soy, la rend sienne , repose et habite en elle comme en sa propre nature , la tire hors des limites d'vn vsage commun et naturel , l'oinct et la consacre de l'onction de sa Diuinité, et prend droict et authorité sur elle et sur ses actions ; et généralement sur tout ce qui appartient à cette humanité. Car tout ce qui est en Iesus-Chrit est fondé en l'hypostase de sa Diuinité : Et le Verbe Eternel comme sup-
post et Svppost Divin de cette nature humaine, est le propriétaire de toutes ses actions et souffrances, les soustient, les releue et les deïfie en sa propre Personne , en soustenant , releuant et déifiant la substance de cette humanité , par le moyen de laquelle elles adhèrent à la Diuinité, comme par vn lien commun d'inhérence hypostatique. Il est donc éuident que le Verbe a en cette façon droict et authorité légitime d'vser et disposer de Testât, de la vie, des actions et des souffrances de son humanité , comme de chose qui luy appartient, et qui est ▼rayment , sainctement et diuinement sienne , par la puissance admirable et par la possession singulière qu'il a daigné prendre de cette nature, et de tout ce qui conuient à cette nature ainsi dénuée d'elle mesme , et ainsi dignement reuestuë de luy-mesme. Car si vn esclaue après auoir cédé ou perdu sa liberté , perd le droict et l'authorité que la naissance commune luy donne sur ses actions et sur l'vsage de sa propre vie ; et si ce droict est légitimement transféré de la personne de l 'esclaue en la personne de celuy qui le tient en captiuité; Combien plus cette Humanité Sacrée est-elle destituée de ce droict et de ce pouuoir de disposer de •oy-mesme et de ses actions , et ce droict se
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trouue estre légitimement transféré de la Nature humaine en la personne Diuine qui la soustient? Car se voyant dépouillée de sa subsistence naturelle , pour estre hautement releuée en vne subsistence si cininente comme celle du Verbe Eternel; non seulement elle luy cède volontiers sa franchise et sa liberté , comme l'heureuse esclaue de sa puissance , de sa grandeur , et de son Amour : Mais elle luv cède encores le droict naturel qu'elle a de subsister en soy-mesme , pour ne subsister qu'en sa personne Diuine , et pour estre en sa puissance et possession non seulement morale , volontaire et passagère , comme est celle d'vn esclaue qui est en la main et au pouuoir de son Maistre; mais aussi personnelle, perpétuelle, et comme naturelle, s'il nous est permis d'ainsi parler. Or il est manifeste que le dénuement de la subsistence humaine dans la nature humaine , est vne priuation d'vne chose bien plus liée et plus inséparable , bien plus propre et plus intrinsèque à la nature, que n'est pas la franchise et la liberté au regard de la Personne qui entre en seruitude et esclauage. Car la Nature ne peut estre séparée de son Estre personnel que par l'Autheur mesme de la Nature : au lieu que cette franchise et liberté se perd et se sépare de la
et des Grandeurs de Iesvs. 65
personne libre par mille accidents humains. L'estre personnel entre dans le ressort de la Nature , en est le terme comme l'accomplissant et faisant en vne certaine manière partie de la propre substance des choses : au lieu que la franchise et liberté n'est qu'vn simple accident , et qualité qui se passe et se perd sans Tinterest du sujet, et n'entre que dans les conditions de Testât, et non 'pas de la personne. Cette Humanité donc qui est dénuée d'vne chose si grande et si intime à son Essence comme est la subsistence , et selon le Docteur Angélique , de son Existence ; est beaucoup plus en la puissance et possession du Verbe Eternel qui la reçoit et la soustient en son estre, que n'est pas l'esclaue en la puissance et en la possession de son Maistre. Et si selon la Loy , vn arbre transplanté d'vn lieu en vn autre , et y ayant pris racine , n'est plus au Seigneur du premier fonds , mais appartient au l. su. sej m Maistre du second , dautant que par la nour- Sominio acq rnr" riture prise en nouuelle Terre , il deuient en quelque manière vn autre arbre, encore que ce soit la mesme tige, la mesme substance et la mesme Ame végétante , et en son genre , et en son espèce , et mesme en sa nature indiuiduelle, et comme tel, demeure chargé de mesmes
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fruicts et de mesmes feuillages ; Combien plus dirons-nous le mesme de cette Nature humaine, qui est vne plante céleste; qui en son espèce est vn Arbre renuersé , ce dit Platon , et qui en cet indiuidu est encore proprement vn Arbre renuersé en vn sens bien plus haut et éleué , incogneu à ce grand Philosophe , et cogneu seulement des Chrestiens? Combien plus, dy-je, deuons-nous dire, que cette Humanité tirée hors du fonds stérile de Testre commun et ordinaire à sa nature spécifique , et transplantée heureusement dans le fonds propre de Testre diuin et personnel , pour subsister et viure à jamais en ce nouuel estre du Verbe diuin ; n'est plus en la puissance et possession de la Nature , qui est le fonds et Testât dont elle est séparée ; mais en la puissance et possession de la grâce diuine et Increée , qui est le fonds nouueau où elle est transférée par vnion personnelle à celuy qui est la Grâce essentielle et subsistente ; qui porte absolument le nom de Grâce , et dans les Anciens , et dans les Escritures mesme ; et qui est véritablement la Grâce substantielle et hypostatique , de laquelle sainct Paul selon tous les vieux Commentateurs Latins, et vne partie Htbr.ii,». des Exemplaires Grecs, dit : La Grâce de Dieu a gowté la mort pour tous : C'est à dire ,
et des Grandeurs de Iesvs. 67
Je Fils de Dieu, qui est l'autheur, l'Essence, et la source de la grâce. Qve si vne chose prophane pour estre offerte à Dieu, ou bien consacrée par quelque cérémonie et action mystérieuse, ou dédiée par la volonté des hommes â la célébration du seruice diuin , est soustraitte du droict des particuliers qui la possedoient légitimement : et si leur droict, bien que réel et légitime , demeure en suitte supprimé , mesme au iugement des Nations les plus barbares qui ayent iamais esté au monde ; Ne deuons-nous pas à plus forte raison attribuer cela mesme à cette Humanité que le Fils de Dieu donne et offre au Père éternel, comme l'échantillon , la delibation et les prémices de nostre masse et de nostre nature; et qu'il a choisie de toute éternité , pour estre consacrée mesme par la diuine Essence , et employée par le vouloir de Dieu à vn si grand seruice, et à vn œuure si sainct comme est celuy de l'expiation du monde , de la Rédemption du genre humain, et de la satisfaction à la iustice de Dieu? Oeuure et seruice qui ne pouuoit appartenir qu'à vne nature ainsi saincte, ainsi sacrée, et ainsi éleuée jusqu'au Thrône de la Diuinité. Certes cette Nature ny en elle-mesme ny en ses actions, ne doit pas estre consi-
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derée selon la condition commune et ordinaire des autres natures de son espèce; mais, selon sa condition et dignité nouuelle, par laquelle elle entre heureusement et sublimement dedans Testre increé, selon lequel elle appartient singulièrement par tant de droicts et de tiltres au Verbe éternel , et par luy à la Diuinité. Délaissons donc ces esprits qui se plaisent ou à ignorer ou à obscurcir par leurs débats les veritez de Dieu, et nous éleuons en esprit humble et pacifique, qui sont les deux qualitez principales que s'attribue nostre Sauueur le suiet de nos discours; pour contempler nuëment des choses si dignes et si véritables , puis qu'elles contiennent la Vérité mesme en sa propre Personne : et considérons; Que le Verbe éternel qui communique la subsistence à cette Nature est Fils de Dieu, est égal à Dieu , et est Dieu mesme : Que cette Nature humaine est essentiellement en estât de seruitude, et demeure inuiolable et perpétuelle en cet estât au regard de la Diuinité par sa propre Nature et condition : Que le Père contemplant son Fils reuestu de cette Nature, l'appelle par son Prophète à cette occasion son Uni. ilix.3. Seruiteur, Seruus meus es tu, 6 Israël, quia in te gloriabor : Que le Fils de Dieu venant à es-
et des Grandeurs de Iesvs. 69
pouser cette mesme Nature , ne perd rien du droict précèdent qu'il auoit sur elle en qualité de Dieu, et prend en qualité d'Espoux vn nouueau droict sur elle par cette Alliance , dont elle est beaucoup plus à luy qu'à elle mesme : Que l'vnité et l'intimité de cette Alliance qui passe toutes les autres Alliances , et arriue iusques à l'vnité de Personne entre deux Natures si différentes ; donne vne authorité nouuelle à la Personne Diuine sur la nature humaine : Que l'excellence, la sublimité, la Diuinité de cette Personne , luy donne encores incomparablement plus de droict qu'il n'en conuient aux personnes humaines sur leurs natures propres : Que Testât sainct et sacré auquel cette Nature entre par onction mesme de la Diuinité , l'affecte et l'approprie totalement à la Diuinité , comme nous ferons voir plus clairement et plus amplement au discours de la Saincteté de Dieu en ce Mystère : Que tous ces droicts- si hauts, si grands, si légitimes, si on y peut adiouster quelque chose par l'vsage de la volonté , sont encores si humblement, si franchement, si sainctement acceptez par cette Humanité, qui veut bien estre dépouillée du droict qu'elle auroit sur ses actions et sur soy- mesme, pour se
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délaisser toute par sa propre démission en la puissance du Verbe Eternel. Car elle accepte sans cesse tous les vouloirs de Dieu sur elle, et en particulier le dénuement de sa subsistance humaine , dénuement ordonné au secret Conseil de Dieu par la puissance et sapience Diuine, pour l'accomplissement de chose si haute, si grande et si incompréhensible sur cette Humanité, et par cette Humanité sur nous : c'est à dire , pour faire vn homme-Diev en la Terre, pour donner vn Sauueur au monde , et pour establir vn Mystère éternel , Mystère des Mystères , l'œuure des œuures de Dieu qui lie la Personne diuine à la Nature humaine. Or il est euident qu'en ce Mystère la personne qui est substituée et diuinement communiquée à cette Nature, est le fondement, le soustien et l'accomplissement de cet Estre humain et naturel; et influe dans toutes les actions propres de cette Nature , en la manière qu'il conuient aux supposts , et en la manière encores qu'il conuient à vne Personne diuine Le droict de ia et increée. Et partant elle a vn droict sur ■a^^itaurt cette Nature et sur ses actions , qui ne doit je» 8odffranc0« de p^ estre réputé seulement moral, mais aussi
l'Humanité n est r r
pas seuiemeoimo- comme naturel; et non pas seulement natu-
ral mais pins que n • . , . . , , .
naturel. rel , mais aussi surnaturel , sainct et sacre ; et
et des Grandeurs de Iesvs. 71
non simplement surnaturel , sainct et sacré , mais excedemment surnaturel , tres-sainct , tres-sacré et tres-diuin, comme estant fondé en l'authorité saincte, en l'authorité sacrée, en l'authorité diuine et absolue, que cette Personne diuine et increée a sur cette Nature : c'est à dire , sur vne nature que le Verbe éternel rend sa propre nature par vn moyen si haut , si grand , si diuin , qu'il est ineffable ; et adorable des hommes et des Anges. Car il establit cette humanité eu vne condition si eminente et si éleuée , qu'estant vnie au Verbe elle entre en Domination sur toutes choses tant au Ciel qu'en la terre, et reçoit mesme communication de l'indépendance que la Personne du Verbe a des autres Personnes diuines, comme jl sera dit au discours sixième. A plus forte raison pouuons-nous dire qu'elle est en vn estât si sublime , qu'elle ne releue L'Humanité de plus des loix communes à la Nature , puis que p^deîîoix8oommesme en vne certaine manière en sa subsis-mwfd0lâI,il0tence , en sa Déification et en l'indépendance qu'elle reçoit du Verbe éternel , elle ne releue pas des autres Personnes diuines , comme nous déduirons ailleurs, tant elle appartient vniquement et singulièrement au Verbe Eternel. Que si elle luy appartient si proprement ,
re.
72 Discours de V Estât
mesme au regard des Personnes diuines ; combien plus aura t'elle d'appartenance au mesme Verbe au regard d'elle-mesme et de ses actions? Concluons donc, et remarquons : Que par l'ordonnance de Dieu cette Humanité est priuée de sa Subsistance et personnalité propre; et est douée de celle du Verbe éternel : Que cette Humanité accepte tres-volontiers cette perte et priuation, et fait cession très-librement et de soy-mesme , et de ses actions propres au Verbe éternel , et de tout ce qui prend origine d'elle : Que dés le premier moment de sa création elle a fait perte de sa subsistence, et qu'aussi dés ce premier moment elle a accepté tres-volontiers le Conseil de Dieu qui l'en a voulu priuer : Que par cette perte et priuation elle perd aussi le droict et propriété qu'elle auroit d'agir et subsister en elle-mesme; et que ces actions ne peuuent pas en terme de Droict luy estre adiugées en propre, n'estant plus la propriétaire de son La Pertonnodu estât et de ses actions : Que tout ce droict est pri^a?r?dercstat légitimement transféré au Verbe Eternel , qui rHumatiul^mt- on^re en possession de Testât , des actions et tueiicmeut' Mu- des souffrances de la nature humaine, pour en
inanité entre au , . , , . . , .
droict des gran- disposer selon son dium vouloir ; comme aussi Smnie0'" réciproquement cette nature entre heureuse-
et des Grandeurs de Iesvs. 73
ment au droict de Testât , des grandeurs et des biens de la Filiation diuine , par vn commerce et communication ineffable. 0 cession heureuse ! ô dénuement honorable I ô inuestiture riche , royale et précieuse I ô commerce diuin ! ô communication adorable I ô Conseil admirable de la Sapience increée , qui priue l'humanité de Iesus de sa Personne humaine, pour luy donner la Personne diuine ! O priuation I ô dénuement , qui est tout ensemble , et le préparatif de la vie nouuelle de I'homme-Dieu , et le modèle de la vie nouuelle de l'homme Iuste selon l'esprit I Car comme le Fils éternel de Dieu en sa nature humaine n'a point de Personne humaine ; c'est à dire , n'a point de moy humain substantiellement et personnellement : Aussi le Fils adoptif de Dieu conduict par sa grâce, n'en doit point auoir moralement et spirituellement.
l'honore doncques ce dénuement que l'humanité de Iesvs a de sa propre subsistence : Et en suitte ; En l'honneur de ce mesme dénuement, et autant que vostre grandeur et ma condition le porte à vostre hommage et gloire ; le renonce à toute la puissance , authorité et liberté , que i'ay de disposer de moy , de mon egtre , de toutes ses conditions , circonstances
74 Discours de V Estai
et appartenances : le m'en démets entièrement entre les mains de Iesvs , de son Ame diuine , et de son Humanité oincte et sacrée par la Diuinité mesme ; et m'en démets en l'honneur de cette mesme Humanité , pour l'accomplissement de tous ses vouloirs et de tous ses pouuoirs sur moy. le passe outre ; et ie veus qu'il n'y ait plus de moy en moy ; et ie veus pouuoir Gaiat.ii. ïo. dire selon sainct Paul, Viuo ego, iam non ego, viuit verà in me Christus : « le vis moy, et « non pas moy, mais Iesvs-Christ vit en moy : » Et selon la raison profonde de sainct Augustin, ie veus que l'Esprit de Iesvs soit l'Esprit de mon esprit et la Vie de ma vie. Et comme le Fils de Dieu par droict de subsistence est en possession de la nature humaine , qu'il a vnie à sa Personne : Ainsi ie veus que par le droict de puissance spéciale et particulière, Iesvs daigne entrer en possession de mon esprit , de mon estât et de ma vie ; et que ie ne sois plus qu'vne nuë capacité et vn pur vuide en moymesme , remply de luy , et non de moy pour jamais, obiationàiosus A cette intention ie vous fais, ô Iesvs mon DaMea^ef du Seigneur, et à vostre Humanité déifiée , Humainement de son nfté vrayement vostre en sa déification, et
Humanité Saine- d
te. vrayement mienne en son humiliation , en ses
et des Chrandeurs de Iksvs. 75
douleurs , en ses souffrances : A vous et à elle ie fais vne oblation et donation entière , absolue et irreuocable de tout ce que ie suis par vous en l'estre et en l'ordre de nature et de grâce ; de tout ce qui en dépend , de toutes les actions naturelles , de toutes les actions indifférentes ( s'il y en peut auoir quelqu' vne ) et de toutes les actions bonnes et vertueuses que i'opereray iamais ; et ce autant que i'ay de pouuoir par nature et par grâce d'en disposer. Et i'employe la totalité de ce mien pouuoir, à me rendre vostre , à me référer tout à vous , et à référer tout ce que ie puis ainsi référer à l'hommage , et à l'honneur de vostre Humanité sacrée , laquelle ie prends et regarde désormais comme l'obiect auquel , après Dieu , ie fais relation de mon ame, et de ma vie intérieure et extérieure, et généralement de tout ce qui est mien.
Or en ce dénuement que nous venons de Le fus de Dieu
. i T . . i . . prend la forme de
considérer , Iesvs entre en vne vie diuinement iemiteor en deu humaine , et humainement diuine par l'vnion manierMintime de ses deux natures subsistentes en l'vnité de sa Personne : Et le Fils vnique de Dieu, le Verbe Eternel , la splendeur , la puissance et la gloire du Père prend la forme de seruiteur, et la prend en deux manières : L'vne , en prenant nostre nature humaine par le Mystère
76 Discours de V Estât
de l'Incarnation, et abbaissant en iceluv Testre infiny et suprême de sa Diuinité iusques au néant de nostre humanité : L'autre, en abbaissant cette mesme humanité par Testât et le Mystère d'vne vie laborieuse et voyagere sur la Terre : abbaissant, dy-je, cette humanité sienne, ainsi vnie et éleuée dans le thrône et * Testât d'vne Personne diuine , iusques à vn estât et forme de vie humble et seruante à ses créatures : et en fin , iusques à Topprobre et au supplice cruel et seruile de la Croix. Mystères grands, qui détiennent et captiuent vostre grandeur et souueraineté , ô Iesvs, dans un estât d'abbaissement et seruitude , par les liens sacrez d'obeïssance enuers le Père éternel , et d'amour enuers la nature humaine ! Mystères grands , et qui exigent de moy par vn droict tres-puissant et très-juste, que i'employe le néant que ie suis , à vous seruir et adorer en cet humble et nouuel estât !
cootînnationde En l'honneur donc de ce double estât et de m esuuastani! cette double forme de Seruiteur , auquel ie voy «■*•• vostre Incarnation diuine , vostre vie laborieuse
et vostre humble Croix réduire vostre grandeur suprême ; le m'offre et me présente à vous, ie vous dédie et consacre ma vie de nature et de grâce , et ie veus vous seruir non seulement
et des Grandeurs de Iesvs. 77
par mes vœux et actions , mais aussi par vu estât et condition qui me réfère et me donne vn raport singulier vers vous; afin que comme vous estes toujours mien , ie sois toujours vostre , et qu'il y ait en moy vne qualité permanente qui vous rende vn honneur et hommage perpétuel. Et vous voyant par vostre double abbaissement faict pour l'amour des hommes, doublement Esclaue de nostre Amour; ie veus aussi estre l'Esclaue de vostre Grandeur, de vostre Abbaissement et de vostre Amour : et veus que ma vie et mes actions de nature et de grâce vous appartiennent, comme vie et actions d vn Esclaue , vostre pour iamais. le me réfère donc tout à vous , ô Iesvs , et à vostre Humanité sacrée , par la plus humble et assuiettissante condition que ie cognoisse, qui est la condition et relation de seruitude , que ie recognois estre deuii à vostre humanité , tant pour la grandeur de Testât auquel elle estéleuéeparTvnionhypostatique : comme encores pour l'excez et l'abbaissement volontaire auquel elle s'est rendue et anéantie pour mon salut et ma gloire , en sa Vie, en sa Croix, et en sa Mort. A cette intention , à cette fin et à cet hommage , ie mets et establis présentement et pour iamais mon ame , mon estât et ma vie ,
78 Discours d* V Estât
en estât d'assuiettissement , et en relation de dépendance et de seruitude au regard de vous et de vostre humanité ainsi déifiée , et ainsi humiliée tout ensemble.
Grand et admirable Iesvs , ie vous ay contemplé et adoré en vos Grandeurs! Que ie vous contemple et adore aussi en Testât de vostre abbaissement et seruitude I Car vous estes Fils et Seruiteur tout ensemble, sans que Testât de vostre Filiation propre et naturelle soit intéressé , ny interesse aussi cet estât et office de seruitude. Et comme la nature diuine n'altère et n'intéresse point en vous la nature humaine en sa propre Essence , ains au contraire , en la conseruant , elle la releue et la rehausse iusques à vn estât et à vne dignité infinie : Ainsi vostre naissance et grandeur éternelle releue et rend d'autant plus admirable et adorable Testât d'abbaissement et de seruitude auquel il vous a pieu et au Père éternel de vous réduire, lésa* en u mai- et de vous anéantir pour nostre salut. Vous neîwt Fiuetser- estes donc , ô bon Iesvs , en la maison du Père uiwmrtootensOTB- eternel , Fils et Seruiteur tout ensemble : tous-
iours Fils ettousiours Seruiteur; Fils vnique et Seruiteur vnique aussi , seul Fils propre , et par nature entre tous les enfants de Dieu , et seul Seruiteur choisi et singulier entre tous les
et des Grandeurs de Iesvs. 79
Seruiteurs de Dieu! Vous estes ce Seruiteur choisi dont le Père éternel parle en son Prophète : Ecce Seruus meus suscipiam eum, electus i». *ui, « meus complacuit sibi, %n tllo anima mea. Vous estes ce Seruiteur choisi , auquel seul le Père prend son bon plaisir, et par luy en nous. Vous estes ce Seruiteur choisi, qui seul seruez à Dieu d'vne sorte de seruice qui n'appartient qu'à vous ; le seruant à effacer les péchez de la Terre ; à satisfaire à sa iustice ; à le reconcilier parfaitement à la Nature humaine : Ce qui surpasse la puissance de toute créature qui sera séparée de la Grâce increée. Vous estes encores ce Seruiteur choisi, qui seul seruez à Dieu comme il est digne d'estre serui , c'est à dire , d'vn seruice infiny ; et seul l'adorez d'vne adoration infinie , comme il est infiniment digne d'estre seruy et adoré : Car auant vous cette Majesté suprême ne pouuoit estre seruie et adorée ny des hommes ny des Anges, de cette sorte de seruice , par lequel elle est aimée et adorée selon l'Infinité de sa grandeur , selon la Diuinité de son Essence , et selon la Majesté de ses personnes. De toute éternité il y auoit bien vn Dieu infiniment adorable : mais il n'y auoit pas encore vn Adorateur infiny : Il y auoit bien vn Dieu digne d'estre infiniment aimé et seruy;
80 Discours de V Estai
mais il ny auoit aucun homme ny seruiteur infiny propre à rendre vn seruice et vn amour Di»n adorant infiny . Vous estes maintenant, ô Iesvs I cet Ado- Dia"' rateur, cet Homme, ce Seruiteur, infiny en
puissance, en qualité, en dignité, pour satisfaire pleinement à ce deuoir, et pour rendre ce diuin hommage. Vous estes cet homme aimant, adorant, et semant la Majesté suprême comme elle est digne d'estre aymée , seruie et honorée : Et comme il y a vn Dieu digne d'estre adoré , seruy et aimé ; il y a aussi en vous , ô mon Seigneur Iksvs , vn Dieu l'adorant , l'aymant et le seruant à toute éternité en la Nature qui a esté vnie à vostre Personne en la plénitude des Temps. 0 grandeur de Iesvs, mesme en son estât d'abbaissement et de seruitude , d'estre seul digne de rendre vn parfaict hommage à la Diuinité 1 0 grandeur du Mystère de l'Incarnation , d'establir vn estât et vne dignité infinie dedans l'Estre creél 0 Diuin vsage de ce diuin Mystère et de cet humble estât de seruitude, puis que par son moyen nous auons désormais vn Dieu seruy et adoré sans aucune sorte de défectuosité en cette adoration, et vn Dieu adorant sans interest de sa Diuinité I Et nous auons sa Majesté suprême, si dignement, si parfaictement et si diuinement servie
et des Grandeurs de Iesvs. 81
et adorée par vn Suiet diuin et infiny en sa Personne , et par vn seruice qui est si haut et et si releué , qu'il est mesme adorable en luy par toute Créature : Et par ainsi tout est diuin, tout est infiny, tout est adorable en l'obiect, en Testât et en l'vsage de ce très-haut et tresdiuin Mystère. Ainsi donc vous estes , ô Iesvs , Humble , Grand et Admirable I Ainsi vous estes et le Vassal et le Souuerain tout ensemble I ainsi vous estes le Fils et le Seruiteur vnique du très Haut! et ainsi vous estes Dieu et vous estes Homme I Et ces différentes natures , ces diuers estats et qualitez ne sont et ne subsistent qu'en vne mesme Personne que i'adore , que i'ayme , et que ie veus recognoistre et seruir en toutes ses Grandeurs, en tous ses Offices, et en tous ses vouloirs. Faittes par vostre Grâce et Puissance , faittes en vostre honneur , et en l'honneur de l'amour et seruice que vous rendez au Père Eternel , et que vous daignez encores rendre aux hommes mesme ; Que les hommes vous cognoissent , vous ayment et vous seruent, que les hommes contemplent vos grandeurs, que les hommes donnent et consacrent leur vie à vostre vie , que les hommes pénètrent les merueilles et les secrets de vostre Vie. Vous estes Vie , ô Iesvs , et vostre vie est double , comme
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vous auez double nature : Car chacune de ces natures est viuante , et est sainctement et diuinement viuante ; et vostre vie est cachée doublement; c'est k dire, elle est cachée en sa propre grandeur et sublimité , et en son admirable vie cachée de abbaissement et humilité. Vie cachée en la Diuinité , Vie cachée en l'Humanité , Vie cachée encores en l'Humilité d'vne Vie voyagere et souffrante sur la terre. le dis Vie cachée en la Diuinité : Car cette vie est cachée au sein du Père , là elle est et habite en vne lumière inaccessible ; et la grandeur de sa lumière luy sert d'ombre et de voile , de ténèbres et d'obscurité au regard de toute la nature créée , qui ne peut voir cette Vie que par la lumière de la gloire par laquelle seule nous voyons la Diuinité viuante et subsistente en elle-mesme , et subsistente et viuante encores en cette humanité. Cette vérité est si claire et si euidente , qu'il n'est besoin (en supposant la foy) que de sens commun pour l'entendre , et de la simple ap- Defense modes- préhension et intelligence des termes. Et toucontn im cafom- tesfois c'estvne erreur à quelques vns de ce sienies dont quel- cie par ^es apparences telles , pour ne les
qnes-rns auoient f r rr » r
euayé de noircir qualifier pas plus clairement, que ie fais consente Deuotion 1. ,, , , i r - i i
lésa». cience d y repondre , et ferois conscience de les
ramenteuoir, si leur excès ne me contraignoit
et des Grandeurs de Iesvs. 83
au moins de leur dire , que c'est la foiblesse des raisons qu'ils allèguent , et ma propre inclination qui m'éloigne de ces combats et répliques, et non pas que ie trouue aucune difficulté à les conuaincre de ce que ie ne veus pas nommer, pour les traitter auec plus de respect qu'euxmesmes ne rendent aux Prélats , en cette cause, qui l'ont daigné autoriser publiquement par leurs écrits. Leur condition les oblige et les dispose à estre enfants de lumière ; qu'ils ne se rendent pas amys des ombres et des ténèbres , et insensiblement sectateurs contre leur propre dessein du Prince des ténèbres en ses qualitez principales , dont l'vne est enfermée en son nom, et l'autre remarquée en sainct Iean , qui le nomme l'Accusateur de nos frères, Apoc. xnt 10. et de ceux qui cherchent de porter l'impression, la marque et le charactere de Iesvs. Ils ne sont pas establis en qualité de luges en l'Eglise de Dieu pour régler les paroles dont il faut vser aux discours de la Foy : Et les libelles qu'ils publient, témoignent peu de modestie et de suffisance en leurs Autheurs quels qu'ils soient. S'ils n'entendent pas ces propositions de la Théologie du Verbe incarné , qu'ils ne les examinent pas , qu'ils ne les iugent pas , qu'ils ne les reprouuent pas , puis que cela passe ou leur
84 Discours de V Estât
cognoissance ou leur authorité. Ce n'est pas vice de ne les pas entendre , mais c'est aueuglement et oubly de soy-mesme de le présumer, et d'entreprendre de les iuger sans lumière, sans charge et sans authorité. Mais laissons ces Esprits et leurs contentions ; Prions pour eux , et rentrons dans la lumière de ce discours et de ce sujet , et adorons Iesvs en sa vie cachée , dans sa propre grandeur, dans sa propre lumière. C'est la vie delà Diuinité en elle-mesme, et au sein du Père ; C'est la vie de la Diuinité en son Humanité ; C'est la subsistence de l'Humanité en la Diuinité , que nul sans doute ne peut voir qu'il ne voye Dieu ; Et c'est encores la vie de son Ame en sa Gloire , vie cachée aux hommes et. aux Apostres viuants et conuersants auec Iesvs , vie cogneuë des Anges , et des Anges seuls , non en la lumière de leur grâce, mais en la lumière de leur gloire. Et cette double vie , vie Glorieuse , et vie Diuine de Iesvs , est cachée encores en l'humilité de sa vie mortelle , et voyagere sur la Terre. O Iesvs, vous viuez en la Gloire et en la Diuinité : et cette Gloire, et cette Diuinité est cachée en l'Humanité, en l'Enfance, en la Fuitte en Egypte , et en l'Opprobre de la Croix. Vous estes Dieu , et on voit en vous la nature et l'appa-
et des Grandeurs de Iksvs. 85
rence d'homme, ce dit vostre Apostre. Vous PhUip.ii, «. estes Glorieux , et vous souffrez ! vous estes Vie et vous mourez! vous estes Roy, et Roy de Gloire , et vous fuyez I vous estes Fils , et Fils vnique de Dieu , et vous viuez l'espace de trente ans comme Fils d'vn Charpentier , comme vn Charpentier et comme vn particulier ! O Vie humaine de IesvsI Vie humble, Vie impuissante , Vie souffrante , Vie mourante, Vie morte en vne Croix et en vn Sepulchre I Mais Vie haute en son Humiliation, Vie puissante dans son Impuissance , Vie glorieuse dedans sa Croix , Vie subsistente dans la Mort et dans le Sepulchre; et Vie lors mesme adorée et des Anges glorieux , et des Démons souffrants, et souffrants mesme lors par cette vie cachée en la Croix , en la Mort et au Sepulchre ; par cette vie enseuelie en la Terre , et par la puissance de ce nouueau Roy du Ciel et du Royaume des Cieux annoncé en la Terre , et lors mesme enseuely en la Terre ! O que de Secrets, que de Grandeurs, que de Merueilles! O que de choses cachées à nos esprits , â nos lumières 1 A nos esprits qui portent et qui reçoiuent plus d'ombres que de lumières; et sont plus propres en la Terre à adorer par reuerence , qu'à pénétrer par suffisance ny l'Essence, ny les Conseils de Dieu en ses
86 Discours de V Estai
Oeuures , et au plus grand de ses Oeuures , qui est Iesvs ! Eleuons-nous doncques à luy sur les poincts proposez , et luy disons en l'adorant : 0 Vie cachée en l'humanité ! ô Vie cachée dans la sublimité I ô Vie humble I 6 Vie grande ! ô Vie humaine ! 6 Vie Diuine ! ô Vie increée ! ô Vie incarnée ! ô Vie souffrante ! ô Vie glorieuse I ô Vie suiette I ô Vie dominante ! O Iesvs viuant , puissant et commandant au Ciel et en la Terre, selon cette saincte parole sortie de vostre bouche sacrée à vostre entrée dans Testât de vos- Matih. xxviii, tre Gloire et de vostre Empire. Data est mihi omnis po testas in Cœlo et in Terra : « Toute puis- « sance m'est donnée au Ciel et en la Terre I » Que ie vous recognoisse , ô mon Seigneur mon Dieu , que ie vous admire , que ie vous adore f que i'accepte tous vos pouuoirs sur moy, que i'embrasse tous vos vouloirs, et que ie vous dédie et consacre ce qui est dé-ja vostre par tant de tiltres , et ce que ie veus encores estre vostre par le nouueau tiltre de mon élection et de ma volonté ; et par l'oblation présente que ie vous fais, et que ie vous renouuelle; en vertu de laquelle ie vous dédie et consacre ma vie et tous les moments de ma vie , en l'honneur des estats et moments de vostre Vie I et ie veux qu'en vertu de l'intention présente chaque
et des Grandeurs de Iesvs. 87
moment de ma vie , et chaque action d'icelle vous appartienne, ô Iesvs mon Seigneur; et à vostre Humanité sacrée , auec autant de droict et de puissance , comme si ie les vous offrois toutes en particulier.
O Iesvs , ô Fils vnique de Dieu , ô Vie I et vraye Vie, et Avthevr de la vie : Bénit soyez- Act. m, is. vous à iamais , et en vostre Diuinité , et en vostre Humanité , et en vostre subsistence, qui lie pour iamais cette humanité à vostre diuine Essence, et qui rend cette Humanité saincte de la plus grande saincteté qui puisse estre communiquée à aucune créature : c'est à dire, la rend saincte par la mesme saincteté que le Père donne à son Fils , que le Fils et le Père donnent au sainct Esprit , qui est la saincteté de la diuine Essence I Car cette mesme Essence, qui est communiquée par la génération et procession diuine au Mystère de la Trinité , est celle-là mesme qui est communiquée en la naissance de Iesvs au Mystère de l'Incarnation (bien qu'en vne manière différente) et qui est communiquée .pour sanctifier cette humanité d' vne saincteté si haute et si nouuelle , qu'elle fait Dieu homme , et l'homme Dieu , qu'elle fait Iesvs incapable de péché, Source de toute Saincteté , Digne de reparer la vie des hommes,
88 Discours de V Estai
de donner la vie aux Anges , d'appaiser Dieu courroucé , de luy satisfaire en rigueur de Justice , de Thonnorer d'vn amour, d'vn honneur et d'vn seruice infiny , digne de sa Majesté , par l'infinie dignité de la Personne qui lui rend cet hommage et seruice en sa nature humaine. 0 Diuinité I ô Saincteté I ô Humanité ! que ie cognoisse, que ie pénètre, que i'adore vos L'Humanité Grandeurs I Vous estes, ô Humanité saincte, le
Ï^JSto TemPle sacré de la Diuinité : Temple premier de la Dininitë. en excellence , et vnique en singularité ! Temple auquel la Diuinité repose plus sainctement, plus dignement, plus admirablement que dans l'ordre et lestât mesme de la Gloire : lequel tient son Empire au Ciel , comme Tordre de la Grâce tient le sien en la Terre. Ce poinct est indubitable ; et toutesfois il a seruy d'écueil à nos Censeurs : mais i'en appelle à eux-mesmes, ou mieux instruicts, ou mieux disposez ; car il n'y a que l'extrême inaduertance ou l'extrême passion qui puisse s'opposer à cette vérité si claire et si recogneuë de ceux qui pénètrent sous le voile des simples paroles les grands communication Mystères de la Foy. Car le Verbe diuin et ■iMtTeMto Hu- Eternel repose en cette Humanité comme en sa maniié déifiée, propre nature , et comme en vne nature qu'il
rend sienne vniquement et singulièrement par
et des Grandeurs de Iesvs. 89
la communication de sa subsistance , et non
pas seulement par l'infusion de quelque grâce
ou de quelque lumière accidentelle : et ce mot
de Temple est approprié à Iesvs-Christ par ioan. 11,20.
Iesvs-Christ mesme , qui appelle son corps le
Temple que les Iuifs deuoient abbatre , et qu'il
deuoit reedifier en trois iours. Vous estes, ô
Humanité saincte , celle-là seule entre toutes
les créatures que le Père Eternel choisist pour
estre existente et subsistente en son Verbe , et
qu'il appelle entre toutes pour entrer par ce
moyen en Testât de sa filiation non adoptiue ,
mais propre et naturelle ; et pour porter et re-
ceuoir les communications intimes et secrettes
des perfections diuines (autant que vostre Estre
créé le permet) en suitte de cet estât , de cette
subsistence et de cette filiation diuine, qui
vous est si libéralement communiquée. Ce qui
veut dire vn monde d'excellences , de raretez ,
de singularitez ; lesquelles toutes, soitcogneùes,
soit incogneues ; soit reuelées, soit non reue-
lées ; soit publiées en la Terre , soit reseruées à
la lumière du Ciel ; le reuere et honore comme
ie dois , et comme vous le voulez , ô Iesvs mon
Seigneur! me donnant et m'abandonnant à
la Souueraineté suprême et incommunicable
à Testât des choses créées, laquelle vostre hu-
90 Discours de V Estât
manité possède par cet estât de filiation diuilie: Et me liurant au pouuoir excellent , absolu et particulier, que cet estât admirable et adorable luy donne sur toute chose créée. Ainsi ie me dédie et consacre tout à vous et à elle : et ie veus qu'elle ait vne puissance spéciale sur mon ame et mon estât , sur ma vie et mes actions , comme sur vne chose qui luy appartient par vn droict nouueau et particulier, en vertu de l'élection présente que ie fais de dépendre de sa Filiation et Souueraineté à jamais. Nousdeuoiwde- Et dautant que vostre pouuoir surpasse infi- Sy^iIartlXMr nîment Ie nostre ; ie vous supplie, ô Ame saincte son poonoir, et et deïfiée de Iesvs , de daigner prendre par
non seulement par . ° * .
ie nostre, et de le vous-mesme la puissance sur moy que ie ne
mMtrparnnosUac" vous Pu*s donner : et que vous me rendiez tions mais aossi v0Stre sujet et vostre esclaue , en la manière
par lestât inle- J . .
rieur et extérieur que îene cognois point et que vous cognoissez.
e nostre Tie. ^ comme (vueille-je ou non) ie suis Tesclaue du prix de vostre sang , ie veus aussi estre Tesclaue de vos Grandeurs , de vostre Abbaissement et de vostre Amour : et estre à vous et < vous seruir selon vos Conseils particuliers sur moy : non-seulement par mes actions, mais encore par Testât et parla condition de mon estre et de ma vie intérieure et extérieure. Et ie vous supplie me tenir et traitter en la Terre non
et des Grandeurs de Iesvs. 91
plus comme vn de vos Mercenaires , selon le souhait de l'Enfant prodigue ; mais comme vn de vos esclaues, selon l'enseignement de vostre Eglise, et comme vn qui s'abandonne à tous vos vouloirs, qui se liure à tous vos pouuoirs, et qui s'offre à porteries effects qu'il vous plaira de vostre grandeur et souueraineté sur ce qui vous appartient.
Et comme il vous a pieu vous donner à nous, n fi»t demanet vous faire nostre par la saincte Vierge; per- qu'elle nous rende mettez moy encores de me donner à vous par escUaM de le8U8elle. le la supplie doneques comme Mère de mon Dieu , de daigner vouloir estre Mère de mon Ame : comme Mère de Iesvs de m'offrir à Iesvs , et de me tenir elle-mesme , et de me considérer désormais comme esclaue de son Fils ; et en cette qualité , de m'obtenir de luy part à ses voves , et miséricordes éternelles.
Discours de l'Estel
TROISIÈME DISCOVRS De V Vhilé de Dieu en ce Mystère.
Ievx que la grâce et la lumière de la Foy éleue à la contemplation des choses diuines, considèrent e,t adorent la Majesté de Dieu , ou comme existant, ou comme opérant, ou comme régnant, et triomphant dans soy-mesme et dans ses œuures ; et le recognoissent en toutes ses manières et qualité/, souuerainement, diuinement et admirablement Vn. Car le considérant comme Existant, il a cela de propre et de singulier, et c'est le premier poinct et fondement de la grandeur de son Estro, que son Existence est sa propre Essence. Or il est Vn, il est principe de toute -Vnité, voire il estl'Vnité mesme en sa Nature et en son Essence : Il a donc Vnité en son existence. Les preuues en sont si fréquentes dans l'Escriture, qu'il la faudrait transcrire toute entière pour les alléguer toutes; et les indices en sont
et des Grandeurs de Iesvs. 93
si vniuersellement imprimez dans la nature, qu'il en faudrait produire tous les effects , pour attester par autant de témoignages cette vérité. Car cette Vnité est en tant de sortes et si i/vnité de Dieu
...... , , est «i claire qu'elle
viuement peinte en toutes choses, qu on ne la n'a besoin dwu peut ignorer et mécognoistre sans s'ignorer et nes p*8™"se mécognoistre soy-mesme : Elle resplendit en tous les Oeuures de Dieu , comme en autant de mirouërs qui nous la rapportent et représentent : Elle est grauée si profondement en toutes les choses naturelles , que rien n'a peu iamais en effacer les traits et les marques : et cette voix muette de la Nature se fait assez oûyr en la recognoissance de cette vérité à ceux qui la sçauent bien entendre. Et lors mesme que les plus épaisses ténèbres de l'erreur couuroient les meilleurs Esprits , la Nature vniuerselle a parlé si hautement et si conformément de l'Vnité de son Dieu et de son Ouurier par la voix de ses premiers et plus excellents Philosophes ; que tous ont conspiré ensemblement et à la recognoistre et à la publier au monde. Il est donc superflu d'en alléguer des textes et des raisons, et il nous doit suffire de supposer cette vérité, d'adorer cette Vnité , et d'escouter avec vn esprit humble cet oracle de Dieu parlant de soymesme à son peuple par son Seruiteur Moyse :
94 Discours de V Estai
neat.fi.4. Audi Israël : Dotninus Deus tuus, Deus VNVS est. « Escoute Israël : Le Seigneur ton Dieu est Vn . » Mais ce qui doit estre attentiuement considéré , c'est l'excellence et la puissance admi-
vuité pleine do rable de cette Vnité en Dieu mesme. Car son Esecon i €. sence ayant vne Fécondité ineffable dans son
Vnité (d'où prouient nécessairement en Dieu la pluralité des Personnes et des Personnes diuines, infinies et increées) Cette Fécondité ne diuise point l' Vnité; au contraire la perfection de cette Vnité est la raison de cette Fécondité , l' Vnité demeure inuiolable en cette pluralité , et l' Vnité en est d'autant plus admirable , ineffable et adorable.
Dieoeri8oy-me*- Que si nous contemplons Dieu non seule- !!!!.!! *H2~ZÏ1' ment comme Existant en soy,mais comme Ope-
mesme opère corn* J 7 r
me vw. rant et en soy-mesme et hors de soy-mesme
par deux sortes d'opérations qui procèdent de luy ; en l' vne et en l'autre il opère comme Vn , et il opère en vnité , nonobstant la pluralité de ses Personnes. Car c'est par l'Vnité de son Essence , de sa Puissance , de son Intelligence , que le Monde est produit : Et c'est pourquoy le Monde porte l'image de l'vnité de Dieu comme la marque de son Ouurier, et comme l'enseigne et les armes de son Seigneur : Et pour la mesme raison il doit hommage à Dieu, non seu-
et des Crrandeurs de Iesvs. 95
lement â cause de son Estre qui est l'Estre Diuin , Premier et Souuerain ; mais encores à raison de son Vnité suprême d'où le monde prend son origine; parce que Dieu, non seulement comme Dieu , mais comme Vnité, est le principe de cet Vniuers. Semblablement les opérations internes et les Emanations diuines s'accomplissent en Vnité. Ce qui est d'autant plus admirable qu'elles procèdent des Personnes ausquelles la pluralité appartient , comme l' Vnité appartient à l'Essence ; et neantmoins en ces Personnes diuines, entant qu'opérantes et comme produisantes , nous y trouuons vne admirable Vnité. Car Dieu n'est pas seulement vn comme Dieu , mais il est encore Vn comme Père , et il est Principe Vnique de son Fils bien-aimé : Et le Père et le Fils produisants ensemble le sainct Esprit , le produisent non en diuersité , non en pluralité ; mais en Vnité d'origine concurrents comme vn seul principe à cette adorable et admirable opération.
Que si nous contemplons Dieu non en son Dieu est riua&t Existence ny en ses Opérations, mais en son ï/"57» Repos ; nous le trouuons encore , et l'adorons ™ilé de P"nciP?'
* * 'et régnant en vni-
en Vnité. Car la doctrine de la Foy, et les te «ramonr. prières publicques et solennelles de l'Eglise nous enseignent iournellement que Dieu vit et
96 Discours de V Estai
règne en l' Vnité du S. Esprit , dans lequel il a sa vie et son repos , dans lequel il a sa Gloire et son Amour , et en qui se termine et accomplit heureusement Y Vnité, la Fécondité et la Société parfait te des Personnes diuines ensemble.
vniiédeDieuen Or Dieu estant ainsi Vivant, ainsi Opérant, Jïour «ironique et ainsi Régnant en Vnité; c'est à dire , viuant miuta^to en en Vnité d'Essence ; opérant en Vnité de Prindeux nature» dir- eipe ; et régnant en Vnité d'amour; Ce n'est
pas de merueille s'il réduit ses œuures à VVnité : et si d'autant plus qu'il a à opérer choses grandes et releuées , plus il les opère selon son Vnité : Et si ayant à opérer vn Oeuure et vn Mystère suprême, l'Oeuure et le Mystère de l'Incarnation , il l'opère en vne manière excellente, manière toute nouuelle, toute singulière, et sans exemple, dans l' Vnité. Ce Mystère doit cstre le chef de ses Oeuures , l'Oeuure auquel il veut establir comme vn Triomphe de ses Créatures ( ainsi que nous ferons voir ailleurs) et l'Oeuure par lequel il veut triompher luy-mesme de luy-mesme; c'est à dire, de ses perfections diuines : Car il mené luy-mesme comme en Triomphe sa Grandeur dans TAbbaissement, sa Puissance dans l'Impuissance, saSapience dans l'Enfance, son Amour, sa lu»-
tice , sa Miséricorde en la Croix. Il est donc en n»eu triomphe cet Oeuure comme en vn Triomphe , ou il ne triomphe pas d'autruy,- mais de soy-mesme, et dans lequel il fait honte à ses Créatures , si elles ne luy laissent le pouuoir de triompher d'elles par cet œuure , puis que par cet œuure il triomphe de luy-mesme. Ayant donc à opérer vn œuure tellement sien , tellement grand et diuin , il l'opère selon sa dignité : Il l'accomplit en vne manière correspondante et proportionnée à l'excellence de son Principe , à 1' Vnité de sa Personne Incarnée , à l' Vnité encore* de son Essence Eternelle. Et mesme, ce qui est digne d'vn grand poids et de considération particulière , en faisant profession en cet œuure , de s'oublier soy-mesme et sa grandeur , pour s'abbaisser dans nos misères ; Il n'oublie pas son Vnité saincte, et couurant sa gloire pour entrer en cet œuure , et pour l'ennoblir et releuer par son propre abbaissement ; il y veut rendre son Vnité plus illustre et célèbre , plus remarquable et glorieuse que iamais ; et il veut qu'elle triomphe dans le triomphe de ses œuures ; c'est à dire , en cet auguste et sacré Mystère de l'Incarnation. Car il imprime en cet œuure vne nouuelle sorte et manière d' Vnité qui luy est singulière , qui luy est toute propre
98 Discours de VEstat
et particulière , qui ne conuient et ne conuiendra iamais à pas vn de ses œuures. Et il veut que ce grand Mystère soit vne image viue , vn parfaict exemplaire, et vn diuin sujet de l' Vnité diuine : et en ce qu'il contient l' vnité d Vne Personne increée en deux natures différentes ; et en ce qu'il est vnique et sans pair dans les œuures de Dieu. En quoy il semble qu'il y ait vn combat manifeste et vne opposition formelle entre les deux perfections suprêmes de la diuine Essence; à sçauoir, entre sa Bonté et son Vnité. Car son Vnité veut que céf œuure soit vnique , et sa Bonté le voudroit estendre et communiquer à plusieurs sujects ; parce que Dieu estant vne viue source d'Emanations continuelles hors de sov-mesme , et sa bonté ayant cela de propre et de naturel de se répandre et de se communiquer sans fin et sans borne ( ainsi que la lumière donne iusques dedans l'infiny, si elle ne trouue point d'opposition et de resistence) Qui ne croira que cette haute et sublime communication de laDiuinité qui rend tant de gloire à Dieu • et tant d'honneur au Monde, et qui est en elle-mesme si aimable , si admirable , si adorable , si souhaittable; ne deust estre estenduë à plusieurs sujets aussi bien que la communication de la Nature,
et des Grandeurs de Iesvs. 99
de la Grâce et de la Gloire ? Mais il est raisonnable en ce Mystère de Paix , en ce Mystère qui pacifie le Ciel auec la Terre , Dieu auec les hommes , de trouuer la paix dedans le Thrône de Dieu mesme , et entre ses perfections diuines. Et partant nous disons que rVnité de Dieu et la Bonté de Dieu estants les deux perfections de la Diuinité les plus recogneuës et les plus célèbres ; Dieu a voulu auoir égard à Tvne et à l'autre en ce chef de ses œuures ; et honorer sa Bonté , en y faisant la plus grande , la plus riche , la plus intime et abondante communication de soy-mesme, que sa Puissance Diuine puisse accomplir hors de soy-mesme ; et honorer son Vnité, en se resoluant de ne iamais rien faire au Monde , qui soit semblable à ce Mystère singulier : comme ne voulant pas priuer son Vnité suprême de son droict et de sa puissance à s'approprier ce grand Oeuure : Et voulant releuer ce grand Oeuure , le suprême de ses œuures de cette sorte d'Vnité qui le rend cher et précieux , qui le rend rare , qui le rend Vnique , et incomparablement recommandable.
L* Vnité est la première propriété que les i/vnité de Dieu Philosophes attribuent à l'estre créé : Elle est 1\^^^^Sb la première perfection que les Chrestiens re- h°noré« p*r lef
100 Discours de V Estât
Platoniciens, pre- cognoissent et adorent en l'Estre increé : Elle
miers entre les . <,•• 11T, •, . /■» i *
Philosophes, et est celle que 1 Escriture représente aux fidèles P!iMe» to™™™ P^US fréquemment. Et les Platoniciens qui sont
les plus éleuez entre les Payens en la cognoissance des choses sublimes, hommes vrayement diuins entre les Naturalistes et Théologiens entre les Philosophes, ne parlent de rien si diuinement que de l'Vnité : et dans les éléments et les secrets de leur doctrine , ils enseignent à leurs Disciples que l'Essence et la Fécondité diuine est en l'Vnité; voire ils osent bien dire par vne façon de parler pleine de leurs mystères , que Dieu a l'Vnité , et non pas l'Estre : comme estant l'Vnité selon leur haute intelligence , vne chose première et supérieure à l'estre. Et les Démons qui ont perdu l'amour de Dieu, mais non sa cognoissance (laquelle est profondement empreinte dans leur nature) et qui sont ennemis iurez des grandeurs et perfections diuines; rendent en leur propre malice vn témoignage illustre à cette vérité. Car en leurs combats contre Dieu en la Terre , le premier de tous et le plus grand a esté contre son Vnité cpmbattuë furieusement durant quatre mil ans en la pluralité des Dieux : qui a esté la première , la plus forte , la plus longue et la plus estenduo heresië du monde :
et des Grandeurs de Iesvs. 101
heresie insinuée dés le Paradis terrestre , fondée dans le premier péché de l'homme , dans la première parole du Diable, eritis sicut THj, et depuis répandue par toute la Terre. Et cette Lidoiatrie, Preheresie si puissante n a esté domptée que par pia8 répandue , a rVnité puissante et adorable de ce Mystère, ^s^chriît,1^ Car il a fallu vn homme-Diev pour la bannir riionoeor et par
A .le pouuoir de son
de la Terre , au lieu que les autres hérésies vniié. ont esté anneanties par ses Prophètes et ses Seruiteurs : Et nous voyons comme depuis que cet homme-Diev a esté viuant, marchant et parlant sur la Terre , la Terre n'a ' point esté capable de perseuerer en ceste erreur, ayant recogneu rVnité de son Créateur en toutes ses contrées , et par la plus grande part des esprits qui Font habitée, bien que priuez de la lumière de la Foy, et profondement enseuelis dans les ténèbres de la Gentilité. Aussi cette recognoissance vniuerselle de l'Vnité d'vii Dieu dans TVniuers auparauant occupé du Paganisme , et du culte extérieur d'vn nombre infiny de faux Dieux, est la première grâce yssuë de* ce Mystère , lequel porte et contient en soy la vraye lumière , la lumière increée , qui donne au monde la lumière et la cognoissance du vray Dieu. C'est la première Vérité imprimée dans la Terre par le Verbe incarné ,
102 Discours de V Estât
et-si auant imprimée par ce diuin Charactere de la substance du Père éternel , que rien ne la peut effacer. C'est le premier rayon de sa lumière, épandu en tout l'Vniuers, et si fort épandu par la naissance du vray Soleil , que les ténèbres de l'erreur et du péché n'ont iamais peu du depuis offusquer cette vérité, et ne l'offusqueront jamais, tandis que le monde durera, comme elles l'ont offusqué aux siècles précédents sous la Loy de Nature et sous la Loy écritte. C'est le premier effect visible et public au monde , de la Toute-puissance de son Vnité; c'est à dire, de l'Vnité de sa Personne subsistente en la pluralité et diuersité de natures, et honorante par vn nouueau Mystère l'Vnité de son Essence éternelle. Et en fin cette lumière et cognoissance de l'Vnité de Dieu est vne grâce si abondante et si estenduë , et vne faueur si puissante et si vniuerselle, qu'elle n'est pas seulement communiquée aux fidèles dispersez par tout le monde : mais elle a passé mesme iusques aux ennemis du nom Chrestien , comme par vn reflus de la grâce de l'Incarnation sur la Terre. Car depuis l'aduenement du Fils de Dieu , les plus grands fauteurs du Paganisme ont eu honte de leur erreur, et ont affecté de recognoistre l'Vnité
et des (fraudeurs de Iesvs. 103
d vii Dieu Suprême en la diuersité de leurs Dieux. Et ceux qui par interualles se sont séparez du Christianisme , ne se sont pas pourtant séparez de la créance de l' Vnité d'vn Dieu, comme par vne secrette reserue de puissance que le Fils vnique de Dieu a voulu faire en l'honneur de son Vnité, mesme dedans ces âmes infidèles, lors qu'il les a délaissées et abandonnées à leurs erreurs et impietez ; comme il appert en tous les Peuples sectateurs de Mahomet. C'est par vne preuention de cette mesme Grâce, puissance et faueur, que les Iuifs si enclins auparauant à l'idolâtrie ont esté rendus incapables d'y retomber si tost que le temps heureux de l'aduenement de Iesvs s'est approché , et qu'il a commencé en son Aurore à luire sur nostre horizon. Chose d'autant plus remarquable en ce Peuple, qu'il s'est porté à l'idolâtrie dés son berceau , et dés la naissance de la Loy et de la Synagogue , comme il appert en l'adoration du Veau d'or , et qu'il y a du depuis perseueré en chacun aàge et en chaque siècle , comme il se voit dans les Prophètes , sans que les oracles diuins , ny les chastiments rigoureux de la Iustice de Dieu les en ayt peu destourner. Et toutesfois vers le dernier aàge du monde, depuis leur retour de
Babylone , approchants du siècle du Messie , ils ne sont point retournez à l'Idolâtrie, comme pressentants l'aduenement heureux de la vraye lumière, qui estoit sur le poinct de répandre ses rayons en l'Vniuers : Et la Iudée n'a iamais plus esté en r,es erreurs et en ces ténèbres depuis que le Fils de Dieu Ta honorée de sa naissance et de son extraction , et qu'il a éclairé comme vn Soleil cette Prouince , de sa présence. Cette Vnité doncques si intime en Dieu, si propre aux Créatures, si auant imprimée dans le Monde , si combattue par les Démons , si bien défendue par les fidèles , et si solidement establie , recogneuë et honorée par l'efficace de ce diuin Mystère, deuoit estre signalée en iceluy; aussi bien qu'elle est signalée par iceluy. C'est pourquoy Dieu a voulu imprimer cette Vnité , cette première et plus célèbre perfection dans le premier et le plus grand de ses œuures; c'est à
dire, en l'œuure de l'Incarnation, le rendant Vnique et sans exemple et en la Terre et au Ciel. Et comme l'ordre des Communications nécessaires et ineffables de la Diuinité dedans soy-mesme par les émanations Diuines et Personnelles est terminé et comme arresté au sainct Esprit , qui est la troisième personne de
et des Grandeurs de Iesvs. 105
la Trinité, sans qu'elles puissent passer en d autres processions diuines et immanentes : Aussi Dieu a voulu arrester en son Fils et en sa Nature vnie le cours et le progrés des communications libres et volontaires de sa Diuinité hors de soy-mesme. Tellement qu'il n'y aura iamais aucune autre personne que son Verbe Eternel qui communique sa subsistence à la nature créée; et ce mesme Verbe ne fera iamais cette grâce qu'à la nature humaine : Et entre les natures singulières en nostre espèce , il n'y aura pour iamais que cette Humanité tirée de la substance et du corps immaculé de la tres-saincte Vierge qui ioùisse de cette faueur suprême. Ce qui releue de beaucoup les Grandeurs de Iesvs , et accroist nos deuoirs enuers sa Personne diuine , et enuers sa Nature humaine. Car il faut soigneusement considérer, et dignement peser, que c'est le Verbe seul , le Fils vnique de Dieu qui s'est fait homme pour l'homme; et que ce Verbe éternel ne veut ainsi communiquer sa Personne et sa Grandeur qu'à cette seule Humanité en espèce et en nombre. Cette seule Humanité doncques entre toutes les Créatures est Tvnique obiect des grandeurs et faueurs de Dieu en la plus haute et ineffable communication qui
.bi
106 Discours de V Estât
puisse estre faitte à vne essence créée : et Dieu arreste heureusement en Iesvs le cours de sa Puissance , de sa Sapience , de sa Bonté , comme ne pouuant les employer à vn plus digne ouurage. Et tout ainsi qu'en la création , la main de Dieu opérant en l'ordre de l' Vniuers , s'est arrestée en l'homme, et l'ayant formé le sixième iour, il est entré le septième en son repos, comme estant arriué au plus haut poinct et au chef de ses œuures en la nature : Ainsi Dieu opérant dedans l'ordre suprême de ses grâces et faneurs; c'est à dire , en l'ordre ineffable de l'vnion hypostatique ; arreste sa Puissance , sa Sapience et sa Bonté au nouuel Homme, en nostre Emmanuel , en son Fils incarné , comme en vn Oeuure et en vn Suiet infiny , et infinies fois infiny : lequel en soy et en sa dignité contre la nature des autres œuures de Dieu , qui n'égalent damais les perfections Diuines qui les produisent , égalle ces mesmes Perfections qui le produisent au Monde , et composent le diuin Mystère de l'Incarnation. Et après l'admirable accomplissement de ce chef-d'œuure de grâce et faueur suprême , comme on peut dire sainetement qu'en l'Eternité il prend son repos au Sainct Esprit, aussi pouuons-nous dire qu'en la plénitude des temps il prend son repos en
et des Grandeurs de Iesvs. 107
Iesvs , qu'il y met ses délices , qu'il y a son bon plaisir ; et qu'il nous appelle tous pour arrester en luy nos esprits et nos cœurs , et nous conuie à prendre nostre repos et nos contentements en ce diuin obiect , puis que luy-mesme y arreste le cours de ses œuures , le progrés de ses diuines perfections , le comble de ses grâces , et y establit pour iamais sa gloire , son repos et son contentement.
Nous recueillons de ce discours précèdent vnité de Dieu que eét œuure est vn œuure et vn Mystère en °* My8lere* d' Vnité , lequel part d'vn sacré conseil , d'vn conseil adorable et admirable; d'vn conseil secret d' Vnité; qui vnit le Père en ses pensées, en ses conseils et en ses œuvres ; qui vnit le Fils en son estât, en ses grandeurs et en ses Mystères ; et qui vnit les hommes en leurs deuoirs, en leurs sentiments et en leurs affections vers luy. Car le Père éternel n'a point à diuiser ses regards , ses desseins et ses emplois : Et il n'est pas comme vn Père de famille qui a plusieurs enfants en sa maison , esquels il partage son esprit, son soin et son amour, ses estats , ses honneurs et son bien. Le Père n'a qu'vn Fils, en sa Diuinité, il n'a qu'vn Fils à regarder en la Terre et au Ciel; il n'a qu'vn Fils bien-aimé, auquel il prend son bon plai-
108 Discours de V Estai
sir; il n'a quvn Médiateur à donner à son Eglise; il n'a quvn Prophète et vn Messie à enuoyer à son Israël , à son Peuple : Aussi dit-
Deut. xviii, i8. il au singulier : le leur &usciteray Vn Prophète.
Matih. xvii. 5. Il dit au singulier : Celuy-cy est mon Fils bienaimé, escoutez le. Et Iesvs-Christ dit de soy-
Mattii. xxiii, s. mesme à ses Disciples : Vn setil est vostre Maistre. Et son Disciple bien-aimé dit de luy ; Le
ioan. i, in. Fils vnique qui est au sein du Père. Et le premier de ses Apostres dit de luy : Celui-cy est
.ici. x. 36. le Seigneur de tous. Et les Peuples disent de
loan. iv. «. luy : Celui-cy est vrayement le Sauueur du Monde. Il est tousiours seul et tousiours vnique : Vnique en sa Personne et en ses Offices ; Vnique en la Terre et au Ciel ; Vnique au sein du Père et en son Eglise. Ainsi Iesvs est seul le Fils bien-aimé du Père : Iesvs est seul le Messie , le Prophète et le Roy d'Israël : Iesvs est seul le Maistre , le Souuerain et le Sauueur du Monde : Et l'Humanité seule de Iesvs est l'instrument conioinct à la Diuinité pour opérer ses œuures en la Terre et au Ciel : Et Iesvs n'entre en part qu'auec Dieu mesme qui luy communique sa propre Essence et sa Gloire : Car il ne partage ny auec aucun Ange ny auec aucun homme les grandeurs , les desseins , les emplois de son Père. Tout est en luy , pour luy
et des Grandeurs de Iesvs. 109
etparluy, comme tendant à luy, comme releuant de luy , comme subsistant en luy , afin que tout soit vny à luy , et par luy à son Père. Or Iesvs estant ainsi le Sujet et l'vnique Sujet des grandeurs et faueurs de Dieu , et se trouuant seul et ynique dans le premier et le plus eminent Ordre des œuures de la Diuinité; Nous n'auons point h partager nos pensées, nos sentiments , nos deuoirs : Il les doit auoir tous, et il les doit auoir seul en cette qualité, comme il possède seul en ce grand ordre cet Estre infinv et increé. Il les doit dy-je auoir seul et en ce haut degré qui appartient à luy seul, selon la grandeur suprême qui luy est conférée par le très-haut Mystère de l'Incarnation. Et c'est pourquoy le Père Eternel a voulu faire en son Fils et en son Humanité sacrée la dernière et la plus haute production de ses grâces, et ne luy donner aucun adioinct et associé en cette grande et suprême dignité qu'il luy a donnée , afin de nous vnir tous à luy , et de ne point diuiser nos cœurs et nos esprits à des obiects qui fussent également aimables et honorables.
C'est le Conseil profond de la Sagesse de Dieu, vniic de Dieu digne d estre adoré en son origine , d estre re- ciarée par rvnité ueré en son sujet, d'estre admiré en sa con- pgî^r^i81 ™
110 Discours de V Estât
duitte. Car c'est vn Conseil de Dieu sur son Fils vnique : C'est vn Conseil de Dieu sur vn estât nouueau qu'il donne à son Fils , et sur vn estât qu'il luy veut donner hors de soy-mesme : Estât vnique , immuable et éternel , et qui durera à l'aduenir autant que Dieu mesme. Et ce Conseil de Dieu sur son propre Fils est fondé sur vn grand secret , correspondant à la propriété de sa génération éternelle, et a vn rapport excellent à l'Vnité et singularité de son Estre diuin, personnel et increé. Car comme en la Diuinité sa Filiation est vnique : Aussi Dieu a voulu par vn décret immuable qu'elle soit et demeure à iamais vniquement communiquée à vne seule nature entre les choses créées. D'où vient que Dieu , lorsqu'il veut rendre son Verbe incarné présent en plusieurs lieux selon sa nature nouuelle; il employé sa Puissance à faire vn nouueau chef d'œuure et vn nouueau Mystère , où il multiplie la présence et non l'esvnite de i/Eu- sence de cette sienne nature. Nous le voyons ÏSSï,' romSe au tres-sainct Mystère de l'Eucharistie , auquel miracle , comme ie pils de Dieu faict vn miracle , et vn miracle
sacrement. '
perpétuel sur soy-mesme ; c'est à dire , sur son Corps , sur son Sang , et sur son Ame , employant sa Puissance à conseruer l'vnité de ce Sang précieux et de ce Corps viuant et animé
et des Grandeurs de Iesvs. 111
(non seulement de l'esprit humain , mais aussi de l'Esprit de la Diuinité) et à maintenir l'vnité de cette Ame subsistente en la Personne diuine , en multipliant leur présence sans multiplier leur Essence. Miracle signalé! car il est opéré tant de fois et en tant de lieux. Miracle perpétuel! car il durera iusques à la fin du Monde. Miracle de Iesvs-Christ , et de Iesvs- Christ, sur soy-mesme ! car il en est l'autheur, et y exerce son pouuoir, non sur la cendre comme en la Résurrection du Lazare , nv sur quelques parties corporelles défectueuses en la nature, comme en la guarison des malades, des boiteux , des aueugles ; mais sur vn corps et sur vn esprit : sur vn Corps le plus digne et le plus sainct qui soit au Ciel et en la Terre : sur vne Ame la plus éleuée et sublime qui soit entre les Esprits célestes; c'est à dire, sur le Corps viuant et glorieux , et sur l'Ame saincte et Diuine du Fils de Dieu. Miracle le plus grand des Miracles de Iesvs! à cause de quoy il a voulu aussi qu'il fust le dernier de ses œuures et de ses miracles accomplis en Testât libre de sa vie mortelle , et au dernier de ses iours. Car à l'yssuë de cet œuure ce n'est plus qu'angoisse , ce n'est plus que captiuité , ce n'est plus que souffrance, et ce n'est plus qu'vn voyage
1 1 2 Discours de V Estai
continu à la Croix et â la mort. Digne Pensée, et dignement honorante l' Vnité diuine , que le plus grand et le dernier miracle du Fils de Dieu en sa vie libre et voyagere , soit vn miracle d'vnité , et soit vn miracle opéré pour conseruer l' Vnité de Ifcsvs en l'effusion admirable de l'amour de Iesvs qui s'est voulu communiquer au Ciel et en la Terre , à plusieurs Ames , et en plusieurs lieux; çt pour conseruer par ce moyen dedans l'Eglise , qui est vne , Y Vnité de son Dieu et de son Sauueur , qui est Vn en sa nature temporelle , comme il est vn en sa nature éternelle : C'est à dire , pour conseruer l'vnité de son Corps , de son Sang et de son Ame , en multipliant leur présence sans multiplier leur Essence l Digne pensée encore de l' Vnité du Fils de Dieu, qui estant vn auec son Père, employé le plus grand et le dernier de ses miracles à conseruer l'vnité de sa nature humaine dedans ce Mystère , et à nous réunir tous en Vnité en luy par vn Mystère d'vnité ; qui donne sujet à t. cor. x, n. sainct Paul de dire : Nous, qui sommes plusieurs, sommes vn pain et vn corps : nous tous qui som- Eocharistie, wes participants d'un mesme pain. Mystère d'vq^m^deswrifl- ^^ seruant en qualité de Sacrifice à adorer c6, de Miracle et 1* Vnité de Dieu I Mystère d'vnité seruant en
de Sacrement. .. , . . • n ■> # >■
qualité de miracle , à conseruer 1 vnité de son
et des Grandeurs de Iesvs. 1 1 3
Fils vnique -en l'Incarnation ! Mystère d' Vnité seruant en qualité de Sacrement à imprimer l'vnité d'Esprit et de Grâce à ses Enfants adoptifs , et à les vnir entre eux-mesmes et auec luy I Ce qui a fait dire à S. Paul ces sainctes et ces grandes paroles , et cette antithèse de grand poids : Qu'Yn mesme pain céleste fait que Plvsievrs qui y participent soient Vn mesme corps. Parole et antithèse digne de la profondité de ce grand Mystère , le supplément Vnique de l'Incarnation, dignement énoncé par ce grand Apostre, et dignement seruant à l' Vnité de Dieu incarné. Car il est à propos de remarquer, que la raison primitiue de ce miracle perpétuel de la tres-saincte Eucharistie, qui nous rend le corps glorieux du Fils de Dieu présent au Ciel et en la Terre , et en plusieurs lieux de la Terre, et qui multiplie la présence, mais non pas l'Essence de ce corps sacré ; C'est pour ne pas multiplier le chef d'Oeuure de l'Incarnation et de l'vnion personnelle de la Diuinité auec vne autre nature singulière : C'est pour ne pas faire vn autre et vn pareil ouurage au Monde : C'est pour ne pas establir plusieurs corps et plusieurs âmes subsistentes en la Diuinité : Et c'est pour conseruer l' Vnité de l'Ame et du Corps du Fils de Dieu dans la multipli-
114 Discours de V Estât
cité de ses Présences. Ce que l'heresie superbe, et ignorante aux Mystères de Dieu n'entend pas : aussi elle n'est pas digne d'entendre le Secret et le Mystère d'Vnité, estant conduitte et^ animée de l'esprit de diuision : au lieu que les fidèles, humbles et éclairez de la lumière de la Foy , sçauent bien recognoistre et adorer le Conseil de Dieu en ce Miracle et Mystère de l'Eucharistie ; qui fait qu' vn seul Corps et vn seul Esprit , le Corps et l'Esprit de Iesvs , demeurant Vn et singulier en son estre ; se retrouue présent en plusieurs lieux, afin que sans l'interest de sonVnité , il soit et opère en diuers lieux les diuers effects de sa Présence , de sa Grâce et de sa Gloire. Tant ce poinct est ferme et inuiolable dans le Conseil secret du Père Eternel , que Testât de l' Vnion hypostatique soit sans exemple, et ne soit iamais reïteré ; que l'Oeuure diuin de l'Incarnation soit vnique et singulier au Monde; que sa Puissance et Bonté soient arrestées en ce diuin subiect , et ne soient iamais plus employées à faire vn pareil ouurage. Tant il a résolu de ne jamais donner l'Essence et la Personne de son Fils à aucune autre nature particulière , en la sorte qu'il luy a pieu de la donner à Iesvs : Et tant il veut que nous ayons tous pour iamais en Iesvs,
et des Grandeurs de Iesvs. 115
et en Iesvs seul, la source et l'origine de l'vnité d'esprit et de grâce, à laquelle il luy a pieu nous appeler en son Fils. Lequel comme il est éternel- comme iesus est lemçnt et diuinement Vn auec son Père par sa p^^n^MMce naissance première, et Vn auec nous temporel- Premier« et Vn
* r auec nous tempo-
lement et humainement par sa seconde nais- reiiemeot et hu-
» • • -i j j \ itTr -j, , mainement par sa
sance ; Ainsi -il tend a 1 Vmté , et nous y ex- seconde naissanhorte par sa parole , il nous y conduit par son "nJ^"*^ * exemple , il nous y tire par sa Vertu , et il nous exhorte par sa pal'obtient par ses Prières, disant au Père Eter- duit'par\onexei£ nel : 0 Père sainct, que ceux que vowm'auez^*^™™^^ donné soient Vnf comme nous sommes Vn. nous i'oi>tieni par
. ses prières, disant
C est en cet œuure miraculeux de 1 Eucna- au Père Eiemei : ristie et en cette pensée des Vnitez diuines , que ero 8amc^ etc* le Fils vnique de Dieu a voulu clorre et terminer sa Vie : c'est en cet œuure et en cette pensée , qu'il a voulu parler à Dieu son Père , en la plus éleuée , la plus importante et la plus solennelle de ses prières , laquelle il a faict au Père Eternel dans le Cénacle de Sion , accomplissant le plus grand de ses Oeuures , le suprême de ses Mystères , au dernier de ses Iours, au milieu de ses Apostres , et allant à la Croix s'y offrir luy-mesme en Sacrifice.
C'est aussi en cette pensée des Vnitez diuines Le fus de Dieu qu'il a voulu commencer sa nouuelle Vie sur 2^!^^ la Terre , sa Vie diuinement humaine , et hu- eD ,a veuë el en
l'adoration des v- mainement diuine. Car il commence et sa Vie
niter diurnes. /■■..•%■»■*■ m
et son éleuation a Dieu , en vn mesme Temps , il commence et à viure en la Terre , et à recognoistre Dieu dans le Ciel en vn mesme moment et en vn mesme lieu ; c'est à dire , au Secret Cabinet , en l'Oratoire sacré , et au Temple diuin du cœur, du sein et des entrailles de la Vierge. Et en ce lieu intime et auguste , rendu Sainct et Sacré par l'opération du Sainct Esprit , par la présence du Verbe , par la vertu du Très-haut; Iesvs estant nouuellement conçeu , entre aussi tost en sa première occupation : en laquelle son entretien plus secret, son éleuement plus haut , et l'application plus viue et plus puissante de son Esprit est en la veuë , en l'hommage et en l'amour des Vnitez diuines : Où deux choses se retrouuent heureusement iointes ensemble , et toutes deux dignes de très grande vénération; dont l'vne est le premier poinct de l'accomplissement que Dieu faict de ce sien Oeuure ; Et l'autre est la contemplation première que l'Ame de Iesvs fait au mesme moment, de ce mesme œuure de l'Incarnation , qui est vn Oeuure d'vne admirable et nouuelle Vnité.
Le Fils de meu Nous le deuons ainsi solidement estimer de n^re»^riereser.î son Ame diuine , laquelle voyoit Dieu en son
et des Grandeurs de Iksvs. 117
Essence , en ses Personnes et en sa Gloire dés le nous obtenir i»
. , ni i- a m grâce de caste vni-
premier moment de sa Création. A quoy 1 A- té adorable, et n postre nous oblige , si nous le sçauons bien con- JJ'iJîEJ™ "*^I sidérer , quand il nous représente le Fils de *&"- Dieu commençant son entrée au Monde par vne Profession solennelle qu'il fait à son Père, en laquelle il l'adore , et il recognoist le nouuel estât qu'il reçoit de luy par l'Incarnation ; et luy fait oblation de soy-mesme en qualité d'Esclaue (comme nous dirons ailleurs) luy offrant son corps en qualité d'Hostie pour les péchez du Monde , et pour la deliurance des hommes qui estoient les esclaues du Prince du Monde. Car si nous assemblons la parole de l'Apostre Hebr. x, s «q. qui nous rapporte cette oblation mémorable du Fils à son Père , auec la parole de la Foy , qui nous apprend que l'Ame de Iesvs estoit des lors en la ioûissance de la Gloire ; Il est manifeste que ce grand Acte de profession et d'oblation première du Fils de Dieu , suppose par l'obiect de l'adoration de latrie , et par l'obiect de l'oblation du Sacrifice qu'il a faitte à son Père ; la veuë que cette Ame saincte auoit de Dieu en son Essence et en son Vnité ; et en la veuë de l'Essence , la veuë qu'elle auoit des Vnitez admirables qui se retrouuent dans les Personnes diuines , si nous les considérons comme pro-
118 Discours de V Estât
duictes et comme produisantes. Ce qui ne doit pas estre chose bien difficile à persuader à qui considérera que la grandeur et la fin de Testât diuin et suprême de Iesvs dans le Mystère de rincarnation, a sa base et son fondement, son rapport et sa relation particulière, et est admirablement comprins dans les Vnitez diuines. Pour mieux entendre cette vérité , il est ne- Trois vnit«i cessaire de reprendre de plus haut ce discours , res'lvDÎiëd'Elsen- e^ dire : Qu'il y a trois Vnitez sainctes , diuines vnH^de^sTs^' e* a(lorables ; que l'excellence de nos Mystères teoce. nous fait cognoistre, que la sublimité de la Foy
nous propose, -et que le Fils de Dieu sur la Terre
alloit contemplant, aimant et adorant : TVnité
d'EssENCE , T Vnité d'AinovR , TVnité de Svbsis-
tence : TVnité d'Essence en la Diuinité que
nous adorons , TVnité d'Amour en la Trinité
que nous admirons , TVnité de subsistence en
l'Incarnation que nous professons : L'Vnité
d'Essence que le Fils de Dieu reçoit de son Père,
TVnité d'Amour qu'il produit avec son Père ,
TVnité de subsistence, qu'il communique à nos-
tre humanité par le vouloir de son Père. Or le
lesus- christ premier vsage de l'Ame de Iesvs a esté sans
receî'dhiinwTJi- doute selon sainct Paul , en l'Adoration de sou
SindîePiae p™er Dieu, et en la veuë et contemplation de ses Vni-
de ceste deraîore tez. C'est son premier deuoir et son premier
et des Grandeurs de Iesvs. 1 19
exercice : c'est son premier deuoir de l'adorer; qu'il voit établie
. , . *ii » j. \ dan» notre nature
et c est son premier exercice de le voir , c est a à CMle fin. dire, de voir son Essence et sa Gloire. Cet Homme donc qui s'appelle Iesvs , estant Dieu par ce Mystère , et voyant par la lumière de la Gloire (que personne ne luy dénie) qu'il estoit Dieu; il est sans doute , que son premier deuoir et sa première operationen cette veuë et vie bienheureuse , a esté d'adorer par sa Nature humaine l'Vnité suprême de la diuine Essence. Et suiuant l'ordre des origines et émanations éternelles, dans lequel il est le Fils Vnique de Dieu, et le second après le Père ; Il s'est aussi tost appliqué à admirer et adorer la Puissance de son Père à l'engendrer , sa propre Naissance , sa Subsistence , sa Filiation vnique et éternelle dans le sein de son Père. Et dautant que la première opération de Iesvs en sa Diuinité est la production du sainct Esprit , duquel il est principe auec le Père ; en suyuant le mesme ordre des processions diuines , il a veu et adoré aussi au mesme instant cette émanation diuine, cet Esprit éternel , cet Amour personnel, duquel il est la source et l'origine en la Diuinité , et qui est le lien increé et ineffable vnissant le Père avec le Fils , et le Fils auec le Père par vne éternelle Vnité , et par l'vnité d'esprit et
1 20 Discours de V Estât
d'amour ineffable. Et voyant ces deux natures , l'vne humaine et l'autre diuine estre iointes en ynité de subsistance et d'vne subsistence diuine et increée ; il voit , il aime , il adore au mesme instant cette Vnité nouuelle, qui le fait nouuel homme , c'est à dire , qui le fait Hommb-Diev par vne sorte d'Vnité nouuelle, en laquelle consiste son estre , son estât et sa grandeur. Et comme après la diuine Essence ( selon le rapport de sàinct Iean) nostre félicité est en la veuë de Iesvs-Christ nostre Seigneur , et de l'Vnité ineffable qui vnit en luy deux natures si différentes : Aussi le second obiect de la félicité de l'Ame de Iesvs est en la veuë de luy-mesme, comme subsistant dedans l'estre increé, et en la veuë de cette mesme Vnité , qui vnissant ces deux natures , constitue ce Diuin composé, fait Dieu -homme, establit le nouueau Mystère de l'Incarnation , et donne au monde vn nouuel obiect, et un obiect désormais éternel ; obiect de grandeur et d'amour, obiect de vie et de félicité. Etceluy qui couurant ses grandeurs de son humilité se nomme si souuent dans l'Escriture le Fils de l'Homme, pour les couurir ainsi ne les mécognoist pas, ne les ignore pas, ne les oublie pas : puis qu'il a sçeu et a veu au premier moment qu'estant Fils de
et des Grandeurs de Iesvs. 121
l'Homme il estoit Fils de Dieu. Car comme en en sa Diuinité il est Fils de Dieu par génération éternelle; en l'Humanité, où il est Fils de l'Homme, il est Fils de Dieu par communication temporelle de la diuine Essence à la Nature humaine : Et ainsi le Fils de l'Homme qui est Fils de Dieu , est tousiours voyant et tousiours contemplant cet estât excellent , et tousiours se référant soy-mesme , et référant cette Vnité nouuellè qui le fait nouuel Homme , à l'hommage des Vnitez diuines et adorables de l'estre suprême et increé. O Vnité nouuellè I ô Vnité saincte ! Vnité de subsistence que vous estes chère , que vous estes aimable , que vous estes honorable à Iesvs , puis qu'en vous , c'est à dire en cette Vnité de subsistence personnelle consiste vniquement son estre et sa grandeur ! O Ame de Iesvs lors que tirée du néant , et vnie à Dieu et voyant sa gloire, vous auez veu ce nouueau Mystère de l'Incarnation, et que le voyant vous auez veucomme ilestablit vne Vnité saincte et incompréhensible , Vnité nouuellè, mais réelle, mais diuine, mais adorable entre deux choses si distantes, et que vostre consistence et subsistence diuine est en cette Vnité. Quelle application , quel amour , quel hommage auez vous rendu lors à cet estre diuin qui est vostre estre,
122 • Discours de V Estât
à cette Vnité diuine qui establit ce nouueau , ce suprême , ce diuin Mystère de l'Incarnation ! Et comme vous estes TVnique, ô Iesvs, qui auez reçeu , et le premier de tous les mortels , qui auez veu cette vnité de subsistence en vos deux natures; vous estes aussi le Premier de tous, mesme auant la Vierge qui vous a conçeu , et auant les Anges qui vous ont annoncé; qui auez recogneu et honoré cette Vnité diuine et nouuelle en la plénitude de ses merueilles ! Vous estes le premier qui vous estes appliqué à cette Vnité saincte, et qui auez prié pour en estendre la grâce , la puissance et les effects pour la reiinion de nos âmes auec Dieu , comme dit sainct Iean ; et qui auez rendu grâces immortelles au Père éternel , d'auoir establv en vous et en cette Vnité , le centre et l'origine de l'vnité de grâce et d'Esprit qui deuoit estre communiquée aux Anges et aux hommes , et qui doit régner en la Terre et au Ciel pour iamais I Ainsi doncques, ô Iesvs mon Seigneur, auez vous commencé , et ainsi auez vous finy sainctement et diuinement vostre Vie dans le sein de la Vierge , et dans le Cénacle de Sion , en la pensée , en l'amour et en l'adoration des Vnitez diuines. Ainsi l'auez vous continué sur la Terre en Bethléem , en Hierusalem , en Naza-
et des Grandeurs de Iesvs. 123
reth , en Egypte , en la Iudée , et en tous les lieux que vous auez honorez et sanctifiez par vostre Saincte présence : Et en cet exercice intérieur s'est passé vne partie de la vie spirituelle et contemplatiue , que vous auez voulu prattiquer pour opérer nostre salut, pour donner exemple à vos enfants, pour servir et honorer la Majesté de Dieu sur la Terre. Et maintenant que vous estes dedans les Cieux , que vous estes estably en la gloire du Père ; vous estes encore en la pensée et en la veuë de ce mesme obiect ; et vostre Vie triomphante , céleste et immortelle , a cette mesme occupation que vous auez eu durant le cours de vostre vie humble, souffrante et voyagere. Or vous estes la vraye Vie , vous estes le modelle de nostre vie , et vous estes cet Exemplaire qui nous est monstre en la Montaigne aussi bien qu'à Moyse, et selon lequel il nous est commandé d'opérer. Que nostre intérieur donc soit occupé à contempler, à adorer, à imiter vostre Vie intérieure : Que nostre vie spirituelle soit regardante et imitante les exercices et occupations de vostre Ame diuine, et de vostre Vie sacrée. Et à vostre exemple et imitation, contemplons tous et adorons après vous et par vous ce diuin obiect : Et voyons que par ces Vnitez admirables d«m TriniiM
Car comme elles sont diuinement vriîes, ou plustost vne mesme chose en l'origine des Emanations, c'est à dire, en l'vnité d'essence; elles sont encores diuinement vnies au terme des émanations , c'est à dire , en l'vnité d'Esprit et d'Amour. 0 Vnité d'Essence et Vnité d'Amour, qui enclôt ainsi le très-haut Mystère de la Trinité Saincte , et comprend l'estenduë infinie de la fécondité de Dieu en ces deux Vnitez I Car TVnité d'Essence est l'origine de la fécondité et communication de Dieu en Dieu mesme ; et l' Vnité d'Amour est l'origine de la fécondité et communication de Dieu hors de Dieu mesme : parce que Dieu se répand et communique hors de soy par Bonté et par Amour , qui sont les propriétés singulières du Sainct Esprit. O Vnité d'Amour et d'Essence , qui comprennent l'incompréhensible ; à sçaijoir, la Nature et les Personnes diuines I Car TVnité d'Essence commence (si nous pouuons vser de ce terme) comme principe sans principe , et l' Vnité d'Amour ferme et termine comme fin sans fin , le cercle admirable des émanations éternelles ; et les processions ineffables sont comme vndiuinmouuement enl'estre souuerain, éternel et immuable, lequel commence en l' Vnité d'Essence, et se termine et repose en Vnité d'Amour. L'autre Trinité corn-
et des Grandeurs de Iesvs. 127
prise au diuin Mystère de Incarnation est fondée en T Vnité de la subsistance ; subsistence non absolue , mais relatiue ; non essentielle , mais personnelle, conuenante au Verbe diuin, et appliquée à nostre humanité. Cette vnité de Subsistence est le fondement de ce très-haut Mystère de l'Incarnation , de toutes les grandeurs qui l'accompagnent, et de tous les effects qui en procèdent , soit enuers Dieu , soit enuers les Créatures ; soit en la Terre, soit au Ciel; soit au temps, soit en l'éternité. Qui est vne suitte admirable et incompréhensible en l'infinie diuersité de choses, et de choses toutes sainctes, grandes, rares et diuines. Et cette rare et excellente diuersité constitue comme vn nouueau Monde surnaturel dedans le Monde naturel , nouueau Monde de grandeurs et de Merueilles qui est tout dépendant de cette vnique et diuine subsistence. Car comme les grandeurs et perfections des Personnes diuines viennent de l'Vnité d'Essence commune à ces Personnes : ainsi les grandeurs et perfections de Iesvs viennent de cette subsistence. C'est doncques cette Vnité de subsistence qui establit ce Mystère de l'Incarnation ; et c'est aussi .ce Mystère qui establit réciproquement cette Vnité de subsistence en deux Natures, et introduit par ce
128 Discours de V Estai
moyen dans les Mystères de Dieu, et dans l'intime et le secret de la subsistence de son Verbe, vne Vnité nouuelle, laquelle n'estoit pas auparauant : Au lieu que ces deux Vnitez , l'vne d'Essence , et l'autre d'Amour , sont aussi anciennes que Dieu mesme , et sont éternelles comme luv. Car les hommes adoroient bien en la Terre l' Vnité de la diuine Essence ; et les Anges voyoientbien au Ciel l' Vnité d'Amour liant entre elles les Personnes de la Saincte Trinité. Qui est vne sorte d' Vnité incogneuë en la Terre auant ce nouueau Mystère d'Amour et d' Vnité, et recogneuë au Ciel de ceux qui voyants la Diuinité voy oient en elle l' Vnité de son Esprit et de son Amour personnel. Mais (ô secret de ce diuin Mystère, remarqué en trois diuers i. cor. m; e- lieux par S. Paul) ny les hommes par Testât phes. m : coioss. de jft Loy et imitation Iudaïque ne croyoient
point, ny les Anges (selon les principaux Pères de l'Eglise Grecque , et plusieurs des Latins) ne voyoient point, et n'adoroient point encores cette Vnité nouuelle de subsistence ; et mesme selon l'aduis vniuersel de toute la Théologie, ne la cognoissoient point en toutes ses merueilles et en toutes les circonstances qui establissent la Substance de ce Mystère vnique au Mondo : Au contraire ils croyoient, voyoient
et dès Grandeurs de Iesvs. 439
et adoroient la Trinité de subsistance , et non pas l'Vnité de subsistence. A laquelle maintenant le Ciel et la Terre rend vn commun hommage , consentant et conspirant en vn mesme Esprit et en vne mesme adoration : Et comme le Ciel et la Terre sont adorants l' Vnité de subsistence diuine qui est en Iesvs, aussi nous sommes tous aspirants à l'Vnité de grâce et de gloire à laquelle il nous éleue par le Mystère de son Incarnation. O Vnité puissante en ses effectsl ô Vnité adorable en sa Diuinité ! 6 Vnité nouuelle en son application I 6 Vnité admirable en son vsage et en sa liaison ! Car elle vnit en ce Mystère le Monde auec Dieu , Dieu auec l'homme , et l'estre créé auec l'estre increé. Et au lieu que l'Vnité d'Essence est entre des Personnes increées, Diuines et égalles entre elles , et comme telles , dignes de cette Vnité d'Essence ; Cette Vnité nouuelle et puissante est entre des natures si distantes et inégalles que l'vne est diuine et l'autre humaine, l'vne increée et l'autre créée, l'vne éternelle et l'autre temporelle, l'vne tres-puissante et l'autre tres-impuissante. Et toutesfois elles sont vnies, et vnies d'vn lien sacré, diuin et éternel en Vnité de subsistence. Qui est vne sorte d' Vnité qui va regardant et adorant en
130 Discours de V Estât
cet œuure , l'Vnité d'Essence qui est entre les Personnes diuines , et l'Vnité d'Amour qui est entre le Père et le Fils éternel ; et qui va opérant incessamment en la Terre et au Ciel l'Vnité d'esprit, de grâce et de gloire, en laquelle toute Créature doit estreestablie et consommée. Dieu étemelle- Ainsi Dieu est viuant éternellement en TVvnâé d'wsence" nité de son Essence : Ainsi Dieu est opérant opérant en voitë puissamment en Vnité de principe : Ainsi Dieu
de principe, re- * * *
gnant en Vnité est régnant heureusement dans 1' Vnité de son biîswnueniporeC Amour : Et ainsi Dieu est establissant nouuelle-
ieT^Grandeurs ' ment SOn Fi*S et SeS grandeurs en l' Vnité de la
son Estât et «on subsistence diuine , et fondant son estât et son de^Sisfencé31 Royaume en r Vnité de cette subsistence : 0
Vnitez diuines I 0 Vnité d'Essence , Vnité de principe , Vnité d'Amour, et Vnité de subsistence! Que vous estes admirables; que vous estes aimables ; que vous estes adorables; et en vous et en vos émanations et en vos œuures ! Combien deuons-nous vous chercher en vous mesme, vous rechercher en vos desseins, vous respecter en vos conseils , vous faire reluire en vos œuures, vous conseruer soigneusement dans toutes les choses que vostre esprit et vostre grâce nous fait entreprendre en vostre honneur ! Combien deuons nous adhérer à la secrette et puissante conduitte de vostre Sapience,
et des Grandeurs de Iesys. 434
qui rameine tout à l'Vnité , comme tout est yssu de T Vnité ! Car selon sainct Denys , « toutes choses sont sorties de V Vnité par la nature, » et elles recherchent cette Vnité par vn secret instinct de la nature ; elles y rentrent par la grâce, elles s'y abysment par la gloire ; mais par dessus toutes les choses créées cette Humanité que nous adorons en Iesvs, rentre et s'abvsme en vue autre sorte d'Vnité toute diuine par vne voye aussi toute diuine et incompréhensible : Et elle se trouue establie par l'esprit d'Amour au nouueau Mystère de l'Incarnation en l'Vnité nouuelle d'vne Personne diuine , et en Testât suprême que porte en soy cette Vnité et dignité increée et infinie. Par ce Mystère Iesvs est pour iamais le Centre, lç Principe et la racine de l'Vnité d'esprit, de grâce et d'amour, à laquelle il nous appelle , il nous conduit , il nous affermit par le diuin estât de sa subsistence , par le cours de sa Vie, par le mérite de sa mort , par l'efficace de ses prières : Car il le veut et le requiert ainsi auec instance. Et de trois prières solennelles et signalées, qu'il a voulu faire au dernier iour de sa vie , au iour de ses douleurs et souffrances, et comme parle l'Escriture : In diebus carnis H©br.v, 7. suœ : L'vne au cénacle de Sion , selon sainct
♦38 Discours 4e V Estai
loan. xtii, \ fean ; Vautre au lard in des Oliues, selon sainct ûc un, 4i. Luc ; et la troisième en la Croix , selon sainct Paul ; Il employé la première à nous impetrer la grâce d'estre tous consommez en FVnité suprême qui est en luy , et qu'il a éternellement auec son Père , selon ces sainctes paroles rapportées par le plus intime de ses Domestiques, le plus fidèle de ses Apostres , le plus grand de ses Euangelistes , et le plus aymant et aymé de loan «vu. 2*. ses disciples : « Omon Père, que tous ceux qui « croyent en moy soient Vn , comme nous sommes « Vn , et comme vous estes en moy , û mon Père, « et te suis en vous, qu'ils soient aussi vn en Novs « afin que le Monde cognoisse que vous m'auez « enuoyé. le leur ay donné la Gloire que vous « m'auez donnée (c'est à dire, te leur ay donné « ma Diuinité dans mon humanité) afin qu'ils « soient vn, comme nous sommes Vn. le suis en « eux, et vous estes en moy, afin qu'ils soient «m- « sommez en Vn , et que le monde cognoisse que « c'est vous qui m'auez enuoyé, et qui les aymez « comme vous m'auez aymé. *
et des Grandeurs de Iesvs. 138
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QVATRIÉME DISCOVRS De l'Vnité de Dieu en ce Mystère.
'Oevvre ineffable et la Diurne Oeco- cetoemmdv nomie de l'Incarnation du Verbe JS2SH5S Eternel , est vn rare et sacré Mys- Biprîi,pait«<K«i tere d'Amour et d'Vnité diuine- .unoorêtTRitë. ment accomply en la plénitude des siècles , comme le plus haut poinct et le plus profond secret de l'Amour et de TVnité de Dieu hors soy-mesme. Et comme selon le grand Autheur, que Ton nomme Areopagite , l'Amour est vne vertu céleste diuinement ynissante les choses qui sont les plus éloignées : Aussi le Sainct Esprit , lequel est Amour en la Diuinité , est celuy qui vnit Testre increéauec l'estre créé, et qui opère ce grand Oeuure selon la parole de l'Ange qui l'annonce à la Vierge et luy dit : « Le Sainct Esprit suruiendra en toy. » Et cet Luc. i,3&. Esprit de Dieu , qui est Dieu mesme , est ope* rant en cet Oeuure comme Esprit d'Amour et d'Vnité, qui, conformément à «a propriété
1 34 Discours de V Estât
personnelle , tend à opérer en la Terre , pour la
Terre et pour le Ciel , pour les hommes et pour
les Anges, pour le temps et pour l'éternité vn
Oeuure rare et singulier, et vn sacré Mystère
d'Amour et d'Vnité. Contemplons donc ce
diuin. Ou urier et en luy-mesme et en ce sien
Ouurage.
Le sainct E»- Le Sainct Esprit en la Trinité saincte est pro-
rvniSd'eSence! duit et non produisant; mais il estreceuant en
et produit par sa production l' Vnité d'essence commune au
deux personnes en x .
vniié de Principe, Père et au Fils. Il est produit de ces Personnes
comme Vnité d'Es- j« • j* a* a » i '±i a n
prit et d'Amour, diurnes , distinctes a la venté entre elles : mais
par vn secret admirable il est produit par elles en Vnité de Principe. Et comme nous remarquons ces deux vnitez sainctes et adorables en sa production; il est luy-mesme encores produit comme Vnité d'Esprit et d'Amour dedans la Trinité. Tellement que contemplant ce Sainct Esprit , le diuin Ouurier de ce diuin ouurage , il semble que nous ne voyons en luy qu'Amour et Vnité.
L'Amour tend à Ces deux poincts ont vn naïf et parfaict rapnpnSmiunaîé P01"* ensemble : car l'Amour tend naturellement e,irïnitéme,me- àl'Vnité, et il est éuident qu'vn Amour suprême et Diuin doit estre l'Vnité mesme. Mais ce qui est bien estrange en la contemplation du Sainct Esprit, c'est qu'estant Amour en la Diui-
et des Grandeurs de Iesvs. 135
nité, il est Stérile en cette Diuinité (si vn mot si bas peut estre employé en parlant de chose si haute et si grande) au lieu que l'Amour et la fœcondité sont naturellement ioincts ensemble. C'est vn des poincts plus secrets et plus impénétrables en la profondité du Mystère de la tressaincte Trinité, où chaque poinctestvn abysme, auquel se perd et s'abysme l'esprit humain qui veut sonder et non pas reuerer ce qui passe la mesure de son intelligence. Doncques en esprit humble et adorant les merueilles de nostre créance , et les secrets de la Diuinité ; sous la conduitte et la lumière de la Foy , passons d'abysme en abysme, de secrets en secrets, de merueille en merueille , et auec vn esprit d'amour et de reuerence ; disons Que par vn secret encores aussi estrange et aussi merueilleux, cette stérilité du Sainct Esprit est vne stérilité La stérilité do aussi diuine et aussi adorable que la fœcondité S^JtaJKîe^i qui le produit : Que c'est vne stérilité qui pro- f08»' diain« <i™
,,,,-. - t,i ,a fœcondité qui
cède de la Puissance et fœcondité de sa pro- ie produit, duction , qui espuise et arreste diuinement en sa Personne la fœcondité diuine : Que c'est vne stérilité fondée en la grandeur, en la dignité et en la propriété de sa mesme Personne , laquelle est heureusement produite comme le terme et le repos diuin des émanations diuines dedans la
f 36 Discours de V Estai
Trinité : Que c'est vne stérilité laquelle comme elle vient de la fœcondité de Dieu , elle se termine en la fœcondité de Dieu ; c'est à dire , en la fœcondité d'vne Personne diuine opérante ufœcoDditédehors de soy-mesme. Car au lieu que le Verbe «tenparUcufiero- éternel a cela de propre d'estre origine et ori-
s»inctlEÎbHte- Tt &iné tout ensemble : le Sainct Esprit a cela de nommément ' ia propre, d'estre stérile et fœcond tout ensemble;
production d'vne . ., , ~ j r. j
personne diuine s te ri le en soy , et fœcond hors de soy-mesme.
;^^crte8Etc'estla propriété de sa personne d'estre le terme qui termine diuinement et arreste heureusement en soy-mesme la fœcondité diuine en la tres-saincte Trinité ; mais il est le Terme qui reçoit en soy , qui contient en soy , qui arreste en soy la plénitude de cette Nature fœconde,pour en receuant, en conseruant et en arrestant cette fœcondité , la répandre puissamment et diuinement hors de luy-mesme.
C'est pourquoy comme dans les œuures de Dieu la Puissance est attribuée au Père, la Sapience au Fils ; aussi la fœcondité est appropriée au S. Esprit. Et aussi tost que Dieu commence à parler dans les Escritures , et à opérer hors de soy-mesme ; cette fœcondité du S. Esprit y est employée , et célébrée. Car il est dit à l'entrée de la Genèse, au Commencement de la Création du Monde , au premier Oeuure de Dieu , et
et des Grandeurs de Iesvs. 137
auant le premier iour du Monde, « Que le Sainct « Esprit se mouuoit et se reposent sur les eaux: » Ineubabat aquis, selon les Septante; comme o«n. i, i pour leur imprimer sa fœcondité , et en faire sortir puis après tant de créatures si excellentes qui remplissent le Ciel et la Terre , et composent cet vniuers : Ce que Dieu a reuelé à son seruiteur Moyse, pour nous faire cognoistre que tout ce qui est produit en Y vniuers, et distingué par après dans les six Iours de la Genèse , doit son rapport et son origine à la Fœcondité du Sainct Esprit. Mais la création de ce Monde visible et sensible ne suffit pas à terminer dignement la Fœcondité du Sainct Esprit, elle doit estre employée à vn estre plus éleué , et à former vn Monde plus excellent ; elle doit auoir vn obiect plus grand de sa puissance , et vn terme plus digne et plus éleué de son opération : et puis qu'il est stérile dans la Diuinité par la condition propre du Mystère de la Trinité ; il faut que par vn nouueau Mystère il soit fœcond en vne autre manière ineffable; en donnant vn nouuel estre à F vne des Personnes subsistentes en la plénitude de la tres-saincte Trinité : afin que comme la fœcondité de Dieu en Dieu mesme se termine en vne Personne diuine; aussi la fœcondité du Sainct
1 38 Discours de V Estât
Esprit hors de luy-mesme tende à la production d'vn Dieu préexistant (ô merueille estrange ! ) et désormais existant en vne nouuelle nature. Nous le voyons dans le renouuellement du Monde , lors que l'Architecte du Ciel et de la Terre le Verbe éternel est reuestu de l'humaine nature, et vient prendre ce nouuel estre, pour donner vn nouuel estre au Monde. Car le mesme Esprit Sainct qui a commencé à opérer dans le Monde sensible et dans Tordre de la Nature, selon la Genèse; commence à opérer dedans le Monde inuisible , et dans Tordre de la Grâce , selon le témoignage de sainct Luc , formant le chef de cet ordre de la Grâce , et le nouueau principe de Testre surnaturel qui faict vn nouueau Ciel et vne nouuelle terre , et constitue vn Monde nouueau , pour parler selon le langage de Dieu mesme en ses sainctes Escritures , et est luy-mesme en sa propre Personne et en ses deux natures diuinement vnies vn Rapporu de le- Monde incomparable. Nous voyons donc 'ni " mDCu£ comme le S. Esprit n'employant pas sa fœcontei dvniuj, d*a- dite dedans soy-mesme , il Temploye hors de
mour, de stérilité, lt 1 . 3 , Ajr ,
de fœcondité. soy-mesme ; ne 1 employant pas dans le Monde
Archétype, il Temploye dans le Monde que nous pouuons nommer Intelligible; ne l'employant pas dedans Teternité , il Temploye
et des Grandeurs de Iesvs. 139
dans la plénitude des temps. Car il imprime sa fœcondité diuine dans les heureuses entrailles de la tres-saincte Vierge : Il produit vn Dievhomme, et donne vne naissance nouuelle au Verbe éternel en la nature humaine : Et ne produisant point dedans soy-mesme, il produit heureusement et sainctement hors de soymesme ce diuin Mystère de l'Incarnation comme le suprême de ses œuures, auquel il représente son portrait au vif, le rendant son image parfaitte , et y appliquant les traicts les plus excellents , et les plus viues et dernières couleurs de sa ressemblance. Car, pour recueillir en peu de mots ce que nous auons exposé ; comme il est personnellement Amour et Vnité dans la Trinité saincte, il opère cet Oeuure comme vn Oeuure et Mystère d'Amour et d' Vnité : comme il est Amour produict, et non pas Amour produisant , dans la Diuinité , en laquelle il est seul , ne produisant point son semblable : Ainsi Iesvs qui est l'Oeuure du Sainct Esprit qui le forme dans les flancs de la tressainte Vierge , et le produit comme l'Amour du Ciel et de la Terre ; est vn Amour produict , et non produisant son semblable, en l'estre, en l'ordre et en Testât de l'vnion hypostatique. Et comme le Sainct Esprit est le terme et le
1 W Discours de V Estai
repos de l'Amour du Père et du Fils, qui arreste le mouueinent incompréhensible des émanations diuines dedans la Diuinité , et qui répand la fœcondité de Dieu hors de Dieu mesme dedans ses Oeuures : Ainsi Iesvs est le terme et le repos diuin de T Amour de Dieu opérant hors la Diuinité , qui répand hors de soy-mesrae la fœcondité de son Esprit en Tordre de la grâce et de la gloire dedans les créatures. Et ainsi le sacré Mystère de l'Incarnation est vn Oeuure , vn Estât et vn Mystère d'Amour et d'Vnité ; vn chef-d'Oeuure du S. Esprit en ces deux qualitez diuines; Est vn chef-d'Oeuure qui adore les Vnitez distinctes qui sont dans les Personnes éternelles , produisantes et produittes : Est vn chef-d'Oeuure qui regarde l'Esprit d'Amour et d'Vnité comme son principe, et se rapporte à luy comme à son Prototype , lequel s'est luy-mesme diuinement exprimé , et viuement représenté en ce diuin Mystère d'Amour et d'Vnité. Ce qui est vn poinct particulier qui doit estre obserué; car il contient vn exercice excellent que nous deuons faire, et marque vn rapport adorable que cet œuure a au S. Esprit et aux Vnitez diuines , bien digne d'estre considéré en Testât singulier de ce diuin Mystère de l'Incarnation.
et des Grandeurs de Issvs. 141
Or y avant plusieurs sortes de sujects qui LestinciEsprit peuuent estre vnis et conioincts ensemble , et m^'et voni en aussi plusieurs sortes (TVnions et d'Vnitez Sjjîî^^ qui peuuent estre conceuss par l'esprit de red'amour,non«o l'homme , et inuentées par l'Esprit de Dieu , le mai* en ™iu* dé S. Esprit interuenant en cet œuure conioinct pj^n« £*£. deux choses si distantes , si inégales , et si séparées f comme l'estre créé et increé. Et comme il est luy-mesme l' Vnité saincte , qui vnit diuinement les Personnes de la Diuinité entre elles; Il est aussi luy-mesme en ce Mystère vnissant vne des Personnes adorées en la Trinité auec vne des natures créées dans l'Vniuers. Et ainsi accomplit ce grand Mystère non en vnion seulement , mais en Vnité , comme estant opéré par l'esprit d1 Vnité; et l'accomplit non en vnité telle quelle , mais en Vnité de Personne; car celuy qui l'opère, est Esprit, Amour et Vnité en sa Personne : Et dautant qu'il est Dieu , il opère ce sacré Mystère d'Amour et d'Vnité en Vnité de Personne diuine. Bénit soyez- vous, ô Esprit sainct et adorable I Bénit soyez- vous pour iamais, et en vous-mesme , et au plus sainct , plus excellent et plus diuin de vos Oeuuresl Bénit soyez-vous d'auoir faict et figuré en iceluy vne image viue de vous-mesme, et vne saincte et admirable
142 Discours de V Estât
usainctEaprii expression de TVnité diuine que nous adorons Mile, c'e»u Sire* non seulement en votre Essence , mais encore non par son e«- en ja propriété de vostre Personne ! Double
sence, mais par la r r
couditioQ de la Vnité que nous recognoissons en vous, que
Personne do Père , . ,
©t du Fiis. nous admirons en vous, et que nous implorons iournellement en nos Mystères plus salerez et en nos prières publiques I Car elles sont toutes sainctement terminées par cette Vnité du Sainct Esprit , qui est le terme des émanations diuines , et qui en la propriété constitutiue de sa Personne est le lien vnissant les Personnes diuines et TVnité sacrée du Père et du Fils dans l'éternité. Car la Foy nous enseigne que le Père et le Fils sont liez diuinement ensemble , non seulement par TVnité de leur Essence, mais encore par TVnité diuine et ineffable du Sainct Esprit.
Le Mysiere de Voila la cause et Torigine de Testât et de
ïï^2^toî1,Vnité qui est en ce diuin Mystère : Voila rvniié, etrvnité ridée parfaitte sur laquelle est tiré ce parfaict
est signalée en l'o- r / i i .,
rigine et restât ouurage , et le modèle accomply sur lequel il d iee,0T# est formé par vn esprit si excellent comme
est TEsprit Eternel , procédant de la Puissance du Père et de la Sapience du Fils : Digne ouurage d'vn si digne Autheur, et d'vn tel Esprit. Mais passons plus outre , et conduisons nos pensées à la contemplation de Tœuure ,
et des Grandeurs de Issvs. 143
comme nous auons contemplé TOuurier : Et comme par sa grâce et conduitte nous auons pris cette Vérité en son principe, et puisé TVnité admirable de ce Mystère dans sa viue source et origine, c'est à dire, dans les Vnitez sainctes qui regardent le Sainct Esprit; Suyuons-la en Testât , aux effects et aux circonstances de ce diuin ouurage : Et voyons qu'en ce Mystère auguste il n'y a qu'vne Personne subsistente en deux natures différentes par dessus les loix de l'Autheur du Monde, qui donne à chacune nature sa subsistence propre, intrinsèque et incommunicable à tout autre suiect. Voyons aussi qu'il n'y a qu'vne Personne diuine qui entre dans Testât de ce Mystere entre les trois Personnes que la Foy adore : Ce qui semble répugner non seulement aux loix de la nature créée , mais à Dieu mesme , et â Tinseparabilité que nous recognoissons entre les Personnes diuines lors qu'elles opèrent quelque chose existante hors Testre infiny de leur Essence commune. Voyons encores qu'il n'y a que la nature humaine, et dans cette espèce, cette seule humanité sacrée à laquelle cette faueur suprême , cette grâce increée soit concédée. Et par ainsi voyons et remarquons que ce Mystère est tout enclos
1 44 Discount 4e l'BsUH
dans l'Vnité, et l'Vnité est signalée en l'origine et en Testât d'iceluy , et aux parties principales qui le composent, si par défaut de noms plus nobles il nous est permis de les nommer ainsi. Car pour réduire en peu de mots ce qui a esté dit amplement, c'est vn principe d'Vnité qui produit dans l'Eternité le S. Esprit opérant ce Mystère : Et cet Esprit opérant est Vnité en la propriété de sa Personne : Et l'œuure qu'il opère est vn œuure et vn Mystère d'Vnité : et la grandeur et consistance de ce Mystère est toute en l'Vnité sacrée de la subsistence diuine qui est vniquement communiquée à cette nature créée, et qui donne au Monde le diuin chef-d'œuure de l'Incarnation. 0 Vnité qui fait vn nouuel estre , et vn estre adorable par. tout ce qui est créé ! 0 Vnité qui pose vn nouuel ordre dans l'vniuers , qui met vn nouueau centre au Monde, qui establit vn nouueau principe en la nature! 0 Vnité qui donne vn nouueau Souuerain à l'Ange , vn réparateur à l'homme, et vn chef à l'Eglise du Dieu viuant ! O Vnité qui establit au Ciel vn nouueau Roy de gloire, en Terre vne ressource de vie et d'immortalité, et au Monde vn Soleil de Iustice, qui espand sa lumière et ses rayons au plus haut
et dêa Grandeurs de Ibsvs. 1 45
des Cieux et au plus bas de la Terre I O Vnité
qui couronne les Oeuures de Dieu , et triomphe
dans les deux Mystères que la Foy adore , c'est
à dire , en la Trinité et en l'Incarnation : Qui
sont deux Mystères singuliers, et tous deux
appartenants proprement à la Diuinité, l'vn
en elle-mesme , l'autre en l' Vnique nature qui
luy est vniquement conioincte. Or nous voyons Propriétés ai
VVnité reluire en I'Essence diuine au Mystère |?ÏÏS dVK
de la Trinité, et en la Personne diuine au l?re de nne*nM|-
tion.
Mystère de l'Incarnation, c'est à dire, en tout ce qui est de Dieu , n'y ayant à distinguer en Dieu que son Essence et ses Subsistences. Disons encores , 6 Vnité vrayement saincte , et sainetement adorable I Car elle donne vn nouueau Sainct des Saincts à la Terre et au Ciel , et elle fait vn nouueau adorateur et vn nouueau suiect nouuellement digne d'estre adoré, et d'adorer tout ensemble. O Vnité diuinement puissante! Car elle estend sa force sur Dieu mesme, le faisant d'Eternel temporel, d'imitoortel mortel, d'inuisible visible, d'impassible passible, de tout-puissant impuissant, de Créateur Créature , . selon la nature qu'il a prise : et pour dire en vn mot ce qui est ineffable, elle faict Dieu homme, et F Homme-Dieu. O Diuinité I ô Humanité I ô Vnité I ô grande
1 46 Discours de F Estât
merueille! Que deux natures si distantes et si inégales, dont l'vne est si haute, et l'autre est si basse , soient conioinctes ensemble I Et qu'elles soient conioinctes d'vne vnion si parfaitte , et d'vn effort si puissant , que l'humanité se trouue en Vnité personnelle auec Dieu ! Et que ce qui est sans exemple mesme entre les créatures, par la puissance de ce Mystère se trouue estre entre Dieu et l'homme I Car entre les choses naturelles nous voyons bien quelque sorte de mélange et de conionction , qui nous sert mesmes quelquesfois d'ombre et de figure à représenter Testât de ce Mystère ; mais ce n'est rien de semblable : Et les créatures plus puissantes et parfaittes, c'est à dire , les intelligentes , l'Ange et l'homme , comme ils approchent plus près de Dieu en la perfection de leur estre , ils sont aussi plus capables de s'vnir et s'allier entre eux, et de former quelque sorte d'ombre et d'image de l' Vnité qui est entre les Personnes diuines. Mais la sacrée Théologie nous apprend qu'il n'y a aucune sorte de nature parfaitte et accomplie en son espèce qui puisse entrer ainsi en alliance auec vne autre nature créée, et luy estre conioincte par vn lien personnel. Or par la puissance du Mystère de l'Incarnation ,
et des Grandeurs de Iesvs. 147
l'humanité entre en cette sorte d'alliance et d'vnité auec Dieu mesme : Et elle a non en ses affections seulement ou en ses effects , mais en l'essence , au fonds , et au centre de son estre , vne liaison , vne priuauté , vne intimité auecques Dieu qu'elle n'a point , et qu'elle ne peut mesme auoir auecques aucune autre Nature et Personne créée. 0 Bonté I ô Puissance ! ô Amour ! Dieu et l'homme sont conioincts en vnité de Personne , qui est la plus haute , la plus estroitte et la plus intime alliance où la nature créée puisse estre éleuée par la Toutepuissance diuine. Et comme en la Trinité Saincte l'Vnité d'Essence est comme la racine et la source primitiue de toutes les grandeurs qui conuiennent aux Personnes diuines :
Ainsi »en ce Mystère l'Vnité de Personne est la source de toutes les grandeurs et communications ineffables qui sont faittes et qui peuuent estre faittes à cette humanité : mais cela excède nostre propos. Rentrons donc en nostre discours , et nous renfermons dans le poinct, dans le centre et dans l'Vnité de nostre Mystère : Et remarquons comme cette Vnité, qui est si propre à Dieu, qui est si empreinte en sa créature, qui est si parfaitte et si intime en ce Mystère, est encores
1 48 Discours de V Estai
excellente en la manière dont elle subsiste; manière inuisible à nos yeux , mais très visible aux yeux de Dieu et de ses Anges. Car ceux qui voyoient Iesvs cheminant, parlant et conuersant sur la Terre , ne voyoient rien du Secret et du Mystère que la Sapience éternelle auoit caché en luy. Les Anges seuls voyants sa gloire voyoient l'Vnité admirable qui vnissoit sa diuine Essence auec la nature humaine en la Personne du Verbe : et voyoient comme cette Vnité estoit non passagère , mais permanente, non accidentelle, mais substantielle, non temporelle, mais éternelle, et non suiette à estre interrompue, voire vn seul moment, en Tvsage , en l'office , et en la fonction qu'elle exerçoit au regard de la nature humaine; en sorte que cette Ame et ce corps estoient et deuoient estre éternellement subsistent» en la Diuinité.
Ce que les Anges voyoient en la clairté de leur lumière , nous le deuons appréhender en l'obscurité de nostre Foy ; et le considérer d'autant plus que ce poinct releue de beaucoup l'excellence et la dignité de ce très-haut Mystère. Remarquons donc comme le diuin Mys-
u Diuiniie est tere ^e l'Incarnation lie tres-estroittemen t , et fiiiiueiniM- allie par ensemble Dieu et l'homme, et d'vne
et de» Grandeurs de Iesvs. 148
aorte d'alliance qui ne donne pas seulement vn nïté par riocardroict et vn titre originaire de la possession et que^r^™*1 iouïssance qui doit estre mutuelle et recipro- risU#que entre les deux Natures, l'vne diuine et l'autre humaine: (comme nous voyons que les Traittez et les Contracts d'alliance qui se passent en la Terre , sont entre les personnes qui se lient par ensemble) Mais cette alliance comme elle est plus diuine, aussi est elle plus puissante , plus agissante et plus estroitte : Et ce Sacrement est plus grand et plus éleué entre Dieu et l'homme qu'entre ceux qui sont appeliez en l'Escriture : Duo in carne vna : et qu'en- <;e„. u, u. tre Iesvs-Christ mesme et son Eglise. le dis ce Sacrement estre plus grand entre Dieu et l'homme : Car le nom de Mystère et de Sacrement conuient très bien à l'Incarnation , et c'est le langage ordinaire des Pères , comme sçauent ceux qui les lisent, et qui voyent que souuent mesme ils estendent l'vsage de ce mot iusques à la Diuinité , et au secret de la procession éternelle, le dis doncques que ce Sacrement est plus grand et plus éleué que tous les autres moyens qu'on pourroit penser auoir la force de nous donner quelque sorte d'alliance auec Dieu. Car encores que le Fils de Dieu soit tousiours assistant à son Eglise suyuant ses paroles:
1 50 Discours de l' Estât
Matth. xxtiii, le suis auec vous iusques à la consommation du siècle : Si est-ce que par l'efficace de cette promesse, entant qu'elle regarde précisément l'assistance promise à son Eglise pour l'enseignement de la doctrine de salut , Il n'est pas nécessaire qu'il soit tousiours et à tous moments opérant actuellement dans son corps gênerai et dans ses Conciles : mais suffit qu'il soit tousiours la protégeant et la couurant de l'ombre de ses aisles, et la dirigeant dans les besoins occurrents, prest à l'éclaircir en ses veritez lors qu'elles se trouuent obscurcies ou par le temps, ou par les Êeresies. Et encores que Iesvs- Christ nostre Seigneur soit tousiours au monde par le Sainct Sacrement de l'Eucharistie , qui est vne seconde alliance qu'il a voulu contracter auec nos Personnes, en suitte et en l'honneur de celle qu'il a daigné prendre auec nostre nature par l'Incarnation; Si est-ce qu'il n'est pas tousiours appliqué et vny à nous par ce Diuin Sacrement. Car l'Eucharistie , en la- Manieredecon- quelle est la grâce substantielle du Père , ne SnitéMcciosirê nous conioinct et vnit auec Dieu que durant Humanité, et mes- certains moments, durant lesquels à la vérité ,
me auec dos corps i
par ifEucharisiie. o Grandeur ! ô Puissance de nos Mystères l nous sommes vnis réellement et substantiellement auec luy , entant qu'vne mesme substance in-
et des Grandeurs de Iesvs. 151
diuiduelle ; à sçauoir le corps et le sang de Iesvs-Christ se trouue conioinctementet en Dieu et en nous , en Dieu par subsistence personnelle, en nous par résidence réelle et sacramentelle. Mais la tres-saincte Communion estant paracheuée , et les espèces vsées , nous n'auons plus aucune adhérence substantielle au corps du Fils de Dieu : et cette chair précieuse , qui est le lien sacré qui nous conioinct à la Diuinité, n'est plus en nous. Aussi ce qui nous reste de l'alliance que nous auons auecques Dieu par le moyen de l'Eucharistie, n'est autre chose, sinon que le Fils de Dieu ayant choisi nos corps pour estre comme Sepulchres viuants de son corps viuant et glorieux ; Il les sanctifie par vne impression réelle de sa grâce et de sa vertu. Car ayant vne fois par son corps pris possession de nos membres comme siens , et nous ayant rendus tous membres de son corps , de sa chair et de ses os , par ce diuin attouchement ; Il a pouuoir sur nous , comme sur vne chose qui est à luy , et dont le droict et la propriété luy demeure. Mais en cette alliance de Dieu auec l'homme par le Mystère de l'Incarnation , tout est bien différent , et accompagné de circonstances et conditions bien plus hautes et plus auantageuses : Car ce n'est pas vne substance
1S2 JHseoun de l'Ettat
▼nie à Dieu , et différente de Dieu comme en l'Eucharistie , qui est le moyen de la coniono tion de la Diuinité avec l'Humanité : mais la Personne mesme du Verbe , qui est vne mesme chose auec la Diuinité, est le lien sacré vnissant l'humanité auec Dieu. Et ce n'est pas seulement par certains moments comme en l'Eucharistie , que cette vnion s'accomplit actuellement : mais en l'Incarnation l'Vnité sacrée qui interuient entre ces deux suiets diuinement alliez, et personnellement vnis, ne cesse iamais, ne diminue iamais, ne finit iaraais : Ains elle est tousiours en son acte , en sa fonction et en sa puissance et manière d'agir : elle est tousiours en la plénitude de cette puissance, de cet acte et de cette fonction : elle accomplit tousiours son diuin pouuoir , et tousiours fait son Eipucaiioo des office admirable. Et comme la Personne du rJîSiaûqliT,IIO!l Verbe est diuine et infinie , elle a aussi vne toute extraordinaire et indicible application à la nature humaine , qui estant dépourueuë de sa subsistance, a besoin de celle du Verbe éternel ; laquelle , pour le dire ainsi , est actuante et pénétrante cette Humanité et en son Essence et en ses puissances, et en toutes ses parties ; et oeencores selon l'estenduï de son pouuoir et de son infinité. Et comme la diuine
et des Grandeur* de ïesvs. 453
tousiours subsistante au Verbe éternel ; aussi l'humanité n'a iamais esté, et ne sera iamais vn seul moment sans estre tousiours actuée et pénétrée , et tousiours comme informée et comme animée de cette mesme subsistance. En suitte de quoy, toi» les lieux qui ont esté honorez de la présence de l'humanité de Iesvs, ont esté aussi honorez de l'accomplissement et consommation de cette Vnité diuine : Car l'vn est inséparablement vny à l'autre, comme tirant toute sa subsistance , et mesme son existence de cet Estre diuin. Cette humanité donc par tout où elle est t est en actuelle Vnité de Personne auec Dieu. Ainsi la Terre a porté le Fils de l'Homme en ce diuin estât d' Vnité réelle, actuelle et personnelle auec la Diuinité, par l'espace de trente-quatre ans , en Nazareth , en Bethléem, en Hierusalem, en Egypte, en la Galilée , en la Iudée , sur la Terre et sur la Mer, dans les Villes et dans les Déserts , et en tous les endroits de son pèlerinage au Monde. La Mort et l'Enfer mesme ont receucetteAmçetcecorpsen ce diuin estât dans leur sein et dans leur pourpris, et n'ont iamais peu dissoudre cette Vnité indiuoiuuuté diuine. Car les parties de la nature humaine es- J^JJ" hyp0" tants pour lors séparées par l'effort de la Croix, ny l'Ame ny le corps n'ont peu estre sépares de
154 Discours de V Estai
cette Vnité, la Personne diuine ayant tousiours accompagné le Corps au Tombeau, et l'Ame aux Limbes. Et le Corps de Iesvs estoit bien séparé de son Ame par la puissance de la mort et de l'amour souffrant pour les péchez des hommes : mais par vn amour plus puissant du Verbe éternel enuers le Fils de l'homme, ce Corps du Fils de l'homme n'estoit pas séparé d'auec Dieu. Mais, ô merueille! ô prodige de l' Vnité de Dieu en ce Mystère de l'Incarnation I et d'vne Vnité puissante et inuiolable I La nature de cette chair séparée de l'Ame et de la Vie estoit ioincte et meslée auec la nature de l'Eternité , pour parler selon les termes d'vn grand Euesque, et d'vn ancien Père de la France : et ce Corps mort et suspendu en la Croix, et gisant au Tombeau, estoit lors mesme consubsistant auec la Diuihité , et comme tel , digne d'estre adoré des hommes et des Anges. Et maintenant que le Fils de l'Homme est resuscité , le Ciel a receu ce depost sacré de l'Amour de Dieu et des hommes, et en ce depost cette Vnité diuine : et il le contient pour iamais en sa Gloire , en sa Puissance et en sa Grandeur : Et ce depost demeurera subsistant en cette Vnité inuiolablement, et autant que Dieu mesme. Car tant qu'il sera Dieu , il sera homme :
et des Grandeurs de Iesvs. 155
et Dieu est homme non seulement par vn droict et par vn pouuoir légitime , vnissant actuellement de temps en temps ces deux partys ensemble ; mais Dieu est homme par cette Vnité tousiours ai tuelle, tousiours accomplie, ettousiours consommée entre ces deux natures par la diuine Subsistence. Et Dieu a fondé cette sienne Vnité en la puissance extraordinaire , et en la force adorable de son Amour et de sa Charité enuers l'homme né de Marie , auquel il dit en vn sens tout particulier : In Charitate perpétua lerim. xm, 3. dilexi le. Car cette Charité est perpétuelle , et non iamais interrompue , c'est à dire , elle est mesme perpétuelle en l'effort et en l'excès , en l'extase et en l' Vnité de son Amour. Car c'est vn effort et excès en l'Amour , que Dieu vnisse sa propre Personne à la nature humaine, et que le Fils de Dieu donne à l'humanité cette mesme Essence qu'il a receuë de son Père : Et c'est vne extase admirable, en laquelle Dieu sortant comme hors de soy , entre dans l'estre créé , et y establit pour iamais le repos , le triomphe et F Vnité de son Amour. 0 effort I ô excès I ô ex- Effort d'Amour tase de l'Amour éternel et increé , et qui veut Diaùe^încania* estre aussi éternel en l'effort , en l'excès , et en Uonl'extase de son Amour I O Charité suprême , diuine et perpétuelle , et en sa source, et en son
156 IHsùow* de l'Es tôt
effect, ou plustost en son effort rouissant, et en son excès extatique, duquel tout autre Amour, bien qu'excellent et diuin , ne pourra iamais approcher l 0 Charité forte et inuincible , que rien ne peut altérer; et rien aussi désormais ne pourra séparer cette humanité saincte de oe perpétuel, sublime et diuin estât d'Vnité Personnelle auec Dieu I
Or par cette Vnité si pénétrante, si puissante et si permanente, Dieu est homme vrayement, réellement et substantiellement : Et l'homme est Dieu personnellement ; et Dieu et l'homme ne constituent qu'vne mesme Personne, laquelle est subsistante en deux natures si diuerse8f est viuante en des Estats si différents, et est posée en des conditions si éloignées l'vne commerce «j- de l'autre. Et toutesfois ces natures, ces estats SÛ^um rafâl et ces conditions qui ont tant de différence et manité an Mygiorc d'inégalité, sont conioinctes si diuinement et
île I Incarna lioo. °
si intimement, si inséparablement et siinconfusément, selon les définitions des saincts Conciles, que la Foy recognoist et adore son Dieu en deux natures si différentes, et que l'esprit humain et Angélique se perd en l' Vnité et en la diuersité de ce très-haut Mystère. Car le nom , la grandeur, la vertu, la dignité» la Majesté de Dieu , entant qu'elle est communicable à la
et dès Grandeurs de Iesvs. 157
Créature , réside et repose en cette humanité : Dieu la ioinct à soy, la viuifie en soy, et la rend consubsistente auec sa diuinité. Au moyen de quoy , quand elle est adorée , Dieu est adoré en elle ; et quand elle parle , quand elle marche , Dieu est parlant et marchant ; et ses pas doiuent estre baisez, et ses paroles escoutées, comme estants les pas et les paroles d'vn Dieu. Et semblablement quand cette humanité opère ou patit , Dieu est agissant et pâtissant en elle , et ses actions et passions sont diuines ; en cette qualité ont vn mérite infiny , et sont d'vn prix et d'vne valeur infinie par le rapport, le commerce et la communication ineffable , qui est entre la Deïté et l'Humanité en la subsistance de la Personne diuine. Ainsi Dieu incompréhensible se fait comprendre en cette humanité : Dieu ineffable se fait oùir en la voix de son Verbe incarné ; et Dieu inuisible se fait voir en la chair qu'il a vnie auec la nature de l'Eternité ; Et Dieu épouuentable en l'éclat de sa grandeur se fait sentir en sa douceur , en sa bénignité et en son humanité, selon ces paroles de VApostre : L'humanité et la bénignité de Dieu iu m. i. noslre Sauueur a paru au monde : Et celuy qui par sa puissance goustient le monde , soustient par sa substance nostre humanité, et employé
1 58 Discours de V Estai
et applique sa propre subsistance à cette nature créée, pour l'appuyer en luy-mesme, et la conioindre à soy d'vne manière si puissante et si parfaitte, que de ces deux natures ainsi vnies resuite ce diui:i composé, ce suioct admirable Iesvs-Christ nostre Seigneur, vray Dieu , vray homme ; Suiect si puissant, qu'il régit, qu'il rauit qu'il soustient le Ciel et la Terre, les Anges et les hommes ; Suiect si admirable qu'il a des qualitez , porte des estats , reçoit des attributions si nouuelles, si estranges, si différentes , Gregor. HaïUni. que le grand Théologien de l'antiquité s'écrie à bon droict : 0 nouueau et inmiy mélange ! ô tempérament admirable! Celuy qui est, est fait: Celuy qui est increé, est créé: Celuy qui ne peut estre compris d'aucun lieu, est enclos et compris en nostre humanité : Celuy qui enrichit tout le monde* se fait pau ure. Car il subit la pauureté ds nostre chair, afin que nous possédions les richesses de sa Diuinité. Celuy qui est la plénitude, est épuisé (car il se priue pour vn temps de sa gloire) afin que ie soye participant de sa plénitude. O Bonté! 6 Mystère! Tay reçeu V Image de Dieu en la Création, et ne Vay pas conseruée : et Dieu a pris ma chair pour donner la vie à mon Ame, l'immortalité à mon corps: et il entre en vne nouuellè et seconde alliance auec nous , et en vne alliance bien plus excellente
et des Grandeurs de Iesvs. 159
que la première : Car en la précédente il nous don- x
ne sa sernblance; et en celle-cy il daigne mesme prendre nostre nature : qui est vne sorte de commerce et d'alliance bien plus haute et bien plus diuine. En ces pensées, qui a t'il plus à considérer et à admirer , ou la grandeur de Dieu ainsi abbaissé dans le néant de la créature; ou la bassesse de l'homme ainsi éleué à l'égal de Dieu, et posé dans le Thrône de la Diuinité ? 0 Merueille I ô grandeur l Que l'homme qui n'est que poussière et cendre en son origine, selon la parole de celuy-la mesme qui l'a formé , et qui luy a dit en le formant : Puluis es, et inpuluerem cen. ni, «9. reuertetis : Que l'homme , qui n'est qu'impuissance et foiblesse en son estât et en son progrés et n'est qu' vne vapeur , et vapeur encores momentanée : Vapor ad modicum parens, ce dit la uc iv, 15. saincte Escriture : Que l'homme, qui n'est que misère en sa naissance , en sa vie , en sa mort , c'est à dire, en tous sesestats, et duquel vn Ancien a dit: 0 nécessitas abiecta nascendi, viuendi sidonms Apoimisera, dura moriendi: Que cet homme, dy-je, l,nar11, soit viuant et subsistant en la Diuinité : Que cet homme soit Dieu , et que ce Dieu-homme passe par tous ces degrez , supporte tous ces estats , et les annoblisse, les sanctifie, les Déifie en soymesme ? De sorte que nous auons , selon les en-
160 Discours 4s V Estai
geignements de nostre Foy, et nous adorons an nos Mystères vn Dieu naissant en lacreiche, vn Dieu viuant et voyageant en la Iudée , vn Dieu mourant en la Croix, et vn Dieu mort dans le Sepulchre : Et par vn moyen si estrange, se fait la Rédemption du genre humain; la Iustice diuine reçoit le payement de nos debtes par vn prix de dignité infinie ; et nostre deliurance de la captiuité du Diable , du péché , de la mort , se fait par vne secrette puissance cachée dans l'humanité , dans la vie , dans la souffrance , et dans la mort d'vn Dieu.
C'est ce que porte cette Vnité diuine et adorable en elle-mesme, admirable en sa quitte et en ses dépendances , et aimable en ses effects. ce Hyttere fait Et c'est ce que nous auons à suiure et à reprertTnSôuîieiwia! senter en ce discours. Car par cette Vnité nou- Mut ^nfiiiment ue^e» comme il y a au monde vn nouuel Estre, éieoé, mesrae par vn nouuel Homme , et vn nouuel Adam , il y a
douas celui de U . , •»* i ,. «i
fioirt. aussi vn nouuel ordre au Monde , et il y a va
nouuel estât dans l'Vniuers; Estât incogneu auparauant par l'espace de quatre mil ans. Et de quatre ordres qui composent et diuersifient le Ciel et la Terre; l'ordre de nature, l'ordre de grâce , l'ordre de gloire , et le suprême de tous les ordres , qui est celuy de i'vnion hypostotique ; Ce grand et nouuel ordre est plus distant
et des Grandeurs de Iksvs. 161
au premier, et plus éleué par dessus luy que le premier ordre n'est distant du néant, duquel il est immédiatement tiré par la Toute-puissance diuine : Car entre le néant et l'estre de la nature , il n'y a rien d'interposé : Et entre F homme et le néant , il n'y a rien qu'vne paroy entre deux , et encores n'est-elle que de fange. L'homme est formé du limon de la Terre , et la Terre est tirée du néant: Il n'y a donc que ce peu de limon qui sert comme de mur metoyen entre le néant et l'homme : mais il y a vne distance infinie entre Dieu et l'homme , entre l'estre créé et increé : Et toutesfois ces deux estres se trouuent liez ensemble, et conioincts comme en vn poinct et en vu centre : Et ces deux nartures si différentes sont vnies en vne mesme Personne. Ainsi l'ordre et l'Vnion hypostatique est establie au monde. Dieu en la création fit l'ordre de la Nature , et au mesme temps il establit l'ordre de la grâce en la Terre , et celuy de la gloire au Ciel : Trois ordres différents et admirables, et dans lesquels il a voulu donner part à l'homme. Mais voicy vn nouuel ordre au Monde ; voicy vn nouuel estât dans l' Vniuers ; voicy yn estât incomparablement plus éleué par dessus l'ordre de la gloire, que le Ciel n'est par dessus la Terre, et que la mesme gloire
1 62 Discours de V Estât
n'est éleuée par dessus Tordre de la grâce , et que la grâce n'est éleuée par dessus Tordre de la Nature , et que la Nature n'est éleuée par
Effets rares et dessus le néant. Et c'est cette Vnité de subsismm! Eiui? M tence diuine qui introduit au Monde vn ordre
si excellent et vn estât si éleué, vn ordre si eminent, et vn estât si priuilegié , vn ordre si puissant, et vn estât si rare, qu'il est Vnique en son suiect ; et tellement estendu en son pouuoir, qu'il s'estend sur tout , et marque les effects de sa puissance sur tous les autres ordres. Car il renouuelle T Vniuers , il accomplit le Ciel , il sanctifie la Terre, il annoblit la nature, il éleue la grâce, il couronne la gloire , il rauit les Anges , il spiritualise les corps, il diuinise nos esprits , et il deïfie nostre humanité en la Personne diuine : Et généralement tout ce qui est yssu de Dieu par la Création , et tout ce qui entre en Dieu par la sanctification est regardant cet ordre, cet estât diuin, ce suprême Mystère, cette incarnation, comme sa resource et son principe , comme le poinct auquel tout se termine , et comme la fin à laquelle tout se doit référer , puis qu'il a pieu à Dieu mesme y prendre origine et s'y enclorre, s'y terminer et s'y référer luy-mesme.
c« nonnei Eiut Or comme de ce nouuel estre suit ce nouuel or-
et des Orandeurs de Iesvs. 1 63
dre, ainsi de cet ordre nouueau suit vn chan- porte changement
a x j.i \ j -il j i dans l'ordre de la
gement et nouueauté en la conduitte de la pro- prouidonce diuiuidence diuine. Car ce n'est plus le Ciel qui re- ne; car. '* Torr!
r * e*l maintenant
git la Terre , mais c'est la Terre qui régit le pi«» nouée que Ciel ; et le premier mobile n'est plus es Cieux , «ne qunea regu. mais en la Terre, depuis que Dieu s'est incarné en Terre. Car c'est Dieu incarné qui est maintenant le premier mobile ; et le premier Ciel qui mouuoit tous les autres , a changé d'ordre et de place, et n'est plus que le second mobile : Mesme l'ordre, Testât et la situation des parties principales du monde, est renuersé par le renuersement que Dieu a faict au regard de luymesme en ce Mystère. Car le Ciel n'est plus par dessus la Terre , mais vne Terre est par dessus tous les Cieux, c'est à sçauoir, la Terre de nostre humanité viuante en Iesvs-Christ : et cette heureuse portion de Terre ainsi transportée dans le Ciel , ainsi éleuée par dessus tous les Cieux, et ainsi subsistante au Verbe éternel est vn nouueau Ciel immobile en soy-mesme et mouuant tout; et est vn nouueau centre de l'vniuers, auquel tend toute créature spirituelle et corporelle. Centre et Ciel tout ensemble : Ciel, qui contient tout en sa grandeur et en son eminence : Centre , qui rassemble tout en son Vnité, et tire tout par sa Vertu et par sa Puis-
sance : Centre fixe de Tvniuers, posé non an, milieu du Monde, mais au plus haut du Monde ; non au plus bas de la Terre , mais au plus haut des Cieux, par vn estrange changement et renuersement en Tordre de la Nature , qui rend hommage au nouuel estât du Verbe éternel , et au renuersement (si on peut vser de ce mot) que nous adorons en TAutheur delà nature , comme prenant vne nouuelle nature, en laquelle s'oubliant soy-mesme , abbaissant sa grandeur , il establit le nouueau et sacré Mystère de TIncarnation, qui change, qui renuerse, qui renouuelle tout en Tordre de la Nature et delà Grâce. De fait nous voyons que cet admirable change-, mentqui se fait en la Terre, de la Terre passe au Ciel et du Ciel aux Hiérarchies célestes. Car ce n'est plus T Ange qui régit les hommes, ou le premier Ange qui régit les esprits célestes; mais c'est vn homme qui gouuerne tous les hommes et tous les Anges; et Tordre des Hiérarchies est innoué par cette innouation d'estre , de puissance et de vie en la nature humaine. Et au lieu que les Anges alloient prendre leurs ordres , et receuoient leurs mandements et leurs illustrations djluines de leurs chefs , et leurs chefs les prenpjent du premier d'entre eux: Maintenait ejj0tttou$, et mesçie le premier des. Anges, lgfr
et des Grandeurs de Iesvs. f 65
prend en Terre d'vn homme, et d'vn homme enfant, et d'vn enfant de trois ans, de trois Les Anges *pmois, de trois jours : Et les Anges apprennent gilTmnitante eô mesme des hommes adhérents et semants à cet ^ Te7Vies S6'
crois n a labagesse
homme Dieu, de pauures pescheurs, d'hommes nuIlc.
idiots et ignorants, par ce seulement qu'ils
sont ses suiuants et ses Apostres ; les Anges dy-
je , Esprits du tout intellectuels , et Esprits es-
tablis en gloire apprennent d'eux humblement
en la Terre les secrets de la Puissance diuine ,
et de l'humble et mystérieuse œconomie de
l'Incarnation, que dans le Ciel et en la lumière
de la gloire ils ne cognoissent pas en son es-
tenduë, et en toutes ses merueilles. Ce qui a
donné suiet à l'Apostre , parlant de ce mesme
Mystère, de dire, « Qu'il a charge d'annoncer
a la gloire et les richesses incompréhensibles
« de Iesvs-Chkist ; et de publier le Mystère car-
« ché de tout temps en Dieu , afin que la Sa-
«* pience de Dieu soit manifestée aux Puissances Eph. ni, 8 seq.
« et aux Principautez par l'Eglise , etc. » Mihi
oïnnium Sanctorum minimo data est gratta hmo
in Gentibus Euangelizare muestigabiles diuitias
Ghristi, et illuminare omnes, qua sit dispensatio
Sacramenti absconditi à sceculisinDeo: VtinnxH
Uxcai Principatibus et Protestatîbusper Ecdesiam*
mukiformis sapientia De*, etc.
1 66 Discours de V Estât
Il y a mesme changement en la condùitte et en l'exercice de la Prouidence diuine , en ce quelle ne regardent auparauant que ce qui est hors de Dieu, et n'auoit égard qu'à son Palais et sur sa basse-cour (s'il nous est pçrmis d'ainsi parler de choses si grandes, si dignes et si éleuées par dessus nos paroles et nos intelligences) Et la partie principale de cette Prouidence qui est la prédestination, ne disposoit que de l'Ange et de l'homme, c'est à dire, de la nature intellectuelle , capable de le cognoistre et seruir. Mais depuis que cet ordre des ordres, et que cet estât de l'Vnion hypostatique a esté ordonné de Dieu en son sacré Conseil , sa Prouidence entre en vn soin bien plus digne, en vn pouuoir bien plus éleué, et en vne occu- Di«o mesme en- pation bien plus grande et honorable qu'aupa- S»l*Jropreeîîri- rauant. Car Dieu mesme comme homme veut diction par ce «- entrer dans le ressort de la juridiction de cette
prouidence : Et comme il a tenu Conseil lors qu'il a voulu créer l'homme, et a dit, faciamus hominem, selon le texte de la Genèse; il a aussi tenu Conseil pour faire que I'homme soit Diev : ce qui est vn ouurage bien plus excellent, et qui se termine et aboutit à Dieu mesme. Et en vertu de ce grand et secret Conseil que Dieu a tenu sur l'accomplissement de ce nouueau
et des Grandeurs de Iesvs. 167
Mystère, sa prouidence entre en exercice sur vn si grand suiect : Elle délibère sur l'Incarnation du Verbe éternel ; elle traitte de la naissance temporelle du Fils vnique de Dieu ; elle le regarde comme entrant en ce Mystère ; elle l'assiste en sa vie nouuelle et mortelle; elle l'accompagne dans ses voyages ; elle dresse sa' maison et sa famille en la Terre ; elle ordonne de ses estats, de son pouuoir, de ses priuileges.
Prenons ce poinct de plus haut , et nous éleuons à contempler humblement et fixement la Diuinité en elle-mesme , et en son sacré Conseil Le fus de Dieu sur le suprême de ses œuures. De toute eter- * > Tan t q^l" rôbnité la pensée , le regard et l'amour sont en |fcl ,,e **"*?*
r ' ° du reparti et de
Dieu , au regard de Dieu mesme : mais son «amour de niea
.<!,.<, , 11 son Père, il vient
conseil n est en luy qu au regard de ses créa- à PSire lobieci de tures, et il ne délibère que de ses Seruiteurs. ^nntlSelî! Car la grandeur de sa propre Essence , la con- » puissance, dition heureuse de son Estre tout spirituel et intelligent , le diuin estât de sa vie suprême et immuable , luy donne la cognoissance et l'amour de soy-mesme ; mais elle ne luy donne pas nécessairement aucun exercice et fonction hors de soy-mesme : Il suffit à soy, et il n'a pas besoin d'agir et faire quelque chose au dehors pour s'occuper : Et par cette pensée , par ce regard, par cet amour qu'il a sur soy, comme
1 68 Discours de V Estai
sur sonvnique obiect, vniquement digne deluy; Il est suffisamment, pleinement et diuinement occupé de soy dans soy-mesme ; il ioùit heureusement de la grandeur et félicité de son estre ; il produit en son sein les Personnes qui sont originées dans la Trinité ; et elles n'ont pas besoin d'en partir, puis que cette demeure, qui suffit à leur naissance et production , suffit aussi à leur éternelle félicité. Dieu doncques est ainsi viuant, et heureux éternellement en l'vnique pensée , en l'vnique amour, et en l'occupation heureuse, que luy donne nécessairement la grandeur, la plénitude, la fœcondité de sa propre Essence : là où hors de soy il ne produit que ce qui luy plaist , et quand il luy plaist : Et son Conseil ne traitte que de ses œuures , et sa prouidence n'ordonne et ne dispose que de ses Créatures. Mais par Testât de ce nouueau Mystère le Conseil de Dieu a vn plus nouueau et vn plus digne obiect : Car il ne traitte pas seulement des Couronnes de la Terre , ou mesme de celles du Ciel , comme il faisoit auparauant; mais il délibère maintenant sur cette nouuelle Vnité qu'il establit pour iamais entre les deux natures , l'vne diuine , l'autre humaine : H délibère sur la Personne de son Fils vnique , le* quel il veut (tonner au Monde pour le salut du
et des Grandeurs de Iesvs. 169
Monde : Et il délibère sur la communication ineffable qui doit estre entre Dieu et la nature humaine. 0 grandeur! ô dignité nouuelle dans le Conseil de Dieu ! iamais ce haut , ce secret et ce sacré Conseil de la Diuinité n'a esté tant éleué , tant honoré et occupé qu'en la disposition de ce diuin Mystère : et il n'a iamais esté si adorable et incompréhensible qu'en Testablissement de cet estât suprême. Ne voyons nous pas comme il ne traitte point icy de tirer vn Monde hors du néant; mais de réduire en vne certaine manière à Testât du néant l'Au* theur du Monde î de couurir son Verbe Eternel par qui toutes choses sont faittes , de nostre foiblesse et impuissance î de tirer le Fils vnique de Dieu , du sein de son Père , et l'abbaisser iusques dans l'estre humain et créé , et iusques dans le néant de nostre mortalité ? Ne voyonsnous pas comme il ne traitte point icy d'exeJ> cer Je pouuoir et la Iustice de Dieu sur la poudre et la cendre, mais sur vn Homme-Dieu? et qu'il ne traitte pas comme autresfois dans le Paradis terrestre , de condamner le pécheur à la njort ; mais de liurer le Pils vnique de Dieu à la puissance des ténèbres , à l'opprobre de lit Croix , à l'horreur de la mort , suiuant les paroles que la présence deâ Soldate a tirées de sa Lac un, 53.
\ 70 Discours de V Estât
bouche sacrée : Ceste-cy est vostre heure et la puissance des ténèbres? Ne voyons -nous pas comme il ne traitte point icy de donner grâce au coulpable , mais de donner la grâce de l'Estre increé à cette humanité ; Grâce suprême , diuine et infinie, et l'origine de toute grâce T Au lieu donc que les Anges et les hommes ne sont appeliez et ordonnez qu'à la seruitude et adoption diuine comme au comble de leur grandeur et félicité; et que la prédestination Prédestination iusques à présent n'a point esté employée à •eioosinct Paui chose plus haute et plus éleuée; 11 y a mainte- An u*tinQ 8*iûCl nan* vn h°mine appelé de Dieu à chose incomparablement plus digne et plus haute ; il y a Rom. i, 4. vn Fils de l'homme prédestiné à la filiation diuine ; il y a vn Iesvs Fils de l'homme Qui est prédestiné Fils de Dieu en vertu, selon les paroles de son Apostre. Et c'est le plus haut poinct duquel ordonnera iamais le sacré Conseil de la Prédestination , auquel rien ne peut estre proposé de plus grand que ce diuin estât de l'Vnion hypostatique : comme aussi il n'y a point de vocation plus grande , d'élection plus certaine , de charité plus accomplie , que celle par laquelle l'humanité estant appelée et éleuée au Thrône de la Diuinité, Iesvs-Christ Fils de Marie est à l'égal de Dieu estably pour iamais
et des Grandeurs de Iesvs. 171
à sa dextre et à sa gloire. Mais nos paroles sont trop foibles pour exprimer choses si grandes. Escoutons l'Oracle de son siècle , le plus excellent des Docteurs, au plus excellent de ses liures polémiques ; le Docteur choisy par le Fils de Dieu pour la défense de sa grâce, qui est l'effet et la fin de son Incarnation , et le suiet de la prédestination des éleuz : le veus dire saioct Augustin, lequel parlant de la prédestination du Sainct des Saincts , et de tous les Saincts en luy , Lib.d* pnedest. dit ces paroles : Ipsum Dominum glorim in quart- ,an€t,, cap# "" tum homo factus est Dei Filius, prœdeslinatum esse dicimus. Clamât Doctor Gentium in capite epistolarum suarum : Paulus seruus Ies v-Christi , vocatus Apostolus , segregatus in Euangelium Dei (quod antè promiserat per Prophetas suos in Scripturis sanctis), de Filio suo, qui factus est ei ex semine David, secundum carnem : Qvi prjedestinatvs est Filïvs Dei in virtute secundum Spiritum sanctificationis ex resurrectione mortuorum. Prmdestinatus est ergo Iesvs, ut qui futurus erat secundum carnem filius Dauid, esset tamen in virtute Filius Dei secundum Spiritum sanctificationis, quia natus est de Spiritu sancto et Vîrgine Maria. Ipsa est Ma ineffabiliter facta hominis à Deo Verbo susceptio singularis, vt Filius Dei et Filius hominis simul; Filius ho-
472 Discours de V Estai
minis propter susceptum hominem, et FiliusDei propter suscipientem vnigenitum Deum veraàter et propriè dkeretur, ne non trinitas sed quaternitas crederetur. Prœdestinata est ista nature humana tanta et tam celsa et summa subiieclio, <vt quo atlolleretur altiàs, non haberet : sicuA pro nobis ipsa Diuinitas quousque se deponeret hur miliùs, non habuit, quàm suscepta natura hominis, cum infirmitate carrris vsque ad morUm Crucis. « Nous disons que le Seigneur de Gloire, « entant que l'homme est fait Fils de Dieu , est « prédestiné. Le Docteur des Gentils le publie « hautement à l'entrée de ses Epistres. Pavl , « seruiteur de Iesvs-Christ appelle à estre Apoct- « tre , et choisi pour annoncer l'Euangile de « Dieu (lequel il auoit auparauant promis pair 4k ses Prophètes es sainctes Escritures) touchant 4L son Fils qui luy a esté fait de la semence de « Dauid selon la chair : Qvi est prédestiné Fils « de Diev en vertu , selon l'esprit de sanctifie*- « tioa , par la résurrection des morts. Iesvs
* donc est prédestiné , afin que celuy qui de- « uoit estre selon la chair Fils de Dauid , fadt « toutesfois en vertu , Fils de Dieu selon l'es-
* prit de sanctification , estant né du Saine* « Esprit et de la Vierge Marie. C'est cette «in* « guliere susoeption par la laquelle le Dieu
et des Grandeurs de Iesvs. iTÔ
« Verbe a pris l'homme à soy d'vne manière « ineffable , afin qu'il fust dit vrayement et pro- « prement le Fils de Dieu et le Fils de l'homme « tout ensemble , Fils de l'homme , à cause de « l'homme qui est pris par le Dieu Verbe; et « Fils de Dieu , à cause de Dieu Fils vnique qui « le prend et vnit à soy, de peur qu'on ne « creust nonla Trinité, maisvneQuaternité. Cet « éleuement de la nature humaine est predes- « tiné à estre si haut, si grand et suprême, qu'il « n'y a rien de plus haut où elle eust peu estre * éleuée, ainsi que la Diuinité n'a eu rien de plus « bas où s'abbaisser pour nostre Amour, que a cette nature humaine prise auec les infirmitez « de la chair iusques à la mort de la Croix. »
Or en ce changement arriué par le Mystère de l'Incarnation dans l'ordre et l'exercice de la prouidence , et au conseil de Dieu sur la prédestination , nous apprenons vn secret du Conseil de Dieu, nous découurons vne propriété tîe son Essence, et nous remarquons vne tresirotable différence entre son Estre et son Estât, Différence en*» entre son Cabinet et son Conseil (s'il nous est l^nSui ou lapermia ainsi parler de choses ineffables , et ^Jj^lïïu" d'exprimer les grandeurs diuines par quelque sorte d'analogie et proportion des grandeuté httfiaiames) Car Dieu en son Cabinet n'est occupé
174 Discours de V Estât
que de soy-mesme et auec soy-mesme : Et ce Cabinet est proprement le sein du Père, qui n'est remply que de lestre de Dieu , et où il n'y a que les Personnes diuines ; et où Dieu sainetement occupé en la pensée et en l'amour de soy-mesme , ne sort point hors de soy ; car il est TVnique obiect de cette occupation, et il demeure en soy par la propriété de ses actions internes , vitales et immanentes. Mais Dieu entrant en son Conseil, semble sortir comme hors de soy et de son Cabinet , par Testât et la condition des choses qui s'y traittent, veu que c'est le propre du Conseil de Dieu de ne délibérer et pouruoir qu'à ce qui est hors de Dieu : Et Dieu entre dans son Conseil pour ordonner des affaires de son Estât et de son Empire, et pour traitter de ses Créatures mesme auec ses Créatures. Et au lieu qu'il ne traitte en son Cabinet qu'auec les Personnes diuines , dans son Conseil il entre souuent en traitté et en délibération auec ses Créatures mesme, comme les sainctes lettres le nous témoignent : Et par ainsi , il semble comme sortir au dehors, et entrer en condition inégale à soy-mesme. Mais en ce Conseil nouueau qui se tient sur le sacré Mystère de l'Incarnation, nous voyons et vne sortie heureuse et vne rentrée admirable de Dieu en soy-mesme ;
et des Grandeurs de Iesvs. 175
en l'honneur de laquelle nous deuons référer et consacrer toutes les sorties de nostre Ame, et ses rentrées en Dieu. Car il semble que Dieu Dien parce My* «orte comme hors de soy en ce suiet par vne *Z™çl\™t*oinouuelle manière, qui porte le Fils de Dieu à nm™ ,n°ur faj™
* r parue »lo son eslat
qualifier ce Mystère du nom de sortie : Car il eido*on domain*
. j **j . .et renirc en *••▼-
sort de sa grandeur pour entrer en nos misères; ra0Mne aUec ™e il sort de son Eternité, pour entrer en vn estre nouae,,° 1,al"ro» mesuré par le temps , et limité par le cours du ***> Soleil ; il sort de son immortalité pour entrer en nostre mortalité ; et il s'oublie soy-mesme , pour entrer si auant dans la bassesss de l'estre créé, et s'vnir à sa Créature si estroittement, que Dieu est homme , et l'homme est Dieu. Et partant comme il sort en quelque manière hors de soy, il rentre aussi comme en soy-mesme par ce nouueau Conseil et ce nouueau Mystère : Car traittant d'vn Mystère qui contient et enclôt Dieu en soy-mesme , il traitte par cons-3quent, il ordonne et délibère, non sur les Créatures, mais sur soy, puisqu'il est l'autheur suprême et le Suiet admirable de ce sacré Conseil et de ce très-haut mystère. Et le Verbe éternel sortant comme hors de soy, pour entrer en l'opération de cet œuure, laquelle luy est commune auec les autres personnes diuines , et est du nombre de celles que les Théologiens
176 Discours de V Estai
appellent opérations de Dieu hors de luymesme ; Il rentre comme en soy-mesme d'vne manière qui est propre et particulière à sapersonne, en accomplissant heureusement ce Mystère, et en le terminant diuinement de aa propre subsistence. Et associant par ce moyen nostre humanité à sa Personne diuine, il la fait rentrer en son Père , et y rentre luy-mesme en elle, et par elle, d'vne nouueUe manière, par Testât substantiel de sa Personne , et de » Filiation diuine : Laquelle estant non seulement relatiue, mais toute relation à son Père, elle faict que Diev-homme est en vn estât perpétuel de relation au Père, Estât diuin, incompréhensible et ineffable, qui porte Vnité suprême, intimité profonde , et repos inuariable au Père éternel. Et par ainsi , en contemplant cet ceu- \ire, nous voyons, nous suyuons et nous adorons Dieu éternel, et comme sortant hors de soymesme , et comme rentrant en soy-mesme par ce nouueau Conseil et par ce diuin Mystère. D'où s'ensuit que Dieu en la circonférence de ses œuures, et au mouuement de ses Conseils est comme vn cercle admirable qui se forme, en finissant au mesme poinct duquel il est party GmiM.i. qn commenceant. Car Dieu produit toutes dxet coiSm.*!™" les par son Verbe, et le Verbe est le principe
et des Grandeurs de Iesvs. 177
par lequel se fait la création du Monde , qui se Hetr. i.
. . , i >. j -1,1 Tertull. I. Con
termine en la production de 1 homme, comme tra Praxeam. au dernier des œuures de Dieu : Dieu donc ™"\
Augasi.
vnissant la nature humaine à son Verbe ; vnit vcmo chaid.
.... i i • i lonalhs.
et conioinct par ce moyen le dernier de ses oeu- m fuîo creauit ures au Principe de ses œuures. Et dailleurs, ^"*maK/IMn * cette nature humaine estant Tabbregé de l'vni- D Thomas, i uers, et le suiet auquel par les diuers degrez et art. a.' conditions de son estre , toutes les Créatures sont récapitulées ; Il est euident que lors qu'elle est vnie à Dieu, Tvniuers mesme qui est sorty de Dieu, retourne à Dieu, estant reùny et conioinct à Dieu en elle par ce diuin Mystère. Et Dieu se resoluant dans ses conseils non seulement à créer le Monde par sa puissance, mais aussi à le renouueler par son Amour ; Le Verbe, qui est le principe de cette création, est le terme admirable auquel s'accomplit heureusement et se termine cette renouation par l'vnion ineffable de sa Personne diuine à la nature humaine : et en luy se retrouuent non seulement comme en leur principe et origine , mais aussi comme en leur repos et consommation , toutes les créatures nouuelles du monde nouueau. Que ai. nous éleuons nos esprits plus haut en la pensée des production» diuines ; nous verrons qua non seulement Dieu opère et produit hors
178 Discours de V Estât
de soy ce grand vniuers et ces créatures excellentes : mais qu'il opère aussi et produit dedans soy-mesme des Personnes diuines : et que ces productions sont d'autant plus hautes et admirables que Dieu excède en infinité toutes les La première pro- choses créées. Or la première opération de Dieu tnui°proJuct!on c'est *a production de son Verbe, et la dernière de fon verbe, et ii opération dç Dieu est l'Incorporation de ce
a voulu que la pro- * A
dociiondefeme>- mesme Verbe en la nature humaine. La prenom.eiî^ miere donc opération de Dieu est iointe à sa «on incorporation dernière opération en la Personne du mesme
auecl homme, qui r
est te dernier do Verbe, lequel est fait chair, et termine les œu-
ses œuurcs, fust . , ... , TN. . , ..
la dpn.iere de ses ures et les conseils de Dieu en terminant cette ?o?ndrf °ains?0il humanité parle diuin Mystère de l'Incarnation, fin au commence- Et partant nous auons et nous adorons vn Dieu
produisant en soy-mesme et y produisant son Verbe, qui est sa première production ; et nous auons et adorons le mesme Dieu comme produisant hors de soy-mesme et produisant l'homme qui est sa dernière production et le dernier ouurage de ses mains au dernier des six iours employés à créer et former le Monde. Et c'est ce mesme Dieu qui rameine, qui réduit, qui rapporte tout à soy-mesme, en voulant, ordonnant et faisant que la nature humaine soit accomplie et terminée par la subsistance de son Verbe ; que la créature soit iointe au Créateur»
et des Grandeurs de Iesvs. 179
et l'homme à Dieu en vnité de Personne ; et que dans cet œuure incomparable de nostre Créateur et Recreateur, tout retourne au mesme poinct d'où il est party, c'est à dire à Dieu. En la contemplation donc de nos Mystères regardons Dieu comme vne Sphère admirable, non pas seulement au sens que la lumière mesme de la Philosophie Payenne Ta recogne u, mais encore en vn sens bien plus haut et plus éleué que la lumière de la Foy nous enseigne et reuele. Car Dieu est vne Sphère en son Essence , Dieuensesema-
a *i nations eWnelles
en sa cognoissance et en sa prouidence , qui a el temporelles est son repos dans son propre Centre, et n'a mou- ™e *nhcr«a;,0ira-
* * r ' ble qui part de luy
uement que dans soy-mesme (si nous pouuons et retourne * iuy. vser de ce terme en parlant d'vn estre parfaittement immuable) Car n'y ayant en cet estre diuin, qui est tout Acte, tout Esprit, et tout Intelligence, que la veuë qu'il a et de soymesme et des choses créées ; la veuë et la cognoissance qu'il a de soy-mesme, est l'émanation de son Fils; et la veuë qu'il a de ses Créatures, est le suiet de sa disposition, et l'establissement de sa Prouidence : c'est à dire, la première veuë donne origine à ses Emanations ; et la seconde donne lieu et matière à ses conseils. Or en l'vn et en l'autre nous voyons que Dieu est comme vn cercle admirable. Car
1 80 Discours de V Estai
les Emanations diuines comme elles procèdent
•de Dieu , aussi elles se terminent à Dieu en la
production du sainct Esprit, qui est Dieu comme le Père et le Fils qui le produisent; et les conseils de Dieu, comme ils partent de Dieu, ils retournent à Dieu en la délibération qu'il tient d'vnir vne Essence créée à vne Personne incréée, et d'establir au Monde cette admirable Vnité qui est le centre et le dernier poinct qui arreste et termine tous ses conseils, selon les Escritures lesquelles nous témoignent qu'il a fait tout en son Fils, par son Fils, et pour soa Fils. Ainsi Dieu est tousiours luy-mesme, c'est à dire, Dieu est tousiours infiny et ineffable; Dieu est tousiours aimable et tousiours adorable ; Dieu est tousiours aimable et admirable en luy-mesme , et en ses conseils et en ses œuures ; et notamment en TOeuure de ses Oeuures, au Conseil de ses Conseils, au Mystère de «es Mystères, qui rompt le diuorce et la des**nion que le péché a mis entre Dieu et les hommes ; qui fait vne nouuelle alliance entre Dien et nous, et bien plus forte et auantageuse que la première ; qui donne et produit au Monde l'Autheur du Monde, et par vn secret ineffable fait Dieu homme, et fait que l'homme est Die* ea TVnité adorable de la Personne du Vefbè
et des Grandeurs de Iesvs. 181
éternel auec la Nature humaine. Dont soit bénit pour iamais le Père éternel qui ordonne, le Sainct Esprit qui opère , et le Verbe diuin qui accomplit ce tres-sacré, très-profond et trèshaut Mystère de l'Incarnation.
Discours de V Estai
CINQVIÉME DISCOVRS De la communication de Dieu en ce Mystère.
!~ lvs les choses sont excellentes, et plus leur coguoissance est digne et souhaitable, et vaut mieux, dit le grand Philosophe, cognoistre peu des choses grandes que co- En î» «mina- gnoistrebeaucoup des choses moindres. Ne plai- 1*™, nou< rom»r- gnons pas doncques vn peu de temps à pénétrer JÏ(™îp"iw?i°Mi dauantage dans les secrets de nos Mystères, et d»!?- Îm-hiumu * coon°istre 1& grandeur de celuy-cy , qui est niieno rbairvni* le chef-d'ceuure de Dieu, le secretde ses secrets, inbmtcn. « di l'epitome et l'abrégé de tous ses Mystères : et iï^d. «Iiria!! <ïui est vn Mystère éternel, en la Foy duquel I» w ; »■ ii «min. Terre est occupée , et en la veuë duquel le Ciel b.; s- qi.e d« est bieu-heureux. Or en la contemplation d'iceliiîjiiH'hl'fSSî ^y* il y a plusieurs poincts grands et hauts, mdi hi ie lieu di qUi seroient tous bien dignes de considération tres-particuliere. Le premier qui se rencontre aux yeux de laFoy et de l'Eglise, c'est le Verbe qui se fait chair : le second, c'est cette chair et
et des Grandeurs de Iesvs. 183
humanité qui est vnie au Verbe : le troisième, est la subsistence de ce Verbe qui est le lien de cette Vnité : le quatrième, est la nature de ce Verbe, qui est la diuine Essence, laquelle en cette Personne , et par cette Personne est vnie à la nature humaine : le cinquième est, qu'en cette diuine Essence y ayant pi uralité de Personnes, le Verbe seul entre les Personnes diuinés est le lien sacré, le lien Substantiel, le lien Personnel qui vnit Dieu auec l'homme. Mais il Le v*rbe etir-
sv, , . , , , nel est en rn son*
nous suffira en ce discours de contempler le et ia partie et i§ Verbe diuin et en luy-mesme et en cétœuure, £*alde ce My,~ duquel il fait la partie principale, s'il faut parler ainsi, voire dont il est comme le tout : Car il est la source viue et perpétuelle de toutes ses excellences et grandeurs : Il est le firmament de tous ses Pouuoirs et Priuileges : il est la cause influante de ses dons , de ses grâces et de ses prééminences : Et il est le ciment admirable de Testât suprême de ce diuin Mystère.
Le Vekbe éternel est produit et produisant en la tres-saincte Trinité ; ce qui ne conuient qu'à luy seul : Il a sa source, sa vie et son repos en TVnité du Père éternel, qui seul est Père et principe de ce Verbe : Il reçoit de luy en sa génération TVnité de son Essence : Il est le Fils vnique du Père éternel comme épuisant toute
i 84 Discours de V Estai
la Puissance de son Père à engendrer : Il produit auec luy non en diuersité , mais en vnité de Principe (ce qui est ineffable) la troisième Personne de la Trinité : Et en cette sienne production il a son terme en Y Vnité du Sainct Esprit , auquel s'arreste et se repose le mouuement sans mouuement des Emanations diuines comme en vn centre d'Amour et d'Vnité. Et cette Vnité procédante du Père et du Verbe, vnit ce Verbe encore auec le Père d'vne forte Vnité distincte des précédentes : Car cette Vnité produite est l'Vnité du Sainct Esprit reclamée en toutes nos inuocations et prières, qui est en la propriété de sa Personne , le lien, l'Amour et T Vnité du Père et du Fils.
Le verbe eter- Par ces veritet qui sont non subtiles mais dos ^vn!tèimdîui- solides , et sont autant d'articles de For en 1* ■m, et «rame m doctrine du très -haut Mystère de la Trinité;
il est très propre J
pourestreio Trio- Nous voyons que le Verbe diuin est tout enclos Systere" "voité dans les Vnitez diuines; Nous l'adorons au qnenoosadoroo*. milieu ficelles, comme en rn Thrône où il a
son Estre et sa Vie, son repos et sa gloire de toute éternité ; Et nous le recognoissons trèspropre à estre le principe et le suiet du plus haut Mystère d'Vnité qui puisse estre opéré par la Bonté, la Puissance et la Sagesse diuine. Le vwbe reçoit Ce que pour mieux entendre, considérons
et des Crrandeurs de Iesvs. 186
que le Verbe éternel , comme tenant le milieu comme le satnct entre le Père et le Sainct Esprit, en l'ordre ^1^" des Personnes diuines , il reçoit comme le ^ produit comme
7 • Pero rvnitë du
Sainct Esprit, l'Vnité de la diuine Essence ; sainct Esprit, et il produit comme le Père , FVnité du S. Esprit. Qui sont deux vnitez virtuellement distinctes , et toutes deux considérables en la Personne du Verbe; en ce que l'vne est en son Essence , et l'autre est en la Personne dont il est le principe : l'vne est primitiue et originaire (car toutes les Vnitez ont leur rapport à l'Vnité de la diuine essence comme a la première) et l'autre est procédante et originée : l'vne n'est ny produite ny produisante , mais l'autre est produite et constituante dans la Trinité vne Personne diuine, laquelle est produite comme vnissante les deux autres Personnes entre-elles d'vn lien digne de leur estre et grandeur, d'vn lien éternel, diuin et personnel.
On disoit d'vn Ancien qu'il peignoit ce qu'il ne se pouuoit pas peindre, et accoraplissoit tellement ses ouurages, qu'il donnoit vie et mouuement à ses traits, et animoit ce qui est inanimé, tant ils vouloient le nous feindre excellent à. surmonter l'art , la nature et soy-mesme. Ce qu'ils attribuoient à ce peintre fameux par vn excès de paroles, conuient proprement et vert-
186 Discours de V Estai
tablement au Fils vnique de Dieu , et à bien autre meilleur tiltre, et en vn suiet bien différent. Car le Fils de Dieu se contemplant soymesme a voulu d'vn vouloir et pouuoir commun aux Personnes diuines , se pourtraire au vif et au naturel ; et comme estant le meilleur Peintre de l'vniuers, et le plus excellent ouurier, a voulu peindre ce qui semble ne se pouuoir pas peindre, en formant dans ce mystère et y représentant la première, la plus viue et la plus expresse Image du Père éternel. Car le Verbe se voyant estre proprement l'Image que le Père a formé de soy-mesme dans soymesme, il a voulu aussi se peindre et se figurer luy-mesme en vn œuure de ses mains, lequel estant commun au Père et au Sainct Esprit, ie l'attribua au Verbe par vne sorte d'appropriation fondée en la singularité de ce Mystère. Et comme le Fils est l'Image viue et l'Idée parfaitte de son Père en la Diuinité, il veut estre en ce sien œuure comme l'Image viue et parfaitte de soy-mesme. Et selon les propos précédents , y ayant deux Vnitez virtuellement distinctes qui le regardent , et qui luy ont vu rapport si particulier ; l'Vnité d'Essence qu'il reçoit , et l'Vnité de la Personne qu'il produit éternellement ; Il veut honorer ces deux
et des Grandeurs de Iesvs. 187
siennes en vn œuure et en vn conseil d'Vnité singulière : Il les veut comme peindre et pourtraire au vif en l'vnique de ses œuures : Et veut que ce sien Mystère en son estât et en ses circonstances leur soit comme vn espèce de tribut honoraire. Tellement que comme nous voyons qu'en l'Eucharistie il est luy-mesme la Figure et l'Image de luy-mesme au Caluaire, et par sa présence establie en ce Sacrement et sacrifice Mystérieux sur l'Autel de l'Eglise, il honore incessament le grand sacrifice qu'il a fait de soymesme sur l'autel de la Croix : Aussi , en ce rare œuure, le premier et le suprême de ses Mystères , il veut estre comme l'image viue de soy-mesme en l'Eternité; il veut estre luymesme honorant et représentant son estre et son estât en la Diuinité dans le nouuel estre et estât qu'il daigne prendre en nostre humanité.
C'est pourquoy , comme il est procédant dans lupporu de nn- Teternité , et le premier procédant du Père , ^fp^ que S. Denys appelle Deïté fontale et originelle; el«rae"»il veut aussi estre comme procédant en la plénitude des Siècles , il y veut prendre et auoir vn nouuel estre en l'honneur de l'Estre increé qu'il reçoit de son Père ; il veut faire vn Mystère en soy , dans lequel il soit regardant et honorant luy-mesme le Mystère de sa procession
188 Discours de l' Estât
éternelle ; et il veut consacrer à l'honneur de la première émanation diuine , le premier, le plus grand , le plus inénarrable de ses œuures et Mystères. Et y ayant distinction en la propriété des Emanations diuines; comme l'Emanation du Verbe a cela de propre , qu'il est engendré du Père, qu'il est procédant de luy comme Père et comme engendrant, qu'il est constitué par naissance et Filiation éternelle dans Tordre des Personnes diuines : Aussi veut-il estre engendré dedans les siècles, Il veut entrer au Monde par naissance , et non par autre voye, qui sembleroit en apparence plus séante à sa grandeur , Il veut estre vrayement Fils de l'Homme comme il est Fils de Dieu, Il veut receuoir de sa Mère en la Terre vne Essence temporelle, et se la conseruer éternellement en l'honneur de l'Essence éternelle qu'il reçoit de son Père. Et dautant que cette Essence est vne en la Trinité des Personnes, il s'vnit aussi à vne seule essence en espèce et en nombre pour honorer en l'ordre des choses oreéea, et imiter en l'Vnité de cette Nature Deïfiée en luy, l'Vnité d'Essence qui est enl* Diuinité : Afin que comme il n'y a qu'vne Essence Diuine, il n'y ait aussi qu'vne Essence Qeïfiée, quihonnore par ce nouuel Estât, et par
et des Grandeurs de Iesvs. 189
ce parfaict rapport, l'Vnité de l'Essence qui subsiste en la tres-saincte Trinité. Et si nous contemplons le Verbe non seulement comme Dieu , mais comme Dieu produict et engendré , c'est à dire en la propriété de sa personne, nous recognoistrons qu'il est proprement, substantiellement et personnellement viuant, et que par la vertu et qualité de sa procession il est produit comme viuant ou plustost comme vie, et comme vie qui est source de vie au regard de la personne du Sainct Esprit qui procède de luy. Car ce Verbe est procédant du Dieu viuant comme son Fils viuant, et comme receuant de luy sa propre vie , et comme produisant auec luv la vie et l'Amour du Sainct Esprit. Le Verbe donc selon sa notion propre est vie et est principe de vie , et il est principe de vie d'Amour. C'est pourquoy il a voulu estre viuant d'vue vie nouuelle comme il est viuant d'vne vie Eternelle : Et s' vnissant à nostre Humanité , il a voulu constituer par soy-mesme auec elle et dans elle vn Mystère de vie , d'Amour et d1 vnité , et estre luy-mesme vne nouuelle vie dans r Vniuers , comme il est vie dans le sein de son Perc. Et il a voulu estre dans les siècles vn nouueau principe de l'Esprit de grâce et. d'Amour, comme il est principe incessamment
190 Discours de V Estât
produisant le Sainct Esprit dedans l'Eternité. Conduisons plus auant ceste pensée, et voyons en cet œuure comme le Fils de Dieu a voulu faire encore reflexion sur soy-mesme , c'est à dire sur son vnique et intime opération dans l'Eternité , qui est la production du S. Esprit. Car voyant que ceste personne produitte est le lien des Personnes Diuines , il veut que sa Personne produisante soit le lien de l'Estre Diuin et humain tout ensemble. Et comme ce Sainct Esprit, ceste personne procédante de luy en la Trinité Saincte , est le lien tellement vnissant les deux Personnes Diuines ensemble , qu'elles sont parfaictement vnies en l' Vnité du Sainct Esprit . et ce nonobstant elles sont perseuerantes en leur distinction et pluralité personnelle : Aussi a-t'il voulu que sa personne propre soit le lien sacré qui vnit tellement les deux natures ensemble qu'elles sont perseuerantes en leur distinction et propriété naturelle , et sont parfaictement vnies en Vnité de personne sans confusion, sans diuision aucune, La Myitere de comme parlent les Saincts Conciles. De sorte
l'Incarnation Ta j **• ±
imitant et adoram qu© comme au premier de nos Mystères , nous u ta™™ du auons et nous adorons vne Personne Diuine
Verbe, taot en ioo
émanation qu'en vnissante les deux Personnes ensemble : Aussi aa^projicuon e- ^^ ^ second de nos Mystères nous auons et
nous adorons vne Personne Diuine , vnissante les deux natures ensemble , dont l'vne est Diuine, et l'autre est humaine. Ce qui va regardant, adorant, et imitant l'Vnité du Sainct Esprit , qui est la troisième Personne en Tordre de la Trinité Saincte , et qui en sa propriété est le lien Eternel des deux Personnes dont il est procédant , et dont il est l'Amour personnel et l'Vnité sacrée. Concluons donc, et disons que contemplants le Verbe Diuin , ou en son émanation , ou en sa personne, ou en sa production éternelle ; c'est à dire , en tous les poincts ou nous le pouuons contempler dedans la Diuinité ; Nous le voyons singulièrement exprimé et viuement représenté par Testât et lesqualitez de ce Diuin Mystère , lequel a vn parfaict rapport à ce qui est ineffable dans l'Eternité , et est vn pourtraict de Dieu comme au naturel.
Par ces pensées prises en la source de vie et nai.«ontpourie*en l'estre propre du Verbe Eternel , nous le ^^Z*£ contemplons comme en son Thrône et en sa 8?nuM d,lline, grandeur , et nous le suiuons d Esprit comme nome propre nadescendant en nostre humanité. Mais nous re- lure* marquons que les autres personnes Diuines demeurant dans le Ciel et dans la gloire , il s'abbaisse seul en la Terre , pour estre seul reuestu de la Nature humaine : Ce qui n'est pas sans
192 Discours de V Estai
fondement dans les conditions propres de sa personne. Car nous auons expressément remarqué, qu'il est non seulement procédant dans l'Eternité, ce qui luy conuient auec le S. Esprit; mais qu'il est le premier procédant, ce qui luy est propre et particulier : Or comme en ceste qualité il est le premier qui reçoit la Diuinité, qui doit estre communiquée au Monde, il veut estre aussi le premier qui nous la vient donner : Et nous voyons qu'il est le premier descendant du Ciel en habit emprunté pour se donner au Monde. Car le S. Esprit ne descend point en la Terre pour y exercer vne puissance visible et manifeste qu'apresce Mystère, etapres que le Fils de Dieu a consommé sur la Terre toutes les manières selon lesquelles il a voulu se donner à nous par les diuers Mystères de sa vie et de sa Croix, en laquelle comme en vn Holocauste il luy a pieu se consommer soy-mesme en l'excez de son Amour, pour renaistre comme vn Phénix en vne nouuelle vie, vie Céleste et immortelle , vie qui nous prépare à l'immortalité. Comme donc le Verbe Eternel est le premier qui reçoit ceste Diuinité qui doit estre communiquée au Monde , il est le premier qui la vient donner au Monde. Et comme il est TVnique qui la reçoit, et qui la donoe tout en-
et des Grandeurs de Iesvs. 1 93
semble dans l'Eternité , il veut aussi estre TVnique qui la donne substantiellement, en se donnant soy-mesme personnellement à nostre Humanité. Ainsi ce Mystère a fondement dans les conditions propres du Verbe Eternel : Ainsi le Verbe est porté par soy-mesme, et non seulement par le vouloir de son Père , à se donner au Monde par vne voye si rare et singulière : Ainsi il daigne regarder nostre foiblesse pour l'appuyer, nostre bassesse pour l'éleuer, et nostre humanité pour l'espouser.
Or comme il s'abbaisse à nous et à nos mise- Rapports de u
. , ,, , , . . Naissance lempo-
res , aussi deuons-nous nous éleuer a luy et a reiio du verbe à ses grandeurs pour les cognoistre et les adorer. » Naissance eter-
Ne plaignons donc pas vn peu de temps à considérer les grandeurs du Fils vnique de Dieu, d'autant plus qu'il semble les oublier pour s'abbaisser en nostre humanité. Or il a ses grandeurs, et grandeurs Eternelles par sa naissance : Considérons donc par vn Esprit d'honneur et d'Amour enuers luy , ceste primauté de naissance et d'origine qui conuient au Verbe : Car elle dict chose grande, incompréhensible à l'homme, adorable de tout Esprit créé, et fondamentale à ce Mystère : Elle met vne distinction , vne realité , vne propriété admirable dans l'Eternité , et dans l'Estre pur et simple de Dieu :
1 94 Discours de V Estât
Elle constitue vne Personne éternelle en la Diuinité : Elle porte puissance productiue de la troisième Personne Diuine : Ce qui luy rend propres les paroles graues et profondes du grand Sainct Hilaire : Diuinitatis Sacramentum, Lib. Tn.de Tn- Natiuitatis natura consummat. Car cette naisn,La Naissance sance formant le cercle des Emanations inter-
bTfe^e11 le CeLTe nes ' comPrend la fécondité de Dieu , et elle des productions ferme et enclôt le Mystère de la Trinité , dans
liiuines. 1» zo j j ±-
1 efficace de sa production : puis que comme sa Procession est la première des Processions , sa production est la dernière des productions Diuines. Ces choses sont de grand poids à qui les sçait bien comprendre, et meriteroient bien vn plus long discours. Mais passons plus outre , et approchons de plus près nostre Mystère : Et disons que ceste Naissance du Verbe Eternel luy donne droict à beaucoup d'vsages , d'offices , et d'actions dans la Terre et dans le Ciel , dans le Temps et dans l'Eternité ; et regarde ce haut Mystère de l'Incarnation , comme sa Figure et son Image , et comme vn nouuel estât auquel nom. vin, 29. le Fils de Dieu est faict : Primogenitus in rnulUs fratribus, comme parle Sainct Paul : Qui est vne nouuelle primogeniture, laquelle va regardant , imitant et adorant sa primauté de naissance , en Tordre des Emanations Diuines : Qui
est vne Primauté Eternelle laquelle est secrettement et premièrement honnorée dans l'Estat de la Nature et de la Loy , par les prééminences establies en faueur des premiers nez. Car r Autheur de la Loy et de la Nature ne vise qu'à choses grandes dedans ces choses basses, il pense aux choses spirituelles, dans vne Loy grossière et charnelle : Il pense aux choses Diuines et Eternelles dans les humaines et temporelles : Et comme tousiours référant ses œuures et ses Loix à soy-mesme , il a dessein d'exprimer et d'honnorer par ses droicts et priuileges des Enfants des hommes , les pouuoirs et les grandeurs de son Fils Vnique. Et me semble à proprement parler selon les intentions secrettes du Père Eternel , que ces droicts et aduantages humains affectez aux aisnez , sont autant de marques d'honneur, et autant de tributs et de deuoirs rendus à la naissance Diuine par la naissance humaine. Dautant que le Père Eternel qui ne contemple et ne regarde que son Fils , ou en son Fils comme en son Verbe et en son miroùer vnique; regarde et honnore la naissance de Dieu dans la naissance de l'homme : Et faict que la Loy imparfaicte , et la Nature muette recognoist tacitement dans les choses de Dieu , ce qu'elle n'est pas digne de
196 Discours de l' Estât
cognoistre distinctement : et par l'intention de son Autheur et Législateur, suppléant à son incapacité , elle rend ainsi honneur et hommage à la primauté de naissance et origine qui conuient à son Fils vnique dedans l'Eternité. Et afin que tout conspire à l'honneur de chose si haute , Ce mesme Fils Vnique ainsi recognu et honnoré par la nature et par la Loy , reçoit encores diuers noms en la saincte Escriture , qui représente diuersement la grandeur de ceste naissance et Procession inénarrable , selon le in. un, ». dire d'Isaïe, Generatiomm eius quis enarrabitf Ainsi il s'appelle Orient dans les Prophètes; car il est vn Soleil aussi bien que son Père : Et Matacii. iv, i. vn soleil émané d'vn Soleil : Dont il est appelle le Fils de lumière par ceux-là mesme qui n'ont eu qu'vne simple ombre et vne bien obscure cognoissance de luy ; et par ceux encores qui estants ses enfants , sont nommez enfante de lumière en ses Escritures, ausquels il luy a Isa. lx, i «eq. pieu se reueler et manifester luy-mesme. Mais par cette émanation il a cela de singulier, Le Fiis de Dieu qu'estant vn Soleil comme son Père , il est vn Imite; mTu SoIeil Orient, ce que n'est pas son Père : Et ce cstorient, ce que Soleil que nous voyons se leuer et se coucher
n'est pas son Père. . "
en nos îours n est que son ombre et sa peinture : ioan. i. 5. au lieu que ce Soleil qui luit , selon Sainct Iean,
et des Grandeurs de Ibsvs. 197
dans nos ténèbres , et se leue en nos cœurs, est le vray Orient que nous deuons tousiours regarder , que nous deuons tousiours Adorer , et vers lequel aussi depuis sa naissance publiée au monde nos Temples sont tournez , qui sont les lieux publics et solemnels de nostre Adoration. Il est donc Orient dans la Diuinité , et il est Orient dans l'Eternité : Car il est tellement Orient , qu'il est sans commencement : Orient donc Eternel : mais lequel veut estre aussi nostre Orient dans la plénitude des Temps. Et ainsi comme vn nouuel Orient en nostre humanité , Il vient prendre son couchant dans nostre mortalité.
Semblablement il s'appelle fleur et germe , Le fii» de Dieu
... n i j-it\***a^ est fleor, fniict et
c est a sçauoir fleur et germe de la Diuinité : genne en u Diui- C'est le nom que la langue Hébraïque luy donne "^uJJl°n lM E* dans Isaïe, qui luy est conserué en la riche et isa.xiM;iv,*. heureuse version de l'Eglise : C'est le terme dont sainct Denys l'appelle en ses noms Diuins ; ce qui luy conuient à bon droict et à iuste tiltre. Car la fleur est le premier ornement que le Soleil donne à la nature lors que son cours l'éleue sur nostre hémisphère et l'approche de nous : La fleur est ce que l'arbre par sa vertu féconde pousse et produit le premier en l'amoenité du printemps , lors que la Terre com-
198 Discours de V Estât
mence à estre couuerte et chargée de ses enfantements : La fleur est la première production de la nature , et c'est ce que le sein de la Terre germe et éclot le premier par les douces influences du Ciel. Aussi le Verbe est la première émanation de Dieu : Il est celuy que le sein du Père conçoit et produit le premier dans l'Eternité : Il est celuy qui procède le premier de ce tige sacré : Il est le premier né de Dieu , ce disent mesme les Platoniciens , l'ayant ainsi appris de nos sainctes lettres, où nouslisons qu'il est le premier fruict de la fécondité Diuine. Il a doncques voulu aussi , comme premier fruict , et comme premier fruict non de la Terre , mais de la Diuinité mesme, estre offert à la Diuinité, et se mettre en estât d'estre présenté à Dieu comme en premice , pour tout ce qui est et sera à iamais procédant de Dieu. le l'appelle fleur, germe et fruict tout ensemble : Car ce qui est épars et diuisé dans les choses créées, est reûny en Dieu ; et le Verbe est fruict quant à la perfection et maturité de sa Procession : Il est fleur quant à sa Beauté , laquelle conuient proprement à sa Personne, et est attribuée au Verbe non seulement par nos Docteurs, mais par les Platoniciens mesme nos imitateurs, qui ont apperceu les ombres de nos mystères
et des Grandeurs de Iesvs. 199
dans leurs figures, et veu quelque chose de leur grandeur dans les Enigmes de nos Prophètes : Et il est fleur et germe quant à sa puissance de produire vne seconde Personne de la Diuinité , d'autant que comme de la fleur et du germe vient le fruict; ainsi du Fils vient le Sainct Esprit , qui est la seconde Personne procédante dans l'éternité.
Or de là vient vne notable distinction entre Autre raisoo
i j -r» ix j \ pour laquelle il
les deux Personnes procédantes , qui est a pro- était côonenabie pos de nostre discours, et nous fait tomber JJ^ JJJJjJ*^ iustement dans le poinct et le centre de nostre «">«» le Sainct es-
nrit
Mystère , et nous apprend vne des raisons principales pour laquelle le Verbe et non le Sainct Esprit entre dans l'œuure de l'Incarnation, pour l'accomplir par son hypostase. Car le Verbe estant viue source du S. Esprit, qui procède de luy aussi bien que du Père , et qui est appelle pour ce regard l'Esprit du Fils et l'Esprit de Vérité ; Il est référant au Père , et soymesme et cet Esprit comme estant émané de luy : Car c'est son propre et son estât dans l'éternité d'estre vn rapport éternel et substantiel de soy-mesme , et par conséquent de tout ce qui procède de luy vers le Père éternel, comme vers le principe et la source de son Estre et de tout Estre origine. Au lieu que le sainct Esprit
200 Discours de V Estât
qui est produit et non produisant dans la Divinité , n'a pas droict de référer le Fils au Père , ny de le donner au Monde : Et s'il se fust vny à vn estre créé , il n'y auroit pas peu employer et appliquer l'opération du Verbe comme chose sienne en cette manière haute et singulière. Car le Verbe est produit du Père seul , et il n'est enuoyé que par son Père , et il n'opère que par luy , comme il ne reçoit que de luy son estre et sa vie. Mais le Fils vnique de Dieu estant le principe et la source du Sainct Esprit, il a pouuoir de le référer au Père ; il a pouuoir de le donner au Monde, et de l'enuoyer à ses Apostres; il a pouuoir de l'appliquer à l'œuure de ce sien Mystère , et d'y employer son opération comme chose sienne en son origine : laquelle est le fondement de tout ce que le Fifc opère par le S. Esprit, entant qu'il luy donne et communique la Vertu , la Puissance et la Diuinité par laquelle il opère. Ce qui oste toute indécence et imperfection en lVsage de ces hautes paroles , et de ces fortes expressions par lesquelles nous auons designé le rapport qu'a le S. Esprit au Fils en ses sainctes opérations : Les choses qui d autant que ce qui n'est qu'auec imperfection imperfection dans dans les choses créées se retrouue p ar vue les créatures, en grande merueille sans imperfection dans les
et des Grandeurs de Iesvs. 201
choses Diuines et increées. Car c'est merueille sont infiniment qu'en l' Vnité et simplicité de Dieu il y ayt plu- e 01gn osen ralité et pluralité sans diuision : C'est merueille qu'il y ayt Procession et Procession sans postériorité : C'est merueille que cette Procession soit sans majorité et supériorité en l'vn, et sans minorité et infériorité en l'autre : Et c'est aussi merueille qu'entre les Personnes cet enuoy, œtte application, cet employ , soit sans dépendance ; mais cela est fondé en la grandeur , en la singularité , en la Diuinité de leur principe et origine : et la rencontre de tant de merueilles est si digne de Dieu ; si propre à Dieu; si naturelle à Dieu ; que ce n'est plus merueille qu'il y ayt tant de merueilles ensemble en l'estre d' vne infinie Majesté , en l'estre qui est le principe de tout estre , et en l'estre qui est la source et la plénitude de tant de merueilles. Conceuons donc les choses Diuines selon leur Diuinité , et non pas selon nostre bassesse : Conceuons ces vsages , ces actions , ces paroles sans l'imperfection du sens humain : Et nous éleuants par dessus nous-mesmes, allons de merueille en merueille; et entrons en admiration de voir qu'en la grandeur de nos Mystères, et en la sublimité de nostre Foy nous auons et nous recognoissons deux principes éternels et diuins :
202 Discours de V Estât
Non comme le Manichéen, l'vn bon Vautre mauuais ; et l'vn directement opposé à l'autre ; mais tous deux bons, tous deux sources de Bonté Diuine : L'vn premier, l'autre second; mais tous deux égaux, tous deux liez diuinement ensemble, tous deux se regardants et s'aymants mutuellement, et l'vn parfaittement correspondant à l'autre : L'vn subsistant en la seule Diuinité , L'autre subsistant en la Diuinité et en l'humanité tout ensemble : LVn produisant de toute éternité , L'autre produisant à toute éternité. L'vn, est le Père éternel , qui est Principe sans aucun principe , seul produisant et non produit , auquel nous adorons vne authorité (pour parler selon le grand Docteur de HiUr. Hb. ix, France) et vne Majesté produisante tout ce qui ruu est produit hors la Diuinité et en la Diuinité
mesme. L'autre est le Fils vnique de Dieu, le Père du siècle à venir , et vray principe de vie en la plénitude des temps par le sacré Mystère de l'Incarnation : Et qui est d'abondant en l'éternité le principe d'vne Personne diuine; mais principe qui a luy-mesme son origine en vne autre Personne : Et qui est , pour parler selon le Concile, Dieu de Dieu, lumière de lumière, Dieu produisant et produict tout ensemble , ce qui est incompréhensible , et Auquel nous ado-
et des Grandeurs de Iesvs. 203
rons aussi vne authorité et dignité infinie, diuinement référant au Père éternel et soy-mesme, et généralement tout ce qui est ou procédant de luy comme son Sainct Esprit , ou procédant et dépendant de luy comme tout ce qui est créé. Et partant le Verbe en son éternité a cela de propre, d'estre référant continuellement à son Père les Personnes procédantes de son Père , c'est à dire luy mesme et le S. Esprit, et d'estre ainsi dignement et diuinement regardant , aymant et honorant en la relation de soy-mesme et de tout ce qui procède de luy, la Majesté tres-haulte et tres-sublime du Père éternel , que des néants ne veulent pas recognoistre , seruir et adorer sur la Terre.
Contemplants ainsi la naissance, la grandeur et Voffice du Verbe éternel , nous adorons son Estre, sa Vie , son estât en Dieu son Père, et son pouuoir produisant dedans l'éternité mesme vne Personne Diuine et increée. Nous admirons sa naissance et sa primauté en l'ordre des émanations diuines ; par laquelle il est référant dans l'éternité et soy-mesme et l'esprit émané de luy, à Dieu son Père. Et nous recognoissons le droict qu'il a par la condition de cette sienne naissance, de s'establir luy-mesme en vn diuin Mystère , dans lequel il soit diui-
204 Discours de V Estai
nement, substantiellement et personnellement référant à l'hommage de Dieu tout ce qui est créé : Comme en la Diuinité, il est référant à Dieu son Père tout ce qui est procédant et in- Les proprietex créé tout ensemble. Et par ainsi le voila con-
eternelles du Ver- , .. . . . . . . ..
be le contient d duit et conuié par soy-mesme, c est à dire, par
MtSet el'quew ses ProPrietez et perfections personnelles à ensoit îny entre les trer en vn nouuel estât pour la gloire de son
Personnes Diuines ,. ,. x *x . n -i
qui se fuse chair. Père, et a accomplir ce nouueau Mystère. CariI
est le premier émané de Dieu, et il veut estre en estât et condition par sa nature humaine de luy estre offert en premice pour recognoissance de tout ce qui est vniuersellement procédant de luy. Il est le seul émané du Père seul , et il veut estre le seul constituant par soy-mesme ce nouueau Mvstere, et le seul adorant diuinement et personnellement en son humanité le Principe vnique sans aucun Principe de toutes choses, qui est son Père éternel , que sainct Denys appelle origine et principe de toute Diuinité. D est l'Image viue que le Père éternel produit en se contemplant soy-mesme : Et il veut estre en vne nouuelle manière vne Image viuante et parlante des grandeurs de Dieu , et par vne puissance diuine reparer en nous limage et la semblance de la Diuinité empreinte en nostore nature , et effacée par le péché. Il est le charac-
et des Grandeurs de Iesvs. 205
tere de la substance du Père qui luy donne et communique impressiuement sa propre substance : Et il veut estre le seau et le charactere imprimant sa propre Essence et subsistence en la nature humaine : Et en l'honneur de son Père qui l'imprime en luy et luy donne l'Estre éternellement , il veut nous donner cet estre , et il se veut appliquer et s'imprimer luy-mesme en la nature créée comme vn diuin charactere. Il est le Verbe increé par lequel toutes choses ont esté formées : Et il veut estre le Verbe incarné par lequel elles soient toutes reformées , et releuées en vne plus grande dignité. Il est le Fils vnique du Père , et il luy veut créer par sa puissance, luy engendrer par son Amour, luy acquérir par ses mérites, luy donner par son Esprit plusieurs enfants respirants sa Gloire , et veut rendre sa Filiation propre et naturelle, viue source de la filiation adoptiue. Ce qui le constitue Père et Principe en l'ordre de la grâce et de la Gloire ; et luy donne de beaux tiltres , de beaux droicts et de beaux priuileges , et à nous de très-beaux enseignements. Il les faut recueillir auant de passer plus outre , et apprendre dans Testât du Fils de Dieu au regard de son Père , quel doit estre nostre estât enuers luy. Et il nous faut LaVieintarieu
206 Discours de V Estât
r« des chresUens contempler dans la vie haute et sublime du
est formée sur 11 n*i i t^ i • j
TiedaFiisdeDien Fils vnique enuers le Père , la vie que nous de- •n «on p«re, com- uons commencer en la Terre et consommer
me sur son modèle, dans les Cieux , tirants les premiers traits et
linéaments de nostre perfection sur vn modelle
si accomply, et nous formants en la vie de
l'Esprit et en toute Vertu sur vne vie si diuine,
et sur vn si rare et si excellent exemplaire.
comme le verbe Car comme le Verbe éternel est procédant en
est toasioors re- . j . . . ^ . -^
gardant le Père son estre dium , et a Dieu pour Père : aussi nous dont ii procède . sommes procédants en nostre estre surnaturel
ainsi nous denons *
tonsioort regar- (bien qu'en vne autre manière) et nous deuons né* Snqnei nous recognoistre le Fils de Dieu pour nostre Père, ?e£rd°dêit ££ duquel nous tirons tous l'Estre et la vie de la Tn regard dv m-ace : ce qui luy donne en ces tiltres et qua-
mour, d'honneur ** ^
et de dépendance, litez rapportées dans l'oracle de son aduenement, le nom du Père du siècle à venir. Comme le Verbe et Fils éternel de Dieu est tousiours regardant son Père , parce qu'il est son Père ; Aussi deuons-nous auoir vn regard perpétuel vers le Fils, parce qu'il est constitué nostre Père : Et ce regard de nous vers luy doit estre vn regard d'honneur suprême , vn regard d'Amour très puissant , vn regard de dépendance entière et absolue ; souhaittants que nostre Estre soit tout œil et tout esprit , pour estre tout employé et occupé en ce regard spirituel et
et des Grandeurs de Iesvs. 207
diuin vers la resource et le nouueau principe de nostre Estre. Comme le Fils vnique de Dieu a vu rapport continuel de tout ce qu'il est vers son Père , et son Estre et sa vie consiste en ce rapport; mesme à proprement parler, sa vie n'est qu'vne vie substantiellement et personnellement relatiue de ce qu'il est, vers son principe vnique : Aussi l'vsage de nostre Estre et de nostre vie doit estre totalement employé à la relation parfaitte et absolue de tout ce que nous sommes en l'ordre de la Nature et de la Grâce par ses miséricordes éternelles. Et si dans les prophanes, ces Amours fabuleux transmuoient les Personnes en des substances estrangeres , beaucoup plus deuons-nous désirer que la puissance de celuy qui transmue vrayement la nature des choses , soit employée sur nous , et que par la vertu de son Amour puissant, la substance de nostre Estre change d' Estât et condition, pour estre heureusement conuertie en vne relation pure vers luy, en hommage , en Amour et en imitation de sa substance , de sa vie , et de sa subsistence personnelle qui est toute relatiue vers le Père Eternel. Comme le Fils de Dieu est tellement procédant du Père, regardant le Père , et se référant au Père , qu'il est ce nonobstant tres-intime en son Père , et
208 Discours de V Estai
Advenus Pra- résidant en luy , à Matrice excessit, non recessit, xeam' dict le Docte Tertullien : Aussi nous deuons
estre inséparablement conioincts au Fils de Dieu comme le sarment à la Vigne , et comme il est luy-mesme inséparablement conioinct à son Père ; Nous deuons estre et demeurer perpétuellement en luy ; ainsi qu'il est et demeure en son Père : et estre tousiours viuants et opérants par luy et pour luy ; ainsi qu'il est viuant et opérant par son Père ; puis qu'il est et le Principe et la fin de nostre Estre et de nostre vie. Et finalement comme le Fils vnique de Dieu , se voyant immuable en son Estre , veut changer de condition pour la Gloire de son Père , et se faire homme pour viure d'vne sorte de vie , en laquelle il puisse souffrir et opérer; ce qu'il ne peut pas faire en la Diuinité : et mesme il veut conseruer tousiours ce nouuel Estre , pour honorer Dieu son Père , non seulement par ses œuures et par ses souffrances , durant le cours de sa vie voyagere sur la Terre; mais encore par vn nouuel Estât permanent a l'exemple do dans le Ciel et dans l'Eternité : Ainsi à son pus de Dien non* exempie et imitation nous deuons changer de
deoon s changer de r °
Yie et de condition vie et de condition , et pour la Gloire de celuy SoofrmMme^ànos qui faict vn tel effort à sa grandeur , faire effort ï«!f!iMetâD08 à nous mesme, à nos habitudes et à nos pas-
passions. •» ' x
et des Grandeur^ de Iesvs. 209
Êjions. Et y ayant deux manières de le seruir ; L'vne par jetions seulement , et l'autre par Estât : Nous deuons choisir ceste voye constante, solide , permanente , et embrasser vne manière de vie qui soit d'elle-mesme honnorant la Maiesté de Dieu , et soit origine de plusieurs Actions Sajinctes et vertueuses en l'honneur de l'Estat et de la vie , en laquelle entre le Fils de Dieu par le Sacré Mystère de l'Incarnation , et en laquelle il perseuere d$ns les Cieux Eternellement. Tous ces poincts et ces rapports singuliers sont bien dignes d'exercer la lumière et ty pieté Chrestienne , et sont autant de fondements solides , qui establissent la relation que nous deuons et protestons auoir au Fils de Dieu par l'humble Estât de seruitude que nous luy vouons, en l'honneur de la relation qu'il a vers son Père , par l'Estat admirable de sa filiation Piuine et Eternelle. Mais il suffit de l'indiquer jcy en passant; l'vsage et l'estenduë en estant faicte ailleurs. Continuons le fil de ce discours en l'honneur du Verbe Eternel : Et remarquons Les Personnes
. . . , .. j Dinines s'hono-
que nous exerçants ainsi en la pratique de ces rem dvn honneur 4|uins rapports, nous honorons le Fils vnique î^^™^, de Dieu , en exprimant sa vie dedans la nostre, denon* honorer et çt son Estât dedans le nostre : Et en l'honorant ^0nr ^ nostre nous }io£orons en luy son Père qui nous adoraUon*
21 0 Discours de V Estât
l'a donné , par l'excez et l'abondance de son Amour; qui est vne chaine d'Amour et d'honneur qui nous lie au Père et au Fils , et nous rend imitants et adorants l'Amour et l'honneur réciproque qui est entre eux. Car le mesme Fils de Dieu ayme et honore son Père en le regardant comme son origine , et le Père ayme et honore son Fils , en luy communiquant et imprimant son Estre et sa vie : Et ces deux Personnes Diuines s'honorent d'vn honneur éternel, d'vn regard réciproque, et d'vn Amour mutuel : Et la vie du Père et du Fils est aussi vne vie d'honneur , Vie d'Amour , Vie de contemplation , vrayement digne de la grandeur, de la dignité, de la Diuinité de ces deux Amants Eternels. Et comme ces deux Personnes Diuines se contemplent, s'ayment et s'honorent ainsi mutuellement dans l'Eternité , elles s'honorent encores réciproquement d'vne nouuelle manière d'honneur dans le nouueau Mystère de l'Incarnation : lequel à proprement parler est vn Mystère , vn estât et vn exercice d'honneur et d'Amour réciproque du Père enuers le Fils , du Fils enuers le Père : Et du Père encore enuers soy-mesme. Car le Père Eternel, comme il honore son Fils en la Diuinité , en luy donnant l'Estre et la vie Diuine ; Il l'honore
et des Grandeurs de Iesvs. 21 1
aussi en nostre humanité , en diuerses manières : En le proclamant par sa Loy , et ses Prophètes , le Souuerain , le Salut , et la Lumière du Monde : En employant les effects de sa Puissance et ses plus grandes Merueilles , à le faire recognoistre pour son Fils vnique , et pour son égal , en pouuoir, en grandeur, et en Majesté : En l'exposant comme vn Dieu visible dedans la Terre , et manifestant sa grandeur Diuine sous le voile de sa Mortalité : En le constituant dedans les Siècles le Principe de la Vie , de la Grâce et de la Gloire , comme il est luy-mesme en l'Eternité , le Principe de la vie Diuine et increé es deux Personnes procédantes de luy : En se despoùillant soy-mesme de tout vsage et exercice à iuger le Monde , pour donner ce pouuoir à son Fils , Fils de Dieu , Fils de l'homme ; et le rendre luge vnique et Souuerain de rVniuers : Et en fin en remplissant sa nature humaine de tous les effects de la Diuinité , et de tous les Estats de la Gloire qui luy peuuent estre communiquez, et qui sont raisonnablement deuz à l'homme qui est en estât d'vnité Personnelle auec Dieu mesme. Où nous auons à remarquer que le Père Eternel honorant ainsi son Fils, il s'honore soy-mesme : Et que comme tout est procédant de luy , aussi par vn cercle
21 2 Discours de V Estât
Diuin tout reuient à luy; Et l'honneur qu'il rend à son Fils , retourne à luy-mesme. Car en donnant à son Fils la Puissance , l'authorité et la qualité de Père enuers nous , et le constituant nostre Chef et nostre second Adam ; il se donne en quelque façon àsoy-mesme la qualité nouuelle de Chef d'vn subjet si honorable comme est Iesvs-Christ nostre Seigneur, qui recognoist et adore Dieu comme son Père et son Chef : Comme son Père , en sa Diuinité , et comme son Chef, en son Humanité : selon ce
i. cor. n. Diuin Oracle : Caput Christi Deus. Nous voyons donc clairement en la suitte de tant de rap-
LePereetieFiis ports et veritez Diuines, que Dieu honore par
tâeSeménUaasîê vn moyen excellent , par vn Estât Diuin , par Mystère de rincar- y ne Paternité nouuelle , par vn Mystère Eternel , l'Estre et le nom Diuin et Eternel de Père qu'il a au regard de son Fils vnique et Eternel. Reste donc à déclarer comme en Tœuure de l'Incarnation le Fils honore son Père. Or il est euident qu'il l'honore , en honorant sa propre naissance et sa Filiation Eternelle, puis que c'est au regard d'elle , et au regard d'elle seule qu'il est Père dans l'Eternité. Et il honore ceste naissance, en prenant vne nouuelle naissance et Filiation au Monde, et en imprimant sa Filiation Diuine par sa subsistence en nostre tuma-
et des Grandeurs de Iesvs. 213
nité. Il honore encore son Père Eternel, en s'establissant luy-mesme dans vn estât , et dans vn Mystère singulier : Dans lequel estant Fils, il se rend Serf et TEsclaue du Père , comme il est dit ailleurs : Dans lequel se faisant homme, il veut rendre au Père Eternel tribut et hommage pour tout ce qui est créé ; et honneur pour tout ce qu'il a reçeu de luy dans l'Eternité : Dans lequel possédant tousiours l'Estre de sa Diuinité , il offre Dieu à Dieu, puis qu'il s'offre soy-mesme , qui tient rang de Personne Diuine en la Trinité : Dans lequel estant vrayement et parfaictement Dieu-Homme , et Homme-Dieu , il est sans aucun doute le plus digne subiect que la mesme Puissance de Dieu puisse iamais produire : Et dans lequel il luy prépare le plus grand sacrifice , la plus saincte Hostie , et le plus admirable Holocauste que la mesme Saincteté de Dieu pourra jamais receuoir.
Or comme ce Mystère est très-haut en soy, Description du et en toutes ses appartenances , aussi tout y naûonTdow» fioT est très-singulier, très- Auguste , et tres-Diuin , de ses préparatifs,
° ' ° ' ' de ses circonstan-
et en ses causes , et en ses circonstances. Toute ces. la Trinité Saincte est diuinement et singulièrement occupée en l'establissement de cet œuure , qui est aussi proprement son œuure : Et elle en traitte au plus haut et au plus secret
214 Discours de l' Estât
de ses Conseils , sans donner entrée à aucun en ce sacré Conseil : Et le Père Eternel entant que Dieu l'ordonne ; et entant que Père , est le premier Principe de ce Diuin œuure : Car c'est luy qui comme Père , et comme seul Père enuoye seul son Fils pour l'accomplir. Et le Fils vnique de Dieu vient au Monde , non par ses dons, ou par ses effects comme auparauant, mais en sa propre Personne, et en vne manière toute nouuelle et incogneuë en la Terre et au Ciel. Et au temps ordonné de Dieu, que l'Escriture appelle la plénitude des Temps (pour des raisons qui seront déduites vne autre fois : ) En la lumière des lettres , et en la fleur du plus puissant Empire; la Lumière et la Puissance du Père Eternel, a voulu se faire voir et sentir au milieu de la Terre : Et ainsi au mois , au iour, et au moment choisi par la Sapience Diuine , Le Ciel s'ouure , et le Verbe Eternel descend en Terre pour accomplir luymesme ce Mystère. Et il vient au monde quatre mil ans après auoir créé le Monde , pour estre un de ses habitants; pour l'honorer de son aduenement; pour le sanctifier par sa présence ; pour y establir sa puissance ; pour estre le Centre , le Soleil , et le Sauueur du Monde ; et y faire luire à jamais les rayons de son
et des Grandeurs de Iesvs. 215
Amour, de sa grandeur et de sa miséricorde. Et afin que chacune des trois personnes de la Diuinité s'approprie cet œuure par des opérations propres et distinctes , comme le Père a enuoyé son Fils , le Fils aussi auparauant de descendre en la Terre pour y accomplir ce grand œuure qui n'auoit point encore esté , et qui n'aura jamais son semblable ; enuoye la personne du Sainct Esprit , comme estant sien par origine , pour préparer auant son arriuée cette œuure qui est son œuure , par tant de respects , et par des tiltres si singuliers : Tant cet œuure est Diuin , et en sa substance , et en ses Principes, et en ses circonstances. Car l'Ange qui l'annonce à la Vierge, dict nommément, Le Sainct Esprit suruiendra en toy, me 1,35. c'est à dire , si nous suiuons la propriété de cette parole Sacrée , non Dieu simplement en sa Diuinité commune aux trois Personnes; Mais cette Personne propre Emanée du Verbe, Cette troisième Personne subsistante en la Diuinité , Cette Personne appellée par distinction des autres le Sainct Esprit : Et cet Esprit d'Amour et d'Vnité, en la propriété de sa Personne , est interuenant en cet œuure , qui est aussi vn œuure d'Amour et d'Vnité Diuine; et par vne spéciale appropriation fondée en son
21 6 Discours de V Estai
Amour et Vnité , va disposant la matière qui doit estre actuée de l'Estre Diuin ; eu tirant ce corps de la substance de la Vierge , le formant et organizant, et le rendant capable de receuoir non la vertu seulement , mais la Personne et la subsistence du Verbe , qui le veut rendre glorieusement viuant, et consubsistant en sa Diuioité. Or nous voyla conduits par les perfections et conditions propres du Verbe , iusques dans son œuure et dans son Mystère : Nous voyla conduits par les proprietez , et par les productions des Personnes Diuines à la production de cet œuure Diuin : Nous voyla arriuez au iour heureux , Iour remarquable en nos Ephemerides, auquel Dieu descendant de sa grandeur en sa bonté, et de sa Iustice en sa Miséricorde, veut Pensées etaffec- s'vnir à nostre humanité : Nous voyla au momentde^inwrat ment » moment pretieux dans les siècles et dans lion- l'Eternité ; Moment auquel tous nos moments
doiuent estre referez ; Moment auquel ce grand Dieu comme s'oubliant soy-mesme, pour se souuenir de nous , veut se reuestir de nostre Mortalité : Et nous voyla au poinct de l'Estat admirable , auquel Dieu entre dans nos misères , et l'homme entre dans les grandeurs de Dieu. Car le Verbe se faict chair, Dieu se faict homme , l'homme deuient Dieu , et Dieu se faict
et des Grandeurs de Iesvs. 217
homme , pour faire les hommes Dieux. Grande parole , qui énonce en peu de mots de trèshauts Mystères , que la pensée ne peut assez Adorer , que la langue ne peut assez exprimer ! Qoe diray-je Lecteurs, mais que ne diray-je point? le vous dois dire auec vn des Oracles de l'Eglise , et en ses paroles , Suscepi tractcmda Divdna homo, spiritalia carnalis, œterna mortaks, vbi aperitur, pascor vobiscum, vbi clauditur, pulso vobt9cum : le frappe donc à la porte s.August.tract. de la Sapience increée et incarnée , et ie luy demande sa lumière et sa conduitte. Vt loquwr infirmas for Ha, paruus magna, fragilis solida. iMd. tract. 48, Qui a-t'il de plus fort que ce Mystère, quicap* anéantit le péché , dompte le Diable , surmonte Dieu en son ire , et le captiue volontairement dans l'Amour de celuy contre lequel il estoit offensé? Qui a-t'il de plus grand que ce Mystère, qui tire l'homme du néant, le resuscite en Gloire , Téleue au Ciel pour iamais , et faisant les hommes Dieux par grâce , ainsi qu'il loan. x, 34. dit luy-mesme , il se termine comme à son subiect principal, à vn homme Dieu, non par grâce, mais par subsistence, et en Vnité de personne Diuine? Et qui a-t'il de plus stable et solide que ce Mystère? puis que les péchez inondante sur la Terre durant quatre mil ans,
21 8 Discours de V Estai
et montants iusqu'au Ciel , ne l'ont peu empescher d'estre accomply ; et après qu'il a esté accomply, l'horreur d'vn Déicide ne la peu dissoudre , l'horreur dis-je d'vn Déicide , couurant le Ciel de ténèbres , éclipsant le Soleil , altérant T Vniuers , et faisant horreur à la Nature insensible? Car nonobstant ce malheur et cet effort impitoyable faict à la vie d'vn Dieu , l'Estat de ce Mystère est demeuré subsistant et inuiolable dans les parties séparées de l'humanité , et s'est renouuellé dans la reunion des mesmes parties , en la mesme humanité renouuellée par la Résurrection Glorieuse : Et il s'est renouuellé pour n'estre jamais plus altéré ny interrompu par vn seul moment. Car au point de la Résurrection le Fils vnique de Dieu donne à cette humanité vne vie nouuelle, vne vie Céleste, vne vie immortelle; D la choisit pour compaigne de sa gloire ; Il la met en son Thrône , et à la dextre de son Père; et H se met luy-mesme en elle comme en vn Thrône , et comme au Thrône le plus digne , le plus eminent, et le plus éleué qui soit après le sien , et la Diuine Essence du Père : Et Dieu habitera dans ceste humanité éternellement, en telle sorte que l'homme sera Dieu ; autant de temps que Dieu sera Dieu ; Et le Fils de l'homme
et des Grandeurs de Iesvs. 219
sera Fils de Dieu pour toute Eternité. Car tel est le bon plaisir de la Majesté suprême , de se donner à l'homme par vne alliance indissoluble et éternelle : Et tel aussi doibt estre le bon plaisir de l'homme de se donner à Dieu , auec tant de puissance et d'efficace, qu'il n'y ayt point de dissoluant au monde, capable de dissoudre et rompre ceste aillance. Novs le voulons ainsi ô Iesvs , mon Seigneur , et nous offrons'nos vœus et nos souhaits à vostre Maiesté infinie I Sovons à vous comme vous estes à nous ! Soyons vostres pour iamais , comme vous estes nostre pour iamais ! Soyons vos membres et soyez nostre Chef, comme Dieu mesme est vostre Chef! Viuons en vous, et par vous , comme vous viuez en vostre Père , et par vostre Perel Soyons vne capacité de vous , remplie de vous , comme vous estes vne capacité de Dieu, remplie de Dieu en toute plénitude I Soyez nostre tout, nostre suffisance, nostre plénitude, comme la plénitude de la Diuinité repose heureusement en vous ! Et ainsi viuants et establis en vous , qui estes nostre vie et nostre Firmament , faictes par vostre grâce , que nous disions pour vn iamais auec vérité, par l'Esprit et les parolles de vostre Apostre : Qui nous séparera de la charité du Christ? etc. Rom. nu, w.
cipsm N;it*r qui sont l'obi ecl da aat.it» Fot
Discours de V Estât
DISCOVRS SIXIÈME De la communication de Dieu en ce Mystère.
Il y a trois Mystères qui seruent d'exercice, et d'obiect principal à nostre Foy, qui la distinguent et séparent des Académies et Religions introduites et publiées au Monde, et qui la témoignent estre vrayement Diuine, singulière, et excellente, par dessus la lumière et la capacité de la Nature. Le premier est le Mystère de la très Saincte Trinité, par la puissance de laquelle nous auons esté créez et formez , en la créance de laquelle nous sommes dés à présent Baptises et iustifiez, et en la iouyssance de laquelle nous serons vn iour glorifiez. Le second est celuy de l'Incarnation, auquel la nature humaine singulièrement éleuée est vnie à Dieu son premier Principe, et conjointe auec luy d'vne façon nouuelle, saincte, admirable, et comme il est dict ailleurs , incogneue en son
et des Grandeurs de Iesvs. 221
estât, à la Terre et au Ciel auparauant. Et par cette Vie et Saincteté nouuelle et suprême , establie au milieu de la Terre , l'Empire de la mort est détruit en la Terre , le Péché y est aneanty, et les Mortels sont déclarez enfants de Dieu , capables de la vie éternelle , héritiers du Ciel, cohéritiers de Iesvs-Christ , receuants de luy sa grâce et sa gloire , comme en eschange de ce qu'il a daigné prendre au milieu de nous nostre nature. Le troisième est l'Eucharistie , en laquelle Dieu nous donne , et nous rend ceste mesme Nature qu'il a daigné prendre de nous, comme vn depost sacré, lequel ayant reçeu de nous , et dignifié en soymesme, il le nous rend auec vsure. Car en ceste nature il nous donne sa grâce , son Esprit , et sa Diuinité : et imprime en nos corps par son attouchement diuin et sacré , comme disent les Pères, vne Vertu dispositiue à la Résurrection Glorieuse et à la vie Céleste , et communique à toute la substance de l'homme , vn droict nouueau et surnaturel, vne puissance secrette et admirable , vne qualité vitale et séminale de renaissance et incorruption , de résurrection et immortalité.
Ces trois Mystères sont excellents et diuins, sont profonds et inscrutables , sont rares et
222 Discours de VEstat
propres à la Religion Chrestienne ; laquelle a ceste prééminence d'auoir en son estât et en sa discipline , vne Trinité de Mystères qui subsistent en la Foy , et en la Doctrine de l'Eglise, et ornent , et éleuent sa créance : Comme il y a vne Trinité de qualitez infuses et surnaturelles , qui orne , éleue et accomplit les Puissances et facultez de l'Ame fidelle : Et vne Trinité de Personnes diuines et éternelles, qui resplendit et subsiste en la Diuinité. Ceste Trinité de Mystères qui rend ainsi Auguste et vénérable la profession publique et solennelle de l'Eglise , est vn nombre sacré , qui en l'œconomie de nostre Foy rend vn honneur, et vn hommage suprême à la Trinité des Personnes diuines, que ces Mystères regardent et honorent d'vne façon singulière. Car la trèshaute, tres-Auguste , et tres-Sacrée Trinité, comme elle est intérieurement seruie de l'Ame, par les trois dons et habitudes infuses de la Foy , Espérance et Charité : Elle est aussi extérieurement recogneuë et adorée de l'Eglise, par la Trinité des Mystères qu'elle publie et annonce aux hommes pour le salut des hommes , et pour la gloire de ces trois personnes diuines , admirables et adorables ; Chacune desquelles a quelque chose de propre etparticulier ,
et des Grandeurs de Iesvs. 223
en vn chacun de ces trois grands Mystères. Car en la Trinité , le Père est considéré comme vne Deité fontale (pour parler auec celuy qu'on nomme l'Apostre de la France) comme le seul Diony. i. De subsistant de par soy-mesme, le seul sans Prm- caP. 2. cipe et origine , et le seul Principe sans Principe des deux autres Personnes diuines : C'est à dire de tout ce qui est procédant en la Diuinité. En l'Incarnation le Verbe est adoré comme le seul subsistant en l'humanité , et le seul opérant par soy-mesme , en elle et par elle le salut du Monde : Et en l'Eucharistie le Sainct Esprit est religieusement et solennellement inuoqué, pour changer et transmuer par sa vertu, la substance commune et vulgaire des espèces proposées en l'Autel , en la substance rare et pretieuse du sang, et du Corps, du Fils vnique de Dieu.
Ces Mystères ont cela de particulier, que Tous ces Myste-
i j • • t-i xx res regardent Ie-
comme la diurne Essence est , et repose en vne sus-cnristiiaTrichacune des Personnes diuines , aussi la Diui- SeDieuTincaroanité mesme est enclose en vn chacun de ces t^n, comme Père Mystères ; soit en Vnité d'Essence comme en et l'Eucharistie! la Trinité; soit en Propriété de Personne , ^isM^rel comme en l'Incarnation; soit en Concomitance regardent rhom-
. me : la Trinité,
comme en 1 Eucharistie ; ce qui les rend smgu- comme son image; lierement Augustes , éleuez , et adorables. Ils Jo^^owSSdi
224 Discours de V Estât
w complaisance ; ont aussi cela de propre, qu'ils regardent charisue , œmmë Iesvs-Christ et les hoinmes; et ont vn rapport de iTeoru gîo- excellent et singulier à ces deux objects partîrieux. culiers. Car la Trinité regarde Iesvs-Christ
comme Fils , et Fils vriique de Diou , qui est sa première et sa plus grande qualité. L'Incarnation le regarde comme Père , et mesme dés son enfance , le Prophète le nomme le Père du sieisa.ix, e. cle à venir. L'Eucharistie le regarde comme Espoux, puis qu'en elle il se conioint à vn chacun de nous , non seulement par ses dons et faueurs , mais encore par luy mesme , et en sa propre Personne, Son corps et son sang pretieux estant le lien parfaict de luy auec nous, et de nous auec luy. Semblablement la Trinité regarde l'homme comme son Image et sa semblance , et comme le Chef de ses œuures en l'Vniuers. Et le Verbe Eternel en l'Incarnation , regarde la Nature humaine , comme l'obiect de son diuin Amour , comme le subiect de son alliance éternelle , et comme l'Estre qui doit estre diuinement et éternellement vny à son Essence éternelle et diuine. Et Iesvs-Christ en l'Eucharistie regarde l'homme comme son domicile et son Temple, Temple viuant de son corps, viuant et resplendissant en la Gloire.
et des Grandeurs de Ïësvs. 225
Ces trois Mystères encore ont cela de rare et singulier , qu'ils se rapportent les vas aux autres, ainsi qu'à vn certain centre d'excellence et de perfection ; et sont enchainez ensrmblë par vn rapport mutuel, et par vne liaison réciproque , de laquelle le Fils de Dieu parle en diuers lieux , et nommément en S. Teanch. 17. Où après auoir institué. la Saincte iesus-cbrist va Eucharistie et communié les Apostres , il va qu'uTaueTTo^ neferant diuinement lTnité qu'il a auec son **■* da"8 !;„ Tr|:
* mté , et l'Vnite
Père , dans le très-haut Mystère de la Trinité, qu'il a auec nous et TVnité qui le ioint auec nous par le sacré STvoii^Tiî Jeut Mystère de l'Incarnation , à Y Vnité qu'il veut Jj£ ™ w™ que nous ayons tous auec luy par l'Eucharis- rEucnaristie et
... . , . -^ v* . - j . par luv à son Père.
fte , et par luy à son Père : Ce qui fonde et establit au monde TVnité de grâce et d'Esprit qu'il souhaitte à ses Apostres et à son Eglise.
Pour mieux comprendre ces veritez subli- Rapports et en-
nr . -a i chainements de
nous faut considérer comme en la «iuoit Mystères:
saincte Trinité , il y a vne résidence substan- Jj^Jf i^ïS^ tielle et Essentielle de la Diuinité du Père , "«««• en la Personne du Fils , par le moyen de la génération éternelle , suyuant ces sacrées paroles du mesme Fils de Dieu : Ego in Pâtre et ioan. x.a*. Pater in fne : le suis en mon Père , et mon Père est en moy. Il y a en après vne résidence
226 Discours de V Estât
substantielle et Personnelle, de la mesme Diuinité du Fils de Dieu en son humanité , par le moyen de l'Incarnation : Tellement que celuy auquel le Père réside , est résidant en ceste humanité sacrée , qui est vnie au Fils de Dieu en Vnité de Personne , comme le Fils est vny à son Père en Vnité d'Essence. Et en troisième lieu , il y a résidence substantielle et Corporelle du corps viuant et glorieux du Fils de Dieu dans nos corps terrestres et mortels , par le moyen de l'Eucharistie , en laquelle nous receuons le Fils viuant de Dieu, et enluy nous viuons d'vne vie saincte et diuine , comme il est viuant de par son Père , selon qu'il dit luy-mesme en Sainct Iean ch. 6. Et par ainsi nous entrons en vne excellente communication auec la Diuinité , dés à présent ; et dés ce bas Monde , nous sommes vnis par certains degrez et eschellons substantiellement auec Dieu. Ce que le Fils de Dieu au dernier de ces iours , en sa saincte prière , représente à
ioan. xvii, 22 , son Père par ces sainctes paroles : le leur ay *3, donné la gloire laquelle vous m'auez donnée : afin
qu'ils soient vn, comme nous sommes vn. le suis en eux, et vous en moy; afin qu'ils soient ccnv-
ibid., 2i. sommez en vn. Et au verset précèdent : le prie pour eux, afin que tous soient vn, ainsi que vous
estes en moy, 6 mon Père, et moy ie suis en vous, afin qu'eux aussi soient vn en nous. Paroles sacrées , et Oracles du Verbe Eternel , dignes d'estre grauées au Ciel et en la Terre de la main des Anges et des hommes! Paroles et Oracles qui nous représentent ces trois Mystères; et en ceste Trinité de Mystères, comme c* iroi* Myue-
, -!.!• t« i • • A *•» «ont la chaîne
des nœuds et chaînons diums, dimnement véritable eidmine liez et enlassez lvn dans l'autre , par lesquels J^btES ^" Dieu le Père conioinct substantiellement dés |">n»ni«* et ie»
hommes sont ele-
ceste vie par 1 humanité de son Fils , le corps et ues à meu. la nature des hommes mortels et terrestres , à l'Essence suprême de sa Diuinité! Comme si nous auions en ces diuins Mystères , non la puissance feinte et fabuleuse d'vn Amour prophane qui enchaine les Dieux et les hommes , abbaissant les faulx Dieux en la Terre , et éleuant feintement les hommes au Ciel , pour les placer comme des astres lumineux dans le firmament : Mais la puissance vraye et saincte d'vn Amour ineffable et incompréhensible, qui enchaine Dieu et les hommes ; qui fait vn réel et véritable abbaissement du Fils de Dieu , lequel est Dieu mesme ; et le fait homme pour nous faire Dieux. Et par luy comme par vne chaine forte et puissante , le Père éternel nous enleue et attire iusques au Ciel, et iusques au Ciel de sa
228 Discours de V Estât
Diuinité : Chaine d' Amour , car il en parle ainsi luy-mesme : Chaine qui nous tire et nous tient vnis au Père par le Fils, et au Fils par soymesme et par ses sacrez Mystères : Chaine pretieuse, excédant tout, estime et valeur : Chaine sacrée , sainctement et religieusement constituée des principaux Mystères de la Religion Chrestienne : Chaine diuine , et inuiolable d'Vnité et de Charité : de Charité du Père et du Fils enuers les hommes , et de l'Vnité du Père auec le Fils en la Trinité; de TVnité du Fils auec la nature humaine en l'Incarnation; et de TVnité du corps de Iesvs- Christ auec nous en l'Eucharistie : Chaine pretieuse , sacrée et diuine , en laquelle consiste le plus grand secret, le plus fort lien, et le principal ressort des desseins , des conseils et des œuures du vray Dieu enuers les hommes : Chaine constituée de ces trois Mystères, comme de nœuds sacrez et diuins , comme de chaînons forts et admirables , par lesquels le Père Eternel nous tirant à soy , nous éleue pour iamais à ce Royaume Céleste , duquel le Roy est Trinité , duquel la Loy est Charité , et duquel la mesure est Eternité.
Deux commun!- Poursuiuants ces pensées hautes et sublimes, î^nTd'Ess^n" \ et laissants & vn autre temps et discours ce qui
et des Grandeurs de Iesvs. 229
concerne l'Eucharistie ; adorons en nos Mystères l'antre de uper-
i • a • •% » m l'ii a sonne.
deux communications diurnes, admirables et ineffables : Celle de la diuine Essence aux Personnes diuines , qui constitue le très-haut Mystère de la Trinité : Celle de la Personne diuine à la nature humaine, qui establit le tres-humble, tres-aymable , et tres-Diuin Mystère de l'Incarnation. En la première communication , l'Essence diuine parfaictement Vne , et parfaictement communicable (qui est vn grand secret , entre les secrets de la Diuinité) est actuellement communiquée aux Personnes diuines :
Et en la seconde , vne Personne diuine incommunicable en la Diuinité , est très intimement communiquée à vne Nature créée : En sorte que ceste Personne ne fait qu'vn mesme subiet, Dieu et homme. Et en ceste communication, il y a vne application tres-puissante , vne Vnion tres-intime , vne appropriation tresparfaicte du Verbe à cette humanité, et de cette humanité au Verbe , lequel la rend personnellement diuine et admirable , l'éleue par dessus tout ce qui est créé , la met en Tordre suprême et singulier de l' Vnion hypostatique , et l'establit pour iamais dans le Thrône de la Diuinité.
Cecy mérite d'estre considéré plus attentiue-
230 Discours de V Estât
ment, d'estre expliqué plus amplement, et d'estre exposé plus familièrement : et partant considérons qui est celuy qui se communique ainsi à la Nature humaine, quelle sorte de communication et d'alliance il prend auec cette Nature , et quelle est la suitte et l'appennage qui appartient à cette Nature en vertu de cette alliance et communication ineffable. Grandeur , di- Plus celuy qui daigne entrer en communicade"c«Vwm" ti°n et alliance est puissant et eleué en sa nicationdeuper- grandeur et qualité; et celuy qui la reçoit est nature humaine, abbaissé en sa condition ; plus cette communication est digne d'estre considérée , estimée et honorée : Et si la communication qu'il fait est d'vne chose grande en elle-mesme, chère et intime à celuy qui la communique ; d'autant plus cette communication est puissante à toucher les cœurs d'Amour et de resentiment. Que si d'ailleurs elle est abondante et de durée , cela rauit les esprits en estonnement , en admiration et en recognoissance. Or la communication ineffable qui est en ce mystère ne finira iamais , et durera vne éternité : Et elle apporte vne telle abondance de gloire, de grandeur et de bien, qu'elle enclôt en soymesme tout ce qui est d'excellent dedans Testre créé et increé. C'est le Verbe éternel qui
et des Grandeurs de Iesvs. 231
entre en communication auec la Nature humaine : C'est la seconde Personne delà Trinité, mais égale à la première : C'est la splendeur et la puissance du Père éternel ; c'est l'estre increé qui s'allie auec l'estre créé ; le Roy de Gloire auec le néant ; Dieu auec l'homme. En cette alliance et communication Dieu ne communique pas tant seulement sa faueur externe , sa bien-veillance , sa grâce infuse , et ces dons rares qui la suiuent et accompagnent : c'est à dire , ce qui est procédant de luy et inférieur à luy : Mais il donne et communique vn estre increé à cet estre créé, vne substance diuine et éternelle à vne substance humaine et temporelle , et sa propre Personne à nostre humanité.
Pour mieux entendre la grandeur de ce Mystère, Testât de la grâce substantielle et hypostatique qui est communiquée en iceluy , et le don singulier que Dieu fait de soy-mesme à cette Nature humaine , lequel le Fils de Dieu insinué et représente auec emphase en ces sacrées paroles à la Samaritaine : Si sevrés donurn îotn. ■?, 10. Dei, et quis est qui loquitur tecum : Et pour recognoistre quelle est cette présence , auguste et sacrée , et cette habitation spéciale que Dieu a en cette humanité , Présence et inhabitation
232 Discours de V Estai
distincte et différente de celle qu'il a au Ciel et en la Terre , et en toutes ses Créatures , et mesme dans les choses les plus sainctes et sacrées , et les plus estroittement et subtilement coniointes auec luy par sa grâce et par sa gloire ; Il nous faut prendre le discours de plus Dieu habite en haut. Dieu habite proprement en soy-mesme ,
luy-mesme et n'a . T -, • j » t j
point d'autre lien, et n a besoin d aucun lieu pour sa demeure ; sa demeure propre et digne de luy est luy-mesme, où il habite de toute éternité deuant la création du Monde. Et c'est imagination de vouloir loger Dieu en des espaces imaginaires, sa grandeur mérite vn meilleur séjour , et rien n'est digne de luy que luy-mesme , et il est luymesme à soy-mesme son lieu : Ante ormnia Deus erat solus, et ipse sibi, et Mundus et locus, et
contra Pramm, omnia, dit grauement le docte Tertullian. An-
cao v
tequam faceret Deus Cœlum et Teirram, in s$ hch
bitabat Deus, apud se habitabat, et apud se est
Deus, dit sainctement et doctement le grand
in iiia verba sainct Augustin. Auant de passer plus outre
Qui'hallanncœ- en ce discours, faisons bon vsage de cette pen-
/0- sée vrayement digne de Dieu , et des DocteuTs
qui nous l'enseignent : Et contemplants la Majesté diuine habitante de toute éternité dedans ello-mesme; Retirons nos esprits des choses basses , caduques et périssables : Ble-
et des Grandeurs de Iisvs. 233
tuons-nous par dessus nous-mesme : Aimons et recherchons d'estre en Dieu, en mémoire et honneur de ce qu'il est ainsi éternellement dedans soy-mesme , et l'adorons comme celuy qui est la plénitude d'estre et de vie qui suffit à soy-mesme et à toutes choses, et comme celuy qui est la capacité infinie à laquelle appartient de contenir et soy-mesme et toutes choses par la grandeur et l'eminence f par l'eatendue et immensité de son estre. Or Dieu Manier* d'est™ voulant se communiquer hors de soy après c^î^*118 ,e* l'intime, l'éternelle, l'ineffable communication qui est entre les Personnes diuines , il a créé le Monde , et le Monde est en Dieu , comme en celuy qui le conserue et le contient. Et Dieu est dedans le Monde et en toutes les parties du Monde comme l'Ame est au corps et en toutes les parties du corps : dont il a esté appelle des Anciens l'Ame du Monde : et il est ainsi en toutes choses par présence , par Essence , par Puissance , sans aucune des imperfections et inconuenients que la petitesse de nostre sens pourroit appréhender en la manière d'estre et d'existence dedans les Créatures. Car ceux qui conioignent les discours éleuez de la Philosophie auec les contemplations sublimes de la Théologie , disent sainctement et diuine-
234 Discours de V Estât
ment , que Dieu est dedans le Monde n'y estant point enclos , qu'il est dehors le Monde n'en estant point exclus , qu'il est par dessus le Monde n'en estant point plus éleué; qu'il est par dessous le Monde n'en estant point abbaissé; qu'il habite dans les choses en les contenant, et non pas en estant contenu par elles; qu'il donne estre , existence et capacité au Monde , et ne reçoit rien du Monde ; qu'il est infiny , immesurable et incompréhensible : Et qu'il est cette Sphère intellectuelle de laquelle le centre est par tout , et la circonférence nulle part. Or y ayant plusieurs manières selon lesquelles Dieu est et habite ainsi en ses Créatures , nous les réduirons à deux générales et principalles, esquelles on peut rapporter les autres moindres et subalternes. Car Dieu habite dedans le Monde par sa Nature et par sa Grâce , de laquelle remettant le discours à vne autrefois, disons maintenant qu'il y habite par sa Nature en sorte qu'il est présent et conioint au Monde par deux vnions distinctes et différentes en leur principe et origine. Car l'Vnion de la simple Présence que Dieu a en toutes les parties de cet Vniuers est fondée en la spiritualité , subtilité et immensité de l'estre diuin : en vertu de laquelle il est plus intimement en
chaque chose que la lumière n'est dans les corps diaphanes qu'elle pénètre et illumine , et que l'esprit n'est dans le corps qu'il régit et anime. Ce qui a fait dire à sainct Paul : In ipso Act. xvn, ts. viuimus, mouemur et mmiis. Et l' Vnion de présence et de Dépendance tout ensemble , qui est entre Dieu et les Créatures , procède de la grandeur de sa Majesté , et de l'infinité de son Essence , qui remplit le Ciel et la Terre , selon sa saincte Parole , et rend toutes choses présentes à Dieu , et tousiours dépendantes de luy en tous les degrez de leur estre , et en tous leurs accidents et circonstances. Et cette dépendance Plénitude et iaest fondée en Teminence et souueraineté de re?^ h***; £l'Estre suprême et increé , et en l'indigence et JJJJJ^J ftjgj; la nécessité de l'estre créé , qui a tousiours ne- «é. cessairement besoin d'estre conioinct à Dieu comme à sa cause première , et de receuoir son influence continuelle ; comme estant en sa dépendance beaucoup plus absoluëment que le rayon n'est en celle du Soleil , duquel s'il est vn moment séparé , il perd au mesme instant son estre et son existence. Car il semble que Dieu ait voulu nous faire voir à l'œil , en ce corps admirable de lumière f et en cet Astre de l'Vniuers, qui est l'ombre et l'image la plus expresse de la Diuinité que nous auons entre
236 Discours de V Estât
les choses visibles et corporelles , combien tout ce qui est créé est tousiours dépendant de l'Estre Increé. Comme donc le Soleil est le premier Astre lumineux , est vn corps et vne substance de lumière , est vne source viue de toute la lumière qui se répand au Ciel , en l'Air , et en la Terre ; Et comme cette lumière émanée de luy n'a aucune consistence en elle , mais a vn besoin continuel de la présence de son Soleil : Ainsi Dieu est le premier et le suprême Existant , Dieu est vne substance d'estre increé et infinv, Dieu est vne viue source de tout estre créé ; et cet estre créé est inséparable de l'Estre Suprême et Increé , par la nécessité continuelle qu'il a d'estre tousiours adhèrent à Dieu, et tousiours dépendant de Dieu qui est son origine. C'est pourquoy Dieu porte en ses qualitez celle-cy qui est la principalle, et comme sa
Exod.m.4. deuise. Celvy qvi est. Car c'est son Nom propre prononcé par luy-mesme; et son nom si souuent exprimé en sa parole , et nommément en sa première et publique Patente donnée par luy-mesme à son seruiteur Moyse pour assembler vn peuple, dresser vn Estât et vne Republique, et donner vne Loy en son nom en la
u dépendance Terre. Et c'est ce nom et cette qualité qui tourd?DiroCirtïnIde8 mente et confond les Démons : tîar ils se voyent
et des Grandeurs de Iesvs. 237
et ils se sentent si nécessairement, si continuel- poincis qui umr-
i * • «ii j • j • a j i mente le plus les
lement , si sensiblement indigents de la pre- Egpriu rebelle*, sence et de l'influence perpétuelle de leur Créateur , qu'ils n'en peuuent douter : Et toutesfois ils ont voulu et veulent encores pour iamais s'en séparer. Ce qui les ruine et les diuise non en leur Royaume seulement, mais en euxmesme , et dans le ressort et l'estenduë de leur propre Essence ; ce qui est digne d'vn bien plus grand poids, et d'vne plus profonde considéra* tion. Car leur Essence est nécessairement conioincte auec Dieu, ou bien elle seroit au néant ; et leur volonté, qui est en leur Essence , est totalement séparée de Dieu : Mais en se séparant ainsi de hiy et s'éloignant par leur volonté deprauée de l'influence de son Amour et de sa bonté , ils ne peuuent pourtant s'éloigner de l'influence continuelle de sa grandeur , de son pouuoir, de son autorité, et de leur dépendance. Et ce qui est grandement remarquable, ceste diuision qui est ainsi en leur Royaume, et en leur essence , ne s'arreste pas la : Elle passe iusques dans leur volonté mesme , laquelle est misérablement diuisée et séparée d'auec ellemesme , par la condition de leur instinct premier, naturel et nécessaire qui les porte au bien : Car cet instinct estant imprimé de Dieu
238 Discours de V Estai
dans leur nature Angélique en sa Création , et
perseuerant en elle dans les enfers aussi bien
que leur propre nature , il se trouue que leur
Volonté en cet instinct premier ne se peut pas
séparer de Dieu , qu'elle sçait tres-infaillible-
ment , et sent tres-viuement estre le souuerain
Bien , et le bien nécessaire à toute Créature.
Non seulement Et toutesfois cette mesme volonté en son acte
la toSoniédM De- libre et volontaire, s'en sépare de toute sa
mou, est dinisfe puissance : Et ces Esprits malheureux se diui-
en soy-meame, es- * r
unttoutensembie sants ainsi d'auec Dieu , ils se diuisent premie-
et séparée de Dieu , ,,
et liée à Dieu, rement en eux-mesme d auec eux-mesme , vi-
uants tousiours ainsi misérables et damnez, tousiours conioincts et tousiours séparez de Dieu par leur volonté ; tousiours conioincts à Dieu par leur Essence , tousiours encores conioincts à Dieu par leur volonté naturelle, et tousiours séparez de Dieu par leur volonté libre et déreiglée.
C'est Testât misérable du Pécheur qui peut bien se ruiner soy-mesme ; mais non pas destruire sa propre Essence ; laquelle est en estât nécessaire d'indigence , d'adhérence et de dépendance de son Créateur , et n'en peut estre en aucune façon séparée. Car en cette indigence, adhérence et dépendance consiste la première qualité , la condition Vniuerselle , la
et des Grandeurs de Iesvs. 239
propriété inséparable des choses créées ; et on la peut à bon droict nommer vn degré transcendant, primitif et fondamental en l'Ordre et en l'Estat , en l'Essence et en la Nature de tout estre créé; lequel n'est qu'vn estre participé , dissemblable et non vniuoque auec sa cause première , dont l'estre est infiny , existant par sa propre Essence et indépendant. Ce Lustre créé est qui est si véritable , qu'y ayant en la Diuinité SEÏÏÎ&nï deux Personnes diuines lesquelles ont neces- «»*■«■* qwiqi»
. procédant est es-
sairement origine et principe de leur subsis- senueiiement intence, Elles ont en cette Emanation mesme 6p*n yne non-dependance : Tant il est propre et essentiel à l'Estre diuin et increé d'estre indépendant : et Tant il est propre et Essentiel à tout estre créé , d'estre indigeant , adhérant et dépendant de son Dieu , de son Principe , de son origine ; comme n'estant qu'vn simple estre restreinct et participé , qui n'a rien et ne peut rien auoir que dans cette condition générale et vniuerselle d'adhérence et de dépendance , qui porte vne Relation à Dieu et à son Principe : Relation non accidentelle , mais substantielle; non particulière, mais vniuerselle et absolue en tous les degrez et en tous les estats de son Estre : Relation essentielle , perpétuelle et nécessaire vers Dieu , à laquelle nous deuons
340 ÛUmw de l' fatal
pous corxesponjdxe de toute nostre ,puis«»ce eu tous sstats, en tous obiects et qn toutes circonstances.
EienauonàDien En cette veuë et pensée Jieuons no6 yeux au
duMU8t1Brar6IiA Ciel , et nos .esprits à Dieu ; Eleuons noua en ses c^nre™6 de la grandeur^, et nous abbaissons en nostre néant,
et trauaiUons auec le secours et la preuention de la grâce d estre autant k Diau pajr nostre fr^ncnarbitre , selon que nostre impuissance le peut porter, que nous som*mes à luy par la condition de nostre Nature : et d'estre autant adhérents à Dieu par les mouuements de sa grâce que nous sommes adhérents à luy par l'indigence de nostre Estre. Et nous perdants ainsi en l'abysme de ses grandeurs, et de nostre néant, louons le de son estât heureux , suffisant à soymesme, et duquel tout est indigent, soit en la Terre , soit au Ciel , soit en la Nature , et en la grâce , et mesme en la gloire. Et admirons , Que Jesvs seul pw la dignité de sa Personne est sans indigence : Que Iesvs seul est la plénitude de suffisance et à soy-mesme et à toutes choses , entant qu'il enclôt en soy-mesme le Verbe éternel qui est son tout , et si on l'ose dire , son iesns est en tout et sa partie tout ensemble : Et Qu'il est en rvntaî iwt*ti- l'estat diuin et en l'ordre admirable de l'Vnix» que par ?ne Toye Jiypostatique par vne voye ineflable qui e«t
et det Grandeurs de Iesvs. 244
sans dépendance. Car encores que le Verbe ineffable, sans deétemel sait émané et tousiours emaaamt du pen ance* Pêne, et qu'il le regarde éternellement comme son origine et son Principe ; il est en cette Emir naiion 4e luy et en ee regard et relation vers luy, et sans indigence et sans dépendance, Et partant Iesvs est souverain en cette qualité, et tellement souuerain , que meame son Bstre et son estât en nostre humanité ne dépend point d'autre que de luy-mesme , entant qu'il l'aeconaplit et la termine.
Cette proposition semblera peut-être vn peu hardie et estrange à quelques-uns : Mais outre <oe qu'elle est authorisée, ie les supplie vn peu de surseoir leurs pensées, et nous permettre de la conduire de degré en degré par les veritez de la Foy et les maximes de la Théologie : fit ie me promets qu'ils verront clairement comme elle n'intéresse point , et qu'au contraire elle honore l'action, l'œuure et le pouuoir de la tres-saincte Trinité. Car il faut soigneusement considérer que le Verbe éternel est tellement procédant de son Père , que par la Puissance et la Vertu de son origine il est Dieu comme luy, il est égal à luy, il est indépendant comme luy : JEt partant il est indépendant enoore en son application terminatiue de cette Nature ht*-
242 Discours de V Estât
mairie , et en son estât et en sa résidence et en son adhérence à cette humanité sacrée, accomplissant sainctement et diuinement son Mystère de l'Incarnation par la Puissance qu'il a reçeu de son Père en son origine ; et par la volonté de son Père, mais non par dépendance de son Père: dautant que le Père éternel est bien son Père, mais il n'est pas son Souuerain en la Diuinité. Contemplons donc le Verbe éternel descendant du plus haut des Gieux et du sein de son Père par le Vouloir de son Père , mais descendant sans dépendance de son Père. Il entre en cette humanité comme dans vn estre qu'il veut rendre proprement sien , en luy appliquant sa subsistence , qui ne conuient qu'à luy , qui luy est propre en la Diuinité , qui le distingue d'auec les autres Personnes diuines , et qui luy conuient en indépendance. Il s'approprie totalement cet estre créé , il y establit son Essence, sa présence et sa puissance, il y applique sa Personne et sa subsistence , il y met son Amour et son bon plaisir, il y faict sa volonté et y opère L'humanité de le salut de l' Vniuers. Et cette humanité non en •^miVeason son Entité ny en sa Création , mais en son apappjrienance an partenance vnique et singulière qu'elle a au ûcatioo quelle en Verbe , qui la tient vnie à soy , et en la Déification ré**, e.t ind- excellente et ineffable qu'elle reçoit de luy en
et des Grandeurs de Iesvs. 243
luy-mesme, elle n'est point dépendante d'au- pendante des an-
, r\ j tt i j. i treg Personnes.
cune autre Personne que du Verbe éternel , qui accomplit cet œuure et ce Mystère par soymesme et par ce qui luy est propre en la Diuinité : Et veut que cette nature humaine soit sa Nature , sans estre la nature des autres Personnes diuines , en luy communiquant sa Diuinité , sa Filiation et sa propriété Personnelle. Or c'est en cette appartenance que consiste son Estât et ses grandeurs, et que subsiste ce suprême estât de Tordre et Vnion hypostatique : C'est par cette entrée admirable du Verbe en nostre humanité que se fait ce mélange secret et sacré (sans aucune confusion) de Dieu et de l'homme en l'homme Dieu : Et c'est par ce diuin ingrédient que se prépare le remède à nos maux, et la composition inexplicable de deux natures Diuine et humaine, en vn suppost dont resuite ce diuin composé , ce Iesvs admirable Fils de Dieu , Fils de l'homme , Dieu et homme tout ensemble. Et ce Iesvs qui en sa Nature humaine et temporelle est dépendant de la Trinité Saincte, entant qu'il enclôt en soy le Verbe éternel comme sa Propre Personne, a vne manière d'estre en ce très-haut et suprême estât qui est sans dépendance. Au lieu que tous les Anges , tous les hommes et tous les Saincts ensemble , pour grands et éleuez
qu'ils soient et puissent estre, sont en toute éternité en tous leurs estats, soit de Nature, soit de Grâce , soit de Gloire , auee vne absolue, nécessaire et perpétuelle dépendance de la Majesté Diuine.
Ce poinct est très-haut , très particulier , et très- remarquable en ce Mystère ; et tire en conséquence vne autre doctrine qui regarde les actions de cette humanité qu'il a pieu au Verbe Les actions et de ioindre à soy-mesme. Car les actions de iLTson™8 în cette humanité , entant qu'elles sont proviens independan- dantes de cette nature créée , qui démettre tousiours créée en sa nature et en ses accidents, sont bien dépendantes de la tres-saincte Trinité : mais entant qu'elles sont propres et appartenantes au Verbe , et qu'elles subsistent en luy par la subsistence qu'il donne à la nature qui les produit; et qu'elles sont vrayement siennes par le droict naturel qui rend et affecte les actions aux Personnes agissantes : En ce sens et en cette qualité elles luy appartiennent comme à celuy qui est le suppost de la nature opérante , et elles n'appartiennent pas en cette manière au S. Esprit, ny au Père mesme : Et s'il nous est permis de parler ainsi de ce qui est ineffable , elles ne releuent point d'autre Couronne et Souueraineté que de la sienne propre ,
et des Grandeurs de Iesvs. 245
c'est à dire , de la grandeur de la Diuinité , et de l'indépendance de sa Personne. Car entant que le Verbe éternel est Verbe et Fils de Dieu , il est Souuerain en la Diuinité , et sans aucun Souuerain qui luy Commande. Le Verbe donc en son vouloir d'estre et d'habiter, d'agir et d'opérer en cette sienne Nature qu'il a vnye à soy , est de mesme vouloir que le Père ; mais il est indépendant du Père. Et entant qu'il possède cette humanité par vne voye et manière qui luy est propre et particulière , mesme en la Diuinité , c'est à dire , en qualité de Fils vnique de Dieu , et par sa subsistence ; Il a en sa Personne vne sorte de droict et de propriété sur cette nature humaine et sur ses actions , qui ne conuient qu'à luy et ne conuient point au Père. Car encores qu'il ayt naissance de son Père , et communauté d'Essence auec son Père , le Père toutesfois n'entre point en communauté auec la Personne de son Fils en ce droict et propriété que le Fils a sur ses actions et sur ses souffrances : Et la Déification de cette nature, de ses actions et de ses souffrances humaines est proprement l'action , ou pour mieux dire , l'actuation du Verbe éternel , laquelle et luy est propre , et est indépendante en sa propriété Personnelle. Ce qui est digne d'vne considéra-
246 Discours de V Estât
tion nouuelle et particulière, et rehausse de beaucoup le prix de nostre Rédemption, releue grandement les actions et souffrances de Iesvs, et luy donne vn droict nouueau , et vn nouueau moyen de satisfaire au Père éternel en rigueur de Iustice , c'est à dire , ex propriis, comme parle l'Eschole , et par des actions qui soient non seulement tres-pures, tres-sainctes et tresdiuines, mais qui soient encores tellement propres à celuy qui satisfait , qu'en cette qualité elles ne soient point deuës à celuy qui reçoit la satisfaction , c'est à dire , à la Personne du Père , lequel reçoit pour payement de nos debtes les actions et les souffrances de Iesvs- Chbist son Fils , et les reçoit non simplement comme actions et souffrances, mais comme actions et souffrances déifiées , et mesme comme indépendantes de luy en vne certaine sorte et manière. Car la nature , les actions et les souffrances de Iesvs sont bien dépendantes du Père éternel en leur condition naturelle ; mais elles sont indépendantes de luy en leur estât et subsistance , en leur propriété personnelle , en leur Déification , en la relation qu'elles ont à vn suppost et diuin et indépendant , et en l'appartenance qu'elles ont au Verbe qui est diuinement supposé à cette nature créée > et substitué au
et des Grandeurs de Iesvs. 247
droict naturel de la Personne humaine qui n'y est point. Et le Verbe est pour iamais le propriétaire de cette nature humaine , de ses actions et de ses souffrances , lesquelles toutes sont ainsi au Verbe , et luy appartiennent auec vne manière et sorte d'indépendance.
Recueillons en peu de mots ce discours , et cette îndepenremarquons que cette Diuinité, indépendance îî^ai£îJJJ et souueraineté de Iesvs en sa Personne , en son duPere * prodni-
i . x . ii . , . re son Fils comme
application à la nature humaine , et en son indépendant , et droict, pouuoir *t authorité sur elle et sur ses S^JÏni actions ; est fondée en la grandeur de son Estre, fait *• «* ***»**-
tence à sa nature
en la puissance de son Origine , en la dignité humaine et à se» de sa Naissance éternelle. Et dautant qu'il a acUon8, cette grandeur par naissance , il l'a vrayement , proprement et naturellement; et il l'a en telle manière que l'authorité du Père n'en est point intéressée , car c'est de luy qu'il la reçoit. Et cette indépendance ainsi diuine , ainsi émanée de Dieu, et ainsi possédée de Iesvs, est très digne d'estre considérée de son peuple , et d'estre admirée et adorée de tous ses sujets et enfants : Indépendance clairement exposée en ce discours , et solidement fondée en la puissance du Père à produire son Fils comme indépendant , et en la subsistence du Fils donnée à la Nature humaine et à ses actions. Qui sont deux
248 Discours de V Estât
fondements diuins et immuables en la foy de l'Eglise enuers les deux Mystères principaux de sa créance , à sçauoir la Trinité et l'Incarnation , sur lesquels est estably et appuyé Testât de la nature vnie , et la qualité humainement diuine et diuinement humaine de ses actions et souffrances : lesquelles estante humaines en leur condition , sont releuées par la condition de ce Mystère , et appartiennent en propre à la Personne du Verbe , et ont vn rapport excellent à icelle , et vn estât diuin en la propriété de sa Personne , laquelle a vn drotci et authorité sur cette nature et ces actions, comme sur vne chose qui est à luy ; et qui esta luy par vn droict si légitime et naturel; a puissant et diuin; si naturel et si surnaturel tout ensemble ; qu'il ne peut estre assez dignement représenté , ny assez humblement admiré et adoré : Car il est fondamental à nostre Salut , à nostre Rédemption et à nostre Grandeur en l'Eternité. Et toutesfois vne Vérité si haute, si importante et si dignement fondée est reprise et blasmée en quelques nouueaux discours qui on ne peut «m- condamnent et censurent trop légèrement cette
garer iastement la • j» i t* vt
manière d'appel- manière d appeler les actions dv Fils de vin
Iwû^hrituttti*- HVMAINEMENT DIVIN ES ET DIVINEMENT HVM AINES :
nement humaines Manière de parler qui est fondée en lestât pro-
et des Grandeurs de Ibsvs. 249
pre de ce Mystère , qui est vsitée des Pfcres de et humainement la primitiue Eglise, et qui est mesme usurpée des Âutheurs modernes en des ouurages excellents, s'il estoit à propos de les alléguer icy , et d'interrompre le fil de ce discours qui tend à à autre chose. Car ce poinct n'est touché qu'en passant, il mérite bien vn plus grand discours et éclaircissement ; et doit estre remis à vn autre lieu, pour satisfaire aux Autheurs des libelles et aduis salutaires, vrayement peu solides et salutaires ; Autheurs inuisibles et ignorez censeurs de la pieté et dévotion proposée enuers Iesvs^ Christ nostre Seigneur : Laquelle est fondée dans les deuoirs et les sentiments primitifs de la Religion Chrestienne : Laquelle à sa naissance dans le Baptesme , et en nostre renaissance en l'Eglise : et Laquelle est authorisée de la voix et du commandement de l'Eglise au Catéchisme ordonné par le sainct et sacré Concile de Trente. le voudrais bien que le temps et la patience de ces nouueaux Inquisiteurs me permist de pooreuiure les autres poincts de la Souueraioe*é de Iesvb sur toutes choses , et particulièrement sur vne chose si noble et si diuine, et sur vn sujet si rare et si excellent comme sur luyraesme , c'est-à-dire , sur ses Estât», sur ses Mystères et sur se» Actions. Mais puis qu'il ne
250 Discours de V Estât
leur plaist pas de me donner ce loysir, et que leur procédure m'oblige à aduancer cet œuure ; ie me contenteray de dire , Qu'en éleuant ainsi l'Estat et les Grandeurs de Iesvs, et en représentant son Indépendance en la Diuinité, nous ne faisons pas tort ny à la Trinité Saincte, ny au Père éternel : Car c'est la mesme Trinité qui faisant cet ouurage comme le chef de ses œuures, donne lieu à l'indépendance de Iesvs. C'est le Père éternel lequel par luy-mesme et son Sainct Esprit donnant cette humanité à son Fils fait que Iesvs-Christ Dieu-homme est subsistant et viuant en cette indépendance : Et par ainsi adorants les grandeurs de Iesvs , nous adorons en luy les grandeurs de son Père, qui le produit dans son éternité, par la puissance infinie de sa génération, si diuin et si parfaict ; qu'estant origine de luy, il est indépendant comme luy. Et comme nous adorons dedans la Trinité vne origine et vne émanation du Fils sans dépendance, ce qui est incompréhensible ; il a voulu aussi que nous remarquions et admirions en l'Incarnation et humanité de son Fils vne chose créée, et dépendante, puissamment et diuinement * establie dedans l'estre increé et indépendant, considération C'est la gloire de Dieu de faire vn tel ou- %J^iutULvu ura€e : C'est la gloire du Père de produire vn tel
et des Grandeurs de Iesvs. 251
Fils : C'est la gloire et l'Estat de Iesvs Dieu- eitmeiutqufusu homme tout ensemble d'auoir en soy vne de- c^^Meu « *iependance humaine et naturelle establie dans ^^^J^m son indépendance diuine et personnelle : Et c'est la gloire et la vie des hommes de cognoistre, aymer et seruir vn si haut et si diuin obiect : Car il dit luy-mesme à Dieu son Père , Heec est vita mtema, ut cognoscant te solum Deum verum, et quem misisti Iesum Christum: « Cette- !<»„. %m, 3. cy est la vie éternelle , qu'on te recognoisse seul vray Dieu, et celuy que tu as enuoyé Iesvs- Christ » : Paroles sainctes que nous deuous escouter humblement , peser soigneusement , et méditer profondement. Car ce sont paroles de Vie et en leur sujet , puis qu'elles parlent de la Vie éternelle ; et en leur origine, puis que celuy qui les prononce est la Vie mesme, et la Vie allant à la mort. Or en ces paroles il représente dignement et hautement son estât et sa grandeur, sa Mission et sa puissance à donner Vie ; et lors mesme qu'il va à la mort, et que ces propos à ses Disciples et à son Père ne sont propos que de la mort , et de la souffrance qui luy est proche et imminente : Lors dis-je qu'il est en cet estât et en ces discours , et qu'il semble ne paroistre que reuestu simplement de nostre humanité et mortalité , et qu'il conuerse comme
352 Discours de V Estât
homme auec les hommes et qu'il est attristé au milieu de ses Apostres attristez: En leur veuë et en leur présence, comme s'il oublioit pour lors sa condition mortelle et pâtissante , il s'éleue, il se ioinct et s'associe auec Dieu familièrement comme auec celuy qui est son Père ; et il s'associe auec luy en la qualité la plus grande, qui est d'estre l'obiet nécessaire à la vie éternelle. Et la Vie parlant à la Vie deuant les Mortels, c'est à dire le Fils au Père deuant ses Disciples, dit grauement et sainctement ces paroles dignes d'estre grauées dans nos cœurs par la pointe de sa Croix et de ses souffrances, H&t est vita œternavt cognoscant te solum Deum verum, et quem misisti Iesum Christum : Et le Fils en ces paroles se lie auec son Père comme influant de la part de son Père et auec son Père la vraye Vie dans les Ames, parce qu'il contient en soy la Vie et la Diuinité personnellement conioincte à l'humanité, ainsi qu'il est luy-mesme essentiellement Vn auec Dieu son Père. Et cette humanité en ses estats , en ses Actions, en ses circonstances, faict partie notable et nécessaire de nostre Créance, conioinctement auec la Diuinité, à laquelle elle est vnie en l'obiect de la Foy et en l'opération de nostre salut; ainsi qu'elle luy est vnie en vne mesme subsistance.
et des Grandeurs de Lksvs. 253
Et encore que Iesvs soit estably en deux estats bien différents l'vn de l'autre ; L'vn diuin et L'autre humain ; LVn créé et L'autre increé ; LVn dépendant et L'autre indépendant; si est-ce qu'il est nostre, et concurrent à nostre salut, et en l'vn et en l'autre de ses estats : Et doit estre aussi recogneu, seruy et aimé des Chrestiens en ces deux qualitez, que le Symbole de la Foy nous propose : C'est à dire en sa condition humaine , propre et naturelle , et en son estât diuin, estranger à la Terre, extraordinaire et surnaturel mesme dans l'ordre surnaturel de la grâce. Car Iesvs est nostre non seulement comme homme, mais aussi comme Dieu, ce qui est admirable : Et le Prophète l'inuoque en cette qualité en ce diuin Verset : considération
r> j • . jv tv i j** de ces paroles du
BenecUcat nos Deus, Devs noster, benedtcat nos psai. lxvm:**- Deus , et metuant eum omnes fines Terrée : Où ned*cat "°* 0eu9
' noster, etc.
nous voyons, comme en l'honneur des trois Personnes Diuines, le nom de Dieu est répété trois fois : Et en l'honneur de la seconde Personne de la Trinité, la seconde fois que le nom de Dieu est répété ; c'est auec addition d'vn terme qui l'appelle nostre, et l'appelle seul ainsi entre les autres Personnes Diuines , Deus noster : comme estant seul nostre Emmanvel : Et ce pour marque des singulières appartenan-
254 Discours de V Estât
ces et appropriations qui rendent le Fils de Dieu proprement et vniquement nostre par le Mystère de son Incarnation. Ce qui a meu ce Prophète de parler de Dieu en cette sorte, et requérir sa bénédiction en cette forme : Benedicat nos Deus, Devs noster, benedicat nos Detts, et metuant eum omnes fines Terrée: « Que Dieu , « nostre Diev nous bénisse, que Dieu nous be- « nisse et que tous les coins de la Terre redoute te rit sa M aie s té. »
Appropriation Or comme le Fils de Dieu est ainsi à nous en teànm^té^et vne f&Çon toute propre et particulière à luy : verbe1taanité M Aussi nostre humanité est à luy en vne manière qui est toute propre et particulière à elle, dont nous deuons apprendre d'estre à luy totalement et de toute nostre puissance : Car il nous faut soigneusement considérer que cette humanité deriuée de la tres-Saincte Vierge , est à Dieu en toute autre façon que toutes les autres choses du Monde : Et que Dieu la possède plus sainctement , puissamment et diuinement, que nous ne sçaurions entendre : Et que la Foy mesme nous enseigne qu'elle luy appartient par deux voyes qui ne conuiennent conioinctement qu'à elle, et qui sont en elles-mesmes bien différentes. Car au lieu que la Nature diuine appartient au Verbe par génération et
et des Grandeurs de Issvs. 255
non autrement , et que les choses créées ne luy appartiennent que par Création ( à laquelle se réduisent, et en laquelle sont fondées toutes les autres voyes d'appartenances qu'elles ont au Créateur) Cette humanité appartient au Verbe éternel par création comme toutes les choses créées : Et elle luy appartient encores par génération, qui est le mesme tiltre par lequel luy appartient la Diuinité. Car en l'éternité le Verbe est Dieu , parce qu'il est Fils de Dieu , et il est Fils de Dieu , parce qu'il est engendré de Dieu. Or le mesme Verbe qui est nécessairement engendré dedans l'éternité, a voulu estre engendré vne seconde fois en la plénitude des siècles ; et par cette génération seconde , a voulu imprimer en cette humanité le charactere adorable de sa Filiation diuine et éternelle , laquelle elle reçoit et elle porte pour vne éternité : Car il possède cette humanité non simplement comme Dieu , mais comme Fils de Dieu : Et en cette qualité il luy imprime sa subsistence propre et personnelle. Doncques comme la Diuinité appartient au Verbe par le tiltre de génération qui rend la Filiation diuine subsistente en la Diuinité : Aussi cette humanité appartient au Verbe par le tiltre de génération qui fait subsister en l'humanité la mesme
256 IMscour» de V Estât
Filiation que flous recognoissons et adorons subsistente en la Diuinité : Et ainsi comme le Verbe est Fils de Dieu en la Diuinité en laquelle il subsiste par génération éternelle ; Il est aussi Fils de Dieu en l'humanité en laquelle il est viuant et subsistant par génération temporelle; Psai. h, t. selon laquelle le Père dit à son Fils , Ego hodi* gmui te : comme nous ferons voir ailleurs. Et partant cette humanité sacrée es€ ainsi k Me» et par le tiltre de Création , et par le tiltre de génération tout ensemble : P&tf fe tiltre, disnie , de génération haulte , diuine et inénarrable , qui porte heureusement et transporte diuinement du Ciel à. la Terre, de l'éternité au temps, du sein du Père au sein de la Vierge , la Filiation diuine et éternelle ; et la porte en cette Humanité glorieuse , laquelle par ce Moyen e& transférée de Testât commun et ordinaire à la nature et à« la grâce dans l'ordre viiique , suprême et extraordinaire de l'vnion hypostatique ; qui est vn ordre et vn estât de Singularité, de Sublimité , de Diuinité et d'Indépendance , auquel elle entre par subsistence en la Personne propre et indépendante du Fils vnique de Dieu. Et c'est le moyen rare et diuin par lequel Ce Iksvs que le Père éternel nous enuoye ; Ce Hsn que le Père éternel nous donne pour estrenos-
et des Grandeurs de Iesvs. 257
tre Père , nostre Sauueur et nostre Souuerain ;
Ce Iesvs auquel il a mis nostre Vie et nostrfc
Vie éternelle ; Ce Iesvs qui est l'object que le
Père éternel nous propose , et l'exemplaire que
nous deuons continuellement regarder, imiter
et adorer; Ce Iesvs, dis-ie, est si grand, si hault
et si admirable , qu'en cet estât nouueau et en
ce sien Mystère de l'Incarnation , il se trouue
Indépendant du Père éternel. Et toutesfois ce i«iu iodepen-
Roy de gloire et indépendant , et Indépendant 2?,^,^^
mesme du Père éternel, se rend pour nous ^,emeJ1ni u ^p611-
Jr dut dêf hOlUIMS,
humblement dépendant d Vu Caiphe , d'vn et metme de se» Herode , d'vn Pilate, des Iuifs, des Bourreaux, mo^Tie wwjet des Idolâtres , de la souffrance , de la Croix , et àv?.ooy ce,a nout
1 ' ' oblige.
de la mort mesme. Soyons donc imitants et adorants son humble dépendance : Soyons dependants de ses Loix , de son Amour et de sa Puissance : et dépendons humblement de celuy qui est ainsi indépendant diuinement, et que le Père nous donne , et nous donne pour iamais comme indépendant : Et luy rendants hommage et seruitude éternelle , trouuons heureusement la Vie dans sa mort , le repos dans sa Croix, le salut en ses playes, la ioye en ses souffrances , l'honneur dans ses opprobres , la liberté dans sa captiuité , et la grandeur dans son humble et volontaire dépendance.
DiKctmrs de V Estât
DISCOVRS SEPTIÈME De la communication de Dieu en ce Myttert.
n des plus signalez Philosophes de l'Antiquité payenne et vn des plus grands Maistres en la doctrine des mœurs , contemplant les merueilles de la Nature et 1»
briefueté de nostre vie humaine , trouue bien estrange que les iours de l'homme soient si courts sur la Terre , pour la spéculation de chose de si longue durée : et se plaint, s'entonne, s'écrie, Homo ad immortalium eojntia tionem ntmis mortalis : « L'homme est trop 1 « mortel pour la cognoissance des choses im- « mortelles : » Et toutesfois ce grand Philosophe n'auoit lors pour obiect de sa cognoissance que la rondeur de la Terre , le mouuement dw Oieux , la splendeur des Planettes , et la beauté de cet Vniuers. Quel donc eust esté l'estonnement et l'éleuement de son esprit s'il eust esté Chrestien? et si , éclairé comme nous de la lu-
miere de la Foy , il eust cogneu vn nouueau Monde et vne terre nouuelle , vn nouueau Ciel et vn nouueau Soleil , et vn homme-Dieu , qui par son cours et par les mouuements réglez, ou plustost sainctement desreiglez, de sa vie souffrante et de sa mort diuine obscurcit le Ciel, altère les éléments, ébranle la Terre, épouuante les enfers , rauit les hommes et les Anges, et par desvoyes pleines de si grandes merueilles , establit vn nouuel Empire et vn empire éternel au Monde? A la vérité l'obiect de la contemplation des Chrestiens est bien différent de celuy des Naturalistes , qui n'estudient que dans le liure du Monde , et ne s'occupent que dans les sciences prophanes : lesquelles sembloient insipides à sainct Augustin , parce qu'il confcss.ub.vi n'y trouuoit point le Verbe incarné , qu'il n'y voyoit point Iesvs-Cheist nostre souuerain Seigneur; et qu'il n'y lisoit point l'excez de son Amour, les faueurs de sa grâce , et la puissance de sa Croix. Et si ce Philosophe auoit raison de se plaindre de la Nature , qui auoit donné si peu d'années à l'homme pour contempler l 'estât des choses naturelles : Combien plus justement deuons-nous nous plaindre de la briefueté de nos iours, pour contempler vn si #rand obiect? Certes la vie de l'homme est
260 Discours de V Estât
trop courte pour la contemplation d'vne si grande merueille : Mais Dieu y pouruoit par sa Bonté , nous faisant renaistre et reuiure par sa grâce , et nous faisant immortels pour contempler éternellement cet obiect éternel. Et nous n'auons à nous plaindre que de nous-mesmes, de ce qu'estants si immortels , nous prophanons nostre immortalité, en nous attachant à des choses si mortelles et périssables; et de ce que cet obiect immortel nous estant reuelé, nous y appliquons si peu nostre Amour et nos pensées; et nous allons nous diuertissants à tant de choses si petites , si basses et si prophanes en la veuë d'vn sujet si hault , si grand et si diuin. Car puis que le Fils de Dieu veut penser à nous , veut traitter auec nous , veut s'abbaisser iusques à nous; puisqu'il veut entrer mesme comme dans les limites de nostre estre, pour faire comme partie d'iceluy , et estre l'vn d'entre nous; puis qu'il veut estre homme comme il est Dieu ; qu'il veut viure entre les hommes comme il est viuant entre les Personnes diuines , et qu'il veut ainsi s'appliquer , se donner, se communiquer à nous et à nostre Nature en vne manière si haute , si singulière et si ineffable : Nous deurions certes d'vn vouloir constant et ardent penser à luy , traitter
et des Grandeurs de Iesvs. 201
auec luy, nous éleuer à luy : Nous deùrions Déplorable
, ,, , j . P aueoglement des
entrer en labysme de ses grâces et faueurs; mortels, lesquels désirer d'estre semblables à luy , ne viure que JJ2£ ai^Lew pour luy , et nous donner à luy en l'excès de sa immortels et ™ grace et de sa puissance : Et nostre estre estant ifaoce auec leeu» redeuable non seulement à sa puissance , mais pentnea^o^î encores à son Amour , deuroit appartenir en- p60tierement à Iesvs : Son nom , sa grandeur et sa dignité deuroit occuper nos sens, et remplir nos esprits : Sa Vertu et son Amour deuroit animer nos puissances, et pénétrer les moùelles de nostre Ame : Son Esprit deuroit régir nostre esprit , animer nostre vie , et conduire nos actions. Nos pensées , nos paroles et nos mouuements deuroient tendre du tout à luy. Rien ne deuroit partir de nostre esprit qui n'aspire à Iesvs , et ne respire son honneur et sa gloire : Rien ne deuroit entrer en nostre esprit qui ne sentist l'Esprit et l'odeur de Iesvs : Et comme épris de son amour , nous ne deùrions voir que Iesvs ; rien ne nous deuroit contenter que Iesvs ; tout en luy et par luy nous deuroit aggréer ; rien sans luy et hors de luy ne nous deuroit satisfaire ; vérifiants en nous ces deuotes paroles du deuot S. Bernard : Aridus est omnis animm cibus in cani. sorm. si non oleo isto infunditur, insipidus est si non isto sale conditur. Si scribas, non sapit mihi, nisi l*-
262 Discours de V Estât
gero ibi Iesvm : Si disputes, aui conféras , non sapit mihi, nisi sonuerit ibi Iesvs. Iesvs mel in ore, in aure melos, in corde iubUus.
Aussi Iesvs est le suiet de nos discours, et Fobiect de nos pensées. Et nous continuons bien volontiers à parler de Dieu opérant cet œuure, faisant vn nouuel Adam et formant vn homme-Dieu , comme le suiet de ses grandeurs et le comble de ses merueilles : Doncques adorants la Bonté de Dieu se communiquant ainsi soy-mesme à sa Créature , pénétrons de plus en plus la communication ineffable de Dieu en ce Mystère : Et prenant le poinct de plus hault , et comme en sa source pour le conduire et deriuer par certains degrez iusques en cet œuure ; Voyons comme l'Estre suprême , éternel et increé ; La lumière intellectuelle et la Sapience inaccessible , le Premier et le Principe des Estres , le Dieu viuant et la fontaine de la vie , également aymable et adorable en sa Nature excellente et bienheureuse ; est incessamment en estât d'vne communication admirable, selon que la Nature et la condition des choses les rend capables de la receuoir. Ainsi il communique aux choses plus basses et plus proches du non Estre, vn ombre et vn vestige de son existence, comme aux corps simples et aux
et des Grandeurs de Iesvs. 263
Eléments; Vne ombre de son Estre et de sa Vie, comme aux choses végétantes et sensitiues : Et en s'éleuant plus haut en son œuure , il s'exprime et se communique dauantage , en imprimant non plus vn ombre et vn vestige , mais vne image plus expresse et vne ressemblance plus parfaitte de soy-mesme et de son Estre viuant et intelligent , comme il se voit aux Anges et aux hommes : Et s'ils acceptent la conduitte de sa Bonté , de sa Grâce et de son Amour , il passe aussi plus auant , et les éleue mesme iusques à la veuë et possession de ses biens et grandeurs , et iusques à la ioûissance de sa gloire , leur donnant accez , entrée et establissement dans son Palais , dans son Paradis et dans son Eternité.
Mais cet Estre infiny et admirable est en vn bien plus hault , plus éleué et plus excellent estât de la communication de soy-mesme : Car nous auons et nous adorons en la grandeur de nos Mystères trois communications tres-secrettes et tres-intimes , qui sont inénarrables en elles-mesme, incompréhensibles aux hommes et aux Anges , et sont parfaittement et immédiatement Diurnes. La première est la communication éternelle de Dieu le Père à son Fils, en laquelle il luy donne sa propre essence : I^a se-
&% Discours de V Estât
ponde, la communication coëternelle du Père et du Fils, donnants au Sainct Esprit leur Essence cortunune ï Et la troisième est la communication tres-ayraable et tres-adorable, que le Verbe seul fait de soy-mesme et de sa Personne à l'humanité sacrée , tirée de la substance pure et immaculée de la tres-saincte Vierge. De sorte Trinité de Mys- que comme inous auons vne Trinité de Mystères vlnoul™lvtitï- Qfl l'Estat de la Foy , selon les discours precetédecommunica- feofa; et comme; nous adorons vne Trinité de
lions en l'Estre '
wuiri. Personnes en; TEstre de la Diuinité , selon les
documents de nôstre Religion, nous auons aussi et nous adorons vne Trinité de communications en TEstre diuin , qui est le fondement du discours présent. Car l'Estre infiny de Dieu nous est représenté par les Anciens comme yne Sphère intellectuelle qui comprend tout et ne peut estrê comprise : Et comme sa grandeur se clôt. f se ferme et se termine en elle-mesme, c'est h dire en la Trinité 'des Personnes diuines eft éternelles ; Aussi le mystère , le cercle et le aecret de la communication propre, immédiate idt ineffable de cet Estrfe de Dieu » se comprend, se, consomme et! s'accomplit dans luy-mesme en cette Trinité de communications : dont les deux premières sont comprise^ dans le Mystère (Je la Trinité ; et la troisième est reséruée au sa-
et des Grandeurs de Iesvs. 265
cré Mystère de rincarnation , qui ferme , qui enclôt , qui termine le cercle diuin , et la circonférence admirable de Dieu se communiquant dans soy-mesme et dans cette humanité le sue diuin sacrée; et arreste heureusement et diuinement "* 5Jr ^Suele poinct et la grandeur des communications JJJ11 JJ^JJJ1^" immédiatement diuines en vne Personne di- d« pins grand»
T n x . x secrets que la Foy
uine , laquelle est receuant en soy-mesme et en nous apprenne. sa subsistence , vne Nature créée.
Ces trois communications sont si rares, si eminentes et si singulières, qu'elles n'ont rien de semblable en la Terre ny au ciel , qui nous puisse seruir d'ombre et de figure pour les représenter dignement. Car leur excellence et perfection a vne distance infinie de toutes les autres communications que la Nature et la Foy nous enseignent : Et elles sont telles, que nous les pouuons bien croire et adorer en la Terre par la grâce , et les voir et contempler au Ciel par la gloire ; mais nous ne les pouuons comprendre ny dans la Terre , ny dans le Ciel. Car elles comprennent l'infiny, c'est à dire , elles comprennent Dieu mesme, ou en sa Nature ; ou en ses Personnes : Et elles sont si puissantes , et si sublimes , qu'elles contiennent et emportent en leur efficace vne communication ineffable de l'Estre diuin : Communication si grande,
266 Discours de V Estai
si intime et si parfaitte , qu'elle rend les Personnes procédantes, coëssentielles auec leur principe éternel ; et rend la Nature humaine à qui elle est faitte , consubsistante auec la Diuinité.
Or en ces deux Communications diuines qui sont encloses dans le sein du Père éternel, et qui sont l'vne du Père au Fils , l'autre du Père et du Fils au Sainct Esprit, nous admirons comment vne Essence toute simple , indiuisible et inaltérable , peut estre communiquée à plusieurs hypostases , et nous adorons en l'humilité de la Foy , la Nature diuine , comme estant et parfaittement vue, et parfaittement communicable ; qui est vn des plus grands secrets de la Diuinité , et vn des plus haults poincte mous «lions oa que la Foy nous enseigne. Car le Dieu desChresretS^diniï qîlo tiens » est tellement Vn , que cette Vnité subnouidofou.TDi- gjgte en pluralité de Personnes ; et partant nous
lé et pluralité en r r
la distinction dos auons en l'Estre diuin , Vnité et Plvkàlri eûecoTdaéenre- tout ensemble. Et cette pluralité n'est pas vne manation de» Pcr- diuergité de Personnes comme disiointes etse-
•tonnes.
parées F vne de l'autre , ainsi qu'estoit le Dieu des Manichéens, dont l'vn estoit le principe du bien , et l'autre le principe du mal ; mais ces Personnes diuines sont liées d'Amour et de société par ensemble : dont nous auons en l'Es-
tre diuin Vnité , Plvr alité et Société parfaitte : Société , comme nous dirons ailleurs , qui est le fondement et l'exemplaire de toute autre Société diuine et humaine , naturelle et surnaturelle. Et cette Communication et Société des Personnes increées , et éternelles n'est pas seulement en Amour et conformité ; mais ce qui est beaucoup plus , et ce qui passe l'esprit humain et Angélique ( qui ne peut comprendre comme en Dieu tombent les conditions de produisant et de produict ) cette Communication est fondée en I'Origine et I'Emanation des Personnes l'vne de l'autre ; ce qui suppose en l'Estre defoieu Vnité et Fécondité. Et partant nous auons en la sublimité de nos Mystères et en la grandeur de l'Estre diuin que nous seruons et que nous adorons , Vnité et Plvralité , par la Distinction des Personnes : Nous auons Vnité et Société , par la Commvnication des Personnes : Nous auons Vnité et Fécondité , par I'Emanation des Personnes.
Or cette Communication primitiue et éternelle de la Diuinité féconde dedans soy-mesme, est la Cause et l'Exemplaire de la Communication temporelle que Dieu fait de soy-mesme hors de soy-mesme , à nostre humanité, au Mystère de l'Incarnation ; lequel est comme vne
268 Discours de V Estai
imitation expresse, et comme vne estenduë iusques dans TEstre créé de la Communication suprême et ineffable , qui est dans TEstre increé entre les trois Personnes de la tres-saincte Trinité. Et si nous voulons ioindre Mystères aux Mystères, sans toutesfois nous départir du Fils vnique de Dieu nostre vnique subiect en ces discours , et sans nous départir encores des Communications diuines , qui est le subiect du discours présent : Disons que la saincte Eucharistie est semblablement comme vne imitation du Mystère de l'Incarnation, et vne application et extension d'iceluy iusques à vn chacun des Chrestiens et fidèles ; tout ainsi que le Mystère i/incarnation précèdent de Tlncarnation est une imitation et
nl^rexteoî!onextens^011 de la communication suprême qui
de u communica- est dans la saincte Trinité par la communication de Dieu en la r .
saincte Trinité, et tion du Verbe éternel en nostre humanité. Et
pareillement l'Eu- • x ■ •»# x
cbarutie , de la ainsi nous auons en ces trois Mystères vn mesviTdMvînT me suiet à contempler et à adorer : Et nous nation. auons vn mesme Fils de Dieu diuinement enclos
et compris dans ces Mystères, de la saincte Trinité , de Tlncarnation , et de l'Eucharistie. Au premier en l' Vnité de son Essence; au second en T Vnité de sa Personne ; au troisième en T Vnité de son Corps. Et par ces trois Vnitez Iesvs est viuant en trois estats différents et ad-
et des Grandeurs de Iesvs. 269
mirables ; c'est à sçauoir au sein du Père ; en
nostre humanité ; en son Eucharistie : Viuant ,
dy-je , au sein du Père comme Fils de Dieu ,
Dieu de Dieu, et Principe d'vne Personne
diuine : Viuant en nostre humanité comme
homme-Dieu , et comme Principe vniuersel de
vie au Monde : Viuant en l'Eucharistie comme
victime de Dieu deuant la face de son Père , et
appaisant son courroux en son Autel , où il est
communiquant Vie de grâce et semence de
gloire à vn chacun de nous : Trois Estats de Rapport et uai
Iesvs , trois estats bien différents , trois estats S^ïta'îîÇ
dignes d'honneur, d'amour et de considération adore : i* Trinité,
. . l'Incarnation, et
bien particulière , trois Estats procédants de rEucharistie. ces trois Vnitez , fondez en ces trois Mystères , et honorez de trois communications remarquables et adorables en Iesvs : Celle qu'il reçoit du Père éternel ; Celle qu'il fait à nostre humanité ; Celle qu'il fait à son Eglise et à ses fidèles ; c'est à dire, trois communications distinctes; de son Essence en la Trinité ; de sa Personne en l'Incarnation ; et de son corps en l'Eucharistie ; qui contient ces trois Mystères différents. Con- Fécondité du templons donc vn peu ces Vnitez , ces Mystères *2 &S*J%
et ces communications; et voyons comme &u sT^dwi^ifapremier de ces Mystères il y a Vnité d'Essence tureetiaGrace. et Fécondité de Personnes ; au second il y a
270 Discours de l' Estai
Vnité de Personne et Fécondité d'Essence; au troisième il y a Vnité de Corps et Fécondité d'Esprit. Car en la Trinité nous adorons T Vnité et fécondité de l'Estre diuin; Y Vnité en son Essence , et la fécondité en ses Personnes diuinement produites et produisantes. Le Père produit son Fils en Vnité et fécondité admirable , et mesme il le produit comme receuant de luy vne puissance et fécondité admirable de produire le Sainct Esprit : Et cet Esprit produit par le Père et le Fils, ne produisant rien dans la Trinité , produit hors la Trinité les choses de la Nature et de la Grâce : Celles de la Nature ; comme imprimant au Monde en sa naissance , la vertu productiue de toutes choses : Celles de la Grâce , comme estant enuoyé par le Verbe pour sanctifier toute l'Eglise en sa naissance. De sorte que la première puissance et fécondité, qui est celle du Père , se termine en la production des deux Personnes diuines : la seconde, qui est celle du Fils , se termine en la production dVne seule Personne , qui est le Sainct Esprit : Et le Sainct Esprit ne produisant rien en «oy-mesme, est seulement liant par soy-mesme les Personnes diuines produites et produisantes : Et il produit hors de soy-mesme l'ombre, l'image et la ressemblance de l'Estre diuin et
et des Grandeiws de Iesvs. 271
increé , en produisant ce Monda : Et puis après
il vnit ce Monde produit , à son Principe qui
est Dieu , dans le Mystère de l'Incarnation. Où Les productions
nous voyons en passant comme vn mesme or- creéqu^nsves-
dre et progrez dans l'estre créé et increé ; et 2ni^rvJJ"
vne imitation et ressemblance de l'image auEmousToyonsen
modelle. Car comme en l'estre increé les Per- rL^e^lTmo-
sonnes sont produites , et leur production se delle*
termine en leur Vnité, par le Sainct Esprit , qui
est leur lien éternel et ineffable : Ainsi l'estre
créé estant produit , ce mesme Sainct Esprit le
lie et V vnit à son Principe en l' vnissant au Verbe
qui a produit toutes choses comme Verbe du
Père, et les vnit toutes à son Père comme Verbe
incarné , par la puissance de son Incarnation ,
par la grandeur de ses offices , et par l'efficace
de ses Mystères. Nous y voyons encores vn autre Différence re-
poinct digne de considération particulière, qui ^^«duCM
est vne différence bien remarquable entre les at «*l,e* de ,a
, , t rm- % s* Terre.
sources de la Terre et les. sources du Ciel. Car les sources de la Terre et du Temps ont moins d'amplitude et de profondité en leur origine qu'en leurs ruisseaux , qui se vont grossissant , et élargissant d'autant plus qu'ils sont éloignez de leur source : Et au contraire nous voyoqs icy clairement que les viues sources du Ciel et de l'Eternité ont vne plus grande plénitude et
272 Discours de V Estât
amplitude en elles-mesmes , que dans leurs émanations et productions : Et que la fécondité diuine quoy que produisant tousiours en la Trinité choses egalles , se va comme restressissant , plus elle s'approche de nous et s'éloigne de sa source. Carie Père qui est la source fontale de la Deïté , et la première source de la fécondité diuine , produit en soy-mesme deui Personnes diuines : Et le Fils qui est la seconde Personne produisante en la Diuinité , termine sa fécondité en la production dVne seule Personne diuine : Et cette troisième Personne ne produisant rien d'éternel et increé , produit le Verbe comme incarné. Et ce Verbe incarné comme nouueau principe d' vn nouuel estre , et comme Père du Siècle aduenir, produit Tordre de la grâce et de la gloire qui se termine et s'estend à la vérité à nous faire Dieux , mais nous faire Dieux par participation seulement, et non par subsistance comme en l'Incarnation, ny par essence , comme en la Trinité : c'est à dire, se termine à nous rendre les Temples de la Diuinité communiquée entre les Personnes diuines , et les images viues de cet estre Su* préme , Diuin et Increé : Et c'est où se termine la communication de Dieu en soy-mesme , et hors de soy-mesme ; En soy-mesme au Sainct
et des Grandeurs de Iesvs. 273
Esprit; hors de soy-mesme, en l'esprit sainct et sanctifié par la grâce : Laquelle ayant ainsi hautement et diuinement sa source primitiue en la communication du Père au Fils , et du Père et du Fils au Sainct Esprit ; Il nous est facile de croire et d'entendre que comme en ce premier Mystère de la Trinité, selon nostre supposition précédente, il y a vnité et fécondité tout ensemble : il y a aussi pareillement vnité et fécondité au second Mystère ; qui est celuy de l'Incarnation , en laquelle nous adorons semblablement vnité et fécondité, vnité de Personne, et fécondité d'Essence; ce qui est notoire non seulement en la pluralité des Essences qui sont en ce Mystère , et qui sont vnies en Vnité de subsistance ; mais encore en ce que l'Essence diuine et humaine sont tellement coniointes, qu'elles constituent vn nouueau existant et vn nouueau principe de vie au Monde, comme dit le Disciple de la Vie et de la Vérité , c'est à dire sainct Iean , en plusieurs endroits. Et cette humanité par la Diuinité présente , subsistante et viuante en elle , est vne source de Vie : car en Iesvs tout est Vie et viuifiant, comme il sera dit au discours de la Vie de Dieu en ce Mystère. Et cette humanité portant en elle-mesme par l'vnion au Verbe, la
274 Discours de l'EMai
Diuinité et la Filiation propre et naturelle du Fils vnique de Dieu, est vne source viue et puissante de la Filiation adoptiue qui commence en la Terre et perseuere dans les Cieux. Au troisième Mystère , c'est à dire en l'Eucharistie , nous adorons aussi F V ni té de ce corps glorifié , et accompagné d'vne fécondité admirable de grâce et d'Esprit. Car ce corps Deïûé communique l'Esprit , l'Amour et la grâce de Iisvs à ceux qui le reçoiuent selon qu'il Yotdonne en sa parole. Et ce Mystère est vne nouuelle puissance du Fils de Dieu en la Terre, lequel a voulu en ce Sacrement diuin , auguste et singulier, imprimer luy-mesme par son propre corps, par sa substance et par son humanité saincte , l'Esprit de Grâce , d'Amour et d'Vnité dans son Eglise.
Description ex- Ainsi au premier de ces Mystères le Père «"S* Jî^T! donne et communique son Essence à so& Fils: do l'issue et du Au second , le Fils donne et communique sa
retour du voyage *
du verbe eiemci Personne à nostre humanité : Au troisième, le
sortant du scinde tvi j a * a
son Pcro pour ve- mesme Fils donne et. communique son corps et nir à nous. son humanité aux hommes : Et le Fils de Dieu
s'abbaissant ainsi de degré en degré pour honorer son Père dans le mystère de son abbaissèment, et s'abbaissant iusques à nous, pour nous éleuer iusques à luy, doit estre contemplé
et des Grandeurs de Iesvs. *275
des Chrestiens , et adoré en ses grandeurs et en ses abbaissements, et doit estre aymé d'eux en la force encore de son Amour qui le conioint à son Père en V Vnité du Sainct Esprit , et le conioint à nostre humanité en T Vnité de sa Personne diuine. Car contemplants ceshaults Mystères , nous voyons comme le Fils vnique de Dieu receuant de son Père sa propre Essence , veut auec son Père d'vn vouloir nécessaire la communiquer au Sainct Esprit : et est porté par ce regard et cet Amour naturel et réciproque entre eux , à produire cette Personne diuine ; et à s'vnir encores à son père par F vnité de cet Esprit produict , comme il luy est origin aire ment vny , ou plustost Vn avec luy par vnité d'Essence : Et il veut encores en la plénitude des temps par vn vouloir libre et digne d'Vne recognoissance infinie , donner son Essence diuine et sa propre Essence à vne nature créée, et s'vnir à 6a créature par sa propre substance et subsistance. Et Iesvs s'aduançant dans les voyes de son Amour et de sa Bonté, et se voyant porter en soy-mesme la communication ineffable de la Diuinité à, nostre humanité, veut porter cette humanité vnie à sa Diuinité dans nos cœurs et nos corps pour les sanctifier en hty et nous vnir à luy. Et Iesvs s' v-
276 Discours de l' Estât
nissant ainsi à nous, nous vnit à son humanité, et par son humanité à sa Diuinité , et par soymesme à son Père. Voyla le cours et le progrez, voyla l'yssue et le retour du voyage du Verbe éternel sortant du sein de son Père , et descendant du plus haut des Cieux pour s'abbaisser en Terre et s'vnir à nostre humanité. Voyla le dessein et le motif de cet heureux voyage et sortie ineffable , qui est pour nous faire rentrer en Dieu, et pour nous éleuer de la Terre au Ciel. Voyla Testât et la fin du Mystère de l'Incarnation : Mystère si haut et si puissant, qu'il touche de la Terre au Ciel , et du Ciel à la Terre, et conioinct l'homme à Dieu, et Dieu à l'homme. Mystère aussi qui nous est figuré par cette eschelle de Iacob : Car les Escritures nous la représentent si haulte , qu'en ses deux extremitez elle conioinct la Terre auec le Ciel , Dieu auec l'homme. Et aussi nous voyons comme le Verbe incarné touche la Terre , et la sanctifie par son humanité : Et touche le Ciel et le glorifie par sa Diuinité : et lors qu'il estoit résident visiblement en Terre par son humanité , lors mesme il residoit glorieusement au Ciel par la Diuinité. C'est pourquoy le Fils de Dieu parlant de soy-mesme en la Terre , il *e disoit loao. m, ta. estre au Ciel , et disoit aux Iuifs , Filins hominù.
et des Grandeurs de Iesvs. 277
qui est in Cœlo : car il estoit lors mesme et en la Terre auec eux , et au Ciel auec son Père , dautant qu'en ce Mystère . comme en l'eschelle de Iacob, les choses Célestes y sont iointes auec les Terrestres , les plus haultes , auec les plus basses, et Dieu auec l'homme. Or en cette eschelle il y a plusieurs eschellons, comme plusieurs degrez par lesquels Dieu descend et s'abbaisse iusques à l'homme, et l'homme monte iusques à Dieu. Et il me semble que ie vois les Les vnitei qui Vnitez qui se remarquent en la fécondité de ôUurefde Dieo Dieu dans les communications diuines , par les- J*} ad0™nli ,es
' l Vmtei qoi so troo-
quelles Dieu se communiquant en soy-mesme , oent «* Dieu. vient à se communiquer iusques à l'homme , et s'vnir à l'homme en l'honneur des Vnitez admirables que l'esprit humain conçoit et adore en son Estre diuin. Car pour vn plus grand éclaircissement de ce discours, nous pouuons distinguer comme deux ordres excellents des Vnitez diuines ; dont le premier comprend les Vnitez qui sont en l'Estre de Dieu ; Et le second contient les Vnitez qui sont dans les œuures de Dieu; Or la première des Vnitez que nous n y a en Dieu adorons en Dieu , est Y Vnité d'Essence ; Vnité ynSîé de PriSd^ suprême et primitiue ; Vnité non originée , mais el Vni* d,Amoor qui donne lieu à l'origine des autres ; Vnité qui est la première perfection recogne uë et suppo-
278 Discours de V Estât
sée dans l'Estre diuin ; Vnité qui par la plénitude de sa perfection est source de la fécondité diuine. Et selon Tordre que nous pouuons coneeuoir entre les choses diuines , Nous pouuons dire que de cette Vnité d'Essence vient la seconde Vnité , qui est l'Vnité de principe , en laquelle les Personnes du Père et du Fils produisent le S. Esprit : Lequel est luy-mesme la troisième Vnité, qui est l'Vnité d'Esprit et d'Amour personnel , liant et vnissant les Personnes diuines entre elles d'vne Vnité distincte de l' Vnité d'Essence et de l' Vnité de principe t de laquelle il procède : Trois Vnitez qui sont en Dieu et demeurent tousiours en Dieu-mesme : ii y a dans les En l'honneur et imitation desquelles il y a trois iro?™ire°s vîi? autres Vnitez diuines comprises au second orie«: vnité de Per- dre , que nous auons dit estre des Vnitez signa-
sonne , Vnité de * °
Corp» et vniie lées dans les Oeuures de Dieu. Car le Mystère d Esprit. ^e l'Incarnation , qui est le premier et le plus
hault des Oeuures de Dieu ; et qui a pour son principe l'Vnité d'amour essentiel et personnel qui est en la Diuinité , est vn Mystère d'vnité, auquel Vne Personne diuine va vnissant en* semble les deux natures de Dieu et de l'homme. Et cette Vnité du Verbe subsistant en ces deux natures différentes, est suyuie en l'Eglise de l'Vnité miraculeuse de l'Ame et du Corps
et de* Grandeurs de Ixsvs. 279
de Iesvs présent eu diuers lieux , au Ciel et en la Terre : qui est lu seconde Vnité admirable dans les Qeuures de Dieu, establie par le diuin Mystère de l'Eucharistie. Et cette double Vnité remarquable en Iesvs ; l'vne en sa Personne en l'Incarnation ; l'autre en son corps en l'Eucharistie ; est la source viue de l' Vnité de grâce et d'esprit; qui est la troisième Vnité ; laquelle est le principe de la vie nouuelle qui se communique aux Ames dans la Terre et dans le Ciel. Ainsi Dieu selon sa puissance et sa parole, Attingit à fine usque ad finem fortiler : Ainsi sap. nu, t. Dieu qui est Vnité, conduit tout à l'Vnité, et d^nu^en'uSi, par degrez distincts d'vnitez vient et descend commepardegrei
~ o îusques à nou8,et
iasques à l'homme, et l'homme va et monte nous montons d>-
. ,. . ,> . . . , nité entnilé com-
îusques a Dieu; et en fin amue îusques a la me par degré* in*ioùissance de l'Vnité suprême et primitiue de que* à Dien la diuine Essence, par la veuë , par la lumière, par la ioùissance de la gloire, en laquelle cette diuine Essence, qui est vue et Vnité tout ensemble, s'imprime en nostre esprit, se communique à iceluy, et le rend bienheureux. Ainsi du plus bas de la Terre et du profond de nostre néant t nous montons de degré en degré iusques à Dieu, et Dieu du plus hault des Cieux et du Thrôse de sa grandeur vient et stabbaisse iusques à nous. Ainsi en Testât de la Religion
280 Discours de V Estai
nous allons de Mystères en Mystères, d'Vnitez en Vnitez, de communications en communications, de merueilles en merueilles , en la contemplation des secrets et veritez que la Foy nous enseigne. Et ainsi contemplants Dieu en soy-mesme, en son Estât et en ses Oeuures : c'est à dire, en sa Diuinité, en son Humanité, et en son Sacrement et Sacrifice ; ou bien plus clairement, en ses trois Mystères, la Trinité, l'Incarnation, l'Eucharistie : Nous voyons que sa Bonté et sa Majesté suprême tend par vn conseil secret et profond à réduire tout à Vnité, et à enclorre tout, c'est à dire , le Créateur et la Créature dans vn cercle admirable d' Vnité. et mesme tend à les vnir au poinct et au Centre de l' Vnité diuine par le Mystère de l'Incarnation, et par l' vnité d'vne Personne increée et incarnée tout ensemble. Car le Verbe est comme vn Centre admirable d'vnité, posé au milieu des Personnes diuines, en ce qu'il est procédant comme l'vn , et produisant comme l'autre : Posé encores au milieu de l'Estre créé et increé parle Mystère de l'Incarnation comme médiateur de l'vn et de l'autre. Et ce Centre d'vnité tire tout à Dieu, à soy, à l'Vnité, par vne chaine forte et sacrée de Mystères et Vnitez enchainées, comme autant de chainons at-
et des Grandeurs de Iesvs. 281
tachez et liez par ensemble : Ce qui mérite bien vn plus ample discours: Lequel remettant à vne autre fois, tirons à présent y sage de cette pensée pour nous éleuer à Dieu, nous vnir à son Verbe, nous ioindre à nostre Médiateur, nous rendre à l'Empire de sa Croix , nous liurer à son Amour, à son Esprit et à sa grâce, nous commettre à saconduitte, nous abandonner à ses conseils et desseins sur nous , et nous humilier et confondre deuant luy, de ce que nous auons ainsi laissé nos esprits errants et vagabonds en la variété des choses créées, et nos cœurs diuisez dans les obiects caduques et périssables, au lieu de les vnir à l'Vnité suprême de la Diuinité, et de tendre à l'Vnité de la grâce et de la Vie mystique en laquelle Dieu imprime et communique à l'esprit préparé, purifié et éleué, son Vnité saincte , pour le rendre vn d'Esprit auec Dieu, et luy faire porter éternellement l'effect admirable de cette sacrée parole ; Qui adhœret Domino, vnus Spiritus est: «• cor. ?i, n. Vnité haute et sublime , digne de Dieu et de sa grâce, digne de son Esprit et de son Amour, digne de ses Mystères et de ses Vnitez , et digne de la puissance qu'il daigne employer à appeller nos Ames, à tirer nos cœurs, et à nous rendre par vne qualité céleste et infuse dispo-
282 Discours de V Estât
sez et susceptibles de rVnité admirable qu'il veut imprimer et communiquer à l'Ame par l'efficace de ses Mystères, par la puissance de son esprit, et par la dignité de sa grâce et de Les grandeurs son Amour. Mais retournons de nous à Dieu,
dentetldorenSos e* ^e nos misères à ses grandeurs ; rentrons éternelle». fam \e p0inct et le centre de nostre discours,
et remarquons que l'Vnité, la Fécondité, la Communion ineffable qui est en la saincte Trinité, est l'obiect que la mesme Trinité va regardant, honorant et imitant dans son œuure de l'Incarnation; Oeuure et Mystère d'vnité, de fécondité et de communication diuine et admirable. Car Dieu est la cause et l'exemplaire de tout ce qui procède de luy : et plus les œuures et les choses sont sublimes et excellentes en elles-mesmes , plus elles regardent en Dieu quelque chose de bien rare et particulier, à quoy elles ont leur rapport, et dont elles tirent La communica- leur source et leur origine. Et partant cette
nnDe»ÎL«onU re- ineffable communication que Dieu fait de soygarde et adore sa mesme hors de soy-mesme en la plénitude des
communication on j i»t <l- j. • ^ -
la Trinité. temps au Mystère de 1 Incarnation , et qui est si
haulte et si singulière, qu'elle est et sera pour iamais sans exemple dans les choses créées, suppose et regarde comme son Exemplaire cet* Interne et Eternelle communication qui est cm
et des Grandeurs de Ijss vs. 283
la Diuinité, et qui est le plus hault poiuct et le plus incompréhensible que la Foy adore en la Diuinité , à la veuë duquel sont éblouis tous les esprits humains et Angéliques. Là il y a vn Dieu communiquant son Essence ; Icy il y a vn Dieu communiquant sa subsistance : Là il y a vn Père donnant sa Diuinité à son Fils et à son Sainct Esprit, c'est à dire, aux deux Personnes procédantes en la Diuinité; Icy il y a vn Fils, Père du siècle aduenir, donnant sa Diuinité à l'Ame etau corps de l'homme, c'est à dire, aux deux parties constituantes nostre humanité : Là l'Essence de Dieu communiquée aux Personnes les rend Diuines et adorables; Icy la Personne du Fils de Dieu rend cette chair et cette Ame à laquelle il se communique, diuine en sa subsistence, et adorable en son estât : Là il y a vne communication naturelle et nécessaire entre les Personnes diuines ; Icy il y a vne communication substantielle ; mais libre et volontaire de la Personne de Dieu à la nature de l'homme : Et cette communication seconde et temporelle regarde cette grande, suprême et admirable communication qui est en la Diuinité, et comme son exemplaire , et comme sa Source et son Origine. le dis qu'elle la regarde comme son exemplaire : Car elle est si viue-
284 Discours de V Estât
ment représentée et si parfaittement imitée en cette communication seconde , que les Pères ont recogneu l'vne dans l'autre, et ont prouué l'vne par l'autre à sçauoir, l' Vnité du Fils auec le Père en la tres-saincte Trinité pari' Vnité du Fils auec nous en l'Incarnation et l'Eucharistie : comme il appert dans les doctes et sanct. cyr. in les graues Docteurs , sainct Cyrille et sainct l0sanct. hjl De Hilaire , deux lumières viues , et ornements Tnniu l,iii. rares, l'vn de l'Eglise Grecque, l'autre de l'Eglise Latine. le dis qu'elle la regarde comme source et origine, parce que Dieu produisant en soy-mesme, veut produire hors de soy-mesme : Et Dieu se communiquant en soy-mesme.
veut se communiquer hors de soy-mesme. Et Dieu est la plénitude de Vie, d'Amour et de communication : Plénitude de Vie en son Fils, plénitude d'Amour au Sainct Esprit, plénitude de Communication en ces deux Personnes procédantes : Plénitude qui pousse au dehors ce Mystère de l'Incarnation, Mystère ineffable de Vie, d'Amour et de communication : Ainsi que la plénitude d'eau qui est en la source pousse et iette continuellement nouuelle eau hors de la fontaine, et la répand dans les canaux et ruisseaux qui en deriuent. Or cette communication de Dieu hors de soy-mesme en ce Mystère de
et des Grandeurs de Iesvs. 285
l'Incarnation , regarde , recognoist et honore cette communication parfaitte , cette communication primitiue, cette communication suprême et Eternelle, cette communication adorable et aussi adorée et des hommes et des Anges : mais singulièrement et dignement adorée encores par la communication ineffable que le Verbe éternel fait de son Essence et de sa Personne diuine à nostre humanité par le Mystère de l'Incarnation : Mystère qui en sa substance, en son estât et en ses circonstances adore et adorera incessamment et éternellement cette communication primitiue qui est en l'Eternité entre les Personnes diuines. Car le Verbe éternel comme il procède du Père et reçoit de luy sa propre Essence, aussi veut-il honorer cette communication diuine qu'il reçoit de son Père, en laquelle consiste son estre, son estât et sa grandeur, comme nous auons discouru ailleurs : et il l'honore par vn nouuel estre, vn nouuel estât et vn nouueau Mystère, lequel porte vne communication singulière de 9oy-mesme et de sa Diuinité à nostre humanité. Et comme nous dirons en vn autre discours, que le Fils de Dieu naissant en sa Diuinité a voulu honorer sa naissance éternelle par vne naissance temporelle, et a voulu se faire
'286 Discours de V Estât
homme en se faisant Fils de l'homme, pour honorer la naissance qu'il a de son Père par la naissance qu'il a de sa Mère : Ainsi le Fils de Dieu receuant de son Père, et communiquant au Sainct Esprit sa diuine Essence dedans l'éternité, a voulu honorer cette communication ineffable par la communication admirable de soy-mesme à nostre humanité. En quoy nou* voyons comme il est tousiours Dieu, tousiours Fils, et tousiours Relation à son Père ; Tousiours Dieu, mesme en cette humanité : Et tousiours Fils regardant, aymant et honorant son Père, mesme en cette communication nouuelk et temporelle : Et tousiours référant à luy sa Personne éternelle et son Essence nouueUe.
Voila l'origine et le principe, voila la fin haulte et dernière, voila le motif principal et le vray exemplaire de ce grand oeuure de l'Incarnation que nous auons à contempler, à annoncer et à adorer. Laissant doncques à part et à vn autre temps les secrets dignes d'estre considérez et adorez en la communication ineffable qui est entre les Personnes diuines : Déduisons par ordre Testât grand et admiraW de la communication que laFoy adore entre lf Verbe éternel et la nature humaine par le sacré Mystère de l'Incarnation : Et remarquow
et des Grandeurs de Iesvs. 287
que le ternaire diuinement consacré à Dieu en ses Personnes , luy est aussi encores diuinement consacré en ses communications diuines. Car encores que dans la Diuinité il y ayt trois Personnes, il n'y a que deux communications, comme il n'y a que deux Processions : mais vne de ces Personnes diuines se communique doublement, à sçauoir le Verbe éternel; car il donne et communique son Essence au S. Esprit en la Diuinité, et en l'humanité il donne et communique sa Personne à vue Essence créée. Et par ainsi nous auons trois communications vrayement, proprement et absolument diuines, aussi bien comme nous auons et nous adorons trois Personnes diuines. Or en cette communication qui est au Mystère de l'Incarnation, le Verbe éternel communique sa Personne auguste , sa subsistence propre, son Existence increée, son Essence éternelle, sa Vertu diuine, sa Majesté infinie, sa Grandeur, sa Saincteté, sa Souueraineté , sa Vie, son Amour, sa Gloire ; et en vn mot, selon l'Apostre, la plénitude de sa Diuinité. Ce qui mérite autant de discours, comme il y a de poincts proposez. Mais ceux qui par vne hardiesse et notiueauté inoùye ont osé appeller n'agueres la Théologie vn Phantosme, et sans
288 Discours de V Estai
Théologie osent iuger et improuuer les doctrines qu'ils n'entendent point , ne nous donnent Résidence de ia pas ce loisir. C'est pourquoy remettant le reste •n^y^meinie.'en à vn autre temps et à vn plus ample discours en rbrauSté de dorons la présence admirable du Fils de Dieu son Fils , comme en cette humanité ; et contemplons la Majesté
en trois seionrs i ^ • • j x s* a
bien différents, de Dieu résidant en soy-mesme, en ses Créatures et en l'humanité de son Fils vnique, comcoQtempiation me en trois seiours bien différents. Car il est
de upwew* e! ^ails ses Créatures sans leur donner par cette existence de Dieu sorte de présence aucune dignité, saincteté ny béatitude : Il est en toutes de quelque qualité et condition qu'elles soient, corporelles , spirituelles; célestes, terrestres; bonnes, mauuaises ; éternellement heureuses ou éternellement misérables ; sans les tirer à aucun degré plus éleué, ny à aucune manière d'estre différente de leur estât et espèce : Il est en toutes également, sans mettre en elles aucunes différences: et chacune demeure dans les termes et les bornes de sa propre nature et condition : Et il est simplement en elles , pour leur donner estre , vie et mouuement selon leur espèce, et les y conseruer. Bien est vray que cette présence naure puissamment les cœurs de ceux qui ayment Dieu, et rend la playe de cet Amour tousiours fresche et récente, comme avant tous-
et des Grandeurs de Iksvs. 289
iours intime et présent l' vnique obiect de leur vnique Amour. Mais c'est à la gracé qu'il faut attribuer cette saincte naureure : C'est la grâce qui faict cet effect sur cette présence, et non pas cette présence : C'est la grâce qui establit vne nouuelle manière de la présence de Dieu, et donne cette impression saincte et diuine, par laquelle les Ames se voyant estre et viure en Dieu, selon cette parole de son Apostre, In ipso Act. *?u, «. uiuirnus, mouemur et sumus : Elles viuent heureuses et contentes en cette veuë qui les asseure que rien en la terre , ny au Ciel ne les peut séparer de leur vnique Amour, non pasmesme l'Enfer : Car il n'y a que le péché qui ayt ce malheureux pouuoir, lequel est le seul Enfer des Ames sainctes, et le vray Enfer de l'Enfer mesme.
Or Dieu est ainsi dans ses Créatures comme contemplation celuy qui les comprend, les soustient et les JbJS^^i^ maintient en leur estre. Mais Dieu est dans soy- en «*-»•«■« mesme, se comprenant soy-mesme : Car il est compréhensible à soy et incompréhensible à tout autre. Là il est sans le Monde ce qu'il est encores auec le Monde : Là il faict et ordonne par sa prouidenceauant le Monde, cequ'il faictencores auec le Monde : Là il est suffisant à soy-mesme par la plénitude de son Estre : Là il est viuant
290 Discours de V Estât
d'vne vie digne de son Essence et d'vne vie source de la Vie de la Nature, de la Grâce et de la Gloire qui remplit la Terre et les Cieux: Là il est se cognoissant et s'aymant soy-mesme, et c'est son vnique occupation dans l'Eternité, et à son exemple se fera nostre Vie pour vne Eternité : Là il est bien-heureux en soy-mesme et ioùissant de soy-mesme ; ce qui est sa félicité, et l'origine et l'obiect souuerain de nostre félicité : Là il est ordonnant par vn Conseil éternel toutes les choses qui doiuent estre produites en leur temps, les référant à sa gloire, comme celuy qui est le principe et la fin, l'idée et l'exemplaire de tout estre créé : Là il habite vne lumière infinie et inaccessible , vrayement inaccessible en luy-mesme, c'est-à-dire, en l'excez et en l'infinité de sa splendeur ; mais rendue accessible par soy-mesme, c'est-à-dire, par la puissance de son Amour, et par la lumière de sa Gloire : Là il est seul, et en compagnie tout ensemble : Il est seul en l'Vnité et singularité de son Essence : Il est en compagnie et en compagnie digne de luy et égale à luy ' par la société diuine ; parfaitte et adorable des Personnes qui subsistent éternellement en sa Diuinité. Et ces Personnes diuines ne sont pas seulement liées l'vne auec l'autre par société :
et des Grandeurs de Iesvs. 291
Mais sont encores intimement i'vne dans l'autre par TVnité de leur Essence ; par la Diuinité de leur origine ; par la compréhension mutuelle l'vne de l'autre ; et par l'identité de l'Essence auec leurs relations. Car le secret de la Foy et de la Théologie nous enseigne ; Que l'Essence diuine parfaittement vne et parfaittement communicable , est vne mesme Essence en toutes les Personnes diuines; Que Dieu produit en soy et non pas hors de soy ce qui est égal à luy ; Que les Emanations sont immanentes; Que les Personnes increées se possèdent, se contiennent et se comprennent réciproquement True l'autre ; et Que les relations diuines ne peuuent estre conçeuës sans conceuoir la diuine Essence, qui est formellement vne mesme chose auec elles, encores que la diuine Essence par vn secret admirable puisse estre conçeuë sans conceuoir les relations qui la terminent : Qui sont les poincts sur lesquels les Docteurs establissent la résidence intime , mutuelle et réciproque des Personnes diuines l' vne dans l'autre.
Finalement Dieu qui est ainsi diuinement et com^mpuuoa heureusement dedans soy-mesme, a voulu es- ÎJJJÎ^J, %£ tre sainctement et diuinement en l'humanité en l'h»**»** *•
ton Fils .
choisie et deriuée de la substance de la Vierge, et y estre d'vne manière toute propre et parti-
308 Discours de V Estai
culiere à la grandeur , à la saincteté et à la di-
uinité de ce Mystère. Il est doncques en cette
humanité comme en vn Temple sacré qu'il s'est
basty luy-mesme de ses propres mains; qu'il a
consacré à soy-mesme, comme son plus digne
et plus parfaict ouurage ; et qu'il a consacré à
soy-mesme par soy-mesme , c'est à dire , par
Explication de l'onction et application de sadiuine Essence. Car
Sjïlîï c'est de l'onction de la Diuinité subsistante en
(P«i. xuv, 8), et cette humanité que les saincts Pères entendent
de celles-ci : As- __ .. j »% ■ j Tr • t* t*
cendo ad Deum c,e Verset de Dauid : Vnxit te Deus, Deus tuus,
miMim {Su. oleo tetitiœ Pr® consortibus tuis : Verset que S.
h. 17). Hierôme , S. Augustin , et les meilleurs Com-
mentateurs de ce siècle expriment ainsi , Vnxit te 6 Deus, Deus tuus, etc. Paroles grandes qui parlent de Iesvs-Christ à Iesvs-Christ mesme : et qui s'addressent à luy en qualité de Dieu, 0 Deusl en qualité d'oinct de Dieu, Vnxit te Deus: et en qualité d'oinct de son Dieu, Vnxit te Deit* tuus : Car c'est ainsi qu'il nous faut faire l'auatomie de ces sainctes paroles > et c'est ainsi qu'il les faut peser au poids du Sanctuaire, pour en cognoistre le poids et l'excellence. Remarquons donc comme le Prophète addresse sa parole à Iesvs, et luy dit, 0 Deus, et luy parle de son Dieu , Deus tuus, et dit que son Diçu la oinct, Vnxit te Deus tuus : Iesvs donr
et des Grandeur' & de Iesvs.. 293
est Dieu, car le Prophète le nomme ainsi en luy addressant sa parc^ q Deustlvsvs est Dieu de Dieu; Dieu, Fils de Dieu; et a Dieu pour son Dieu, selon ^ette parole, Deus tuus. Il est Dieu en sa Nature première; H est Dieur Fils de Dieu en ga Personne ; Il a Dieu pour son Dieu en sa no auelle Nature. Les deux premières proposa ^ons sont euîdentes en la Foy , expliquons ia derniereï Le Mystère de l'Incarnation su pp0se deux Natures au Fils de Dieu : 1 vne Diiiino et l'autre humaine ; et par ce m0'Ven le Père éternel a deux attributions au regard de son Fils : Car il est son Dieu à raison de son humanité , dont il luy a pieu le reuestir p our le salut des hommes ; comme il est son Vere à raison de la Diuinité, laquelle il a receuo rde luy par génération éternelle. Et sembla- "blement Iesvs-Christ nostre Seigneur comm^ ayant désormais double nature a aussi double regard vers Dieu ; vers Dieu comme son Père en sa Diuinité ; vers Dieu comme son Dieu en son humanité , de laquelle le Père est Dieu , comme il est Dieu de toute Créature : Et en outre il est encore le Dieu de cette humanité en vne façon particulière , sur laquelle est fondée la vérité et l'énergie de cette sacrée parole, Deus tuus. C'est pourquoy Iesvs-Christ resucité
294 Discours de V Estai
disoit à ses Apostres , Ascendo ad Patrem meum et Patrem vestrum, Deum meum et Deum vestrum : où il parle ainsi différemment , selon ses différentes natures, lesquelles le Prophète a recognuës par l'Esprit Prophétique, et indiquées en ces paroles : Vnxit te 6 Deus, Deus tuus. Car Iesvs est Dieu , est Dieu de Dieu , et est l'oinct de Dieu : Il est Dieu en son Essence éternelle , comme le Père et comme le Sainct Esprit : Il est Dieu de Dieu et Fils de Dieu en sa Personne diuine, ayant Dieu pour son Père: ce qui ne conuient qu'à luy entre les Personnes L'humanité do Diuines : Il est l'oinct de Dieu en son Essence
wnMcréîTà8!)^ temporelle qui appartient singulièrement à ,>ar u Dioinité Djeu et \Uy est consacrée d'vne onction toute
particulière. le dis à Dieu le Père : Car c'est luy duquel est parlé en ce Verset , et duquel il est dit au Fils, Deus tuus : C'est luy à qui appartient d'estre le Dieu de son Fils incarné : C'est luy à qui appartient d'enuoyer et donner son Fils : Et c'est luy qui par vn Amour ineffable le donne à cette humanité, et par ce moyen se rend le Dieu de cette humanité, en vne façon si haulte et si excellente , qu'elle ne lui conuient qu'au regard d'elle , et ne luy conuient pas au regard des autres Créatures. Et le Père éternel luy donnant son Fils , il luy donne en
et des Grandeurs de Iesvs. 295
ce Fils la mesme Diuinité qu'il luy a donnée en l'engendrant dedans l'éternité : Et ainsi il est singulièrement le Dieu de cette humanité , non seulement par sa grâce, mais par sa Diuinité mesme, par laquelle il la consacre en luy conférant l'onction de la Diuinité , qui . rend cet homme Dieu , et qui communique à la nature humaine l'essence, la subsistance et la Filiation Diuine. Ce qui rend complet le sens de ces profondes paroles , Vnxit te, 6 Deus, Deus tuus oleo lœtitiœ prœ consortibus tuis. Car il nous faut tousiours remémorer que cette sacrée humanité ne reçoit pas seulement en ce Mystère l'onction de la grâce accidentelle : Mais reçoit et porte l'onction de la grâce substantielle , c'est à dire , l'onction de la Diuinité, que le Fils de Dieu a reçeuë de son Père , et qu'il communique à cette humanité , en vertu de laquelle cet homme est Dieu vrayement, parfaictement et substantiellement : Cet homme, dy-je, qui s'appelle Iesvs, seul entre tous les enfants des hommes , est Dieu par grâce increée ; est Dieu par onction diuine ; est Dieu par communication de substance et subsistence diuine; est Dieu par la Diuinité mesme : à raison de laquelle le Prophète dit à Iesvs ces sainctes paroles, 0 Dieu, ton Dieu t'a oinct d'huille de liesse
296 Discours de V Estai
L'humanité oit par dessus tes compagnons. D'où nous reoueiU
doublement con- , , j. j a* j ^ r.
«acrée, c'est à sça- Ions deux sortes de consécration de cette lm-
Î&yi5il5imanîté; rvne Pâr le Pere qailu7 donne son lionduFiu. Fiig. l'autre par le Fils qui se donne soy-
mesme à elle : Toutes deux dignes d' vn discours plus ample : Toutes deux indiquées en ce Verset , qui nous représente de grands Mystères en peu de mots , et les rapports admirables du Pere au Fils , en qualité de Pere , et en qualité de Dieu : et du Fils au Pere , en qualité de Fils, et en qualité de Fils Incarné : Et de cette humanité à tous les deux : Dautant qu'elle appartient au Pere comme l'humanité de son Fils, et elle appartient au Fils comme son humanité propre. Mais laissons cette déduction et l'exposition plus ample et plus claire de ce Verset à va autre temps, et retournons à adorer Dieu en cette humanité. Car il est en elle comme en l'arche : Non comme en l'arche de l'ancien Testament; mais comme vne arche nouuelle, arche de nouuelle alliance , où. il a mis la propitiation. du genre humain ; où repose la manne de la Diuinité ; où il rend ses Oracles ; et où il reçoit les adorations de son Peuple et de son Israël i : Non en vn coing de la Iudée , mais en TVniuers : Non en la Terne seulement, mais au Ciel.: et Non» pour vn temps, mais pour vue
éternité. Bref il est en cette humanité comme en celle qui ne porte pas seulement la marque et la présence de sa Diuinité à la façon des choses les plus sainctes , les plus glorieuses et les plus éleuées; Mais en vne façon qui luy est toute propre et singulière , et en vne manière si haute et si auguste, qu'elle semble estre approchante, imitante et adorante l'Existence, le séjour et le repos que Dieu a dans soy-mesme. C'est ce qui a faict dire à sainct Paul, parlant de Iesvs-Christ , En Lvy habite toute la plénitude de la Diuinité corporellement, In ipso inhabitat Explication de arrmis plénitude* Diuinitatis corporalikr : Texte Swf^cSTiiî't?: sacré , profond et Mystérieux , qui contient en *n *p*° ****** ce peu de mots trois parties et propositions dtu.nuati* cwpo grandes et importantes à la dignité de ce Mys- ra/'"r tere ; la présence et habitation de la Diuinité en Iesvs ; la plenitvde de la Diuinité qui habite en luy; la singvlarité de cette habitation, déterminée à la condition propre de ce Mystère par cette parole Corporaliter. Car c'est la Diuinité mesme , et non pas vne grâce ou vn rayon d'icelle ; c'est la substance mesme de ce Soleil increé et de cette lumière Diuine et Personnelle qui habite en Iesvs , in ipso inhabitat, etc. Et la Diuinité n'habite pas en luy selon quelqu'vne de ses perfections seulement; mais c'est toute
298 Discours de V Estât
la plénitude de la Diuinité qui y habite , omrm plenitudo Diuinitatis : Et cette plénitude de la Diuinité habite en cette humanité réellement, et vniquement, substantiellement et Personnellement, selon la plénitude et énergie de ces sacrées paroles, In ipso inhabitat omnis plenitudo Diuinitatis corporaliter. Mais reseruants les deux derniers poincts à vn autre discours , considérons icy maintenant le premier : Et remarquons que Dieu habite bien en toutes choses, mais ce n'est pas de cette sorte d'habitation dont parle sainct Paul : Il veut dire chose plus grande et plus rare d'vn si grand œuure et d'vn si rare sujet : Et il ne faut pas rabbaisser la grandeur des Mystères et des Oracles diuins, selon la petitesse de nostre sens et de nos pensées , en les contemplant et considérant : Il les faut mesurer à eux-mesmes et à leur dignité propre , et non à nous et à nostre bassesse : Et il nous faut éleuer et proportionner à leur ' grandeur.
De quelle ma- Diev doncques ayant deux sortes d'habitaplenitode^de u ti°n > L' vne en soy-mesme ; L'autre en ses Crea-
iMMB^chbïîUeen tures : ^^e Qu* es* propre à ce Mystère, celle
dont parle icy cet Apostre , celle qu'il attribue à Iesvs, regarde et honore la grandeur et la dignité de l'habitation de Dieu en soy-mesme.
et des Grandeurs de Iesvs. 299
comme son modèle et son origine : et non pas celle qu'il a dans ses Créatures. Et ce n'est pas cette seconde sorte d'habitation que ce texte de sainct Paul nous représente : Ce grand Apostre a vn sens plus grand , plus sainct et plus éleué. Et comme ce Mystère est tout singulier et propre à la Diunité ; Aussi cette présence et habitation de Dieu en l'humanité qui conuient à ce Mystère , et qui est exprimée par ces paroles , et qui est propre à Iesvs et n'appartient qu'à luy ; n'est pas cette habitation de Dieu qui est commune et ordinaire aux choses inanimées et insensibles; aux choses bonnes et mauuaises; aux choses corporelles et spirituelles ; aux choses de la nature et de la grâce : Cet Aigle des Apostres va plus hault, perce les nues, passe les ordres des choses créées, s'éleue au Thrône de la Diuinité , et là fiche et arreste sa veuë sur Dieu mesme. Et y ayant en Dieu distinction d'Essence et de Personne , et pluralité de Personnes distinguées entre elles , et vne sorte de résidence et inhabitation propre et particulière des Personnes résidentes l'vne en l'autre , et en la Diuinité qui leur est commune; Cet Aigle des Apostres en la contemplation de ce Mystère, pose et arreste sa veuë sur Dieu et sur cette ha^ bitation que Dieu a en soy-mesme, et de là
300 Discours de l'JEstat
fond et s'abbaisse iusques à nous , pour noua dire cette parole , et y enclorre vn sens ha,ult et éleué , digne de la sublimité de ce Mystère, et digne encores de son vol et de son rauissement iusques au troisième Ciel. Cette habitation donc exprimée en ces sacrées paroles , est vne habitation de Dieu , qui tire à soy cet Estre créé dans* lequel il habite, qui l'éleue par dessus tout estre créé , et le conseruant en sa nature humaine , luy donne estre dans son estre, le ioinct , l'vnit , le Déifie en soy , en sorte quil n'a aucun estre que dans l'Estre increé : Comme si Dieu vouloit imiter et figurer en vn sujet et en vne nature si basse , comme est la nature humaine , Testât des Personnes diuines et incréées qui n'ont subsistance et existence que dans la Diuinité ; et lesquelles estant distinguées entre elles , elles ne laissent pas d'estre vne mesme chose auec la diuine Essence. Car ainsi cette humanité demeurant en la distinction et diuersité de sa propre nature sans altération et confusion aucune ; a vne mesme subsistance et existence auec la Diuinité : Et Dieu habite en cette sorte , rare , singulière et excellente, en Iesvs. Et à proprement parler, cette nouuelle et singulière présence de Dieu en cette humanité est vne imitation diuine » *t
et dès Grandeurs de Iesvs. 3(W
vne expression formelle , que le Verbe éternel a voulu faire en contemplant la manière d'Estre et de résidence que les Personnes diuines ont l'vne en l'autre , et en leur vnique et commune Essence : Object grand , rare et éleué I object digne d'estre bien imité ! et d'estre imité par vn si puissant et si rare Ouurier comme le Verbe Eternel , qui est la Cognoissance , la Sapience et la Puissance du Père ; et par lequel toutes choses ont esté faittes ! Object rare , et qui ne pouuoit estre imité que par luy , ny exprimé dignement qu'en vn Mystère singulier 1 Car vne chose si haulte et si grande ne pouuoit pas estre exprimée suffisamment en l'ordre inférieur de la Nature , ny mesme en celuy de la grâce ordinaire : Cela estoit reserué à l'ordre surpassant la nature et la grâce ensemble , et les ioignant d'vn lien nouueau , en les surpassant. Et dans cet ordre suprême et nouueau , Dieu qui est et habite en toutes choses, ou par sa Nature ou par sa Grâce , est et habite en cette humanité et par Grâce et par Nature ensemble : Par Grack ; mais Grâce Increée , Grâce Substantielle , Grâce Personnelle , Grâce qui surpasse et qui fonde toute Grâce : Par Natvre ; qui se rencontre icy auec la Grâce ; et ce qui est beaucoup plus , qui est la mesme Grâce ; Grâce
302 Discours de V Estât
en sa communication au regard de nous; et Nature en sa condition au regard de Dieu : Car c'est la Nature et substance de Dieu mesme.qui est la Grâce communiquée personnellement à cette humanité , et qui la sanctifie et Déifie en luy. Dieu donc voulant habiter en cette humanité par cette Grâce substantielle, diuine, et increée, qui est sa propre Nature, et par sa Nature , qui est cette Grâce suprême , laquelle il daigne vniquement conférer à cet estre créé; Il veut habiter en cette humanité en vne manière si haute et si sublime , et si digne de luymesme , qu'elle est vne viue et viuante représentation, et vne imitation parfaitte de celle en laquelle la Diuinité habite en soy-mesme et ses Personnes en elle. Cette pensée est grande et haulte, est digne de la conception de TApostre , qui prononce cet oracle , et est bien digne encores de la grandeur de ce Mystère , qui porte la plus digne , la plus efficace et la plus saincte présence que Dieu puisse auoir en aucune chose créée, et la plus approchante de son seiour et de son repos dans luy-mesme. Mais nous ne pouuons pas suyure le vol de cet Aigle , et le rauissement de cet Apostre en la veuë et intelligence de cette vérité : Allons et suyuons pas à pas , et conduisons nos esprits
et des Grandeurs de Iesvs. 303
comme par degrez , essayants du plus bas de
les éleuer par ordre au plus hault poinct de
cette présence. Disons donc que la présence de Ceste haoita-
Dieu en la nature humaine par ce Mystère ne plénitude de udî-
doit pas estre conçeuë et considérée comme ^^"J^Î^Ji
vne présence nu3 et simple, et vne pure indis- autre chose qoeu
. * , i v i. a i • • présence par gra-
tance de quelques choses sans rapport et liai- ce et par gloire, et son les vnes aux autres : Ny comirie vne pre- tre»lJpIîucaîiere sence de Dieu purement naturelle, et suyuie ^ rhabitauoo de simplement de 1 vsage de son pouuoir créant m», et conseruant la nature des choses dans lesquelles il habite : Ny comme vne présence' de Dieu , suy uie et accompagnée de son amitié , de sa priuàuté et familiarité auec l'Ame, comme en la grâce; ou bien mesme de son amour accomply , et de sa ioùissance parfaitte, comme en la gloire : Mais doit estre conçeuë comme Vne présence toute propre et particulière à Testât vnique et singulier de ce nouueau Mystère; Vne présence imitante le séjour, le repos et la communication éternelle de Dieu en soy-mesme ; Vne présence opérante et actuante cette humanité d'vn nouuel estre, et d'vn estre diuin et increé (sans interest et sans confusion ny de Tvn ny de Tautre) c'est à dire, Vne présence de Dieu appliquante à cette humanité la diuinité de son Essence , l'infinité de
304 Discoure de V Estât
m puissance , la singularité de son Amour , 1» propriété de sa subsistance , l'actualité de son Existence , et l'intimité , la profondité , la plénitude de son Estre diuin , suprême et increé : Bref vne telle sorte de présence , que cette Humanité en reçoit vne communication de Dieu si viuè , si haulte et si parfaitte , si secrette, si intime et si particulière , qu'elle est pénétrée 4e son Essence , qu'elle est viuifiée de son Esprit, qu'elle est existente de son Existence, qu'elle est soustenuë de sa subsistence, et qu'elle est déifiée de son Verbe. Car comme Dieu le Père habite en soy et a son repos dans soy-mesme, en telle sorte et manière qu'en cette habitation et dans ce repos il communique incessamment son Essence aux Personnes diurnes : Aussi Dieu le Fils habite en cette humanité , et se repose en elle , eu luy communiquant incessamment sa propre subsistence. Et lp Verbe qui habite en son Père cpmme en son Père , veut habiter encores en cette humanité somme en sa propre Essence : Car il la rend propre et sienne par cette subsistence. Tellement que comme il a sa demeure et son repos m la Diuinité comme en son Essence éternelle; il veut encores prendre son repos et sa demeure $n cette hurpanité comme en son Essence nou-
et des Grandeurs de Iesvs. 305
«elle , et vent y habiter désormais pour vae éternité. Et il n'y a qu'en la Diuinité seule , et 4n<oette humanité où. Dieu se trouue ainsi présent , ainsi habitant et ainsi résident et occupé en vne ineffable et substantielle communication de luy-mesme. Car en la Terre il y répand sa grâce , au Ciel il y donne sa gloire : Mais il 11 n'y a qu'en i»
* » i m • -j. i u. i»t x* \ "t Trinité geôle et fin
ci y a qu en la Trinité et en 1 Incarnation ou il nncarnatfon où îi y ayt yne communication propre , immédiate ^J* "JJ^Jï et substantielle de la Diuinité, ou par Essence «ubuanueiiedeia
....., , . . Dioioité oo par
comme en la Trinité, ou par subsistance comme Essence ou pu en l'Incarnation : Deux Mystères et deux Com- snb$i8lencemunications distinctes, et toutes deux propres, singulières et adorables en la Diuinité. Car en l'vn Dieu communique son Essence , et en l'autre il communique sa subsistence , qui est vne mesme chose auec son Essence : En l'vn Dieu -est Père en donnant sa substance à son Fils , et en l'autre Dieu est homme donnant sa subsistence à l'humanité. Et par vn moyen si rare , par vne communication si puissante et diuine, Dieu est homme , et l'homme est Dieu : Dieu est homme se reuestant de nostre humanité ; et l'homme est Dieu subsistant et viuant en la Diuinité : Et il y a au monde vn Médiateur de lesua - chmt .
n> x j t i i xi nostre médiateur,
Dieu et des hommes, lequel est homme, pour est homme pour porter la mort que les hommes ont méritée ; et JJJjJJJJ ^ mo£
306 Discours de V Estai
hommes, et Dieu est Dieu pour triompher de la mort que les
pour triompher de , , . ,
la mort que les hommes ne pouuoient vaincre , et pour lenr hommes ne pou- donner sa vie et SOn éternité. Et c'est le Fils
uoient vaincre.
vnique de Dieu lequel est ce Médiateur; lequel s'est faict homme pour les hommes; et lequel par vn amour et vn pouuoir admirable , nous éleue en s'abbaissant , nous glorifie en pâtissant, nous Deïfie en s'humanizant , et nous éternise en mourant. Et ainsi se prépare l*œuure tant désiré de la Rédemption : Et ainsi s'establit et s'introduit au monde le très-grand Mystère de l'Incarnation qui le doit accomplir. Mystère que sainct Paul éleue et magnifie en ces grandes paroles : Manifesté magnum est pietatis sacramentum, quod manifestatum est in carne y iustificatum est in spiritu, apparaît Angelis, prœdicatum est gentibus, creditum est tn mundo, assumptum est in gloriât «c Grand sans « contredit est le Mystère de pieté , lequel est « manifesté en chair , iustifié en esprit , veu « des Anges , presché aux Gentils , creu au i.Thim.iiijG. « Monde, et enleué en Gloire. » Mystère grand qui commence en Terre et finit au Ciel , où Iesvs est à la dextre du Père ! Mystère grand , qui conioignant la Terre auec le Ciel, conioinct Dieu auec l'homme , et le conioinct pour vne éternité ! Mystère grand , et d'vne grandeur et
et des Grandeurs de Iesvs. 307
qualité opposée à celle du Mystère de la Trinité : Car l'vn est grand en sublimité, l'autre est grand en humilité : Fvn est naturel et nécessaire; l'autre est libre et volontaire! Mystère grand et vrayement grand en dignation , en amour, en pieté , digne de porter ce beau nom et ce bel éloge que luy donne l'Apostre : Magnum Pietatis Sacramentum ! Et selon la nature des Sacrements ce Mystère et ce Sacrement est composé de deux natures; l'vne externe , l'autre interne ; l'vne diuine , l'autre humaine ; l'vne visible , l'autre inuisible ; comme estant la base, l'origine et l'exemplaire des Le Mysier* autres Sacrements , qui sont tous à son exem- *"," ^oTâppêiple composez de deux natures par rapport Ur auMi, Sacfe~
T7 i. t xi i i • À ment, est l'origine
au Verbe Incarné : lequel a voulu peindre et et ie modeiie de* figurer dans ses Oeuures et ses Sacrements en ^mflDUde,,Fson Eglise , spn Mystère de I'Incarnation ; qui est Sacrement des Sacrements , et a aussi vne manière de Grâce plus diuine et plus auguste que les autres Sacrements particuliers ; Et est vn Sacrement et Mystère plein de Dieu , plein de grâce, plein de lumière, qui contient et manifeste le Dieu inuisible en la chair visible de l'homme , et sanctifie l'humanité par l'Esprit de la Diuinité , selon ces belles paroles : Manifestatum est in carne, iustificatum est in
388 Discours* l'Est*
Spiritu. Mystère puissant et vniuersel , qui répand ses rayons et effects par tout , donnant lumière aux Anges et salut au monde f Apparuû Angelis, prmdicatum est gentibus, crediturn est m mundo : Mystère tout diuin et tout céleste, q«i de la Terre s'éleue au Ciel , y establit sa demeure permanente , et nous tire et appelle tous Affections sur en la gloire : Assumptum est in gloriâ : digne «""ncaniauoD61 fifl et couronne d'vn si grand Mystère I Dont soit bénit pour iamais Dieu en soy-mesrae, et en son Fils vnique Iesvs-Chbist nostre Seigneur, que le Père nous a voulu donner par vn Amour et par vn don singulier en ce Mystère : Et ausa il s'appelle lui -m es me le Don de Dieu en ces t belles paroles qu'il a dittes à la Samaritaine : i<»j>. n, <•. Si scires donum Dei, Si tu sçauais , 6 femme , k Don de Dieu. Donnons nous donc à luy , car il est le don du Père , et luy-mesme se donne à nous : Soyons à luy , car il est à nous , et il est tout à nous : en sa Diuinité , nobis datas; en son humanité, nobis natus, ce dit son Prophète et son Eglise. Allons à luy , car il vient à nous, et il a les paroles de vie éternelle. Adhérons à luy , car en luy nostre humanité est adhérente à sa Diuinité. Aymons le , car il est nostre Vie. nostre Gloire et nostre Amour! Adorons le, car il est Dieu, et il est nostre Dieu , Dieu et homme
et des Grandeurs de fasvs. 300
pour ianjais. Et Vaymant , le lpyajit , le bénissant en ses grandeurs et en ses merveilles ; Aspirons à luy, respirons sa gloire : Desirons qu'il nous bénisse , et qu'il soit recogneu , serai et adoré par tout le rond de la Terre. Et finissons, en ce souhait et en ces paroles de son Prophète : Benedicat nos Deus, Devs noster, benedicat nos pmi.liu,s. Deus; et metuant eum omnes fines terrm. « Que « Dieu nostre Diev, nous bénisse; que Dieu «c nous bénisse , et que toutes les parties de la <c Terre , mesme les plus éloignées reuerent et « adorent la Grandeur et la Puissance de sa Mate jesté. »
310 Discours de VEslat
DISCOVRS HVICTIÉME De la communication de Dieu en ce Mystert.
In Ancien renommé en la recherche et en la cognoissance des choses naturelles faisoit vn si grand cas de la veuë du Soleil, qu'il se disoit estre né pour voir et contempler ce grand corps de lumière et ce bel astre de l'vniuers , qui communique » splendeur aux Estoilles et aux Planettes, qui estend ses rayons iusques aux extremitez do Monde , qui rend par son aspect toutes choses visibles et apparentes, et par son mouuemenl distingue nos iours, nos saisons et nos années: Tant il estimoit la veuë de ce grand corps celeste. Mais nous plus heureux que cet ancien Philosophe, éleuez en vne meilleure Eschole. instruits d'vne plus haulte Philosophie, éclairez d'vn Soleil bien plus lumineux, et douez par luy-mesme d'vne lumière infuse qui est surnai turelle et diuine ; Disons auec vérité que nous
et des Grandeurs de Iesvs. 31 1
sommes nez en la Terre , et renez en la grâce nei en u g«<*
pour voir le Soleil de Iustice, la Lumière in- w£P^MÏhri«t
créée et Personnelle , Lumière de Lumière , Soleél de lniUcê-
Dieu de Dieu , le Fils vnique de Dieu , et Fils
vnique de Marie, Iesvs-Christ nostre souue-
rain Seigneur. Aussi celuy qui nous a créés par
sa Puissance , et racheptez par sa Miséricorde ,
nous donne vne Eternité pour voir ce bel Obiect
en la lumière de sa gloire ; Et en attendant cet
estât heureux nous le propose en la Terre
comme vn Obiect principal qui doit exercer
nostre Foy et nostre Pieté en sa cognoissance
et en son Amour. Pensons donc à luy , parlons
de luy, et continuants nos discours recherchons
sa lumière, pénétrons ses grandeurs, déployons
ses merueilles, et portons nos pensées plus
auant dans Testât , dans le secret , et dans la
singularité de ce rare Mystère.
Le Soleil duquel cet ancien Philosophe estimoit et aymoit tant la veuë, et. que nous trouuons si beau , n'est qu'vne Image de Iesvs, lequel est vn Soleil dans le Monde de la grâce et de la gloire , et est le Soleil d'autant de Soleils qu'il y a et aura de Saincts au Ciel , qui reçoiuent tous de luy leur splendeur et leur illustration comme d'vne source viue et d'vne fontaine inépuisable de lumière. Car vn cha-
«M 2 Ditcours 4e V Estai
cun d'entre eux est plus brillant et éd&ttant que le Soleil, ce dit TEscriture, et ils n'ont tous autre clarté que celle qui leur est donnée de Ibsvs , lequel est le grand Astre , non du firmament , mais du Ciel empyrée , et le Principe de lumière, non pour le temps , mais pour Le soieii visible V Eternité. Ce Soleil que nous voyons de nos two^soiS^nol- yeux mortels et périssables , nous figure et resibie. présente les excellences et les perfections <k
cetui-cy qui est reserué pour des yeux douez de gloire et d'immortalité : Et par ces ressemblances et dissemblances qu'il a auec Iut. nous éleue à sa cognoissance plus parfaitte et accomplie , comme de celuy qui est son Archétype et son Architecte tout ensemble, et nous apprend à estimer et recognoistre dauantage la nature des choses éternelles dedans la implication trea- veuë sensible des choses temporelles. Car si
ampl6 d6 C6 008
ufoifie en iesos le Soleil qui est suject à corruption, est si beau, 5EÏÏ&.*** grand, si viste, si léger, et si réglé en ses
mouuements , que nous ne pouuons pas assez admirer ce grand œuure de la main du treshaut : Si par la beauté de sa nature , comme yn œil clair et reluisant il excelle par dessus toutes les créatures visibles : S'il faict ses périodes et reuolutions auec vn si bel ordre et mesure que nos esprits ne suffisent pas mesrae
et des Grandeurs de fcsvs. 31$
à conceuoir me si grande vitesse auec vne si grande égalité : Si par ses influences et sa lumière il est. si nécessaire à l'Vniuers, que l'Vniuers ressent aussi tost vn affaiblissement en son estre , et vne Eclipse en sa vigueur par son Eclipse , bien qu'elle soit et de peu de durée et non vniuerselle : Bref, s'il est tel que iamais on ne peut se rassasier de le regarder : Combien doit estre excellent en beauté, en grandeur, en clarté, en Majesté et toutes sortes de perfections le Soleil de Iustice, le Soleil éternel , le Soleil qui faict le iour de la grâce, et le diuise de la nuict du péché ; le Soleil qui préside au temps et à l'éternité; le Soleil qui sépare la vraye lumière d'auec les vrayes ténèbres; le Soleil qui éclaire et la Terre et le Ciel empyréeî Combien donc ce vray Soleil sera-t'il resplendissant en sa lumière? Combien prompt en ses mouuements et en son assistance? Combien réglé en sa conduitte? Combien puissant en ses influences? Combien efficace en ses attraits? Et combien nécessaire à TVniuers? Et si celuy qui est aueugle , souffre vne grande perte de ne point voir ce Soleil qui paroit à nos yeux : Quelle perte est-ce au Pécheur d'estoe priué et priué pour iamais de la vision de celuy qui estant sa Vie et sa Vérité, est
314 Discours de V Estât
et se nomme luy-mesme la vraye lumière du Monde, et est véritablement, admirablement et diuinement vn Soleil, et vn Soleil bien différent de celui-cy ? Car ce Soleil n'est que pour le corps, et est seulement exposé aux yeux des hommes et des bestes : Mais Iesvs est le Soleil non seulement des hommes , mais aussi des Anges/ Iesvs porte vne lumière qui rayonne non seulement dedans les yeux et les yeux immortels : mais aussi dedans les esprits et dedans les esprits douez de gloire. Iesvs est le Soleil et du Monde visible et du Monde intelligible en son humanité: Et il est mesme vn Soleil et Soleil Orient dans le Monde archétype en sa Diuinité. Ce Soleil ne peut pas estre nommé le Prince et le Père de Lumière : Car elle fut créée auantluy, et auant luy elle faisoitson office, éclairant rVniuers, et séparant le iour d'auec la nuict : Et il fut créé depuis pour estre vn corps supposé à cette lumière très pure et sincère , et préparé pour seruir comme de coche et chariot pour porter cette lumière première née. Mais Iesvs est la vraye lumière , Iesvs est vne substance de lumière, Iesvs est la viue source de lumière, Iesvs est mesme la splendeur de la lumière incréée , et le Père et le Prince de lumière , qui la répand et communique et en la Terre et au
et des Grandeurs de Iesvs. 31 5
Ciel, et dans le temps et dans l'éternité, et sans lequel il n'y a point de vraye lumière au Monde. Ce Soleil, à proprement parler, n'est ny le Père de la Nature , ny la Nature : mais n'est qu'vne partie de cette Nature. Car le Ciel et la Terre furent faicts auant luy, et auant luy la Terre estoit couuerte et chargée de ses enfantements, ayant éclos de son sein, et poussé plantureusement auant qu'il fust créé , mille sortes de fleurs, d'herbes et de plantes : De sorte qu'il ne peut estre estimé l'autheur des choses qui naissent de la Terre. Mais Iesvs est l'autheur de la Nature , de la grâce et de la Gloire : Iesvs est celuy par qui toutes choses ont esté faittes , et par qui elles sont refaittes et restablies en vn nouuel estre. Dieu formant ce Soleil du Monde corruptible le quatrième iour de la création du monde, Ta mis au firmament, et il y est et y sera attaché tousiours; et du Ciel il éclaire la Terre. Mais Dieu formant le vray Soleil , le Soleil du monde éternel , en la plénitude des temps ; il l'a mis en la Terre , et de la Terre par sa naissance il éclairoit le Ciel; Et les Anges mesme venoient en Terre rechercher sa lumière : Et maintenant il est tout ensemble et en la Terre au milieu de son Peuple en son Eucharistie, et
316 MsôotirsâeV Estât
au Ciel empyrée au milieu de ses Anges et de ses Saincts dans le Thrône de sa Maiesté , éclairant et sur les Cieux et sur la Terre tout ensemble , et remplissant le Ciel et la Terre de sa Gloire.
Autres rapports Or cet Ancien Philosophe , qui estimoit tant
ëe IesnfrChrist au -i .. ■% n i -i »x -i •
soleil, tous auec 1& veuo de son Soleil , pouuoit bien se contenjnadnantagetres- ^er SOy mesme en le voyant et regardant sou-
uent; Mais il ne pouuoit pas peindre ce Soleil en soy-mesme , il ne pouuoit pas se transformer en ce Soleil ; et il ne pouuoit pas deuenir vn Soleil regardant ce Soleil : Ains demeurait tousiours semblable à luy-mesme , nonobstant ce regard et cet aspect : tousiours en Terre et non au Ciel auec son Soleil : tousiours en sa nature basse et terrestre , et non pas reuestu de la clarté , de la splendeur , de la viuacité de ce Soleil. Mais nous auons encore vn nouuel aduantage par dessus cet ancien Philosophe outre ceux que nous auons apportez ci-dessus au regard du Soleil , qui est vrayement nostre , et vrayement Soleil , en la veuë duquel nous deuons estre occupez. Car nous n'auons pas seulement le pouuoir de regarder et contempler vn Soleil comme cet ancien Philosophe ; Mais nous auons à contempler vn bien autre Soleil ; et si nous auons encore le pouuoir de le pein-
et des Grandeurs de Iesvs. 3+7
dre et former en nous; Et II s'y peint luymesme par les rayons de sa Grâce , comme par de viues couleurs ; Il nous tire et éleue à luy par sa Vertu ; Il nous transforme en ses qualitez par sa Puissance ; et II nous rend célestes, resplendissants, lumineux et éternels comme luy , et mesme II establit son Thrône et son Tabernacle en nous par vn diuin Mystère ; et nous sommes portants ce Soleil au monde.
L'art excellent de la peincture est vne imita* tion de la Nature , qui va figurant à nos yeux par son industrie ce que Dieu a produit au monde hors de soy-mesme par sa Puissance : Mais cet art ne paroit en rien moins que lors qu'elle veut peindre le Soleil le plus noble des corps que Dieu ayt formé en l'Vniuers : Tant il y a de vigueur, de splendeur et de clarté en cet Astre céleste , qui ne peuuent estre représentées par les ombres et les couleurs de la Terre. Et l'impuissance de cet Art ne paroit en rien tant qu'à la peincture de cet excellent obiect : Tant il y a de distance visible et sensible entre l'image et le prototype. Là profession du Christianisme, à proprement parler, est vn Art de Peincture, qui nous apprend à peindre : mais en nous-mesme , et non en vn fonds estranger ; et à y peindre vn vnique Obiect : Car nous
318 Discours de V Estai
n'auons point à peindre, mais à effacer le monde en nous , monde qui est le seul obiect et de la veuë des hommes et de l'art des Peintres : Nous n'auons point à porter en nous l'image du vieil homme ; mais celle du nouuel homme : Et pour parler plus clairement , nous auons à y peindre vn seul obiect , et le plus excellent obiect qui soit; et celuy sur lequel la peincture aie moins d'atteinte; c'est à dire, nous auons tous à peindre en nous-mesme vn Soleil , le Soleil du Soleil , le Soleil de Iustice , le Soleil du Ciel Empyrée et de l'Eternité Iesvs-Christ nostre Seigneur; qui est l'Image viue que le Père a formée et exprimée en soy-mesme. Et nous auons à passer nostre vie en ce bel et noble exercice , auquel nous sommes exprimants et formants en nous-mesme celuy que le Père éternel a exprimé en soy , et qu'il a exprimé au monde , et au sein de la Vierge par le nouueau Mystère de l'Incarnation. Et en ce noble et diuin exercice nostre Ame est l'ouuriere. nostre cœur est la planche , nostre esprit est le pinceau , et nos affections sont les couleurs qui doiuent estre employées en cet art diuin , et en cette peincture excellente. Mais combien x a-t'il de distance entre cette imitation et imag*que nous formons de Iesvs-Christ en nous-
et des Grandeurs de Iesvs. 319
mesme , selon le conseil de 1* Apostre ; et son original et prototype? Certes rien ne peut peindre naïuement le Soleil que le Soleil mesme , qui est le plus excellent Peintre de TVniuers, et le meilleur Peintre de soy-mesme : Car en luy exposant seulement vne glace polie, il faict en vn moment la vraye et viue image de soymesme en cette glace , que nul Peintre ne peut imiter , et non pas mesme regarder , tant elle a de brillant et d'éclat , tant elle a de vie et de vigueur, et tant elle exprime naïuement et au naturel la clarté , la splendeur et la beauté de son Prototype : Ainsi Iesvs est le vray Peintre de soy-mesme : et comme il a tant de rapports excellents au Soleil , il a encores celui-cy de se peindre luy-mesme , et d'imprimer sa figure et ressemblance parfaicte en l'Ame. Car après que nous auons essayé de le peindre imparfaitement en nous par nos pensées et nos affections spirituelles en la vie de la Terre ; Il veut se figurer luy-mesme bien plus parfaittement en nos cœurs et en nos esprits purifiez par sa grâce : Ce qu'il fait en la vie du Ciel , où estants exposez à son aspect et aux rayons de sa lumière, il se figure luy-mesme en nous, comme en vne glace bien polie : Et nous tirants à luy, nous éleuants à luy, il nous rend semblables à
320 Discours de V Estai
luy, et nous communique ses qualités Célestes et Glorieuses. Et en ces deux sortes de peinetures si différentes d'vn mesme obiect , se passe Testât et la conduitte de l'Âme en deux sortes de vies bien différentes : l' vne , en laquelle par son labeur et par son industrie accompagnée de la grâce , elle est opérante et imprimante en son fonds l'Esprit et la Vertu de Iesvs : et l'autre , en laquelle Iesvs mesme par l'abondance et la plénitude de ses lumières et illustration* agit et opère luy-mesme , et luy imprime son Esprit et sa ressemblance.
En ce My.stcre Mais pour nous conduire en l'intelligence de
de l'Incarnation w a i __• j o
c'est comme «î le nos Mystères par la mesme comparaison du bosoieii B'Tniwou ieji qUj imprime son image dans le miroùer qui
au corps diaphane î r o ^ î
et faisoit tu mes- luy est exposé : Supposons ce qui n est pas au raeesireaneciuy. g^jj ^ ja ferre , pour mieux entendre ce qui
est au Soleil du Ciel empyrée; et regardante cette Image viue et éclattante du Soleil dans ce miroùer, disons en nous-mesme : Que seroit-ce si ce Soleil qui imprime son image et sa figure dans cette glace descendoit du Ciel pour s'appliquer , s'imprimer et s'incorporer luy-mesme en cette glace, et ne faire auec elle qu'vn mesme corps et substance de Lumière et de clarté? Combien cela seroit-il différent de l'image morte du Peintre , en vn tableau , et de la res-
et des Grandeurs de Iesvs. 321
semblance encore imprimée dans la glace par les rayons du Soleil? Car lors ce n'est qu'vne espèce du Soleil imprimée par son aspect dans cette glace : Mais icy ce seroit le Soleil mesme en sa propre substance et lumière qui auroit pénétré non de ses rayons , mais de sa substance , cette glace , et ne feroit auec elle qu'vn mesme corps et principe de Lumière. Or c'est ce que le Verbe Eternel , vray Soleil en l'Eternité , et le Soleil Orient en la Diuinité , faict en l'humanité sacrée de Iesvs : Car il ne se contente pas de peindre en elle son image et sa semblance , comme il faict en nous ; mais il sort du sein de son Père ; il descend du plus hault des Cieux au plus bas de la Terre ; il s'applique à cette humanité ; il s'vnit à elle ; il luy communique son existence , sa subsistence , et sa Personne. Et comme son Père le produisant éternellement luy a imprimé sa propre Essence, luy aussi par vne production nouuelle qu'il reçoit en la Nature humaine , imprime sa Subsistence et sa Personne en cette humanité ; il luy communique sa Gloire , sa Splendeur et sa Diuinité ; Il termine et accomplit cet estre créé par son estre increé ; il s'vnit à cette humanité ; il s'establit en elle; il s'incorpore en elle; et par vn excellent Mystère , selon la parole du
322 Discours de V Estât
S. Esprit, le Verbe est faict chair, et habite en nous plein de Vie et de Gloire ; plein de Grâce et de Vérité ; plein de Lumière et de Majesté ; comme estant celuy qui est l'Vnique du Père éternel , et qui est vn nouueau principe de Vie, de Gloire et de Diuinité communiquée au Monde.
C'est le subject du présent discours que cette communication ineffable de la Diuinité, qui donne vie et subsistence à nostre humanité. Ce que pour bien entendre , il nous faut supposer des discours précédents : Que la Foy en sa Lumière et en sa pieté distingue, recognoist et adore en Dieu deux choses , son Essence , et sa Subsistence : Elle distingue, recognoist et adore aussi en ces Mystères deux sortes de communications diuines, lesquelles fondent et establissent les deux Mystères principaux et permanents en toute éternité, Que l'Eglise annonce et publie au Monde en l'authorité de Dieu , Que la Terre reçoit et adore en l'humilité de sa créance, et Que le Ciel nous fera voir en sa Lumière et en sa Gloire. Car la communication d'Essence establit le Mystère de la Trinité , et la communication de Subsistence establit le Mystère de l'Incarnation. Et comme cette Essence diuinement résidente et communiquée
et des Grandeurs de Iesvs. 323
aux Personnes diuines est leur Existence , leur Grandeur , leur Diuinité , leur Majesté , et leur perfection suprême , increée , absolue : Ainsi la subsistance diuinement communiquée à la Nature humaine , est la grandeur de cette humanité , et la cause , la base , et l'origine de toutes les excellences, perfections et félicitez qui sont et seront à iamais communiquées par la Diuinité à cette humanité. C'est pourquoy la considération profonde et particulière de cette subsistence est tres-necessaire à la parfaitte intelligence de ce Mystère , et est tres-digne et tres-haulte en elle-mesme. Contemplons donc ce Mystère, et éleuons-nous à recognoistre que le Verbe éternel entrant en cette humanité, qu'il veut vnir et conioindre à soy pour vne éternité , ne luy communique pas seulement sa saincte présence , comme plusieurs du vulgaire pourroient penser ; ny aussi quelques vnes de ses perfections qui luy sont communes auec les autres Personnes diuines : Mais en se donnant à cette humanité , il luy donne et communique vne chose qui est si grande , si haulte , si diuine, qu'elle est identifiée auec la diuine Essence : Diuine Essence qui est l'Océan de toutes les perfections créées et increées, et les contient toutes en vnité , en simplicité , en eminence.
324 Discours de V Estât
Et cela mesme que le Verbe éternel donne et
communique à cette humanité , outre cette ad-
La commanica- mirable identité auec l'Essence diuine , est
Dira (qui est ie d'ailleurs si propre , si particulier et si intime
STiMbui- ^ ^ Pers03ane > (lue nous n'auons point assez nité «aincte, rend de parole pour l'exprimer dignement , estant
ce Mystère et sin- , * ,. . . - ,
gniièremeDtdiuin ce qu on nomme en la diuimté de ce nom aupropTii09a pêr-1 guste et singulier de Subsistence : Subsistence sonne. qui a cela de particulier , d'estre incommuni-
cable mesme dans l'Estre diuin , d'estre constitutiue de la seconde Personne de la Trinité , et de la distinguer d'auec les autres Personnes diuines : D'où vient que ce Mystère qui est principal en la Religion Chrestienne, et original des autres Mystères de Iesvs, en sa vie, en sa mort, en sa gloire, est en vn ordre et en vn estât si particulier et si admirable , qu'il est , et singulièrement diuin, et singulièrement propre au Verbe éternel. Qui sont deux poincts de çousideration très-grande en la considération de ce Mystère , et desquels dépendent plusieurs grandes suittes et conséquences. Dautant que ce Mystère est singulièrement diuin, puis qu'il est fondé et estably en vn Estre qui est vne mesme chose auec la diuine Essence; c'est à dire, en la subsistence, laquelle est si parfaitement vne mesme realité auec l'Essence
et des Grandeurs de Ibsvs. 325
draine , qu'elle ne peut pas mesme estre conçeuë de nos esprits sans cette Essence : Car encores qu'ils diuisent les choses les plus conioinctes, et qu'ils séparent en leurs pensées l'Essence des relations ; Us ne sçauroient toutesfois séparer les relations de leur Essence commune , par vn secret admirable dedans la Trinité, et par vne merueille dans la merueille mesme. Or le mesme moyen qui rend ce Mystère diuin , rend ce Mystère encore singulièrement propre au Verbe , puis qu'il est fondé en cette subsistence, qui est tellement propre au Verbe, qu'elle ne conuient qu'au Verbe. Car de deux choses que nous distinguons et adorons en Dieu, Essence et Subsistence, toutes deux sont singulières et remarquables en l'Vnité, qui conuient et à l'vne et à l'autre : mais elle conuient tellement à l'Essence du Verbe , qu'estant vne, elle est toutesfois égallement et diuinement communicable aux Personnes diuines ; et conuient autant et aussi proprement au Père et au S. Esprit comme au Fils : Au lieu que la Subsistence du Verbe est parfaittement Vne et parf àittement incommunicable en la Diuinité , et est tellement propre au Verbe , qu'elle ne conuient qu'à luy , et elle est constitutiue et dis-
326 Discours de V Estât
tinctiue de son Estre. D'où Ton voit euidemment que cette communication du Verbe à l'humanité , se fait par vne chose si intime au Verbe , comme est la Subsistence , et si propre à luy, qu'elle n'appartient qu'à luy, et non au Père , non au Sainct Esprit , ausquels mesme son Essence est commune. Et toutesfois par le priuilege d'Amour incomparable qui faict en ce Mystère , 0 Grandeur 1 ô Merueille I ce qui ne se trouue pas pour vne haute raison en la Nature diuine au Mystère de la Trinité ; Cette Subsistence incommunicable dans l'estre diuin est communiquée par excez d'Amour dans l'Estre créé ; et cette subsistence est appropriée à la Nature humaine , à vne Essence nouuelle , à vne Essence estrangere , à vne Essence créée ; et daigne suppléer en cette Essence les offices et vsages de la Subsistence humaine et ordinaire. Ce qui monstre bien l'excellence et singularité de cette communication intime, haulte et sublime qui interuient au sacré Mystère de l'Incarnation. Car la Foy adore deux sortes de communications diuines, et bien différentes l'vne de l'autre; l'vne est la communication par Nature en la Trinité, qui communique l'Essence et produit la Personne , mais la produit incommunicable ; L'autre est la commu-
nication par Amour en l'Incarnation , qui communique la Personne , et en la Personne l'Essence ; et communique cette Personne qui est incommunicable dans la Diuinité. 0 Puissance I ô priuilege de l'Amour au regard de la Diuinité mesme , puis que mesme il communique ce qui est incommunicable dans la Diuinité f Mais ce poinct mérite vn discours à part de l'Amour de Dieu en ce Mystère.
Continuons nos propos ; et disons que cette En quelle subsistance communiquée à cette humanité au "maenuuperlieu de sa subsistence humaine faict , et fonde 80nDe da Verbevne singulière et admirable appropriation du Verbe à cette Nature humaine, et de cette Na- * ture humaine au Verbe, et de nous tous en elle et par elle à ce mesme Verbe éternel, et à toute la tres-saincte Trinité. Pour l'intelligence de quoy il nous faut remarquer que cette humanité n'appartient pas au Verbe seulement comme la créature appartient à son Créateur , ny comme le vassal à son Souuerain Seigneur, qui est vn droict et vne qualité en laquelle elle releue égallement de toutes les Personnes diuines ; mais elle luy appartient en vn certain sens , en la mesme manière , qui l'osera dire ? que la diuine Essence appartient au Verbe. Car le Verbe Incarné a deux Natures et Essences ,
328 Discours de V Estai
et cette humanité est la seconde et la nouuelle
Essence de ce Verbe , ainsi que la Diuinité est
son Essence première et éternelle : Et le Verbe
a voulu que la Subsistence de sa Diuinité soit
la Subsistence propre de cette nouuelle Essence,
c'est à dire , de son humanité : Comme si par
la force et la puissance de son Amour il eust
voulu partager vne mesme chose ; et vne chose
indiuisible et incommunicable en elle-mesme ,
entre deux Natures si inégalles et si différentes,
en donnant la mesme Subsistence de sa Diui-
L'Hnmamté «p- nité pour Subsistence à cette humanité. Et par
Swne^maniere ainsi nous voyons que cette humanité subsis-
d'appartenance ^^ au mesme terme auquel subsiste la Diui-
qui ne conuient a *
aucune autre cho- nité , elle appartient au Verbe par le tiltre, le îuy^ndenTcom- droict et la qualité d'Essence, qui est le mesme
êl'nvn MueiSè t^tre (lue P0I%te *a diuine Essence , et qui conîuy est plus pro- uient à cet Estre increé. Mais c'est auec cette lence increi. ' différence , Que la nature humaine est la nouuelle Essence du Verbe , et la nature diuine est son Essence éternelle : Que celle-là est vne Essence volontaire , et celle-cy est vne Essence nécessaire : Que celle-là est vne Essence prise et espousée par Amour, et celle-cy est vne Essence donnée et receuë par nature. Oserois-je passer plus auant en la pénétration de cette appartenance que nostre humanité a au Verbe
et des Grandeurs de Iesvs. 329
éternel , et en recognoissance du tiltre heureux et honorable, et de la qualité chère et pretieuse qu'elle porte , d'estre vrayement et proprement l'vne de ses Essences? Car ce n'est pas encore assez , de dire que cette Nature humaine appartient au Verbe par vne sorte d'appartenance qui ne conuient à aucune autre chose créée; et qu'elle lui appartient en la mesme manière qui est propre à la diuine Essence : Mais il faut encores passer vn degré plus aijant, et dire qu'elle appartient au Verbe en vne certaine manière qui lui est tellement propre, que mesme elle ne conuient pas à la Diuine Essence , qui est toutesfois l'Essence première du Verbe Incarné : Car elle a vne singularité d'appartenance au Verbe , qui mesme ne se trouue pas en la Nature diuine : Et cette singularité d'appartenance luy est tellement propre , que rien n'appartient au Verbe , comme luy appartient cette nature humaine : Et ny dans l'estre créé, ny dans l'estre increé, il ne se trouue rien qui soit ainsi proprement , vniquement et singulièrement appartenant à Dieu; à Dieu, dy-je, par vn excez d'amour vny à nostre humanité. Dautant qu'elle a tous les mesme» droicts et tiltres d'appartenanoes qui conuiennent à toutes les choses créées ; Et elle entre
330 Discours de V Estât
heureusement au droict et au tiltre d'Essence du Verbe éternel , comme la Nature diuine ; Et d'abondant elle a vne singularité d'appartenance et d'appropriation au Verbe que n'ont pas les autres choses créées , et que mesme n'a pas l'Essence increée au regard des Personnes de la Trinité. Car cette Nature humaine ne conuient qu'au Verbe seul entre toutes les Personnes diuines ; Au lieu que la Nature Diuine conuient égallement à toutes les Personnes increées , puis que la Foy nous enseigne que la diuine Essence , bien qu'elle soit l'Essence du Verbe, luy est commune auec le Père et le Sainct Esprit : mais l'Essence humaine dans l'ordre des choses créées , et increées , ne conuient qu'au Verbe en cette sorte d' Vnité , d'Intimité et de Propriété de Personne : Car elle est tellement son Essence , qu'elle n'est pas l'essence du Père et du Sainct Esprit : C'est la bien-aymée du Père ; mais ce n'est pas son Essence : C'est l'Espouse du S. Esprit par le lien de la Grâce ; mais ce n'est pas sa Nature, comme elle est la Nature du Verbe subsistant et viuant nouuellement au monde : Car cette humanité est l'Essence du Verbe par le lien et le droict de sa propre subsistence : à raison de quoy le Verbe est nostre par Nature et par Grâce , et
et des Grandeurs de Iesvs. 331
s'appelle singulièrement nostre Diev par les Oracles diuins , Deus noster, comme estant singulièrement nostre par Testât de ce Mystère : par lequel aussi nous deuons comme par vn droict mutuel et réciproque estre singulièrement siens. Droict heureux et aduantageux pour nous : Mais tiltre et droict onéreux pour luy , puis qu'il le rendra pleige de nos péchez, le garand de nos fautes , le compagnon de nos misères ; et en fin , le mettra en vne Croix et en vn Sepulchre. Mais laissants ces pensées pour vne autre fois, et contemplants l'honneur que reçoit cette humanité , par ce Mystère , éleuons-nous , et disons : 0 Dignité ! ô Grandeur ! ô Félicité de la Nature humaine , d'estre ainsi éleuë pour appartenir au Verbe I d'estre éleuë pour luy appartenir d'vne marniere d'appartenance qui ne conuient à aucune chose créée ! d'estre éleuë pour luy appartenir par vn droict de singularité que la JF«y ne nous permet pas d'attribuer mesme à son Essence éternelle I laquelle chacun des fidèles recognoist estre l'Essence des autres Personnes diuines ; au lieu que la Foy nous apprend que cette humanité n'a point d'autre Personne à qui elle appartienne , et où elle repose , que la Personne du Verbe. Et cette sorte d'appar- LHumaaiiéei».
332 Discours de V Estât
oient auverbe d\- tenan ce vnique et singulière ♦ au Verbe a enj^uee?t toai^ cores cela <Je merueilleux, qu'elle luy est nar surnaturelle, turelle et surnaturelle tout ensemble. Car elle appartient au Verbe , comme à celuy qui est sa Personne mesme , et l'appartenance de la Nature auec la Personne est vne appartenance si intime , si intrinsèque et si naturelle , que Tordre des choses créées n'en contient point de plus grande. Et d'ailleurs, la dignité de pette Personne qui daigne estre la propre Personne de cette Nature humaine est si émir nente par dessus toute nature créée, que s» Grandeur et hautesse semble ne pouuoir entrer dans ces limites : et elle est si diuine, que nous ne la pouuons regarder sans l'adorer. Car c'est la Personne du Verbe ; C'est la seconde Personne de la Trinité égalle à la première : et C'est vne Personne en laquelle subsiste la diuine Essence de toute éternité, comme en l'vne de ses Personnes. Cette appartenance doQQques de l'humanité au Verbe, est non seulement si propre e* si intime .mais elle est d'abondant si haulte et si diuine, qu'elle peut à bon droict estre ditte et estimée auec admiration naturelle et surnaturelle tout ensemble, voire aussi naturelle comme si elle n'eatoit point surnaturelle; et
et des Orandeurs de Iesvs. 3$3
aussi surnaturelle , comme si elle n'estoit point naturelle; C'est à dire, si naturelle, qu'il n'y peut pas auoir vne condition plus intrinsèque et vne liaison plus intime entre les choses qui conuiennent à vne mesme Nature; toutes les autres vnions et appartenances naturelles estant moindres que la personnelle : Et si surnaturelle et éleuée par dessus la Nature , que ny les hommes , ny les Anges ne peuuent pas mesme conceuoir vne plus grande éleuation et eminence, que celle qu'a cette humanité vnie à la Personne du Verbe.
Or le Verbe éternel se communiquant ainsi à la Nature humaine , il luy communique primitiuement sa Subsistence : Et dautànt que la diuine Essence est l'Essence dû Verbe , et est vne mesme chose par identité auec la Subsistence qu'il communique à cette humanité ; Il i/Esseuce <uui-
v^ .x i j. . „ ^ ne comme Essence
s ensuit que la diurne Essence comme Essence du verbe est coméu Verbe , est aussi iointe et communiquée à ÏJ3{^ ^«E cette nature humaine : le dis comme Essence sistencedn mesme du Verbe ; car elle est aussi l'Essence du Père et du S. Esprit : et en cette qualité elle à dès conditions selon le langage de la Théologie, qu'elle n'a pas comme Essence du Verbe : et elle n'est pas iointe à nostre humanité comme Essence du Père et du Sainct Esprit : mais
334 Discours de l'Estat
comme Essence du Verbe : Et personne ne peut contester, qu'estant l'Essence du Verbe éternel, elle ne soit vnie à cette niesme Nature à laquelle le Verbe est vny , d'autant que la Personne du Verbe comprend son Essence et sa Subsistence. Donc si la Personne du Verbe est vnie à cette humanité , l'Essence et la Subsistence du Verbe y est vnie : Et cette humanité de Iesvs-Christ nostre Seigneur porte et reçoit en elle-mesme non seulement l'estre Personnel : mais aussi l'estre Essentiel de Dieu : Car le Verbe est Dieu, Dieu est homme , et l'homme est Dieu, selon les notions les plus familières et communes de la Foy : Et le Verbe est Dieu par cette Essence diuine, et Dieu est homme par cette humanité: Et l'homme est Dieu par la Diuinité que l'humanité reçoit en la Subsistence du Verbe éternel : Et il n'est pas possible de comprendre comment cet estre Personnel de Dieu peut estre communiqué sans l'estre essentiel de Dieu , lequel il comprend et enclôt dans sa conception formelle. Et c'est aussi la doctrine commune des Théologiens, qui toutesfois semble n'estre pas entendue par les Autheurs des libelles diffamatoires , qui se font recognoistre par iceui aussi peu exercez en la charité Chrestienne, que peu instruits en l'intelligence de ces Mys-
teres , et du Concile de Tolède, qu'Us allèguent sans l'entendre, comme il sera dit ailleurs. Mais reseruons cela pour vn autre temps , et ne meslons point de contentions en ce discours : Et continuons à dire et supposer que l'humanité de Iesvs-Christ nostre Seigneur est vnie à la Personne du Verbe éternel; c'est à dire, et à sa Subsistance , et à son Essence : Qu'elle est vnie primitiuement à sa Subsistence , et consequemment à l'Essence : Qu'elle est vnie à l'Essence par le moyen de la Subsistence , et non à la Subsistence par le moyen de l'Essence : Qu'elle est vnie à l'Essence du Verbe éternel , comme estant l'Essence du Verbe, et non comme l'Essence ou du Père ou du Sainct Esprit : Qu'elle est vnie à l'Essence qui est commune au Père et au Sainct Esprit; mais non entant qu'elle est commune et subsistente en leurs Personnes ; mais entant qu'elle est subsistente en la propre Personne du Verbe éternel : Qu'elle est vnie par le Père, par le Fils, par le Sainct Esprit à la subsistence du Fils; mais qu'elle n'est possédée en cette sorte qui constitue le Mystère de l'Incarnation, que par le Fils. Et c'est ce qu'a voulu définir le Concile de Tolède en cet article mal allégué , mal entendu , et mal appliqué par quelques Censeurs
336 Discours de V Estât
de ce siècle: Or cette Essence éternelle comme estant l'Essence du Verbe , elle est Diuine, elle est Infinie , elle est Suprême et Souueraine sur toute Essence créée : et en vn mot , elle est vn abysme de grandeurs, de perfections et de merueilles. Donc toutes ses grandeurs , excellences et perfections par le moyen de cette Subsistance et à raison et en suitte de cette Subsisten ce, sont communiquées à cette humanité : Car ces perfections subsistent en la Subsistance du Verbe éternel : elles subsistent donc en cette humanité , puis que leur subsistance est la mesme Subsistance qui accomplit et termine cette humanité. I'ay dit notamment par le moyen de la Subsistance , et i'ay adiousté après et par exprès kn svitte et à raison de cette Subsistance. Où il faut remarquer que ce n'est pas vne simple variété de paroles superflues : Ces termes sont différents , et emportent choses différentes, et veulent dire choses grandes, que la langue ne peut exprimer , que l'esprit ne peut conceuoir, que la Foy adore en la Terre soubs le voile de son obscurité , que le Ciel reuele et manifeste en sa lumière. Oe que nous en pouuons dire et conceuoir en gênerai , en la bassesse et obscurité de la Terre ; C'est que le? grandeurs et Perfections de cette diuine Es-
et des Grandeurs de Iesvs. ' 337
sence f en tant qu'elles sont communicables à vn estre créé demeurant créé , et en toutes les manières qu'elles luy sont communicables, sans conuersion et sans confusion aucune d'vne Nature en l'autre ; elles sont actuellement , abondamment et dignement communiquées à cette Nature humaine , selon Tœconomie et la dispensation diuine ; et elles luy sont communiquées pour releuer , pour actuer , pour perfeotionner, pour dignifier, et pour Déifier cette humanité , en la manière que les choses inférieures peuuent estre actuées et perfectionnées par les suprêmes , les humaines par les diuines, et les choses créées par l'estre increé ; et en vne manière toute propre , toute correspondante à la grandeur , à la dignité et à la sublimité du Mystère. Il nous faut contenter de ces paroles générales et confuses , faute de lumière à pénétrer et à déclarer Testenduë , la sublimité , et la profondité des Mystères. Car qui pourroit eonceuoir et exprimer ce qui est ou formellement ou virtuellement; ou primitiuement , ou oonseeutiuement ; ou substantiellement, ou accidentellement; ou originairement, ou accessoirement enclos en ces paroles de l'vnion personnelle de la Diuinité auecques l'humanité t De la communication suprême et inef-
338 Discours de V Estât
fable qui est entre Dieu et l'homme? Et de ce que Dieu donne à l'homme et opère en l'homme , qui est homme et Dieu tout ensemble ; c'est à dire homme-Dieu ? Et de ce que cet homme Fils de Dieu et Fils de l'homme tout ensemble opère enuers Dieu et pour Dieu en la veuë de ses deuoirs , et en l'excès de ses pouuoirs, de ses grandeurs et de ses excellences ? 0 Vnion I ô communication de Dieu en ce Mystère ineffable I O Amour ! ô Vie de Dieu en ce sacré Mystère de Vie et d'Amour! O Vie! ô Amour de l'homme en Dieu! 6 Grandeur! 6 Saincteté de Dieu en ce tres-hault et tres-sainct Mystère ! Chacune de ces pensées mérite vn discours à part : reseruons les pour vne autre fois, et nous contentons de dire maintenant : Que si vn degré de grâce rend vne Ame digne de Dieu , luy confère vne excellente Déification , comme parlent les saincts Pères, et la rend n. Petr. i, 4. communicante à la nature diuine , Diuina co*sortem naturœ, comme parle le premier et le Prince des Apostres : Quelle excellente Déification , quelle communication diuine , quelle sublime et intime adhérence à la Diuinité , quelle suitte , quelle estenduë , d'estats , d'effects et de merueilles ; y aura-t'il en cette Humanité sacrée , qui reçoit en elle-mesme , non vn degré
et des Grandeurs de Iesvs. 339
de grâce , mais vn abysme de grâce ; non vn abysme et vn Océan de grâce accidentelle, mais la Grâce substantielle , origine et fondement de toute grâce ; non vn estre créé , communiqué aux hommes et aux Anges; mais l'Estre increé , mais la Diuinité; qui n'est propre et ne conuient qu'aux Personnes diuines ; et qui par vn pouuoir et par vn amour ineffable est communiquée à cette humanité, et à cette humanité seule entre toutes les choses créées , laquelle est sublimement et intimement pénétrée , deïfiée et sanctifiée par la Diuinité ? Suiuons le mesme exemple de la grâce, pour cognoistre où Dieu veut encore éleuer cette humanité, en luy donnant vne nouuelle et subséquente communication de soy- mesme en suitte et en l'honneur de la précédente , qui establit et introduit au monde le sacré Mystère de l'Incarnation. Car si pour vn degré de grâce, qui n'est qu'vne qualité accidentelle , Dieu se donne soy-mesme à l'homme en Testât de la gloire à toute éternité ; Que fera-t'il à son Fils vnique Iesvs-Christ nostre Seigneur? et que luy donnera-t'il? Quelle nouuelle abondante et ineffable communication de soy-mesme ferart'il à son humanité, en laquelle il trouue résidant non vn degré de grâce , mais vn abysme de grâce?
340 Discours de V Estai
Et non seulement encores vn abysme de grâces, mais TOcean d'où deriuent toutes les grâces répandues au Ciel et en la Terre ; c'est à dire, où il voit résidente la Grâce substantielle , la Grâce increée , l'Estre , la Personne et la Vie de la Diuinité ; Vie subsistante , viuante , opérante en cette humanité pour la gloire du Père éternel ? Ne rabbaissons pas nos Mystères selon la petitesse de nos pensées, éleuons-nous à Dieu, et voyons qu'il ne se contente pas de donner simplement et précisément sa seule Subsisfenee à cette humanité : mais en cette Subsîstence il s'y donne soy-mesme ; il y donne sa Vertu f sa Puissance et sa Saincteté ; il y donne 6a gloire, son Existence, et sa Majesté : Bref, il luy donne ce qu'il est , ce qu'il luy peut donner par m Amour infiny > et ce qu'elle peut receuoir de de luy par vne puissance suprême.
Diev est infiniment diffusif et communicatif de soy-mesme : et par le tiltre seul dé sa bonté» il faict vne grande profusion et cobmb*nication de soy-mesme à ses créatures : Que fera-t'il donc d'abondant par le droict et le tiltee aouueau de la subsistence qu'il a donnée par amour à cette humanité, Subsistence qui est vne mesme chose auec sa propre Essence ? Dieu opère en ses œuures delon sa digaité* sa Sapience et
et des Grandeurs de Lesvs. 341
ion Amour; il se communique plus ou moins, selon la dignité de ses œuures, et selon la proportion des suiets qui entrent comme en commerce, en société, en communication auec luy : En cet œuure donc, qui est le chef et le souuerain des œuures de Dieu; et en cette humanité, que Dieu mesme à voulu rendre digne et capable d'vne infinie communication de luymesme, par le droict qu'elle a d'estre Thuma^ nité du Fils vnique de Dieu, et par le tiltre qu'elle a de subsister par sa propre et diuine Subsistance, et par le priuilege qu'elle a d'estre sanctifiée par la Diuinité mesme ; Dieu fera par sa Bonté et par sa Sapience tout ce que sa puissance et son Amour peut faire de grand, de rare, de singulier et de merueilleux au monde : Dieu fera vne nouuelle communication de soymesme à cette humanité, cligne de sa grandeur, digne de la Filiation de son Fils vnique donnée à cette nature, digne de sa Subsistence propre et diuine, digne d'vne humanité remplie de Dieu, et sanctifiée de la mesme Diuinité, digne de Testât et grandeur de ce Mystère, digne de l'Amour infiny par lequel il Ta opéré, digne des choses admirables qu'il veut faire et opérer par elle.
Nous le deuons ainsi croire et supposer , et
342 Discours de l'Estat
recueillant ce qui a esté discouru, nous deiions conduire et remarquer comme la Foy nou> enseigne , que la Diuine Essence est vnie à k Nature humaine par le moyen de la Subsistance diuine. Et partant que les perfections delà diuine Essence sont subsistantes en rhumanfr puis que leur Subsistence est la mesme Sutetence de l'humanité. Et passant plus auantfl la contemplation de ce Mystère , la Foy et li pieté ioinctes ensemble en ce sainct exercic? nous éleuent et nous portent à recognoi^ comme en suitte et à raison de cette subsistent et en son honneur, Dieu veut en vne manierf nouuelie et singulière communiquer son Esn*sa Gloire et sa Grandeur à cette humant c'est à dire, en vne manière qui n'est propre qu'à cette humanité ; comme cette humanitest seule à qui est appropriée la subsistence de la Diuinité : C'est à dire, que comme en l'ordre des choses existantes nous remontons iniques à vn Subiect si hault, si digne et si éleu?. qu'il se trouue existant mesme iusques dar? l'estre increé par la communication de la Subsistence et Existence diuine à nostre humanité ne pouuant y auoir rien en cet ordre qui excède en dignité vn si noble Existant , et vu s diuin Subiect : Aussi en l'ordre des commuai-
et des Grandeurs de Iesvs. 343
cations des grâces et des faueurs de Dieu auec ses créatures ; H nous faut remonter iusques à vue sorte de communication de Grâce et de faueur, de Gloire et de Splendeur de l'estre diuin, qui soit si haute et si sublime, qu'elle soit infinie, s'il y a lieu à Tinfiny ; et qui soit telle qu'il n'y en puisse auoir de plus grande en son genre ou en son espèce, et qui ne doit estre proprement faitte (selon les loix de la diuine Sapience, qui ordonne tout en nombre, en poids et en mesure) sinon à celuy qui porte et reçoit la Subsistance diuine. Et comme il n'y a que la nature humaine qui la reçoit en la Personne de Lssvs-Chmst, il n'y a qu'elle aussi qui soit susceptible de la Grandeur, de la Sublimité, de la Plénitude de cette communication , Il n'y a qu'elle qui la doiue receuoir, et il est iuste aussi que cette Nature la reçoiue en suitte et en honneur de cet estât suprême de l' Vnion hypostatique , auquel elle est éleuée , et seule éleuée par le moyen de la diuine Subsistence. Et cette communication est aussi excellente , nouuelle et singulière , comme ce Mystère est nouueau, excellent et singulier au monde.
C'est à mon aduis ce qu'attendoit le Fils de Dieu à l'yssuë de ses labeurs : C'est l' Estât et la
344 Discours de l'Estat
Couronne qu'il doit receuoir après auoir triomphé du Diable , du Péché , de la Mort en sa Croix : C'est ce qui est compris en cette teB* prière qu'il faict en finissant sa Vie et ses Mystères ; en donnant le baiser de paix et diaa: le dernier Adieu à la Synagogue et à son Egfee par la Pasque Iudaïque et Chrestienne accomplie ensemblement au Conclaue de Sion. C'est ce qui est insinué en plusieurs lieux àl'Escriture : C'est ce que le Fils demande à m Exposition de Père en ces paroles Clarifica me tu Paier epi ^n^toCjS- temetipsum : C'est ce que le Père dit à son Fib terapudumeiip- en ces paroles, peu auant sa mort : Clarifa*
«ion (Ioan. xtii, r * r /
5, etc.), et de cei- et iterum clarifkabo : Paroles dignes d'autant cluerum eu!** plus d'estre considérées que ce sont les demie-
^nwMdî res Par°les ^U ^Te au Fils rapportées en 1EcetaDtres^^iitw uangile : C'est ce que l'Eglise éleuée en laco Onu e^^c^ gnoissance et en l'Amour de son Sauueur, *
2,2STete W* son chef et de son Espoux , recognoist iusteet
digne qu'il reçoiue, le déclarant ainsi par j bouche de l'vn des plus grands Apostates, A* gnus estAgnus, qui ocàsus est, accipere ffirtofe* j Apoc. t, «t. et.Diumitatem, etc. C'est ce qui nous est issnué en plusieurs autres textes de TEscrituft j que nous alléguerons et déduirons ailles : Car toutes ses paroles, ses souhaits, ses prières. | sont proférées après le Mystère accompli d*
et des Grandeurs de Iesvs. 345
l'Incarnation. Ces textes doncques parlent d'vne clarification distincte de celle qui est précisément et nécessairement enclose dans l'Estat du Mystère : et parlent d'vne communication qui suppose le mesme Mystère de lincarnation ; et qui correspond à sa grandeur et à sa dignité. Les premières paroles que nous auons alléguées, et qui sont rapportées en S. Iean 17. sont les propres paroles du Fils de Dieu, et du Fils de Dieu parlant non aux hommes mais à son Père. Dignes paroles d'vn tel Fils à vn tel Père, et d'vn tel Fils parlant à son Père sur soy-mesme 1 Tellement que le Fils vnique de Dieu est l'autheur, et le subject tout ensemble de ces diuines paroles : Et ce sont paroles du Fils de Dieu ad dernier de ses iours ; Iour auquel mesme entre les hommes les paroles sont plus graues, sont plus importantes, sont plus chères, et sont plus mémorables : Et celles-cy encores ont cet aduantage , qu'elles sont paroles du Fils de Dieu non seulement au dernier iour, mais à la dernière heure de sa vie libre et ciuile entre les hommes et entre ses Apostres : Car à l'yssuë de ces paroles il part du Cénacle de Sion, allant à la Croix- et à la mort. Escoutons donc auec humilité, reuerence et amour le Fils de Dieu parlant, et
346 Discours de V Estât
parlant à son Père, et luy parlant de soymesme, et luy parlant lors qu'il va à la mort: Nous verrons comme il luy demande vn docuel Estât, et vn estât qu'il n'a point encoreseu: Clarifica me tu Pater. Il luy demande vn Estât de Gloire et de Splendeur, puis qu'il vse de ce mot, Clarifica me; il luy demande vn estât de Gloire non au regard des hommes , mais an regard du Père , non dépendant des homme? , mais dépendant du Père : Car il s'addresse « Père en ces paroles, Tu Pater, qui sont parole* d'Amour et d'efficace particulière du Fils contemplant et aymant son Père, du Fils parlant a son Père au iour de ses angoisses et derniers souffrances. Tu Pater, ce luy dit-il, comme luy disant, Qu'il est Fils et luy Père, qu'il est Fils entrant en l'estat de ses douleurs, de son abbai$sement et de sa Croix ; Qu'il est Père en estât éternel de grandeur et de Puissance ; Et que comme entrant au m onde il a receu de luy vn estât digne de son Amour enuers les hommes, et de h nécessité des hommes : Aussi sortant du monde ï est attendant de luy comme de son Père , vc nouuel estât digne de luy, digne du Père, digne de sa Croix, et de l'Amour d'vn Fils vniqu* enuers son Père et digne de l'Amour et du pouuoir d'vn Père qui est tousiours Père Tout-Pui*
et des Grandeurs de Iesvs. 347
sant, et qui est seul principe et origine de ce Fils : Tu Pater. Car en la veuë et pensée des choses qui luy estoient proches et imminentes, et en l'énergie de ses paroles, nous voyons comme il ne s'addresse pointa la Terre, mais au Ciel : Et que dans le Ciel il ne s'addresse point au S. Esprit, qui n'est pas son Père ny son Principe ; et qu'il ne s'addresse pas à Dieu simplement comme Dieu ; car cela luy est commun auec les Anges et les hommes : Mais nous voyons que par vne pensée plushaulte, et par vne éleuation particulière qui ne peut estre qu'en vn esprit viuant et subsistant en là Personne du Fils vnique de Dieu : et par vne parole qui ne peut estre proférée que de la bouche du Verbe éternel ; il s'addresse à Dieu comme Père ; et il s'addresse au Père comme estant son Père doublement, selon ces deux Natures. Car il est son Père par génération en la Diuinité, et son Père encores comme existant en cette humanité, qui reçoit et porte en son estre la subsistence et Filiation diuine, par la communication de cette Personne diuinement engendrée , et amoureusement communiquée à cette humanité.
C'est quelque chose de ce qui est enclos en la propriété de cette parole, Tu Pater, parole de
348 Discours de V Estât
singularité , et parole de Diuinité : car elle regarde la Diuinité et la Filiation mesme de Iesv?, qui est vnique et singulier en la Diuinité : Car il n'est pas seul Dieu, le Sainct Esprit l'estant aussi bien comme luy : mais il est le 9eul fikde Dieu ; et le symbole le nous faict recognoiste et adorer comme le Fils vnique de Dieu. Paroles donc et de Diuinité et de singularité : Paroles d'Amour et d'efficace particulière du Fil? au Père en Testât humble et souffrant auquel l'Amour et l'honneur du Père le réduit au dernier de ses iours sur la Terre.
En cet estât donc si estrange et si pitoyable, en la sublimité de ces paroles et de ces penstes. et en la veuë du Père éternel , qui est , et qui n'a iamais esté qu'en estât de clarté, il luy demande communication de cet estât et clarté permanente. Le Père a tousiours esté en cet estât de clarté , mesme il a produit son Fils comme splendeur et clarté émanante de lu y . dont il porte le nom de la Splendeur du. Père. Et si nous contemplons sa naissance diurne, il deuoit estre tousiours aussi bien que son Pe^ en estât de clarté et de splendeur, non seulement à raison de sa diuine Essence qui est toute iioan.i, s. lumière et clarté, suiuant cette parole, Dm lux est : Mais encores à raison de la naissance
et des Grandeurs de Iesvs. 349
de sa Personne diuine, qui est produitte comme lumière : et qui en sa propriété personnelle est la Splendeur de la Gloire du Père : Mais l'Amour Hebr. i. de son Père le tire de cet estât , et l'abbaisse dans nos misères. Et le Père demeurant tousiours en cet estât de clarté, le Fils a voulu descendre de sa grandeur et de sa splendeur en Testât d'obscurité pour l'honneur de son Père ; et en condition de bassesse pour l'Amour des hommes ; se couurant de l'obscurité de la vie humaine, de la vie commune , de la vie souffrante : Et mesme , 0 excez I 6 Bonté ! se couurant des ténèbres de la mort , qui a obscurcy le Soleil mesme en plein Midy. Et lors qu'il va entrer dans les extremitez de cet estât, proche d'y estre liuré par vn de ses Disciples, et abandonné par les autres , et d'estre mesme délaissé par son Père , il demande en faueur de son humanité d'estre estably en cette clarté et en cette splendeur qui conuientà son Essence diuine, à sa naissance éternelle , et à sa propre Personne ; et qui est deuë encores à cette humanité, puis qu'elle est son humanité, et que cette clarté ne luy a point encore esté communiquée. Car le Fils vnique de Dieu s'est vny Le ku miqne en telle sorte à nostre humanité , que nous l'y f n™£ J*JJ[ voyons estrç vny comme Dieu en sa Diuine Es- comme Diett €l
350 Discours de V Estai
comme Fii$ de sence , et comme Fils de Dieu en sa Personne
Dieu , dés le mo- o i j j t^
ment de rinçai™- mais non encores comme Splendeur du Père uon ; mais ii n'y q^ estat heureux et glorieux estant reserué
est yny comme *->
splendeur du Père après l'œconomie et dispensation de la vie dans "anvie°ngiîo- douloureuse et laborieuse du Fils de Dieu sur
rieuse et immor- la Terre q*^ fe ^^ ^ à mon ^dlllS, de tt<
ioan. xyii,5. grandes paroles : Glorifiez moy, vous ô nwn Père, enuers vous-mesme, de la Gloire laquettf ïay eue par deuers vous, deuant que le Monde fut faicL Par lesquelles il ne demande pas simplement vn estât de Gloire de la part des honimes , c'est à dire , que les hommes l'adorent et recognoissent pour Fils de Dieu ; Mais vn estât La gloire que le de Gloire de la part de Dieu son Père. Il d*-mand^enses ^a- mande vn estât de Gloire qui dépend propreroles à S0D Pere. ment et singulièrement du Père , et pour lequel îuy doit este don- obtenir il ne s'addresse qu'au Pere. Il demanda Pere^t non ceTie vn estât de Gloire qui dépend de son Peiv
rendue l '"aV*}!» comme Pere » e* non simplement comme Dieu : hommes qui croî- Car il demande notamment vue effusion et doreront.1 " communication de cette clarté qu'il a de son Pere et en son Pere durant l'éternité. Or la gloire que les hommes rendent au Fils de Dieu en croyant en luy, dépend des hommes, lt* vns annonçants, et les autres receuants te* veritez de la Foy, et tous manifestants par cette créance la Gloire de Iesvs, c'est à dire
et des Grandeurs de Iksvs. 351
l'honneur qu'il a en soy, et qu'il mérite de receuoir des hommes , en qualité de Fils vnique de Dieu. Et la grâce par laquelle ils entrent en cette recognoissance et luy rendent cet honneur, est vne grâce dépendante de Dieu comme Dieu , et non pas de Dieu comme Père de son Fils vnique : Car en cette qualité de Père il n'a relation que vers son Fils , comme il n'est Père en la propriété de sa Personne qu'au regard de ce seul Fils vnique. Or il est euident que le Fils vnique de Dieu reçoit de luy et de luy seul cette clarté en sa génération éternelle, et auant la constitution du monde, pour employer ses mesmes paroles : Clarifica me, tu Pater, apud temetipsum, claritate quam habui priusquam mundus fieret apud te. Et aussi il regarde son Père et son Père seul , comme le seul Principe de son Estre , de sa Vie et de son Estât : et comme receuant de luy le pouuoir de communiquer à sa Nature humaine cette clarté qu'il a receuë de luy, et qu'il tient de luy ; et il le regarde encores comme attendant de luy l'heure et le moment de la communiquer en son Actualité , c'est à dire , comme actuante, éleuante et perfectionnante de sa splendeur cette humanité establie dans la gloire du Père éternel. Afin que comme le Père eter-
352 Discours de V Estai
nel engendrant son Fils dans soy-inesme, a voulu encore qu'il fut engendré au monde par Tlncarnation : Ainsi l'engendrant en soymesme en qualité de Lumière et Splendeur, il vueille aussi le produire au monde , et le donner à cette humanité en estât et en qualité de Splendeur Diuine, permanente à toute éternité. Si quelqu'vn vouloit rabbaisser la majesté de ces paroles en vne intelligence plus basse , en référant cette gloire et clarté désirée par Iesvs- Christ à la gloire que luy doiuent rendre les hommes par la créance et recognoissance de sa Grandeur; le le supplie de considérer que c'est la Sapience increée et incarnée qui parle, laquelle a vn sens bien plus éleué que le nostre. et est en vn estât de Gloire si hault et si eminent, que la créance et recognoissance de* hommes adorants Iesvs-Christ comme Dieu, n'est qu'vn rayon de sa gloire et vne émanation de sa plendeur diuine. La gloire, la clarté, la splendeur dont il parle en ce texte , et qu'il attend à l'yssuë de ses trauaux et labeurs luy est intérieure , et non pas extérieure , et est indépendante de la volonté des hommes. C'est vne gloire et clarté qu'il a et porte en soymesme et non pas au dehors. C'est vne gloire qu'il reçoit de son Père, et non pas des hommes
et des Grandeur* de Iesvs. 353
C'est vne gloire et clarté qu'il possède solidement et inuariablement en la Diuinité , et non en la créance et en la pensée inuable des humains. C'est la splendeur de sa Diuinité communiquée à son humanité, comme à vn sujet capable de la porter et receuoir pour vne éternité, et d'en estre toute et toujours actuée, pénétrée , et remplie , sans interest de l'estre infiny de cette lumière et de l'estre finy de cette humanité , comme vn corps diaphane est pénétré de la lumière sans interest ny du corps, ny de la lumière qui le pénètre , mais auec vn éclat de la mesme lumière plus brillante , éclatante et ardante à nos yeux qu'elle n'estoit auparauant. Et ainsi la Splendeur de Dieu réunie en la Nature humaine , rend Iesvs vn principe de lumière au Monde , en vne nouuelle manière et decouure vn nouueau sens de cette sienne parole , Ego mm Itix Mundi : Et partant i<»d. vm, 19. l'homme reçoit cette lumière de Iesvs , et ne la donne pas à Iesvs. C'est la Gloire et la lumière du Monde de croire en Iesvs : Et si vous le voulez , c'est la lumière et la Gloire extérieure de Iesvs imprimée au Monde : Mais ce n'est pas la lumière et clarté intérieure de Iesvs, en luymesme, c'est à dire, qu'il a receuë de son Père, et qui est imprimée en son Humanité : C'est
354 Discours de VEstat
plustost nostre Gloire et clarté de le croire et cognoistre; et vne Gloire, lumière, et clarté émanée de sa lumière , de sa Splendeur et de sa Gloire. Car sa Gloire proprement n'est ny accreuë par nostre Foy , ny diminuée par nostre infidélité.
Iesvs est Dieu, et il entre aussi par ce moyen dans l'Estat, dans la qualité et dans la propriété des grandeurs de Dieu. Or Dieu ne reçoit point d'accroissement pour la création du Monde , ny de perte par la perte du Monde : Ce sont les hommes qui perdent en perdant la cognoissance et la grâce de Dieu, et qui s'éleuent en s'éleuant en la grâce et en l'Amour de Dieu.' Ainsi le Monde adorant la Gloire de Iesvs, reçoit Gloire et honneur de Iesvs. porte et manifeste la Gloire de Iesvs , en Jutmesme ; Mais il ne donne pas la Gloire à Iesvs: Car Iesvs ne la reçoit que de son Père en son humanité , comme il ne la reçoit que de luy en sa Diuinité. C'est pourquoy en ce conclaue de Sion, Iesvs-Christ, enclos et enfermé auec ses Apostres s'éleue et s'addresse à Dieu son Père : Et lors ne parlant qu'à luy seul au secret de sa prière , il luy ouure son cœur , il luy expose son désir , et il luy dit ces paroles dignes d'estre grauées de la main des Anges dans nos
et des Grandeurs de Iesvs. 355
cœurs , et dans nos esprits : Clarifica me, tu Pater, apud temetipsum, etc.
Pour les entendre plus clairement , considérons que le Verbe éternel de toute éternité est dans son Père comme le nous apprend son Apostre en l'entrée de son Euangile. Et Verbum ioan. i, i. erat apud Deum : Et il est en clarté et en splendeur dans son Père , comme marquent ces paroles en sa prière , Clarifica me, tu Pater, claritate quam habui, qui représentent au Père éternel le désir qu'il a de receuoir de luy cette splendeur et clarté , quam habui. ce dit-il : Il l'auoit donc en son Père auant la création du Preuuo que i« inonde : et il la veut auoir en cette humanité ™*ddeeà ^p™ puis qu'il est résident en elle par le Mystère de la Cl0ire *n{ de"
f,T .. i i. j 1 pend de luy cora-
1 Incarnation, comme il est résident en sonmcPere. Père par le Mystère de la Trinité. Car entrant au monde pour sauuer le monde , et mourir pour nos offenses , il a voulu s'vnir à la Nature humaine en la Subsistence de sa Diuinité ; mais non en la splendeur et en la clarté de sa Diuinité , se conseruant le droict de receuoir cette clarté après ses douleurs et souffrances, comme chose deuë à la présence , à la Subsistence , à la Vie de la Diuinité en cette humanité. Et il s'éleue et s'addresse maintenant à Dieu son Père en cette mémorable prière, luy demandant
356 Discours de V Estât
d'estre estably en l'vsage , en l'exercice , et en la possession de la splendeur et clarté qui luy est deuë , et dont il a le principe en soy-mesme diuinement et personnellement vny à son humanité. Ne plus ne moins que l'Ame raisonnable , si elle estoit existente auant le corps, selon T opinion des Platoniciens, estant infuse au corps du petit enfant qui a la vie de l'Ame , et non pas la lumière de l'Ame ; et estant obscurcie en sa lumière intellectuelle, et comme enseuelie dedans l'enfance et dépouillée pour vn temps de l'vsage de cette lumière et cognoissance , lors qu'elle entreroit en quelque lueur et cognoissance de son estât, elle s'éleueroit sans doute à son Autheur qui l'auroit infuse dedans ce corps, et luy demanderoit d'estre pleinement establie en l'vsage, en l'exercice, et en l'actualité de sa cognoissance et de » propre lumière deuë à son Essence : Au regard de laquelle les effects et la manifestation que le monde en auroit par après , ne seroit qu'vne dépendance de cet estât, où se trouueroit l'Ame en vsage parfaict de raison , de lumière, et de cognoissance dans ce corps. Ainsi le Fils de Dieu a vn estre, et vn estât de lumière, de clarté et de splendeur diuine durant vne éternité dans le sein de son Père , auant d'estre n^
et des Grandeurs de Iesvs. 357
sident au sein de la Vierge en cette humanité : Et cette splendeur et clarté est couuerte et cachée dans Testât humble et pâtissant de sa Nature humaine, à laquelle il s'est vny et conjoinct parla Subsistance de sa Diuinité, mais sans déployer encores la clarté et la splendeur de sa Diuinité. Or il demande que cette splendeur de sa Diuinité agisse et paroisse en plénitude de puissance, de vigueur, d'actiuité, d'actualité , en cette humanité , la comblant de sa Gloire et la dépouillant de ses conditions basses et mortelles pour la reuestir et orner de sa Gloire , comme il Ta dépouillée de sa Subsistance pour la reuestir de la Subsistance mesme de la Diuinité. Et l'honneur et la gloire qu'il attend des hommes , est vne chose beaucoup moindre et inférieure , est vne chose extrinsèque à sa grandeur, est vne suitte et dépendance de ce sien estât de gloire , et n'est qu'vn rayon émané de cette clarté : Comme la clarté du iour au monde est vne lumière émanée du Soleil ; mais n'est pas la lumière du Soleil mesme en son Globe et en sa Sphère. Le Soleil ne perd rien de cette sienne lumière dans soy-mesme pour les ténèbres de la nuict où des Eclipses ordinaires, qui arriuent en son cours et en son mouuement à l'entour de la Terre : C'est le
358 Discours de V Estai
Monde qui y perd son iour et sa lumière , mais le Soleil n'y perd pas la sienne estant tousiours également lumineux dedans soy-mesme. Et ainsi le monde receuant la lumière de Iksvs, ne donne pas lumière h Iesvs, et la perdant, ne l'oste pas à Iesvs. Et la clarté qu'il demande en ces propos , n'est pas celle qu'il peut receuoir de la créance et pieté du Monde disposé à l'adorer : Mais celle que son Père luy peut donner en la puissance de son Amour; et qui a esté suspendue iusqu'à présent pour l'Amour des hommes.
11 y a deux ma- Il nous faut donc recueillir des propos prenScau^deTien cedents , comme il y a deux sortes de comà rhomme au Mys- merce et deux manières de communication de
1ère de 1 Incarna- '
«on.ivno primi- Dieu à l'homme au Mystère de l'Incarnation :
tiue, l'autre cou- T , . . . . . r , , . .
tecuiiue; eu r?ne L vne est pnmitiue , et L autre est consecutiue « meTnt muT au Mystere : L'vne est radicale et originale et biement homme et contient en vertu et en semence les diuers estats e?enrautre?homl duMystere; et L'autre est estenduë, et recueille eVtrÏÏctTcXmê en abondance tous les fruicts du Mystere : L'vne Diiu- est constituante l'Essence du Mystere , L'autre
est correspondante à Testât et à la dignité du Mystere : L'vne est le fond et l'Essence du Mystere ; L'autre est la plénitude et la jouissance du Mystere : L'vne donne le droict aux grandeurs et excellences deuës à cette humanité.
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selon sa qualité nouuelle; L'autre donne l'vsage, la consommation et la possession de ces grandeurs, excellences, et qualitez. En l'vn Dieu est homme , et paroist homme ; et en l'autre l'homme est Dieu, et paroist Dieu : EnL'vnDieu possède l'homme, mais en L'autre l'homme possède Dieu. En L'vn Dieu entre en l'estre et en l'estat de l'homme : et en L'autre l'homme entre glorieusement en l'estre et en Testât de Dieu , est adoré comme Dieu , est assis à la dextre de Dieu. En L'vn Dieu est sensiblement recogneu homme , habitu inuenttis vt homo, ce dit Phiiip. h. n. l'Apostre, car il est reuestu des conditions humaines : En L'autre l'homme est Dieu et paroist Dieu , car il est reuestu des marques et des grandeurs de Dieu. En l'vn l'homme reçoit le tiltre qui le rend digne de Gloire et de puissance. En l'autre l'homme reçoit cette mesme Gloire et puissance , de laquelle il est digne , et dit à ses Apostres, Data est mihi omms potestas Maub.xxvm. \k in cœlo et in terra : « Toute Gloire et puissance * m'est donnée en la Terre et au Ciel. »
Ces deux poincts et estats sont bien différents : Car l'vn fait que Dieu est homme , et l'homme est Dieu : Et toutesfois on voit que le Père Eternel ne traicte pas cet homme comme Dieu , on voit qu'il le laisse en l'enfance , qu'il
le laisse en la vie commune , qu'il le laisse en la vie souffrante , comme si Dieu n'estoit point résident et viuant en cet homme : et néantmoins Dieu est en luy selon cette sacrée parole, ii. Cor. v, i9. Deus erat in Christo Mundum reconriHans sdn. Ce qui a trompé et les sages du monde , et les Démons mesme en la subtilité de leur cognoissance. L'autre estât supposant que cet homme est Dieu par le Mystère de l'Incarnation , fait que le Père le traicte comme Dieu , le tire hors des bassesses de la vie humaine , luy donne entrée en la Splendeur et clarté de Dieu ; laquelle estant retenue jusques à présent, se verse, se répend, et se communique à cette humanité; la pénètre , l'actuë , et la remplit. Et comme Dieu qui est Esprit , s'est faict sensible par ce Mystère ; Aussi Iesvs porte la Majesté de Dieu sensiblement et visiblement emprainte en son Estât : Et le Ciel le contemple et le voit en cette Gloire, la Terre l'y croit et l'y adore, et les Enfers le sentent et l'expérimentent , où par la force de la puissance de Iesvs les Démons sont contraints de ployer les genoux deuant luy, et de luy rendre hommage comme à leur souuerain et à leur Dieu.
Voila les diuers estats de Iesvs en ce Mystère. Voilà les deux communications distinctes et
et des Grandeurs de Iesvs. 361
encloses en iceluy : Communication delaDiuinité; et Communication de la Splendeur et clarté de la Diuinité. Et c'est celle-cy que Iesvs attend , et qu'il demande en cette prière , clatri- iotn. xvu, 5. fica me. Et c'est celle que le Père luy a promis en ces paroles : Et clarificaui et iterum ckvrifi- ioao. xn, m. cabo. Si nous eussions esté en ce conclaue de Sion , et assisté à cette prière de Iesvs , nous eussions deu joindre nos souhaits à ses souhaits, et nos prières à sa prière ; et comme Membres de ce chef, estre parlans au Père éternel par la. bouche de nostre chef, n'ayans aucun désir que celuy de sa Gloire. Mais il y a seize cen» ans que sa prière est exaucée , que son désir est accomply , et que la Foy publie au monde que Issvs est estably en la Gloire de son Père. Entrons doncques en réjouissance et complaisance de ses grandeurs. Entrons en ce souhait Apostolique : Omnis lingua confiteatur quia Dommw Phiiipp. n, 11. Ibsvs-Christvs in gloria est Dei Patris. « Que « toute langue confesse que Iesvs-Christ le Sei- « gneur, est en la Gloire de Dieu le Père. » Paroles grandes et formelles! Paroles qui nous représentent deux veritez très- importantes \ L'vne qui nous enseigne et représente comme il est non simplement en la gloire des hommes: r mais pleinement et absolument en la gloire du
362 Discours de V Estai
Père : Gloire autant différente et éleuée pardessus la Gloire qu'il reçoit des hommes , que le Père est éleué pardessus les hommes mesmes, et l'estre increé pardessus l'estre créé. L'autre vérité, est celle qui nous apprend comme il est maintenant non seulement en la • Diuinité du Père comme il estoit auparauant, mais aussi en la Gloire du Père résultante de sa Diuinité; en laquelle Diuinité, entant qu'homme , il a esté estably dés le moment de l'Incarnation , et vny à cette Essence qui est l'Essence du Père éternel : Mais il n'a pas pourtant esté estably pleinement en la Gloire Considération du Père. Car nonobstant cet estât Suprême et
ÙuXPÏ» diuin f il est demeuré dans les langes et dans m gloire pendant ja creiche , dans l'Enfance , et dans l'impuissance de l'Enfance , dans la fuitte et la persécution ; bref dans la bassesse de la Vie humaine, dans les épines de la Croix , et dans les ténèbres de la mort. Et bien qu'en tous ces estats il fut vrayement Dieu-Homme ; il estoit Dieu Enfant et impuissant dans vne estable ; Il estoit Dieu fuyant et caché en Egypte ; il estoit Dieu viuant et incogneu en vn coing de la Iudée ; H estoit Dieu souffrant et mourant en vne Croix; et II estoit Dieu mort et enseuely en vn Sepulchre. En cet humble estât d'abbaissement , la
et des Grandeurs de Iesvs. 363
Diuinité du Père estoit en luy , l'Amour du Père estoit en luy, et le Père disoit de luy, In quo mihi Matth. xvh, 6. bene complacui; Mais la Gloire du Père n'estoit pas encore en luy. Il estoit en la Diuinité du Père, Il estoit en V Amour du Père; mais non encores en la Gloire du Père. Cette Gloire estoit différée par le vouloir du Père sur son Fils , par l'Amour du Fils enuers son Père , et par l'égard qu'auoit le Père et le Fils aux besoins et à la nécessité des hommes. Et le Père donnant sa Diuinité à l'humanité , en luy donnant la Personne de son Fils , suspendoit la donation de Testât entier et parfaict de sa gloire : Comme nous voyons par le discours de sa vie , qu'il le laisse pour vn temps dans l'enfance et dans l'impuissance, dans les langes et la creiche, dans la persécution et la fuitte , dans la Vie cogneuë et incogneuo , dans la Croix, dans la mort, dans le Sepulchre. 0 estrange diuorce et sepa- Affections sur ration admirable , mesme entre la Diuinité et UoirUquelies^Ta" la gloire de la Diuinité I Diuorce qui ne se 8Uspen<*» *a «w-
° * ro pendant sa ?ie
trouue qu en Iesvs , et ne se trouue en luy que moneiie. pour figurer , pour expier et pour effacer le diuorce qui arriue entre Dieu et ses Créatures par le péché ! Iesvs , est-il moins adorable et moins aymable pour auoir moins de gloire en sa Vie , puisque c'est l'Amour et le seul Amour
964 Discours de V Estât
qui l'en sépare, et que c'est pour nous qu'il en est séparé? Puis qu'il en est séparé par Amour, Aymons Iesvs en son Amour , et en son Amour le priuant de sa Gloire. Adorons Iesvs en sa Diu irrité , et en sa Diuinité l'abbaissant en nos misères. 0 Amour, 6 Amour fort , Amour puissant , Amour exerçant son pouuoir et ses rigueurs sur la personne mesme d'vn Dieu en sa Nature nouuelle , qu'il vnit à soy, et qu'il fait viure et subsister en soy I 0 Amour arrestant le cours des Emanations diuines en l'effort des Emanations mesme de son Amour ; c'est à dire en l'effort et en l'effusion infinie qu'il a fait de soy-mesme, en se donnant à l'homme i L'Amour le porte à donner sa Diuinité à cette humanité; et toutesfois laOloire est suspendue et arrestée pour vn temps en l'excez de cette émanation. H est digne et infiniment digne de receaoir «ette Gloire ; et en son temps il la possédera comme chose qui luy est naturellement deué : Mais il en sera priué , et vn si long temps , c'est à dire toute sa vie , par la puissance et la plénitude de son Amour ; le dis de l'Amour de Iesvs enuers son Père. Or si l'Amour est puissant, est priuant, est dépouillant , Iesvs mesme, «et le dépouillant de chose si grande comme de sa Gloire; Ne sera-t'il point puissant sur nos
et des Grandeurs de Iesvs. 365
cœurs ? Ne sera-t'il point priuant et dépouillant nos esprits de leurs inclinations peruerses, de leurs plaisirs déreiglez , de leurs affections illicites? Si l'Amour est exerçeant sa puissance et ses rigueurs sur Iesvs , et le mettant dans les épines , dans la Croix , dans la Mort ; Ne nous mettra-t'il point dans les épines de la Pénitence, dans la Croix de la vie Chrestienne, dans la mort de nos vices et affections terrestres ? Hé I Puis qu'il y a vn Amour crucifiant , et vn Amour crucifiant vn Dieu; qu'il ne soit pas moins puissant sur les hommes , et qu'il nous crucifie en Iesvs, et auec Iesvs? Bt d'autant plus, que c'est abbaissement et opprobre à Iesvs d'estre crucifié , et crucifié pour des pécheurs : mais c'est Gloire, c'est Grandeur, c'est Félicité, d'estre crucifié pour Iesvs et auec Iesvs ; et de pouuoir dire auec son Apostre , Christo confteus fi^tt. nt «. sum cruci. «c le suis attaché en Croix auec Iesvs- « Christ. » En cette Croix ainsi attachez auec Iesvs , soyons éleuez comme luy et séparez de la terre : Car son crucifiement nous est représenté par luy-mesme, comme vn éleuement séparant de la terre. Soyons donc éleuez et haussez pardessus les choses terrestres , caduques et périssables. Soyons attachez de cœur et d'esprit auec Iesvs et à Iesvs , méprisant tout
366 Discours de V Estai
pour son Amour et pour sa Gloire. Et disons auec esprit et vérité cette parole Apostolique,
Phiiipp. m. s. Exislimo omnia detrimentum esse, propter eroinentem scientiam Iesv-Christi Domini niei, etc.
Pbarecides a- Vn Ancien disoit que Dieu créant le Monde.
pod Proclnm. , .
sestoit transformé en Amour, tant il estoit rauy en la veuë , et satisfaict en la beauté de cet Vniuers. Mais il n'auoitpas veu ce Mystère; et il ne cognoissoit que ce Monde sensible entre les œuures de Dieu. Nous doncques éleuez en vne plus haute cognoissance , écheus en vn meilleur temps , et à la plénitude des temps, qui porte la plénitude de Dieu , et la plénitude de l'Amour de Dieu en ce sien œuure le chef de ses œuures , et rauis en la contemplation de ce Mystère ; Disons que Dieu faisant vn nouue&u Monde , et le Monde des Mondes , c'est à dire Dans le Mystère jj^ys ; il g'egt transformé en Amour. Car Dieu
de rlncarnation '
Dieu sest trans- est Amour , et n'est qu'Amour en .ce sien œuonneen moar. ^^ ^ q^ ga puissance ^ sa Bonté , sa Grandeur «
et sa Majesté s'est conuertie et transformée en Amour; et ce Mystère est Amour et n'est qu'Amour : Car comme en iceluy l'Amour joint Dieu à l'homme , aussi les grandeurs de Dieu et les bassesses de l'homme y sont transformées en Amour par la puissance de l'Amour opérant ce Mystère et triomphant en ce Mystère * auquel
et des Grandeurs de Iesvs. 367
Dieu a mis singulièrement son Amour, et le triomphe de son Amour tout ensemble. Ne voyons-nous pas comme la puissance de Dieu y est transformée en Amour? et comme Dieu s'y faisant impuissant, ne s'y monstre plus puissant que pour aymer? Ne voyons-nous pas que la grandeur de Dieu y est transformée en Amour, et que Dieu ne s'y monstre grand que dans l'Amour? Ne voyons-nous pas mesme que la puissance et la grandeur est captiue par l'Amour dans l'impuissance et dans la bassesse d'vne enfance? Ne voyons-nous pas que la Majesté y est aussi transformée en Amour et changée en la bénignité et humanité d'vn enfant? Ainsi Dieu est Amour, et n'est qu'Amour en ce Mystère. Et comme Testât et les grandeurs de Dieu y sont transformées en Amour : aussi Testât et les bassesses de l'homme y sont transformées par l'effort et la puissance de l'Amour. Dieu est homme , mais c'est non sa nature, aine son Amour qui le fait homme. Car la Nature diuine est infiniment distante de la Nature humaine; et seroit toujours distante, si l'Amour aussi puissant et infiny que la Nature , . n'vnissoit si intimement la Nature diuine à la Nature humaine , et ne les vnissoit en vnité de Subsistance , d'Existence , et de Personne. Dieu
368 Discourt de V Estai
est enfant : mais il est enfant par Amour, et non par la nécessité de sa condition comme les enfants des hommes : Et il est Dieu enfant, la Puissance et la Diuinité estant vnie Puissamment, Personnellement, et Amoureusement à l'enfance et à l'impuissance : Tellement que nous deuons dire auec estonnement et admira-
D.Leo.episuo, tion, Ruscepta est à Majestate humilitas, à t*rad Fiauianmn. tuU inflrmitas, ab mtemitate mortaUtas. Car
aussi voyons-nous Dieu souffrant, Dieu mourant, et Dieu mort en vne Croix, et en vnSepulchre : Mais c'est l'Amour et non sa Nature qui le réduit en cet estât. Et sa Vie, sa Croix, sa Mort est Amour, et chacune d'elles n'est qu'Amour, Vie, et Puissance : Et Iesvs est viuant, aymant, et jouissant dans la mort et dans la souffrance , et nous y donnant et meri-
Diaerses affec- tant, Vie , Amour et jouissance. O Amour de
lions sur celte . ' , • ï »
transformation de Dieu en ce Mystère I ô Amour triomphant de
Dieu en Amour. Dieu ^ et de r Amom> de Dieu tout ensemble ! 0
Amour, exercez vostre pouuoir et sur nous et sur nostre Amour! Triomphez de nous, et triomphez de nous en Iesvs , selon la vérité de h. cor. h, u. cette parole , Triumphat nos in Chris to t Viuons en Iesvs; aymons en Iesvs; Triomphons en Iesvs ; et Que Iesvs viue en nous , ayme en nous, et triomphe en nous , pour iamais !• Et puisque
et des Grandeurs de Iisvs. 369
T Amour triomphe de Dieu mesme ; Qu'il triomphe de nous qui sommes ses subjects et ses créatures ! Et puisque le seul Amour triomphe de Dieu; Que le seul Amour de Dieu soit celuy qui nous captiue et non pas nos passions et desordres ! Et que le seul Amour de Dieu nous meine en triomphe comme ses captifs I Et puisque l'Amour veut triompher et de Dieu et de l'Amour de Dieu en ce Mystère; Que la puissance de cet Amour triomphant, et de ce Mystère dans lequel il triomphe , soit exercée sur nous et nos volontez à jamais.
La considération de la Subsistance diuine communiquée à l'humanité en ce Mystère comme Subsistence propre du Verbe, et comme identifiée auec la diuine Essence , nous a fait entrer en ce discours , et nous a seruy de base et fondement aux propos que nous auons tenu gur la communication de Dieu en ce Mystère. Car Dieu y communique sa Subsistence , et par sa Subsistence son Essence , et en son Essence les perfections de son Essence comme subsistentes personnellement en cette humanité : Et en son temps il fait vne diffusion et communication de sa Gloire , laquelle est resernée , retenue et suspendue en plusieurs points de ses estats et effecte par vn miracle perpétuel : Mi-
370 Discours de V Estai
racle spécial , vnique , et singulier en Testât de ce ftfy stère , et propre à Iesvs seul , comme la Diuinité et la Splendeur de la Diuinité luy est propre singulièrement, et priuatiuement à tout autre. Et cette communication de la gloire et de la Splendeur de la Diuinité faitte en son temps à Iesvs , et establie en son comble et en sa perfection dans le Ciel, est vne chose si grande en elle-mesme , et establit vn estât si eminent et si éleué , que tout ce que Dieu à iamais produit hors de soy-mesme en Tordre de la Nature , de la Grâce , et de la Gloire , non seulement n'est point égal, mais n'est pas mesme comparable à cette communication de Gloire, de Splendeur, et clarté, qui est faitte à Iesvs , en son Ame , et en son Corps, en suitie de la communication qu'il a reçeuë de la K- Le Fiu do Dieu uine Essence et Subsistence. Il est luy seul vt
commun ic an t à <** i x 1 ■»» j n a -i i
l'humanité iasub- Monde et vn grand Monde : Il est luy seul vn «istence, gon Es- pius granci Monde que tous ces trois Mondes
senco, ses perfec- * © *
uons et sa gloire, ensemble de Nature , de Grâce , de Gloire : D rarp^sesLscomî est vn Monde de Grandeurs, de Gloire, de Mer- Sralî^Naturo! u^illes y <!** contient en Eminence , régit en de Graco et de Puissance, viuifie en Influence, et surpasse en
Excellence, tous ces trois Mondes créez, et tous ceux qui peuuent estre créez. Car l'Ordre et F Estât de l' Vnion substantielle et hypostatique
et des Grandewrs de Iesvs. 371
est vn estre transcendant toute la possibilité de l'estre créé : Et la grâce , et la gloire qui est deuë à cet estât de TVnion hypostatique, et qui la suit et Vaccompaigne, est aussi vne grâce et vne gloire excédante tous lefc estats de la grâce et de la Gloire. Car celuy qui est le soustien de cette humanité, et l'origine de ce sien estât glorieux , asçauoir le Verbe éternel , est Dieu t et il est Dieu portant en la Diuinité , la Splendeur du Père Eternel : laquelle Gloire et Splendeur luy appartient , non seulement en la Diuinité de son Essence , mais aussi en la propriété de sa Personne. . \j& Verbe donc faisant à sa Nature humaine vne particulière communication de soy-mesme , il luy fera vne spéciale communication de sa clarté , de sa Splendeur, de sa Gloire , de sa Puissance , et de sa souueraineté et chacun la deura recognoistre. Disons donc aux prophanes par les vers empruntés d'vn Prophane ,
Terrarum Deus cœlitùmque Christus.
Cul par est nihil, et ni h il secundum.
Et disons aux Iuifs par la voix d'vn Prophète et d'vn Roy, et de leur Roy et Prophète : Hic pui.uyiiv «s. est Deus, Deus noster in œternum, ipse regel nos in sœcula. a Celui-cy est Dieu , nostre Dieu en « toute Eternité , il nous régira es siècles. »
372 Discours de l9 Estât
Disons aux Chrestiens par la voix du Prince des Act. x, 36. Apostres : Hic est omnium Dorninus. Et disons leur encore par la voix de celuy qui mérite en ses labeurs , et en l'efficace de son Esprit , le Ephcs.i,i7,ieq. surnom d'Apostre par eminence : Deus, Domm nostri Iesv-Christi, Pater Glorim, constituât illum ad dexleram suam in cœlesiibus supra omnet* Principatum et Potestatem et Virtutem et Dominationem et omne nomen quod nominatur wm solùm in hoc smculo, sed etiam in futur o, et om- Phiiip.ii, 9, io. nia subiecit sut pedibus eius, etc. Et donauit ilï nomen quod est super omne nomen , vt in nornirx Iesv omne genu flectatur cœlestium, terrestrùm et infernorwn. « Dieu , Père de nostre Seigneur « Iesvs-Chkist , le Père de Gloire , Ta estably à « sa dextre es lieux célestes par dessus toute « Principauté et Puissance , Vertu et Domina- « tion , et par dessus tout ce qui a nom , non « seulement en ce siècle , mais aussi en œluv « qui est à venir, et a assuietti toute chose soute « les pieds d'iceluy, et luy a donné vn Nom qui « est par dessus tout nom ; afin qu'au Nom de « Iesvs tout genouil se ployé , de ceux qui sont « es cieux, en la terre et dessous la terre. * C'est la fin où se terminent les grandeurs et les abbaissements de Iesvs : C'est son Estât solide et permanent , et permanent en vne éternité. C'est
et des Grandeurs de Iesvs. 373
sa Vie , sa Gloire , et son repos , et son repos inuariable. C'est l'object de nostre éternité, et la fin où se doiuent terminer nos vies, nos croix, et nos discours, passant nostre vie, en pensant à luy, en parlant de luy, en souffrant pour luy , pour viure en luy , comme il vit en son Père ; pour estre vnys à luy comme il est vny auec son Père ; et pour estre en société auec luy, comme il est en société auec les Personnes diuines : afin d'accomplir ce souhait Apostolique de son bien aimé Disciple , Societas i. io»n. i, 3. nostra fit cum Pâtre et Filio eius Iesv-Christto. « Que nostre société soit auec le Père , et auec « son Fils Iesvs-Christ. » Car il nous faut encores remarquer, que cette Subsistence diuine que nous auons déclaré en ce discours estre communiquée à l'humanité , est la Subsistence du Verbe éternel , laquelle a cela de propre , qu'elle est la forme hypostatique constituante la Personne du Verbe , et ainsi entant qu'elle est constitutiue d'vne Personne procédante du Père et produisante le S. Esprit , en cette quarlité elle est vn lien très-propre pour lier et associer cette humanité à la tres-Saincte Trinité. Car cette subsistence a vn parfaict rapport aux Personnes diuines : Au Verbe , comme à celuv dont elle est la propre subsistence : Au Père ,
374 Discours de V Estât
comme à soii origine et principe : Au Sainct Esprit, comme au terme produict par le Principe , c'est à dire par la Personne qu'elle consu subsister* titue. Cette subsistence donc estant communi-
raQpport au* TroiI quée & cette humanité, est vn lien très-propre, Personne* diui- vn iien Sacré , vn lien Diuin, vn lien Substan-
nes, met l'Huma-
nité à laquelle eiie tiel t vn lien Personnel, par lequel elle entre en envntîoTkiîetou0 vn estât et grandeur incomparable , et en vue uVu^ncteTri" soc*eté très-grande et tres-parfaitte , et en vne »»*• communication tres-sublime , et très-haute,
auec les trois Personnes diuines. Et comme elle est communiquée , et n'est communiquée qui cette seule humanité ; Aussi cette humanité entre , et entre seule en cette grandeur , en cette société , et en cette communication ineffable : Car comme cette subsistence n'est que pour elle , aussi cette société en ce degré n'est que pour elle. Et pour représenter en peu de mats ce qui a esté amplement discouru , et le réduire Recapitulation comme en vn tableau racourcy ; Disons que le sus L°couraes de Verbe étemel entrant en cette humanité , et deTSuSï luy donnant vne chose si grande et si intime uec l'Humaoité. comme sa Subsistence, cette humanité entre en Tordre vnique et singulier, et en Testât suprême de TVnion hypostatique , et est supérieure à tout ce qui est créé , et peut estre creé. Et cette Subsistence Diuine estant vne mesme
et des Grandeurs de Iesvs. 375
chose auec la diuine Essence , déifie admirablement cette nature humaine , et la rend diuinement humaine, et humainement diuine. Car elle est humaine en sa propre Nature , et diuine en son Existence , et en sa Subsistence ; et tellement diuine , qu'elle n'a estre que dans l'Estre increé. Et cette mesme subsistence comme estant constitutiue de la Personne du Fils , et la propre Subsistence que le Père éternel luy donne en l'engendrant , et comme estant nécessaire à la production du S. Esprit, entant quelle establit vne personne qui le produit; elle establit en cette humanité, qu'elle rend ainsi heureusement et glorieusement consubsistente auec la Diuinité, vne appartenance, vne appropriation, et vne relation Substantielle et Diuine ; au regard du Père éternel qui est l'origine de cette Subsistence , au regard du Fils qu'elle constitue ; et au regard du S. Esprit , lequel est produit par la Personne qu'elle accomplit. Et par ainsi elle rapporte diuinement, mais différemment cette humanité sacrée aux trois Personnes diuines, comme estant vne Nature qui est diuinement et glorieusement consubsistente auec leur Diuinité en l'hypostase du Verbe , et qui leur appartient par vne voye si haute et si sublime, et par vn
376 Discours de V Estât
moyen si sacré et si diuin. 0 quelle éleuation de cette humanité dans la Diuinité, puis qu'elle n'a estre que dedans l'estre increé I O quel droit* et puissance de Dieu sur cette humanité, laquelle ne subsiste qu'en sa Diuinité I O quelle appropriation de la tres-Saincte Trinité à cette nature humaine I Appropriation fondée non simplement aux perfections communes de son Essence, mais en l'origine et en la propriété distincte de ses Personnes , c'est à dire au Père comme Père ; au Fils comme Fils ; et au Sainct Esprit , comme Esprit procédant du Père et du Fils. O quelle appartenance et relation de cette humanité , et à cette Essence et à ces personnel Diuines , puisqu'elle est V vnique Essence créée qui leur appartient en vne si particulière façoo, et qui en son Estre et en son Estât singulier et éleué , va regardant , imitant , et adorant k Diuine Essence , en son Estre , en son Estai et en son Vnité Subsistente aux trois Personnes increées ! Celle-cy est Diuine et Celle-là est défiée , Celle-cy est increée , et Celle-là pour son existence , a l'Existence increée : Celle-cy est vne en la Diuinité des Personnes, et Celle-fa est vnique en la déification excellente qu'elle possède. Et comme la diuine Essence est communiquée diuinement et ineffablement en la
et des Grandeurs de Iesvs. 377
Trinité; Aussi en l'Incarnation la Subsistance diuine est communiquée à cette humanité , laquelle entre par ce moyen en très-grande alliance, et en société tres-estroitte auec les trois Personnes Diuines : Auec le Père , comme ayant pour son estre personnel l'estre engendré par le Père , et comme establie par ce moyen dans la Filiation éternelle : Auec le Fils , comme estant son épouse, et l' vnique épouse du Fils vnique de Dieu; Epouse non par grâce accidentelle , mais par grâce substantielle ; Epouse non au regard du corps seulement, et de la moindre partie de soy-mesme , mais épouse au regard du Corps et de l'Esprit , et de toute sa substance , totalement , également et diuinement coniointe et vnie au Verbe ; et vnie , non en vnité superficielle , mais en vnité puissante et penetratiue jusques dans l'intime de tout Festre humain ; non en vnité temporelle et passagère , mais en vnité permanente et éternelle ; Touaiours Vnique , tousiours Epouse , et tousiours vnie actuellement, et personnellement au Verbe éternel : Auec le S. Esprit, comme estant par ces grandeurs et Mystères conioincte d'extraction et d'origine en vne certaine manière auec cette troisiesme Personne de la Trinité. Car cette humanité reçoit en elle l'estre
378 Discours de V Estât
diuin et personnel de celuy-la mesme qui donne au Sainct Esprit son estre et sa subsistance.
En ces pensées hautes et sublimes il nous faut remarquer, Que comme dans l'estre de Dieu nous y consideronset adorons deux choses, dont L'vne est absolue, et L'autre relatiue: L'vne est singulière, et L'autre plurielle; L'vne est communicable , et L'autre incommunicable ; L'vne est l'Essence , et L'autre est la Subsistence; Aussi dans les Mystères de nostre Foy Deux société* uoas y adorons deux societez parfaictes, diui-
dmioos et adora- J r •» r
bies, dont toutes nés et adorables , L vne est fondée en la comdeaTet reieucni munication de la Diuine Essence aux Personnes en temps et on ik Diuines, et L'autre en la communication delà
terni te, Ivne en
la Trinité et lau- Diuine Subsistence à la Nature humaine, qui t[on.en nc*rna associe le Verbe éternel auec nostre humanité,
et nostre humanité auec les trois Personnes Diuines. Et en chacune de ces deux communications distinctes , nous adorons vne plénitude ineffable : en l'vne , la Plénitude de la Diuinité en la sacrée Trinité ; et en l'autre , la Plénitude de la Diuinité en Iesvs-Christ , nostre souuerain Seigneur ; auquel selon l'Apostre , habite toute la plénitude de la Diuinité corporellement , ainsi que nous dirons aux discours saluants. Deux Mystères , deux Communications,
et des Grandeurs de Iesvs. 379
deux Plénitudes et deux Societez que nous auons à contempler, seruir, aimer, et adorer, selon les documens de la religion Chrestienne, et qui sont solidement et diuinement fondées et establies en ces deux poincts que la Foy distingue et adore en Dieu; Asçauoir L'Essence, qui fonde la communication, la plénitude et la société première , suprême et adorable de la tres-saincte Trinité ; qui est la fin , la cause et l'exemplaire de toutes les societez, Diuines, humaines , et Angéliques : Et la Subsistence , qui fonde la société seconde, Diuine et adorable du Verbe auec l'humanité , et de l'humanité auec les trois Personnes Diuines. En ces deux Societez sont diuinement fondées et establies toutes les societez du Ciel et de la Terre ; de Dieu , des Anges et des hommes ; du temps et de l'Eternité. Car elles sont toutes establies et pour figurer comme des ombres et images , et pour adorer comme seruantes et tributaires, ces deux Societez suprêmes et parfaittes. Et toutes les Societez malignes et illégitimes seront ruinées par la puissance de ces deux Societez ; et toutes celles qui seront légitimement establies en Tordre de la grâce , de la Nature et de la Gloire doiuent tribut, et hommage de seruitude et de louange ; et sont en estât de re-
380 Discours de V Estai
lation , d' assujettissement et de dépendance à ces deux Societez Diuines de la tres-saincte Trinité , et de l'Incarnation du Verbe.
Ie Ta vous rends , ô Verbe éternel , et vous adore comme Verbe procédant du Père, et produisant le S. Esprit. le vous adore comme estably en cette société première et suprême par vostre émanation diuine et production ineffable , en laquelle vous estes le Fils du Père, et le Principe du Sainct Esprit. le vous adore comme fondant et establiasant en vostre Personne la société seconde et diuine des deux Natures, l'vne diuine, l'autre humaine; IVie éternelle , l'autre temporelle ; l'vne créée , l'autre increée.
Dédicace de la En h honneur de ces de uxSocietez suprême*, roSSn'dê ie- diuines et adorables, qui vous regardent et sus, à iesus, en concernent, ô Verbe Eternel ! ô Homme Dieu!
l'honneur de cette . ,
société adorable ô nostre Emmanuel I ie vous offre cette Société e^iuy. cominencë petite et nouuelle establie en nos iours, qui
prend k honneur de porter dés sa naissance 1* marque et les liurées de son Seigneur, et d V uoir quelque sorte de conformité auec son Chef, en supportant des contradictions en ses commencements, le ne demande pas que ces vents cessent; Mais qu'en l'agitant ils raffermissent en celuy qui doit estre son soustien et son ap-
et des Grandeurs de Iesvs. 381
pny. le ne demande pas que ces orages finissent ; Mais qu'elle en tire vn fruict permanent, et Que dans ces tempestes, Dominus dirigat n. Thess. m, 5. corda nostra in Charitate Dei et Pàtientià Christi, « Le Seigneur dirige nos coeurs en la « Charité de Dieu, et Patience de Iesvs-Christ. » C'est le souhait et la parole d'vn grand Apostre agité lors semblablement d'esprits importuns et inquiètes , comme il les nomme luy-mesme , ab importunis et malts hominibus, au milieu Ibid- 2desquels il a son recours et son addresse à celuy qui est le Seigneur absolument, et qui commande aux tempestes et aux vents , et aux esprits de vents et de tempestes : Et désire par ces paroles , et nous apprend par son exemple , à désirer en semblables rencontres , Que le Seigneur en ces occasions dirige nos cœurs et nos affections , In Charitate Dei et Patientia Christi. Où cet Esprit Apostolique selon la plénitude et la profondité de sa Sapience , nous marque en deux paroles les deux poincts et les deux pôles du Firmament de l'Ame dedans ces mouuements ; Charitas Dei, et patientia Christi. Nous donc qui en la Nauigation de cette vie tendons au port du Ciel et du Salut , et qui deuons passer auparauant par la Zone torride des afflictions; Regardons Tvn et l'autre Pôle; Ne
382 Discours de V Estât
perdons point de veuo ces deux belles Tramontanes ; Et au milieu des Ilots qui nous enuironnent contemplons et honorons I'àmovr de Dieu donnant son Fils av Monde et à la Croix; et la Patience de Iesvs acceptant et portant sa Croix pour le salut et l'exemple du Monde. Faittesnous cette grâce , 0 Iesvs ! et faittes , Que cette Société naissante etvn peu pâtissante soit de plus en plus establie , fondée et enracinée en vous : Qu'elle tire vie, influence et conduitte de vous : Qu'elle n'aye mouuement , sentiment et puissance que pour vous : Qu'elle vous rende vn hommage particulier et à vostre Humanité Sacrée : Qu'elle vous serue en la terre : Qu'elle porte la marque, l'impression, le caractère de vostre seruitude : Qu'elle vous en rende les effects : Qu'elle suiue vostre conduitte : Qu'elle s'attache à vos interests : Qu'elle accomplisse vos- désirs : Qu'elle soit esclaue de vostre Grandeur et de vostre Puissance , de vostre Amour, de vostre Esprit et de vostre Croix : Qu'elle soit vn des instruments de vostre pouuoir Qu'elle honore vos Mystères : Qu'elle annonce vos conseils , et soit vniquement et singulièrement dépendante de vostre sacré Mystère de l'Incarnation. Et comme en ce Mystère est vostre Estât, vostre Vie, vostre différence dedans
l'estre créé et increé ; car vostre Personne seule entre les Personnes Diuines , est vnie à vostre humanité; et vostre humanité seule entre les choses créées , est vnie à vostre Diuinité : Ainsi ie vous requiers que nostre vie, nostre estât, nostre différence en la terre et au Ciel , soit deriuée de vous et de vostre humanité Sacrée : Et qu'en cette pieté, deuotion et seruitude spéciale au Mystère de vostre Incarnation et de vostre Diuinité humanizée, et humanité déifiée , soit Nostre vie et nostre estât , nostre esprit et nostre différence particulière d'entre les autres societez sainctes et honorables qui sont en vostre Eglise : Lesquelles semblent auoir voulu sainctement partager la robbe que vous auez laissée montant en la Croix , en partageant entre elles la variété de vos vertus et perfections , par lesquelles elles vous seruent en la terre ; les vues ayant choisy la Pénitence , les autres la Solitude, d'autres l'Obéissance, pour marque, pour object et pour exercice principal de leur Institution. Car les honorans toutes comme nousdeuons, nous choisissons pour nostre marque et différence principale, cette particulière pieté et deuotion vers vous , et vers vostre Humanité Sacrée; vers vostre Vie , vostre Croix et vostre Esprit ; vers vostre
384 Discours de V Estai
Gloire , vos Grandeurs et vos Estais ; et généralement vers tous vos Mystères : Ayans desr et dessein de renouueler nostre amour, nostre appartenance, nostre dépendance et nostre seruitude vers vous. C'est ce que le Diable ennemy de Iesvs et de la seruitude qu'on doit et qu'on voue à Iesvs, regarde, craind et persécute. C'est ce que des esprits, à mon aduis, peu considérez, sans le vouloir, et sans l'entendre, blasment et calomnient. C'est ce que nous deuons et voulons conseruer et augmenter en c* orages et tempestes. C'est la fin et le suject des discours présents, et c'est nostre résolution ferme et constante. Ainsi viuons et perseuerons , et ainsi Iesvs soit nostre vie , nostre sub-
sistence , nostre Amour , en tous les siècles des siècles.
et des Grandeurs de Iesvs.
DISCOVRS NEVFIÉME
De l'Amour et Communication de Dieu en ce
Mystère.
ne des premières et plus importantes paroles du Verbe Eternel en la Terre, rapportée par son Disciple bien aimé à l'entrée de son Euangile, c'est vne parole secrette de l'Amour de Dieu , et parole de l'Amour de Dieu donnant son Fils au monde : Sic Deus dir- Exposition de lexil mundum vt Filium suum vnigenitum da-^J^^]^ ret, etc. « Dieu a tant avmé le monde, qu'il a*™» «" Fmum « donne son Fils vnique : afin que quiconque dam, etc. « croit en luy ne périsse, mais ayt vie eter- « nelle. »
C'est la première Catéchèse et instruction du Fils de Dieu à vn signalé Docteur de la Loy ; et c'est vne des secrettes paroles de son sacré cabinet. Car c'est vne parole domestique et familière de Iesvs, c'est vne parole prononcée par luy; Non à la campaigne, mais chez soy et en sa maison : Non à vn peuple , mais à vn grand
docteur de la Loy : et c'est vne parole prononcée seul à seul , en son secret et en son particulier, et proférée en vne secrette conuersation qu'il eust auec vn Prince de la Synagogue : Et aussi elle nous est rapportée par vn qui est Secrétaire de son Estât et de son Cabinet tout ensemble , le fauory et bien-aymé Disciple et Apostre sainct Iean. ,
Escoutons, reuerons et pénétrons cette sacrte parole. Car celuy qui parle est Dieu , et celuy dont il parle est Dieu : et ce dont il parle c'est de lf Amour de Dieu , lequel en Dieu est Diec mesine. Et il parle dyn Amour de Dieu si haut, si excellent et si diuin en son effect, qu'il ed donnant et communiquant vn Dieu au Mond-? Car, 6 grandeur I ô merueille! comme il y aec Dieu vn Amour produisant vne Personne Diuine , asçauoir l'amour réciproque du Père et du Fils, lequel se termine en la production du S. Esprit; 11 y a aussi en Dieu vn Amour imitant cette opération suprême , cette opération interne, cette opération productiue, lequel se termine pareillement en vne Personne diuine. comme object de cet Amour, qui donne et coramimique cette Personne à la nature humaine, pour la terminer et accomplir de sa propre subsistence. L'vn est Amour naturel et neces-
et des Grandeurs de Iesvs. 387
saire; L'autre est Amour libre et volontaire : L'vn est Amour opérant en la Diuinité , et L'autre, Amour opérant hors la Diuinité : L'vn est terminant les Emanations de Dieu en Dieu mesme; et L'autre ost terminant les Emanations de Dieu, hors de Dieu mesme : L'vn est consommant le M vstere de la Trinité, suiuant le terme de S. Hilaire , et L'autre est consommant le sacré Mvstere de l'Incarnation. Deux Amours différents en leurs termes et objects : mais si on considère leur origine , ils ne sont qu'vn mesme estre et qu'vne mesme substance d'Amour en la Diuinité.
C'est de cet Amour que parle Iesvs en ce texte sacré, et il en parle auec-éleuation , êtonnement et admiration. Ce qui est bien considérable en la qualité de celuy qui parle , et qui dit ces propos : Sic Deus dilexit rnundum, etc. Nous deuons adorer et écouter volontiers Iesvs parlant ; car il est le Verbe du Verbe. Nous deuons adorer et suiure Iesvs s'éleuant en la sublimité de ses hautes pensées; car elles sont dignes de ses grandeurs et de ses lumières. Et nous auons vn interest particulier en ce diuin subject que Iesvs contemple; car en cette pensée et en ce propos Iesvs s'éleue en étonnement et en admiration sur l'Amour de -son Père en-
388 Discours de l'Estat
uers le monde , et sur le don signalé que le Pei* fait de son Fils au monde par cet Amour. El Ce Iesvs auquel reposent tous les thresors de ia science et sapience diuine; Ce Iesvs qui e?t capable de Dieu , et est remply de Dieu selon ^ capacité infinie ; Ce Iesvs qui est par cette plénitude rendu incapable et d'ignorance et »ipéché; Ce Iesvs s'étonne et admire l'Amour <k Père et le don du Père ; et par admiration profère ces grandes paroles, Sir Deus dilexit w»»u dum. Entrons à son exemple et à sa suitt*1*:cet estonnement. Car si cet object est digne «IVleuer Iesvs en admiration, Que doit-il op».r: en nos esprits, d'autant plus propres à adrair selon le sens commun des Philosophes, i]> nous auons moins de lumière et de cogn<-i*sance? Or cet object a bien sçeu tirer du Ver Eternel ces sacrées paroles, paroles d'étouument et d'admiration, Sic Deus dilexit nvr.dum : Quatre paroles, toutes quatre dipi-* de grand poids et qui fondent toutes quat? cet estonnement de Iesvs. Quov? Dieu, 1^» infiny et éternel , ost-il capable d'aimer h ^ desoy-mesme? est-il capable d'aimer cho**^ basse comme ce bas monde? Et est-il eapaH* de l'aimer ainsi »et en cet excez ? Et toutesM* la vérité mesme prononce ces quatre paroi- > '•
et des Grandeurs de Iesvs. 389
Ainsi Diev a aimé le monde. Mais quoy? Dieu pleinement, éternellement et diuinement occupé de soy-mesme dans soy-mesme , par cognoissance , par amour et par jouissance de ses grandeurs et félicitez éternelles; peut-il estre occupé de choses si petites, comme ce bas Monde qui n'est qu'vn poinct au regard du Ciel , et vn néant au regard de Dieu ? Peut-il penser à vne si vile et inutile créature comme l'homme , duquel son Prophète luy dit en sa lumière , Qu'est-ce de l'homme, Seigneur, que vous daignez Psai.vm.:-.. vous souuertir de luy; et du Fils de l'homme duquel vous daignez tenir compte? Quoy? Dieu suffisant à sov-mesme , et comblé de soy-mesme : Dieu en la plénitude de son estre, qui le remplit, et remplit toutes choses; peut-il aimer quelque chose hors de soy? Car l'amour semble supposer vne indigence et vacuité en celuy qui aime , comme non satisfaict et non rempli encores de la jouissance et possession de la chose aimée. Et Dieu qui est pleinement satisfaict - de soy-mesme , et remply de l'Amour sainct, Pur et Diuin de son Essence infiniment aymable, et qui est remply de cet Amour de toute éternité; a-t'il bien place encores pour loger vn Amour estranger, et vn Amour de chose si basse et si vile comme le Monde , et
390 Discours de V Estai
l'homme , qui n'est pas vn objet pour vn si digne Amour? A la vérité c'est vn poinct digne d'estonnement en la contemplation des choses morales, Que Dieu puisse aimer quelque chose hors de soy-mesme; Dieu si distant , si eminent et si éleué par dessus tout estre créé ; Dieu si remply et si occupé sainctement en l'Amour de son estre ; Et en vn Amour comblant , ter-
minant, et épuisant, ou pour mieux dire, remplissant en l'infinité de son acte et de son object. toute la puissance, et actualité de Dieu ù aimer Ettoutesfois nous croyons, nous voyons, nous expérimentons, que Dieu s'aimant soy-mesme, aime encore ce monde, et l'aime d'vn Amour excessif. Et c'est le subject qui touche sensiblement Iesvs en ce sainct cabinet. C'est le subject qui l'éleue, le rauit, et le suspend en estonnemeut et admiration. C'est le subject qui tire de la bouche sacrée du Verbe Eternel , ces sa- . crées paroles, Sic Deus dilexit mundum, etc. II est bien euident que Dieu en la Grandeur de son estre doit auoir la cognoissance parfctitte, non seulement de sov-mesme , mais de toute* choses : Car cette cognoissance est digne de luv, et par elle il n'est point abbaissé , mais Dieu demeurant dans son throsne, les choses cogneuës y sont esleuées par la puissance de sod
et des Grandeurs de Iesvs. 391
intellect, qui leur donne vne sorte d'estre spirituel et diuin en l'idée en laquelle il les cognoit. Car c'est le propre de toute sorte de cognoissance , sensitiue, intellectuelle et diuine , de transformer et esleuer les choses cogneuës en la qualité et dignité de la puissance qui les cognoit. Ainsi les choses matérielles ont vn estre aucunement immatériel en l'espèce qui les rend visibles et perceptibles des sens extérieurs et intérieurs, selon l'eminence et la qualité de la faculté sensitiue qui les reçoit et les apperçoit : Et elles ont vn estre intellectuel en l'Esprit de l'Ange et de l'homme qui les contemple-. Et c'est vne des excellences qu'on remarque en l'entendement par dessus la volonté, que l'entendement transforme son object en soy-mesme : et la volonté se transforme en
Son Object. Et C'est aussi Vn des poinctS qui Différence entre
rend la cognoissance différente de l'Amour, 3^° lymîr que la cognoissance tire l'obiect à soy, etn'ab- Die» en pin* »m
* • i • • , j i i- i portant que le co-
baisse pas celuy qui cognoist dans les objects gnoisue. cogneus : Mais éleue et proportionne les choses cogneuës , à la proportion et dignité de celuy qui les cognoit. Et l'Amour au contraire porte l'ame en l'object qu'elle aime, et par vne douce puissance, abbaisse et encline l'amant en la chose aimée. Cette différence générale
392 Discours de V Estai
entre l'Amour et la cognoissance est fort considérable ; et d'autant plus que d'elle naist vne différence particulière, mesme entre la cognoissance et l'Amour de Dieu que nous pouuons acquérir en la terre. Car puis que la cognoissance met l'object en nous et ne nous met pas en l'object; et l'Amour au contraire nou> met en l'object et nous transporte en luy, si puissamment, que selon ce dire sacré authorisé de V vne et de l'autre Philosophie , l'Ame est plus où elle aime, que là où elle anime; et a plus de vie et de présence, plus d'occupation et de sentiment en l'vn qu'en l'autre ; Il s'ensuit que par la cognoissance l'Ame en la Terre possède Dieu, non pas tel qu'il est en luy mesme. mais tel qu'il est en elle : et que par l'Amour l'Ame possède Dieu dés la Terre, tel qu'il est en luy mesme , et non pas tel qu'il est en elU* Car l'Amour nous transporte de nous en luy. et ce qui plus est , nous rend tels qu'il est luy mesme en nous déifiant et transformant ^u Dieu. Heureuse condition de l'Ame qui s'éleu» en l'échoie de l'Amour de son Dieu , si elle 1* sçauoit bien cognoistre et s'en seruir ! Et condition estrange (s'il nous est permis de le dire en passant) mesme entre les Chrestiens et le> plus Kminens et seauans des Chrestiens; qui
et des Grandeurs de Iesvs. 393
ne pouuans cognoistre Dieu, tel qu'il est en soy-mesme , et le pouuans aimer tel qu'il est en soy , trauaillent toutesfois beaucoup plus à le cognoistre qu'à l'aimer : d'où vient qu'il y a tant d'écholesèt d'académies pour éleuer les âmes en cette cognoissance obscure , incertaine et imparfaitte ; et il y en a si peu , et encores si peu fréquentées , pour éleuer et perfectionner l'Ame en l'Amour et en la possession haute et Eminente de son Dieu par voye d'Amour. Et toutesfois nous ne pouuons pas en cette vie mortelle cognoistre Dieu autant que nous voulons : Et nous pouuons l'aimer autant que nous voulons , nous éleuans de degré en degré , par sa grâce , en son Amour. Et du degré de cet Amour en Terre dépend Testât et le degré de la cognoissance que nous aurons éternellement de Dieu au Ciel. Car nous cognoistrons Dieu autant que nous l'aurons aimé ; et non pas autant que nous l'aurons cogneu en la Terre. Mais laissons a vn autre temps ce poinct fondamental en la Théologie mystique : reseruons ce secret à l'échoie de l'Amour de Dieu et à ses Disciples. Rentrons au poinct précèdent que nous auons remarqué , car il sert de base et fondement à ce discours et à nostre Mystère. Et v adjoustons encores que comme de la dif-
394 Discours de V Estât
ference générale qui est entre l'Amour et la cognoissance , nous auons recueilly vne différence spéciale entre l'Amour et la cognoissance de Dieu : Aussi de cette spéciale différence nous •recueillons qu'a bon droict.et auec raison, en Téchole des Chrestiens la béatitude de la Terre est principalement attribuée à l'Amour et Charité ; et celle du Ciel , est principalement attribuée à la cognoissance et vision de Dieu. Car dés la Terre, l'Amour nous joinctàDieu tel qu'il est en luy-mesme , nous transportant hors de nous-mesme en Dieu : Et la cognoissance que nous auons de Dieu en la Terre , nous vnit à Dieu, non tel qu'il est en soy, mais tel qu'il est en nous; C'est à dire tel qu'il est en nostre esprit et en l'intelligence que nous formons de luy , lequel nous ne cognoissons qu'en i. Cor. xiii, 12. énigme et ombrage , In mnigmate, ce dit celuy qui l'a cogneu dans le troisième Ciel. Au lieu que la cognoissance de Dieu que nous auons au Ciel, a ce priuilege et ce pouuoir par dessus la cognoissance et la lumière de Dieu qui se donne en la Terre, qu'elle nous vnit et conjoint à Dieu tel qu'il est en luy-mesme : dautant que dans le Ciel son Essence propre s' vnit à nostre Esprit , et l'actuë bien plus noblement de s» lumière, que le corps diaphane n'est actué
et des Grandeurs de Iesvs. 395
du rayon qui le pénètre : etl'éleueàcognoistre Dieu tel qu'il est en soy , nous establissant en vn estât de vie propre à Dieu mesme; puis que c'est la vie de Dieu , dont l'estre et la Nature est Intellectuelle , de se cognoistre et de se veoir soy-mesme , c'est à dire de veoir le premier, le plus noble et le plus digne object de toute cognoissance. Et comme l'Ange et l'homme n'ont qu'vn ombre d'estre et de lumière en comparaison de l'estre et de la lumière de Dieu ; aussi ne sont-ils naturellement capables que de receuoir vn ombre et vne Image de la cognoissance que Dieu a de soymesme. Et il ne les éleue pas plus haut durant le cours de leur vpye et de leur vie méritante , se contentant de leur donner pouuoir par sa grâce de l'aimer , et de l'aimer tel qu'il est en soy-mesme selon la nature et la condition de l'Amour. C'est pourquoy l'Amour en la Terre a la prééminence de la félicité. Et c'est pourquoy la cognoissance au Ciel recouure cette prééminence qu'elle n'a point en la Terre. Car comme dés la Terre l'Amour possède Dieu tel qu'il est en soy-mesme ; aussi au Ciel la cognoissance de Dieu le nous fait veoir et posséder tel qu'il est en soy , Dieu par Amour s'imprimant et s'vnissant luy-mesme , et à nostre Essence ,
396 Discours de V Estât
et à nos puissances ; afin que nous le voyons tel qu'il est selon l'Energie de cette parole et pro-
loan. m, 2. messe Apostolique, Videbimus eum sicuti est. Car la félicité consiste h posséder Dieu , et à le posséder tel qu'il est en luy-mesnie : ce qui s'accomplit, et par Amour en terre, et par eognoi* sance au Ciel.
L'Amour de Dieu Or comme icy -la félicité de l'homme a a
vers le monde, ius- . A \ . lt . ,
ques à luy donner racine et son origine en 1 Amour de 1 lionne
es? v^1 Vi'^sî enuers Dieu » aussi c^ Amour a son origine en digne d'estonne- l'Amour de Dieu vers l'homme , et en l'exeez
ment que losus- ,
christ luy-mesme de cet Amour de Dieu, donnant son Fils et son imerïadmira" Amour au Monde. Et c'est de cet Amour que tion. s'estonne le Fils de Dieu en ce texte sacré, di-
sant auec admiration, Sic Deus dilexit mun- • dum. C'est vn poinct à la vérité des plus digne* d'estonnement, que l'Amour et vn si grand Amour du monde soit en la Diuinité. C'est vn secret que la Philosophie n'a point pénétré. qui a bien parlé de la grandeur de Dieu, comme cause première; Mais peu ou point de son Amour, vers les choses existantes hors de son estre et estrangeres à son Essence. C'est vn poinct reserué à la lumière de la Foy ; laquelle comme plus éleuée nous reuele de Dieu ce qt* ' la Nature ne nous en peut pas apprendre : Et c'est vn poinct bien digne de nous estre enseï-
gné par le Verbe Eternel, qui est luy-mesme le subject de cet Amour, puisque c'est luy qui est donné par cet Amour au Monde. Et nous voyons en ce propos comme il employé ses premières paroles et instructions à parler de cet Amour : et comme nonobstant l'infinité de sa Lumière et de sa Sapience , il trouue subject de s'estonner, et de témoigner cet estônnement en parlantet nous disant, Ainsi Diev a aimé le Monde. Car il semble que cela n'est pas conforme, ny à la Grandeur de Dieu, ny à la bassesse du Monde, ny à la qualité et condition de l'Amour. L'Amour par vne puissance aueugle et dereiglée preiudiciable à l'aimant .et fauorable à la chose aimée , transporte , transmue , et transforme celuy qui aime en Testât, et en la qualité de ce qu'il aime. D'où vient que les choses grandes s'abbaissent et détériorent en la condition des choses basses qu'elles affectionnent ; Et au contraire les choses petites s'éleuent, s'annoblissent et s'aggrandissent , si elles se portent à l'Amour de choses plus grandes et releuées que leur condition. C'est le sens commun des Philosophes, confirmé de l'expérience journalière de ceux qui aiment. Et c'est aussi la doctrine de la Foy , laquelle comme elle nous reueïe vn Amour plus grand , plus haut et plus
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puissant que n'est pas celuy qui est borné dans les limites de la Nature; elle nous donne aussi vne plus claire cognoissance , et plus forte expérience de cette vérité , nous faisant voir dans nos Mystères la puissance admirable de cet i/Amour aibai?- Amour, qui éleûe l'homme et abbaisse Dieu;
ra.™' înéXî * et fait sentir au Monde ttaterest de l'homme uo rhommc ii^- à aimer Dieu, et l'interest de Dieu à aimer
* l'homme. Car les hommes par cé£ Amour s'éleuent et se font Dieux , selon la parole de Dieu pmi.lxxx, e. mesme, Ego dixi Dij estis; Et Dieu aimant l'homme , s'abbaisse et se fait homme : De sorte que par la puissance estrange et admirable de cet Amour, nou§ auons vn Dieu-homme sur la Terre , et des hommes Dieux sur les Cieux. Rentrons donc au point de nostre discours, disons que l'Amour des choses estrangeres ne semble pas estre digne de Dieu , ne semble pas compatir auec la Majesté, l'eminence et l'immutabilité de sa Nature ; et que ny sa grandeur, ny 11 scmbio qoo sa bonté ne le doit pas permettre et souffrir. VJï^ Car il semble que Dieu ne peut estre sans conuicnt pas à vn abbaissement et sans vn interest manimoin's îi cmro en feste dans l'Amour des choses qui existent ?ni«me êi "„" h<>rs la grandeur de son estre : et qu'ayant iiuypouriamais. en son Essence vne bonté infinie qui comprend toute bonté, et qui égale son pou-
et des Grandeurs de Iesvs. 399
uoir à aimer, il ne peut pas estendre son Amour hors de luy-mesme. Et n'est-ce pas assez de bon-heur aux choses créées d'estre en la main , en la puissance, et en la conduitte de Dieu, afin qu'il en dispose pleinement selon sa volonté, comme estant le Snuuerain et le Seigneur de toutes choses? Mais d'estre l'object de l'Amour d'vn Dieu, cela passe leur condidition, et semble intéresser la Puissance, la Bonté, la Grandeur de l'estre Diuin; et égaler ou approcher de trop près la bassesse de la Créature de la Grandeur et- hautesse du Créateur..Et toutesfois, ô Merueille! ô abvsme I Le Dieu que nous adorons est vn Dieu d'Amour; et il a vn Amour si grand pour le monde , que le Fils vnique de Dieu mesme qui cognoit pleinement l'Estre , l'Estat et la qualité de celuy qui aime , et de celuy qui est aimé , c'est à dire qui cognoist Dieu comme son Père; qui cognoist le monde comme l'ouurage de ses mains; s'étonne et profère ces paroles pleines d'étonnement, Sic Deus dilexit mundum. O Amour de Dieu vers le monde digne d'estre admiré et d'estre adoré du monde I O Amour de Dieu vers le monde, digne de confondre et condamner le monde , qui est sans vigueur et sans Amour vers cet Amour I O Amour grand et excessif,
'iflO Discours de V Estât
par lequel Dieu donne et abandonne son Fik au Monde , et son Fils vnique , son Fils égal à luy, son Fils qui est vn autre luy-mesme! Amour estrange, et auquel il semble que Dieu oublie sa Grandeur, et mécognoit la vilité de sa créature! Car il s'abbaisse vers la terre, il traicte de s'allier à la Terre ; et par ce traicté deux partis si differens et dissemblables entrent en alliance , et en alliance perdurable à jamais , asçauoir Dieu et l'homme. Deux parti? si distans l'vn de l'autre , et posez aux deui extremitez de l'échelle qui fust monstrée à Iacob comme la figure et le modèle de cette conuentiorç , et communication de Dieu auec l'homme. Car cette échelle mystérieuse touchoit de la terre au Ciel : Et Dieu y paroissoit au bout d'enhaut, et l'homme auboutd'enbas : Et partant l'interualle de ces deux extremitez est l'in terualle qui est entre le Ciel et la terre. Cette distance est bien grande; et par l'vsage de* sens elle ne pouuoit pas nous estre figurée plus grande que du plus haut des Cieux au plus bas de la terre : Mais l'vsage de l'esprit et de la Foy nous fait voir, que la distance de l'homme à Dieu, est encore plus grande et en plusieurs manières , si nous considérons ces deux objets chacun en sa propre Nature et condition. Car
et des Grandeurs de Iesvs. VOf
il y a distance de Nature , et de Nature infiniment distante l'vne de l'autre , l'vn estant Créateur et l'autre créature. Il y a distance de qualité , l'vn estant sainct , et sainct par Essence ; et l'autre pécheur, et pécheur par naissatice. Il y a distance de volonté, Dieu abhorrant par soy-mesme le péché et l'iniquité, et l'homme estant volontairement pécheur et l'esclaue du péché. Mais Dieu passe tous ces obstacles et distances infinies par Amour infiny. Il veut prendre alliance auec vne chose si basse , et entrer en affinité et consanguinité auec les hommes, et il veut qu'entre les hommes il y ait vu homme-Dieu. Quoy! Dieu, Dieu Tout-puissant et éternel veut se joindre au néant, et veut s'vnir à l'homme , et se faire chair comme l'homme ; car il parle ainsi luy-mesme par la bouche de son Disciple bien-aymé : Et encore il veut prendre la chair descendante des pécheurs, et couuerte de l'ombre du péché, et la porter chargée des peines , des souffrances et des marques du péché : Car la chair de Iesvs est vrayement chair descendue dos pécheurs, et selon l' Apostre elle est la ressemblance de la chair du péché, in similiturfinem rarnis peccati. Hom- v"'« 3- Ne le faittes pas , A grand Dieu ! c'est assez et c'est trop de vous abbaisser dans le noant de la
402 Discours de V Estât
créature. Vnissez-vous au moins à la plus excellente qui est l'Ange , et non à la plus misérable qui est l'homme, et qui ne porte plus cette première Image et ressemblance de vostre Diuinité-, que vous luy auiez donné par grâce, car elle a esté effacée par le péché, n semble que Que si nonobstant vous voulez vous faire Siicr fia crcaiu- homme, préférant par vn secret adorable de ro , aiiroii deu Vostre Amour , la Nature la plus basse à la plus
choisir la plus ex- r r
ccionie; ci lou- haute , ne choisissez pas cette chair tirée de la
tes foi s il s'vnit à -i 1 z " j • / j* a j • 11
rhomme, ei prend masse du péché , dénuée d vn Adam misérable ia ressemblance ej pécheur, et ne venez pas en la terre conta-
dvne chair île pe- r r
chc, oi ce Mystère minée du péché. Faittes vn homme à part non icT i3n!cs ,P°"t deriué des hommes , et faittes vn Monde et vu
qu'à ïèur* occa- ^ara^s nouueau Pour ce noûuel Adam; puis «ion, et en suitte que vous auez daigné faire vn Paradis et vn
de la part qu'ils «,i i • i » i ± i
T ont. Monde pour le vieil Adam et pour ses descen-
dans , qui ont si peu honoré, si peu aimé , et si peu conserué vostre grâce , vostre Amour, et vostre Paradis. Opérez , ô grand Dieu I conformément à vostre Grandeur et à vostre Sapience; et referez à vous ce grand œuure , et à vous seul : Etcoihme -dans vous mesme, vousn'auez point de vray rapport que vers vous mesme, c'est à dire comme en vostre Essence il n'y a point de relation réelle qu'entre les personnes Diuines; et n'y a aucune Nature ny personne
et des Grandeurs de Iesvs. 403
créée vers laquelle vous ayez vn rapport réel ; faittes aussi que ce suprême de vos œuures vous ressemble : et faittes que cet œuure qui vous enclôt et contient , et dont vous estes le centre et la circonférence, n'ayt point de rapport que vers vous , n'ayt point de rapport vers les hommes et les pécheurs qui ont voulu se séparer de vous. Ils ne se réfèrent point à vous , que cet œuure donc ne leur soit point référé. Ne faittes point chose si grande pour chose si vile , si misérable et si éloignée de vous. Et ainsi ne faisant ce grand œuure que pour vous, faittes aussi vn Monde , vn Paradis et vn Ciel nouueau pour ce nouuel Adam, puis que vous en auez fait vn pour cet Adam qui a si tost délaissé vostre Amour et vostre obéissance. La raison, la Grandeur et la dignité de cet œuure le veut ainsi. Mais il arriue tout autrement. Car, ô Bonté! ô Amour! ô excez! Ce nouuel homme est fait pour le vieil homme : Et Dieu mesme , l*oseroit-on penser? n'a part en cet œuure qu'à raison et en suitte de la part que les pécheurs y ont. Et en vn sens tres-veritable , cet œuure ne s'accomplit qu'à raison du péché et à l'égard des hommes, selon cet oracle du Symbole , Qui propter nos homines et propter nostram salutem descendit de cœlis, et Incarnatus
404 Discours de V Estât
est' de Spiritu Sancto, ex Maria Virgin*, et Homo factvs est, etc. « Qui est descendu desCieux « pour nous autres hommes et pour nostre sa- « lut, et a pris chair humaine par l'opération « dij Sainct Esprit, de la Vierge Marie, et a « esté faict Homme. » Le Fils de Dieu donc, selon cet enseignement de la Foy , descend du Ciel et se faict homme pour le' salut des hommes; C'est à dire il prend la Natvre humaine pour les hommes , et ne prend pas seulement en cette Nature vne Qvalité passible pour les hommes; et ce n'est pas vne simple circonstance , mais c'est le fond et la substance mesntf du Mystère de l'Incarnation qui est employée pour les hommes ; ce n'est pas vne simple condition de cette humanité passible et souffrante, mais c'est l'Humanité mesme en sa Nature et en ses circonstances , laquelle le Fils de Dieu prend pour le salut des hommes , si nous suiuons ces paroles de vie et de vérité , qui portent en termes exprez et distincts , comme et il descend du Ciel , et il monte en la Croix pour nous, distinguants ces deux mouuements différents , sa descente du Ciel et son éleuement en la Croix , et les attribuants tous deux à vne mesme cause , c'est à dire au péché des hommes. Et partant ce grand œuure de l'Incarna-
et des Gh%andeurs de Iesvs. W)5
tion est faict pour les hommes, et s'il n'y auoit de pécheurs en la terre , il n'y auroit point vn Homme-Dieu sur les Cieux, et sur la terre. C'est pourquoy Dieu qui se faict homme pour les hommes , se faict aussi Fils de l'homme , et descendant des hommes. Et nous voyons en sainct Luc, comme Adam pécheur et source du péché en sa nature , entre dans la généalogie du Fils de Dieu. Mais au moins, ô Grand Dieu I puis que vous voulez , et vous daignez prendre chair humaine, et chair deriuée d'Adam , honorez cette chair, rehaussez cette humanité en son estât, en sa condition, et en ses qualitez, dés cette vie, Qv'elle ne soit point passible, Qu'elle ne soit point souffrante, Qu elle ne soit point suiette aux iniures du temps , Qu'elle ne soit point exposée aux bassesses de la naissance , aux infirmitez de l'enfance , aux misères de la vie , h l'horreur de la mort, et Que le premier instant et vsage de sa vie naturelle soit vne vie parfaitte , en l'vsage de toutes ses puissances et grandeurs. Car vous, estes l'autheur de cette vie , et l'ouurier de cet œuure; et ce qui sort immédiatement de vos mains , est tousiours parfaict en toutes ses conditions , comme nous voyons en la création du monde, et en la production d'Adam. Que Iesvs
406 Discours de V Estât
donc sorte de vos mains et de vostre puissance, non comme enfant logé en sa naissance dans vne étable et dans vne creiche ; mais comme vn Adam formé en vn Edem , et logé en vu Paradis, commençant le premier pas de sa vie par la perfection de son estre , par le parfaict vsage de sa vie , et par la puissance, possession et domination qui luy est deuë , et qu'il a sur la terre? Qu'il paroisse non point vn enfant, mais vn homme parfaict? Non dans les langes et le berceau , mais en la Grandeur et Majesté de son Estât , et en la splendeur et gloire de sa personne? Car n'est-ce pas vne assez grande humiliation pour vn Fils vnique de Dieu, d'estre abbaissé dans le néant de la nature humaine, sans estre encore abbaissé à la condition vile et abjecte de l'enfance et de la souffrance? Qvi Iesvs donc viue sur la terre sans ces bassesses et ces misères? Car il est Roy de Gloire , et la Splendeur du Père. Qu'il ne soit point subject au temps et au moment? Car il est le Fils de l'Eternel, et a fait auec luy et les moments et les temps. Qu'il ne soit point lassé et fatigué dans ses voyages ? car il est la voye et le chemin , et il est la force du Père. Qu'il ne soit point consommé ,des ardeurs du Soleil? car le Soleil est l'œuure de ses mains, et il est luy-mesme vn
et des Grandeurs de Iesvs. 407
Soleil, il est le Soleil du Soleil; et ce Soleil icy emprunte de luy sa lumière , et il le doit seruir et recognoistre durant sa vie par sa clarté, comme il le recognoistra en sa mort par sss ténèbres, cessant de luire en l'Eclypse , s'il faut ainsi parler, de son Soleil et du uostre qui est le vray Soleil de Iustice , et le principe de toute Lumière et Splendeur. Bref, Que Iesvs soit viuant heureux et glorieux dés le premier moment de sa vie et non subject à. la souffrance et à la mort? car il est la vie et la vraye vie ; Et vn moment de sa vie est plus précieux deuant Dieu, et l'honore dauantage, que ne fait pas vne éternité de la vie des hommes et des Anges en la Grâce et en la Gloire. Vn estât ainsi éleué, vn estât ainsi priuilegié, et deliuré des bassesses de la vie humaine , est bien deu aux grandeurs de Iesvs , et à la dignité de sa double naissance éternelle et temporelle. Car le plus grand de ses Prophètes a dit de l'vne et de l'autre comme d'vne merueille inénarrable, Generationem eius, Isa. un, s. quis enarrabitf Et toute la Nature créée a ce mesme souhait, et conspire en sa manière, en ce mesme vouloir : Et si elle pouuoit parler, sa voix et sa clameur donneroit jusqu'au Ciel, demandant au Père éternel pour son Libérateur, la deliurance et exemption de cette condition
abjecte : Car elle gémit sans doute , et patit grandement en Testât humble et pâtissant de son Sefgneur, puis que èelon TApostre, elle gémit et patit en Testât seruile , abject et pa- Rom. Vin. n. tissant de ses enfants : Omnis creatura, dit-il, ingemiscit et parturit vsque xidhuc, etc., et n~ pectatio creaturm rcuelationem filiorum Deiur pectat. « Toute créature gémit et est comme « en douleur d'enfantement iusques à niainte- « nant, et Tattente de toute créature attendis « reuelation des enfants de Dieu; » c'est à dire, que Testât heureux de la gloire qui leur e>1 deuë et promise soit accomply et manifesté au Deux attentes monde. D'où nous pouuons recueillir deuxatmenude^oui'rv- tentes et deux gemissemens de TVniuers, bien
niuers; i'tih» pour dignes d'vne considération profonde et particule Yonne et la ,
gloire de son Li- liere : L'attente de Taduenement de son Libera-
^uVtï'deiluran- teur, <ïue la terre et *e Ciel nomme et appelle i <*• cette occasion , le Désiré de toutes les Nations :
Et Tattente de l'accomplissement entier de la deliurance qu'il doit faire de la seruitude que Agg. ii, ». toute créature porte à raison du péché. Le gémissement de TVniuers, gémissant et pâtissant en Testât humble et souffrant de son Sauueur: cen. xlix, 26. Durant lequel nous voyons le Ciel et la Terre s'altérer , et s'ébranler, et TVniuers comme entrer en conuulsion et défaillance en TEclip*
et des Grandeurs de Iesvs. 409
de ce Soleil de Iustice défaillant sur la terre :
Et le gémissement encore que nous apprenons
de ce texte formel de l'Apostre , lequel dit que
toute créature gémit après l'entière et parfaitte
exécution do la deliurance deuë aux éleus et
enfants de Dieu , comme ayant à estre en suitte
deliurée de la seruitude de corruption , par le
comble de leur Gloire ; et à estre parfaictement
renouuellée par leur parfaict renouuellement.
Voila Testât , l'attente et le gémissement de la
créature, et au regard de soy-mesme, c'est à
dire de sa deliurance : et au regard de son
Libérateur, c'est à dire de Iesvs. Mais comme
elle a beaucoup plus de rapport a son Dieu
et son Libérateur, que non pas à soy-mesme :
Aussi l'attente et le gémissement qui le regarde,
et qu'elle a vers luy , est bien plus grand et
digne d'vn bien plus' grand poids que celuy-là
mesme qui l'a regarde. Laissant donc pour iisembierouque
vne autre fois l'estenduë et l'application des îfeuroi^paroûtre
autres poincts ; remarquons comme toute créa- *n la, {er™. ^âu.e
r * dans la Maieste,
ture selon la proportion de son Estre est vnie et néanmoins io
. . -, . . , . • Pere éternel a rn
et conspirante en vn mesme souhait et senti- conseii infiniment ment pour la gloire de Iesvs , et pour le veoir '',oigDé de celaexempt des bassesses de la vie en laquelle il entre. Mais si toute créature est ainsi fauorable à sa grandeur et à sa deliurance , le Créa-
410 Discours de V Estât
teur est en des pensées bien différentes : Et le Père éternel a vn conseil sur son Fils plus éloigné de ce souhait de l' Vniuers , que le Ciel n'est éloigné de la terre. Car il veut que son Fils s'abbaisse iusques à nos misères; Il veut qu'il porte nostre Croix et nos péchez; et D veut que nous voyons celuy qui est la vie et nostre vie, mort en vne Croix et en vn Sepulchre , et que dans sa mort nous recouurions
lia. lut, f. la vie. Et à cet effect, voila que le Verbe éternel sort du sein du Père , ouure le Ciel et vient
ioao. i,28. en terre, Exiui à Paire, et veni in mundum, comme il djt luy-mesme. Sortie heureuse pour l'homme , et précieuse pour la terre ! Car la terre doit receuoir et contenir désormais le Verbe éternel en vn estât, et en vne manière d'est re , en laquelle il n'estoit point dans le Ciel , puis que c'est en la terre et non au Ciel qu'il accomplit son œuure, qu'il se faict créature pour ses créatures, et qu'il s'vnit à la Nature humaine pour patir pour les hommes en cette humanité. Contemplons Testât, l'ordre et le progrés de cet œuure; et remettant à vue autre fois la considération du Fils de Dieu en sa Croix, et en ses souffrances; appliquons-nous à le veoir et à l'adorer en ce diuin Mystère de l'Incarnation. Le subject en est si
et des Grandeurs de Iesvs. 41 1
digne, et nostre interest si grand, que nous deuons tenir le temps bien employé, et nostre esprit bien occupé à estendre vn peu plus amplement ce qui a esté dit comme en vn mot , et proposé comme en semence à l'entrée de ce discours.
Diev donc en la plénitude des temps qu il a ordonnez en sa Sapience éternelle, abbaissant les'Cieux selon la voix de son Prophète, s'abbaisse en la terre, choisit vne Prouince, vn Nazareth , et vne Vierge , pour accomplir son Mystère , et pour faire dans son sein Virginal vn grand œuure, et vn plus grand œuure, que celuy qu'il opère dans les Cieux mesme. Car par la vertu de son Amour, et de son Esprit il tire d'elle vne substance*Tpure.et saincte, à la-
n »i a • •%,,rt»ii Combien l'vnion
quelle il se veut vnir en vne manière ineffable j0 Dieu aucc et particulière. Etveut se communiquer à cette rhom;ne cn ,"1";
*■ * carnation csl înli-
substajice tirée et deriuée du corps immaculé me. ruommpc:io de la tres-saincte Vierge; Non par vn simple ,.oup î0naiiianco effect de grâce et de puissance ; Non par le seul p^^aciîllrbaê! estât et don de Gloire ; Non par vne chose procédante de luy, et inférieure à luy ; Non encore par vne chose adjoincte à luy comme il arriue en rvnion qu'il a voulu auoir aUec nous en suitte de ce Mystère par l'Eucharistie , en laquelle il se communique par vne Substance qui est deï-
412 Discours de V Estât
fiée en luy, mais différente de luy ; qui est adjoindre à luy, mais non pas identifiée auec luy : Mais en ce Mystère de l'Incarnation, Dieu se veut joindre à la nature de l'homme par soymesme immédiatement, s'appliquant , à cet estre créé par vne chose si intime et intrinsèque h soymesme, qu'elle est identifiée auec son Essence diuine, et qu'elle est constitutiue de sa propre Personne. Et par Gette application puissante, et cette vnion saincte et diuine, le Verbe entrant en cette humanité, ne l'a destruit pas, ne l'anéantit pas, ne l'a conuertit pas en son Essence Diuine : mais par la mesme pvissance et par le mesme AMOVRquirabbaisse et l'applique à cette humanité, il l'a conserue et maintient en sa Nature créée, et en la condition vniuerselle, essentielle et nécessaire à tout estre créé ; et il ne l'a conserue en sa Nature et en son entité que pour l'a rendre capable de ses grandeurs et de sa Diuinité. Car il l'a veut rendre toute sienne. Il l'a veut rendre capable de le receuoir, c'est à dire de receuoir la seconde Personne de la Trinité dans soy-mesme pour sa propre personne. Il l'a veut éleuer h vn estât et dignité nouuelle, singulière et inénarrable. Il l'a tire à soy, et l'a faict entrer dans son estre diuin et increé. Il l'a reçoit comme son vnique et sa bien-
et des Grandeurs de Iesvs. 413
aimée dans le sein de sa Diuinité. Il l'a reçoit dy-je comme son*vnique, et tellement son vnique, qu'elle n'est qu'à luy, mesme 'en la diuinité : Et en ce sens et en cette manière si intime et si particulière, elle n'est pas mesme appartenante au S. Esprit, ny au Père éternel, comme il est dict ailleurs. Car l'a receuant ainsi , hautementdans sonestre, il l'a reçoit etl'establit pour jamais dans sa Grandeur, dans sa Diuinité, dans sa propre Personne, comme n'ayant Subsistence% . qu'en sa Subsistence. Et par ainsi le mesme Dieu qui a faict le monde, faict en vn instant vn nouueau monde , et vn monde incomparablement plus grand, plus beau, plus orné, plus diuin et plus durable, que celuy qu'il a faict en six jours, qui passera, ce dit l'Autheur mesme du Monde en l'Escriture. Car Iesvs est vn Monde ; et si les Ph ilosophes appellent l'homme , vn petit monde , les Chrestiens sont très bien fondez d'appeler Iesvs vn grand Monde. Il est vn Monde qui renouuelle et perfectionne ce Monde. Il est vn Monde qui lie et contient les trois Mondes ensemble, que les Platoniciens constituoient en leur Oeconomie vniuerselle des choses existentes enl'Vniuers. Vous estes donc, A Iesvs admi- ,esus esl hom. rable ! Vous estes Homme-Dieu, et en cet estât Bp-Diw;. e* e"
reste qualité il est
et qualité vous estes vn Monde et vn très-grand vn ^rami Momie.
414 Discours de V Estai
Monde! Vous estes vn Monde, Monde tout celeste et tout surnaturel , Monde tout excellent et tout Diuin ! Vous estes vn Monde Visible, et Intelligible , et Archétype ; et ces trois Mondes sont recapituloz en vous, par In diuersité de vos Natures, par la variété de.vos Estats, de vos Puissances , de vos Grâces , et par T vnité suprême de vostre Personne Diurne et increée et créante toutes choses! Car vous estes Tn Monde visible en ce Corps Précieux et adorable au Ciel et en la terre , et aux beautez qui raccompagnent, lesquellesdonnent lustre et splendeur mesme au Soleil et au Ciel empyrée, du- Apoc. xxi, 23. quelil est escrit que /'A ijneaw est la-Lumier e,tàn\ elle est éclatante. Vous estes vn Monde intelligible en vostre Ame déifiée , qui tient en sa puissance, en sa circonférence, en son eminence , et en sa capacité tous les esprits bienheureux, les tirant, les rauissant, les remplissant de vos Grandeurs et de vos perfection? infinies ! Vous estes vn Monde Archétype en laDiuinité, vnie personnellement à l'humanité! Ces trois Mondes meriteroient bien vn ampfc discours : Mais il faut le remettre à vn autiv temps et rentrer dans le poinct précèdent. Et pour expliquer plus clairement, plus distinctement et plus familièrement, vn Mystère qui *
et des Grandeurs de Iesys. 41 5
tant de lumière et d'obscurité tout ensemble, par l'excez et la grandeur de sa lumière qui le rend vrayement inaccessible, mais qui porte la lumière éternelle en la terre, et la Splendeur du Père dedans nostre nature ; Eleuons doucement nos pensées comme par certains degrez en la cognoissance et contemplation de l'vnion parfaitte qui est entre laNature Diuine et humaine. Car ces deux Natures sont conjoinctes non par vne simple société et vnion morale de dignité ou d'authorité ; mais par vne liaison Physique et réelle, comme le Concile d'Ephese le définit i^maus™, s!"*" sur peine d'anatheme. Et y ayant deux sortes d'vnions réelles , T vne substantielle, et l'autre accidentelle, ces deux Natures sont conjoinctes, non seulement par vne sorte d'vnion réelle et physique qui soit purement accidentelle, mais par vne vnion réelle, substantielle et diuine. le veux dire que le Verbe éternel ne se contente pas de s'vnir et appliquer à nostre chair et à nostre humanité, par vne simple vnion de grâce; et de vertu de présence et d'assistance ; de résidence et inhabitation ; comme les formes assistantes sontvniesàleurmatiere, les Intelligences à leur orbe, le Pilote à son vaisseau, le corps à son vestement, l'hoste à son domicile : Mais il s'applique à la nature humaine, par vue manière
410 Discours de V Estai
bien différente et bien plus haute, et bien plus particulière ; et il veut s'y vnir par vne sorte d'vnion réelle , substantielle , hypost&tique, et constitutiue d'vn mesmesuppostet d'vnemesme personne en ces deux natures si distinctes et si distantes. C'est pourquoy i'ay dit au discours précèdent, que cette manière de présence et résidence de Dieu en l'humanité, est vne imitation de celle que les Personnes Diuines ont l'vne en l'autre . Car elles sont l'vne en 1'autr» en telle manière, qu'il y a vne svbstance commune qui est au Père, au Fils et au S. Esprit, et qui les vnit, ou plustost rend Vn, en vnité d'Essence : Comme aussi il v a vne substance, si! estoit loisible de parler ainsi, c'est à dire, il y a vne Subsistenee commune, qui estant en la Nature Diuine est aussi en la Nature humaine, et vnit ces deux Natures en vnité de Personne. Et comme le Père est en son Fils. par la communication réelle de sa propre Essence ; Aussi le Fils est en cette humanité par la communication qu'il luy fait "de sa propre Subsistenee. Ce qui porte vne communication si haute et « grande, si particulière et si diuine, que Dieu** fait homme, et l'homme deuient Dieu ; et deux choses si différentes, si distantes, si inégales ^ trouuent vnies et conjoinctes si intimement, si
et des Grandeurs de Iesvs. M 7
parfaictement, si diuinement, que l'homme est Dieu, et Dieu est homme, en rigueur de vérité, en realité de substance, envnité de subsistence, en propriété de Personne, en éternité de durée. Et y ayant dedans l'estre Diuin deux sortes de realitez distinctes, l'vne absolue, l'autre relatiue; l'vne commune et communiquée, l'autre propre et incommunicable ; et toutes deux substantielles, increées, éternelles ; Il semble que la nature humaine entre comme en partage auec Dieu Eternel et Tout-puissant. Car de ces deux sortes d'estre, Tvn est communiqué aux Personnes Diuines, et l'autre est communiqué à la Nature humaine : Et comme par la première communication le Verbe éternel est Dieu : aussi par la seconde, le mesme Verbe éternel est homme, et l'homme est Dieu : et le Verbe éternel est faict homme par le mesme principe qui est constitutif et distinctif de sa Personne dans la Diuinité : C'est à dire par sa propre subsistence appliquée et communiquée à la nature humaine. Et le lien qui vnit deux Natures si distantes, est L'homme dau> si intime à la Diuinité , qu'il a identité et est vne J^u^^e mesme chose auec l'Essence diuine ; etest rendu rEitreincreéauer
» , . .., ,., . . le» Personne* di-
si propre a nostre humanité, qu il entre et pe- aine*, netre ; qu'il actuë et viuifie ; qu'il sanctifie et déifie toute la nature humaine, le corps, l'Ame,
et toutes les parties et puissances de ce petit Monde, ou plustost de ce grand Monde qui est Iesvs, et ce jusqu'au fond , au centre et en l'intime de son Essence humaine ; et prend totalement et parfaictement en cette Nature, la place de la subsistence humaine , éleuant cette Nature dénuée de sa subsistence naturelle, jusqu'à lestre et à la Personne de Dieu, et la faisant entrer par ce droict en ses Grandeurs diuines, et en sa intimité et Dignité. Et cette liaison et vnité de la nature S5^ humaine auec la Personne Diuine , est si ferme ***' ' et si confiante , si solide et si permanente , qu'elle
durera vne éternité ; n'y ayant rien qui puisse dissoudre cette liaison puissante, forte et parfaitte, ny rompre cette vnité Diuine et person- Psai. xux, i. nelle. Benist soyez-vous, ô grand Dieu, Dieude Dieux, Roy de Gloire, d'auoir voulu ainsi abbaisser vos Grandeurs à la terre, et joindre d* Affection» sur si près vostre Diuinité à nostre humanité ! Btv rlnuS^dfrv- nist soyez-vous encore, Dieu éternel et incomnion hyposiati- prehensible en vostre Bonté , en vostre Sapience. et en vostre Amour, de l'auoir faict pour vn jamais I Car tandis que Dieu sera Dieu, Dieusen homme. Et benist soyez-vous à iamais, d'auoir faict ce grand œuure pour nous, et de vouse*tre faict homme pour l'homme ! Puis que vous daignez ainsi nous donner vne si grande part .î
et des Grandeurs de Iesvs. 419
vos grandeurs et au secret de vostre amour en vn si grand ouurage : Prenons part auec vous : Entrons dans vos desseins, dans vos interests, et dans vos sentiments : Soyons vostres totalement, et totalement vostres pour iamais : Et que nous vous appartenions en vne manière approchante, imitante et adorante l'appartenance que vostre Humanité a au regard de la Majesté de Dieu : Afin de vérifier en nous cette parole de vostre Apostre qui nous représente nostre estât, c'est à dire, nostre grandeur, et nostre deuoir tout ensemble, en ces trois paroles de grand poids et substance, qu'il nous dit de vostre part, et en l'efficace de vostre esprit, Omnia i. cor. m, w, veslra sunt, Vos autem Christi, Christus autem Dei : M" Suiuant lesquelles nous deuons, nous voulons, nous aspirons à estre vostres parfaictement et éternellement en l'honneur et imitation de la parfaitte et admirable appartenance de vostre humanité à vostre Diuinité pour iamais. Vous auez voulu, ô grand Dieu , par Amour enuers l'homme, que tous les ouurages de vos mains soient à l'homme ; et vous auez asseruy ce monde à nostre vsage et vtilité ; et c'est ce que nous dit l'Apostre en ce peu de paroles, Omnia vestra sunt. Mais par vn excez d'Amour incomparable, vous qui estes par dessus toutes choses, ô Iesvs,
420 Discours de l'Bsiat
vous voulez aussi estre à nous, et estre à nous
en vostre personne, par vne sorte de possession
iein*chri§i est qui n'appartient qu'à nous ; et oubliant vostre
d^nonre7tre 3 Grandeur et nostre Néant, vous voulez estre
mm. Nostre en telle manière qu'il n'y a rien qui soit
si pleinement, si parfaictementet si absolument nostre, comme vous, ô mon Seigneur Iesvs, qui daignez estre nostre plus que toutes choses , et par dessus toutes choses , ainsi que vous estes par dessus toutes choses en l'eminence de vostre Estre et de vostre Estât singulier : Comme si vous vouliez égaler vostre appartenance au regard des hommes, auec l'infinité propre de vostre Grandeur, et estre à eux infiniment comme vous estes Infiny en vous mesme. Puis que vous estes ainsi à nous , soyons à vous , ô Iesvs mon Seigneur, soyons à vous non seulement parle tiltre excellent de vos perfections et diuines et humaines , qui nous asseruissent pleinement à vostre Grandeur : mais encore par ce nouueau et puissant droict d'Amour qui vous porte à vouloir estre nostre, et nous oblige réciproquement à estre vostres. Soyons donc à vous, puisque vous estes à nous : Soyons à vous comme vous estes à nous : Soyons du tout à vous comme vous estes tout à nous : et vérifions cette parole que dit vostre Apostre, Vos autem Christi.
et des Grandeurs de Iesvs. 421
Vous estes à Iesvs Christ, à laquelle il adiouster Chris tus autem Dei : Iesvs Christ est à Dieu. 0 grand Iesvs qui pourroit conceuoir l'Estat de vostre appartenance à Dieu et à nous ? Ce subject mérite vn discours exprès, que nous traicterons vne autre fois, si vous daignez m'en faire la grâce. le me contenteray de dire icy en trois mots , Que vous estes au Père Eternel , comme son Fils , comme son Fils vnique, comme celuy qui a sa vie et son Essence. En l'honneur donc de ce que vous estes au Père Eternel, soyons a vous, et soyons à vous comme à nostre Père : Car nous auons naissance de vous par grâce , comme vous auez naissance du Père par nature. Vous estes tellement au Père , que vous lui dictes solemnellement au dernier de vos iours , et vous continuez à luy dire dans l'éternité , Tua mea sunt, et omnia mea tua sunt. Ce qui est vostre est mien, et tout ce qui est mien est vostre. 0 Amour I ô Communication du Fils enuers le Père ! En l'honorant et l'imitant , vsons enuers vous des mesmes paroles, et vous disons, Tua îoan. »vn, ja. mea sunt, 6 Domine Iesv I et mea omnia tua sunt. Helas ! le vous dois bien dire , Tua mea sunt : Ce qvi est vostre est mien. Car il n'est que trop véritable pour l'interest de vostre gloire et de vostre grandeur. Vostre Esprit est A moy, et
422 Discours de V Estât
vous me le donnez au Baptesme. Vostre corps est à moy, et vous me le donnez en l'Eucharistie. Vostre gloire est à moy, et vous me Ta donnez en vostre Paradis. Vostre grandeur est à moy, et sur la terre elle s'abbaisse en mes misères. Vostre vie est à moy, et en la Croix ie l'a réduis à la mort, par le pouuoir misérable de mes offenses. Que ie vous dise donc auec autant de vérité, et auec autant d'hommage et fidélité enuers vous, que vous nous tesmoignez d'affection en vous donnant tout à nous , Omnia mea tua mut : Tovt ce qvi est mien est vostre. Ma Vie, mon Estre, mon Amour est à vous : Tout ce que ie suis par vostre miséricorde en l'Estre de la Nature et de la grâce est à vous. Mon temps et mon éternité est à vous. Tout ce que i'espere et attends selon vos promesses en vostre gloire, est à vous. En fin , mon Dieu et mon Seigneur, Tout ce que ie suis est vostre : tout ce qui est à moy est à vous : et est incomparablement plus à vous qu'à moy : Car il n'est à moy que par vous et pour vous. En l'honneur donc de tout ce que vous estes en vous mesme et enuers nous , et de tout ce qu'il vous a pieu faire et patir pour nous , ie m'offre et dédie tout à vous ; ie me rends et me liure à la puissance de vostre Esprit, de vostre Amour, de vostre Croix : Et en hom-
et des Grandeurs de Iesvs. 423
mage de la donation admirable que vous daignez nous faire de vous mesme, ie me donne et abandonne tout à vous dés à présent et en toute éternité.
DIXIESME DISCOVRS Des trois Naissances tU Iesvs.
Troii uiuwcet 11 ovs trouuons dans le liure de Vie
âl ™rsp«»"âu I trois naissances admirables de 1e-
^Mértèid^* Il svs> I1" est 'a ^e ^e ^eu et des
sepuifhte.iigni- I hommes. Sa Naissance au sein de
iX tEgùkSir il son Père dans la Vie éternelle : Sa
gemair. Naissance au sein de la Vierge dans la Vie tem-
porelle : Sa Naissance au sepulchre dans la Vie immortelle. Ces trois Naissances sont accompagnées de merueilles dignes de Iesvs , et dignes de sa source et de sou origine en ces trois Vies différentes. Car en sa Naissance dans la vie diuioe et increée, c'est vne double merueille. Que Dieu engendre, et Que Dieu soit engendré. En sa Naissance dans la vie humaine et incarnée , c'est vne double merueille Qu'vne Vierge enfante et qu'vn Dieu soit incarné. En sa Naissance , ou plustost renaissance qui le met en la Vie céleste et glorieuse , c'est merueille Qu'vn Sepulchre soit source de vie, et
et des Grandeur* de Iesvs. 425
vn lieu de mort source dévie immortelle. Mais
c'est ainsi que Dieu qui est admirable en soy-
mesme , en ses œuures et en ses Saincts , est en-
cores admirable en son Fils vnique , qui est vn
autre luy-mesme ; En Tœuure de ses œuures ,
qui est l'Incarnation ; Et au Sainct des Saincts,
qui est Iesvs-Christ nostre Seigneur, predict
et nommé en cette qualité par l'vn de ses Pro- du. «, u.
phetes.
Ces trois naissances de Iesvs par lesquelles il est viuant de ces trois sortes de vies sainctes, A
différentes et adorables , sont exprimées en la parole de Vie , et en la parole expresse du Père éternel, disant à soy-mesme et à son Fils, Ego hodie genui te. Car ce sont les paroles que S. Paul aux Hébreux i. applique à la génération éternelle , prouuant par la force et l'authorité de ce texte , que Iesvs-Christ appartient à Dieu le Père par vne autre sorte d'appartenance et d'émanation de luy , que non pas les Anges : parce qu'il l'a engendré , selon cette parole expresse , Ego hodie genui te : ce qui n'appartient pMi. n. (7. qu'au Fils de Dieu , et non à la nature des Anges. Or cette preuue seroit sans preuue et sans apparence , si ce texte allégué et produict par ce grand Apostre , ne s'entendoit vrayement et littéralement de la génération éternelle, qui
426 Discours de V Estât
nous est diuinement représentée en ces termes, où le présent est ioinct auec le passé , Hodie genui te, par vn admirable artifice ; pour exprimer celuy qui est tousiours né , et tousiours naissant , et qui a vne sorte de procession qui est sans fin et sans commencement; et qui par vn secret impénétrable est tellement accomplie selon le terme du passé, qu'elle s'accomplit tousiours selon le terme du présent. Le mesme sainct Paul conduict du mesme Esprit de Dieu, et parlant aux mesmes Hebrieux aux Actes 13. allègue ce mesme texte , et l'applique à la Résurrection du Fils de Dieu , qui est vne sorte de naissance nouuelle de Iesvs dans l'immortalité. Car la Résurrection est communément appellée en l'Eglise , renaissance et régénération : Et le Fils de Dieu mesme qui en est Autheur v et qui estant la parole éternelle du Père , a grâce et propriété singulière en ses paroles , la nomme ainsi par sa propre bouche , parlant du iour du Iugement, auquel s'accomplira la Résurrection Mauh. xix.18. vniuerselle. In regeratione cùm sederit FiUu* hominis in sede Maiestatis suœ. En troisième lieu le mesme Sainct Esprit qui a dicté cette parole au Prophète Dauid , et qui l'a expliquée par son organe, c'est à dire par l'vn de ses plus grands Apostres sainct Paul , de la génération
éternelle , et de la Résurrection de Iesvs ; l'explique et l'applique par la voix de l'Eglise dans ses offices du Iour de Noël , à la naissance temporelle de Iesvs au monde : Dieu fécond et fertile en ses œuures et en ses paroles ayant voulu que cette mesme parole mémorable fust appliquée par vn mesme esprit à ces trois sens différents, et à ces trois Estats et Mystères du Verbe éternel. Au Mystère de sa naissance de son Père, au Mystère de sa naissance de sa Mère , et à sa naissance hors du Sepulchre , dont il sort renaissant comme vn Phénix en vne nouuelle vie.
Ces trois naissances sont vrayement admira^ Grandeurs et blés , et la première n'a ny temps ny journée : SJ^JïJj car elle ne commence ny ne finit jamais, mais ,ed« lM«. d'elle sont yssus les iours , les temps et les siècles, qui se commencent et se finissent , et nostre éternité mesme en la grâce et en la gloire en tire son origine. Car c'est par son Fils que le Père a fait les siècles , ce dit T Apostre aux Hebrieux, Per quem fecit et sœcula. C'est par son Hebr , 2 Fils que le Père nous met en sa grâce et en sa gloire , comme dict toute TEscriture. Et nous le deuons adorer comme vn Orient par sa naissance première et diuine , auquel tout Orient doit tribut et hommage. Nous deuons dy-ie, l'a-
V28 Discours de V Estât
dorer comme Orient : mais comme vn Orient éternel, et comme vn Orient qui est tousiours en son Midy par la plénitude de sa Lumière; et tousiours en son Orient par la condition et perfection de sa naissance , laquelle continue tousiours, et ne finit jamais, comme elle ne commence jamais; et en laquelle il est tellement né , qu'il est tousiours naissant en l'éternité. 0 merueille I ô prodige de cette naissance, par laquelle Iesvs est vn Orient 1 par laquelle Iesvs est vn Orient éternel ! et par laquelle Iesvs est éternellement Orient : Orient auquel doict hommage nostre orient et nostre naissance en la nature , et en la grâce , et nostre éternité en sa gloire I A raison de quoy anciennement les Catéchumènes faisoient leur entrée en l'Eglise au iour de leur baptesme , par vne Cérémonie solemnelle et remarquable, se tournans vers l'Orient pour remarque de leur hommage et adhérence à l'Orient éternel , qui est Iesvs-Christ nostre Seigneur. Aussi estr-il tout euident, que nous sommes tous régénérez au baptesme au nom et en mémoire de cette diuine Naissance et Filiation , estans baptisez au nom du Père , comme Père ; et au nom du Fils, comme Fils : Et en ce nom puissant et précieux nous auons nostre entrée en l'Eglise et en la
et des Grandeurs de Iesvs. 429
grâce. Tellement que nostre propre condition du Christianisme, et nostre estât en la Foy, nous marque cette vérité , et nous oblige de conseruer l'honneur et la mémoire qui est deuë à cette Naissance diuine et éternelle de Iesvs , source de nostre renaissance en l'Eglise. Que s'il n'y a point de iour en l'année assigné par l'Eglise, pour en célébrer la feste et la mémoire : C'est sa grandeur qui en est la cause : C'est parce qu'elle n'a point de iour en la terre : C'est parce que sa feste et son iour est le iour de l'Eternité, auquel elle est incessamment adorée dans le séjour et dans Testât de la Gloire.
Mais cette heureuse et diuine naissance qui Poursuite do n'a point de temps , et est auant les temps , a mmmÊ *ubi0Clvn lieu et vn repos bien digne d'elle , et vn lieu éternel , asçauoir le sein du Père , auquel le Fils de Dieu habite. Car son Disciple bien-aymé, l'aigle de ses Euangelistes, qui a pénétré le plus hault et veu le plus clair en son Estât et en ses Mystères, qui s'est reposé familièrement en son sein , et qui nous a parlé hautement de ses Grandeurs et de sa Naissance éternelle , nous enseigne en deux endroits de son premier chapitre , cette sacrée demeure du Verbe éternel. En l'vn il dit, Verbum erat apud Deum, et en iom.i, i. l'autre, Vnigenitus qui est in sinu Patris. Le ibid. u.
430 Discours de V Estât
Verbe donc demeure au sein du Père , comme au lieu de sa naissance , auquel il est conceu et formé par le Père Eternel qui l'engendre en soy-mesme , et non en vn sein estranger , par vne action toute pure , toute saincte , toute diuine, et toute immanente, faisant office de père et de mère tout ensemble au regard de son Fils et son Verbe éternel. D'où vient que l'Escriture , par vn secret admirable , et par vue profondité mystérieuse, en vn mesme verset attribue au Père conioinctementles deux conditions du père et de la mère en la génération de leurs enfants : Et Dieu dit de soy-mesme à son Fils en ce Pseaume 109 : Ex vtero (ou selon la propriété de la diction Hébraïque) ex vuluà ante luciferum genui te. Car c'est le propre du père d'engendrer , et c'est le propre de la mère de conceuoir , et porter en son ventre l'enfant qu'elle a conceu du père : Et l'vn et l'autre conuient au Père éternel qui engendre , et engendre en soy-mesme , et qui porte en son sein son Fils vnique , et l'y porte et l'y engendre éternellement : Car ce sein ( si nous voulons parler selon le langage de Tertullien) est sa matrice et sa demeure éternelle. Et conformément à ce tesmoignage de la saincte Escriture , les plus grands et anciens d'entre les Philosophes ont
et des Grandeurs de Iesvs. 431
eu quelque lueur de cette vérité , et l'vn d'entr eux a dit ces paroles : Intelligentia Ma Deus, Trismegistu. cum maris et fœminœ vim haberet genuit verbum. Et le diuin Orphée pour exprimer le mesme , selon qu'il est allégué par Clément Alexandrin, strom. 1. v, c. parlant de Dieu , dit ces propos , Expers matripater, faisant vn nouueau mot composé de ces deux paroles , pater et mater, pour attribuer à Dieu en vne vnique parole ces deux offices et fonctiona. qui sont partagées entre le père et la mère aans les générations humaines et naturelles, et sont réunies en Dieu qui engendre comme père , et qui conçoit et porte en soymesme son Fils vnique comme mère. Et par ce moyen le Fils de Dieu qui a en la plénitude des temps vne mère sans père , a dans l'éternité vn père sans mère , mais vn père qui fait les fonctions de père et de mère , l'engendrant en soy-mesme et le portant en son sein. Tellement que le sein du père est sa matrice, est sa demeure, et est sa demeure éternelle. Et c'est vn des secrets et vne des grandeurs et merueilles de la génération diuine : Que le Père soit au regard de son Fils père et mère tout ensemble : Que le sein du Père soit la matrice du Père , en laquelle repose , et repose pour vn iamais son Fils vnique : Et
432 Discours de l' Estât
que le Fils soit au sein du Père , et y habite vniquement et éternellement : Et qu'à ces fins le plus grand des Prophètes et Psalmistes f et le plus grand des Disciples et Euangelistes s'accordent en diuerses manières de parler : Sinum Patris appellat Euangelista, quem Pscdmista vierum appellauerat. Comme remarque subtilement le plus grand des Docteurs de l'Eglise. le dis non seulement que le sein du Père est sa Qui est sinus, demeure, mais aussi qu'il est sa demeure eter- ÎTàuT iiTpMj'. nelle. Car il est à propos de remarquer que le clx Fils de Dieu n'est pas comme les enfants des
hommes, qui naissent imparfaicts, et ne sont que pour vn certain temps dans les flancs de leur mère , hors de laquelle ils sortent pour venir au monde , et y acquérir la perfection de leur estre et de leur naissance , et estre viuanfc par eux-mesmes hors de la personne et substance de leur mère. Cette naissance est corn- La naissaoce mune et naturelle. Mais il y a mesme sur la
des fidelles en VEr . , . , . ^ J .
giise dans le sein terre, bien que non de la terre, vne autre sorte mVurenî'eîtiueSt de naissance plus releuée ; Naissance non comurasioors a Tn mune , mais particulière : non corporelle, mais
rapport spécial i . ' * . f \
ceste naissance e> spirituelle ; Naissance non par nature , mais par
grâce ; Naissance non des enfants des hommes, mais des enfants de Dieu ; Naissance qui tire son origine , et a vn parfaict rapport à cette
et des Grandeurs de Iesvs. 433
naissance émanée du Père éternel, comme à son prototype. Or en cette naissance l'Eglise est la mère des fidelles, qui engendre ses enfants en l'honneur et en la puissance de la paternité du Père éternel , A quo omnis patemiias Ephe». ni. 15 in cœlo et in terra nominatur. Et l'Eglise comme mère par la grâce , non par la nature , a cet aduantage par dessus les mères temporelles, qu'ellt engendre et conserue tousiours en son sein ses enfants , sans les pousser dehors , lesquels aussi , comme tousiours viuants et tousiours enclos dans le sein de l'Eglise , viuent en la Foy, comme parle l'Escriture; et viuent non de leur propre sens , mais du sens de l'Eglise , comme les enfants enclos dans le sein de leur mère viuent de la substance de leur mère. Et si quelques-vns, comme les hérétiques, sortent hors du sein de l'Eglise pour viure de leur sens, et non pas du sens et de la substance de l'Eglise; ce ne sont plus enfants, mais ce sont comme monstres en la génération spirituelle , qui déchirent le ventre de leur mère comme vipères pour en sortir dehors , et qui violent l'intégrité de l'Eglise. Ce poinct est bien digne d'estre considéré , et ce rapport est vrayement admirable, qu'a la Naissance spirituelle à la Naissance diuine de celuy qui est le premier
434 Diacoura de V Estât
engendré du Père , et par lequel nous sommes tous engendrez en son Eglise. Car suiuant ce progrez remarquable des trois Naissances, temporelle , spirituelle et diuine ; les enfants de la Grâce et de l'Eglise en qualité d'enfants de Dieu , ont vne condition plus parfaicte que celle des enfants des hommes , et plus approchante de la dignité du Fils vnique de Dieu , qui est leur modelle et leur prototype ; et comme en cette qualité ils demeurent tousiours dans le sein de l'Eglise, qui est leur mère, et tousiours viuent de sa propre substance : Aussi le Verbe éternel demeure tousiours au sein de son Père, et est tousiours viuant de la mesme essence et propre substance de son Père , lequel conçoit en soy-mesme son Fils vnique , l'engendre parfaict , et l'engendre en son sein comme en sa matrice , en laquelle il est tousiours parfaict , il est tousiours heureux , il est tousiours viuant de sa propre substance : Car il est viuant et subsistant en l'vnité d'essence auec son Père. Ainsi donc le Verbe éternel habite au sein de son Père comme au lieu de sa naissance , et y habite éternellement , et mesme y habite vniquement (ce qui est vne autre sorte d'excellence et grandeur de sa naissence éternelle ) car il est Fils vnique et éternel ; et ce terme de sein
et des Grandeurs de Iesvs. 435
est propre et affecté à la génération , laquelle ne conuient qu'au Fils , et comme Fils , il est espuisant , ou pour mieux parler, remplissant et terminant toute la puissance du Père à engendrer. Tellement que le Sainct Esprit qui procède du Père comme luy, n'est pas engendré comme luy ; aussi est-il au cœur et en l'amour du Père, et non pas au sein du Père, à parler proprement selon les sainctes Escritures, et les enseignemens sacrez de nostre Religion.
Le lieu donc de cette naissance première et comparaison éternelle de Iesvs , est le Sein du Père. Mais il ÏES^JSE a vne naissance seconde et temporelle , qui a ■•u* temporaiie, son lieu dans le sein de la Vierge , et dans l'es- imm° table de Bethléem , et son temps en l'obscurité de la nuict , et dans les rigueurs de nostre hyuer, pour fondre la glace , et eschauffer la froidure de nos cœurs, et pour nous tirer hors de nos ténèbres en sa lumière. La première naissance a pour son iour, le iour de l'éternité : La seconde a pour son temps vne nuict, vne nuict de l'Hvuer, et vne nuict de Décembre. Et la troisiesme , qui est la Naissance en sa Gloire , a pour son temps vne Aurore , et vne Aurore du Printemps , et vne Aurore de Mars , mois heureusement assigné à la Naissance et à la Renaissance du monde. En la première il a receu
436 Discours de V Estai
vne vie qui n'a point commencé, et ne finira iamais. 0 grandeur! ô merueille de l'Eternité! En la seconde il commence vne vie pour la finir, d'immortel naissant mortel pour mourir. 0 eicez I ô merueille d'amour, de miséricorde et de bonté I En la troisième il commence vne vie, mais il l'a commence pour ne l'a iamais finir. O grandeur 1 6 merueille de vie , de puissance et de gloire I Disons encor, en la première naissance il est né immortel et impassible. En la seconde il est né passible et mortel , né pour la mort , destiné à la mort comme hostie et victime de mort. En la troisième il naist et soit hors de la puissance de la mort pour ne mourir plus , et pour entrer en la vie immortelle et glorieuse. En la première il est né et naissant dans le sein glorieux de son Père, sans eniaiesui en u u- mais pouuoir sortir. En la seconde il naist et
£m •iBÏÏr,S sort du 8ein et des entrailles bénites de sa tossein de «mère, saincteMere, ettoutesfois demeure diuinenieni meorodrainement en elle au centre de son esprit. En la troisième de £o espriT" i1 s<>rt renaissant en la vie hors du Sepulchi* lesnsenu troi- et <ju Tombeau , pour n'y rentrer iamais si ce
sieme naissance 7 « . ,
sort dn tombeau n est en nos cœurs , qui doiuent estre en 1* ?i^s°Jic7n^tterre Par les affections et exercices de pieté, dotaiVwïï qiM ^es m<>numents de sa mort , et les sepulchres «epaichm rioans viuans et dépositaires de son corps au sainct
et des Grandeurs de Iesvs. 437
Sacrement : De son corps , dy-ie , exposé et re- de ton corps en
./ x x* x x l'Eucharistie , où
présenté comme mort mystiquement et sacra- u Mt en egUt
d'immolation et
mort.
mentalement en l'Eucharistie. En sa première £|
naissance il est le premier né de Dieu, et l'Escri-
ture l'appelle le premier né de toute Créature :
Car en luy toutes choses sont créées, In ipso con- coi. 1, ie.
dita suntvniuersa. En la seconde naissance il est mier né de Dieu
le premier né de la Vierge , et par luy tous les ££££$£
enfants des hommes sont rachetez à Dieu. Et en «nier né de i* vierge en la seconde,
la troisième il est le premier né d'entre les le premier né des morts, Primogenitus mor tuorum en sainctlean. ™éme.en * """ Primitiœ dormientium en sainct Paul , et par -4p°c- *< 5- an
. r . i- Cor. *▼, 20.
luy tous seront ressuscitez en gloire. Trois naissances et trois primogenitures remarquables au Fils de Dieu , auquel nous deuons tout ce que nous sommes , et tout ce que nous pouuons estre, en temps et en l'Eternité. Car nous deuons sous deuon»
M . •. , nostre estre natu-
nostre estre naturel a sa naissance première : reu sa première Nous deuons nostre nouuel estre en la grâce %j£j££* ™X. à sa naissance seconde : Et nous deuons nostre «race à ia seconde,
. .. , . . . . , et nostre gloire et
gloire et résurrection a sa naissance troisième, résurrection a ta En la première il est né de Dieu, Dieu de Dieu, lroi8l*m0 lumière de lumière , Fils éternel de son Père éternel. En la seconde il est né homme, fils de l'homme, mais homme -Dieu, d'vne Vierge Mère de Dieu. Et en la troisième il est né homme en la gloire de Dieu ; Homme père des
440 Discours de V Estât
c'est vne mer- çant la gloire de son Créateur. Mais c'est la
ueille dans l'Estre .,, 1 .,, ,., . n.
diain qu'il y ayt merueille des merueilies qu il y ayt vn Dieu Pere et Fiis. engendrant , et vn Dieu engendré : et que dam l'Estre Diuin, parfaictement vn, parfaictement pur, et parfaictement simple, il y ayt Paternité et Filiation. le dis que c'est la merueille des merueilies : Car les autres choses émerueillables sont dans l'estre inférieur , subalterne et créé : mais celle-cy est vne merueille niesm? dans l'estre diuin , suprême et increé : Merueille , qui éblouît toute la lumière de la Nature : Merueille , qui a besoin de la lumière d^ grâce pour estre creuë , et de la lumière de gloire pour estre veuë : Merueille , qui n >d comprise que de l'esprit éternel , et qui n* point de lumière qui la puisse rendre compréhensible à l'esprit créé , qui sera tousiours admirant, adorant , et se perdant en la veuë et contemplation de cette merueille, à laquelle seruent toutes les autres merueilies du Ciel et de la terre , de la Nature et de la Grâce ; et i laquelle encor sert et rend hommage en vne manière singulière la merueille du sacré Mystère de l'Incarnation, Testât suprême d'n homme-Dieu, et la qualité singulière d'rn* Mère de Dieu , par laquelle ce mystère e*t accomply en la tres-saincte Vierge, en hommap
et des Grandeurs de Iksvs. 441
perpétuel de cette Paternité diurne , et de cette Filiation éternelle.
Or par cette naissance éternelle et admirable, et en Testât heureux de cette vie, Iesvs est Dieu; Iesvs est Fils de Dieu; Iesvs est le Fils du Dieu viuant; Iksvs est le FilsvniqueduPere; et Iesvs est vn principe auec le Père, d'vne personne diuine : C'est à dire, de la troisième personne de la tres-saincte Trinité. Vn chacun de ces poincts est distinct en soy-mesme, et contient ses secrets et ses merueilles à part; et mérite l'hommage des Créatures, et leur éleuation. Mais toute Créature ne s'accorde pas à nous donner ce loisir. En attendant que le Dieu de Paix les y dispose, Disons en peu de mots que Iesvs est Dieu ; car encor que nous le voyons en la terre comme homme, en la creiche comme enfant, et comme mort en la Croix, nous le deuons adorer comme Dieu , et luy dire auec son Prophète , « En vous est Dieu , et n'y a point d'autre Dieu <c que vous; vrayement vous estes vn Diev ca- « ché, et Dieu d'Israël, Sauueur, » In te est Deus, et absque te non est Deus, verè tu es Deus absconditus, Deus Israël Saluator. 0 Dieu caché considération* dans l'enfance , dans l'humanité ; dans la vie i" I!!^6 Wen
' ' CODID6 vie.
commune et incogne uë ; dans la vie souffrante, dans la mort 1 0 Dieu 1 0 vie ! ô Dieu en l'homme I
442 Discours de V Estai
à vie en la mort ! 0 vie suprême , vie éternelle, et vie immuable 1 Vie suprême en la basse»! Vie éternelle en la mesure de nos ioursIVie immuable en la variété et mutabilité de nost* condition ! 0 vie diuine 1 vie glorieuse , vie adorable ! Vie diuine en l'humanité ! Vie Sérieuse en la souffrance ! Vie adorable en I* Coix et en la mort! Vie viuifiante la mort mesme I Vie source de toute vie , de la vie de Nature, de la vie de Grâce, de la vie de Gloire! Vie à laquelle toute vie rend hommage si elle est créée , ou a relation si elle est increée. ftr c'est la vie d'vn Dieu , Fils de Dieu, par leqael toutes les Créatures sont faictes, et auquel aus elles doiuent leur hommage comme à leur Crwteur. Et mesme le Père éternel , qui est le premier viuant , et le principe de vie en la Diu> nité , a son rapport à luy comme à son Fils, et comme au terme de sa génération diuine * ineffable. Et le sainct Esprit, qui est latr*:siéme personne , après laquelle il n'y a poiti d'autre personne viuante et increée dans ) Eternité , a son rapport à luy comme à celuy cfl est le Fils du Père , et qui est son principe ace le Père. Et nous donc comme Chrestiens, "' comme a vans receu de luv, 9elon son biecaymé Disciple , la puissance d'estre enfant ■■•
et des Grandeurs de Iesvs. 443
Dieu , nous deuons à sa Personne , à sa naissance , à sa vie Diuine , et rapport et hommage tout ensemble : Hommage, car il est nostre Dieu ; Rapport , car il est nostre Père et nostre vie.
Iesvs est Dieu , Fils de Dieu : Car ces choses Poursuite du sont distinctes puis que le Père est Dieu , et n'est mesme * jecU pas Fils de Dieu , puis que le Fils est Dieu , et n'est pas Père ; et puis que le sainct Esprit est Dieu , et n'est pas Fils de Dieu : Car Iesvs est le Fils vnique de Dieu , comme nous dirons en suitte. Il est Dieu en son essence , et il est Fils en considération
x j tti j. du Verbe éternel
sa personne ; et ce nom de Fils est vn nom es- comme fui. galant en sa qualité le nom de Père dans l'Eternité. Et cette filiation ne dit rien de moins , ains dit chose égale à la Paternité de son Père. 0 vie procédante , mais vie coëternelle et coëssentielle à son Père I Vie émanée , mais aussi vie immanente en son Père 1 Car il dit à son Père , le suis et vis en vous , et vous estes et viuez en moy 1 Vie , plénitude de vie : Car il luy dit ailleurs, et lors mesme qu'on luy va rauir la vie , Omnia tua mea sunt, » Tout ce « qui est vostre est mien. » Vie inséparable de luy. Car nul ne luy peut rauir cette Diuinité : comme le Père mesme ne veut et ne peut ne la luy point donner , le produisant par la neces-
444 Discours de V Estât
site heureuse , et par la fécondité puissante de sa nature. Tout ce qu'il a, il le tient de soc 1 - Père , auquel il dit aussi cette parole f Omm
* f mea tua sunl : « Tout ce qui est mien est ves-
te tre. » Et comme tout ce qui est sien est à son Père , aussi tout ce qui est à son Père est à luy. Et il dit ailleurs , Omnia quœcumque habet ftter, mea sunt, « Tout ce qu'a mon Père est « mien. » Et comme il tient tout du Père, i! réfère tout au Père ; et sa vie personnelle estant vne sorte de vie toute relatiue au Père , il es dans son Eternité se référant au Père t et par sa propriété il est mesme relation à son Fer** En cette veuë adorons-le , aymons-le , imitons-le , referons tout à luy , et par luy au Pen? Car la relation du Fils est la vie et la sub>*> tence du Fils : Et ainsi la relation que non? aurons à luy, sera nostre vie et nostre substtence pour iamais , et nous establira heureux ment dedans son Eternité, ^position de Iesvs est le Fils de Dieu viuant , selon cett-* « cMêtuê fittn Par°te que sainct Pierre a apprise du Père eterœi viui. Maith. ne\ fu ^ Christus ftlius Dei viui. Comme F£*
vnique de Dieu le Père , il est distinct du P^ et du sainct Esprit : Comme Fils de Dieu viuanT il est distinct encore de nous et de tous les esfans adoptifs. Ce qui nous oblige à rechercher
et des Grandeurs de Iesvs. 445
vn sens profond et caché en cette parole , qui nomme Ibsvs-Christ Fils de Dieu viuant, car elle n'est pas adioustée en vain , et sans fondement , et n'est pas mise simplement comme quelques-vns pourroient penser , pour distinguer le vray Dieu des faux Dieux qui estoient adorez en la terre. Cette parole est prononcée non entre les Payens , mais entre les Apostres , qui n'auoient iamais adoré les faux Dieux. Cette parole est prononcée en l'escole et en la famille de Iesvs , et en sa saincte présence : Escole grande , et toute instruicte à choses grandes et particulières : Escole digne de son instituteur, et digne du Verbe éternel. Cette parole est si haute et si sublime, qu'elle est référée par Iksvs-Christ mesme à la reuelation du Père éternel. Cette parole porte la vérité sur laquelle l'Eglise Chrestienne est fondée, et pour laquelle le Fils de Dieu s'expose à la mort. Car il ie>u* est nis ^ est à propos de noter, que le Fils de Dieu ayant arêsuënf 8lônî à mourir, a voulu mourir, a voulu mourir enfanls dfl DUm
mourant et mort.
pour la confession de cette vérité , qui regarde sa vie et sa filiation diuine et éternelle : Et que l'ayant confessée à Caïphe qui l'interrogeoit sur ce poinct, ilfutiugé digne de mort, etliuré aux Gentils pour estre exécuté, parce qu'il s'estoit déclaré le Fils de Dieu viuant. Car si
446 Discours de V Estai
Iesvs , qui est la vie doit mourir, il faut qu'il
meure pour honorer sa vie et sa filiation Diuine,
et pour donner sa vie à ses enfans , et les ren-
4 i dre tous enfans de Dieu. Que deuons-nous donc
attendre d'vne parole prononcée par le Prince des Apostres, apprise du Père éternel, louée de Iesvs-Christ en l'assemblée des siens , qu'il constitue les Docteurs de lumière î Et que deuons-nous entendre dedans ces sacrées paroles de sainct Pierre , Vous estes le Christ, le Fils de Dieu muant? Non certes vn sens bas , commun et vulgaire , mais vn sens bien plus haut et releué : Non vne vie simplement opposée à Testât des faux Dieux qui n'ont point de vie; mai> vne vie digne de celuy qui est le premier viuant entre tous les viuans , et le seul viuant par soymesme , sans principe et origine entre tous les viuans , et mesme entre les personnes diuine> et increées. A la vérité cette parole ainsi honorée de Iesvs-Christ, et ainsi rémunérée par luy-mesme de la Principauté de son Eglise en la personne de celuy qui l'a proférée ; et cette parole fondamentale en la foy et en la doctrine de salut, aura vn sens plus digne et plus éleué. et attribuera au Fils de Dieu vne qualité plus grande que non pas celle que le sens du commun et vulgaire y pourroit entendre. Et comme
et des Grandeurs de Iesvs. 447
elle est reuelée du Ciel par le tesmoignage exprés du Verbe éternel, il faut que le Ciel mesme nous en reuele le sens et l'intelligence , et que le Père qui est aux Cieux nous déclare la Grandeur de son Fils , et de la naissance de son Fils, et sa Grandeur propre en la naissance de son Fils, Grandeurs cachées et comprises en ce peu de paroles. Car aussi ce sont paroles du Ciel , et paroles enseignées par celuy qui est le Père de la Parole éternelle, s'il nous est permis d'employer ce mot , à l'imitation des plus excellents autheurs de ce siècle, au regard de celuy qui est le Verbe substantiel, ou pour réitérer le mesme mot , la Parole substantielle et personnelle de Dieu. Contemplans donc ce mystère et cette parole , éleuons-nous par dessus la terre , et par dessus nous mesme ; et nous adressans au Père de lumière, et au Fils du Dieu viuant , qui est Lumière de Lumière , et la lumière du monde ; remarquons et supposons qu'il est nommé du Ciel , le Fils de Dieu viuant, par vn sens vénérable , digne de la lumière du Ciel , et digne de sa naissance et Grandeur, et par vn honneur singulier à son Père , que la foy adore comme le seul viuant par soy-mesme entre les viuans , le seul viuant , d'vne vie qui n'a point de principe et d'origine , et le seul
448 Discours de l' Estât
viuant, duquel tout ce qui est viuant, soit en la Diuinité , soit hors la Diuinité , tire sa vie , son origine et son principe. Le Prince doncdès Apostres en cette profession publique et solemnelle de la foy , faitte en sa présence , et à l'enqueste de Iesvs-Christ , en son nom et au nom du sacré Collège des Apostres; appelle Dieu, viuant, non par distinction des faux Dieux qui sont morts, et ne sont pas vrayement viuans , et ne méritent pas d'estre comparez à la Grandeur et Majesté du Dieu viuant : mais il appelle Iesvs-Christ le Fils* du Dieu viuant, par opposition à vne autre sorte d'enfans qui sont vrayement viuans, et vrayement enfans de Dieu, et lesquels le Verbe éternel, parole infaillible, et parole ineffable du Père, nomme et appelle , Dieux , en vn sens véritable et esleué, qui les rend dignes de cette haute et sublime qualité et dénomination , et d'estre ainsi nommez de la bouche de Dieu mesme , et les rend adherans et participans de sa Diuinité , comme estans vrayement Dieux par participation f et vrayement enfans de Dieu par adoption. Mais, ce qui mérite vne considération grande, ils sont enfans engendrez par vn Dieu mort, et mourant en vne Croix ; au lieu que Iksvs est engendré d* vn Dieu viuant et immortel , et d'vn
et des Grandeurs de Iesvs. 449
Dieu seul viuant par soy-mesme dans son Eternité : D'vn Dieu viuant et donnant vie à son fils, et par son fils à toutes choses : Et ce mesme fils donnant à l'humanité sacrée la vie qu'il a roceuë de son Père , souffre en cette humanité la mort sur vne Croix , et y perdant ainsi vne vie haute et diuine, et source de la vie de grâce, il donne la vie , et la vrave vie à tous ses enfans. Car il nous faut soigneusement remarquer, que comme la grandeur de nostre foy nous apprend à adorer vn Dieu engendrant et vn Dieu engendré dans l'Eternité; elle nous apprend aussi à adorer en nos mystères vn Dieu viuant et vn Dieu mort; et nous enseigne que le Dieu viuant nous a condamnez en son Le Dieu viuant ire , et condamnez à la mort et à l'Enfer : Et iT morMt u^ieu que Dieu mourant et mort en vne croix, nous JS?™1 non* en deliure de la mort , nous donne la vie , nous fait ses enfans. Enfans heureusement viuans , et diuinement engendrez par le sang et la mort de Iesvs-Christ nostre Seigneur, Fils vnique <Je Dieu. 0 mort viuante et puissante , puis qu'elle contient la vie , puis qu'elle donne la vie, et puis qu'elle engendre, ce qui n'appartient qu'aux viuans ! 0 génération estrange et émerueillable de Iesvs , en sa mort et en sa Croix ! Génération contre tout Testât et la puis-
450 Discours de V Estât
sance de la Nature , en laquelle les seuls viuans engendrent , et non les morts ; et encore les seuls viuans lorsqu'ils ont attaint Testât et le comble de leur vie et de leur perfection ! Se me sera-t'il pas permis de dire , que c'est de cette génération actiue et puissante de Iesvs mort, et engendrant diuinement et douloureusement ses enfans en la Croix , que s'entend ^position de ce passage d'Isaïe , Generationem eius quis enar- Ten^Ttto^m rabitf Car ce grand Sainct , Prince , Prophète t w"?*MntCwten- e* Euangeliste tout ensemble parle de cette geduës de iesus en- neration au temps et au moment de sa Passion; wuffSnces^et «î et en son extase sur Testât de Iesvs en la Croix
et en la mort , dit ces paroles dillines , 06/afui est quia ipse voluit, etc. De angustia et de iudiàc sublatus est : Generationem eius quis enarrabit* quia abscissus est de terra viuentium : propter scelits populi mei percussi eum. « Il a esté offert « parce qu'il Ta voulu, etc. Il a esté deliuré de « l'angoisse et de la condamnation : Qui racon- « tera sa génération ? car il a esté retranché de « la terre des viuans, le Tay frappé pour le pe- « ché de mon peuple. » 0 vray Dieu viuant et mourant! Dieu viuant dans l'Eternité au sein du Père ! Dieu mourant au sein de la Croix en la plénitude des temps I Dieu aymable , et Dieu adorable comme viuant et comme mourant!
sa mort les enfans de Dieu.
Im., liii, 7, 8.
et des Grandeurs de Iesvs. 451
Car viuant et mourant vous estes tousiours Dieu , tousiours puissant , et tousiours admirable. Comme Dieu viuant, vous estes engendré au sein du Père , et vous n'engendrez pas , car celuy que vous produisez auec le Père , est vostre Esprit , et n'est pas vostre Fils : Vous le produisez en la Diuinité sans estre son Père : Et il iesm dans les
j ., -i,v •., x a, temps est Fils do
vous produit en 1 humanité sans estre vostre sem Père et de u père , car vous n'estes pas son fils , et vous n'es- Viergetes le fils que du Père éternel et de la Vierge Marie. 0 grandeur du Père ! 0 singularité de Marie 1 Mais ce traict n'est dit qu'en passant, et il mérite vn discours à part , en l'honneur de la Paternité Diuine , et de la Maternité vénérable de celle qui est Mère de celuy dont Dieu est Père , et qui a seule vne qualité qui ne se trouue pas mesme au sainct Esprit , au regard de Iesvs. Ce qui est sans défaut au S. Esprit : Car en ces Personnes diuines et éternelles , produire et ne pas produire , auoir et ne pas auoir , est vne ^ perfection égale. Mais en la personne de la Vierge , produire le Fils de Dieu, et auoir cette Qualité grande , est vne perfection rare et singulière, qui l'a releue pardessus toute autre personne créée , et l'approche autant qu'il est possible du Père éternel. Car elle est Mère comme il est Père : Elle est Mère sans Père ,
452 Discours de V Estai
comme il est Père sans Mère : Et ce qui a ?n rapport excellent à l'excellence de la Paternité diuine ; elle est seule Mère , comme il est seul le Père de Iesvs. Vous estes donc engendré, f> Iesvs , en la Diuinité , et vous n'engendrez pas; et vous auez en Testât de la Croix et en la puissance de la mort , ce que vous n'auez pas dans la vie de la Diuinité. Car mourant et mort vous nous engendrez , et vous estes vrayement père en vostre Humanité. Vous estes père, dy-je, d'autant d'enfans qu'il y a et aura de iustes en terre , et qu'il y a et aura de Saincts au Ciel : Et nostre vie , vie de grâce et de gloire , doit hommage de sa naissance , de sa puissance , de sa perseuerance et de son éternité à vostre Croix et à vostre mort, conclusion de ce Nous sommes donc tous ainsi, ô Iesvs, vos d^LVofueieSi vrays enfans, enfans de Dieu, et de Dieu mort : est Fiu de Dieu Et vous estes le Fils de Dieu viuant, et le seul
vivant, et nous '
sommes les eukns Fils du Dieu viuant. Car et la vie de vostre Dide Dieu mort, ^iiiité ne procède que de Dieu viuant, et la
subsistance de vostre Humanité , qui donne l'estre et la vie de Dieu à cette Humanité , n'est émanée que de Dieu viuant : Et la grâce mesme qui repose en cette Humanité , grâce qui surpasse toutes les grâces des Anges et des hommes , et qui est l'origine de toutes les grâces ;
et des Grandeurs de Iesvs. 453
Cette grâce , dy-je , ou plustost cet abysme et cet Océan de grâce , n'a point de Dieu mort d'où elle dépende , et elle dépend vniquement de la Diuinité viuante , subsistente et influante en cette Humanité ; et elle est deuë à la grandeur de vos naissances Diuine et Humaine , et est précédente et accompagnante vostre estât en la Croix et en la mort : Estât , duquel procède la grâce et la gloire et des hommes et des Anges , et la gloire mesme que vous auez receuë en vostre corps en la Résurrection. 0 Dieu viuant et mourant, soyons à vous : Soyons viuans et mourans comme vous : Viuons en vous : Mourons par vous et pour vous : Et ainsi mourans , viubns pour iamais , et viuons auec vous de la vie dont vous viuez auec le Père. Car vous estes vie , et nous appellant à vous , vous nous appeliez à la vie : Et nous establissant en vous , vous nous establissez en la vie , et vous nous dittes ces sainctes paroles , paroles de vie, Ego viuo, et vos viuetis; et vous nous ioan.wv.is. les dittes lors que vous allez à la mort, à la mort pour vous , et à la vie pour nous : C'est à dire , lors que vous allez à la Croix , vous nous dittes en la personne de vos Apostres , Ego viuo et vos viuetis, quoniam in pâtre meo et vos in me, et ego in vobis. Ie vis et vovs vivrez : car vous
estes vie , ô mon Seigneur , vous estes source de vie , et vous estes source de nostrè vie. Mais parce que vous estes le Fils du Dieu viuant, vous estes tellement vie , que la source de vostre vie est en vostre Père : Ego in pâtre meo. Et parce que nous sommes vos enfans , en vous , comme en nostre père est la source de nostre vie ; et nous auons nostre vie en vous , comme vous l'auez en vostre Père : Et par vn cercle et retour heureux vous estes en nous, et nous sommes en vous , et nous viurons en vous, nous viurons de vous , nous viurons par vous , nous viurons auec vous pour iamais : Ainsi Iesvs est le Fils du Dieu viuant, et donne vie à ses enfans , et leur donne vie en mourant , et nous sommes vrayement les enfans de Dieu , c'est à dire les enfans de Dieu mort, comme Iesvs est le Fils de Dieu , mais le Fils de Dieu viuant.
Mais pour recueillir en peu de mots ce qui a esté discouru sur le subject de la naissance éternelle , et de la vie diuine de Iesvs ; Disons que Iesvs est Dieu comme le Père et le sainct Esprit : Que Iesvs est Dieu , Fils de Dieu, ce qui le distingue d'auec le Père et d'auec le sainct Esprit : Que Iesvs est le Fils de Dieu viuant, ce qui le distingue d'auec nous , qui sommes les enfans du Dieu mourant, et mort en vne Croix.
et des Grandeurs de Iesvs. 455
Et comme entre les personnes diuines il est seul le Fils de Dieu viuant; il est seul aussi entre les hommes, mesmes en Testât delà grâce et de la gloire , le Fils de Dieu viuant; et n'est pas le Fils de Dieu mort comme nous , non seulement pource qu'il n'a pas la filiation adop- • tiue , comme ayant la filiation propre et naturelle, mais encore parce qu'ayant la grâce infuse et créée comme les autres hommes , et en bien plus grande plénitude et abondance , sa grâce seule entre toutes les grâces des hommes , et de sa Mère mesme , a ce priuilege et singularité , qu'elle vient de la vie de Dieu simplement , et ne vient pas de la mort d'vn Dieu comme la nostre.
Il nous reste encores à déduire comme il est le comment iesos Fils vnique de Dieu , et le principe du S. Esprit "Iw^^mL auec le Père : Deux secrets et singularitez ; «peau sainct e«-
° . prit auec le Père.
Deux pouuoirs et raretez de sa vie diurne et de sa naissance éternelle. Car il n'est pas seul procédant en la Diuinité , mais il est seul Fils en la Diuinité : Il est seul procédant du Père seul, ce qui ne conuient pas au sainct Esprit , lequel est procédant du Fils aussi bien que du Père : Il est seul procédant par génération, car le sainct Esprit procède par vne autre manière : H est donc seul procédant du Père comme Père,
456 Discours de V Estât
car le sainct. Esprit procède du Père comme principe, et non comme Père. Et c'est vn des secrets et vne des merueilles de l'Eternité, qu'y ayant deux processions de deux personnes, toutes deux diuines, toutes deux viuantes, • toutes deux procédantes d'vn principe de vie , toutes deux également semblables à leur principe et origine ; L'vne de ces personnes est Fus en la Diuinité , et l'autre ne l'est pas : Et il n y a par les Oracles de la Foy qu'vn Fils vnique de Dieu , comme il n'y a qu'vn Dieu. le sçay bien les raisons qu'on allègue en l'Escole sur ceste difficulté , mais ie sçay bien aussi la lumière et la modestie de ceux qui les allèguent, et qui sçauent aussi bien que moy les difficultez que l'on forme à rencontre de ces raisons et répliques , qui n'estans pas propres à cette sorte de discours , ie n'y veux pas en- Kaison ei pria- trer. C'est assez pour instruire et abbaisser nos
Uon des deux ^t esPri*S en ^a VeU^ ^e Choses si grandes, de pOUcessions diuines et uoir dire auec vérité , Que la raison et le prin-
ce8lsion°du Sainct cipe de cette distinction est vn secret que Dieu génération 8estPvn a reserué à soy-mesme , et n'a point reuelé à secretqueDieuna son Eglise " Et que les Pères et Docteurs reco-
point reuelé à son . A * r x • •• x i
Eglise. gnoissent et confessent ingenuement la pro-
fondité qui est en cette naissance éternelle, naissance de lumière, mais naissance de lumière
et des Grandeurs de Iesvs. 'iS?
inaccessible k la lumière créée qui Ta doit adorer, et ne Ta peut pénétrer eu son obscurité. L'aigle des Docteurs, et le grand Maistre du Prince de l'Escole S. Thomas , ie veux dire S. Augustin , dit : Quœris à me : si de substantia contra Maximi- Patris est Filius, de substantia Patris est etiam num' * " 'c* Spiritus sanctus, air vnas filius sit, et alius non rit filius? Ecce respondeo, sine captas, due non captas. De Pâtre est Filius, De Pâtre est Spiritus sanctus, sed ille genitus iste procedens. « Vous « me demandez , Pourquoy le Fils estant de la « substance du Père , le sainct Esprit estant de « la substance du Père , l'vn est Fils , et l'autre « n'est point Fils. le vous responds , soit que « vous l'entendiez , ou que vous ne l'entendiez « pas : Le Fils est du Père , le sainct Esprit est « du Père , mais celuy-la Engendré , cestui-cy « Procédant. » Et plus bas , Quid autem inter Isa. un, 8. nasci et procedere interrit, de Ma excellentissima natura loquens, explicare quis potestf etc. Dis- Unguere inter illam generationem et hanc procèssùmem nesdo, non valeo, non sufficio. Ac per hoc quia et Ma et ista est ineflabilis, sicut Pro~ pheta de Filio loquens, ait : Generationem eius quis enarrabit, ita de Spiritu sancto verisswnè dicitur, processionem eius quis enarrabit? « Or « quelle différence il y a entre Naistre et Pro-
458 Discours de V Estât
« céder, qui est celuy, qui parlant de cette « Nature si excellente et si sublime , le pourra « expliquer? etc. Distinguer entre cette Genera- « tion et cette Procession , i'aduouë que ie n'ay « point de science , de puissance , de suffisance « pour ce faire : Et partant celle-là et celle-cy « estant ineffable , comme le Prophète parlant « du Fils , dit : Qui est celuy qui nous raconte tera sa Génération? Aussi parlant du sainct « Esprit , ie vous diray , Qui est celuy qui nous « racontera sa procession? » Qui ne rendra les armes après ce grand et fidelle seruiteur du Dieu des armées? Qui ne gardera le silence après ce grand Docteur et Pasteur de l'Eglise f l'oracle de son siècle et des siècles suiuans? I'ayme mieux dire auec luy-mesme en vn autre endroict et en vn autre suject , mais auec vn mesme esprit de lumière , de sapience et de modestie qui l'accompagne par tout : Gui hat responsio non satisfacit qu&rat doctiores, sed car ueat ne inueniat prœsumptiores. « Celuy qui ne « sera satisfait de cette Response , qu'il cherche « des hommes plus doctes : Mais qu'il se garde « d'en rencontrer de plus présomptueux. » Et si le Lecteur s'addresse à sainct Ambroise , le Maistre de sainct Augustin en la Foy, il le trouuera dans la mesme humilité et modestie ,
et des Grandeurs de Iesvs. 459
adorant et aduoûant le secret impénétrable de la génération diuine et éternelle : Mihi impossibile est generationis istius nosse mysterium, vox silet, mens déficit, non mea tantùm, sed et Angelorum. « Il m'est impossible de comprendre le « Mystère de cette Génération , la parole me « manque, mon esprit s'y perd, et non seule- « ment le mien , mais aussi celuy des Anges. » Contentons-nous de l'instruction de ces deux grands Pasteurs, lumières viues, ornements rares , et fondemens solides de Testât et doctrines de l'Eglise. Apprenons donc à adorer, et non à rechercher des raisons foibles sur vn suject que la raison ne peut attaindre , et que Dieu n'a point reuelé. Rendons gloire à Dieu : et aduoûans nostre impuissance, et la grandeur de la génération éternelle ; adorons en humilité la naissance du Verbe au sein de son Père : et admirans la grandeur , la profondité , la su- ietos est seul blimité de cette naissance éternelle ; honorons fétl î^j^SiSS l'heureuse et diuine solitude de Iesvs en cette d.aM rç0»™»-
UoD , seul media-
naissance , par laquelle il est seul au sein du tour dans u Re- Pere en qualité de Fils , comme il est seul sub- ***&**' sistant en qualité de personne en la nature humaine : Et comme il est seul viuant au monde en qualité de Médiateur du genre humain; seul digne , seul capable , et seul puissant d'effacer
460 Discours de V Estai
nos péchez par son sang, et par son mérite. Trois conditions ausquellès le Fils de Dieu n'a point de compagnie , ny en la terre ny au Ciel; ny en l'Eternité ny en la plénitude des siècles : Estant seul Fils en la Trinité ; seul subsistant en l'Incarnation , seul faisant office de Médiateur en la Rédemption de la Nature humaine. Le dernier poinct proposé, est que Iesvs auec le Père est vn principe du sainct Esprit, produisant vne personne diuine dedans l'Eternité. Car il est la sapience de son Père ; Il est sapience féconde , et non pas stérile ; Et il est sapience produisante, non vne chose telle quelle, considération de mais vn amour éternel. Et comme le Fils est cîp^sTinc^ produict en vnité par la seule personne du pnt. pere ^ qUj est son principe , il est aussi produi-
sant en vnité; Tant l'vnité a lieu dans les choses diuines , et nous luy en donnons si peu dans les choses de la terre : Car encor que le Pere et le Fils soient deux personnes produisantes , ils ne sont pas deux principes : Et ce qui est ineffable , ils sont produisans en vnité de principe ; et aussi le terme de cette production admirable est encore vnité. Car le sainct Esprit est personnellement l'vnité du Pere et du Fils diuinement vnis ensemble en vnité d'amour et d'esprit : Et le repos éternel de ces
et des Grandeurs de Iesvs. 461
personnes diuines est en cet amour et vnité. 0 Diuinité ! ô fécondité I ô Vnité ! ô Puissance l ô Sapience! ô Amour! ô vnité d'essence I à vnité de principe ! ô vnité d'amour qui enclost, qui comprend , qui termine Testât infiny et increé en sa nature , en ses personnes , et en ses émanations ! Que de secrets et choses grandes il y a à dire sur ces diuins sujects , sur ces personnes , soit procédantes , soit produisantes ; sur ces émanations internes et infinies dans vn estre très simple et immuable. Mais il vaut mieux les admirer et les adorer en vn profond silence : Et il est plus séant à nostre petitesse , et à leur grandeur de demeurer en cette humilité et retenue , que de s'efforcer de dire peu , de choses si grandes. Et le fruict principal de ces pensées, est d'auoùer et recognoistre que le Dieu des Ghrestiens est grand , Deiis rnagnus et iob. xxxvi, 26. vincens scientiam nostram. Dieu grand en son essence , grand en ses personnes , grand en ses émanations : Dieu Pore , Dieu Fils , Dieu sainct Esprit, tousiours Dieu, tousiours Grand, tousiours Vn : Vn en qualité de Dieu; Vn en qualité de Père ; Vn , ou plustost vnique en qualité de Fils; Vn en qualité de principe produisant; Vn en qualité d'esprit et d'amour personnel et produict; Et Vn encor en qualité de Souuerain
462 Discours de V Estât
Seigneur et Créateur du Ciel et de la terre. Car nous allons ainsi d'vnité en vnité en la contemplation des choses diuines, increées et éternelles , comme nous allons d'vnité en diuersité en la contemplation des choses humaines et temporelles. Belle et notable différence de la conduitte et du progrez de nos esprits en ces deux mouuements et contemplations différentes I Mais il en faut reseruer l'estenduë à vne autre fois , et il est temps de finir et arrester ce discours de la naissance éternelle de Iesvs , en laquelle il est Dieu : il est Fils de Dieu : il est Fils du Dieu viuant : il est seul Fils du Père éternel : et il est principe auec luy d'vne personne diuine.
Ce sont les grandeurs de vostre naissance première , ô Iesvs mon Seigneur I Que ie les adore auant finir, et passer au discours suiuantl Que ie les graue en ma pensée d'autant plus viuement qu'il semble que vous voulez les oublier pour nostre amour, et les cacher au monde sous le voile de nostre humanité , et dans les ténèbres de vostre mortalité! le dois percer ces ombres et ces voiles , et ie veux recognoistre et adorer Dieu en l'homme , la vie en la mort , et la gloire en la Croix. Car il est tousiours Dieu, tousiours vie, et tousiours gloire;
et des Grandeurs de Iesvs. 463
voire la splendeur de la gloire : Et s'il veut prendre vn nouuel estât pour nous, nous ne deuons pas mescognoistre son estât précèdent. Àuant donc qu'il s'establisse au sein de la Vierge, ie le veux recognoistre et adorer au sein du Père : Auant qu'il entre en Testât que son amour luy donne , ie le veux adorer en Testât que sa nature luy donne : Auant de le .voir temporel , ie le veux contempler éternel : Auant que de me prosterner à ses pieds , comme faict homme , ie me veux prosterner deuant sa Majesté comme estant la Majesté d'vn Dieu. Car à cet effect son Disciple bien-aymé nous apprend son essence et sa demeure éternelle, auant que de nous apprendre son Incarnation : Et nous dit en peu de mots , Qu'il estoit Dieu ; et Qu'il estoit auec Dieu , auant que de nous dire qu'il s'est incarné. Eleuons-nous donc en des pensées dignes d'vn subject si hault et si diuin : Recherchons le Verbe en Dieu , car il est Dieu , et il est en Dieu : Il est Dieu de Dieu : Il est Dieu en Dieu , et le sein du Père éternel est son centre , son repos et son seiour ; son centre immuable , son repos inuariable , et son seiour éternel. Là il est viuant de la mesme vie que son Père : Là il est possédant la mesme essence, et iouïssant de la mesme gloire que son Père :
W54 Discours de V Estai
Là il est aussi ancien et aussi puissant que son Père : Là il est la splendeur de la gloire, et le diuin caractère de son Père : Là il est Dieu comme son Père : Là il est opérant comme son Père, et produisant le sainct Esprit, vne personne diuine, vn Amour éternel et personnel auec son Père : Là il est procédant et produisant tout ensemble, tousiours procédant, et tousiours produisant, tousiours procédant d'vne personne diuine, et tousiours produisant vne autre personne diuine : Et en cette émanation et production , est sa vie , son estât et sa grandeur. Là il est vie et lumière : Là il est source de vie et de lumière : et là il est source de vie et de lumière en soy-mesme et hors de soy-mesme ; en soy-mesme comme principe du sainct Esprit ; hors de soy-mesme comme principe de grâce et de gloire. 0 vie 1 (S splendeur! 6 estât du Verbe Diuin en ce diuin seiour qu'il a au sein du Père ! ô seiour I ô sein du Père ! Là, (S Verbe éternel , ie vous veux adorer en vos Grandeurs , et ailleurs en vos abbaissements. Là ie vous dois adorer en vostre Diuinité t et ailleurs en vostre Humanité : Là ie vous veux adorer en vostre émanation éternelle , et ailleurs en vostre émanation temporelle. Auant donc que vous entriez en vn sein estranger à
et des Grandeurs de Iesvs. 'i65
vostre essence diuine , ie vous adore au sein du Père, comme en la source de vostre vie, comme au centre de vostre repos , comme au Thrône de vostre Gloire, comme au comble de vos grandeurs, comme au séjour de vostre félicité, comme au Paradis de vos délices. lit vous viuez, là vous régnez , là vous opérez éternellement. Là et vous estes , et vous paroissez tousiours Dieu, tousiours Fils, et tousiours Principe du sainct Esprit. Là par vn secret et pouuoir admirable vous auez vn estre tousiours procédant , et tousiours produisant : Là vous estes tousiours Grand , tousiours Heureux , et tousiours Immuable en vostre Estre , en vostre vie, et en vostre félicité éternelle.
Discours de V Estai
DISCOVRS ONZIÈME De la seconde Naissance de Iesus.
» iv Thrône de ces Grandeurs, où
Ile Fils de Dieu est viuant par sa I naissance première et éternelle, I et de cet estât heureux et glorieui loù il vit et règne de toute éternité ; il descend et s'abbaisse en la terre et ac sein de la Vierge, pour y prendre vne seconde naissance : et nous le contemplons étendu sur le foin et la paille, dans restable et la creiche : Non au milieu des Anges , mais au milieu des Pasteurs ; Non entre les personnes diurnes, mais entre le bœuf et l'asne : Et nos sens l"appei\\»iuent, non tres-hault, mais tres-abbaissé; Non tres-puissant, mais tres-impuissant ; Non produisant, mais produict ; Non créant, mais receuant vn estre créé ; Non éternel , mais commençant à viure, et naissant pour mourir. Lfi abbaissements du Fils de Dieu en cette naissance, sont sensibles et manifestes, et son!
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traictez ordinairement. Mais parce que nous traictons les Grandeurs de Iesvs, nous parlerons des Grandeurs de cette naissance : Recognoissans Dieu en l'homme, et la Grandeur dans l'abbaissement par la lumière de la Foy, et par l'esprit de vérité. Car Dieu est tousiours Dieu , et tousiours grand : Dieu dans l'Humanité, Grand dans l'abbaissement : Et comme il releue l'humanité en la déifiant, aussi il rehausse l'abbaissement en le magnifiant, et imprimant vne grandeur nouuelle et incomparable dans la bassesse à laquelle il s'abbaisse pour l'honneur de son Père, et pour le salut des hommes.
CetteNaissance de Iesvs en la terre a plusieurs sortes de grandeurs : Car il est né en la Vierge sans intéresser sa pudicité , suiuant cette parole de l'Ange , Qudd in ea natum est de Spiritu sancto xatth. ir jo. est. Il est né de la Vierge sans interestde son intégrité : Et la Foy, en ces deux paroles , Qui conceptus est de Spiritu sancto, natus ex Maria Virgine, nous dit ces deux veritez très-hautes et très-importantes à l'honneur de Iesvs ; de sa tres-saincte Mère ; et de l'humble naissance qu'il a voulu prendre d'elle. Double naissance : L'vne intérieure in ea: L'autre extérieure ex ea : L'vne et l'autre digne de Iesvs et de Marie : L'vne etl'autre ayant ses priuileges et aduantages,
/•68 Discours de V Estai
lesu» est né en que nous déduirons vne autre fois. Et comme viwgeTiûû^ntï en l'vne le Verbe diuin s'est faict chair en la wswrsonintegri- vierge et par la Vierge ; La Vierge a conceu,
et a diuinement conceu le Fils vnique de Dieu, sans interest de sa pureté virginale , et sainctement receu cette semence du Ciel , sans volupté terrestre : Aussi en l'autre au bout de neuf mot la Vierge l'enfante sans douleur, et sans interest de son intégrité , demeurant Vierge et Mère tout ensemble. Et ce diuin enfant sort de sa Mei* comme le rayon sort d'vn cristal poly, le pénétrant sans le rompre : Et comme la lumière sort du Soleil , le laissant aussi entier comme si elle n'en estoit point sortie. Car nous pouuons emprunter du Ciel les qualitez célestes, pour honorer celuy qui vient du Ciel , et duquel dit ioan. m, ai. sainct Iean, Qui de sursum venit, super omnesesi. Qui de cœlo venit, super omnes est. Mais si du Ciel nous nous rabbaissons à la terre , puis quehsrs est néenla terre , la terre encore rendra honneur et tesmoignage à son Seigneur, et nous donnera quelque exemple pour esclarcir et illustrer cette miraculeuse intégrité. Disons donc qu'il sort de la Vierge comme la fleur sort de sa tige. Car aussi est-il la fleur d'Israël , et la fleur qui embellit le monde : Or la fleur sort de sa tige sans l'ouurir, sans l'intéresser ; ains au contraire.
et des Grandeurs de Iesvs. 469
elle est l'ornement et l'embellissement de la plante , ou de l'arbre qui l'a porte : Mais ces grandeurs qui ne conuiennent en la terre qu'à la naissance de Iesvs, ne luy sont pas tellement propres et particulières , qu'elles ne puissent appartenir à la naissance d'vn homme purement homme , que Dieu voudroit honorer d'vne pareille faueur, et faire naistre d'vne mère Vierge parvne pareille puissance. Esleuons-nous donc plus hault , et contemplons les grandeurs propres et particulières à la naissance de Iesvs : Grandeurs si hautes et si excellentes, qu'elles ne peuuent appartenir qu'à vn Dieu naissant au monde. Car d'autant plus que le Fils de Dieu se cache ets'abbaisse dans ce mystère , plus le Père le reuele et manifeste , et plus les hommes le doiuent recognoistre , et parler hautement de luy. Et puis que le Père éternel produit des nouuelles lumières en la terre pour honorer et manifester soja Fils , et inspire aux cœurs de nouueaux mouuements de son Esprit , pour le cognoistre et parler de luy ; Suiuons ces lu- Matth. u, ao. mieres et ces instincts , et par vne si saincte et heureuse conduitte employons-nous à rechercher, descouurir et publier les grandeurs remarquables en son abbaissement et en sa naissance humble , nouuelle et humaine.
Luc. II. 27.
470 Discours de V Estât
L'humbie nais- A la vérité il la prend en la terre ; mais elle
sance de lesus en . . ^ • i -ni i » i • a
restable de Betu- a son origine au Ciel. Elle s accomplit en vue Ln mcie?nd™f "e bourgade de Iudée ; mais son émanation est du sein du Père. Père éternel : Et vne chose si basse en apparence, comme la naissance de l'enfant iEsvsea restable de Bethléem sur le foin et la paille, entre le bœuf et Tasne , a vne source si haute et a admirable , comme le sein du Père éternel, qui est la hautesse, la grandeur, la merueillede l'Eternité. Car le Verbe comme Fils , est enclos au sein du Père : Et il ne vient point en la terre et en nostre humanité , que par la mission de Le Pere enuoie son Père : Et le Père ne Tenuoye pour s'incarner,
son Fils en la terre -, <■ -, ., 1t
pariemesmepou- que par le mesme pouuoir par lequel il 1 engen-
vln ePndrèeq etlr- <*re en S0J mesme : Tellement que le principe neiiement. de sa génération est le principe de sa mission,
de saNaissance , etde son Incarnation aumonde. Suiuons cette pensée , et pour vn plus grand éclaircissement de cette vérité , Disons que comme cette naissance du Fils de Dieu au monde, suppose la mission du mesme Fils de Dieu au monde : Aussi cette mission suppose son éternelle procession, et comprend et emporte anec soy la génération ineffable de ce mesme Vert» éternel , à laquelle cette humble naissance * La mission du trouue heureusement liée et conioincte parle
Fils de Dieu an , . . . . ..
Monde est yn lien moyen de cette mission , comme par vn lien
et des Grandeurs de Iesvs. 471
commun qui tient à l'émanation éternelle, com- commun qui i tient me à son origine ; et à l'émanation temporelle lerne'îrcom™** comme à son effect : Et ainsi lie et conioinct en î,™ fl^!' * à
i émanation tern-
vne mesme personne , engendrée par puissance poreiie comme a dans l'Eternité , et enuoyée par amour dans le 80ne m ' temps , c'est à dire en vn mesme Fils de Dieu , incarné ; Sa naissance diuine et éternelle , et sa naissance humaine et temporelle. Car en contemplant ce tres-humble et tres-hault mystère, nous voyons par les yeux de la Foy, que celuy qui prend naissance au sein de la Vierge , et se fait homme , est celuy-là mesme qui est au sein du Père , et qui est Dieu par sa naissance diuine et éternelle , comme il est homme par sa naissance humaine et temporelle. Nous voyons que celuy qui vient en la terre pour attirer la terre à soy, et se rendre par vn nouueau droict le Souuerain de l' Vniuers , est celuy-là mesme qui a formé la terre auec le Père , et par le mesme pouuoir qu'il a receu du Père ; et ne vient en la terre que par l'enuoy et la mission du Père, et pour y establir par son abbaissement , la grandeur, la puissance et la gloire de son Père. Nous voyons que celuy qui semble comme sortir du sein du Père , pour entrer au sein de la Vierge , ne délaisse point pourtant le sein du Père , et est tout ensemble diuinement au sein du Père ,
472 Discours de VEstat
La naissance tera- et humblement au sein de la Vierge; et à cette
porelle de Iesus j-ii • j j j. i » j. a. ^ j
est autant admî double résidence , dont 1 vne est autant admirable en reicezde rakie en l'excez de son amour, comme l'autre
son amour, que sa '
naissance en rex- est adorable en l'excez de sa Grandeur. Con-
cez de sa grandeur , , ., T . . .
est adorable. cluons donc que cette Incarnation et naissant?
en la terre regarde le sein du Père , comme sa • source et son origine, d'où, elle est heureusement deriuée en la terre. Mais ie passe plus outre , et ie dis (ce qui est digne d'estre bien considéré) Qve cette naissance nouuelle du Vert* éternel a cela de propre et singulier (et c'est sa prééminence et son priuilege) qu'entre toute les choses qui procèdent de Dieu , et qui se terminent hors de Dieu , elle est seule enclose tf comprise en la propriété personnelle du Per* comme Père , et en la génération de son Verbe, qui est la première émanation de Dieu ; en l'honneur, en la puissance et en la vertu de laquelle s'accomplit le Mystère de l'Incarnation, et b naissance du fils de Dieu en nostre humanité Dieu comme Povr mieux entendre cette vérité , prenons
Dieu est le centre i ■%> j i i ta a
et la circonferen- 1© discours de plus hault , et remarquons qur ce de toutes les j)jeu par son Essence est le centre etlacirconf^
chosescreees;mais r
Dîen comme Père rence de toutes choses , et toutes choses sont en
est le centre et la ^ . , .
circonférence de Dieu comme en leur Estre emment , par sagranson Fils vmque. ^eur . comnie en jeur principe , par sa Puissance ; Et comme en leur idée parfaicte, par sa
Sapience , qui sont trois poincts distincts , en vertu desquels Dieu contient et comprend tout ce qui est créé. Mais le Père éternel comme Père et en la propriété de sa personne , est le centre et la circonférence de son Fils. Et le Fils le regarde comme son centre , Centre où il est , où il vit, où il repose, et où il a sa demeure éternelle ; Le fils estant enson Père comme en celuy qui le comprend, ainsi qu'vn infiny égale et comprend vn autre ii*finy, et ainsi que les personnes diuines , par vn secret adorable à nos esprits finis et limitez , se comprennent mutuellement l'vne l'autre . Et dans le Père éternel comme Père , il n'y a que son Fils , et ce qui regarde la personne de son Fils , qui est vnique en la Diuinité, et qui aussi a voulu estre vnique en nostre humanité. Le sainct Esprit mesme qui procède du Père , est bien dans le Père , comme en son principe : mais n'est pas en luy comme en son Père. Car il n'est pas procédant du Père comme Père, et il n'est pas le Fils du Père. Cette qualité n'est propre qu'à celuy qui est nommé le Fils vnique , et que le Père nous a donné, en le qualifiant du nom de son Fils bien-aymé , auquel il prend son bon plaisir ; Fils qui en l'Eter- Matth. xvh, 5 ni té est la première émanation du Père , et qui seul est procédant de luy par vraye et naturelle
474 Discours de V Estât
génération , et a sa résidence et sa demeure au
sein du Père : car le sein proprement est vn
terme affecté et approprié à la génération. Le
n n'y a que le Fils donc est au sein du Père , car il est Fils : Le
dant'au^einTdu Fils est seul au sein du Père, car il est seul Fib:
Pere- Et le Père seul enuoye son Fils pour s'incarner.
car il est seul le Père de ce fils ; Puis que les missions en laDiuinité n'ont rapport qu'au principe de leur Procession , selon la voix commune de toute la sacrée Théologie. Disons donc hardiment et hautement , Que le Père seul enuoye son Fils pour s'incarner ; et ce qui est de grand poids , et establit le poinct principal de ce discours , Qu'il l'enuoye comme Père : et partant qu'il l'enuoye par le mesme pouuoir par leque! il l'engendre : (Pouuoir qui n'appartient qu'au Père) et non pas par le pouuoir par lequel il crée le monde , qui est vn pouuoir commun aux trois personnes de la saincte Trinité. Il est dos: clair que cet enuoy et communication du Fil? de Dieu au monde , a son origine au Père , et au Père seul. D'où nous apprenons vne belle différence entre cette mission et production ncuuelle du Fils de Dieu , et la production <fc? Créatures. Car au lieu que les Créât ures procèdent de Dieu comme Dieu , et non pas de Dieu comme Père : Cette mission temporelle du Fils
et des Grandeurs de Iesvs. 475
de Dieu en la terre , a cela de propre et de singulier, qu'elle procède de Dieu comme Père , aussi bien que l'émanation éternelle du mesme Fils : Et aussi cette mission a cela de propre et particulier aussi bien que l'éternelle émanation , qu'elle est enclose et cachée , et seule enclose et cachée au sein du Père , duquel seul elle prend son origine. Et c'est pourquoy à mon aduis En quel sens s. l'Apostre en diuers lieux nomme le Mystère ac- MysLe^Mjttew comply par cette mission, le Mystère caché de ÎJJ^J^JJ* "" toute éternité en Dieu. Car il nous faut remarquer ce beau principe qui doit seruir de fondement à nos pensées, et de conduitte à nos mœurs, Que tout ce qui procède de Dieu, demeure en Tonte» les chose*
tv. • x • Qui procèdent de
Dieu mesme , en vne certaine manière comme en Jieu demeurent son principe : D'où vient que les choses créées, •^JJJJ* Se^n comme issues de la diuine Essence , demeurent comme Père de-
.. r* n± xx x t meure en son sein
en cette Essence : Et aussi cette mission et Incarnation qui procède du sein du Père , a vne sorte de résidence au mesme sein du Père , comme en son principe. Et comme entre toutes les autres choses elle a seule cette prerogatiue de procéder du sein du Père seulement , comme de celuy qui seul engendrant son Fils , il est seul l'enuoyant pour s'incarner : Elle a aussi cette prerogatiue , d'estre seule enclose , résidente et cachée au sein du Père , comme en sa gloire , en
476 Discours de V Estai
son repos, et en son principe. En quoy nous auons à admirer l'excellence de cet œuure d? l'Incarnation entre toutes les œuures de Dieu, et à recognoistre et adorer la profondité et la singularité de ce Mystère entre tous les autre Mystères de la terre et du Ciel , de la grâce et de la gloire. Mystère auquel le principe de b génération éternelle est le principe , et le seul principe de la mission temporelle de celuy qui vient prendre naissance au milieu de nous: auant laquelle il est au sein du Père comme ea son repos éternel , comme en la viue source de son Estre , et comme en l'origine de sa mission, de sa naissance et de son Incarnation en la terre. D'vne source si haute , si viue , et si puissante, et d'vne origine si grande , si profonde et si diuine, que deuons-nous attendre sinon chose très-grande , et qui surpasse la hautesse et des hommes et des Anges ? Et puis que la naissance de Iesvs en la terre procède de cette source ♦ et vient de ce principe , ne sera-t'elle pas conforme à son principe ? C'est à dire , gfande et admirable comme luy, diuine et ineffable commluy ? Et le plus grand des Prophètes rauy en b contemplation de ce Mystère , n'a-t'il pas en rai- Isa. lui. s. son de nous dire , Generationem eius qui* tna^ U génération rabit f Or elle n'a pas seulement cela de propre
et des Grandeurs de Iesvs. 477
et singulier, d'estre enclose et comprise en la temporelle de ie-
° . sus regarde l'eter-
personne du Père , comme en son principe : D6iu non seuie- Mais elle a encore vue autre sorte de rapport à J^SmÏ luy et à la génération éternelle , d'autant qu'elle comme 80n e*em-
** ° . plaire; car il se
s'y rapporte non seulement comme à son on- raiu homme par
v ^ i~* r» .roye de naissance.
gine, mais aussi comme a son exemplaire. Car J le Fils de Dieu ne veut pas seulement se faire homme : Mais il se veut faire homme par naissance , comme il est Dieu par naissance : Et il veut estre fils de l'homme comme il est Fils de Dieu. Cecy mérite d'estre dauantage exposé.
Disons donc , et nous deuons prendre plaisir à le penser et à le dire plusieurs fois , tant ce poinct est délicieux , et concerne aussi les delices du Fils de Dieu, qui se plaist d'estre fils de l'homme entre les enfans des hommes. Disons donc, Qve le Verbe éternel se contemplant soy-mesme , et se voyant estre Dieu en son Essence diuine, a voulu prendre vne nouuelle Essence , et se faire Homme-Dieu pour le salut des hommes : Et se voyant en la Diuinité par naissance et par origine de son Père éternel , a voulu estre en cette humanité par naissance et origine de sa saincte Mère. Et il a ainsi voulu estre en vn estât correspondant à celuy auquel il est en la Diuinité , et estre fils de l'homme en la terre , comme il est fils de Dieu au Ciel :
et auoir l'Humanité par filiation humaine , comme il a la Diuinité par filiation diuine; et porter le mesme nom de Fils en l'vne et en l'autre nature, c'est à dire et en sa nature éternelle et en sa nature temporelle. Tant il prend de plaisir en sa naissance diuine et éternelle ! Tant il la veut exprimer et imiter en vne seconde naissance I Tant il la veut honorer et publier par vn nouuel estât ! Et tant il a aggreable ce nom et cet estât de Filiation , qui le constitua Fils de Dieu au sein du Père , et fils de l'homme au sein de sa Mère I D'où vient que dans le Psalme 71 . tout approprié au Messie par les Rabins mesmes, au verset 17. où nous auons. Explication de SU nomen eius benedictum in se&cula : ante solerr* ™rt^permam permanet nomen eius; La diction Hébraïque nous nomot eius. descouure vn secret digne de ce Mystère , comme
le remarque le docte Genebrard , lumière de ce siècle , et ornement tres-accomply de cette célèbre Faculté de Paris. Car ce grand Docteur, expliquant ce verset , et ne trouuant point en Latin de nom énergique pour exprimer la force de ces paroles Hébraïques , en forme vn nouueau , qui ne peut estre traduict en François. Ce qui m'oblige de l'employer en ce traicté , et de luy donner cours sous l'authorité et le saufconduict de cet Autheur excellent, encore
et des Grandeurs de Iesvs. 479
qu'il semblera vn peu estrange à ceux qui recherchent plus la délicatesse que l'énergie des paroles. le dirai donc après luy, que l'Hébreu dit, parlant du Messie, où nous auons , Sit nomen eius benedictum in sœcula: ante Soient permanet nomen eius. Filiabitur propriè, seu filins erit: Filitis appellabitur nomen eius, etc. Et que les anciens Hébreux ont obserué que ce mot de Fils inséré en ce texte, est vn nom propre du Messie, comme estant le plus beau nom qu'il ayt et auquel il se plaist le plus. Nom qui marque sa Diuinité, en laquelle il est Fils de Dieu : Nom qui marque son Humanité en laquelle il est fils de l'homme : Nom qui marque son origine, et sa double origine, qui luy est bien chère et bien précieuse. Car il n'est subsistant entre les personnes diuines qu'en la relation qu'il a comme Fils à son Père, lequel il ayme et regarde d'vn Amour éternel : Et il n'est viuant et subsistant entre les hommes, que par la naissance qui fonde le rapport et la relation qu'il a comme Fils à sa tres-saincte Mère , laquelle il chérit et ayme vniquement, comme sa source vnique, et son origine en la terre. Ce nom encore nous marque en ce verset la naissance du Verbe en l'Eternité , Ante Solem filiabitur nomen eius, etc., c'est à dire auant que
480 Discours de V Estai
le Soleil fut formé , il a le nom', l'Estre et la
qualité de Fils : Et il nous marque le temps de
sa naissance en la terre en la mi-nuict , auant
L'Hébreu porte: l'Aurore, Ante Solem filiabitur nomen eitis. c'està
mTeru. *iuc dire auant que le Soleil soit leué. Car le texte
original peut porter l'vn et l'autre sens, et peut estre appliqué à la filiation diuine et à la filiation humaine du Messie ; et nous apprend : Que c'est son propre d'estre fils : Que ce nom ne luy conuient pas par imposition, comnh' plusieurs noms attribuez aux personnes delà terre, mais que c'est vn nom qu'il tire de naisance et d'origine : Que c'est vn nom qui est né auec luy, et auquel il est né : Que c'est vn nom auquel il est né auant la naissance du Soleil, Ante Solem filiabitur nomen eius9 et qui durera autant et plus que le Soleil. Et aussi c'est le nom auguste et sacré sous lequel le Père éternel a pris plaisir de le nous donner et présenter en la terre ; En nous disant, Hic est filius meus d*lectus. Car ce sont les paroles selon lesquelles le Père l'annonce et le manifeste luy-mesme, ft à sainct Iean au désert , et aux Apostres en la gloire de la Transfiguration, publiant ce nom eo l' Vniuers, digne d'estre appris aux hommes par le Père éternel, et predict par son Prophète, en ce texte mémorable, qui nous dit selon THe-
et des Grandeurs de Iesvs. 481
breu , Ante Solem Filiàbitvr nomen dus. Et selon nostre version , Ante Solem Permanet nomen eius, et nous exprime en ces deux termes différents , et l'Origine et l'éternelle Dvrée de cp nom : car il durera autant que le Soleil , c'est à dire, vne Eternité, en laquelle Iesvs sera pour iamais et Fils de Dieu, et Fils de l'homme. De cette sacrée parole , et de ce nom de Fils .ainsi propre au Messie, selon la vérité de ce texte sacré , nous recueillons vne nouuelle grandeur de cette naissance humaine et temporelle. Car comme la première émanation et communication de Dieu dedans soy-mesme est par naissance et génération éternelle : Aussi la première et suprême émanation et communication de Dieu hors de soy-mesme, est par cette naissance temporelle, en laquelle le Fils de Dieu est le Fils de l'homme, et le fils de l'homme est Fils de Dieu au sacré Mystère de l'Incarnation. Et c'est vne grandeur tres-re- c'est chose trw
, , ., . ~ , ... considérable que
marqûable en cette naissance, Que de produire ja mesme manière en l'Vniuers et porter à la Créature la plus JSJ^uS haute communication de Dieu qui puisse estre D?e.n dan8 Ve*rfaitte hors de luy-mesme : Et que Dieu grand i* roye de uiiet admirable en ses pensées et en ses conseils aus^entrTéeddaM sur les enfans des hommes , et beaucoup plus !?? têmP8 îl daM en ses pensées et en ses conseils sur son Fils
482 Discoure de V Estât
vnique, voulant faire la plus grande et la plus ineffable communication de l'estre diuin, que puisse receuoir l'estre créé ; ne choisisse point d'autre voye pour le donner au Monde, que cette humble Naissance que nous adorons en la terre, et qui abbaisse Dieu pour nous esleuer, et qui rehausse vne substance humaine iusques à la subsistance du Verbe : Et quVne mesme manière d'émanation donne entrée au Fils de Dieu en la terre en la plénitude des siècles, qui establit le Fils de Dieu dedans l'Eternité, et luy donne l'estre en la Diuinité. Afin qu'vn mesme qui est Fils de Dieu, soit Fils de l'homme : Et que tout Testât de Filiation propre et naturelle, mais vrayement diuine et surnaturelle, soit reueré, consacré et adoré en vne mesme personne, Qui est receuant ses deux natures différentes , en vne mesme manière ; Qui possède ces deux essences , l'vne éternelle, l'autre nouuelle, par vn mesme tiltre, c'est i dire, par* naissance ; et Qui est establie et par naissance en la Diuinité , et par naissance en l'Humanité sacrée dont i] soit bénit en la terre et au Ciel pour iamais.
De ces grandeurs s'en ensuiuent d'autres, et nous allons de grandeurs en grandeurs en contemplant la naissance de Iesvs. Car cette
et des Grandeurs de Iesvs. 483
naissance humaine est vn mystère de Vie, puis
que celuy qui est viuant de la part du Père,
qui est produit comme viuant par la propriété
de son émanation, qui est la vraye vie, et qui
se nomme luy-mesme absolument la Vie; et
qui est vie et source de vie en soy-mesme , et
hors de soy-mesme ; veut prendre vie en ce
Mystère, pour estre nostre vie à iamais. C'est ta^JJSÎTi*-
vn mystère de Lvmiere : Car celuy qui est Lu- poreiie de fous
lT . . / -i -r^ , est rn Mystère de
miere de Lumière, qui est émané du Père des lumière, de mim-
lumieres, qui est émané de luy comme lu- JJ^JJJJJJJ^ rt
miere, et qui en la propriété de sa personne est
la splendeur du Père , estant lumière en son
essence et en sa personne ; vient par ce mystère
au monde pour estre la lumière du monde,
Comme il dit luy-mesme, Eqo lux veni in mun- l^a- x«. *6» et
VIII, u.
durn, etc. Ego sum lux mundi. Et aussi naist-il auec lumière en plein my-nuict, et fait son entrée en la terre auec vne lumière du Ciel esclairant les ténèbres de la nuict, et donnant double lumière aux Pasteurs. Et comme en sa mort la lumière du monde s'est obscurcie et s'est conuertie en ténèbres : Aussi en sa naissance vne nouuelle lumière, et vne lumière extraordinaire au monde , a paru esclairant les Roys, l'Orient et la Iudée; Le Ciel marquant ainsi et honorant la naissance de Iesvs, comme nais-
484 Discours de V Estât
sance d'vne nouuelle lumière au monde. Cette naissance est vn Mystère de Saincteté , selon ces
i.nc. i, 3b. paroles angeliques : Quod nacetur ex te sanctum; et de saincteté par excellence , mesme entre les autres Mystères de Iesvs : Car il porte et opère en F Vniuers la plus grande saincteté et la plus eminente sanctification qui soit et qui puisse estre, et sur laquelle sont fondées toutes les autres sainctetez et sanctifications remarquables en la terre et au Ciel. C'est la naissance du Sainct des Saincts. C'est la naissance d'vn Dieu-homme, et d'vn Homme-Dieu. C'est la naissance de l'ordre et de Testât de l'vnion hvpostatique , lequel porte hors de Dieu la saincteté la plus haute et la plus eminente qui soit possible , et la plus proche de la saincteté saperessentielle de Dieu mesme , que cet Ordre et Estât suprême enclost et comprend en soy-
chaqueMpieremesme comme sa forme et son principe. Or
du FiU de Dieu a 7 ni
quelque chose do cette saincteté nouuelle en la terre et au Ciel , ScXVnon ?êu- et cette grâce admirable de l'vnion hypostati-
tl?îia^Mni«ï (ïue a sa na*ssance en *a naissance de Iesvs, et son eirect. prend son origine en ce Mystère f et d'iceluy se
deriue et s'estend en tous les autres Mystères de Iesvs , en tous ses estais et en toutes ses œuures. Car à proprement parler , les autres Mystères du Fils de Dieu , sont Mystères ou d'ac-
et des Grandeurs de Iesvs. 485
tions ou de souffrances sainctes : Mais ce Mystère est vn Mystère de substance , et Mystère produisant au monde la substance mesme de la saincteté, de laquelle procèdent, et en laquelle reposent ses actions et ses souffrances sainctes , et en laquelle subsistent tous les autres estats diuers et diuins qu'il a , soit en la terre , soit au Ciel. Recognoissons donc ce Mystère comme Mystère de Vie ; Comme Mystère de Lumière; Comme Mystère de Saincteté; Comme Mystère de Substance; et non seulement d'action ou d'accident; Comme Mystère de saincteté substantielle , de saincteté primitiue, de saincteté originale et fondamentale, de tous les Mystères , de toutes les œuures , et de tous les estats de Iesvs. Et recueillons de ce Mystère vne grâce, vne saincteté, vne lumière, vne vie , vne vie de lumière , vne lumière de vie en Iesvs , comme effects propres et procedans de Testât et de la condition de ce Mystère f auquel le Fils de Dieu se va donnant et manifestant au monde. Dont nous voyons qu'en iceluy, plus qu'en aucun autre temps, en aucun autre estât , en aucun autre Mystère de sa vie, il donne vie et cognoissance de luymesme. Car c'est en cette naissance que les Anges l'annoncent, les Pasteurs le manifestent»
486 Discours de V Estât
l'Es toi lie le descouure aux Mages , les Mages le publient en la Iudée , le sainct Esprit le reuele au Temple , sainct Simeon et saincte Anne prophétisent de luy à tous ceux qui attendent la Rédemption d'Israël. Et les âmes sainctes, désireuses de prendre part à la saincteté, à la vie, et à la lumière de Iesvs, doiuent recourir à l'efficace de ce Mystère, comme à vn Mystère de saincteté, de vie et de lumière substantielle, ou plustost supersubstantielle ; Et comme à vne source de Saincteté de Vie et de Lumière au monde.
LaCroixdn Fii* Cette Naissance de Iesvs a encore vne qualité
est proprement vu *
Mystere de souf- et propriété bien digne de Iesvs , et bien digne tiX etelsa "££ des précédentes. Car c'est vn Mystère d'honneur me"" to mIutI et d'hommage ; Vn Mystère de louange et dad'offrande et d'à- doration à la Diuinité par l'Humanité subsistante en ce Mystère. Pour le bien entendre , remarquons , Que chaque Mystère du Fils de Dieu a quelque chose de propre et de particulier, non seulement en son effect , mais aussi en son estât : Et que comme sa Croix est proprement vn Mystère de souffrance et d'expiation : Aussi Le père par la sa Naissance est proprement vn Mystère d'of- Fuî^uiwt ~n fraude et d'adoration. Mystère auquel nous
et°UTM *îIouueHe v°y°ns (Vxe *e ^ere éternel acquiert tout ensemhostie. ble vn Adorateur nouueau et vne Hostie nou-
et des Grandeurs de Iesvs. 487
uelle : Car Ibsvs le parfaict , le suprême , le diuin Adorateur, est naissant en ce Mystère : Et il est naissant comme hostie , et hostie de louange ; Et comme hostie qui reçoit son accomplissement dans ce mesme Mystère , et y fait sa fonction et son office , rendant louange et adoration au Père éternel. Ces poincts sont euidents à qui pénètre tant soit peu Testât de ce très-haut et tres-humble Mystère. Et pour procéder par ordre : En premier lieu , c'est en ce Mystère de la Naissance humaine de Iesvs en Marie , et de Marie , Que la vraye et Tvnique hostie du Père ^ J^*^6 éternel est préparée par l'Incarnation du Verbe est préparée, con-
/ # * • . AATL.T* \ * j aa sacrée et offerte
(qui se fait en cette Naissance) entant que cette eD ce Mystère de humanité , qui en est capable par sa nature , est veX"^^^ rendue digne par sa subsistence, d'estre vne par sa naissance; hostie de louange et d'adoration parfaicte à la nmtparcette «en- Majesté suprême. Secondement , c'est en ce raomêitiedeé*8on
Mystère . Que cette hostie ainsi choisie est ainsi cntrée ■■ mondê»
1 \ «■ * 1 • j el ce sien ef tat
séparée du commun des hommes par la main de d'adoration est a-
Dieu , qui s'applique singulièrement à la former d£hoLeesetde* et produire , dans le mesme instant qu'elle est An*Mproduicte ; est consacrée par l'onction de la Diuinité , et par l'vnion ineffable et hypostatique qui se fait en cette mesme Naissance. Et en troisième lieu , c'est en ce Mystère , Que l'hostie ainsi choisie , et ainsi consacrée , est offerte et
488 Discours de V Estât
présentée à Dieu par l'oblation que Iesvs faict de soy-mesme entrant au monde , selon le texte Hebr. x, s seq. mémorable de sainct Paul. Car vn mesme instant et vn mesme Mystère , c'est à dire le Mystère de la naissance humaine de Iksvs , accomplit et comprend ces trois poincts nécessaires à Testât parfaict des hosties en qualité d'hosties. Et cette hostie diuine , au mesme instant qu'elle est formée , accomplie et dédiée , accomplit son office ; Le premier instant de sa vie et de sa subsistance diuine , estant le premier instant de son éleuation et oblation au Père éternel. Et bsrs est adorant d'vne adoration nouuelle , dvne adoration primitiue , dVne adoration diuine, d'vne adoration adorable et adorée des Anges qui Ta voyent : Iesvs , dy-je , est ainsi adorant la Diuinité par l'Humanité , au mesme instant qu'il est formé dans le ventre de la tres-saincfce Vierge , et qu'il fait son entrée au monde.
Or comme ce Mystère de la Naissance humaine du Fils de Dieu , est vn Mystère d'hommage absolu et vniuersel à la Diuinité , par l'Humanité deïfiée en ce mesme Mystère : C'est encore m Mystère consacré à l'hommage propre et particulier de la Naissance éternelle , par la Naissance temporelle ; et de la Filiation diuine , par u naissance la Filiation humaine." Et cet estât de Naissance
et des Grandeurs de Iesvs. 489
et Filiation humaine est vn estât vrayement temporelle de ie-
... , , . , . , XT . . sas ra imitant et
imitant, regardant et adorant la Naissance et adorant sa nais- Filiation éternelle , à laquelle elle a vn parfaict sance ete^le,1•• et diuin rapport , comme à son origine et à son exemplaire. Car Iesvs est naissant au sein de la Vierge , parce qu'il est naissant au sein du Père : Iesvs est Fils de l'homme, parce qu'il est Fils de Dieu : Et cette humble Naissance et Filiation humaine est deriuée d'vne source si haute et si puissante , comme le sein du Père : Et en la terre elle regarde proprement le Père en qualité de Père , et comme engendrant son Fils vnique ; Et est imitant et adorant en la terre par la pro- cette adoration prieté de son estât et de sa condition , vne chose ment pîr pensée* si grande , comme la génération éternelle , qui mai8 *** esUt' est vne merueille , et vne source de merueille dans l'Eternité. Et comme le Fils de Dieu est tellement Fils de l'homme , qu'il sera tousiours Fils de l'homme : Aussi a-t'il en soy vn estât permanent , et vne qualité perpétuelle , qui regarde incessamment la filiation diuine , comme son exemplaire et son origine. le supplie le Lecteur de prendre garde , comme ie ne dis pas seulement , Que le Fils de Dieu est adorant par ses propres pensées cette filiation : Mais que ie dis , Que par ce Mystère il est en vn estât , et a vne qualité qui d'elle-mesme adore le Père eter-
490 Discours de V Estât
nel en qualité de Père , et qui adore la naissance diuine de son Fils vnique , et sa Filiation éternelle. Ce poinct est grand , et mérite d'estre bien entendu , et est fondé sur vne proposition grande et vniuerselle , qui doit seruir et de fondement à nos discours , et de règle à nos mœurs.
QVK TOVT CE QVI SST PROCEDANT DE DlEV, REGARDE
Diev, et rend honnevr a Diev. Proposition si véritable , qu'elle a lieu mesme es personnes diuines , lesquelles se regardent et s'honorent mutuellement, et en ces relations et regards d'honneur et d'amour, est la subsistance et la vie de la tres-saincte Trinité. Et si de ce haut estât des Processions diuines et immanentes nous descendons en la veuë des choses yssoés de Dieu , et existentes hors de Dieu mesme ; Il est facile d'y remarquer en toutes la vérité de Tout ce qui pro- cette proposition , et de recognoistre , Qve ce
hSÎLewDà mtut q*1* est ainsi procédant , non de Dieu en Dieu ce qu a lien lu- megme maig de Dieu hors de Dieu , regarde et
qoea dans toi pro- ' ' °
cessions etemei- rend hommage et adoration à Dieu , adorant eu
sa condition créée , les grandeurs de l'estie increé. Ainsi l'ordre dès Séraphins adore par sou estât Seraphique , qui est vn estât d'amour, l'amour increé dont il est émané. Ainsi l'Ordre des Chérubins adore par son estât , qui est tu estât de lumière, la Lumière increée dont il est
et des Grrandeurs de Iesvs. 491
yssu. Ainsi l'Ordre des Thrônes adore par son repos et sa stabilité , le Repos et la Stabilité de Dieu en soy-mesme , et en ses propres perfections. Ainsi l'estre et la vie des choses existantes et viuantes adore l'estre et la vie de Dieu , qui est sa cause et son principe. Ainsi les natures intellectuelles adorent comme telles la suprême Intelligence , qui est Dieu , auquel appartient par essence de se veoir et cognoistre soy-mesme, et toutes choses en soy. Mais comme toutes les choses créées procèdent de Dieu comme Dieu , et non de Dieu comme Père , ou comme Fils , etc. Aussi elles ne regardent que l'estre essentiel de Dieu, et ne manifestent que son Essence , et non pas ses personnes : Et parleur condition elles ne rendent hommage qu'aux perfections essentielles et commîmes des personnes diuines. Tellement que la Naissance éternelle du Fils de Dieu n'auoit rien hors de Dieu , et dans les Créatures , proprement affecté à la louer et adorer. Les Anges l'adoroient par es- , AuantieMjttor*
° * de l'Incarnation,
prit et par cognoissance : mais non par estât et i» naifanm» eier-
,... T , 1V. . ,, , Belle d« Fil* de
condition. Les hommes 1 ignoroient en 1 obscu- Dieu n'auoit rien rite de leur créance. Et chose si grande et si J^ÏÏ^uÏmii principale en Dieu , comme la Paternité diuine «^ration àv» u et la Filiation diuine , estoit sans cette propre et singulière sorte d'hommage et de recognois-
492 Discours de V Estât
sance : qui gist en pareil hommage à celuy que les choses créées rendoient aux perfections de la diuine Essence, par lestât et la condition de leur estre. Mais il a pieu à Dieu d'establir en la terre ce diuin Mystère de la naissance de Iesvs. Et par ce moyen il y a en la terre ce qui n'est point au Ciel , et entre les hommes ce qui n'est point entre les Anges : C'est à dire , il y a vne Naissance nouuelle , et Filiation admirable , qui a cela de propre et de singulier , qu'elle regarde non seulement l'estre essentiel , mais aussi l'estre personnel de Dieu. Et cette Naissance est seule entre toutes les choses créées qui le regarde : Et le regarde en vne singulière et eminente qualité qui n'appartient qu'à elle. Ausi rend-elle hommage , et hommage diuin à l'estre personnel du Père engendrant son Fils : à l'entre personnel du Fils engendré de son Père : et à la génération diuine qui par cette émanation interne lie le Père au Fils , et le Fils au Père , d'vne résidence tres-intime , et d'vne vnité trèscommentpanais- adorable. Et au lieu que les choses créées ne ^vwbe"^"* regardent les perfections de Dieu que comme
^nwt'duïew et ^es vestiges » des ombres et des images de choses duFiiietsagen©- gi diuines ; Ce Mystère de Iesvs naissant de sa ra ion e me e. ^g^gg^^ Mère, et cette Naissance et Filiation
humaine, regarde et adore chose si grande, si
et des Grandeurs de Iesvs. 493
propre , et si diuine , comme les proprietez personnelles , et les regarde en vne manière grande. Car elle regarde et adore le Père , comme celuy qui est son origine et son principe (selon les propos précédents) ; elle regarde le Fils comme celuy qui est son terme et sa subsistance ; elle regarde la Naissance diuine que le Fils a du Père, comme celle qui est sa cause et son exemplaire.
Iesvs donc porte ainsi en soy-mesme vn estât Deux sortes dv regardant et adorant son estât éternel : Et auant ?• ^'Te^nSanu sa Naissance , il n'y auoit rien , ny en la terre , despenséesderes-
' J ' J .prit créé, 1 autre
ny au Ciel qui regardast proprement , qui ex- indépendante «-
. - . . * * -v aj-' ceU«» «l attachée
primast parfaictement , et qui nonorast diurne- a la condition nament le Père comme Père , et son Fils comme "*,*££ Fils en Testât de sa Naissance diuine , et de sa *■*•. Filiation éternelle. Et Iesvs est seul adorant par son estât les personnes et les émanations diuines que les Anges adoroient bien au Ciel par les actions de leur entendement et volonté : Mais non pas de cette sorte d'adoration dont nous parlons, qui est bien différente. Car nous parlons d'vne adoration qui est par estât , et non par action : D'vne adoration qui n'est pas simplement emanente des facultez de l'esprit , et dépendante de ses pensées; mais qui est solide, permanente, et indépendante des puissances et des actions , et qui est viuement imprimée
494 Discours de V Estât
dans le fonds de l'estre créé , et dans la condition de son estât. Et ainsi nous disons qu'auant cette Naissance nouuelle , il n'y auoit rien qui fust par soy-mesme et par sa condition , ou naturelle, ou personnelle, adorant et rendant hommage à ces diuins obiects , et qui portast en son origine , en son estre ef en son estât la relation , la marque et l'impression de chose a grande et si haute. Si la grandeur de cette proposition donne désir à quelqu'vn de la mieux pénétrer et entendre , ie le supplie de considérer le fondement solide que nous auons posé, et de remarquer plus d'vne fois cette venté , Qve tout ce qui est créé et procédant de Dieu, comme Dieu, et non pas de Dieu, comme Père, ny de Dieu, comme Fils : Et que par ainsi tout ce qui est créé regarde et honore l'estre essentiel , mais non l'estre personnel de Dieu. Car l'estre personnel, comme personnel, n'opérant et n'imprimant rien de soy hors de la Diuinité , il n'y a rien aussi dans la nature créée qui appartienne à la distinction , à la propriété et à la singularité des personnes. Et choses si grandes et si émerueillables en la Diuinité, comme d'estre Père d'vn Dieu Fils, et d'estre Fils vnique et éternel de Dieu, n'ont rien ny en la terre ny au Ciel, ny dans le temps,
et des Grandeurs de Iesvs. 495
ny dans l'Eternité , qui les regarde distinctement , et qui rende hommage par la propriété de son estât, à laproprieté de ces deux personnes diuines dont l'vne est Père , et Vautre est Fils. Cela n'appartient qu'à cette seule Naissance deriuée de la Vierge , et à Testât heureux et admirable de la Maternité dont elle procède. Car La nuisance et cette Naissance , Filiation et Maternité , regar- ^ne de°ie»ns et dent l'estre et les^ proprietez personnelles de 1^**^^ Dieu , en regardant le Père éternel , qui comme «t adorent u pa- Pere, donne son Fils à cette humanité : Et en uondiaine.etson regardant ce mesme Fils , qui comme Fils de JX*tl0n *ter" Dieu , se fait fils de l'homme , et prend naissance en cette nature humaine. Et comme cette seule Naissance et la filiation humaine de Iesvs regarde l'estre personnel de Dieu : Aussi cet estre personnel ne regarde proprement hors de soy-mesme cette Naissance; En laquelle le Verbe imprime diuinement sa propre personne en nostre humanité, et forme vne image viue, expresse et glorieuse de la Naissance éternelle, par vne Naissance temporelle : Et cette nouuelle Naissance et Filiation est l'y nique subject que le Fils de Dieu comme Fils , regarde hors de soy-mesme , et qu'il regarde comme sa viue image et son caractère , qui porte la ressemblance et l'impression de sa substance et de
son émanation éternelle. Et à son exemple nous deuons ainsi contempler et regarderjcette Naissance et Filiation nouuelle , comme vn fond* rare et précieux , et comme vn diuin subject auquel il imprime son Estre , et représente se grandeur personnelle. Et comme le Père éternel en son Eternité produict son Fils , et le produisant, le regarde comme sa viue Image, et comme celuy auquel il communique son Essence : Ainsi le Fils de Dieu opérant ce Mystère de l'Incarnation au milieu de la terre , il se produit soy-mesme d'vne nouuelle production, en se faisant Fils de l'homme, comme il est Fils de Dieu : Et se contemplant soy-mesme en ce Mystère , se voit estre en vn nouuel estât, qui honore son estât éternel , et rend hommage à sa Naissance diurne par sa Naissance humaine. Naissance à laquelle à la vérité Dieu s'abbaisse , pour se faire Fils de l'homme : Mais en s'abbaissant , il éleue , il honore , il deïfie cette humble naissance ; et la rend digne d'estre sublimement, parfaictement, et diuinement adorante sa Naissance éternelle.
Voila Testât de cette humble naissance deuant les yeux du Père des Lumières : Voila sa condition à la veuë du Ciel et des Anges. Estât et condition bien différente de ce qui paroist
et des Grandeurs de Iesvs. 497
aux yeux des hommes, qui ne voyent que choses basses en chose si grande. Mais c'est la misère de la terre , qui a l'obscurité , l'aueuglement et les ténèbres pour son partage. C'est le bon-heur du Ciel, qui a les sources viues de toute lumière dedans soy-mesme. Et puisque nous receuons du Ciel , et non de la terre cette lumière mesme qui doit esclairer nos yeux : C'est du Ciel que nous deuons receuoir la vraye lumière qui doit esclairer nos esprits. C'est en la lumière du Ciel qu'il nous faut contempler celuy qui vient du Ciel , et qui couure ses grandeurs de nos bassesses , ses lumières de nos ténèbres, pour estre, viure et traicter auec nous. En la veuë de cet obiect délaissons nos sens. limitation au Esleuons-nous par dessus nous-mesmes. Voyons Limage* S Testât et le comportement du Ciel et des An- "aissance « f »»-
1 de en son abbais-
ges sur celuy qui prend naissance en la terre. Ils sèment, en imi-
c j . . • ! j .- tant l'hommage
fondent en terre , rauis par la grandeur, tirez readu ^^ jes An par la puissance de ce nouuel obiect. Ils quit- gestent le Ciel pour voir et adorer en terre vue grandeur qui n'est point dans le Ciel. Ils se rendent suiuans et seruans en la terre vne Majesté cachée et incogneuë en la terre : et voyent beaucoup plus de grandeurs en cette Naissance, que nos sens n'y apperçoiuent pas d'abbaissements. Imitons les Anges, approchons - nous
498 Discours de V Estai
comme eux de ce diuin Enfant. Voyons cette Lumière naissante, mais en sa lumière : et nous verrons comme eux , Que cette humble Naissance de Ibsvs prend son origine au sein du Père : Nous verrons quelle est vne imitation en terre de la naissance éternelle , et vn estât appartenant et consacré à l'hommage de 1* Naissance diuine. Et nous verrons que des causes si hautes et si grandes ne peuuent se terminer et aboutir qu'à choses grandes. Cette Naissance donc si haute en son origine ; si éleuée en son obiect ; si sublime et si saincte en set ceite naissance fins : Cette Naissance , dy-je , qui a pour son •eiada tafpêu principe le sein du Père ; pour son exemplaire son exemplaire la [a Naissance éternelle : pour sa fin , d'estre vn
naissance éternel- ' * '
u, pour sa fin estât ad o ran t le Père en la génération de son adorait Te Père Fils , et le Fils en son emation du Père , sera SsonF^eîwn gra11^ en son estât et en ses effects, comme fus en son ema- elle est grande en ses causes , en ses fins . et en
nation dn Père. •
son origine. Aussi voyons-nous que cette Naissance se termine à la production d'vn Dieu- Homme, et d'vn Homme-Dieu; Non par grâce, mais par nature ; Non par opération , mais par communication de la Diuinité ; Non par inhabitat ion, mais par subsistence ; et non en vnion, mais en vnité de personne.
La lumière et la puissance de la sature ne
et des Grandeurs de Iesvs. 499
cognoist point vn plus grand miracle que. l'homme. Et aussi Dieu créant le monde , s'est arresté en sa production , comme au dernier et suprême de ses œuures en Tordre de la narture. Mais la lumière et la puissance de la grâce bien plus éleuée que celle de la nature : Et Dieu ceste naiuaoce mesme , autheur de la nature et de la grâce , "laî^en «•*•!- Dieu , dy-je , en l'estenduë de sa cognoissance , {jJJJJ^J £}B£ de sa lumière, et de sa puissance ; ne cognoist ductiond'unHompoint vn plus grand miracle que l'Houime- Dieu , puisque Dieu mesme est enclos et compris dans le cercle et la circonférence de ce miracle. Les Anciens ont employé et desployé leur éloquence à célébrer les grandeurs et perfections de Thomme , et auec raison , puisque l'homme est vrayement vn grand miracle. Car nous voyons en sa substance deux natures tresdifferentes, vnies d'vne admirable façon : L'vne toute spirituelle , qui fait remuer mille choses sanssemouuoir, qui monte au Ciel , et descend aux abysmes sans changer de place ; Qui range dans le cabinet de sa mémoire tout le monde , sans qu'il y tienne lieu ; Qui conioinct tous les temps passez en vn , sans succession ; Qui est toute en ce corps , et en chaque partie de ce corps, comme en son Vniuers ; et qui estvne Image de Dieu , et de la Souueraineté et opéra-
500 Discours de V Estât
tion de Dieu en la terre. L'autre est corporelle, animale et sensible , par laquelle il vit , il sent, il imagine : et est vn abrégé de cet vniuers en sa structure et en sa composition. Et de ces deux natures vnies ensemble , resuite vn excellent composé , qui a existence comme les Eléments, vie comme les plantes, sentiment comme les animaux , et intelligence comme les Anges.
C'est le meslange le plus parfaict et le plus admirable qui soit en la nature, auquel il semble que Dieu ayt voulu faire vn abrégé de ses œuures , et réduire au petit pied la grandeur de son Vniuers, ou plustost faire vn nouuel Vniuers et vn petit monde. Petit monde qui enclost auec plus de merueilles toutes les perfections de ce grand Vniuers; Petit monde qui porte au milieu de l' Vniuers , comme vn abrégé de Dieu en l'esprit de l'homme , vn abrégé du monde en la composition et structure admirable de son corps. Et ce meslange si parfaict est sans confusion de natures : Car chacune demeure différente , et en son essence , et en ses puissances , et en ses opérations : Mais elles sont admirablement vnies en subsistence, et en Fvnité d'vne mesme personne, composée de deux natures si différentes.
et des Grandeurs de Issvs. 501
D me semble en ces pensées , que l'homme qui est à l'image de Dieu, par lequel il est faict, est encore l'image de THomme-Dieu , par lequel il est refaict; et que Dieu faisant l'homme, faisoit comme vn prélude du Mystère de l'Incar- L'homme est i&
1 ^ plus grande mer-
nation. Et c'est pourquoy il s'applique en la ueiiie de la n*tnproduction de l'homme d'vne autre manière dê'menieiSe deîîî que pour faire ny le Ciel ny la terre , ny aucune J,™^*1 1,Hom" partie de cet Vniuers. Il entre en son conseil , et en délibère auec soy-mesme. Il prend entre ses mains vne pièce de terre , dont il le veut former , il la forme et la moule par soy-mesme, et non par ses Anges. Il y inspire l'esprit de vie , et y marque et imprime son image très- #
parfaicte. Il le rend souuerain entre ses œuures : Et luy estant le seul Dieu Eternel, Inuisible et Vniuersel ; Il le met comme vn Dieu temporel , visible et particulier au milieu de ses œuures. Contemplant ce procédé de Dieu en la création de l'homme , Qui n'admirera le soin particulier qu'il a en ce seul ouurage , et Qui ne s'estonnera de cet abbaissement de la grandeur de Dieu, qui se mesle deslors dans la boue et la fange pour créer l'homme, et s'applique au limon de la terre ? Mais il passera à vn plus grand excez , et il se meslera plus auant en la fange de la terre : Il s'y appliquera , il s'y
502 Discours de V Estât
meslera, il s'y enfoncera sans fonds et sans riue , et dira vn iour cette parole de son Pro- Pni. urni, 3. phete , Infxxus sum in limo profundi, et non est substantia. Car il s'vnira de si près au limon de la terre , et à la fange de nostre nature , qu'il se fera luy-mesme terre et fange. Car il se fera chair, et la chair est terre en son yssuë , en sa substance , et en son origine , et Dieu a dit de l'homme, Terra es, etc., et l'appelle trois fois terre par son Prophète. La chair donc est terre par la voix de celuy qui a fait et la terre et la chair, et qui a tiré la chair de la terre : Or le Verbe se fait chair : Et par conséquent le Verbe se fait terre , et pour cette raison il se plaist dés la création à prendre la terre entre ses mains , et à manier la terre à laquelle il vent s'vnir et incorporer vn iour. Et aussi me semble-t'il que Dieu qui voit les choses futures dans les présentes , voyoit en cet oeuure de la Création , celuy de l'Incarnation , et se plaisoit à penser au second Adam , en formant le premier, et à manier de ses mains cette pièce de terre , dautant qu'en icelle estoit cette partie et portion de terre et de substance , qu'il vouloit vn iour viuifier de l'esprit de sa Diuinité , et vnir à soy, en luy communiquant et imprimant, non sa semblance, mais son essence, sa
et des Grandeurs de Iksvs. 503
subsistance et sa Diuinité. Aussi y a-t'il vu grand rapport entre Tœuure de la création de l'homme et celuy de l'Incarnation du Verbe , comme entre deux excellents œuures ; T vn suprême en Tordre de nature , Vautre suprême en Tordre de la grâce. Car comme en la création de l'homme il y a meslange , il y a meslange aussi en l'Incarnation : Et le grand Théologien s'escrie, Omixturam nouant. 0 Temperamentum admirandum, « 0 Tempérament « admirable , O Meslange nouueau. » Meslange sans meslange , c'est à dire sans l'imperfection du meslange. Comme ce premier meslange est de deux natures , Tvne spirituelle , l'autre corporelle : Ce second meslange est de deux natures, et bien plus différentes ; Tvne diuine , l'autre humaine ; Tvne créée , l'autre increée. Comme Tame et le corps sont vn composé, qui est l'homme : Aussi de la Diuinité et de l'Humanité ioinctes ensemble , resuite vn diuin composé, qui est Iesvs. Et comme à l'homme sont appropriées les conditions et actions de ces deux natures différentes : Aussi à l'Homme-Dieu, à nostre Emmanuel, sont appropriées les perfections, les qualitez et actions de ces deux natures , bien que si différentes. Car Dieu est homme , est mesuré par le temps , est
passible , est mortel , et est souffrant et mourant en vne Croix : Et l'homme est Dieu , est éternel , est impassible , est immortel : et rend cette humanité triomphante, glorieuse et immortelle pour iamais, et tous ceux qui lui rendront hommage sur la terre. Comme Dieu a fait en l'homme vn abrégé du monde et de soymesme : aussi a-t'il voulu faire en l'Homme- Dieu en vne manière bien plus excellente , vn diuin composé de l'estre créé et increé, vn abrégé de soy-mesme et du monde , ou pour mieux dire, vn nouueau monde, et bien plus excellent : Vn monde incomparable , le soustien, le salut, l'appuy et la fin du monde. Et en ce monde nouueau, incomparable et diuin, il fait non vn racourcissement , mais vne entendue et diffusion de ses grandeurs et perfections diuines , où la profusion et la plénitude de la Diuinité reluit singulièrement, et s y rend également aymable et adorable.
Pleust à Dieu que nous peussions auoir autant d'heur, d'éloquence et de lumière en Testât du Christianisme , pour célébrer les grandeurs et perfections de l'Homme-Dieu , que les Anciens en ont eu en Testât du Paganisme , pour traicter des excellences de l'homme : Mais il nous faut laisser ce subject aux esprits du Ciel,
et des Grandeurs de Iesvs. 505
qui par Teminence de leur gloire et lumière , sont dignes de pénétrer les singularitez de ce chef-d'œuure de la Grâce et de la Nature. C'est Les memeuies à nous en la bassesse % la terre d'honorer en »**—»»• silence la profondité de nos Mystères. C'est à nous à accompagner de sentiments et d'effects de pieté vne foy qui est plus forte , plus puissante , et plus éloquente en œuures , que non pas en paroles : Et qui s'est faite premièrement cognoistre au monde par œuures , par miracles, par souffrances ; que par discours , par suffisance, et par des paroles choisies. C'est à nous en recognoissant la grandeur de Iesvs , et nostre petitesse , de nous contenter de dire en l'humilité et en la simplicité de la foy, Qve l'homme est Dieu , c'est à dire , que l'homme est au poinct le plus haut et le plus esleué où la puissance , la sagesse et la bonté de Dieu le puisse establir : Que l'Homme-Dieu est le centre de toutes les opérations de Dieu hors de soy-mesme : Que l'Homme-Dieu est le chef des œuures du Tout puissant : Que l'Homme-Dieu est vnDiuin composé , où Dieu employé , applique et desploye les grandeurs et les perfections de sa Diuinité , de sa Majesté , de sa Puissance. Composé sans meslange et sans confusion des deux natures , aussi parfaictement conioinctes comme si elles
506 Discours de V Estât
estoient meslangées , .et aussi proprement consistantes en leurs proprietez naturelles , comme si ellesestoient disioinctes. Composé qui a vnion, mais non vnité de natfires ; et qui a vnité, et non pas vnion de personnes ; mais vnité de personne en diuersité de natures parfaictement et diuinement vnies ensemble. D'où viennent les manières de parler vsitées entre les Pères, teceuës dans les Escoles, publiées dans les Chaires ; Que la Nature diuine est incarnée , Que la Nature humaine est déifiée , Que ses actions sont humainement diuine s, et diuinement humaines ; Humaines en la nature par laquelle elles sont produictes , Diuines en la personne qui les produit par cette nature. D'où vient encore l'attribution tant célébrée en l'antiquité , et la communication réciproque d'effects, de qualité*, et de proprietez si différentes en vn mesme subject , qui est , qui vit , et qui agit aussi en deux natures si différentes ; et qui est muable en l'vne , immuable en l'autre ; pâtissant en l'vne, impassible en l'autre ; mortel en l'vne , immortel en l'autre. D'où vient en somme, que Testât et la vie de Iesvs à tousiours ses abbaissements rehaussez des marques et des enseignes de 1* Diuinité , pour faire cognoistre la grandeur de Dieu en la bassesse de l'homme ; et faire voir
et des Grandeurs de Iesvs. 507
au monde , que comme ces deux Natures , IVne diuine, l'autre humaine, sont parfaictement vnies en Iesvs : Aussi en Iesvs l'abbaissement est ioinct à la grandeur en tout le cours et en tous les diuers estats de sa vie. l'aime mieux reuerer vn subject si haut par vn sacré silence , que de le prophaner par mes conceptions basses, et mes foibles paroles. Les retenant donc par reuerence , etparabbaissement profond à choses si grandes, laissons parler, et escoutons le graue et grand Théologien de l'antiquité, qui les traicte dignement , et qui les représente auec le poids de sa doctrine , et auec les fleurs et ornements de son éloquence. Le Fils de Dieu est né JJ^Ji*^ Jî à la vérité , mais il estoit engendré de toute »bb»iM«men* de éternité : Il est né d'vne femme , mais d'une Grégoire de Nafemme Vierge. Cela est humain, cecy est Diuin : *uœîî.'i,°i£rwto; Icy il est sans Père , là il est sans Mère ; et l'vn et 3> * rheoioet l'autre est Diuin. Il a esté porté dans le ventre de sa Mère : mais il a esté recogneu par vn Prophète, qui estoit semblablement dans le ventre de sa mère , tressaillant deuant le Verbe éternel , pour lequel il estoit créé. Il a esté à la vérité emmailloté : mais à sa Résurrection il s'est despouïllé du suaire de sa sépulture. Il a esté posé en la creiche : mais il a esté honoré des Anges, demonstré par l'estoille, et adoré
508 Discours de V Estât
des Mages. Pourquoy t'offenses-tu de ce qui se voit , ne considérant pas ce qu'il a de spirituel ? Il a esté fugitif en Egypte : mais il a mis en faite les erreurs et idolâtries des Egyptiens. Lesluifc ne trouuoient en luy ny grâce ny beauté : Mais Dauid le dit estre le plus beau d'entre les fils des hommes : Et il est sur la montagne brillant comme vn esclatr, et plus lumineux que le Soleil , y faisant paroistre quelque eschantillon de sa gloire à venir. A la vérité il a esté baptisé comme homme : mais il a rompu les liens du péché comme Dieu : et nous commande d'auoir confiance en luy, comme en celuy qui a vaincu le monde. Il a enduré la faim , mais il a nouny des milliers d'hommes , mais il est ce pain de de vie , mais il est ce pain descendu du Ciel. D loan. tu, 37. a eu sojf 9 majs il a dit à haute voix : Si quelquw
a soif, qu'il vienne à moy, et qu'il boiue : Et fi a promis à ceux qui croiront qu'il fera sortir d'eux des fontaines d'eau viue. Il a esté lassé du trauail , mais il est le repos de ceux qui sont trauaillez et chargez. Il a esté appesanty du sommeil , mais il est léger sur les eaux , mais il commande aux vents, mais il releue saine* Pierre se submergeant dans les eaux. H paye b tribut , mais par vn poisson , mais il est le Prince de ceux qui exigent les tributs. On l'appeUt
et des Grandeurs de Iesvs. 509
Samaritain , il est tenu pour Démoniaque , mais il redonne la santé à celuy qui descendant de Hierusalem estoit tombé entre les mains des voleurs ; et les Diables le recognoissent et confessent , et il les chasse , et fait précipiter en mer des légions d'Esprits , et regarde le Prince des Demonstombant du Ciel comme vn foudre. Il est lapidé , mais il n'est point atteint ny offensé. Il prie , mais aussi il exauce les prières des autres. Il jette des larmes , mais il appaise nos larmes. Il demande où l'on a mis le Lazare (car il estoit homme) mais il resuscite le Lazare de mort à vie , car il estoit Dieu. H est vendu à la vérité à trop vil prix , pour trente pièces d'argent , et cependant il rachepte le monde d'vn prix inestimable, c'est à dire, de son propre sang. Il est mené à la boucherie comme vne pauure brebis , mais il nourrit et repaist Israël, et encore tous les iours tout le monde. Il s'est teu comme vn agneau, mais luy-mesme est le Verbe , annoncé par la voix de celuy qui crioit au désert : H a porté nos langueurs, et a Isa. lui, «. esté couuert de playes, mais il guarit toute playe , et oste toute langueur. Il est esleué sur le bois , et y est attaché , mais il nous restablit par le bois de vie , mais il a sauué le larron pendant en Croix auec luy , mais il couure de tene-
51 0 ' Discours de V Estât
bres tout ce qui est visible. Il est abbreuué de vinaigre et repeu de fiel ; et qui est celuy-la ? Celuy mesme qui a changé l'eau en vin , et a adoucy les eaux ameres , luy qui est la mesme douceur, et l'obiect de tous nos désirs. Il donne sa vie , mais il a le pouuoir de la reprendre derechef, mais le voile du Temple est rompu (car les secrets furent lors descouuerts) mais les pierres se fendent , mais les morts sont resuscitez. Il meurt , mais il donne la vie , et par sa mort il estouffe la mort. Il est mis au sepulchre, mais il resuscite. Il descend aux Enfers , mais il en retire les Ames , et'remonte aux Cieux, et doit venir iuger les viuans et les morts , assisté de ses Anges , et assis au Thrône de sa Majesté. Antithèses du Voila l'Homme que le Père éternel nous a
premier et du 10*
cood Adam. donné en l'excez de son amour, et en l'extrémité de nos malheurs. Voila le second Adam bien différent du premier. Voila vrayement l'Adam duquel nous auons besoin en nos misères pour les guarir ; En nos debtes pour les payer; En nos indigences pour les remplir; En nos iniquitez pour les effacer ; En nos deuoirs pour les accomplir. Le premier estoit sainct à la vérité , mais il n'a gueres perseueré en sa saine te té, et celui-cy est Sainct , est tousiours Sainct., et est le Sainct des Saincts. Le
premier pouuoit ne point pécher : mais le second ne peut pécher, et est impeccable par vn si haut principe , et vn moyen si haut comme est l'vnion hypostatique , qui donne en la Personne du Verbe à sa nature humaine , le mesme droict qui rend Dieu impeccable. Le premier en sa grâce ne pouuoit tirer aucun de ses enfans de Testât du péché , voire d'vn seul péché , et du moindre péché : Et le second tire ses pères et enfans , tire le premier Adam mesme , qui est source de péché , et nous tire tous hors de péché , et d'autant de péchez qu'il y en pourroit auoir en l'éternelle durée d'vn monde , tant cette source de vie , de grâce , de saincteté est source viue , puissante et efficace. Le premier Adam n'a point eu le don de stabilité en grâce, ny pour soy , ny pour aucun des siens : Mais le second Adam donne à ses esleus le don de starbilité et de perseuerance, et les establira vn iour dans vne saincteté perdurable à iamais , et les rendra durant toute vne éternité tous impeccables à son exemple. Bref le premier Adam par sa faute a esté cause de la ruine de tous ses enfans , et de la sienne propre. Et le second Adam est cause de la vie , de la gloire , de l'immortalité de tous ceux qui le veulent recognoistre et reclamer pour Père : Et d'immondes , nous som-
51 2 Discours de V Estât
mes tous nettoyez en luy ; de morts, resuscitei en luy ; de coulpables, iustifiez en luy : de perdus, sauuez en luy, quiestnostre salut, nostre vie, nostre iustice. Bénit soyez-vous, ô grand Dieu , de nous l'auoir donné ! Bénit sovez-vou* encore de nous l'auoir donné par voye de Naissance , afin que par naissance le monde possedast en luy-mesme son Sauueur, vostre Fils vnique , ainsi que vous le possédez en vousmesme par naissance. Bénit soyez-vous en cette double naissance de vostre Fils vnique , naissant en vous, et naissant hors de vous, naissant de vous par cognoissance en vostre sein paternel , et naissant par vous et par amour au sein maternel de la Vierge. Bénit soyez-vou* aux grandeurs et aux abbaissements de cette seconde naissance. Bénit soyez-vous en la puissance adorable de cette humble naissance. Puissance humblement , secrettementetdiuinement cachée dans l'enfance et dans l'impuissance, et d. Aug. «ermo- (jans l'enfance de celuy , qui Factus est tam pw-
ne 5* , De dluer- %* . . ,
sis. uus vt ederetur àfœmxna, sedest tam magnus r*
non separetur à pâtre. Puissance qui dans cett? impuissance fait vn plus grand effect que daa* tous les effects visibles de sa grandeur et de s»
Effect admirable PU^SSanCe* Puîssance V3^ ^anS Cette impUl*-
de puimnce dau sance fait le plus grand effort à la Nature • for-
et des Grandeurs de Iesvs. 51 3
me le plus grand estât en la Grâce , et accom- cétetutd'impuigplit le plus grand et le plus eminent ordre qui Mnoe' soit possible au monde. Puissance qui dans cette impuissance fait le plus grand effect de la Nature et de la Grâce : le dis de la nature de Dieu mesmç, et de la grâce essentielle et increée. Car Testre , la puissance , la nature de Dieu ne fait et ne fera iamais aucun œuure plus grand et plus miraculeux que celuy qui est fait par cette naissance. Et la grâce essentielle, qui est Dieu mesme, ne communiquera iamais vne plus grande grâce que la grâce personnelle du Verbe éternel subsistant en nostre humanité. 0 puissance admirable l ô puissance heureusement et diuinement ioincte à l'impuissance ! O trespuissante et tres-adorable impuissance de la Naissance et Enfance de Iesvs , en laquelle nous auons vn Homme-Dieu , et vn Enfant-Dieu , vne Vierge-Mere de Dieu , et vn accomplissement de la Paternité du Père au regard de son Fils vnique , luy donnant pour vn iamais la puissance et authorité sur luy, qu'il n'auoit point dans son Eternité ! Nous adorons vne Trinité de personnes en la Diuinité , mais nous auons à adorer vne Trinité d'effects et de grandeurs en ce Mystère : Car la Naissance de Iesvs ag- Trinité d'eirecu grandit 1 homme en le faisant Dieu , aggrandit ce qui agrandit
514 Discours de V Estât
rhomme an le fai- la Vierge en la faisant Mère de Dieu ; Et si on
sant Dieo,UVier- . . , .
ge en la faisant peut vser en vn certain sens de cette parole, rÊîu?ednieperel e^e aggrandit le Père éternel , en sa Couronne, eierneieninjdon- en son Estât , et en l'estenduë de son pouuoir.
nant pouuoir «nr . *
ri.umesme. luy donnant puissance , non sur vn Monde.
mais sur le Souuerain , et le Sauueur du monde, son Fils vnique , Homme et Dieu tout ensemble.
Cette Trinité de grandeurs est remarquable en cet œuure de la Trinité saincte , qui se plaist d'imprimer son vestige , sa marque et son impression dans ses œuures, à proportion de leur dignité ; et qui opérant celui-cy comme le chef de ses œuures , y met sa marque particulière , en imprimant cette Trinité de Grandeurs en cette humble naissance de Iesvs. De ces trois poincts , nous auons exposé le premier. Restw à déduire , comme ce Mystère qui abbaisse le Fils de Dieu, et aggrandit l'homme, aggrandit la Vierge et Testât du Père éternel , et est vrayement vn Mystère de grandeurs cachées dans l'abbaissement de la Naissance et de l'Enfance de Iesvs.
Pour esclaircir doue le second poinct, et pour honorer de nos pensées vn estât si digne d'honneur, comme celuy de la Maternité de la tres-saincte Vierge : Estât que Dieu honore, et par soy-mesme, et parla Naissance et dépen-
et des Grandeurs de Iesvs. 515
dance de son Fils , et par les plus grands effects
de sa grâce et puissance : Novs auons à consi- Trou recooditei
, ., * • e tx i- • diuioet, du Père
derer comme il y a trois feconditez diurnes , engendrant «m remarquables dans les secrets et mystères de JJ1'^ !£JJJ! nostre foy. La fécondité du Père éternel en- »nl >• s*iucf *> gendrant son Fils dedans soy-mesme , son Fils engendrant inégal à luy , Eternel comme luy, et Dieu comme Chn!,, luy. La fécondité du Père et du Fils produisans le sainct Esprit, et terminant en la Diuinité les émanations diuines. La fécondité de la tressaincte Vierge engendrant nouuellement le mesme Fils de Dieu , et produisant vn Homme- Dieu au monde. Ces trois feconditez sont origines de trois Processions vrayement et substantiellement diuines et admirables : Celle du Fils, par la cognoissance du Père : Celle du sainct Esprit , par l'amour du Père et du Fils : Et celle du mesme Fils encore , hors le sein du Père en nostre humanité , par le sacré Mystère de l'Incarnation , qui s'accomplit au sein de la tres-saincte Vierge. Procession nouuelle , mais Troi» pr**» diuine : Procession duFils engendré en sa Mère, J3i2^î "" et sortant de sa Mère : Procession qui se fait V™
* dimoe»
par amour , et par 1 Amour personnel de la tres-saincte Trinité, qui est le sainct Esprit. Car c'est par amour que le Père enuoye sou Fils au monde pour s'incarner : C'est par amour
reconditei
516 Discours ds V Estât
que ce mesme Fils se donne et liure au monde par cette Naissance : Et c'est l'Esprit et la personne d'amour produict par le Père et par le Fils, que le Père et le Fils enuoyent et employant à rendre la tres-saincte Vierge féconde et puissante à produire vn Homme-Dieu au monde : Afin que l'amour qui termine la fécondité de Dieu en Dieu mesme , termine aussi la fécondité la plus haute , la plus sublime et la plus diuine qui soit hors les Emanations internes de la Diuinité. Et comme de l'amour du Père et du Fils procède cette Personne d'amour, après laquelle il n'y a point de Personne ny de Procession en la Trinité : Aussi de l'amour du mesme Père enuoyant , et du mesme Fils se donnant au monde , procède ce Mystère d'amour, qui ne peut estre suiuy d'aucun œuure ou Mystère qui le surpasse dans Testât des œuures de la Diuinité : Et lequel est si haut, si grand et si diuin, qu'il n'y a point d'œuure qui l'égale , il n'y en peut auoir qui l'excède , et il n'y en aura jamais qui l'approche que de distance vrayement infinie. l'ai dit notamment qu'il y auoit trois Processions, comme il y auoit trois fécond itez. Car encore qu'il n'y aytque deux Personnes procédantes , l'vne procède et naist en deux façons ; et ainsi il y a trois Pro-
et des Grandeurs de Iesvs. 517
cessions, d'autant que la seconde Personne procède en deux manières , sçauoir et par cognoissance en la Diuinité , et par amour en l'humanité. Tellement que cette procession féconde du Verbe Eternel, est suiuante et imitante en la terre laseconde Procession Eternelle, qui est Procession d'amour, et Procession du sainct Esprit. Et ce très-haut Mystère que nous traittons, regarde, imite et honore en deux sens différents, les deux Processions immanentes et éternelles qui sont en la Diuinité : Celle du Verbe , comme il est dit amplement ailleurs : Celle du sainct Esprit comme il appert maintenant. Et le Fils vnique de Dieu ayant à naistre vne seconde fois , est naissant par amour en la tres-saincte Vierge , de la substance de la Vierge, comme il est naissant par cognoissance au sein du Père , de la substance du Père. Et la Vierge reçoit du Père Eternel ce pouuoir admirable , de donner naissance à Dieu en la nature humaine ; de donner vn nouuel estre à l'Eternel et Immuable ; de donner dans le coufs des siècles , existence à celuy qui est existant en l'Eternité ; et de donner en la terre vie au Fils , qui est viuant, et estoit viuant dans le Ciel par le Père. Pouuoir que la tres-saincte Vierge reçoit du Père Eternel , qui la remplit d'vne fecon-
518 Discours de F Estât
dite diuine , céleste et admirable , afin qu'elle puisse produire en la Terre celuy qui est au Ciel ; qu'elle puisse conceuoir en son sein celuy qui est au sein du Père; et qu'elle puisse estre Mère de celuy qui a Dieu mesme pour son Père. Cette fécondité de la tres-eaincte Vierge est raisonnablement associée et comparée à la fécondité Diuine : Car elle est vne imitation parfaitte de la fécondité que nous adorons en l'Estre diuin , comme il appert en ce que l'vne et l'autre fécondité se termine à Dieu, et vne mesme Personne diuine est le terme procédant , est le terme accomplissant ces deux sortes d'émanations et générations différentes , par lesquelles le mesme Verbe et mesme Dieu qui est engendré du Père auant les siècles , est engendré de la Vierge Marie en la plénitude des siècles. D'où vient que cette fécondité de la tres-saincte Vierge a deux prerogatiues et excellences sin- La iècouduc de gulieres : Car en Iesvs elle se termine au plus
la Vierge se ter- A . . . • .
mine en lesu» a grand estât qui puisse conuemr à la nature rvnion hypostati- creée c»ést à dire à restat de i'vnion hyposta-
que, en la vierge ' t
à la maternité di- tique : Et en la Vierge elle forme et constitué
uine; rehaussant , , , i«x/aj« »a*
ainsi ia nature la plus grande qualité et dignité qui puisse cou telte ^iujne^rt uenir à vne personne creée ,• c'est à dire la quaia personne créée lité et dignité de Mère de Dieu , puis qu'elle la dignité de Mère rend Mère de Iesvs qui est Dieu. De sorte que
de Dieu.
et des Grandeurs de Iesvs. 519
et la Natvre créée et la Personne créée , c'est à dire tout ce qui est remarquable eu l'ordre des substances créées , et ce qui le partage en son estre , estpar l'abbaissement de cette Naissance, éleué conioinctement , bien que diuersement, au plus hautpoinctoù vn estre créé puisse estre establv : C'est à dire, la Nature humaine dans la subsistence diuine , et la Personne humaine dans la Maternité diuine. Et cette double grandeur de la Natvre humaine , et de la Personne humaine qui s'accomplit en ce Mystère , est vn double effect de cette humble naissance de Iesvs enlaterre : Car Iesvs naissant est Fils de l'homme , et a vne Vierge pour sa Mère : et Iesvs estant Fils de Dieu , cette Vierge est Mère de Dieu ; Mère, dy-je, non simplement d'vn homme, qui par après deust estre Dieu , mais de cet homme qui est Homme-Dieu au mesme instant qu'il est conçeu. Et ainsi le sacré ventre de la Vierge est le lieu sainct , le Temple sacré , et le Paradis Céleste , auquel la plénitude de la Diuinité habite corporellement ; auquel le Verbe prend naissance et nature humaine ; auquel Dieu se fait homme , et l'homme deuient Dieu; et auquel s'accomplit le très-haut Mystère de l'Incarnation , et le secret ineffable de l'vnité d'vne Personne diuine en deux natures si dif-
520 Discours de V Estât
ferentes : Par laquelle vnité l'homme est Dieu > le Fils de l'homme est Fils de Dieu ; et la Vierge en qualité de Mère de ce Fils de l'homme qui est Fils de Dieu , et qui est Dieu comme son Père, est Mère de Dieu , qui est la plus grande qualité où puisse estre éleuée vne personne créée. Grandeurs de Ce poinct mérite vn discours à part, etvn ninrternUé di discours entier, traictant amplement Testât et les grandeurs , la suitte et les effects de cette Maternité diuine. En attendant qu'vn plus grand loisir me le permette , disons en peu de mots : Qve cette Maternité de la tres-saincte Vierge prend son origine , son lustre et son auhpbe*. m, is. thorité de la Paternité diuine de celuy, à quo omnis Paternitas in cœlo et in terra norninatur. Car il est Père de celuy dont la Vierge est Mère : Qve comme cette qualité de Père nous est diuinement rapportée dans les Escritures , sou* ce titre et ce nom adorable de Paternité : Aussi cette qualité de Mère qui adore , qui imite , qui représente le Père éternel , est raisonnablement exprimée par ce tiltre honorable de la Maternité diuine : Qve comme toutes les merueilles delà Naissance diuine du Fils de Dieu sont encloses en la Paternité diuine , comme en leur centre et en leur origine : Aussi les merueilles de la Naissance humaine de ce mesme Fils de Dieu
et des Grandeurs de Iesvs. 521
sont comprises en la Maternité diuine , comme au poinct et en l'origine d'où elles naissent, et où elles se rapportent. Disons en somme , Que cette Maternité est vne qualité si haute et si éminente , qu'elle ne regarde que Dieu au dessus de soy, et tout le reste bien inférieur à soy. Que c'est vne qualité si saincte , qu'elle suppose vne grâce toute singulière, vn comble de grâce, et vne grâce toute pleine de priuileges. Que c'est vne qualité si rare , qu'elle est vnique en la Terre et au Ciel : Car la Terre porte plusieurs enfants adoptifs de Dieu , et le Ciel est remply de Saincts et d'Anges qui sont enfants de Dieu : Mais le Ciel et la Terre ne porte qu'vne Mère de Dieu. Elle est vnique et singulière en cette qualité , comme il n'y a qu'vn Fils vnique de Dieu au monde : Et comme il n'y a entre les Personnes diuines qu'vne Personne increée qui porte la qualité de Père ; aussi entre toutes les Personnes créées establies en l'ordre de nature , de grâce et de gloire en la Terre et au Ciel ; il n'y a qu'vne personne créée , il n'y a que Marie qui ayt la qualité de Mère au regard de Dieu , et qui soit Mère de celuy dont Dieu est Père. Qvalité si haute , si rare , et si saincte , que nous ne la pouuons assez admirer , Qualité si diuine , qu'elle approche Dieu de si près , et l'approche
522 Discours de V Estât
tellemeuten qualité de Mère, qu elle le conçoit, le contient , le porte , et l'engendre en soymesme , et hors de soy-mesme , le donnant au monde : Et le donnant conioinctement auec le Père éternel , comme Mère , et (si en l'vnité de Personne l'vsage de ce terme nous est permis) Mère par indiuis de celuy dont il est éternellement Père. Que diray-je de vous , o Vierge saincteî Dieu vous fait Mère de celuy dont il est Père I Dieu vous esleue , et en la terre il vous fait Mère sans Père , de celuy dont il est au Ciel le Père sans Mère ! Dieu vous associe auec soymesme au plus grand de ses œuures; En la seconde émanation et génération de son Fils : en l'Incarnation de son Verbe ; en la Naissance de Iesvs ; Et vous associe auec soy d'vne société si noble et si grande, qu'en la face du Ciel et de la terre , comme par vn respect et honneur incomparable, il rend le plus grand de ses œuures, et le plus haut de ses Mystères, c'est à dire Fincarnation , dépendante de vostre consentement. Il demande , il attend , il reçoit ce consentement par le rapport de son Ange. Il n'accomplit sa volonté, et sa volonté la plus haute et la plu5 grande qu'il aura iamais , qu'après qu'il aura receu le tesmoignage de vostre volonté adhérante à ce sien vouloir. Il attend cette humble
et des Grandeurs de Iesvs. 523
parole , Ecce ancilla Domini, et ce puissant Fiat i^e. i, 3«.
, aiit^'^v i , Le Père éternel
de vostre bouche. Ftat beaucoup plus puissant attend ie fiai et le en son yssuë et en son effect , que celuy que Dieu uv'êrge ponîiw a prononcé en la Création de l'Vniuers : Car si complément do celuy-là lors a fait le monde , celuy-cy mainte- amures, ce qui nant fait l'autheur du monde. Que diray-je de ^ Vt Canq°Pew vous, ô Vierge saincteî Vous entrez en vostre eternei.etàPhomneant , lors que Dieu vous éleue à ses grandeurs I Vous vous déclarez seruante de celuy dont il veut que vous soyez Mère I Et en cet abbaissement vous donnez vostre consentement au vouloir du Père éternel entre les mains de l'Ange , et vous conceuez le Très-haut au très-grand acte de vostre humilité ! Ce consentement ainsi donné , ainsi rapporté , et ainsi accepté du Père éternel, par la puissance du Très-haut vous estes Mère de Iesvs ; Vous estes le Paradis du second Adam ; Vous estes le Temple animé de Dieu incarné I Vous estes l'ample habitation de celuy qui est incompréhensible ! Qualitez grandes , pouuoirs admirables , effects rares et singuliers! Et toutesfois choses si grandes et si cette hante dîdiuines sont les suittes et les effects d' vne chose Si* Met y^de! si basse , comme l'humble Naissance de Iesvs en Sfaniaorf de
' l'humble naissan-
la terre et en la creiche. Car si Dieu n'estoit ce de ie«u. point enfant, et naissant de la Vierge , ce grand estât et cette qualité rare de Mère de Dieu ne
524 Discours de V Estât
seroit point au monde. Et partant l'Estat le plus grand qui soit absolument dans le ressort de la Souueraineté et Puissance du Fils de Dieu incarné , n'est et ne subsiste que par cette humble Naissance; C'est à sçauoir, Testât et la qualité de Mère de Dieu. Car s'il n'est pas Fils , elle n'est pas Mère , et il n'est Fils que par cette humble Naissance et Enfance qui le rend fils de l'homme , Fils de la Vierge , comme il est Fils de Dieu, Fils du Père éternel. Que si le Verbe n'estoit point incarné , ou si le diuin Mystère de l'Incarnation s'accomplissoit par voye de Grandeur et de Puissance , et non pas de Naissance et d'Enfance , ou Iesvs ne seroit point au monde , ou bien Iesvs Fils de Dieu , ne seroit point fils de l'homme : Et la Vierge ne seroit point la Mère de Iesvs , Fils de Dieu , et Dieu en sa Personne. Et par ainsi cette qualité de Mère de Dieu n'a son existence que dans le Mystère de l'Incarnation , et a sa dépendance dans le Verbe incarné , et dans le Verbe incarné par Naissance. Donc cette humble Naissance qui se fait en la terre , en Nazareth , en la Creiche , establit cette grande et em inente qualité de Mère de Dieu , et est la source et l'origine de la grâce et appennage adjoinct à cette qualité : et par ainsi la plus grande émanation de grâce
et des Grandeurs de Iesvs. . 525
procédante de Iesvs , issue de son amour, méritée par sa Croix , communiquée par sa puissance , qui est la grâce adioincte et reseruée à la qualité de Mère de Dieu ; ne seroit point existante dans les thresors de la puissance de Iesvs, et dans Tordre accomply de sa grâce et de sa gloire : Et le Verbe incarné seroit priué du plus haut poinct de son Estât , du plus beau fleuron de sa Couronne, et de la plus eminente dignité qui releue de sa puissance.
Recognoissons doncques que chose si grande, si haute , et si intime à Iesvs , comme la qualité de Mère de Dieu , est dépendante et adhérente à son humble Naissance. Ce qui me fait admirer dauantage la puissance de Iesvs au Mystère de sa Naissance , que la puissance de Iesvs au Mystère de sa Croix. Car en souffrant et en mourant , il fait des enfans adoptifs : Mais en naissant il fait vne Mère de Dieu , qui en Teminence de sa qualité , et en Texcez de ses grâces , porte vne dignité plus grande , plus haute , et plus conioincte à Dieu , que celle qui est comprise dans tout Testât , et dans Testenduë de la Filiar tion adoptiue. 0 puissance admirable deThumble Enfance et Naissance de Iesvs ! 0 puissance admirable de cette impuissance de l'enfant Iesvs , qui se faisant petit et enfant , fait le plus
526 Discours de V Estai
les» fait chose grand effect et le plus grand estât qui soit en SSÎSowqwpîî Tordre de la nature de la grâce et de la gloire, 2 c^^^ entant qu'il forme et establit l'ordre et Testât nous donne vue de Mère de Dieu ; et par conséquent establit «a croix «e^er- cette sorte de grâce et gloire excellente qui conadopuoè" v^Z uient dignement , et est propre à celle que Dieu feancoup moin«. mesme rend digne Mère de Dieu ! Ordre distinct et séparé de tous les Ordres qui sont entre les Anges et entre les Saincts ! Ordre qu'elle remplit seule , et auquel elle est vnique , comme le Fils de Dieu est vnique en Tordre et en Testât de Tvnion hypostatique I Ordre qui contient, vne plus grande grâce et gloire que celle qui est comprise dans tous les Ordres du Ciel et dans tous les Estats des Esprits bien-heureui! Ordre le plus excellent' qui puisse estre âpres Tordre et la dignité suprême de Tvnion hypostatique reseruée au Fils vnique de Dieu ! Ordre qui suit de près cette vnion diuine et personnelle, qui a ses fondements en elle, etquiluy est conioinct pour iamais ! Mais comme c'est par sa seule puissance , et non par impuissance, que Dieu se fait petit; C'est par puissance qu'A h y * «ne puis- se fait humble ; C'est par puissance qu'il se fait «mT (Uni" n£ naissant et enfant ; C'est par puissance qu'il
M^uf^T Pat** » ^u^ Sem^t » e* V1 ^ est enueloppé de
bandelettes. Aussi dans ses abbaissements et
et des Grandeurs de Ibsvs. 527
impuissances , il y a vne puissance secrette et admirable : Et s'il m'est permis de comparer ce qui est incomparable , lime semble que ietrouue et adore vne plus grande puissance en sa naissance qu'en sa souffrance ; en la creiche qu'en la Croix; en Nazareth, qu'au Caluaire. Caria puissance du Caluaire et de la Croix fait des enfans adoptifs de Dieu : Mais l'œuure et la puissance de Nazareth et de l'estable de Bethléem , fait vne Mere.de Dieu au monde. Et si le Fils de Dieu eust voulu estre et souifrir au monde sans y prendre naissance d'vne femme, il y auroit des enfans de Dieu , mais il n'y auroit point de Mère de Dieu en la terre ny au Ciel. Ne séparons point en nos pensées ce que Dieu a conioinct en ses effects. Bénissons celuv qui a voulu naistre et souffrir tout ensemble , et voulu conioindre en sa propre personne ces deuxpouuoirs diuins , secrettementcachezdans l'impuissance et dans l'abbaissement de sa mort et de sa naissance. Et seruons, aymons, adorons Dieu mort , et Dieu naissant pour nostre amour au monde.
En ces pensées, ô Vierge bien-heureuse, A Grandeur» de i* Vierge saincte , nousrecognoissons trois séjours ^oe vierge. * et habitations singulières du Verbe diuin : L'vne au sein Paternel , de toute Eternité :
528 Discours de V Estât
L'autre au sein Maternel , en la plénitude des siècles : Et la troisième , en nostre humanité pour toute Eternité. Et reseruans à vne autre fois les autres séjours du Verbe diuin , Adoronsle en vostre sein et en vos flancs par ce Mystère : Conteînplons les secrets qui se passent en tous et en vostre corps immaculé , ô Vierge saincte. Car Dieu veut estre et habiter en vous dvne façon eminente et singulière , distincte de celle par laquelle il habite en la terre et au Ciel , en la grâce et en la gloire. Et il veut habiter en vous par le sacré Mystère de l'Incarnation : Et il veut estre auec vous selon cette parole de l'Ange, Dominus tecum, et par vous auec nous : Car en vous il s'allie à nostre humanité , et par vous il se fait homme , et habite entre les hom- Eu la uaiuance mes. Pénétrons cecy, et voyons comme -en vn ^•mum/: û Mystere il y a trois Mystères , tant il est fécond: pnmieredeiaNt-Et comme en la Naissance de Iesvs naissent
tare diuine anoc
ia nature humai- troisalliancessignaléesetimportantesdu Verbe m w bout? i* éternel. Celle de la nature diuine auec la nature seconde de u Per- humaine en laquelle il se fait homme : Celle de
sonne du Verbe *■
auec la personne la Personne diuine du Verbe Eternel à la Perfopieue In* Su sonne humaine de la tres-saincte Vierge , en fa8 ^isïé^Tdu laquelle il la fait sa Mère en se faisant son Fils, mesme verbe in- et par conséquent s'est fait Fils de l'homme :
carné auec nous, -,„,.•*. . . ,
m laquelle ii »e Celle qu il veut auoir auec nous et tout le genre
et des Grandeurs de Iesvs. 529
humain , en laquelle il se fait le Rédempteur fait nosu* rc-
, , , » • -i • / i dempleur el nos-
des nommes , en prenant vne chair dénuée de tre ™uoie. nous; Vne chair semblable 4 1& nostre; Vne chair semblable à la chair du péché ; Vne chair passible et mortelle , en laquelle il est la Victime des hommes. Par la première alliance Dieu est homme , et l'homme est Dieu. Par la seconde le Fils de Dieu est Fils de l'homme , et le Fils de l'homme est Fils de Dieu. Par la troisième le Fils de Dieu et de l'homme est la Victime des hommes , et l'Agneau de Dieu effaçant les péchez du monde. Ces trois poincts, ces trois estats , et ces trois alliances sont distinctes et différentes l'vne de l'autre : Car Dieu pouuoit te se faire pas homme ; Dieu pouuoit estre homme sans estre Fils de l'homme : Dieu pouuoit prendre naissance et se faire Fils de l'homme sans patir et mourir pour les hommes ; Mais son amour l'a porté à ces excez , et il a • voulu se faire homme , fils de l'homme , et la Victime des hommes : Et en vous, ô Vierge saincte , il a voulu contracter toutes ces alliances. Car c'est en vous qu'il prend l'humanité et considération se fait homme : C'est en vous , et de vous , qu'il Ji 0tu«îgld? u se fait Fils de l'homme : C'est en vous, et de 5hair de Maric en
lésas.
vous , qu'il prend cette chair en laquelle il veut patir et mourir pour les hommes : C'est en vous
530 Discours de V Estât
qu'il reçoit l'ordonnance du Père Eternel de souffrir et mourir pour les hommes : Et c'est en vous et en vos flancs qu'il a accepté ce vouloir et cette ordonnance du Père , et qu'il a fait la première offrande et oblation de soy-mesme à la Croix et à la mort. Oblation commencée en vous et en vos entrailles , comme en vn Temple sacré , et sacré par Iesvs mesme viuant en vous et de vous. Oblation non iainais interrompue, iusques à ce qu'elle ayt esté effectuée et consommée au Caluaire. Oblation qui est accomplie , vous estant présente et assistante à la Croix , afin que la première et la dernière oblation de Iesvs soit honorée de vostre présence et assistance , et que comme elle a commencé en vous , elle se termine auprès de vous. Car aussi elle se consomme et accomplit en ce corps précieux qui est tiré de vous , et qui a fait partie de vostre substance , et qui vous est beaucoup plus chère et précieuse en Iesvs , qu'elle n'estoit en vous-mesme , et que n'est pas ce Corps sainct et vénérable que vous animez , et duquel celuicy a esté tiré par la Toute-puissance de la Diuinité. 0 corps tousiours sainct, tousiours vénérable ! 0 corps faisant auparauant partie du corps de Marie, et maintenant Corps animé de l'Esprit de Iesvs 1 0 Corps sainct en vous ; mais
et des Grandeurs de Iesvs. 531
source de saine te té en Iesvs ! 0 substance pure et immaculée en vous ; mais origine de pureté en Iesvs 1 0 Corps sanctifié en vous ; mais Déifié en Iesvs I 0 Corps vénérable en vous , mais adorable en Iesvs ! 0 Corps aymé de vous , et vrayement aymable entant qu'il faisoit partie de vous, estoit animé de lame la plus saincte qui fust au monde ; mais bien autrement aymé de vous lors qu'il est animé de Iesvs , et viuifié de l'Esprit de sa Diuinité I Ce Corps est tousiours sainct, tousiours pur, tousiours vostre ; mais beaucoup plus sainct, beaucoup plus pur, beaucoup plus vostre quand il est Corps du Verbe diuin , que quand il est partie de vostre Corps. En ce Corps ainsi vostre et ainsi Diuin , Iesvs fait et consomme son oblation en la Croix, et vous conspirez d'esprit d'amour et de souffrance en cette oblation , souffrant par esprit , par amour, et par pieté ce qu'il souffre par le fer, par la lance et par la Croix. Mais laissant la Croix et le Caluaire pour vne autre fois , et retournant en Nazareth et en la Creiche : Que diray-je de vous , ô Vierge saincte , et des secrets qui se sont passez en vous ? Que diray-je de vous , et de Testât heureux et permanent à toute éternité , auquel vous entrez par cette humble naissance de Iesvs : de Iesvs , dy-je ,
532 Discours de V Estât
naissant en vous et naissant de vous ? Vous portez en vous-mesme celuy qui porte toute chose , vous contenez celuy qui contient tout , et vous auez enclos en vous rincomprehensible I Celuy qui est tout habite en vous , et fait partie de vous-mesme : Car l'enfant enclos dans le ventre de la mère fait partie de la mère , vit de la substance de la mère : Et par ainsi v ô merueille I ô abysme ! celuy qui est résidant au Père Eternel est résidant en vous : Celuy qui vit en son Père de la substance du Père , vit en vous , et vit de vostre substance : Celuy qui est en son Père sans estre partie du Père f est en vous , et fait partie de vous : Et vous comme partageant auec le Père Eternel , vous auez par indiuis auec luy celuy-la mesme pour vostre Fils qui a Dieu pour son Père. O grandeur suprême I O dignité infinie ! ô amour incomparable I ô société très aimable I ôpriuauté ineffable! Que vous approchiez , ô Vierge saincte , et de à près la Diuinité I Que vous l'approchiez si honorablement et familièrement , si amoureusement , et diuineinent ! Car qu'y a-t'il de plus intime et de plus conioinct au fils que la mère, et au Fils de Dieu que la Mère de Dieu qui le conçoit dans soy-mesme , qui le porte dans ses entrailles , qui l'enclost et comprend en soy.
et des Grandeurs de Iesvs. 533
comme partie , et partie si noble de soy ; voire la partie la plus noble de soy-mesme ? Car Testât de mère a ce priuilege en la nature , d'auoir et de porter double esprit , double cœur, double vie en vn mesme corps. Et Testât de Mère de Dieu donne ce priuilege à la Vierge par nature et par grâce, d'auoir Iesvs en soy, et de Tauoir comme partie noble de soy : Et d'auoir l'esprit, le cœur, et la vie de Iesvs si intime, si conioinct à son esprit, à son cœur, et à sa vie , qu'il est Tesprit de son esprit ; le cœur de son cœur, et la vie de sa vie. 0 grandeur 1 ô excez I O abysme I ô excez de grandeurs ! ô abysme de merueilles I Vous donnez vie à Iesvs , car il est vostre Fils : Vous receuez vie de Iesvs , car il est vostre Dieu : et vous estes ainsi donnant et receuant vie tout ensemble. Et comme le Verbe diuin est receuant et donnant tout ensemble estre , vie et gloire en l'Eternité , la receuant du Père , la donnant au sainct Esprit : Ainsi vous , ô Vierge saincte , qui auez l'honneur d'estre la Mère du Verbe incarné : Vous , dy-je , à son exemple et imitation , vous estes receuant et donnant vie tout ensemble : Vous estes donnant vie à Iesvs , et receuant vie de Iesvs. Vous donnez vie à Iesvs, animant de vostre cœur et de vostre esprit le cœur et Tesprit
534 Discours de V Estai
de Iesvs. Et vous receuez du cœur et du corps de Iesvs viuant et résidant en vous , vie en vostre cœur, en vostre corps et en vostre esprit tout ensemble. Mais ie descouure vn 9ecret bien plus grand , vn poinct plus profond , plus estrange et plus admirable. L'oseroit-on penser? l'oseroit-on proférer?
Eloquar an sileam ?
La vierge faa Les esprits qui s'offensent de la pieté et deuoro0îwnï8qtteanie- ti°n proposée enuers la Mère de Dieu , le pourus «ait en ia r0nt-ils porter? ou bien faut-il pour les âmes
foibles en vertu et en lumière, obmettre les veritez hautes et grandes, et en priuer les âmes fortes et capables d'adorer Dieu en ses secrets, en ses grandeurs , et en ses merueilles ? Disons donc qu'en ce flux et reflux admirable de Vie et d'Amour, qui est entre Iesvs et Marie , entre ces deux personnes si nobles et si conioinctes, et les plus nobles et les plus conioinctes après les personnes diuines et éternelles, et conioinctes diuinement en Testât de l'humble et secrète Naissance de Iesvs en la Vierge; La Vierge comme Mère donne vie à Iesvs ; et en l'engendrant et conceuant, elle luy donne vne viereceuë et fondée en l'existence et subsistent* increée. Vie incomparablement plus haute et plus diuine que n'est pas celle qu'elle reçoit de
Iesvs mesme. Car elle interuient à Tvnion de la DiuinitéauecrHumanité : Elle donne vie humainement diuine AIesvs : Elle donnevienouuelleà Dieu , elle fait que Dieu est homme , et l'homme est Dieu : Elle engendre vn viuant, diuinement viuant, et diuinement subsistant, qui est Dieu: Elle produict aumonde la vie d' vn Homme-Dieu , et de sa substance elle conçoit , elle nourrit , elle enfante Dieu en soy-mesme, et en TVniuers: Et ainsi son opération se termine à vn Homme- Dieu, puis qu'elle est Mère de Dieu. Au lieu que Iesvs viuant et opérant en Marie, luy donne vne vie très-haute et tres-sublime à la vérité; mais vie de grâce, qui est vne qualité, et non pas vne substance et vie d'vne personne saincte , et tres-saincte : mais d'vne personne humaine et non pas diuine et increée, comme est son Fils vnique. Et cette présence et opération de Iesvs en la Vierge , se termine en elle à former Testât de Mère de Dieu, qui est vn estât bien inférieur et subordonné à Testât de THomme-Dieu, que la Vierge éleuée par Toperation du sainct Esprit, establit et forme par cette naissance. Et par conséquent Iesvs donne à la Vierge vne vie moindre en la grâce et en la gloire, que n'est pas cette Vie grande et admirable que la Vierge a produit, lorsqu'elle
536 Discours de V Estai
a conçeu , incarné et enfanté le Fils de Dieu au monde.
coDsidenuion Recueillons ces grandeurs et ces délices calleux eM?g»iice8 chées en la Vierge , et en ces deux estats cone?drMarieMarie î0*110*8 de Naissance et de Maternité diurne :
Et disons que cette Maternité de la Vierge emporte et contient deux Naissances de Iesvs : Et . que chacune a ses grandeurs , ses priuileges et ses suauitez distinctes : La naissance en la Vierge , et la naissance hors de la Vierge : Et toutes deux ne font qu'vne naissance complette et parfaicte en ces deux poincts et instants différents , et composent Testât heureux et diuin de la Maternité que la Vierge a au regard de Dieu. La naissance en la Vierge est intérieure, Hatth. i, m. et l'Escriture l'exprime en ces paroles , Quod in ea natum est. La naissance hors de la Vierge est extérieure, et le Symbole l'exprime en cette façon , Qui natus est ex Maria Virgine. La naissance en la Vierge s'accomplit en Nazareth, après la Légation de l'Ange. La naissance hors de la Vierge s'accomplit en Bethléem, neuf mois après qu'elle a conceu le Fils de Dieu en son ventre. En la naissance intérieure la Vierge est receuant le Verbe éternel du sein du Père en son sein virginal pour s'incarner : En la naissance extérieure elle est produisant hors
et des Grandeurs de Iesvs. 537
de son sein , et donnant le Verbe incarné au
monde. En la première le Père luy donne son
Fils : En la seconde elle donne le Fils du Père
au monde. En la première elle a son esprit
éleué , appliqué et adhérant au Père , au Verbe,
et au sainct Esprit : Au Père qui luy donne son
Fils , au Fils qui se donne soy-mesme à elle :
Au sainctËsprit qui l'approche, qui la prépare,
qui Tenuironne, qui l'esleue à vne si haute
puissance et opération. Et comme le Verbe est
en elle d'vne façon distincte et singulière , et
propre à la condition de ce Mystère , elle est
aussi adhérante singulièrement au Verbe,
comme voulant estre à elle , et prenant d'elle
vne nouuelle substance pour s'incarner en elle,
et estre désormais chair de sa chair , et os de
ses os. En la seconde , elle est adhérante au La vierge met
Père éternel, et au vouloir du Père à donner [JJ,^
son Fils au monde : Elle est adhérante au de r*mour du
Fils et à son vouloir de naistre au monde : et du fu», et sans
par le seul effort de cet amour et vouloir du ™^fforl en h
Père et du Fils , sans effort en la nature , sans
interest du Fils et de la Mère , et comme dit
élégamment vn grand Autheur , Sine contume- u. cjpr.
lia naturœ. Et ainsi Iesvs est naissant au monde
en vne manière digne de la Mère et du Fils , en
vne manière digne de sa Naissance éternelle :
538 Discours de V Estai
et en vne manière digne encore de sa Naissance intérieure , faicte par l'opération du sainct Esprit au ventre sacré de la tres-sainte Vierge. Ainsi Iesvs naissant en nostre humanité, a double naissance de la Vierge : Naissance de la Vierge en la Vierge en Nazareth : Naissance de la Vierge hors de laVierge en Bethléem ; Tvne et l'autre toute diuine , toute pleine de merueille, toute pleine de grâce et de délices, toute pleine de grandeurs par la grandeur cachée en Tabbaissenient de celuy qui se fait si petit pour noa* faire grands, qui se fait enfant pour nous faire Dieux. La naissance extérieure en Bethléem se fait auec bruict et éclat : l'Ange la publie aux Pasteurs, l'Estoille aux Roys, les Roys à la Iudée, et la capitale de Iudée en est esmeuf». La naissance intérieure se passe sans éclat et sans bruict au monde, se passe entre le sainct Esprit, l'Ange et la Vierge, en l'intime de son cœur , au secret de son sein , au cabinet de Nazareth , tout le reste de la terre ignorant ce Mystère , et Ioseph mesme : Qui toutesfois est vn Ange en la terre , choisi en la terre pour e?tre l.e seul participant à ce grand conseil; le Tuteur du Fils , l'Espoux de la Mère, le Chef d? famille et Maison du Père éternel en la terre: pmi.civ. 21. et duquel nous dit le Prophète , ConsUtuit evn*
et des Grandeurs de Iesvs. 539
Dominum domus suœ, et Principem omnispossesxionis suœ : comme estant estably de Dieu en puissance et principauté, et son Lieutenant sur la partie la plus noble de son Estât et de son Empire ; car le plus noble Empire du Père éternel , c'est Iesvs et Marie , et Ioseph a puissance sur l'vn et sur l'autre par le vouloir du Père. Et toutesfois cet Ange, ce Prince, cet Espoux , ce Tuteur du Fils , et de la Mère de Dieu, n'est point appelle au secret de cette Naissance intérieure de Iesvs : Secret qui adore le secret de la Naissance éternelle , comme la résidence intime du Fils en la Mère par cette Naissance intérieure , va adorant la résidence intime du Fils au Père par la Naissance diuine. Et deslors la Vierge porte en elle-mesme vn plus grand œuure , vn plus grand estât , vn plus grand ordre , vne plus grande gloire , et vne vie plus haute et plus diuine que celle que Dieu a establie dans le Ciel : Estant elle-mesme vn Ciel plus glorieux , vn Temple plus sacré , vn Paradis plus délicieux , vne demeure plus auguste que le Ciel mesme. Car Iesvs est en elle , et non pas au Ciel. Dieu incarné est en elle et non pas au Ciel. La vie de Iesvs qui est et se nomme vie , est en elle , et non pas au Ciel. La gloire de Iesvs est en elle , et non pas dans le
540 Discours de V Estât
Ciel. Gloire deslors plus grande que la gloire
des Anges, qui estoient au Ciel , et que la gloire
des hommes et des Anges ensemble pour vu
itapporu d« la iamais. Deslors la Vierge posséda en elle-mesme
e^Marleà la oah- celuy que le Père éternel possède en soy-mesme.
selTd^Pere8 *" Deslors » ô Vierge , comme partageant auec k Père éternel, vous auez par indiuis celuy-la mesme pour Fils qui a Dieu pour son Père. le dis par indiuis, car le S. Esprit, Dieu comme le Fils , et Dieu comme le Père , n'a pas la qualité de Père , au regard de celuy qui tous tient et honore comme sa Mère , ô Vierge saincte, 6 Mère sacrée , ô Espouse du Père , ô Fille ! ê Seruante ! ô Mère de Dieu tout ensemble ! En cet humble et secret estât de Iesvs naissant de vous en vous par sa Naissance première et intérieure, vous possédez Iesvs, et vous este possédée de Iesvs. le dis plus, vous estes seule en la terre possédée de Iesvs, et vous estes 9eule possédant Iesvs. Vous estes seule possédant l'amour du Père , le thresor du sainct Esprit, le secret du Ciel, les délices du Paradis, U liesse des Anges, le prix des hommes, le désiré des nations , le salut du monde , la gloire de Tvniuers. O Vierge saincte, diuine et heureuse, Iesvs est en vous, le Seigneur est auec vous; Dieu est en vous , et en vous est caché le Dieu
et des Orandeurs de Iesvs. 541
d'Israël et le Sauueur du monde. 0 secret adorar ble l ô présence fauorable I 0 société honorable I ô communication précieuse I O intimité délicieuse I ô possession heureuse I O que de secrets I ô que d'effects I O que de merueilles entre le Fils et la Mère seuls liez l'vn à l'autre, seuls viuans l'vn en l'autre, seuls conuersans l'vn auec l'autre I ô que ce séjour de neuf mois est bénit, est sacré et remply de grâces et d'effects mutuels ; ny ayant vn seul moment de tout cet interualle sans opération singulière , sans application délicieuse , sans influence rare ! O Mystère de secret , de silence et de solitude ! car il s'accomplit ainsi , et doit estre contemplé ainsi. O Mystère d'amour et de délices, et de délices du Ciel ! Car et le Fils et la Mère sont en cet estât mutuel et réciproque par le dessein du Ciel , par la vertu du Ciel , et par l'opération du Ciel. O Mystère d'honneur et d'hommage aux grandeurs de l'Eternité ! Car la Paternité diuine est adorée par cette maternité : Le secret de la Naissance éternelle par le secret de cette Naissance temporelle : La résidence du Fils au Père par la résidence du Fils en la Mère. O Mystère de grandeur et dignité incomparable ! ô Mère de Iesvs I Vous entrez en ce moment en Testât heureux et éleué de sa Maternité : Vous engen-