TOM. I. F
LtttnVi. assuré^ s*il étoit question dans TEucharistie d*un corps existant sous les mêmes formes, avec les qualités et dans les proportions naturelles d'un corps humain. jCar il ne viendra certainement dans l'idée de personne de croire ou de proposer à croire qu'un corps tel que le vôtre ou le mien puisse se rencontrer dans plusieurs lieux simultanément. Mais il s*agit d'un corps passé à un état tout-à-fait différent du nôtre, devenu impalpable, invisible, inaccessible à tous nos sens. Il s'agit d'une présence dont nous ne prétendons point expliquer le mode, que nous avouons même au-dessus de notre intelligence. Comment veut-on démontrer l'irnpossibilité d'une telle présence simultanément muU jtipliée, et de l'existence d'un pareil corps en plusieurs lieux à la fois ? Veut-on la soutenir plus impossible que l'impalpabilité et l'invisibilité? Si l'on convient que l^otre Seigneur a pu déroger aux lois ordinaires de la matière, au point de dérober son corps à tous nos sens, ne peut-il pas y déroger encore au point de le rendre présent en plusieurs endroits ensemble? A-ton, pour le nier, une connoissance suffisante des propriétés de la matière ? A-t-on suffisamment pénétré son essence ? Car affirmer l'impossibilité d'une chose quelconque, c'e^t établir que les qualités qu'on lui connoît répugnent, ou s'excluent mutuellement entre elles. On ne sauroit le prouver si on les ignore. Le premier pas est dpnc de les cpnnoître ; et jusqu'ici les élémens primitifs, les qualités intimes de la matière, les modifications dont elle est susceptible sous la main du tout-puissant, sont des mystères pour l'homme ; quel* ques progrès qu'on ait pu faife dans l'analyse des corps, leur formation, leur organisalîon échappent toujours à
nos recherches ; et à cet égard, comme sur le reste^ le ï-*»»* vi, secret du Créateur n*a pas encore été découvert. J'ai pitié, je l'avoue, de ces génies transcendants qui, pour justifier leur incrédulité et renverser notre croyance^ nous transportent avec eux dans des régions inconnues^ et veulent que nous adoptions pour démonstrations lumineuses les raisonnemens qu'ils nous débitent à perte de vue dans le vague et comme dans la nuit du cahos. Ce qu'il y ia de particulier, c'est que, pour la plupart, ils ne se font nulle peine d'admettre d'autres mystères non moins incompréhensibles que celui-ci ? Vous croyez avec nous, leur dirois-je, la Trinité, l'Incarnation. Ces dogmes n'ont-ils pas aussi leurs hauteurs inaccessibles r Le Socinien ne croit-il pas y apercevoir dcg impossibilités, des absurdités ? Vous lui répondez que ses objections prouvent uniquement les bornes de l'esprit humain et nullement l'impossibilité de ces dogmes. C'e^t aussi ce que je vous réponds sur celui de l'Eucharistie. La naissance de Jésus- Christ ne semble-t-elle pas répugner à nos idées ? Qu'il ait pris un corps et soit venu au monde du sein d'une vierge^ qu'y a-t-il en apparence de p!us impossible, d'après ce que nous observons des lois naturelles et des propriétés du corps humain? Qu'après sa résurrection, ses disciples étant assemblés, et tenant les portes Jermées, suJean^czo parce qu'ils craignoient les juifsj il ait deux fois apparu au milieu d'eux ; comment expliquer ce prodige, et l'accorder avec les notions que nous nous sommes formées de la matière? (l) Et après son Ascension,
(I) Un de vos docteurs raconte quelque part : que les disciples ^taul assemblés à huis clos, Jésus Christ ouvre tout^-coup les
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«ttrc VI. qu»î] ait apparu à St. Paul de là même manière qu'il ière.auxCor. s'étoit montré après sa passion à St.Pierre, aux Apôtres, ^ ^^' aux disciples et à plus de ôOÔ frères ensemble/ le concevez-vous plus aisément ? Car nous avons manifestement tci la présence de Jésus-Christ en deux endroits à la fois, dans le ciel à la droite de son Père, et en terre devant St. Paul auquel il se montroit, tel qu'autrefois, pour convaincre ses Apôtres de sa résurrection^ il s'étoit fait voir à leurs yeux avec son humanité entière, les mêmes 'membres, les mêmes traits qu'ils lui avoient connus avant sa mort. Que direz-vous encore du dogme de la résurrection générale, dont la croyance vous est commune avec nous ? Pouvez-vous y atteindre par la pensée ? Concevez-vous l'état dans lequel nos corps seront alors chjmgés ? Concevez-vous qu'ils puissMt, sans cesser d'être les mêmes, se dépouiller de toutes leurs qualités sensuelles et terrestres, pour en revêtir de spiritualisées et d'angéliques ? itth.c,22. Car là ni on ne boit ni on ne mange, là on ne se mane point, dit le Seigneur, mais on sera comme les anges. Et suivant la haute théologie de St. Paul, .i5,v.43. le corps est semé corruptible, il ressuscitera incor* ^' ruptible : il est senié vil et abject, il ressuscitera
portés à deux battaiis (flings the duors wide opcn) dit-il : [Si pourtant ma mémoire a bien retenu ses expressions^ ce que Je ii*uberois assurer, mais je réponds du sens:] et s'avance au milieu de la salle. Et voilà comme ce rare génie tourne et chaude à son gré Je récit évangélique, pour raccommoder à sa fantaisie : c'est encore Je mèiuc docteur Jorlin que j ai déjà cité dans une autre occasion,
Quod januis clausis Dominus iiigressus est, interalia ejus mira^^ tola numerabit, quicumque saiiaî menlia est,--Cyril. Alex. s«euloV.
ET LA RéFORMATlON EN GENERAL. 213
*^ glorieux : i! est semé infirme, il ressuscitera pleîn ^^^ VI ^* de force : il est semé corps animal, il ressuscitera ^^ corps spirituel. Il y a un corps animal, il y a un '^ corps spirituel." Après ces vérités incontestables, admises et pourtant inintelligibles, que signifient les difficultés que vous nous objectez ? A quoi bon se créer des impossibilités imaginaires sur un état de choses qui nous passe de si loin ? Si Dieu, comme vous n*en doutez pas, destine nos corps sensuels et grossiers à un état de spiritualité que nous ne comprenons pas, pourquoi Notre Seigneur ne pourroit-il mettre son corps sacré dans un autre état spirituel et encore plus incompréhensible r Vous raisonnez sur la matière telle que nous la voyons, sur les corps tels qu'ils frappent nos sens : et il s'agit ici d'une matière imperceptible,d'un corps qui échappe à tous nos sens. Vous nous parlez du corps animal, et.il faudroit parler d'un corps spirituel. Mais, direz^vous, que veut dire un corps spirituel? Et comment allier ces deux idées ' entre elles ? En vérité. Messieurs, je suis sûr qu'elles s'allieiit; car nous l'apprenons de St. Paul: maiscomment et de quelle manière? Je ne l'entends* pas mieux que vous. Et voilà où tpus nos raisonne-* mens métaphysiques sur TEucharistie viennent aboutir, à notre ignorance.
J*ajoute une observation générale sur les mystères. La Révélation nous parle d'un ordre surnaturel, nousentretient d'une vie à venir et du Royaume de Dieu. Elle vient du ciel et nous y appelle : elle nous en montre la route et nous indique Jes moyens d'y parvenir. Estil surprenant que dans tout ce qu'elle nous enseigne
sur ce monde inconnu, il se rencontre qMelques dogmes
Lettre VI. mystérieux, tandis que ce monde oîi nous sommes nés, ce monde qui a été créé pour nous, ne nous ofire partout qu'objets impénétrables, partout que mystères î Nous voyons tout ce qui se passe autour de nous, et nous ne comprenons rien, absolument rien. Fixez dans ce monde tel objet qu*il vous plaira, depuis la plus petite des graines jusqu'au cèdre majestueux, depuis rinsecte imperceptible qui se fatigueroit à parcourir la tête d'une épingle jusqu'à l'animal le plus monstrueux ; depuis l'atome jusqu'aux globes qui roulent sur nos têtes dans un espace dont la profondeur est incommensurable, et avec une rapidité de mouvement que l'imagination même ne peut suivre dans son vol, tout est mystère pour nous; tout, et la goutte d'eau que verse la nuée, et le brin d'herbe que nous foulons sous nos pas, et le grain de sable que le vent emporte, tout est inexplicable, et ce que nous apercevons, et ce qui est en contact ou en rapport plus ou moins éloigné avec nous, tout confond nos recherches, tout est mystère, et le plus grand sans doute pour l'homme est l'homme Iui>même. (1) Cependant nous croyons l'existence des objets qui nous environnent, et nous avons bien raison de la croire, parce que les preuves en sont très-certaines. Cest donc de la preuve que dépend et doit dépendre en tout notre croyance et dans l'ordre naturel et dans l'ordre surnaturel : c'est aux preuves qu'il faut s'attacher. Ce qui est prouvé, qu'il soit en lui-même concevable ou' non, ce qui est
(1) " Faites-moi entendre et développez-moi ces choses inférieures et terrestres, et je vous croirai capable de pénétrer aussi dans les choses hautes et divines.''— St. Augustin.
prouvé doit être cru et ne peut pas même ne point LtuA'Vl Fêtre. D'où il suit que notre examen doit porter non sur la nature des dogmes qui excède les bornes de notre esprit, mais sur les preuves de leur existence, des* quelles nous sommes à portée de connoitreetde juger : c'est donc fort mal s*y prendre que de dire avec vo8 docteurs: "Dieu ne peut rien révéler qui répugne à *^ la raison : Or le dogme de l'Eucharistie répugne à *^ la raison; donc etc." Car alors ils sont forcés d'entrer dans la nature des choses que nous tenons tous pour incompréhensible, par conséquent de divaguer d'inconnus en inconnus et de raisonner en l'air. Mais voici la méthode qu'indique le bon sens, et que doit sug* gérer la conscience de notre propre foiblesse : ^' Dieu *^ ne peut rien révéler qui répugne à la raison : or il ^' a révélé, ou il n'a pas révélé le dogme de l'Eucha- *' ristie ; donc, etc." Car ici nous pouvons tous nour entendre : ici l'examen et la décision sont du ressort de notre esprit. 11 s'agit d'un fait : Dieu a-t-il ou nVt-il pas révélé le mystère de l'Eucharistie ? S'il n'est point prouvé que Dieu Tait révélé, de concert ensemble écartons le mystère. Si au contraire les preuves en sont certaines, nous devons tous absolument nous rendre : vous et vos docteurs, il faut indispen^^ sablement l'admettre, lui rendre hommage et laisser là de côté les vaines objections d'une raison impuis-' santé et orgueilleuse. Or je veux examiner avec vous ' cette Question de fait : j'entrepret^ds de vous convaincre' que le mystère de l'Eucbariste nous a été révélé tel que nous l'admettons.
Nous avons vu que la Révélation nous avoit été trahs-r mise de vive voix et par écrit ; que, pour la conoOJlre
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jettwVi. toute entière il falloit recourir au double dépôt de FËcriture et de la Tradition. Je les ouvrirai donc et les exposerai devant vos yeux l'un après l'autre : et j'espère, avec Taide du ciel, en produire des preuves si décisives que vous serez contraint d'avouer que tout inconcevable que soit ce mystère, il a certainement été révélé au monde par Jésus-Christ, et que les décrets de l'Eglise sur l'Eucharistie sont manifestement conformes à l'un et l'autre dépôt de la révélation.
L'Ecriture Sainte.
Ouvrez, je vou9 prie, l'Evangile au chapitre sixième de St. Jean, trop long pour être ici transcrit en entier. Veuillez bien seulement suivre, le livre à la main, les raisonnemens que vous fournira ce chapitre. L'Evangéliste raconte de quelle manière miraculeuse Notre Sauveur nourrit au désert les cinq mille hommes qui
l'y avoient suivi : comment il i^e déroba, par la fuite, à leurs transports d'admiration, et aux honneurs qu'ils vouloient lui rendre, en le proclamant Roi : comment il rejoignit vers le soir la barque de ses Apôtres au milieu de la mer de Tibériade, en allant à eux sur les «aux : comment enfin il fut rejoint lui-même le lendemain à Capharnaûm par la foule qu'il avait nourrie Ja veille: c'est au verset 25 que commence l'entretien, ' <}ui ne peut être assez médité, entre Jésus et cette oiultitude de Juifs. Après avoir blâmé leur avidité pour une nourriture périssable» et leur indifférence à chercher la nourriture immortelle, il leur dit que le moyen -de l'obtenir est de croire à celui que Dieu leur a envoyé : il leur reproche leur incrédulité à son égard.
£T LA RéFORMATIOK EN céNÉRAL. 21 7
malgré les prodiges qu'il a opérés devant eux. Il ajoute Lettre vi. ^ue la manne dont ils avoient parlée et que leurs pères aivoient mangée au désert, n'étoit point le pain céleste : que le pain de Dieu est celui qui est descendu d*en • haut ; que lui-même est ce vrai pain céleste; qu'il est descendu du ciel ; qu'il a été envoyé par Dieu son père pour les sauver. A ces mots les Juifs ne se contiennent plus, " N'est-ce point là Jésus, le fils de Joseph, V.4«. ** dont nous connoissons le père et la mère ? comment ^^ >donc dit-il : je suis descendu du ciel r" Mais Jésus^ sans leur révéler le secrel d'3 ùc. nassance humaine, les ramène encore à son origine céleste, à sa mission divine, et insiste plus fortement que jamais sur l'obligation de croire à ses paroles, à soartémoignr^j? : " En v.47* ** vérité, en vérité, je vous le déclare, qui croit en " moi, a la vie éternelle." Que signifie cet exofde et cette manière de ne s'ouvrir qu'à demi et par degrés ? D'où vient qu'il leur rappelle à reprises consécutives la nécessité de la foi due à son caractère, à ses .miracles, à sa divinité ? A quoi tendent ces recommandations préliminaires ? Où en veut-il venir, et que penset-il à leur proposer? Quelque chose de fort étrange sans doute et d'une extrême difficulté à recevoir: autrement il se seroit expliqué sans détour et sans user de toutes ces précautions.
Sa méthode étoit d'annoncer de loin les grands mystères qu'il devoit accomplir. Ainsi avant de l'instituer, enseigna-t-il la nécessité du baptême pour entrer au royaume des cieux ; ainsi ses disciples Tentendirent-ils souvent discoutir sur ?a passion, sa mort, sa résurrection, sur la descente du Saint-Esprit : ainsi annonce-t-il dans ce chapitre même son ascension et son retour au v.$i
318 SUR L'iOLISE ANGLICANE^
Lettre VI, ^j^]^ g^ |gg avertissant d'avance, il tenoit les esprits en attente : il ménageoit aussi la foi blesse des hommes en leur épar^nfiant les impressions trop vives que des prodiges imprévus auroient faites sur les sens. Par ces mêmes, motifs il les prévient ici d'un miracle qu'il projetoit de faire, de celui qui peut étonner davantage la raison humaine. Il choisit, pour Tannoncer, la circonstance qui avoit le plus d^analogie et de rapport avec rEuchristie, celle de la multiplication des pains, dont venoient d'être témoins ceux mêmes auxquels il s^adressoit.
Après avoir fait valoir tous les droits qu'il avoit à leur entière confiance, il vient enfin à déclarer le grand objet qui Toccupe, et l'exprime nettement en ces v,5i. mots : ^* Je suis le pain vivifiant ; quiconque mangera ^' xle ce pain vivra éternellement : et ce pain que je '^ donnerai, c'est ma chair laquelle je donnerai poar ^^ la vie du .monde." Le secret suspendu jusqu'ici est donc proféré: le grand mystère est déclaré; il a été entendu : le sens de la réalité a été compris ; mais sera-t-il cru ? Non, les Juifs, au lieu de s'en remettre à Jésus-Christ sur la manière dont il leur donneroit sa chair à manger, ne s'attachent qu'à celle dont ils mangeoient les chaires communes ; ils éclattent aussitôt en murmures, se regardent entre eux avec des signes d'improbation, de répugnance, et bientôt ils 9'écrient : '^ Comment cet homme pourroit^il nous '^ donner sa chair à manger ?" Ils avoient donc bien compris qu'il avoit parlé d'une manducation réelle.
N'allons pas plus loin pour le moment. J'ai ici, Monsieur, deux observations à vous offrir. Quand nous proposons à vos docteurs ou à ceux de leur parti i'auguste mystère de YEuch^LtUtie, n'entrent-ils pas
ET LA RéFORMATIOM EN GÉNÉRAL. 310
aussitôt en contestation ? Ne donnent-ils pas contre Lettre VI. notre croyance des signes d*improbation, de mépris» d'aversion ! Ne nous répondent-ils pas avec dédain, à la manière des Juifs de cet Evangile : ^^ Comment " pourroit-il nous donner sa chair à manger r*' En vain nous essayons dejeur représenter que le pain de Dieu est celui qui est descendu du ciel ; que *^ ce pain qu'il nous a donné, c'est sa chair, celle-là même qu'il a donnée pour la vie du monde, que Tœuvre que Dieu demande de nous, c'est de croire en celui qu'il a envoyé ;" et que suivant la déclaration solennelle de Notre Sauveur sur ce sujet même : " Qui •* croit en lui, a la vie éternelle." En vain nous leur représentons encore, que quelque haute, quelque incompréhensible que soit cette manducation réelle, ta promesse n'en est pas moins sortie de la bouche de Jésus-Christ, et que s'il est au-dessus de la raison de la concevoir, évidemment il est contre la raison de douter de sa parole, quand on ne peut douter qu'il Fait donnée, et qu'on reconnoît sa divinité. Ils nous répondent toujours avec les Juifs incrédules : " Com- " ment pourroit-il nous donner sa chair à manger?**
Changeons pour un instant le lieu de. la scène, et supposons qu'un de vos missionnaires, expliquant à des infidèles ce point drî la doctrine chrétienne, fît naître, sans le vouloir, dans l'esprit de ses auditeurs l'idée de la manducation réelle, et que ceux-ci choqués d'une pareille proposition s'écriassent : que voulez-vous dire ? et comment votre Dieu pourroit-il nous donner sa chair à manger ? Que répondrait votre missionnaire ? Ne devroit-il pas dire qu'ils ont mal saisi le sens de ses paroles, que jamais il n'eut l'intention de leur pro-
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Lettre VI. poser à Croire une inanducation réelle : que la chair de Jésus-Christ trest point une nourriture véritable, mais figurée, que son sang n'est point uu breuvage réel, maïs idéal : qu'il ne s'agit de manger sa chair et de boire son sang que par la foi : que le pain eucharistique est le symbole de son corps^ le vin celui de son sang : que Tun et Tautre sont des signes que son amour a daigné consacrer et nous laisser après lui^ pour ^nous consoler de son absence. Ainsi^ ou à-peuprès du moins, s'expliqueroit ici votre missionnaire pour écarter toute idée d'une manducation réelle. Mais Jésqs-Christ s'y prend-il de la sorte pour écarter la même idée dont les Juifs se montrent si fortement révoltés ? Que réplique-t-il à l'insulte insensée qu'ils lui font, en lui disant brusquement en face : ^^ Com- ^^ ment cet homme-là pourroit-il nous donner sr " chair à manger ? Ecoutons-le.
^^ En vérité, en vérité je vous le dis," (affirmation qui dans la bouche de l'Homme-Dieu équivaut à un serment) ^^ si vous ne mangez la chair du fils de rhomme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez point la viel Qui mange ma chair et qui boit mon '* sang, a la vie éternelle, et je le ressusciterai au der- ^' nier jour. Car ma chair est véritablement une nour- *^ riture, et mon sang est véritablement un breuvage. " Quiconque mange ma chair et boit mon sang de- " meure en moi et moi en lui. Comme le Père qui est vivant m'a envoyé, et -que je vis par le Pèret ainsi celui qui me mange, vivra par moi. C'est ici
le pain qui est descendu du ciel qui mangera de
ce pain vivra éternellement." N'êtes- vous point frappé, Monsieur, de ce que vous venez d'entendre î
Manque-t-il quelque chose à ces paroles, pour en dé- Lettre vi. terminer le sens ! Avouez que ce langage est tout différent de celui que nous avons entendu de la bouche de votre missionnaire. Jésus-Christ, loin de rétracter ridée d'une manducation réelle, la confirme de qouveau dans Tesprit des Juifs, tout révoltés qu*ils en fussent déjà : loin d'adoucir le sens qu'il avoit donné à ses premières paroles, il le fortifie comme par serment, et poursuit en le présentant toujours dans des lermes plus énergiques : loin de dire à la manière de votre docteur, que sa chair n'est qu'une nourriture figurée, son sang un breuvage idéal, il aflfirme que sa chair est véritable^ ment une nourriture, son sang véritablement xxn breuvage. Dans le discours du missionnaire tout parle de figure, de symbole, de manducation spirituelle, de souvenir et d'absence: dans celui de Jésus-Christ rien de tout cela, pas un mot de ce langage symbolique et figuré : tout y exprime, tout confirme de plus en plus la réalité de sa chair comme nourriture, de soii sang comme breuvage, la réalité de la manducation : tout respire et suppose sa présence au Sacerment. Il 8*y communique à celui qui le mange, comme la nourriture ordinaire se communique à celui qui la prend et en tire la vie : " Celui qui me mange demeure en moi " et moi en lui." Et encore, celui qui le mangera vivra par luL»comme il vit par son Père ; donc il vivra par lui en réalité et en substance, car c'est ainsi qt^'il vit par son père. — Enfin la vérité de la manducation est comparée à celle de la mission qu'il a reçue ; et qu'y a-t-il de plus réel, de plus attesté que sa mission céleste ? • Ainsi vous trouvez du côté de Jésus-Christ, sa présence, sa communication, son intimité par la vérité de son corps et de son sang donuéâ comm^ ^\o\xt-
133 SUR LEGbISE ANGLICANS,
Lettre VI. riture et breuvage ; du côté de rhomme, la réalité de la manducation, le gage certain de la vie, de la résurrection, du salut, et tous ces prodiges attestés par les affirmations réitérées et le serment même de THomme- Dieu. Que voulez-vous de plus pour déterminer avec certitude le sens qu'il attachoit à ses paroles ? Que leur manque-t-il pour vous en convaincre et arracher votre croyance? Jésus^Christ, après avoir exposé, répété et affirmé tant de fois le sens de la réalité, ne réussira-t-il pas enfin à vous persuader de la croire, et direz-vous toujours avec ces Juifs aveugles et obstinés: Comment cet homme pourroit-il nous donner sa chair à manger ?
Encore une observation. Suivant les principes de vos docteurs, le seul tort que purent avoir les Juifs, fut d'entendre litéralement ce qui leur avoit été dit en figure, et de prendre pour réelle une manducajtion qui, dans rintention du Sauveur, ne devoit avoir lieu que par la foi; Mais ici en voulant donner ce tour à la faute des Juifs, ce sont vos docteurs qui prennent eux-mêmes le change. En effet, s'il en avoit été ainsi, Jésus auroit sur-le-champ aperçu Terreur de ces Juifs, et ne les y auroit pas laissés. 11 n'avoit besoin que d'un mot pour corriger leur méprise, apaiser leurs murmures, et réconcilier les cœurs à sa doctrine. Et cette explication si simple, il n'auroit pas voulu la leur AàTCyC. 16, donner! Lui qui reprenoit les disciples toutes les ^atth. c.'i6, fois qu*il en avoit été mal compris, lui qui vènoit \ 16.' etc. ^' de faire un miracle pour noui;rir cette multitude de Juifs, et se les étoit attachés par ses bienfaits, lui qui n'étoit venu du ciel que pour les instruire et les sauver! Il les voit s'irriter, s'envenimer contre lui par un simple mal. eutexvduci^u'vl lui est facile de
ET LA RérORBfATIOM EN GiM^RAL. 333
dissiper et il s*y refuse ! Il les laisse dans Tillusion ! Lettit vi. Que disr-je ? Il les y jette lui-même : car la force de ses paroles entraînoit nécessairement la réalité. Les Juifs les entendirent ainsi, et ne durent pas les entendre en un sens opposé* C'eût été à Notre Seigneur de repousser deleur esprit Tidée qu*il leur avoit donnée de la réalité, sMl n*atoit point voulu qu'ils la crussent: il ne Ta point fait. C*étoit donc la réalité qu'il avoit en vue, la réalité qu'il entèndoit^ la réalité qu'il avoit promise, et qu'il vouloit qu'on crût d'avance sur la parole et l'assurance qu'il donnoit de l'accomplir un jour.
La faute des Juifs fut moins de mal comprendre» que de ne vouloir point croire, et s'ils méritèrent d'être condamnés^ ce ne fut point tant par défaut d'intelligence que par défaut de foi. Je m'explique : ils comprirent que Jésus-Christ avoit dit qu'il leur donneroit réellement sa chair à man^^er et son sang à boire ; et ils avoient eu raison de comprendre ainsi : car très-positivement^ c'étoit ce qu'il avoit dit. Ils jugèrent qu'il ne pouvoit pas leur donner sa chair à manger de la même manière que se mange la chair des animaux ; et en cela avoient-ils encore raison ? Quelle étoit donc leur faute ? La voici : ils ne connoissuient d'autre manière de manger la chair que de la déchirer sous les dents, ou crue et sanglante^ ou cuite* et apprêtée, et parce que cette manière est la seule qu'ils connoissent, ils concluent que c'est la seule possible ; ils ne veulent pas qu'il en puisse exister quelqu'autre qui leur soit inconnue, lis se décident sur leurs propres idées, mesurent. leur foi sur leurs conceptions bprnées ; et ne voyant pas la possibilité de ce que
cbMb^»
924 SUR L*ÉGL1S£ ANGLICANR9
Lettre VI. Jésus leuf annonce, ils refusent de le croire, (l) Mais / n*avoient-iIs pas souvent entendu parler de^.Iui comme
d'un personnage unique ? Ne l'avoient-ils pas approché| connu et suivi r N*avoient-ils pas été témoins de plusieurs miracles, et tout récemment dé la multiplication des pains ? Son air, ses traits, sa face auguste où ils voyoient quelque chose de plus qu'humain, ses discours pleins d'une sagesse surprenante, sa vie si sainte, si pure; tout devoit leur inspirer la confiance; tout devoit leur montrer en lui un génie supérieur, un prophète qui commandoit à la nature: il y a plusjl venoit de leur révéler qu'il ëtoit descendu du ciel, qu'il étoit envoyé vers eux par Dieu son Père : l'imposture
(1) Ce que Jésus-Christ avoit déjà dit aux Juifs, ce qu'il ajoute bientôt après devant eux en parlant à ses disciples, suffîsoit pour les avertir les uns et les autres qu'ils ne dtvoient point s'attachera l'idée d'une manducalion charnelle. Il uvoit déjà dit plusieurs'foig qu*il était lui-mèmo la pain vivifiant, le pain descendu du ciel, que le pain qu'il leur donneroit à manger, était sa chair qu'il douiteroit pour la vie du monde ; que quiconi^ue mangeroit de ce paib, vivroit éternellement. Par ces déclarations répétées il leur donnoit assez à entendre qu'ils mangeroicnt sa chair sous lu forme et la figure du pain, qu'ils participeroient à la substance de son ' corps et s'en nourriroient sous rapj)arence et l'image de cet aliment ordinaire de rhoinnie, et quand bientôt après il dit aux Disciples qu'ils le verroient monter où il étoitavant, n'étoit ce pas leur apprendre qu il ne leur donneroit pas d'une manière visible, sa chair à manger puisque visihUment ils le verroieutdisparoitie, et monter au ciel eo corps et en personne dans les proportions sensibles et naturelles du corps humain ? N'étoit-ce pas leur dire que, i[U(>i(|u'il leur donnât Si chair à manger, il n'en resteroit pas moins vivant, moins entier! que par c(;nséquent il ne parloit pas d'une cbiitr ordinaire qui dût être donnée pour sustenter une vie mortelle, et pour être mise eo pièces et consumée en la mangeant.
ce te
ET LA RéFORMATION EN GjbïBRAL. S35
ne pouiroit avoir place dans une âme telle que se l-«ttr«vï* montroit la sienne, ni le mensonge sortir d*une pareille bouche. Les Juifs dévoient donc croire à sa mission céleste, à sa divinité ; ils dévoient ajouter foi à tous ses discours, et dès lors se dire à eux-mêmes : ^^ Nous ne concevons pas, il est vrai, de quelle manière il Tentend, de quelle manière il pourra nous faire manger sa chair et boire son sang. Mais dès qu'il le dit, dès qu^il Tassure, il faut bien que cela se puisse : il faut bien qu'il ait, pour accomplir sa promesse, des moyens que nous n'apercevons pas. ^^ Il est saint, il est bon ; il ne sauroit se jouer de *' notre crédulité. Il est envoyé de Dieu, il vient du '^ ciel, c'est Dieu lui-même sous les traits de l'homme; ^^ il sait donc tout, il peut tout ce qu'il veut ; et dès qu'il nous certifie qu'il nous donnera sa chair à man-^ ger, son sang à boire, oui, nous en sommes per** '^ suadés ; oui, nous en sommes convaincus sur sa pa« " rôle ; et sans le concevoir, nous le croyons." Voilà ce qu'ils auroient dû penser, ce qu'ils auroient dû dire et confesser fermement. Leur faute, leur condamnation est de ne l'avoir ni pensé, ni avoué ; d'avoir mis de côté tant de motifs qui commandaient leur abandon, leur entière confiance en lui ; d'avoir préféré leurs propres conceptions anx siennes; d'avoir osé le regarder comme capable de leur proposer Timpossible, c'est-à-dire, de vouloir les tromper, ou de se tromper lui-même, et dans cette insultante alternative, de s'être opiniâtrement refusés à le croire.
Ces réflexions sur le malheur des Juifs en font naître une dans mon esprit qui m'effraie pour vous et pour ceux de votre communion. Comme ces Juifs, veut