DEUXIEME COMBAT DES IDEES TRANSCBMDBNTALES
Thèse. «Toute substance composée est la réunion de plusieurs substances simples, et il n'y a dans le monde que des éléments simples et les composés de ces éléments. »
Démonstration. « Supposons que les substances » composées n'aient pas pour parties des éléments » simples : alors, si Ton supprime par la pensée » toute composition , il ne restera aucune partie h composée, et comme dans Thypolbese, il n'y a » pas de parties simples, il ne restera non plus » aucune partie simple; par conséquent, il ne » restera* absolument rien, et il n'y a réellement » pas de substances. Ainsi donc, ou il est impos- » sible que Ton supprime toute composition par » la pensée, ou, si Ton peut la supprimer, il faut >» nécessairement qu'il reste quelque chose de » réel qui ne soit pas composé, c'est-à-dire quelju que élément simple. Dans le premier cas , le » composé ne serait point formé d'éléments sub- )) stantiels; (car avec de tels éléments la compo- » sition n'est rien de plus qu'une relation fortuite ») entre des substances, qui, indépendamment de » ce rapport, doivent avoir toute leur réalité , w comme autant de natures douées d'une existence
» propre). Mais comme ce cas est en contradic- I) tîon avec rhypoihése, il ne reste que le second » membre de l'alternative, à savoir, que tout n composé substantiel en ce monde soit formé » d'éléments simples. »
(( De là résulte immédiatement qu'il n'y a » d'autres réalités dans le monde que des sub- » stances simples; que toute composition est » seulement une relation externe entre ces sub- » stances; et qu'enfin, bien que nous ne puis- » sions jamais distraire de cet état de composition » les éléments substantiels, et les isoler entiére- » ment, la raison est cependant obligée de les » considérer comme le fond réel de chaque com- » posé, et comme autant de natures simples, M préexistantes au composé. »
AxTiTHESE.w Aucune chose composée n'est formée » de parties simples, et dans toute l'étendue du » monde, il n'existe absolument rien de simple. »
Démonstration. « Supposez qu'une chose com- » posée (en tant que substance) ait pour éléments » des parties simples. Comme toute relation ex- » terne, et, par conséquent aussi, toutecomposition » de substance ne peut avoir lieu que dans Tes- » pace, il s'ensuit, qu'autant il y a de parties M dans le composé, autant il faut reconnaître de w parties dans l'espace que le composé occupe. » Or, Tespace n'est pas formé de parties , mais
» é*espaùcs. Donc chaque partie du composé oc- » ciipe nécessairement un certain espace. Mais » les parties véritablement premières du compo^rë » 8ont simples ; donc Télément simple occupe un » certain espace. Maïs comme toute existencte » réelle qui occupe l'espace contient en soi divers » éléments placés hors les uns des autres^ et p3tr h conséquent se trouve composée , formant un » composé réel, non d'accidents (car les accidents » ne peuvent sans substances être hors les un^ » des autres ) , mais de substances , il faut né- » cessairement conclure que Télément simple est » un composé substantiel, ce qui implique cpn- » tradiction.
« La seconde partie de Tantithése, à savoir, » qu'il n^existe absolument aucune substance >i simple dans le monde, ne signifie rien de plus, » si ce n*est que Texistence d'une nature parfai- » tement simple ne peut être démontrée par auy* cune expérience, par aucune perception interne » ou externe, et qu'ainsi la simplicité parfaite de M nature ne réside que dans une pure idée, dont » la réalité objective ne peut être garantie par » aucune expérience possible. Une telle idée, par » rapport aux phénomènes et à leur application, » est donc sans objet et de nul usage. Supposons, » en effet, que Ton puisse trouver un objet cor- » respondant à celte idée transcendentale , et » soumis à l'expérience : il faut alors qu'une cer-
») taine représentation empirique nous soit don^ » née avec ce caractère manifeste de ne pmnt » comprendre en elle divers éléments distincts » les uns des autres^ et réunis seulement sous la » loi de Tunité. Mais comme de ce fait, que nous •c n*avons point conscience d'une telle variété d'é- » iémenls, on ne peut conclure que certainement » cette variété n'existe pas dans la représentation » de l'objet perçu ; et comme d'un autre côté , » cette conclusion est absolument nécessaire pour » nous convaincre de l'existence d'une nature I) simple, il s'ensuit qu'aucune perception, quelle » quelle soit, ne peut nous fournir la preuve » d'une telle existence. Ainsi donc, puisqu'un » objet d'une simplicité absolue ne peut jamais » nous être proposé dans un» expérience , et » puisque te monde sensible doit être considéré » uniquement comme le système de toutes les » expériences possibles , on est forcé d'admettre » que nulle part, dans la nature, un élément sim* » pie ne se rencontre et ne nous est proposé. »
a Le second membre de Fantithèse a beaucoup » plus d'étendue que le premier , en vertu du- » quel l'élément simple est exclu seulement de » la représentation sensible d'un composé. Mais » en vertu du second, l'éléaicnt simple est exclu » absolument de la nature des choses. C'est ce n qui explique pourquoi il était impossible de n prouver l'existence d'uiV tel élément, soit à
x> l'aide du concept d'un objet proposé aux sens » externes (et par conséquent composé), soit » au nom du rapport d'une nature quelconque à » une expérience possible, dans les conditions les » plus générales de l'expérience.
Discussion de la Thèse.
« Supposons que les substances composées n'aient » pas pour parties des éléments simples: alors, si » l'on supprime par la pensée toute composition ^ » il ne restera aucune partie composée^ et comme » dans l'hypothèse il n'y a pas de parties simples, » il ne restera non plus aucune partie simple ; » si l'on suppose que la substance composée n'a pas de parties simplQ3 $ on suppose en .même temps qu'elle est indéfiniment composée, et que l'on ne peut, ni en réalité, ni par la pensée, supprimer en elle toute composition. Il ne faut pas pour réfuter une hypothèse la tenir d'abord pour contradictoire. — « Par conséquent, il ne restera » absolument rien , et il n'y a réellement pas de » substances^ » Supprimer toute composition, c'est supprimer toutes les parties réelles de la substance composée ; s'il ne reste rien après la suppression^ on ne peut en conclure qu'il n'y avait pas de sub • stances. Rien n'est en dehori de la réalité; en résulte-t-il que la réalité n'est pas? — « Ainsi
donc, ou il est in^ssible que l'on supprime
» loule composition par la pensée, ou, si Ton » peut la supprimer, il faut nécessairement qu'il » reste quelque chose de réel qui ne soit pas com- » posé, c'est-à-dire quelque élément simple. ii C'est là la véritable position de la question ; ou plutôt^ il faut reconnaître, avant toute argumeuiation, que des termes mêmes de l'hypothèse, il sVnsuit l'impossibilité manifeste de supprimer la composition dans la substance divisible, et prouver ensuite, si la logique le permet , que cette conséquence est en opposition certaine avec la raison On peut regretter que cette preuve, dans laquelle se résume tout l'argument de la thèse, ait reçu de Kant trop peu de développement. La voici sous sa forme concise : « Dans le premier cas, le composé » ne serait point formé d'éléments substantiels ; » (car, avec de tels éléments, la composition n est » rien de plus qu'une relation fortuite entre des » substances qui, indépendamment de ce rapport, » doivent avoir toute leur réalité , comme autant » de natures douées d une existence propre). » Nous ne croyons pas qu'après une mûre réflexion on puisse la trouver démonstrative. « S'il est im- » possible de supprimer toute composition , le >> composé n'est point formé de substances.» Avant d examiner les motifs de ce jugement, l'esprit se feit cette question très naturelle : le composé estil une substance ? si non, tous les arguments que
l'on produira seront vains; si oui, il sera dont;
formé de substances, puisque tous ses éléments ont la même nature que lui. Â cet argument qu il était facile de prévoir, on oppose que la réunion de plusieurs substances en un tout n'est que la relation fortuite de certaines natures, qui ont en dehors de celte relation toute leur réalité. Dire que la composition n*estrien qu'une relation fortuite, c'est affirmer qu'il existe naturellement et primitivement des éléments simples, indépendants du composé ; c'est supposer ce qu'il faut démontrer. Sans doute^ nous ne nous arrêtons pas à un élément divisible dans une décomposition mentale, et Tanalyse à laquelle nous soumettons la sub* stance composée, est, par cette raison même, sans terme; mais, de ce que notre pensée peut rompre une relation, il ne résulte pas que cette relation soit fortuite, et que, dans la réalité, ses divers termes soient, ou aient été indépendants. Le monde est plein de rapports nécessaires, aux éléments desquels nous imposons par la^ pensée une séparation, dont on ne peut rien conclure pouir la natu]pe des choses. Selon l'hypothèse, la composition est essentielle à l'être, et la relation de^ élément3 n'est pas fortuite, au sens, que l'on, propose ici. Car con^quent, pour corabattxe logiquement Thypothèse, on ne peut admettre en principe la contingence entière du rapport qui unit le^ parties de la subs^tance« La substance compo^ peutrreUe toujoiii s se diviser } oui sans. doute; mt^âs. K 1a coor
dition qu'elle se divise en éléments composés. Quelle que soit la nature du iien qui réunit ces éléments^ certainement y ils seront substantiels, si le composé donné est substantiel. Au point de vue de Thypothèse, les parties sont essentiellement semblables au tout; la substance divisible nous est connue d^ailleurs par Tintermédiaire de la perception et présentée comme une réalité ai:tuelle : comment la divisibilité sans terme du composé fournirait-elle une objection contre la réalité delà substance, ou contre l'analogie des parties et du tout ? Cette analogie, qui est la conséquence immédiate de l'hypothèse , s'opposera toujours victorieusement aux arguments par lesquels on entreprendra de prouver que , s'il est impossible de supprimer toute composition, le composé n'est point formé de substances. Si l'esprit critique ne démontre pas par d'autres considérations que Kimpossibirlité d'arriver au terme de ki décomposition- est contraire aux principes rationnels, nous serons en droit de conclure que la seconde antinomie est tout s^ssi intôginaire que la première. -^ w Mais^ comme ce cas est eu con-^ » tradèctioa avec l'hypothèse y il ne reste que te » second membre de l'alternative, k savmr, que » tout composé substantiel en ce monde soit formé » d'éléments simples. » L'hypothèse répugne à c« que la substance composée n'ait pas d'éléments substaoïliete ;. maïs il n'est pas prouvé que, daas
le cas où Ton ne peut supprimer toute compositioDy les éléments ne sont pas des substances. La conséquence à laquelle on arrive en faveur du second membre de Talternative ^ est donc sans fondement.
Résumons l'argument : Un composé dans lequel on ne peut supprimer toute composition, n'est pas formé d'éléments substantiels; Or, la substance composée est formée d'éléments substantiels ; Donc on peut supprimer toute composition dans la substance composée, qui par conséquent a des parties simples. On n'invoque à l'appui de la majeure que ce principe : toute composition entre des substances est. une relation fortuite ; mais ce principe n'est pas un axiome, et il ne parait pas qu'on puisse en fournir de preuve. Si l'essence de la substance matérielle est d'être divisible, la relation entre les éléments de cette substance est essentielle. Que l'on puisse supprimer la composition par la pensée , il n'en résulte pas que dans la réalité le rapport soit fortuit. D'ailleurs, la majeure ne serait pas démontrée par ce seul principe ; car dés que l'on suppose que le composé est une substance , il n'est pas besoin que les éléments du composé soient simples pour être substantiels. La mineure est véritable; mais la majeure n'étant pas prouvée, il n'y a point de démonstration.
Non seulement on ne peut prouver que l'impossibilité de supprimer toute composition dan
la substance divisible implique contradiction^ mais il est facile de démontrer rigoureusement cette impossibilité. Selon l'hypothèse, tout élément est composé y et le dernier élément auquel on arrive est aussi composé que le premier ; l'analyse que l'on applique à la substance donnée a donc pour loi la continuité sans terme ^ ou^ à proprement parler, !e progrès à l'indéfini. Pour que toute composition fût supprimée^ il faudrait que le progrès à l'indéfini fût achevé, ce qui est d'une impossibilité manifeste. Demander de quelle nature sont les éléments primitifs de la substance composée ; c'est demander ce que l'esprit rencontre au terme de rindéfini.On ferait aussi bien cette autre question: qu'y a-t-il à l'extrémité de l'espace? toute contradictoire qu'elle est, elle ne l'est pas plus que celle à laquelle on essaie de répondre , quand on veut démontrer avec les principes employés par Kant que la substance divisible a des parties simples.
Il est inutile de soumettre à une discussion approfondie les corollaires qui se trouvent rassemblés après Targument ; nous ferons seulement les remarques suivantes : 1* L'on ne peut conclure de la thèse qu'il n'y a d'autres réalités au monde que des substances simples, parce que la relation, même fortuite de deux substances, peut donnei lieu à une réalité nouvelle , fort distincte des deux réalités primitives , et qui , au point de vue de la science et de la vérité absolue , ne se résout pas
danssesdeux éléments, mais est entièrement anéantie; quand la composition cesse. 2" Il est extraordinaire que Ton propose comme corollaire de la proposition qui était l'objet de la démonstration, le principe même sur lequel foute la démonstration repose, à savoir que la composition est seulement une relation externe entre les substances. » y Quand même il serait prouvé que la substance comuosée a des éléments simples, on n en pourrait conclure immédiatement que ces éléments préexistent au composé. C'est là une maxime de très grande conséquence eu philosophie , et qui ne doit être admise qu'en verlu des titres les pins incontestables.
Discussion de T Antithèse.
« Supposez qu'une chose composée ( en tant que » subsiante) ail pour éléments des parties simples. » Comme toute relation externe, et, par conséquent » aussi| (oute composition de substan^ces ne peut avç4r heu q^^da^s l'espace, il s'ensuit. .•. » Le principe n'est rigoi^reusement vrai que pour les substances a.vixquelles l'étendue est essentielle , c'est-à-dire, 4ont l'éteodue es| l'essence i^ême, où l'uft 4^^ attributs fondamentaux. On peut l'appliquer encore, mais ^veç les restrictions nécessaires^ aux substai^ces qui, dç leur nature, indivisibles et hprs de l'espace , ne se manifestent cependant que dans l'étendue, et dont l'aclio'. se réduit à une
résistance locale. Mais on ne peut pas dire que les substances purement spirituelles , si elles existent , n*ont de rapports et ne s'unissent que dans Tespace. Et, tant qu'on n'aura pas démontré l'impossibilité de leur existence, nous ne devohs recevoir que sous condition le principe dont l'universalité est ici en question. — « il s'ensuit qu'au- » tant il y a de parties dans le composé, autant » il faut reconnaître de parties dans l'espace que » le composé occupe.» Autant il y a de parties dans le composé matériel ^ si Ton définit ce composé : La substance dont l'étendue est un attribut essentiel. La démonstration n'aura de valeur que pour cette substance. L'essence de la matière implique-telle rétendue ? ce qu'il y a de réel dans le composé matériel n'cst-il pas hors de l'étendue? n'y a-t-il pas contradiction entre l'existence positive et l'étendue comme attribut inhérent ? ce sont là tout autant de questions réservées, et que l'argumentation ne touche même pas. Elle n'est dirigée que contre une notion particulière de la substance matérielle^ notion pour le moins sujette à contestation. Dans ce cercle restreint, où elle s'attaque peut-être à une chimère^ il faut avouer que l'antithèse a facilement et évidemment raison. — « Or l'espace n'est pa^ » formé de parties, niais d'espaces. Donc chaque » partie du composé occupe nécessairement un cer- » tain espace. Mais les parties véritablement pre- Yt mières au composé sont simples ; donc l'élément
w simple occupe un certain espace. Mais comme » loute existence réelle qui occupe l'espace.*, se i) trouve composée de substances , il faut néces- » sairement conclure que Télément simple est un » composé substantiel, ce qui implique contradic- » tion. >: C'est la démonstration géométrique de la uivisibililé à l'infini de la matière^ telle qu'on l'entend vulgairement ; elle avait déjà été mise, fort longtemps avant Kant, sou&une forme très rigoureuse, et, comme nous l'avons dit, elle est au dessus de la réfutation. Véritablement, Texistence réelle qui occupe l'étendue, n'est point simple,.quelle que soit d'ailleurs son unité. Mais il faut se garder de conclure que tout élément substantiel (1) est en réalité divisible, puisqu'il est composé : divisible par la pensée, oui, sans doute , mais divisible en soi .. peul-étre non f et les partisans des atomes ne se tiennent pas pour battus par cet argument géométrique. D'abord , l'espace qui nous sert à prouver la divisibilité de la matière n'est pas luimême réellement divisible. Pour qu'il fût divisible, n faudrait que ses parties fussent séparées sans intervalle, c'est-à-dire, sans espace intermédiaire, ce qui est contradictoire (2). Ensuite, on peut concevoir tel composé substantiel dont les parties soient indissolublement unies , et qui forme une
{t) Dans l'hypothèse , où Ton se place , d'une existence é'Me dunt Te^sence implique Pëtendue.
(2) C'est là une réflexion très solide de Glarke dans sa
véritable monade physique. Cette monade envelopperait une variété indéfinie^ et n'en serait pas moins parfaitement une. Une telle hypothèse, qui remonte jusqu'à Platon, et plus haut encore , n'est pas en contradiction avec l'argument^iue noiis discutons, et l'on doit reconnaître que, pour la détruire, il faudrait une démonstration nouvelle.
En résumé, on prouve que la substance étendue n'a pas de parties simples, par ce raisonnement sans réplique : L'espace , dans quelques limites qu'on le considère, contient toujours une multitude indéfinie d'éléments homogènes; La substance qui a pour essence Tétendue, est pénétrée par l'espace; Donc une multidude indéfinie d'éléments se trouve dans la substance étendue, qui est, de fait, indéfiniment composée. L'argument, tel qu'il est, ne suffit pas pour ruiner la physique de Descartes, ou celle deLeibnitz;mais on ne peut en contester la rigueur, ni en méconnaître l'importance, dans cette partie de la philosophie que Kant lui-même appelle la Métaphysique de la nature.
« La seconde partie de l'antithèse, à savoir, » qu'il n'existe absolument aucune substance
polémique contre Lcibnîiz. — « L'espace infini est absolu- » ment etessenlîellement indivisible : et c'est une conlradic- » tion dans les termes que de supposer qu'il soit divisé ; car » il faudrait qu'il y eût un espace entre les parties, que l'on » suppose divisées : ce qui est supposer que l'espace est divisé » et non divisé en même temps. » Troisième réplique^ § III; cf. deuxième réplique^ § IV.
» simple dans le inonde , ne signifie rien de r plus, si ce n'est que l'existence d'une nature » parfaitement simple ne peut être démontrée » par aacune expérience..... La simplicité de » nature ne réside que dans une pure idée, qui, » par rapport aux phénomènes et à leur expli- » cation, est sans objet et de nul usage. » En rapprochant de cette explication les termes mêmes de l'antithèse , nous trouvons trois propositions fort distinctes, dont chacune demanderait une démonstration particulière : 1' nous ne percevons rien de simple; 2** Texpérience ne nou^ donne jamais une occasion légitime d'appliquer notre idée d'une nature parfaitement simple; 3** il n'y a véritablement aucune substance simple dans la nature des choses. Kant paraît renoncer à la troisième proposition , qu'il avait d'abord énoncée seule. Voyons s'il prouve les deux autres»
— - u Supposons que l'on puisse trouver un objet » correspondant à cette idée transcendentale , et » soumis à l'expérience : il faut alors qu'une » certaine représentation empirique nous soit >; donnée avec ce caractère manifeste de ne point » comprendre en elle divers éléments, distincts ies » uns des autres* » U faut entendre ici par ces moiSf un objet, non pas l'être lui-même, mais bien plutôt la manifestation de l'être (1). Ce que l'on
(1) Il est vraî que parfois , comme pour la force libre, par
veut ëiablir, c est qu'il n'y a pas (le manifestation, ou de phénomène simple* Au phénomène correspot)d, d'un côté, l'impression sensible (la sensation ou le sentiment), et de l'autre, Tapperception immédiate de la conscience, impression et apperception que Kant appelle d'un nom commun et assez impro\)re^r€présentattons empiriques. ^on^ devons accorder, surtout en ce qui concerne la conscience, que, si le phénomène est simple, la représentation de ce phénomène offrirai nécessairement un caractère parfait de simplicité. Nous démontrera- t-on que toute représentation ou perception est manifestement composée ? — ^ « De ce fait, que A) nous n'avons point conscience d'une telle variété » d'^lémenis,on uepeutcouclureque certainement » cette variété n'existe pas dans la représentation » de l'objet perçu. » Il est impossible à une saine psychologie d'admettre un tel principe sans de nombreuses reatriçtions. La première règle, lorsqu'on parle de perception, est de distinguer entre la représentation externe et l'apperception interne, qui n'ont véritablement aucune sîmUitude. On peut établir, en thèse générale, pour les représentations externes le principe invoqué par Kant, mais l'apperception interne n'y est point sujette. Nous savons que ncs sensations enveloppent toujonis
exemple, la manifestation nous révèle immédiatement l'élre lui-même, et que la conscience pénètre jusque dans l'essence.
A4 une certaine variété, et cela en vertu de deux causes: lapremièreest, queTobjet denos sensations se Crouve dans l'espace , ou ne se met en rapport avec nous qu'à travers l'espace ; la seconde, c'est que toute représentation externe a son siège dans la sensibilité proprement dite , et que la sensibilité est Télément indéfini de notre nature, élément dont toutes les déterminations expriment, ou du moins, retiennent le caractère fondamental. Nous savons aussi que notre conscience n'a qu'une certaine portée, qu'elle n'embrasse pas l'indéfini et n'en parcourt pas tous les degrés , et que les faits peuvent lui échapper, par excès, ou par défaut. Il est donc naturel de juger que, là où l'indéfini peut être représenté, et où la sensibilité est engagée) les limites de la conscience ne sont pas la loi des choses, et qu'on ne peut conclure de la simplicité apparente de nos perceptions à l'absence de composition dans la réalité. Mais l'apperception interne est dans des conditions bien différentes; l'objet de cette apperception n'est pas dans l'espace , et ce n'est pas par l'intermédiaire de la sensibilité que nous nous connaissons nous mêmes. La conscience attachée au moi a pour caractère principal d'être adéquate à son objet. On a fort bien dit que le moi et la conscience du moi sont inséparables, et, à un certain point de vue, identiques ; ce que le moi n'apercevrait pas de lui-même ne serait plus le moi. Ainsi donc, si une apperception interne est
tnanifesiement simple^ nous devons conclure de cette simplicité à la simplicité de l'objet. Sans parler de certaines idées dont l'apperception est parfaitement simple , telles que les idées de Tétre^ de Tunitéy de l'infini , dont le propre est d'exclure la composition, quelle variété peut-on trouver dans l'apperception d'une affirmation, d'une volonté, d'un effort ? et comment démontrer à l'esprit que la simplicité de l'apperception n'est pas ici une preuve eJLcellente de la simplicité du phénomène ? D'ailleurs l'entendement confirme le témoignage de la conscience, car il est impossible de concevoir la volonté, ou l'effort, par exemple , si ce n'est avec le caractère d'une simplicité très réelle. Nous sommes donc fondés à établir entre les deux classes de représentations une distinction, qui laisse subsister pour les perceptions externes la règle proposée par Kant, et qui infirme entièrement cette règle pour les perceptions immédiates de la conscience. — w Et comme, d'un autre côté, » cette conclusion est absolument nécessaire pour »nous convaincre de l'existence d'une nature » simple , il s'ensuit qu'aucune perception , quelle » qu'elle soit, ne peut nous fournir la preuve » d'une telle existence. » Il ne faut pas confondre dans la discussion la nature simple avec le phénomène simple; dans tout ce qui précède, il est question de manifestations, et non pas de natures. Dans ces limites , la conclusion ne vaut encore que
pour hs pcrceplions externes, la simplicité d'une apperceplion immédiate de conscience étant une preuve de la simplicité de Tobjet incerne, qui nous devient manifeste sans intermédiaire. La raison accorde que Ton ne peut conclure de la simpliciré d'une perception externe à l'absence de composition dans le phénomène ; mais elle n'accorde rien de plus. — (f Ainsi donc, puisqu'un objet d'une » simplfcilé absolue ne peut jamais nous être pre>- >» posé daiis une expérience , et puisque le mond^* » sensible doit être considéré uniquement comme » le système de toutes les expériences possibles , » on est forcé d'admettre que, nulle part dans la » nature, un élément simple ne se rencontre et ne » nous est proposé. » Voilà un certain nombre de conséquences qui excèdent de beaucoup les prémisses^ et qui paraissent entièrement inadmissibles. « Un objet d'uïie simplicité absolue ne peut jamais ic nous être proposé da*ns une expérience; » rien de moiffs^ démontré. D'abord l'expérience intérieure* est m hors de cause; ensuite, en ce (|uî touche l'expérience* extérieure , wne seule consé^ quenceest légitime, c'est celle ci : Nous ne somiîaes jamais certains que l'objet immécUat de noire perception (le phénomène) soit réellement simple. Mais de là à cette autre proposition : « Un objet )) réellement simple n'est jamais soumis à nos » sens», il y a un très grand intervalle qui n'est pas rempliparFargument. Je nepuis conclure légitime-
k ment qu'une chose existe; sen.suit il que je sois ta fondé à conclure qu'elle n'existe pais ? les règles les m plus élémentaires de la logique s'y opposent. — « le tv » monde sensible doit être considéré uniquement lii » comme te système de toutes les expériences pos- 'à » sibles, » Non pas le monde sensible, mars l'en ù semble des manifestations du monde sensible (1); if l'expérience nous fait connaître le phénomène , n naais le phénomène n'est pas tout, il n'a même ai qu'une existence subordonnée; par delà ce que p Von voit, est la réalité interne que l'on ne voit pas. fs Réduire ta réalité du monde sensible à un pur i phénomène , c'est Vanéantir. — « On est donc forcé f » d'admettre que mille part dans la nature un f n élément simple ne se rencontre et ne nous est >. proposé. » Tout au contraire , la conséquence est i illégitime : pour les phénomènes externes, dont on 1 peut dire seulement que leur simplicité n*est pas démontrée; pour les faits de conscience, dont l'essence est souvent d'être simples; pour les substances réelles du monde physique, touchant lesquelles on n*a lien démontré , puisqu'on les a
(1) Le principe extraordinaire que l'on trouve ici, a son fondement dans l'idéalisme transcendental, dont il est une conséquence légitime. Mais pourquoi imposer à la raisou dogmatique te système de l'idéalisme transcendental , qui rend impossible l'emploi dogmatique de la raison , et ôte à l'avance toute objectivité à nos idées ? Rant veut tirer de ces antinomies une nouvelle preuve en faveur de son idéalisme, mais la preuve ne vaudra rien , si elle est un cercle vicieux .
niées ; el à plus forte raison , pour le sujet de la conscience dont les manifestations directes et les caractères fondamentaux impliquent la simplicité. Eu résumé , des trois propositions que nous avons signalées^ la première seule, à savoir «Que nous ne percevons rien de simple, » a été l'objet d'une démonstration. Cette démonstration peut être mise sous la forme suivante : Pour que l'expérience nous fasse connaître un phénomène véritablement simple, il faut que certaines perceptions aient un caractère manifeste de simplicité; Or, on ne peut conclure de la simplicité apparente à la simplicité réelle d'une représentation empirique; Donc, quelles que soient nos perceptions, elles ne correspondent à rien de simple dans la nature. Nous admettons la majeure, mais seulement pour les manifestations ; car il est facile de concevoir une nature simple qui se révèle par des phénomènes composés, une force parfaitement une,dont l'actionaitle caractère de la variété, dont l'effet soit même indéfiniment divisible. I^ mineure est vraie pour les perceptions externes seulement , mais, si on veut l'appliquer aux perceptions internes, elle se trouve en contradiction avec les premiers éléments de la psychologie. La conclusion contient plus que les prémisses ; lors même qu'on la restreindrait aux seuls objets des perceptions externes, il serait impossible de lui reconnaître une valeur légitime. Nous ne sommes pas certains que les
AO phénomènes sensibles soient réellement simples ; mais de là, comment conclure que certainement ils ne sont pas simples? Il n'est donc nullement démontré que nous ne percevons rien de simple.
Nous ne trouvons pas un mot à Tappui de la seconde proposition, à savoir : « Que l'expérience » ne nous donne jamais une occasion légitime » d'appliquer notre idée d'une nature parfaitement » simple;)) à moins qu'on ne prenne pour un essai de démonstration cette assertion inadmissible : u Que le monde sensible n'est rien de plus que » Tensemble des phénomènes.» S'il n'y a rien par delà les phénomènes, et si toute manifestation sensible est composée , ondoit accorder, en effet , que notre idée d'une nature simple est sans*application possible. Mais si l'on peut logiquement conclure du phénomène à l'être, il sera facile (i 'entendre comment certains phénomènes, tout composés qu ils paraissent et qu'ils sont effectivement, conduisent cependant l'esprit à la connaissance certaine d'une nature simple.
Enfin Kant semblait avoir renoncé à prouver : c< Qu'il n'y a réellement aucune substance simple » dans la nature des choses; » mais cette troisième proposition se retrouve à la fin de l'argument, et nous lisons : « Que le second membre de l'anti- » thèse a pour résultat d'exclure tout élément » simple de la connaissance et par conséquent de » la réalité. » Certes la raison dogmatique ne
reçoit pas uae teltc {)roposition sahs preuves ii rësistiblcs, et ces preuves, où les a-t-on produites? Nous savons bien que si toute réalité est purement phénoménale, les preuves ne manqueront pas, pour le monde sensible du moins. Mais pourquoi imposer à la raison dogmatique les principes de l'idéalisme transcendental ? Elle les repousse; du moment même où Tesprit humain les admettrait, il cesserait d'être dogmatique et ne chercherait plus à édider des thèses et des antithèses sur la nature des choses.
De la discussion de cette seconde antinomie, nous pouvons conclure : l"". Que la raison, parmi toutes les propositions avancées, n'en démontre qu'une, à savoir, que l'être, auquel l'étendue est essentielle, n'a point de parties simples; supposé, d'ailleurs, qu'un tel être soit réel, ce qui demeure indécis; — 2\ Que la raison, n'établissant qu'uue partie fort restreinte de ce que l'on nomme impro* prement l'antithèse, ne se trouve point par conséquent en contradiction avec elle-même.
TROISIÈME COMBAT DES IDEES TRANSCEIfDENTÀLES.
TnèsE. «L'action des causes déterminées par les M lois de la nature n'est pas la seule d'où peuvent » dériver tous les phénomènes du monde. Il faut, )) pour expliquer ces phénomènes, admettre l'exis- » tence de certaines causes agissant avec liberté.»
Démonstration. « Supposez qu'il n'y ait d'autre >) action des causes que celle qui s*accomplit sui- » vant les lois de la nature; alors, tout ce qui corn* » menée à être se trouve précédé d un certain état » dont l'événement est une conséquence néces- » saîre, en vertu de quelque loi. Or, l'état précé- » dent doit être lui-même un événement arrivé un M certain jour (produit dans un temps avant lequel » il n'était pas); car s'il avait toujours été, son » résultat nécessaire n'aurait point eu de com- » mencement, et serait de tout temps; donc Tac- >) tîon d'une cause d'où résulte un événement, est w elle-même un fait et un événement qui suppose » à son tour, suivant les lois de la nature, une » action productrice et un état antérieur, lequel M suppose un autre élat qui le précède, et ainsi sans » fin. Si tout se passe dans le monde en vertu des w seules lois de la nature, on ne rencontrera donc » jamais qu'un commencement subordonné, et » point de terme véritablement premier; par con- » séquent, il n'y a point de totalité dans la série » des causes qui se produisent indéfiniment les » unes les autres. Or, la loi de la nature consiste » précisément en ce que rien ne peut arriver sans » une cause pleinement et parfaitement déterminée » à l'avance. Donc, la proposition,qui affirme que w Faction des causes peut être uniquement déter^ » minée par les lois de la nature, se contredit » elle-même dans son universalité sans limite, et
M il est impossible d'accorder que ce soit là le seul » mode d'action.
» Ainsi donc, il faut admettre un mode d'action » suivant lequel l'événement produit ait une cause D qui ne soit plus déterminée par une autre cause » antérieure en vertu de lois nécessaires ; en » d'autres termes, il faut admettre un ordre de » causes absolument spontanées, qui instituent, » de leur propre mouvement, une série dephéno- » mènes, dont le développement se conformera aux n lois de la nature, et qui aient,par conséquent, la » liberté transcendentale sans laquelle, même dans » le cours de la nature , la série des phénomènes » ne parait jamais pleine et parfaite du côté des n causes. »
Antithèse. « Il n'existe point de cause libre, n mais tout ce qui arrive dans le monde est déler- M miné uniquement par les lois de la nature. »
Démonstration.ii Supposons que la liberté existe (( au sens transcendental, comme un mode par- » tk^ulier d'action des causes, eu vertu duquel les » événements du monde peuvent être produits, et » qui implique la faculté de déterminer simplement » et absolument un certain état, et par là d'insti- » tuer la série de tous les états suivants : alors , » non seulement par l'effet de cette puissance spon* » tanée,une certaine série commence absolument, » mais la détermination même de cette puis- » sauce spontanée à produire la série, c'est-à^ire
» l'action de la cause , se trouve dans une » semblable condition , de telle sorte qu'il n'y a » aucun terme antérieur dont cette action nous » paraisse la conséquence nécessaire, conformé- » ment à des lois constantes. Le commencement » de faction supposera toujours un état antérieur » où la cause n*agissait pas , et le premier effet « dynamique de la puissance un état qu aucun lien » de causalité ne rattache à Tétat précédent de la » même cause ^ ou /en d'autres termes^ qui n'est » point la conséquence d*une modification anté- « rieure. Donc, la liberté transcendentale est en » opposition avec la loi de l'enchainement des eau » ses; elle suppose entre les états successifs des /i causes efficientes^un rapport qui rend l'unité de >) Texpérience impossible^ que ne montre, par conw séquent, aucune expérience, et qui n'est enfin » qu'une vaine imagination de l'esprit.
M Ainsi donc, rien n'existe que la nature, dans » laquelle nous devons chercher l'enchaînement » et l'ordre des événements du monde. Une cause n libre, indépendante des lois de la nature , non » seulement serait délivrée de tout pouvoir néces- » sitant, mais échapperait au Jil conducteur des » lois universelles. Et l'on ne peut pas dire pour » sauver les lois de la nature, que la cause libre K se conforme dans ses actes aux lois qui règlcn t » le cours du monde; car si l'action d'une cause est » déterminée par des lois universelles, ce n'est plus
M la lUberté, mais seulement la nature que nous k» devons reconoaitre daos une telle cause. Il y a M donc entre la nature et la liberté tninscenden- » laie , la même différence qu'entre la conformité » aux loi^ et la licence. La première impose à M rintelligence la difficulté de remonter sans fin j$ dans la série des causes pour chercher Torigine » desévénementSy parceque Faction des causes est » toujours déterminée par les faits précédents ; X. mais,«n récompense, elle lui promet une parfaite M unité d'expérience et une exécution complète ») des lois.Tandis qu'au contraire, cette prétendue H liberté promet le repos à Tesprit qui étudie n renchainement des causes^ par cela même » qu'elle le conduit à une cause véritablement /2 première^ qni entre spontanément en action ; n mais comme cette spontanéité est aveugle , elle » rompt le fil des lois naturelles, qui seul peut ^ donner a Texpérierice de l'unité et de la suite.»
Disf ussion de la thèse.
a Supposez qu'il n'y ait d'autre action des cause» » qiie celle qui s'accomplil suivant les lois de la » nature :^lors, tout ûe qui commence à être se *) tivouve précédé d'un cerlaio état, dontrévéne- «) ment nouvea^u est une conséquence nécessaire, » en vertu de quelque lou « 11 faut entendre par cause soumise aux lois de la nature, une puissance dont l'action est cutièrement déterminée par une
autre puissance ou par un fait externe. Lorsqu'il est question de la liberté, soit qu'on veuille l'attaquer, soit qu'on se propose de la démontrer ou de la défendre, on doit d'abord, pour éviter toute ambiguité, établir une distinction entre la cause produftrice et la cause déterminante. La cause productrice, c'est letre lui-même, on plutôt la puissance qui lui est essentielle la cause déterminante, c'est le mobile qui réduit cette puissance à l'acte et qui en presse en quelque façon les ressorts. L'être libre est <;elui qui a en lui même, pu pleinement, ou avec des restrictions, la cause dV terminante de ses actes; l'être soumis aux lois de la nature (dans le sens où elles sont proposées ici), n'a jamais en lui-même la raison suffisante des actes, qu'un mobile extérieur tire de sa puissance. Quelquefois, pour l'être libre (1), la cause déterminante des actes est double; elle se trouve, et en lui même, et hors de lui ; pour Têtre soupf)is aux lois de la nature, elle est toujours tout entière au dehors, ou plutôt, dans le fait qui précède immédiatement l'état nouveau. C'est ainsi que Ton doit eii tendre que chaque événement est une conséquence nécessaire de l'événement précédent , quoiqu*il faille toujours tenir compte de la cause
(1) Pour rhomme^ à bien voir les cboses , ce n'est pas quelquefois, c'est toujours. Sa volonté nue n'explique suffisamment aucune de ses actions ; mais on en peul dire autant de chacun des mobiles qui influent sur sa volonté.
5G productrice, sans laquelle In conséquence n'^auraiC pas lieu. — «Or, Télat précédent doit être luî- » même un événement arrivé un certain jour , n produit dans un temps avant lequel il n'était >) pas...» Il faut encore distinguer entre l'état précédent du sujet qui accomplira 1 action, et la cause immédiatement déterminante de cette action ; ce que Ton dit ici est rigoureusement vrai du dernier terme et non pas du premier. Un édifice menace ruine depuis un demi-siècle, un coup de vent Tabat; sans ce coup de. vent, peut-être eût-il subsisté encore longues années. L'état de l'édifice n'est donc pas la cause immédiatement déterminante de 81 chute, et ce n'est pas de cet état que l'on peut dire : « S'il avait toujours été, son résultat néces- » saîre n'aurait point eu de commencement et » serait de tout temps. » il y a, pour la production de chaque événement, comme un coup porté, qui, par sa propre -vertu, ne ferait presque rien, mais (jui, les circonstances et la cause productrice étant données, décide tout; c'est ce fait déciijif que fauteur de l'argument semble considérer comme la s"ule cause; il est vrai que c'est un mobile indispensable, mais, suivant les lois de la nature, on doit souvent ne lui reconnaître qu'une importance secondaire, et comprendre qu'il ne fournit des choses qu'une explication très insuffisante. — « Donc Taciion d'une cause, d'où résulte unévé- » U' ment, est elle-même un fait et un événe-
» ment qui suppose, à son tour, suivant les lois » de la nature , une aclion productrice et un état « antérieur,, lequel état suppose un autre état qui » le précède, et ainsi sans fin.» L'action de la cause est ici, comme dans toute la suite du raisonnement, ractiondéterminante,c'est-à-dire, le fait précédent. L'action véritable implique un terme substantiel qui se dérobe à lexpérience, et dont on peut, à la rigueur, faire abstraction dans le système que l'argumentcombat. Selon ce sys:éme, toutes les causes déterminantes forment une sorte de réseau, qui n'est rompu , ni affaibli nulle part, et qui s'explique suffisamment lui-même; mais, à la condition, signalée par Kanf, de n'avoir point de terme et d'offrir à l'esprit la matière d'un progrès à l'indéfini. Ce réseau e?t rompu dans la réalité (I) , comme l'expérience nous en convainc; mais la dialectique ne consulte pas Texpérience , et elle essaie de prouver par le raisonnement que les causes déterminantes ne peuvent s'étendre ni se précéder à l'indéfini. Voyons si elle y parvient. — « Si tout se passe dans le monde en vertu des » seules lois de la nature, on ne rencontrera donc A jamais qu'un commencement subordonné, et M point de terme véritablement premier; par con- » séquent il n'y a point de totalité dans la série des
(1) Ou du moins il y a deux ordres de causes dëïerminantes, celui de la grâce ( suivant Texpressioa de Leibnitzj, et celui de la nature, qui induent tour à tour sur un même syslcme d'actions.
» causes.» Pourquoi point de totalité? Les causes sont eu nombre indéfini, est-ce que le nombre indéfini n est pas un tout ? S'il ne Test pas, ju'on le prouve; rass:Ttion n'est nullement évidente. Kant dit lui-même que le temps est un tout, que l'espace c sji un tout (1 ); mais alors, il doit convenir que la totalité se trouve dans le nombre indéfini; et si elle s'y trouve, comment ne serait-elle pasdans la série des causes, qui n'est, ^n dernière analyse, qu'un nombre concret indéfini? Veut-on recourir ici à un argument déjà disenté dont voici la substance : I our ^u'il y ait totalité, il faut que la synthèse successive, qui mesure le comppsé, soit achevée ou puisse l'être; Or, la synthèse successive de Tindétini ne peut Jamais être achevée,Donc il n'y a point de totalité dans l'indéfini; — maisd'abord,cetargument conclut contre les principes mêmes de Kant sur l'unité et la totalité du temps et de l'espace; ensuite^ Ja synthèse successive d'une 3érie indéfinie peut être accomplie dans un temps indéfini, et c'est une partille durée qu'a remplie la série proposée; enCn^si nous sommes dans Timpuissance de nous former l'idée d'un tout qui nait point de limites , il n'en résulte nullement que ce tout n'existe pas dans la. nature des choses, d'où nous
(1) Spatîum proprîe dici haud composituni, sed totum deberet, si quidein partes iUius in toto solum^ neque totum esse per partes , possuDt. SehoUon ad Antin. secund, — Cf. JEsthct transcend. § II et IV.
pouvons conclure qu'il reste encore à démontrer que dans la série indéfinie des causes îl n'y a point de totalité. — « Or, la loi de la nature consiste M préciFément en ce que rien ne peut arriver sans » une cause pleinement et parfaitement déter- A) minée à l'avance. » C'est là une loi qui dérive immédiatement du principe de la raison suffisante, et que la raison avoue complètement. — « Donc, w la proposition qui affirme que l'action des causes « peut être uniquement déterminée par les lois de » la nature, se contredit elle-même dans son uniw versalité sans limite. » Cette conclusion suppose que Ton a mentalement reconnu qu*une série de causes où il n'y a point de totalité, ne contient aiKun terme qui soit pleinement déterminé.
Comme il n'est pas prouvé qu'une série indéfinie de causes ne forme point un tout, en aucun cas la suite du raisonnement ne sera, démonstrative. Mais quand même celte preuve serait faite, serions-nous forcés d'admettre que la proposition combattue par la thèse se détruit elle-même, et doit être abandonnée ? On peut soutenir la négative. Quelque soit le caractère mathématique de la série des causes, tous les membres en sont réels; ils se sont succédé dans un temps indéfini , et si uoe durée indéfinie s'est écoulée jusqu'au moment I résent, la série s'est accomplie, et l'événement (|ui est produit à cet mstant même, a une cause pleinement €t pirfaitement déterminée. La série
des causes n'est pas la série des conditions , mais toutes deux sont analogues , par rapport à la question qui nous occupe. Or, il est évident que rien n'existe sans une condition pleinement et parfaitement déterminée à Tavance : la condition du moment présent , c'est le temps écoulé; mais le temps écoulé est indéfini : donc , puisque le moment présent est arrivé , une série indéfinie peut être, disons plus, est certainement une condition pleinement déterminée. Concluons que, par analogie, une série indéfinie peut être une cause parfaitement déterminée. Affirmer le contraire , sms en donner des preuves, c'est se contenter de nier une thèse fort grave, pour la combattre. Par conséquent, il ne nous est pas démontré que cette thèse se contredise elle-même , et que le mode d'action dont elle parle ne suffise pas pour Texplication des phénomènes.
Nous pouvons simplifier l'argument, et le mettre sous cette forme rigoureuse : Nul phénomène ne peut être produit que par une cause pleinement déterminée ; Or, une série indéfinie de causes n'est pas pleinement déterminée; Donc il faut, pour expliquer les phénomènes, avoir recours à une cause première et libre. La majeure est un axiome; mais (a mineure, qu'on ne peut admettre comme évidente d'elle-même, n'est pas prouvée. Il semble qu'un nombre indéfini soit un tout; qu'une série indéfinie de termes réels puisse être
accomplie : il est certain qu'une durée indéfinie est une condition pleinement et parfaitement déterminée. On ne voit donc pas pourquoi une succession de causes s'enchainant. sans fin les unes aux autres, serait insuffisante pour Texplication d'un fait nouveau. Nous avouons que l'on peut soupçonner cette insuffisance; mais alors, la mineure reste un problème, et la conclusion tombe.
Ce dont l'esprit est le plus frappé dans le développement de celte thèse, c'est que Ton arrive à reconnaître l'existence d'une cause première qui se trouve par ses caractères, hors du monde^ tandis que l'on devait démontrer qu'il y a des causes libres dans le monde; c'est ensuite, que Ton propose une idée de la liberté qui contient à la fois trop et trop peu.
L'auteur dit dans un scholie (1), qu'une fois certains de l'existence d'une cause libre, qui a donné au monde le premier branle, rien ne nous empêche de rapporter diverses séries de pliéno-
(1) Jam hancce necessîtatem initli prlmi serîei vlsorum ex llbertate proprie quidem evicimus, quatenus ad comprehendendam mundi origînem requiritur , cum intérim omues status succéder tes pro consequentia ex merîs legibus pb jsicis sailli queant. Quoniani autem ea re facultas in teinpore prorsus sponte instituendi semel probata (quamvis baud perspecta ) est , nobis nunc etiam licebit , ut in medio mundi cursu varias séries , quoad effectionem causarum , sponte institai faciamus , substaotiisque facultatem attribui, ex libertate agendi. SchoL ad antinom, tertiam.
mènes à des causes analogues^ mais secondaires, et d'attribuer à certaines substances la liberté dont est douée la nature suprême. Rien ne nous empêche de multiplier ainsi les causes libres, si ce n'est la logique; Targument, s'il était démonstratif, prouverait que dans la série des causes, il faut un preioier terme et non pas mille; si vous en adnreltez plusieurs , Texistence de chacun d'eux n'est plus que problématique. Pour établir la thèse, on est donc obligé de l'altérer, et la liberté humaine , qui d'abord paraissait être le suj^t de cette troisième antinomie, se trouve hors de cause.
D'ailleurs, est-ce véritablement la liberté qu'on nous représente? l'esprit reconnaît-il dans ccfte cause absolument spontanée, la puissance libre du sujet moral ou de l'être divin? L'idée de la liberté, telle que nous la trouvons définie dans le coroN laîre : « une cause qui n'est plus déterminée par » une autre cause^ et qui est douée d'une spon- « tanéité absolue », cette idée contient trop , car elle désigne un pouvoir qui agirait sans raison suffisante, une cause productrice qui aurait le privilège de suppléer de tous points la cause déterminante, et dont les actes n'auraient, par conséquent, aucun motif. En même temps, cette idée contient trop peu ; car selon elle, il auffit qu'une nature soit douée d'une certaine spontanéité pour être une cause libre; or, dans la spontanéité d*ac-
tion ne se trouvent pas renfermés tous les caractères qui constituent la personnalité ; la personne a plus que la spontanéité dont on parle (1), et la raison n^admet pas qu il existe des causes libres sans personnalité.
D'où viennent toutes ces difficultés rencontrées par un argument qui se propose d'établir une vérité incontestable, difficultés qu'il ne peut vaincre, qui le jettent hors de son propos, lui imposent une notion imparfaite, et le rendent vain, malgré d4ngénieux efforts? elles viennent surtout d'une méprise grave, et contre laquelle Kant a souvent prolesté avec force. Vouloir démontrer par le raisonnement ce dont l'expérience nous convainc irrésistiblement , c'est se condamner à un travail stérile. L*existence de la liberté est une vérité de fait : tous les arguments imaginables ne la prouveront pas ; de même que tous les faits accumulés n'établiront pas une vérité de raisonnement. Ce que la raison dogmatique doit se proposer, ce n'est pas de démontrer la liberté, ma!s de la défendre contre les arguments captieux; aussi espérons-nous rendre manifeste que Tant:thèse n'est pas plus que la thèse, l'œuvre de la raison.
(1) Par exemple, la possession de soi , l'intelligence, une certaine providence...., tandis que la spontanéité nue est aveugle.
Discussion de V antithèse.
« Supposons que la liberté existe au sens trans- >) cendental^ comme un mode particulier d'action » des causes/en vertu duquel les événements du » monde peuvent être produits, et qui implique la » faculté de déterminer simplement et absolu- » ment un certain état, et, par là, d'instituer la » série de tous les états suivants.» Il faut pour faire une objection sérieuse à l'existence de la liberté, se la représenter (elle qu'elle est réellement, et ne point diriger une argumentation facile contre une idée fausse, que l'expériencedément. et que la raison désavoue. L'être libre n'a pas une puissance purement spontanée, dont les actes ne doivent être rapportés à aucun motif. La raison déterminante des actes se trouve dans l'agent, au moins en partie; mais elle ne cesse pas d'être, parce que l'agent est doué de liberté. Raisonner dans l'hypothèse d'une nature dont les actes n'aient aucune explication possible, c'est attaquer ce que l'expérience n'établit pas, et ce que la raison ne défendra jamais. — « Alors, non seulement par » l'effet de cette puissance spontanée, une certaine » série commence absolument; » il est très vrai que par Taction de la personne libre le premier terme d'une série de phénomènes est produit, et que toute la suite des faits qui en résultent, a dans
cette «action une origine incontestable; mais le terme absolument est trop fort, car il signifie que la série des phénomènes ne se rattache en aucune façon à ce qui précède. Or, dans la réalité, les phénomènes que produit la liberté sont liés par plus d'un rapport aux faits antérieurs. Nous re« connaissons seulement que ces rapports ne«sont pas nécessaires, et que le lien est surtout formé par la volonté qui donne la préférence à un motif entre plusieurs. — « Mais la détermination même » de celte puissance spontanée à produire la série, » c'est-à-dire l'action de la cause, se trouve dans j» une semblable condition, de telle sorte qu'il n'y » a aucun terme antérieur dont cette action nous » paraisse la conséquence nécessaire, couformé- » ment à des lois constantes. » Sans doute la dé^ tçrmination d'une cause libre n'est pas la conséquence nécessaire d'un état antérieur, pourvu que Ton entende ici une nécessité métaphysique qui exclut le consentement; mais de là on ne peut conclure que cette détermination est un fait sans antécédent et sans raison suffisante. Il y a un grand nombre de degrés intermédiaires entre le fatum et Tindififérence absolue qui revient au hasard. L'action libre dont on parle ici ressemble beaucoup à la déclinaison des atomes d'Epicure, c'est-à«dire, à l'imagination la plus vaine que si-gnale rhistoire de la philosophie.— ^«Le commen- » cernent de l'action supposera toujours un état
D antérieur où Ift cause n'agissait pas; » rien n*est moias démontré : nous commençons mille actions ' dans Tétai de veille^ et cependant nous agissons sans cesse; <l*ailleurs le passage du repos à l'action pourrailïêtre nécessité, — « Le premier efiFet dy- » namiquede là puissance suppose un état qu'au- » cuii lien de causalité ne rattache à l'état préeé- » dent de la même cause, ou, en d'autres termes, » qui n'est point la conséquence d'une modifia » cation antérieure». La proposition n'est pas assez nette, Déclare-t-elle qu'il n*y a aucun rapport nécessaire entre deux actions successives d'une cause libre, elle est parfaitement fondée ; et c'est là le point sur lequel doit porter la discussion. Affirme-t-elle qu'entre deux états successifs d'une cause libre il n'y a aucun rapport, que l'un ne se rattache pas à l'autre et ne trouve pas en lui une partie de sa raison déterminante; elle est en contradiction avec les faits. Plus l'homme se possède lui-même (c'est-à-dire plus il est libre), plus ses actions s'enchaînent, s'expliquent et s'appellent mutuellement. On sait combien les actes produits en conséquence de l'habitude ont entr'eux de rapports puissants, et la vertu n'est qu'une habitude. Cependant on croît communément et invinciblement que les œuvres de la vertu sont méritoires et par conséquent libres; la raison confirme cette croyance et ne la- détruira jamais. — a Donc « la liberté transcenden taie est en opposition avec
o la loi de TenchainemeDi des causes.» Qu'entend-on par la loi de renchalnement des causes? Serait-ce une maxime ainsi formulée : tous les faits dans le monde sont enchaînés nécessairement f mais ce n*est pas là un principe évident^ il faut recourir à une règle plus élevée ; celte règle sera sans doute le principe de causalité, dont voici l'expression la plus générale : tout événement se rapporte à une cause qui l'explique. Pressez encore cette formule, vous arrivez au principe de la raison suffisante, qui est le véritable fondement de toutes les régies métaphysiques. Si Tantithèse doit être démontréç, c'est à la condition que la liberté soit en contradiction avec le principe de la raison suffisante. Cette contradiction exisle-t-elle? certainement non. Pour qu'elle existât, il faudrait qu'un acte libre n'eût point de raison suffisante : que Ton examine s'il en est ainsi. On rend liaison suffisante d'un acte, quand on en montre la cause productrice et la cause déterminante. Où est la cause productrice de mes actes libres? dans la force dont je suis doué ; ici point de difficulté. Où est leur cause déterminante? dans ma volonté et dans les motifs auxquels ma* volonté se conforme. Cette double cause ne suffit-elle nais? — On répond qu'immédiatement elle parait suffira mais que bientôt, si on la soumet à Texamen. elle ne satis^ fait plus l'esprit^ voici pourouoî : ijn fait ne peut lëgitimement en expliquer un autre, que s*il a lui-
même une explication possible; or, les motifs n'expliquent pas complètement Faction produite, il faut les joindre à la volonté; mais pour que la volonté puisse servir légitimement à Texplication de l'action, il est de rigueur qu'elle-même ait une explication possible, ce qui lui fait défaut, h ce que l'on assure. En effet, la volonté n'a pas de cause déterminante hors de la force libre, car autrement elle ne serait plus un consentement, mais une nécessité ; elle n'en a pas dans la force libre qui n'est et ne peut être que la cause productrice : donc elle n'est pas expliquée ; elle se trouve en contradiction avec le principe de la raison suffisante, et cette contradition s'étend aux actions que l'on prétend expliquer avec son aide. — Toute la question se réduit à ce seul point : la volonté a-t-elle ou n'a-t-elle pas une raison suffisante? Si l'on considère la liberté comme un terme abstrait, il est difficile de répondre; si on Tétudie dans la réalité, la difficulté disparait. La volonté est la détermination de notre force libre par ellemême; c'est la forme que cette puissance se donne. Pourquoi la forme libre se détermine-t-elle? Pourquoi s'impose-t-elle«à elle-même certaine forme? Si Ton peut répondre de manière à satisfaire la raison, il sera prouvé que la volonté a une raison suffisante. L'analyse psychologique assigne deux causas à la détermination de la force libre par «Ue-m6me; 1\un motif entendu ou senti; ^^Mapro"
priétëen vertu de laquelle celte force s'appartient. La personne libre a le pouvoir de disposer d'ellemême, de se résoudre ; ce pouvoir constitue une sorte de souveraineté, dans de certaines limites, et avec des conditions ; mais dans^. ces limites, il a toute Tessence de la souveraineté. La résolution est donc un ordre émanant d'un pouvoir souverain, conformément à un motif. Le motif ne nécessite pas, caria souveraineté périrait; la souveraineté n'ordonne rien sans motif, car elle agirait en aveugle. Cette double cause n'offre-t-elle pas une raison suffisante de la détermination de notre force libre ? Nous rie remontons plus ici d*un fait à un autre ; nous allons d une modification à un principe, de la résolution à l'empire du moi sur lui-même. On dit que la résolution n'a pas une cause entièrement déterminante, puisque la force libre n'est que' productrice ; là est l'erreur. La force libre est à la fois productrice et déterminante ; productrice comme puissance active ; déterminante comme ayant empire sur ellemême; elle conserve ce double caractère tant que la personnalité subsiste. Dans cet état, notre auto^ rite souveraine est toujours présente, et nous en avons toujours le sentiment. Sans doute cette pré« sence et ce sentiment ne sont pas une cause suffisamment déterminante, mais, si l'on y joint un motif, rien ne manquera à Texplication de la ré80« lution. L'exercice de notre souveraineté intérieure
a pour condition un peu de lumière ; mais le mo* tif intervient seulement pour compléter la cause déterminante, qui se trouve déjà dans le fait fondamental de la possession de nous-mêmes. En un mot| la raison est satisfaite et n'a plus rien à chercher, quand elle reconnaît dans une détermination, l'ordre d'un pouvoir souverain éclairé par un motif. La souveraineté est une cause déterminantei perpétuelle et essentielle; il est impossible de soutenir que la résolution qui en émane, demeure sans explication certaine. La détermination d'une cause libre par elle-même a donc une raison suffisante ; par conséquent la volonté peut rendre raison d'un acte libre, lorsqu'elle se trouve jointe à des motifs qui ne la nécessitent pas, et Ton ne voit point qu'il y ait contradiction entre la liberté et le principe de la raison suffisante. Si cette contradiction n'existe pas, on ne peut élever contre la liberté aucune difficulté sérieuse au nom d'un principe métaphysique. La loi de la causalitëi et avec elle toutes les autres lois de rentendement, ne sont que des corollaires du principe de la raison suffisante, et n'ont de valeur que par lui. — « La liberté suppose entre les états successifs des » causes efficientes un rapport qui rend l'unité de )t l'expérience impossible, quQ ne montre par conséquent aucune expérience. » Selon Kant, il y a unité d'expérience quand deux ou plusieurs représentations sont réunies par l'activité de Tesprit dans
une synthèse dont le lien est un concept nécessaire; si l'on ne peut appliquer les lois à />m>/Y' de Tentendement, les représentations demeurent isolées les unes des autres, il n'y a que eahos devant nos yeux. La liberté rend une pareille unité manifestement impossible, puisqu'il y a contradiction entre le caractère essentiel d'un acte libre et la nécessité du rapport de cet acte au fait précédent. «— Mais la libertéi loin de supprimer les motifs, les appelle^ et trouve en eux une condition de son exercice. Il y a donc des rapports entre les actes libres; leur succession né présenté pas l'aspect d'un chaos, comme on le prétend ici. Un ^prit pénétrant peut s orienter au milieu d'eux, mais toutefois avec la probabilité èeule pour guide ; car la certitude métaphysique n'a pas lieu dans un système d'où la nécessité est exclue» D un autre côté, rien ne démontre que l'expérienee ait l'unité rigoureuse que suppose l'argumenté Cette unité rigoureuse revient à la domination exclusive du fa^ ium} tout est-il soumis aux lois ànfatuml oui, si la liberté n'existe pas ; mais pour prouver qu'il n'y a point de cause libre^ ne commencez pas par supposer que tous les événements sont nécessairement enchainés. — On conçoit que la dialectique fournisse quelques objections contre la liberté , mais on ne peut voir sans étonnement la liberté attaquée au nom de l'expérience \ «r elle suppose N entre les états successifs des causes efficientes
» un rapport que ne montre aucune expérience. » C'est là, dans l'esprit de Kant, une conséquence légitime de cette proposition, que Fopératioix d'une cause libre rend impossible Tunité de VeuL^ périence. Non seulement, selon lui, sans un rap^ port nécessaire, les représentations empiriques ne peuvent être réunies par Tintelligence; mais, sans la synthèse x)pérée en vertu d'une loi à priori, il n'y a point d'expérience possible; ou, plus simplement, c'est l'unité rigoureuse imposée par Tesprit à deux ou plusieurs représentations, qui constitue l'expérience. Mais ces maximes de Tidéalisme transcendental ne sont point avouées par la rai-son dogmatique, et, quand il est question d'expérience, le fait parle plus haut que les théories. Ce qui convainc tous les hommes de Texistence de la liberté, c'est l'expérience : en fait, la con-> science, et par analogie l'observation de nos semblables; nous montre perpétuellement des événements dont la succession n'est pas déterminée par des lois nécessaires, et dont le rapport est très souvent même en opposition avec les lois de la na« ture. C'est une loi de la nature, qu'un être doué de sensibilité fuie la douleur, et souvent nous voyons l'homme rechercher la douleur et demeurer volontairement au milieu des tortures. Y a-t-il unrapport nécessaire entre l'héroïsme du martyr, qui d*un ruoi oourraitf an e cesser ses tourments, et TépreuTe erri^iroù i iie^t engagé?etparcequele rapport n*e8t
pas nécessaire, le fait est-il chimëriquc ? Si l'argument dit vrai, ou ce fait s'explique naturellement suivant le cours des choses, ou il n'est qu'une fielion ; la conscience du genre humain et la raison acceptent-elles cette alternative? — « Si la li- » berté existe, non seulement elle est indépen- » dante de tout pouvoir nécessitant, mais elle » échappe au fil conducteur des lois universelles. » Rien de plus vrai ; mais il faut donner à ce fil conducteur son nom véritable : c'est le fatum. Croit-on que la raison répugne à ce que \ejaium ne règne pas seul dans le monde ? La fatalité est aveugle ; si elle a des régies, ces régies sont déterminées par un principe intelligent, et au dessus du fil conducteur dont on parle, il faut reconnaître l'existence d'un esprit ; mais on ne peut raisonnablement contester cette maxime de Léibnitz : » quod m eorpore fatum^ in anitno est proçi^ \ï dentîa. » Les lois de la nature ont donc leur principe dans la providence, et il y a contradiction entre le caractère fondamental de la providence et l'empire absolu de la nécessité métaphysique. Les lois du Jaium ne sont donc ni primitives, ni exclusivement souveraines, et la raison répugne si peu à ce que certaines choses leur échappent, qu'elle conçoit tout un monde soumis à d'autres règles. -— (( Il y a donc entre la nature et la liberté » transcendentale la même différence qu'entre la » conformité aux lois et la licence, n La liberté a
d*autres lois que la nature, et la liberté parfaite est toujours conforme aux lois qu'elle reconnait. Sans doute il appartient à la personne libre de ne point suivre sans un plein consentement les régies auxquelles elle est sujette, et de troubler^ quand elle le veut, Tordre du monde dont elle fait partie. Mais si Ton étudie Tbomme, oa observe que plus il se conforme à la toi morale, plus il est véritablement libre; et que la licence, ou le mal, n^est le plus souvent en lui que le triomphe de la nature sur la liberté, Tasservissemem de Tâme aux lois de la matière, qui sont proprement \e/alum. — « La nature promet à l'esprit une parfaite unité M d'expérience, et une exécution complète des lois, m Promesse trompeuse et démentie à chaque instant. Cette parfaite unité d'expérience suppose que tous les faits ne forment qu'un seul ordre, et les êtres un seul système. Mais quelques efforts que fasse la mauvaise dialectique, il faudra toujours reconnaître un monde physique et un monde moral, tous deux distincts, quoique ayant un principe commun, tous deux gouvernés par des lois propres, mais suivant un ordre suprême qui embrasse l'un et l'autre. Ces deux mondes présentent à la raison et à l'observation un double système. Le cours des choses morales ne se confond point avec le cours des événements physiques : par conséquent, il doit y avoir au moins une double unité d^expérience. Pourquoi promettre à l'intelligence
nà humaine Texécution complétede^ lois ? Les affaires m humaines peuvent-elles être calculées certaineidei ment à Tavance comme le jeu des agents naturels ? e{? l'histoire offre^-'t-elle le même caractère que la é physique ou la géologie? peut-on gouverner les jei hommes comme on dirige des machines ? Quel fruit )ff riutelligence peut^elle retirer de la doctrine qui i{ nie la liberté, si ce n'est une illusion grossière qui K altère profondément et ruine peu à peu les sci^- ^, ces dont Thomme est l'objet? — a Tandis qu'au i » contraire cette prétendue liberté. . • est une spon^ jff >} tanéité aveugle, qui rompt le fil des lois natuf » relies.» Ainsi, manifestement, toute Targumen-* tation était dirigée contre une spontanéité aveugle, contre une liberté séparée de rintelligence et même en contradiction avec rintelligence^ contre un dogme monstrueux que personne ne sou^ tient) et que la psychologie comme la saine méta^ physique démentent hautem<)nt. On peut lé coin-* battre et le ruiner sans grande difficulté, mais que fait-on en le réfutant? on apporte une preuve de plus au sentiment de ceux qui défendent la liberté réelle et la croient inattaquable pour tout esprit qui la connaît bien.
En résumé, on essaie de démontrer Tantithèsê par ce raisonnement : Si la liberté existe, les états successifs d'un même être n'ont entre eux aucun lien; Or, c'est une 1(h de la nature que tous leé événements soient enehainés par des rapports né-
ce ssaires j Donc la liberté n'existe pas. La première proposition repose sur une fausse idée de la liberté : les actions libres ne se succèdent pas au hasainl, elles ont des liens et s'expliquent en partie les unes les autres. Tout ce qui est requis pour la liberté, c'est que le. lien de deux états successifs ne soit pas d'une nécessité métaphysique. Entre Xe/htum et le hasard, il y a la providence, qui n'est point nécessitée, mais qui suit des lois, combine les faits, poursuit un but, et peut mettre dans l'ensemble de son œuvre une parfaite unité. La seconde proposition n'est pas un principe premier de la raison ; la seule loi métaphysique qui ait une autorité primitive et absolue, c'est le principe de la raison suffisante, et la liberté n'est pas en contradiction avec ce principe. Une action libre a iine cause productrice et une cause déterminante qui l'expliquent suffisamment. La cause déterminante de l'action libre est à la fois dans le motif, et dans le caractère essentiel aux êtres libres de se posséder eux-mêmes. Une'personne a le pouvoir de se déterminer ; elle ne peut se sentir elle-même sans reconnaître ce pouvoir, et se trouver, par conséquent, toujours prête à l'exercer ; c'est plus qu'une puissance nue, c'est presqu'un acte permanent; c'est une cause déterminante] à demi réalisée, et qui n'attend qu'un achèvement. Le plus faible des motifs peut lui donner cet achèvement, et accomplir la raison suffisante de l'action, qui n'est pro«
duiie ni par un principe aveugle, ni en vertu de la fatalité qui exclut la souveraineté de la cause libre sur elle-même. Il n'y a donc point de contradiction entre T existence de la liberté et la loi suprême de la raison. Le principe invoqué par la mineure n'est qu'un corollaire de cette loi suprême, et un corollaire qui s'applique seulement à la nature, c'est-à*dire à la matière, et non à l'esprit. En vertu de cette loi secondaire, il est certain que tous les événements naturels ont entre eux un rapport nécessaire, mais nullement, que tous les événeaients du monde soient naturels. On peut l'appliquer dans toute sa force k un être, supposé que cet être ne soit pas libre; mais on ne peut y soumettre les causes libres pour nier leur liberté. En un mot, elle règle les choses, mais ne prouve pas qull n'y ait point de personnes. Ainsi donc, la majeure n'est point exacte, la mineure n'a pas ici d*application possible, par conséquent la conclusion est vaine.
De la discusion de cette troisième antinomie, il résulte que ni la thèse, ni l'antithèse ne sont démontrées, et qu'au sujet de la liberté, la raison n'est en contraditioa ni avec elle-même, ni avec Texpérience.