‹ Discussion sur l'usureChapitre 18 sur 102 · CONCLUSION DU PREMIER LIVRE · texte numérisé non relu

CONCLUSION DU PREMIER LIVRE

141. En récapitulant tout ce que nous avons dit jusqu'ici , nous trouvons que toute usure était défendue dans l'Ancien Testament à l'égard des pauvres, soit juifs, soit étrangers, surtout à l'égard des Juifs pauvres qui habitaient le même pays que le préteur; mais que l'usure n'était point défendue à l'égard des riches, juifs ou étrangers, pourvu qu'elle fût exempte de fraude et d'excès. Nous trouvons que lors même que toute usure serait défendue aux chrétiens, l'obligation de nous abstenir de l'usure ne viendrait point de la loi mosaïque , mais de la loi nouvelle qui en confirmerait la prohibition , ou de la loi naturelle.

142. En examinant ensuite la loi évangélique, nous voyons qu'il ne s'y trouve aucun précepte qui défende toute usure sans distinction; nous voyons même que Jésus-Christ n'a jamais voulu laisser dans son Eglise une doctrine proscrivant toute espèce d'usure. C'est-à-dire que sur cet article la source de la tradition que l'on nous objecte n'existe pas, et que nous sommes obligés de consulter les préceptes généraux de la bienfaisance et de la justice.

143. De là il résulte que cette tradition qui n'existe pas dans l'origine du christianisme, ne

doit plus être cherchée dans la suite des temps dans les conciles, dans les Pères ou dans les autres écrivains ecclésiastiques.

144. Quand même on y trouverait accord des sentimens à nous donner toute usure comme prohibée, ce serait une opinion dans l'Eglise, et non une doctrine traditionnelle, confiée à l'Eglise dès l'origine, puisque , comme nous l'avons dit, les premiers prédicateurs de la foi n'ont point reçu le dépôt de cette doctrine. Or, rien n'empêche que dans fEglise, sauf l'ensemble de la doctrine évangélique , il ne survienne des opinions plus ou moins chères, en vogue à telle ou à telle époque, et même pendant un fort long temps.

145. Néanmoins nous avons vérifié par le fait, que celte prohibition universelle n'existe point, puisqu'elle ne se trouve point dans les conciles généraux ; puisque l'on rencontre dans les Pères et les docteurs de l'Eglise jusqu'au treizième siècle des faits éclatans , où l'on dépeint l'usure non comme défendue, mais comme pratiquée généralement à l'égard des riches , sans qu'on lui fasse aucun reproche d'injustice. Après cela, comment pourrait-on prouver qu'il existe une tradition qui proscrive toute usure? Il n'y a point de vraie tradition évangélique qui ne soit universelle, constante, perpétuelle.

146. Si quelqu'un désirait voir d'une manière suivie tout ce que les Pères ont écrit sur l'usure, et comment il n'en résulte point une condamnation universelle de toute usure sans exception, il pourra lire le recueil et l'explication des passages

des Pères sur cette matière dans le cinquième livi'e de l'ouvrage intitulé : De usuris licitis atque illicitis, de ÎNicolas Broedersen , cure de Delft, dans la Hollande. Après lui , la même carrière a été suivie par Scipion Maffei, dans son ouvrage intitulé : ImpiegQ del danaro ^ liv. 2; et plus encore par le cardinal de la Luzerne , ancien évéque de Langres et pair de France , dans ses Dissertations sur le prêt de commerce , en cinq vol. in-8**, Dijon, 1823. Il cite sur cette matière, avec ordre et dans toute leur étendue, les textes des Pères, il les examine, et après cet examen il termine ainsi le troisième volume : « Il reste donc certain « que les saints Pères, et tous les écrivains des (c douze premiers siècles de l'Eglise, n'ont jamais a regardé comme criminelle que cette espèce d'u- « sure , qui est également condamnée par la loi « naturelle et la loi divine, c'est-à-dire l'usure « oppressive f et qu'ils n'ont proscrit ni le prêt de « commerce, ni l'usure à l'égard des riches. » Tel était aussi le sentiment de Louis Bail, savant pénitencier de l'Eglise de Paris, qui, de examine pœnit^ quœst. 41, conclut ainsi : Sancii Patres in hujusmodi mutua (indigenti ad se vestiendum , nutriendum , aut redimendum ) , stjlo acerrimo scripserunt ^ non autem in illa ex quitus mutuans et mutuatarius commodum reportant.

147. Accordons que dans le quatorzième et le quinzième siècle presque tous les théologiens aient regardé l'usure comme injuste (I). Nous réfi) J'accorde cela par surabondance de droit. Au reste ceux

pondrons que l'autorité des théologiens est Irèsforle quand elle est moralenient universelle et perpétuelle sur les points révélés, parce quelle est un témoignage et une manifestation de la tradition; mais qu'ici il s'agit d'un article sur lequel il n'existe point de révélation, ou de tradition évangélique. Et d'ailleurs il manquerait à l'enseignement des théologiens sur cette matière l'universalité , il lui manquerait la perpétuité , leur sentiment n'étant point d'accord avec celui des saints Pères, qui sont les premiers théologiens, qui sont la lumière, la règle et le fondement de toute la théologie; c'est-à-dire que la difficulté que l'on tire des théologiens tombe d'elle-même. 148. Je termine ici ce premier livre. Le lecteur, après avoir vu qu'il n'existe point de tradition en faveur de l'opinion de nos adversaires , conclura aisément que ce serait sans fondement que l'on affirmerait que cette maxime , toute usure sans distinction est un péché ^ est un dogme, ou appartient à la foi catholique. J'ajoute que l'on pèche contre la foi, non-seulement en en retran-

qiii ont examiné les sentimens des théologiens de cette époque le nient rondement. Broedersen, De usuris, etc., col. 1664.

D'ailleurs le nombre des théologiens n'est pas borné à ceux qui ont écrit sur la théologie, il y en a d'autres innombrables qui n'ont point écrit, des évéques, des curés, des confesseurs. Quant aux confesseurs , qui ont l'avantage de connaître l'état des consciences, Scipion Maffei écrivait de son temps, que sur cent il y en avait au moins quatre-vingt-dix qui permettaient l'usure modérée à l'égard des riches. Qu'aurace été des temps précédens ? Le cas est toujours le même.

chant quelque vërilé , mais encore en y ajoutant ce qui ne lui appartient pas.

149. Au reste que cette maxime ne soit point un dogme de foi, c'est une chose pleinement démontrée par l'Encyclique du pape Benoît XIV, publiée le premier de novembre, l'an 1745, à l'occasion de la dispute qui s'était renouvelée de son temps sur l'usure. Il demanda sur cette matière l'avis des consulteurs, mais il ne leur demanda point qu'ils décidassent le cas proposé (1) , qui était proprement de savoir si l'on peut ou l'on ne peut pas prêter aux riches à un intérêt modéré; ensuite dans son Encyclique ou lettre circulaire aux évêques d'Italie, il ne définit rien sur ce contrat (2) : il laisse à tous ceux qui sont munis d'une science suffisante en droit canon ou en théologie, la faculté de discuter sur ce point, et de résoudre dans le besoin les cas pratiques qui y ont rapport; c'est-à-dire que le point dont s'agit n'est point un dogme, qu'il n'y a là-dessus aucune définition de foi, précise, claire, obligatoire pour tous les fidèles.

( 1 ) Encycli. in principio.

(2) « De contracta autem qui novas lias controversias exci- « tavit, nihil in praesentia statuimus. » EncycL § 5.

iTturf leeoni).

De la loi naturelle par rapport à l'usure.

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