CHAPITRE PREMIER
NOTION DE l'usage.
151. Le mot usage signifie communément habitude ou coutume ; mais dans la matière que nous traitons , on appelle usage l'emploi que l'on 'fait d'une chose qui est naturellement propre à obtenir une fin. Par exemple j'emploie les pieds comme destinés à faire des pas , et propres à me transporter d'un lieu dans un autre , cet emploi s'appelle usage : on dit également que nous faisons usage de la plume , du pinceau , du burin , quand nous les employons, chacun selon sa nature, pour écrire, pour peindre ou pour graver. Cela suffit maintenant pour la discussion que nous entreprenons. Nous reviendrons cependant ailleurs sur ce mot, afin d'obtenir une lumière plus grande, et de nous faire là-dessus des idées aussi exactes que possible.
152. Ici nous observons qu'autre chose est l'emploi que l'on fait d'une chose et la manière dont on l'emploie pour obtenir une fin , autre chose est celle fin. La fin est le but de l'opération; et le but n'est ni la chose que l'on emploie ni la manière dont on l'emploie, mais on l'obtient par
elles, et il demeure après elles. Par exemple si je me propose d'aller au Vatican, je meus les pieds d'une certaine manière, j'y arrive et je m'y trouve; mais m'y trouver n'est ni mes pieds, ni la manière dont je les ai employés; c'est une chose que j'ai obtenue par le mouvement des pieds, et qui me reste après ce mouvement.
153. Toutes les choses que Dieu a créées ont été destinées et adaptées chacune à leurs usages particuliers. C'est ainsi que Dieu avec la lumière du soleil nous donne la vicissitude des jours et des nuits, des saisons et des diverses productions de la terre, comme avec la vaste superficie des mers il nous fournit une immense quantité de vapeurs, et par là les nuages , les pluies, les sources , les fleuves , etc. Le philosophe qui contemple avec attention les êtres pour en saisir les rapports, tente un vol qui ne peut jamais avoir de terme à cause de l'immensité du spectacle de la nature. Cependant cette contemplation est très-raisonnable ; elle est très-efficace pour nous faire connaître le petit anneau que nous formons dans la chaîne des êtres; et combien nous sommes dépendans, comment tout nous humilie et nous rappelle vers l'Auteur incompréhensible de tant de merveilles, qui nous a enchaînés par une série de besoins incalculables avec l'univers entier: c'est ainsi que l'ensemble des êtres par les besoins et les secours réciproques de toutes les créatures manifeste continuellement la gloire de Dieu .-cette gloire semble pour ainsi dire recevoir chaque jour l'éclat d'une nouvelle aurore.
154. Mais pour le sujet que nous nous sommes proposé nous ne devons point parcourir un si vaste champ de merveilles; nous devons borner nos considérations à l'usage des choses qui dépendent de nous pour nous procurer les nécessités ^ les commodités , les agrémens de la vie présente ; c'est-à-dire que nous devons restreindre nos considérations à l'usage de nos biens et de notre in-^ dustrie, ainsi que des choses qui en proviennent, ou que nous en tirons pour conserver et augmenter notre bien-être et celui de nos semblables. Tel est l'usage des champs, des bois, des maisons, des bestiaux, des grains, du vin, de l'huile, de la toile , ainsi que de tous les autres objets où l'homme exerce l'activité et la fécondité de son génie pour se procurer ce qui lui est nécessaire , utile et agréable.
155. Il est clair que toutes les choses ne donnent pas et ne peuvent pas donner un même usage pour la vie animale, parce que l'usage provenant des choses , il en résulte que cet usage doit varier selon la variété de la çiature des choses. Sur quoi nous pouvons observer que celui qui voudrait que toutes les choses eussent un même usage, prétendrait en dernière analyse exclure la variété des choses qui composent l'univers; c'est-à-dire, qu'il voudrait détruire le monde entier.
156. Et celui qui prétendrait que la mer n'a aucun usage, parce qu'elle ne nous donne pas l'usage qui provient du soleil, devrait également conclure que la mer n'existe pas ; parce qu'elle n'est pas le soleil. Conséquence absurde, parce
que si l'un n'est pas l'autre, c'est une preuve de différence, et non une preuve de la non -existence absolue de l'un ou de l'autre.
157. On doit observer que parmi les choses utiles à la vie animale, les unes ont un usage interminable, comme les champs pour les herbes, les grains, les fruits ; comme les lacs et les rivières pour la pèche et les eaux; les autres ont un usage limité à un temps plus ou moins long, comme les maisons, les animaux, l'homme avec son industrie; d'autres enfin sont inséparables de certains usages, de sorte qu'elles se consument et périssent dans l'usage, comme le pain, le vin, le lait, l'huile, etc., employés en nourriture , en boisson , en assaisonnement.
158. Or cette différence ne pouvait pas ne pas exister. Car nous voyons clairement que, autre devait être la condition des fonds, comme de la terre ou de la mer, d'où proviennent les productions^ autre la condition des choses produites. Si cellesci ne se consumaient pas par un usage plus ou moins long, ces fonds n'auraient pas pu ou n'auraient pas du avoir un usage permanent , et ainsi, ils n'auraient pas manifesté la richesse inépuisable de la nature, ni de son auteur. Et si les œuvres de la main des hommes étaient éternelles, qu'est-ce que la postérité y ajouterait? Mais, c'est là un point de vue philosophique plutôt qu'une observation requise par le sujet que nous traitons.
159. Je reviens donc, et j'ajoute que dans les choses qui donnent un usage interminable, ou limité , mais plus ou moins long, la permanence ou
la longueur ne nous offre qu'une répétition. La maison qui me loge aujourd'hui, me rend le même service demain , et ainsi de suite. Un pas du cheval qui me transporte, est comme le pas qui précède et celui qui vient après. L'arbre qui cette année m'a donné des fruits, m'en donnera de nouveau en répétant le même produit. Tant il est vrai que la permanence ou la longueur de l'usage n'est qu'une répétition de cet usage.
160. Dans toutes les choses permanentes, et de plus ou moins longue durée, chaque répétition d'usage doit être considérée comme la chose même qui se consume avec l'usage. Car qu'un cheval, par exemple, nous donne vingt ans d'usage : la première année d'usage passée , c'est comme si le cheval n'existait plus avec cette année ; la seconde année d'usage écoulée, c'est de nouveau comme si le cheval avait cessé d'exister pour cette autre année. Il en faut dire autant de toutes les autres choses permanentes ou d'une durée plus ou moins longue , et nous comprendrons que dans
I ces choses chaque usage ou chaque répétition d'usage doit êtrp considérée comme la chose même qui se consume avec l'usage.
161. La différence entre les choses qui nous donnent l'usage pour une fois, et celles qui nous le donnent avec répétition, est celle-ci : c'est que, celles qui ne donnent l'usage qu'une fois cessent par l'usage de cette seule ou première fois ; tandis que les autres cessent aussi à chaque acte d'usage par rapport à cet usage , mais elles restent pour les actes futurs, ou pour la répétition qui doit
suivre. Par exemple , avec mes mains et mes plumes, je ne suis plus pour les années qui sont passées, tout comme les alimens et la boisson que j'ai pris n'existent plus; mais ces objets ont cessé totalement d'être alimens ou boisson , au lieu que, je reste avec la répétition de l'usage de mes mains et de ma plume.
16*2. Or, comme dans les choses d'un usage permanent et de plus ou moins longue durée , on a coutume de distinguer la chose de l'usage, nous comprendrons que cette distinction ne signifie pas , comme elle parait signifier, que la chose est séparée de toute considération d'usage, ou que l'usage est séparé de toute idée de la chose; mais elle signifie que la chose après un premier usage, posé lequel, elle est comme si elle n'existait plus pour cet acte, présente la répétition d'un usage semblable au précédent, et la présente avec ce qu'elle retient d'existence, et non avec ce qui est passé, et qui n'est plus en notre pouvoir.
Au reste, quand nous aurons besoin d'exprimer les choses d'un usage permanent, nous parlerons selon le langage universel , nous les appellerons choses dans lesquelles l'usage est distingué de la chose même; et le lecteur aura soin de réduire ces paroles à leur juste valeur, au lieu d'en tirer des difficultés qui n'ont aucun fondement.
163. Dans l'usage , nous pouvons distinguer l'applicabilité d'une chose pour obtenir une fin ou un but, et la chose au moment où on l'applique pour obtenir ce but; c'est-à-dire, que nous pouvons distinguer la puissance ou la faculté générale
de mettre une chose en usage, et la puissance au moment où on la met en exercice. Nous indiquons celte distinction, non que nous en ayons besoin maintenant, mais pour préparer l'esprit à distinguer ce qu'il sera nécessaire ailleurs de distinguer. L'écrivain doit se transporter dans l'esprit du lecteur, afin de lui faciliter la persuasion de ce qu'il veut lui dire.